Le 6 mai, fête des typographes et des imprimeurs

Les typographes fêtent la Saint-Jean-Porte-Latine. Gravure de Pierre Eugène Lacoste, dans "Physiologie de l'imprimeur", de Constant Moisand, Paris, Desloges, 1842, p. 72.
Les typo­graphes fêtent la Saint-Jean-Porte-Latine. Gra­vure de Pierre Eugène Lacoste, dans Phy­sio­lo­gie de l’im­pri­meur, de Constant Moi­sand, Paris, Des­loges, 1842, p. 72. Source : Gallica/BnF.

Nous sommes le 6 mai, jour de la Saint-Jean-Porte-Latine. C’est la fête patro­nale des typo­graphes et des impri­meurs (mais aus­si des pape­tiers, des relieurs, des écri­vains, des copistes, des libraires, « enfin de tous ceux par les mains des­quels passe le livre, véhi­cule de la pen­sée1 » — et les cor­rec­teurs ?). Ou plu­tôt c’était une fête célé­brée depuis la fin du xvie siècle2, par une messe sui­vie d’un bal ou d’un ban­quet. « Avant la Révo­lu­tion, les impri­meurs, qui étaient admis à la cour, devaient, ce jour-là, fer­mer bou­tique et ate­liers sous peine d’a­mende3. »

Rappel de l'interdiction de travailler un jour de fête. "Code de la librairie et imprimerie de Paris", 1744.
Rap­pel de l’in­ter­dic­tion de tra­vailler un jour de fête. Code de la librai­rie et impri­me­rie de Paris, ou Confé­rence du régle­ment arrê­té au Conseil d’É­tat du Roy, le 28 février 1723, et ren­du com­mun pour tout le royaume, par arrêt du Conseil d’É­tat du 24 mars 1744. Source : Gallica/BnF.

Ensuite, la tra­di­tion s’est main­te­nue quelque temps dans cer­tains ateliers.

En 1836, par exemple, le Cour­rier du Midi aver­tit ses abon­nés que le ven­dre­di 6 mai, les ate­liers d’im­pri­me­rie seront fer­més, ce qui repous­se­ra la sor­tie du jour­nal daté du same­di au dimanche matin.

Avis de fermeture des ateliers le 6 mai, dans le "Courrier du Midi", 5 mai 1836.
Cour­rier du Midi, jour­nal de l’Hé­rault, 5 mai 1836. Source : Gallica/BnF.

Quand ils ont com­men­cé à fes­toyer, les typo­graphes ont du mal à s’arrêter4. Dans sa Phy­sio­lo­gie de l’imprimeur (1842), Constant Moi­sand raconte avec humour :

Vienne par exemple le six mai, jour de la St-Jean-Porte-Latine, fête des com­po­si­teurs, le singe5 fait ce qu’il appelle ses frais6. Tous les com­pa­gnons du même ate­lier se réunissent pour aller dîner aux Ven­danges de Bour­gogne7, et cet illustre res­tau­rant devient alors le théâtre des débauches les plus désor­don­nées. Cette déli­cieuse noce dure au moins trois jours, jus­qu’à ce qu’en­fin les eaux soient deve­nues tel­le­ment basses, qu’il faille retour­ner à ce mau­dit ate­lier8.

Mais la tra­di­tion est déjà en train de se perdre. Trente ans plus tard, la Saint-Jean-Porte-Latine « n’est plus guère chô­mée9 », selon le cor­rec­teur Eugène Bout­my (Dic­tion­naire de l’argot des typo­graphes, 1878).

Tou­te­fois, le Bul­le­tin folk­lo­rique d’Ile-de-France (1948) rap­porte qu’en 1899 les typo­graphes d’Étampes (Essonne) ont encore digne­ment mar­qué l’évènement. Une seule journée.

LES TYPOGRAPHES et « LA SAINT-JEAN PORTE-LATINE »

La cor­po­ra­tion des typo­graphes d’É­tampes don­nait […] tous les ans une fête en l’hon­neur de son saint patron : [s]aint Jean Porte Latine.
En 1899, les membres de cette impor­tante cor­po­ra­tion, coif­fés du cha­peau haut de forme, vêtus de la grande blouse noire du typo­graphe et por­tant la grosse cra­vate noire nouée ont défi­lé par les rues de la ville, aux accents entra[î]nants de marches exé­cu­tées par une fan­fare de bigo­phones10 et de chants d’une cho­rale dont tous les chan­teurs étaient recru­tés par­mi eux.

Un ensemble de bigophones caricaturé par Léonce Burret, 1913.
Un ensemble de bigo­phones cari­ca­tu­ré par Léonce Bur­ret en 1913. Source : Wiki­pé­dia.


À l’ex­tré­mi­té de la ville ils prirent d’as­saut, au nombre d’une cin­quan­taine,
les breacks11 [sic] qui devaient les emme­ner en excur­sion à Mil­ly en Gâti­nais (deve­nu depuis peu Mil­ly-la-Forêt).
À leur arri­vée à Mil­ly, ils firent grande sen­sa­tion sur les habi­tants qui mani­fes­tèrent leur joie.
Après avoir exé­cu­té plu­sieurs mor­ceaux de musique et des chants sur la grande place, ils se ren­dirent à l’hô­tel où un ban­quet leur avait été pré­pa­ré. Le repas, sablé au cham­pagne, fut fort gai. Les toasts furent sui­vis de chan­sons. Le retour se fit vers 2 heures du matin.

Dans la presse de la pre­mière moi­tié du xxe siècle, on trouve encore l’an­nonce ou le compte ren­du de ban­quets de typo­graphes et d’im­pri­meurs un dimanche proche de la date du 6 mai. Le 5 mai 1935, une messe à la basi­lique du Sacré-Cœur a réuni 250 pro­fes­sion­nels pari­siens du livre12.

En 1942, le gra­veur Jean Chièze a repré­sen­té saint Jean Porte Latine par­mi une série de « Saints patrons des métiers de France ». « Saint Jean est ici repré­sen­té jeune, imberbe, auréo­lé, assis, écri­vant son évan­gile sur un pupitre sou­te­nu par l’aigle, son prin­ci­pal attri­but. Il domine une scène se dérou­lant dans une impri­me­rie : l’un des ouvriers est à la presse. Sur le pre­mier des bois gra­vés se trou­vant au sol, on peut voir la repré­sen­ta­tion du sup­plice de [s]aint Jean (à Rome, il est plon­gé dans un chau­dron d’huile bouillante qui lui fit l’ef­fet d’un bain rafraî­chis­sant)13. »

"Saint Jean Porte Latine, patron des imprimeurs", estampe de Jean Chièze, 1942
Saint Jean Porte Latine, patron des impri­meurs, se fête le 6 mai. Estampe de Jean Chièze, éd. Hen­ri Lefebvre, 1942. Coll. musée Car­na­va­let, Paris.

  1. La Petite Presse, 10 mai 1887. ↩︎
  2. « Une décla­ra­tion du roi, du 10 sep­tembre 1572 […] accor­da [aux com­pa­gnons] […] qu’ils auront congé le jour de la Saint-Jean-Porte-Latine […] ». Louis Morin, Essai sur la police des com­pa­gnons impri­meurs sous l’an­cien régime, impr. de L. Sézanne (Lyon), 1898, p. 24. ↩︎
  3. Loc. cit. ↩︎
  4. « […] fêtes et ban­quets par­fois un peu intem­pes­tifs et pro­lon­gés », écrit Louis Bros­sard (Le Cor­rec­teur typo­graphe, 1924, p. 446). ↩︎
  5. Com­po­si­teur typo­graphe. ↩︎
  6. « Faire ses frais », c’est à la fois « faire des dépenses inha­bi­tuelles » et « être récom­pen­sé de ses peines ». Voir « Il faut que je m’a­muse un peu avant de prendre congé ! Je veux faire mes frais » (Bal­zac, Marâtre, 1848, III, 9, p. 104). — TLF. ↩︎
  7. Situé rue du Fau­bourg-du-Temple, à Paris. ↩︎
  8. Constant Moi­sand, Phy­sio­lo­gie de l’imprimeur, Paris, Des­loges, 1842, p. 72-73. ↩︎
  9. « C’é­tait dimanche la fête de Saint-Jean-Porte-Latine, patron des typo­grapbes. Elle coïn­cide avec l’é­pa­nouis­se­ment du prin­temps et l’ap­pa­ri­tion des feuilles. Ce serait une rai­son pour que le saint soit fêté digne­ment par ceux qu’il pro­tège ; mais il n’en a rien été croyons-nous à Bel­fort », regrette Le Ral­lie­ment (jour­nal répu­bli­cain du Ter­ri­toire de Bel­fort), le 10 mai 1888. ↩︎
  10. « Ins­tru­ment de musique bur­lesque, de formes diverses, dont on joue en chan­tant dans l’embouchure » (TLF). ↩︎
  11. Break : « Voi­ture décou­verte, à quatre roues (TLF). ↩︎
  12. Heb­do­ma­daire Choi­sir : vivre c’est choi­sir, 19 mai 1935. ↩︎
  13. Musée dépar­te­men­tal bre­ton, Quim­per. ↩︎

Aurais-je retrouvé des correcteurs du Grand Siècle ?

Jean de La Caille, "Histoire de l’imprimerie et de la librairie, où l’on voit son origine & son progrès, jusqu’en 1689". Paris, Jean II de La Caille, 1689. Bandeau historié non signé. Reproduit dans Frédéric Barbier (dir.), "Paris, capitale du livre. Le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXe siècle". Paris, Paris-Bibliothèques, Presses universitaires de France, 2007, p. 163.
Ban­deau his­to­rié non signé, dans Jean de La Caille, His­toire de l’imprimerie et de la librai­rie, où l’on voit son ori­gine & son pro­grès, jusqu’en 1689. Paris, Jean II de La Caille, 1689.

À quoi pou­vaient donc res­sem­bler les cor­rec­teurs du Grand Siècle ? On en a — peut-être ! — une idée grâce à deux illus­tra­tions d’époque.

Ce sont là deux visions fan­tas­mées d’une impri­me­rie. La pre­mière (ci-des­sus) pré­sente un lieu idéal par l’espace vaste et lumi­neux, la déco­ra­tion (fenêtres, biblio­thèque, pan­neaux) et l’abondance de per­son­nel pour si peu de machines. 

Sébastien Leclerc (?), "L’Imprimerie royale au Louvre". Fin du <span class=ptescap>xvii</span><sup>e</sup> s. Dessin à la plume et au lavis anonyme, attribué à Sébastien Leclerc. 320 × 220 mm. Reproduit dans Frédéric Barbier (dir.), "Paris, capitale du livre. Le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXe siècle". Paris, Paris-Bibliothèques, Presses universitaires de France, 2007, p. 171.
Sébas­tien Leclerc (?), L’Imprimerie royale au Louvre. Fin du XVII s. Des­sin à la plume et au lavis ano­nyme, attri­bué à Sébas­tien Leclerc. 320 × 220 mm.

La seconde (ci-des­sus) est cen­sée repré­sen­ter l’Impri­me­rie royale, fon­dée en 1640 à l’initiative de Riche­lieu et ins­tal­lée dans une gale­rie du Louvre. Elle n’était sans doute pas aus­si gran­diose que l’artiste la dépeint.

Mais ce qui m’intéresse ici, c’est qu’on pour­rait bien y voir des cor­rec­teurs. À moins qu’il ne s’agisse d’auteurs : les his­to­riens com­men­tant ces images laissent place au doute. (À quoi recon­naît-on un cor­rec­teur au travail ?)

Jean de La Caille, Histoire de l’imprimerie et de la librairie, où l’on voit son origine & son progrès, jusqu’en 1689. Paris, Jean II de La Caille, 1689. Bandeau historié non signé (détail). Reproduit dans Frédéric Barbier (dir.), "Paris, capitale du livre. Le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXe siècle". Paris, Paris-Bibliothèques, Presses universitaires de France, 2007, p. 163.
Détail du ban­deau his­to­rié non signé (1689) repro­duit en tête de l’ar­ticle. Il pour­rait s’a­gir de deux cor­rec­teurs au travail.

Sur la pre­mière image, au fond à droite, de part et d’autre d’une table ou d’un bureau, deux per­son­nages sont occu­pés à relire et à anno­ter des épreuves (l’un d’eux tient une plume à la main).

Sébastien Leclerc (?), L’Imprimerie royale au Louvre" (détail). Fin du XVII s. Dessin à la plume et au lavis anonyme, attribué à Sébastien Leclerc. 320 × 220 mm. Reproduit dans Frédéric Barbier (dir.), "Paris, capitale du livre. Le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXe siècle". Paris, Paris-Bibliothèques, Presses universitaires de France, 2007, p. 171.
Détail du des­sin à la plume et au lavis attri­bué à Sébas­tien Leclerc (fin du XVII s.). Il pour­rait s’a­gir d’un (ou du ?) cor­rec­teur de l’Im­pri­me­rie royale.

De même, au pre­mier plan de la seconde image, un homme écrit sur des feuilles posées devant lui, tout en tenant une autre feuille de sa main gauche. Com­pare-t-il la copie à l’épreuve imprimée ? 

Portrait de Raphaël Trichet du Fresne (1611-1661).
Raphaël Tri­chet du Fresne.

En tout cas, on connaît le nom du pre­mier cor­rec­teur de l’Imprimerie royale : Raphaël Tri­chet du Fresne (1611-1661).

Je ne les ima­gi­nais pas ain­si, mes confrères d’alors ! Mais il est vrai que la mode de la per­ruque était assez répan­due dans la noblesse et la bourgeoisie.

☞ On voit peut-être aus­si deux cor­rec­teurs dans une gra­vure alle­mande du début du siècle. Voir « Ortho­ty­po­gra­phia, manuel du cor­rec­teur, 1608 ».

Source des images et de leur com­men­taire : Fré­dé­ric Bar­bier (dir.), Paris, capi­tale du livre. Le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au xxe siècle. Paris, Paris-Biblio­thèques, Presses uni­ver­si­taires de France, 2007, p. 162-163 et 170-171. — Com­plé­ment dans Jeanne Vey­rin-For­rer, La lettre et le texte : trente années de recherches sur l’his­toire du livre. Paris, École nor­male supé­rieure de jeunes filles, 1987, p. 269-270. — Por­trait de Raphaël Tri­chet du Fresne tiré du site Fontes Inedi­ti Numis­ma­ti­cae Anti­quae (FINA).

Il y a un siècle paraissait “Le Correcteur Typographe”

Page de titre du "Correcteur Typographe" de Louis-Emmanuel Brossard, t. I : "Essai historique, documentaire et technique", Tours, E. Arrault et Cie, 1924.
Page de titre du Cor­rec­teur Typo­graphe de Louis Emma­nuel Bros­sard, t. I : Essai his­to­rique, docu­men­taire et tech­nique, Tours, E. Arrault et Cie, 1924.

1924 est une date impor­tante pour les cor­rec­teurs. Quelqu’un, enfin, leur consa­crait un ouvrage com­plet et sérieux. Il fal­lait sans doute que ce fût un des nôtres. Ancien cor­rec­teur deve­nu impri­meur, Louis Emma­nuel Bros­sard publie cette année-là (à Tours, chez Ernest Arrault1Le Cor­rec­teur Typo­graphe : essai his­to­rique, docu­men­taire et tech­nique. D’a­près lui, « le fond de ce tra­vail » résulte de « notes […] réunies depuis 1888, au hasard des cir­cons­tances et des lec­tures », que « des loi­sirs for­cés [… l’]ont inci­té à déve­lop­per »2.

Bros­sard déclare avoir « cher­ché à conden­ser […] les connais­sances indis­pen­sables au cor­rec­teur, ce tra­vailleur intel­lec­tuel dont [il s’]honor[e] d’avoir si long­temps por­té le titre ». Dans cette syn­thèse de 587 pages, on trouve, dans l’ordre : la défi­ni­tion du cor­rec­teur (cha­pitre pre­mier) et son his­toire (II), son ins­truc­tion (III), ses devoirs (IV), la pré­pa­ra­tion du manus­crit (V), le code typo­gra­phique (VI) et les signes de cor­rec­tion (VII), la lec­ture en pre­mières (VIII), en « bon » (IX) et la tierce (X), la cor­rec­tion des jour­naux (XI) et, pour finir, la situa­tion morale et maté­rielle du cor­rec­teur (XII).

Le manus­crit a été relu par J. Lemoine, cor­rec­teur à l’Imprimerie natio­nale3

Comme Bros­sard rend hom­mage, avec modes­tie, à ses nom­breux devan­ciers (auteurs de manuels typo­gra­phiques, his­to­riens, lit­té­ra­teurs et autres), je dois recon­naître que sans cet épais volume, mon blog n’existerait peut-être pas ou qu’il serait bien plus dif­fi­cile à écrire.

Brossard mérite “la reconnaissance des typographes présents et futurs”

Le second tome, Les Règles typo­gra­phiques, paraît dix ans plus tard (pro­duit par l’imprimerie que dirige désor­mais l’auteur, celle du Petit Écho de la mode, à Châ­te­lau­dren, dans les Côtes-du-Nord4). Ce tra­vail fut d’abord « publié, par frac­tions, dans la Cir­cu­laire des Protes5, au cours des années 1925 et sui­vantes, et ser­vit de base aux tra­vaux de la Com­mis­sion du Code typo­gra­phique6 » — lequel paraî­tra en 19287.

Ce nou­vel ouvrage est bien accueilli par la pro­fes­sion8 : 

Tous nos col­lègues connaissent le grand savoir de notre ami Louis Bros­sard. Cha­cun sait la somme de maté­riaux qu’il a patiem­ment accu­mu­lés, se rap­por­tant à l’exer­cice de notre chère typo­gra­phie. Il vient de les coor­don­ner et de les édi­ter dans ce gros volume de plus de 1.000 pages divi­sées en trente-quatre cha­pitres. C’est assez dire l’im­por­tance du tra­vail dont nous annon­çons la paru­tion. 
[…]
Il nous est impos­sible d’a­na­ly­ser un aus­si impor­tant tra­vail dans une courte notice. Qu’il nous suf­fise de dire que Louis Bros­sard, en le fai­sant paraître, a droit à la recon­nais­sance des typo­graphes pré­sents et futurs, pour avoir réuni dans cet ouvrage des règles qu’il y a le plus grand inté­rêt à ne pas per­mettre qu’elles tombent dans l’ou­bli.
Le second volume du Cor­rec­teur typo­graphe a sa place mar­quée dans toutes les biblio­thèques tech­niques, comme dans toutes les écoles et cours pro­fes­sion­nels du Livre9.

“Un des premiers artisans du ‘Code typographique’”

Mais qui est cette « per­son­na­li­té injus­te­ment oubliée », comme l’écrit Luce Der­mi­gny dans le Dic­tion­naire ency­clo­pé­dique du livre (I, p. 554), dont l’« ouvrage fon­da­men­tal [… ] fit prendre conscience, dans une pers­pec­tive his­to­rique du pro­blème, des enjeux de la cor­rec­tion des textes » ?

« Né le 16 octobre 1870 [à Che­mil­lé-sur-Dême, Indre-et-Loire], Louis Bros­sard [… fut] [e]mbauché en décembre 1888 à l’im­pri­me­rie Des­lis10, à Tours, en qua­li­té de cor­rec­teur, il devint chef d’a­te­lier [prote] en 1902. Plus tard, il s’é­ta­blit impri­meur en 1908 [il s’associe avec Eugène-Edmond Ménard dans l’Imprimerie du Centre, située 21, rue du Hal­le­bar­dier, à Tours11 ; Ménard lui céde­ra ses droits sociaux en 191312] ; il devient ensuite direc­teur de l’im­pri­me­rie de Châ­te­lau­dren en 192313. »

Le 20 octobre 1893, il épouse Jeanne Tail­bois14, sans pro­fes­sion, ori­gi­naire de Saint-Cyr15, qui lui don­ne­ra trois enfants, Emma­nuel16, Jeanne17 et André18. (Le pre­mier tome du Cor­rec­teur Typo­graphe est dédié « à la mémoire de [s]on fils André ».)

En 1938, « la croix de che­va­lier de la Légion d’hon­neur19 [vient] récom­pen­ser une œuvre consi­dé­rable accom­plie sans bruit20 ».  À cette occa­sion, la Cir­cu­laire des Protes écrit : 

Tra­vailleur infa­ti­gable autant que modeste et silen­cieux, diri­geant dans un coin de Bre­tagne une impor­tante impri­me­rie dont il a été, croyons-nous, autant l’ar­chi­tecte que l’a­ni­ma­teur tech­nique21, notre ami Louis Bros­sard est peut-être assez peu connu des jeunes de l’A­mi­cale. Mais tous ceux qui ont vécu l’âge héroïque de notre grou­pe­ment connaissent sa valeur et son savoir, et ils recon­naî­tront avec nous que la dis­tinc­tion qu’il vient de rece­voir ne pou­vait être mieux pla­cée.
Qu’il nous soit per­mis de rap­pe­ler à cette occa­sion que Louis Bros­sard fut un des pre­miers arti­sans du Code typo­gra­phique et que la docu­men­ta­tion qu’il avait éta­blie à ce sujet a ser­vi de base aux tra­vaux de la com­mis­sion char­gée de son élaboration.

Une mort tragique

Hélas, Louis Bros­sard meurt le 8 juin 1939, avec six sapeurs-pom­piers, intoxi­qué par des vapeurs d’acide nitrique lors d’un incen­die dans son imprimerie.

Incendie de l'imprimerie de Chatelauden (Côtes-du-Nord), "Le Petit Journal", 9 juin 1939
Incen­die de l’im­pri­me­rie du Petit Écho de la mode, à Cha­te­lau­den (Côtes-du-Nord), Le Petit Jour­nal, 9 juin 1939.

La Cir­cu­laire des Protes fait un récit détaillé du drame : 

Un incen­die bénin, dont les causes pré­cises demeurent encore incon­nues à l’heure actuelle, éclate le soir, vers 20 heures, dans un maga­sin à papier qui ser­vait aus­si de réserve de matières et d’in­gré­dients.
La fumée sor­tant d’un van­tail le signale au pas­sant. On alerte le direc­teur et bien­tôt, dans le can­ton bre­ton, toute la foule se pré­ci­pite vers l’im­pri­me­rie, qui est la seule grande indus­trie du pays… Le foyer trou­vé, des lances sont mises en action. Dans l’af­fo­le­ment qui existe tou­jours un peu en ces cas-là, des bon­bonnes d’a­cides sont cas­sées, et notam­ment toute une réserve d’a­cide nitrique entre­po­sée pour la pho­to­gra­vure, que la fumée empê­chait de voir et qui est bous­cu­lée par un extinc­teur de 100 litres mon­té sur cha­riot. Les sau­ve­teurs ne prennent pas garde à l’a­cide qui s’é­coule, ils conti­nuent à noyer l’in­cen­die et à déver­ser la mousse des extinc­teurs.
Le feu est éteint après une heure d’ef­forts et sans trop de dégâts… On rentre chez soi, heu­reux d’a­voir été assez vite maître du fléau.
Bros­sard quitte un des der­niers le lieu du sinistre. Et voi­ci qu’un peu plus tard, plu­sieurs de ceux qui ont com­bat­tu l’in­cen­die res­sentent quelques malaises, qui prennent bien­tôt un carac­tère de gra­vi­té telle qu’en quelques heures il y avait huit morts22 et vingt-six intoxi­qués graves23.

Employés dans l’im­pri­me­rie et intoxi­qués eux aus­si, Emma­nuel et Jeanne, ses enfants, lui survivront.

Le Cor­rec­teur Typo­graphe est dis­po­nible sur Gal­li­ca (t. I, t. II) et sur Wiki­source. Bien évi­dem­ment, je vous le recommande.


  1. Lire « Aujourd’hui, 6 mai, nous célé­brons les 140 ans de la nais­sance de l’imprimerie Arrault ! », Bulls Mar­ket Group, s.d. ↩︎
  2. « Ce qu’est cette étude », p. XI. ↩︎
  3. Ibid. ↩︎
  4. Actuelles Côtes-d’Ar­mor. ↩︎
  5. Bul­le­tin men­suel de la Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France. ↩︎
  6. Avant-pro­pos du tome II. ↩︎
  7. Voir Un poème fête la nais­sance du Code typo­gra­phique, 1928. ↩︎
  8. Je n’ai pas encore trou­vé de compte ren­du du pre­mier tome. ↩︎
  9. Cir­cu­laire des Protes, n° 406, juin 1934. ↩︎
  10. 6, rue Gam­bet­ta, à Tours. Louis Des­lis sera témoin à son mariage. ↩︎
  11. Devant Mes Lai­né et Ruf­fin, notaires à Tours, le 19 novembre 1908. Le Tou­ran­geau, 29 novembre 1908. ↩︎
  12. Devant Me Ruf­fin, notaire à Tours, le 26 juillet 1913. L’U­nion libé­rale, 30 juillet 1913. ↩︎
  13. Cir­cu­laire des Protes, n° 466, juin 1939. ↩︎
  14. Jour­nal d’Indre-et-Loire, 25 octobre 1893. ↩︎
  15. Actuel Saint-Cyr-sur-Loire. ↩︎
  16. Né le 14 août 1894, à Tours. ↩︎
  17. Née le 6 jan­vier 1896, à Tours. ↩︎
  18. Né le 12 décembre 1898, à Tours. ↩︎
  19. « Pour être admis au grade de che­va­lier, il faut jus­ti­fier de ser­vices publics ou d’ac­ti­vi­tés pro­fes­sion­nelles d’une durée mini­mum de vingt années, assor­tis dans l’un et l’autre cas de mérites émi­nents » — Wiki­pé­dia. ↩︎
  20. Cir­cu­laire des Protes, n° 466, juin 1939. ↩︎
  21. Bros­sard l’ex­plique dans l’A­vant-pro­pos du tome II. ↩︎
  22. Sept en tout, selon Le Matin, Le Peuple et Le Petit Jour­nal du 9 juin 1939. ↩︎
  23. Cir­cu­laire des Protes, n° 466, juin 1939. ↩︎

Le premier correcteur d’imprimerie de l’histoire

Psau­tier de Mayence, impri­mé par Fust et Schoef­fer en 1457. Exem­plaire de la Royal Collection.

Ma consœur San­drine Decroix m’a mis sur la piste du tout pre­mier cor­rec­teur d’imprimerie. Son nom figure dans l’Ency­clo­pé­die chro­no­lo­gique des arts gra­phiques (Paris, l’au­teur, 1943), signée du typo­graphe René Billoux (1870-1949), que San­drine a eu l’occasion de feuilleter.

"Encyclopédie chronologique des arts graphiques", René Billoux, 1943
Cou­ver­ture de l’Ency­clo­pé­die chro­no­lo­gique des arts gra­phiques (1943), de René Billoux.

Il s’agit donc du moine béné­dic­tin Adria­nus Brie­lis : il a cor­ri­gé les épreuves du Psal­te­rium (ou Psau­tier de Mayence, 1457) et du Psal­te­rium Bene­dic­ti­num (1459), impri­més par Johannes Fust et Peter Schoef­fer, anciens asso­ciés de Guten­berg (ils ont rom­pu avec lui en 1455, après l’édition de la Bible à 42 lignes).

Le cata­logue d’une vente Aguttes (PDF), à Drouot en 2022, nous apprend que Peter Schoef­fer a ensuite confié à notre moine la pre­mière édi­tion aug­men­tée des lettres de saint Jérôme :

« On imprime quatre édi­tions des Lettres de saint Jérôme entre 1468 et 1470 : ces édi­tions contiennent entre 70 et 130 lettres. La pré­sente édi­tion renou­ve­lée de Peter Schoef­fer contient plus de 200 épîtres, orga­ni­sées thé­ma­ti­que­ment. Schoef­fer fit l’effort de recher­cher dans les biblio­thèques ecclé­sias­tiques et monas­tiques des lettres inédites. Il employa pour ce faire Adria­nus Brie­lis, un moine béné­dic­tin de l’abbaye Mons S. Jaco­bi [abbaye Saint-Jacques de Mayence], qui aug­men­ta le cor­pus et super­vi­sa les cor­rec­tions. On connait deux ver­sions ou états du texte, et [l’historienne du livre] Lotte Hel­lin­ga a pu mon­trer qu’environ 150 feuillets (sur 408) ont été réim­pri­més pour incor­po­rer des cor­rec­tions. Hel­lin­ga a aus­si pu trou­ver des cor­rec­tions rajou­tées à la main, témoin de ce sou­ci de cor­rec­tion et d’amélioration du texte de la part des édi­teurs, des impri­meurs et lec­teurs avisés. »

Page enlu­mi­née des Epis­to­lae (Lettres) de saint Jérôme édi­tées par Adria­nus Brie­lis, impri­mées par Peter Schoef­fer en 1470. Exem­plaire ven­du par Christie’s le 7 juillet 2010.

Adria­nus Brie­lis est mort deux ans plus tard.

Ajou­tons, pour l’anecdote, que le Psau­tier de Mayence contient aus­si la pre­mière coquille de l’histoire : on lit dans son colo­phon Spal­mo­rum pour Psal­mo­rum.

P.-S. — Jérôme de Stri­don est le saint patron des biblio­thé­caires et des traducteurs.

À la Renaissance, l’imprimerie rend le correcteur indispensable

L'Invention de la Renaissance, BnF, 2024
Cou­ver­ture du cata­logue L’In­ven­tion de la Renais­sance (BnF, 2024).

La Biblio­thèque natio­nale de France (site Riche­lieu) pré­sente jusqu’au 16 juin l’exposition « L’invention de la Renais­sance. L’humaniste, le prince et l’artiste ». Cet évè­ne­ment est assor­ti d’un magni­fique cata­logue.

On y trouve notam­ment un texte inti­tu­lé « Tra­vail édi­to­rial et dif­fu­sion impri­mée des textes » (pages 130 à 143), signé par Louise Ama­zan, conser­va­trice, char­gée des col­lec­tions du xvie siècle. Nous sommes heu­reux qu’il évoque le rôle fon­da­men­tal des correcteurs.

Si, depuis l’An­ti­qui­té1, tout texte copié a besoin d’être véri­fié, l’avènement de l’imprimerie mul­ti­plie le risque d’er­reurs par son prin­cipe même : en typo­gra­phie au plomb, un livre est consti­tué de cen­taines de mil­liers de carac­tères, assem­blés à la main. Le tirage repro­duit méca­ni­que­ment les erreurs oubliées (à la presse à bras, on attei­gnait déjà le mil­lier d’exemplaires). 

À la Renais­sance, la concur­rence entre impri­meurs-libraires obli­geait à veiller à la qua­li­té de la pro­duc­tion. Les pre­miers cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie2 inter­ve­naient dans l’édition de textes anciens (on par­le­rait aujourd’hui d’éditeurs cri­tiques). Ils reli­saient les manus­crits confiés à l’atelier et en pré­pa­raient la copie, y ajou­tant par­fois un index, en plus des pre­miers signes de ponc­tua­tion. Enfin, ils cor­ri­geaient une suc­ces­sion d’épreuves — pre­mière, seconde et tierce — afin d’éliminer les coquilles. On sait que même le grand Érasme s’est plié à cette der­nière tâche.

Par­ve­naient-ils, pour autant, à un résul­tat parfait ? 

« En réa­li­té, les cor­rec­teurs, sou­vent blâ­més par les auteurs, sont tenus à une exi­gence de ren­ta­bi­li­té et doivent four­nir une quan­ti­té de tra­vail telle qu’il leur est impos­sible de venir à bout de toutes les incor­rec­tions du texte. »

Être sou­mis à des délais inte­nables, c’est ce dont se plaignent encore sou­vent, et à juste titre, les cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’aujourd’hui.

L’Invention de la Renais­sance. L’humaniste, le prince et l’artiste. Sous la direc­tion de Gen­na­ro Tos­ca­no et Jean-Marc Cha­te­lain. Relié, 264 pages, 150 illustrations.

☞ Lire aus­si Cor­ri­ger au temps de Guten­berg.


  1. Voir Le cor­rec­teur antique, qu’en savons-nous ? ↩︎
  2. Voir « Les glo­rieux ancêtres » dans Cor­rec­teurs et cor­rec­trices célèbres (1). ↩︎

Articles sur l’histoire du métier de correcteur

Pour les per­sonnes qui seraient inté­res­sées par l’his­toire du métier, je ras­semble ici une sélec­tion thé­ma­tique de mes articles, ain­si que des sources exté­rieures. Je suis le plan de la visio­con­fé­rence que j’ai don­née, en deux par­ties, à l’in­vi­ta­tion de l’As­so­cia­tion des cor­rec­teurs de langue fran­çaise (ACLF), les 7 et 21 novembre 2023. J’en ai don­né une ver­sion rac­cour­cie le 28 jan­vier 2026, pour l’É­cole fran­çaise de lec­teur-cor­rec­teur (EFLC).

Ire partie

Histoire et histoire du livre

Articles Wiki­pé­dia : His­toire du livreHis­toire sociale — Lucien Febvre — Hen­ri-Jean Mar­tinRoger Char­tier

Présentation de mon blog

Avant l’imprimerie (la plume)

La typographie (le plomb)

Articles Wiki­pé­dia : Impri­me­rie — Typo­gra­phie — Com­po­si­tion — CasseCom­pos­teurGalée — Caté­go­rie : Typographie

Orthographe et dictionnaires

Articles Wiki­pé­dia : Ortho­graphe du fran­çais (his­toire)César-Pierre Riche­letAntoine Fure­tièreDic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaisePierre-Claude-Vic­tor Boiste

Le bureau des correcteurs

Belles exceptions

La copie et sa correction

Tout change au XIXe siècle

Articles Wiki­pé­dia : Révo­lu­tion indus­trielle — Édi­teur — Pierre-Jules Het­zelPapier (his­toire)His­toire de la presse — Sté­réo­ty­pie — Illu­sions per­dues (Bal­zac) — Le roman­tisme en lit­té­ra­ture — Réa­lisme (lit­té­ra­ture) — Funé­railles de Vic­tor HugoEncre — Machine à écrireMachine à com­po­serRéforme de l’or­tho­graphe fran­çaise de 1835Ponc­tua­tion (his­toire)

IIe partie

Éditeurs et auteurs de dictionnaires

Articles Wiki­pé­dia : Pierre LarousseLe Petit LarousseLouis HachetteÉmile Lit­tréDic­tion­naire de la langue fran­çaise (Lit­tré) — Paul Robert Le Petit RobertLivre de poche 

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La fin de la typographie

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Vincent Auger, un des der­niers typo­graphes français

Manuels et codes typographiques

Poètes-correcteurs

Le correcteur devient un personnage

Les correctrices 

Le métier aujourd’hui

Ce que la PAO a chan­gé au métier de correcteur

Conclusion et débat

Petite histoire de la correction en rouge

La correction au stylo rouge, une évidence pour Internet (images proposées par iStock).
La cor­rec­tion au sty­lo rouge, une évi­dence pour Inter­net (images pro­po­sées par iStock).

Il y a deux ans, j’avais par­lé d’un article d’Actua­Lit­té consa­cré à une tablette égyp­tienne antique, pro­duite entre 1981 et 1802 av. J.-C : elle ser­vait de sup­port à un exer­cice d’élève scribe et pré­sen­tait des cor­rec­tions en rouge. La récente lec­ture du pas­sion­nant ouvrage de Michel Pas­tou­reau Rouge. His­toire d’une cou­leur (Seuil, 2016) a sus­ci­té chez moi des recherches com­plé­men­taires. En voi­ci la synthèse.

L’encre rouge n’était pas employée par les scribes égyp­tiens qu’à des fins péda­go­giques. Dans les textes, elle avait sur­tout les trois fonc­tions suivantes :

1. Mettre en évi­dence (rubri­ca­tion [du latin rubri­co, « colo­rer en rouge »] des titres et inci­pit ; addi­tions, inser­tions, cor­rec­tions ; dates, totaux, quan­ti­tés et pro­por­tions dans les papy­rus docu­men­taires ; incan­ta­tions dans les papy­rus magiques) ; 2. signa­ler le carac­tère dan­ge­reux, dans les papy­rus magiques, par cette cou­leur qui est celle de la terre rouge du désert (noms des démons et, en géné­ral, ce qui est de mau­vais augure) ; 3. orga­ni­ser le texte, sépa­rer, ponc­tuer (lignes rouges pour sépa­rer les sec­tions ; points rouges ou « points de vers »)1.

En ce qui concerne les papy­rus lit­té­raires grecs et latins, une enquête (Marie-Hélène Mar­ganne, 2019) a mon­tré que 

l’utilisation de l’encre rouge est excep­tion­nelle à la période hel­lé­nis­tique, occa­sion­nelle à l’époque romaine et plus fré­quente à la période byzan­tine2, spé­cia­le­ment dans les codices de par­che­min ». [Elle …] pour­suit des buts à la fois fonc­tion­nels (orga­ni­ser le texte, mettre en évi­dence) et esthé­tiques (agré­men­ter le texte)3.

Au Moyen Âge, la rubri­ca­tion est cou­rante : les moines rubri­ca­teurs ajoutent des rubriques (par­ties de texte en rouge) aux manus­crits « pour mar­quer la fin d’une sec­tion d’un texte et le début d’une autre […,] pour intro­duire le sujet d’une sec­tion sui­vante ou pour décla­rer son but ou sa fonc­tion » (Wiki­pé­dia). Le rouge sert aus­si à orner les let­trines et les enluminures. 

Rubrication et lettrine historiée dans la "Bible de Malmesbury", manuscrit de 1407.
Rubri­ca­tion et let­trine his­to­riée dans la Bible de Mal­mes­bu­ry, manus­crit de 1407. Pour d’autres exemples de rubri­ca­tion, voir cette page en anglais.

Les men­tions de cor­rec­tions en rouge dans les manus­crits médié­vaux sont très rares, et cette pra­tique semble avoir dis­pa­ru tout à fait avec l’invention de l’im­pri­me­rie, et ce, pour plu­sieurs siècles. 

Cepen­dant, dans les pre­miers temps de la typo­gra­phie, où l’on ne connais­sait pas encore les erra­ta, l’im­pri­meur anglais William Cax­ton [v. 1422 – v. 1492] cor­ri­geait dans les tirages défi­ni­tifs, à la plume et à l’encre rouge, les fautes d’im­pres­sion qu’il avait com­mises4.

Le manus­crit de la tra­duc­tion des Psaumes (1517) par Mar­tin Luther (1483-1546) porte éga­le­ment des cor­rec­tions en rouge5. On peut en voir une page sur Ala­my.

Plus tard, on a aus­si obser­vé la pré­sence de quelques marques au crayon rouge, de la main de César de Mis­sy, dans un manus­crit de Vol­taire, la pièce Maho­met, datée de 17426. Mis­sy était alors cha­pe­lain de l’église fran­çaise de Saint-James à Londres, et Vol­taire sou­hai­tait qu’il l’aide à y faire édi­ter sa pièce.

Le rouge des épreuves

Selon Michel Pas­tou­reau7, le rouge est la « cou­leur pre­mière » (pen­ser à l’art parié­tal), bien avant de deve­nir une des trois cou­leurs pri­maires. Aris­tote le situe « à mi-che­min entre le blanc et le noir, aus­si éloi­gné de l’un que de l’autre ». « Sans rival pen­dant des siècles, voire des mil­lé­naires », il est « sym­bo­li­que­ment plus fort que n’importe quelle autre cou­leur ». Le rouge de la jus­tice, de la faute, de la puni­tion, entre autres, avait tout pour se glis­ser entre le blanc du papier et le noir de l’encre. Son sym­bo­lisme explique, d’ailleurs, pour­quoi il est par­fois mal per­çu par les éco­liers, comme par cer­tains auteurs.

Pas­tou­reau date l’ap­pa­ri­tion du rouge dans les épreuves d’im­pri­me­rie de la fin du xixe siècle8. Il l’illustre par une double page d’un jeu d’épreuves de Jamais un coup de dés n’abolira le hasard9, « grand poème typo­gra­phique et cos­mo­go­nique » (P. Clau­del) et ultime œuvre de Sté­phane Mal­lar­mé, en 1897. 

La des­crip­tion qu’en four­nit la BnF est riche de précisions :

Le poème du Coup de dés parut d’abord en mai 1897 dans la revue Cos­mo­po­lis […]. Le mar­chand d’art Ambroise Vol­lard se pro­po­sa de le publier sous forme de livre, en l’accompagnant de trois litho­gra­phiques [sic] d’Odilon Redon. La mai­son Didot impri­ma de juillet à novembre 1897 cinq tirages d’épreuves suc­ces­sifs, et de cha­cun plu­sieurs jeux : Mal­lar­mé en cor­ri­geait deux, l’un pour l’imprimeur et l’autre pour lui. Dix-sept exem­plaires sont aujourd’hui connus, plus ou moins com­plets et cor­ri­gés. Le pré­sent exem­plaire est celui du pre­mier tirage que Mal­lar­mé ren­voya à l’imprimeur, com­plet, et il est le plus anno­té de tous. Il est consti­tué d’un jeu d’épreuves, cor­ri­gé par l’auteur à l’encre noire et au crayon rouge, por­tant le cachet de l’imprimerie Fir­min-Didot et la date du 2 juillet 1897. En plus des cor­rec­tions à la plume, les remarques au crayon rouge y sont comme les notes d’orchestration d’une par­ti­tion. La mort de Mal­lar­mé, le 9 sep­tembre 1898, mit un terme à la publi­ca­tion. […] (Pour plus de détails, lire cet article.)

Pour ma part, j’ai choi­si, tou­jours à la BnF, une « mise au net » d’un manus­crit de Jules Verne, Sans des­sus des­sous10, légè­re­ment anté­rieure (1888) et pré­sen­tant de nom­breuses cor­rec­tions en rouge — ain­si que des anno­ta­tions d’im­pri­me­rie au crayon bleu

Jules Verne, "Sans dessus dessous". Mise au net ayant servi pour l'impression, 1888. Coll. BnF.
Jules Verne, Sans des­sus des­sous. Mise au net ayant ser­vi pour l’im­pres­sion, 1888, 1er feuillet. Coll. BnF.

L’encre rouge était aus­si employée dans l’é­di­tion musi­cale. En témoigne la notice d’un manus­crit de Ravel pos­sé­dé par la BnF : 3 Poèmes de Sté­phane Mal­lar­mé. Il s’a­git des secondes épreuves cor­ri­gées de l’é­di­tion pour chant et pia­no, par A. Durand & fils, 1914. « Les cor­rec­tions au crayon, de la main de Jane Batho­ri ; à l’encre rouge du cor­rec­teur des édi­tions Durand11. »

Il faut savoir que l’encre rouge alors dis­po­nible était de qua­li­té inégale. Mar­cel­lin-Aimé Brun note en 182512 :

Il y a des Cor­rec­teurs qui marquent leurs cor­rec­tions avec de l’encre rouge : c’est un très-bon usage quand l’encre est bonne ; mais quand elle est mau­vaise, les cor­rec­tions ne se voient pas, sur­tout à la lumière ; alors il vaut mieux se ser­vir d’encre noire.

Cepen­dant, dès 1855, Théo­tiste Lefevre écrit que « les cor­rec­tions ajou­tées après coup sur une épreuve déjà lue, ou quel­que­fois cor­ri­gée, doivent être entou­rées ou écrites à l’encre rouge, afin d’é­vi­ter, pour leur recherche, une perte de temps inutile13 ».

À la suite de son confrère, le même sou­ci est expri­mé par Dau­pe­ley-Gou­ver­neur (1880) : « […] il [le cor­rec­teur] relit cette der­nière épreuve, revê­tue du visa de l’au­teur, en ayant soin de dis­tin­guer ses propres cor­rec­tions par une encre de cou­leur dif­fé­rente14. »

On ne trouve aucune men­tion de la cou­leur des cor­rec­tions dans la Cir­cu­laire des protes (bul­le­tin de la Socié­té des protes de pro­vince, la col­lec­tion dis­po­nible en ligne cou­vrant la période 1895-1940).

Dans les années 1920, les rares allu­sions qu’y fait Louis-Emma­nuel Bros­sard15 montrent que l’u­sage n’est tou­jours pas fixé : 

• […] sur le manus­crit [en cas de bour­don], le pas­sage omis est entou­ré d’une manière spé­ciale (au crayon bleu ou rouge, ou autre­ment) […].
• Le cor­rec­teur signale — au crayon bleu, à l’encre rouge ou de toute autre manière, sui­vant les conven­tions — les lettres d’œil dif­fé­rent. 
• Sur la copie, le terme illi­sible est entou­ré d’un trait de crayon rouge ou bleu très appa­rent, des­ti­né à atti­rer l’attention de l’auteur […].

Les cor­rec­tions en rouge appa­raissent seule­ment, par l’exemple, dans les pro­to­coles publiés par Charles Gou­riou (196116) et par Daniel Auger (197617), proches de celui que pro­pose Wiki­pé­dia :

Mémento des signes de correction proposé par Wikipédia.
Mémen­to des signes de cor­rec­tion pro­po­sé par Wikipédia.

Mais l’u­ti­li­sa­tion de l’encre rouge res­tait encore une simple recom­man­da­tion pour Jean-Pierre Lacroux, il y a une ving­taine d’an­nées18 :

Les cor­rec­tions doivent être écrites à l’encre (sty­lo, sty­lo-bille, feutre, etc.) : les indi­ca­tions tra­cées au crayon ne sont pas prises en compte par le com­po­si­teur. À l’évidence, il est pré­fé­rable d’employer une cou­leur dif­fé­rente de celle du texte com­po­sé. Celui-ci étant géné­ra­le­ment noir, le meilleur contraste est obte­nu avec l’encre rouge.

L’u­sage de l’encre rouge pour la cor­rec­tion, qui nous semble une évi­dence aujourd’­hui, a donc connu bien des fluctuations. 

Article mis à jour le 2 novembre 2023.


Le correcteur antique, qu’en savons-nous ?

Le Scribe accrou­pi, du musée du Louvre. Source : Louvre.fr.

On peut légi­ti­me­ment sup­po­ser que le métier de cor­rec­teur est presque aus­si vieux que l’écriture. « Le jour où le copiste était né, le cor­rec­teur avait paru ; sitôt qu’une ligne, qu’une page avait été écrite, elle avait dû être lue », affirme Louis-Emma­nuel Bros­sard (1924)19. Mais qu’en savons-nous exac­te­ment ? On ne peut pas dire que les livres d’histoire soient très bavards sur la ques­tion… En com­plé­tant la par­tie his­to­rique de l’es­sai de Bros­sard par des lec­tures de tra­vaux récents, j’ai fini par ras­sem­bler de quoi rédi­ger cet article. 

Notons, avant d’al­ler plus loin, que de nom­breux manus­crits anciens pré­sentent des traces de cor­rec­tion, ce qui ne signi­fie pas néces­sai­re­ment qu’un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel les a relus. En effet, il faut dis­tin­guer la fonc­tion de cor­rec­tion du métier de cor­rec­teur. Les phi­lo­logues emploient par­fois le terme de « cor­rec­teur antique » (ou médié­val, selon la période) pour dési­gner la main qui a tra­cé des signes de cor­rec­tion20, sans for­cé­ment inter­ro­ger le sta­tut de son pro­prié­taire (il peut s’a­gir d’un lec­teur ayant anno­té son exemplaire).

Manus­crit byzan­tin des pièces d’Eu­ri­pide, pro­ba­ble­ment du xie s. « Une seconde main médié­vale pré­sente des variantes mar­gi­nales ou inter­li­néaires » (Vanes­sa Des­claux, « Euri­pide mss grec 2713 », L’An­ti­qui­té à la BnF, 1er juin 2018). Source : Gallica/BnF.

Cepen­dant, « l’é­cri­ture, consi­dé­rée comme un métier manuel, était dans l’an­ti­qui­té21 une affaire de pro­fes­sion­nels (esclaves ou affran­chis)22 ». Même s’ils ne rece­vaient pas de salaire, c’é­tait bien leur état.

Égypte ancienne

Il y a 4 500 ans, des ouvriers (lapi­cides) ont gra­vé sur des parois de pierre les plus anciens écrits reli­gieux du monde. Il s’agit des Textes des pyra­mides, la somme des concep­tions funé­raires des Égyp­tiens de l’Ancien Empire. Il semble que le texte de base ait été un ori­gi­nal sur papy­rus, auquel on a com­pa­ré la copie. 

Une fois le texte hié­ro­gly­phique gra­vé, un scribe a pro­cé­dé à une relec­ture du texte. Il a signa­lé les erreurs aux sculp­teurs en ins­cri­vant les modi­fi­ca­tions à appor­ter avec de la pein­ture noire ou rouge (☞ voir aus­si Cor­ri­ger en rouge, une pra­tique antique). Les textes de la pyra­mide d’Ou­nas pré­sentent ain­si 163 modi­fi­ca­tions [… Elles] vont d’un seul signe hié­ro­gly­phique à des pas­sages entiers […]. On a pro­cé­dé à la cor­rec­tion, à l’in­ver­sion, à la sup­pres­sion ou à l’in­ser­tion d’un signe hié­ro­gly­phique ; à l’in­ser­tion ou à la sup­pres­sion d’un mot ou d’une phrase ou à la sub­sti­tu­tion d’un mot à un autre.
[…] lors­qu’il a fal­lu chan­ger le texte, les anciens hié­ro­glyphes ont été cachés par une couche de plâtre, puis le nou­veau texte a été gra­vé par-des­sus23

C’est la plus ancienne men­tion de l’intervention d’un cor­rec­teur que j’aie lue à ce jour24. Une belle découverte.

Grèce antique 

« Chez les Grecs, une même per­sonne, tour à tour copiste (biblio­gra­phus), relieur (biblio­pe­gus) et mar­chand (biblio­phi­la), assu­mait la confec­tion ain­si que la vente des manus­crits » (Bros­sard, op. cit., p. 19). 

On sait qu’il exis­tait en Grèce antique25 des cor­rec­teurs ou dior­thote, par­fois fran­ci­sés en dior­thontes. Les cor­rec­tions (ou dior­thoses26, du grec ancien διόρθωσις, diór­thô­sis, « rec­ti­fi­ca­tion, redres­se­ment ») les plus célèbres sont celles des œuvres d’Homère et de Pla­ton. Il s’agit alors plu­tôt d’é­di­tions cri­tiques que du tra­vail habi­tuel d’un cor­rec­teur. Pour plus d’informations, consulter :

Antimaque de Colophon
Anti­maque de Colo­phon, un des dior­thote d’Homère.

Sur la cor­rec­tion telle que pra­ti­quée par les dior­thote, voir plus bas « Signes de cor­rec­tion dans l’An­ti­qui­té ».

Rome antique 

L’ex­po­sé de Bros­sard donne davan­tage d’in­for­ma­tions sur la librai­rie dans la capi­tale de l’Em­pire romain. 

École romaine. Stèle du iie s., retrou­vée à Trier, Alle­magne. Source : « Lire et écrire dans la Rome antique », La Toge et le Glaive, 19 jan­vier 2014.

On sait qu’à Rome nombre de copistes tenaient en même temps bou­tique de libraires ; ils étaient dési­gnés sous le nom de libra­rii […]. La plu­part d’entre eux étaient des affran­chis ou des étran­gers ; ils ven­daient pour leur compte les tra­vaux qu’ils avaient minu­tieu­se­ment et lon­gue­ment trans­crits. […]
Les copistes qui se livraient à la trans­crip­tion des ouvrages anciens étaient dési­gnés du nom par­ti­cu­lier d’anti­qua­rii […].

Par­mi ces libraires de l’an­cienne Rome l’his­toire a sur­tout conser­vé le sou­ve­nir des frères Socio [sic, Sosii], qui furent les édi­teurs d’Horace (65-8 av. J.-C), et de Pom­po­nius Alliais [Pom­po­nius Élien ou Aelia­nus], l’a­mi de Cicé­ron (106-43 av. J.-C.) et le plus grand libraire de l’é­poque. D’a­près Cor­ne­lius Nepos [ou Cor­né­lius Népos], ces mar­chands avaient à leur ser­vice un nombre éle­vé de lec­teurs, d’é­cri­vains, de cor­rec­teurs, de relieurs, […] avec les­quels ils pou­vaient, en un temps rela­ti­ve­ment court, repro­duire un manus­crit à plu­sieurs mil­liers d’exemplaires.

Au milieu d’un pro­fond silence, le lec­teur dic­tait le texte aux copistes : esclaves de condi­tion, sou­vent éle­vés et ins­truits à grands frais, ceux-ci étaient d’ha­biles écri­vains qui, pour toute rému­né­ra­tion, rece­vaient la nour­ri­ture, le loge­ment et l’entretien […].

[La copie ache­vée,] le par­che­min était alors confié au cor­rec­teur, gram­ma­rien ou édi­teur de pro­fes­sion, char­gé de revi­ser le texte, de rec­ti­fier les inter­pré­ta­tions erro­nées du lec­teur et de cor­ri­ger les fautes du copiste27.

Selon René Ménard (1883), « le nom du cor­rec­teur figu­rait avec celui de l’au­teur28 ». J’ai l’in­tui­tion que cette géné­ra­li­sa­tion pour­rait être nuan­cée. Il est vrai que les nom­breux livres antiques qui nous ont été trans­mis par copie médié­vale portent une sous­crip­tion chré­tienne. Or, explique Wiki­pé­dia, « c’é­tait un bref appen­dice, qui décri­vait quand le livre avait été reco­pié, et qui l’a­vait relu pour s’as­su­rer de sa confor­mi­té. Ce type de sous­crip­tion était pro­ba­ble­ment usuel aus­si avant les temps chré­tiens, au moins pour les livres de valeur. Il témoi­gnait de l’o­ri­gine et de l’exac­ti­tude de la copie. » Néan­moins, là encore, il ne s’a­git pas néces­sai­re­ment d’un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel29.

Signes de correction dans l’Antiquité

Sur la pra­tique même de la cor­rec­tion, d’autres détails inté­res­sants sont four­nis par un texte de Daniel Delattre (direc­teur de recherche émé­rite CNRS-IRHT), à pro­pos de la biblio­thèque des Papy­rus, à Her­cu­la­num (Ita­lie), où furent retrou­vés de nom­breux textes, notam­ment de phi­lo­so­phie grecque (Lucrèce, Épi­cure, Phi­lo­mène de Gada­ra). Un cours col­lec­tif en ligne, Le Livre de l’Antiquité à la Renais­sance, dont il a écrit une par­tie, com­plète ce qui suit (les notes pré­cisent la source des dif­fé­rents extraits) :

Les rou­leaux conser­vés dans la biblio­thèque d’Her­cu­la­num sont géné­ra­le­ment soi­gnés et ont été relus avec atten­tion et cor­ri­gés par le scribe lui-même, par­fois aus­si par un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel (un dior­thô­tès). Des inter­ven­tions nom­breuses en témoignent, qui sou­vent sont faites avec un égal sou­ci de lisi­bi­li­té et de dis­cré­tion30

[…] cela [la relec­ture par un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel] était pro­ba­ble­ment de règle dans les ate­liers de librai­rie, par exemple celui d’At­ti­cus, ami et édi­teur de Cicé­ron31.

« J’ai lais­sé pas­ser une erreur énorme. J’ai confon­du les noms d’A­ris­to­phane et d’Eu­po­lis. Est-ce que tu as moyen de faire cor­ri­ger les copies déjà mises en circulation ? »

Cicé­ron à son ami et édi­teur Atti­cus32.

En quoi les inter­ven­tions du cor­rec­teur consistaient-elles ?

La plu­part des cor­rec­tions sont faites dans l’in­ter­ligne qui pré­cède la ligne fau­tive, et en carac­tères plus petits33. Les prin­cipes de cor­rec­tion sont simples : quand une ou plu­sieurs lettres erro­nées sont à sup­pri­mer, on les exponc­tue, c’est-à-dire qu’un point noir est pla­cé au-des­sus de la (ou des) lettre(s) à annu­ler ; dans cer­tains cas, la lettre est sim­ple­ment bif­fée. Si la lettre est à rem­pla­cer par une autre, le point est rem­pla­cé par la nou­velle lettre, cen­trée au-des­sus de la lettre erro­née (quel­que­fois, le scribe réécrit direc­te­ment sur cette der­nière). Si une lettre a été omise, elle est tra­cée dans l’in­ter­ligne à che­val au-des­sus des deux lettres entre les­quelles il faut l’in­sé­rer. Dans cer­tains cas, si c’est une ligne entière qui a été omise par le copiste, elle est ajou­tée de la même manière dans l’in­ter­ligne, le début étant pla­cé au-des­sus du point d’in­ser­tion dans la ligne à com­plé­ter. En revanche, si ce qui est à rajou­ter est trop long, on peut trou­ver, déta­ché en marge gauche, un signe du type « ancre » (flèche oblique mon­tante ou des­cen­dante, selon que l’a­jout est repor­té dans la marge supé­rieure ou infé­rieure), un trait oblique ou encore une « diplè simple » [un che­vron], qui ont alors leur cor­res­pon­dant dans l’une des deux marges, devant ce qui a été omis34.

Source : Daniel Delattre-Laurent Capron, CD-Rom Les Sources docu­men­taires du Livre IV des Com­men­taires sur la musique de Phi­lo­dème (réa­li­sa­tion : Ins­ti­tut de Papy­ro­lo­gie de la Sor­bonne – uni­ver­si­té de la Sor­bonne, Paris IV), Paris, 2007.

Manuscrits orientaux  

J’ai trou­vé peu d’informations sur la cor­rec­tion antique hors du monde gré­co-romain35. Je ne trai­te­rai donc que le cas des manus­crits arabes — où la notion de texte ori­gi­nal était consi­dé­rée dif­fé­rem­ment qu’en Occi­dent —, sur les­quels j’ai été infor­mé par un article de Chris­tine Jungen : 

[…] dans le monde arabe et musul­man[,] la copie manus­crite […] a consti­tué le mode prin­ci­pal de trans­mis­sion des textes jus­qu’au milieu du xixe siècle, voire au-delà. […] Exé­cu­tées par des copistes pro­fes­sion­nels, par des let­trés ou par des étu­diants, les copies pro­duites se sin­gu­la­risent par leur matière [… mais] éga­le­ment par leur conte­nu […]. Chaque copie est un exem­plaire unique, qui, au-delà des dif­fé­rences de ver­sion, par­fois infimes, entre copies d’un même texte, peut éga­le­ment dif­fé­rer de ses copies « parentes » soit par l’ajout d’une intro­duc­tion ou de com­men­taires in tex­to par le copiste ou le com­man­di­taire de la copie, soit par l’introduction de marques de véri­fi­ca­tion ou de confir­ma­tion (effec­tuées lors de la copie ou de lec­tures publiques). À ces inter­ven­tions s’ajoutent les anno­ta­tions por­tées en marge par les lec­teurs. Sans cesse amen­dé et cor­ri­gé au fil des copies et des lec­tures (dont témoignent les mul­tiples marques de véri­fi­ca­tion, d’audition et de cor­rec­tion que portent les manus­crits), le kitâb, le « livre », s’est long­temps défi­ni, dans sa tra­di­tion manus­crite, comme un sup­port d’écriture mou­vant et dyna­mique appe­lé à être sans cesse modi­fié au cours des pra­tiques let­trées36.

Double page extraite du Livre de Siba­wayh, manus­crit de la BnF. 

De telles cor­rec­tions ont été étu­diées par Gene­viève Hum­bert sur un manus­crit trou­vé à Milan du Livre de Siba­wayh (Kitâb Sîba­wayh), un trai­té de gram­maire arabe (dont la BnF pos­sède un manus­crit copié à quatre mains).

Le Kitâb de Sîba­way­hi fut rédi­gé au iie/viiie siècle. Bien que l’au­teur soit consi­dé­ré comme l’un des plus grands gram­mai­riens arabes, on ne connaît rien de sa bio­gra­phie, ce qui est bien illus­tré par le simple fait que même la date de sa mort est située dans une “four­chette” qui peut aller de 160-161/776-777 à 194/809-810. La même incer­ti­tude se trouve autour du Kitâb37.

Pour plus d’in­for­ma­tions, on peut lire Gene­viève Hum­bert, Les Voies de la trans­mis­sion du Kitâb de Sîba­way­hi, Stu­dies in Semi­tic Lan­guages and Lin­guis­tics, XX, Lei­den, E. J. Brill, 1995, en par­ti­cu­lier « Le tra­vail du cor­rec­teur et la bana­li­sa­tion d’un texte », p. 172-176 (pages en libre accès dans l’a­per­çu sur Google Livres).

Bonus : corriger sur tablette de cire

Styles. Illus­tra­tion dans Le Livre d’Al­bert Cim, p. 65.

Les tablettes de cire « sont des sup­ports d’é­cri­ture effa­çables […] et réuti­li­sables, connus depuis la haute anti­qui­té et qui ont été uti­li­sés jus­qu’au milieu du xixe siècle » (Wiki­pé­dia). Dans sa somme, Le Livre (1905), Albert Cim dévoile que, tels cer­tains de nos crayons de papier équi­pés d’une gomme, le style com­por­tait un embout de correction.

Le style, qui ser­vait à écrire sur les tablettes de cire, « était un petit ins­tru­ment d’os, de fer, de cuivre ou d’argent, long de quatre à cinq pouces, mince, effi­lé et poin­tu à l’une de ses extré­mi­tés, tan­dis que l’autre, assez forte, était apla­tie… La pointe tra­çait l’écriture sur la cire, et, si l’on avait une lettre ou un mot à cor­ri­ger ou à effa­cer, on retour­nait le style et l’on employait l’extrémité apla­tie pour faire dis­pa­raître la lettre ou le mot réprou­vé, pour rendre unie, dans cet endroit, la sur­face de la cire, et pou­voir sub­sti­tuer un autre mot à celui qu’on venait d’effacer. L’expression ver­tere sty­lum, retour­ner le style, pas­sait en pro­verbe chez les Romains pour dire cor­ri­ger un ouvrage38 […]. »

Autres sources consultées :

☞ Article à venir : Le cor­rec­teur médiéval.

Article mis à jour le 5 octobre 2023.


Critique du correcteur ivrogne, 1608

« [Le cor­rec­teur] doit évi­ter avec le plus grand soin le vice de l’ivrognerie, de peur de ne plus rien voir du tout, ou, au contraire, de voir plus qu’il n’y a en réa­li­té. Quand un ivrogne essaie de prendre une chan­delle pour s’éclairer, sa vue défaille et il tré­buche. Donc, un homme qui est char­gé de cette mis­sion et qui boit volon­tiers, boit sans avan­tage et pour un dom­mage qui atteint beau­coup d’autres. Cet homme inutile39 est un bon à rien et si le maître ou le rec­teur d’atelier typo­gra­phique le voyait sou­vent dans cet état, il ne serait pas éton­nant qu’il lui dise : « Dehors, scé­lé­rat. » Que celui qui est lié à cette charge s’acquitte donc de son tra­vail avec sobrié­té, pas à tra­vers un écran de vapeurs exha­lées par excès de boissons. »

Cor­rec­teur, te voi­là pré­ve­nu : boire ou relire, il faut choi­sir40 !

Jérôme Horn­schuch, Ortho­ty­po­gra­phia, 1608. Trad. du latin par Susan Bad­de­ley, éd. des Cendres, 1997, p. 63-64.

Lire aus­si mon article :

Article modi­fié le 30 sep­tembre 2023.


Le “Jouette” du XVIIIe siècle s’appelait le “Restaut”

"Traité de l'orthographe française en forme de dictionnaire" de Charles Leroy et Pierre Restaut, 1752, page de titre

Je viens de récu­pé­rer le « Jouette41 » des cor­rec­teurs du xviiie siècle. Pour eux, c’était le « Restaut ».

Ce nom désigne la qua­trième édi­tion (1752), revue et consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tée par Pierre Res­taut42, du Trai­té de l’orthographe fran­çaise en forme de dic­tion­naire, connu sous le nom de Dic­tion­naire de Poi­tiers, publié pour la pre­mière fois en 1739 par Charles Leroy de La Cor­bi­naye (par­fois appe­lé Leroy ou Le Roy, 1690-1739), lexi­co­graphe et prote d’imprimerie dans cette ville43. Le PDF que j’ai trou­vé est celui d’une réédi­tion de 1765 (à Poi­tiers, chez Jean-Félix Fau­con, comme toutes les édi­tions, sauf celle de 1792, chez Fran­çois Bar­bier (même ville), et les nom­breuses contre­fa­çons fran­çaises et étran­gères). Une édi­tion revue par Laurent-Étienne Ron­det paraî­tra en 1775.

« Il ne s’agit pas du pre­mier livre consa­cré au sujet, mais l’auteur se montre inno­vant en créant un outil “por­ta­tif”, c’est-à-dire ramas­sé en un seul volume et pré­sen­té dans un for­mat maniable et facile à consul­ter. » — Le Dico­pathe.

La noto­rié­té du révi­seur de 1752 a pris le pas sur l’identité de l’auteur ori­gi­nel, mort peu avant la sor­tie de son livre.

« Né à Beau­vais, Pierre Res­taut (1696-1764) est le fils d’un mar­chand de draps. Il fut d’abord char­gé de leçons par­ti­cu­lières au col­lège de Louis-le-Grand, puis se fit rece­voir avo­cat au par­le­ment. Dis­tin­gué par d’Aguesseau, il est pour­vu d’une charge d’avocat au conseil du roi en 1740.

« C’est l’ouvrage Prin­cipes géné­raux et rai­son­nés de la Gram­maire fran­çaise (1730) qui fit sa répu­ta­tion : ce fut le pre­mier manuel élé­men­taire com­po­sé pour l’étude du fran­çais. Adop­té par l’Université de Paris et pour l’éducation des enfants de France, il est abré­gé par l’auteur lui-même (1732), puis aug­men­té d’un trai­té de ver­si­fi­ca­tion, et connait neuf édi­tions du vivant de l’auteur, la der­nière datant de 1819. » — Wiki­pé­dia.

"Traité de l'orthographe française en forme de dictionnaire" de Charles Leroy et Pierre Restaut, 1752, lettre A
Trai­té de l’or­tho­graphe fran­çoise en forme de dic­tion­naire, de Charles Leroy et Pierre Res­taut, 1765, lettre A.

« Plus tard, les abré­gés de Wailly, de Gat­tel, de Cati­neau, de Mar­gue­ry, firent oublier ceux de Res­taut », selon La Presse du 26 octobre 1846.

Dans son Trai­té élé­men­taire de l’imprimerie (1793), Antoine-Fran­çois Momo­ro écrit : 

« Il est […] indis­pen­sable pour un com­po­si­teur fran­çais de savoir bien sa langue : pour cela il doit en étu­dier les prin­cipes dans la Gram­maire de Wailly ou de Res­taut, se pro­cu­rer le Trai­té de l’orthographe de ce der­nier, qui est géné­ra­le­ment le plus sui­vi

« Il est bien des auteurs qui veulent que l’on suive, dans l’impression de leurs ouvrages, l’ort[h]ographe de l’académie ; mais elle dif­fère peu de celle de Res[t]aut ; aux accens graves près, et à quelques lettres doubles sup­pri­mées, c’est la même. »

Des brou­tilles… 

Pour plus d’in­for­ma­tion sur cet ouvrage, lire l’ex­cellent article du Dico­pathe, dans lequel j’ai pui­sé quelques détails pour mon propre texte.

Marque de l’im­pri­meur Jean-Félix Faul­con. Source : Poi­tiers, Biblio­thèque uni­ver­si­taire, Fonds ancien, 33609, via Biblio­DeL.