Pourquoi la “langue de Molière”?

L’or­tho­graphe fran­çaise a com­men­cé à être fixée au xviie siècle. L’A­ca­dé­mie fran­çaise est fon­dée en 1634 et la pre­mière édi­tion de son dic­tion­naire paraît en 1694. C’est à la même période, en 1680, qu’est fon­dée la Comé­die-Fran­çaise, « pour fusion­ner les deux seules troupes pari­siennes de l’é­poque, la troupe de l’hô­tel Gué­né­gaud (troupe de Molière) et celle de l’hô­tel de Bour­gogne1 ».

« […] on désigne une langue d’après l’un des écri­vains les plus connus qui l’ont uti­li­sée. Mais pas n’importe lequel : un auteur incon­tes­table, mais un auteur assez ancien, dont la renom­mée est indis­cu­table2. »

« Pour­quoi Molière ? L’ex­pres­sion se répand au xviiie siècle. Il est vrai que le théâtre de Molière a été le plus joué dans les cours d’Eu­rope, à l’é­poque où le fran­çais était deve­nu la langue des élites euro­péennes. En même temps, pour La Bruyère, Féne­lon, Vau­ve­nargues et même… Boi­leau, Molière est un auteur qui bâcle. Mais peut-être est-ce parce que le direc­teur de troupe, le comé­dien et l’homme de cour que fut Molière n’a­vait pas le temps de lécher ses textes qu’il a pu s’af­fran­chir de ce qui pose et pèse chez les puristes. La langue de Molière n’est pas celle d’un écri­vain mais avant tout celle qui convient pour des per­son­nages de comé­die aux­quels, le pre­mier, il don­na licence de s’ex­pri­mer en prose, fût-ce en prose caden­cée. « Molière est-il fou ? » aurait dit un duc dont Gri­ma­rest, un des pre­miers bio­graphes de Molière, se garde de révé­ler l’i­den­ti­té, « nous prend-il pour des benêts de nous faire essuyer cinq actes en prose ? A‑t-on jamais vu plus d’ex­tra­va­gance ? » L’ex­tra­va­gant est deve­nu clas­sique, sa langue une norme, parce qu’elle brise la mono­to­nie induite de l’u­sage exclu­sif de l’alexandrin.

« En géné­ral, ses per­son­nages parlent la langue de leur condi­tion, celle de ces pay­sans de comé­die arti­cu­lant un patois de fan­tai­sie, plus rare­ment un par­ler régio­nal authen­tique comme dans Mon­sieur de Pour­ceau­gnac où une Picarde et une Lan­gue­do­cienne se dis­putent le héros. Ils parlent le jar­gon de leur fonc­tion – méde­cins, apo­thi­caires, phi­lo­sophes – mêlant fran­çais ampou­lé et latin de cui­sine, ava­tars de l’é­ter­nelle figure du pédant. Celle-là même qui, de nos jours, a élu domi­cile dans les médias, sub­sti­tuant au jar­gon des méde­cins ou des avo­cats d’an­tan ce sabir tech­no­cra­tique, les­té d’emprunts à l’an­glais, qui fait le charme ridi­cule de nos busi­ness­men. Les charges de Molière se diri­geaient contre l’af­fec­ta­tion des pré­cieux ou des dévots. Son génie a été de faire rire les « hon­nêtes gens » en stig­ma­ti­sant les abus et pré­cio­si­tés de leur lan­gage. La langue de Molière est effi­cace et vivante parce que véri­dique et ima­gée. Un contem­po­rain l’ac­cuse même de dis­si­mu­ler des tablettes dans son man­teau pour rele­ver ce qu’il enten­dait. Toutes les couches d’une socié­té ou presque se retrouvent cro­quées dans leur manière de dire : des petits mar­quis de cour sin­geant les grands, des bour­geois qui, à l’ins­tar du Cléante de L’a­vare, « donnent furieu­se­ment dans le mar­quis », jus­qu’aux pecques de pro­vince. On com­prend pour­quoi on a pu dire que Molière n’a­vait pas de style propre et en même temps qu’il incar­nait la langue fran­çaise. Il vise juste, tel est le secret de son génie ad majo­rem lin­guae glo­riam. »

Jean Mon­te­not , « La langue de Molière », Lire, 1er février 2007.

Corriger au temps de Gutenberg

Au début de l’im­pri­me­rie, la rare­té des carac­tères en plomb contrai­gnait les ate­liers à tra­vailler en « flux ten­du », cor­rec­teurs compris. 

On ima­gine com­bien le tra­vail d’impression est sou­mis à des contraintes maté­rielles com­plexes, qui sup­posent de l’organiser très pré­ci­sé­ment. Chaque feuille doit pas­ser deux fois sous la presse (pour le rec­to et le ver­so) et il faut en outre pré­voir les épreuves. Or, les carac­tères (les fontes) sont très oné­reux et en nombre insuf­fi­sant pour impri­mer à la suite des volumes par­fois impor­tants. En règle géné­rale, les impri­meurs opèrent donc feuille à feuille : ils décom­posent les pre­mières feuilles (la redis­tri­bu­tion) pour dis­po­ser des carac­tères néces­saires à la suite de leur tra­vail. Non seule­ment on doit coor­don­ner le tra­vail de com­po­si­tion et d’impression, mais la cor­rec­tion des épreuves se fait aus­si en fonc­tion de ce rythme : il faut que l’auteur ou le cor­rec­teur soit dis­po­nible dans l’atelier même ou à proxi­mi­té immé­diate tout le temps du tra­vail d’impression, de manière à ce que chaque épreuve cor­res­pon­dant à une forme puisse être aus­si­tôt cor­ri­gée, puis impri­mée, avant que l’on n’en redis­tri­bue les carac­tères pour pas­ser à la suite. 

Fré­dé­ric Bar­bier, His­toire du livre, Armand Colin, 2000, p. 70

La correction du Littré

Émile Lit­tré vers 1865.

« La copie (sans le Sup­plé­ment) comp­tait 415 636 feuillets. » Ce nombre lais­se­rait son­geur – ou effraie­rait – plus d’un cor­rec­teur. Le décou­vrir m’a don­né envie de publier les longs pas­sages ayant trait à la cor­rec­tion figu­rant dans le récit, par Émile Lit­tré (1801–1881) lui-même, de l’a­ven­ture de son gigan­tesque Dic­tion­naire de la langue fran­çaise (plus de dix mille pages, 37 km de texte !).

« Une copie non suffisamment préparée »

Mon dés­illu­sion­ne­ment s’opéra quand il fal­lut enfin don­ner de la copie (c’est le mot tech­nique) à l’imprimerie. Tous les auteurs ne se com­portent pas de la même manière à l’égard de la copie. Quelques-uns la livrent telle qu’elle doit demeu­rer ; elle est du pre­mier coup ache­vée et aus­si par­faite que le veut le talent de cha­cun ; l’épreuve ne reçoit d’eux que des cor­rec­tions typo­gra­phiques ; ils sont la joie du met­teur en pages, n’occasionnent ni rema­nie­ments ni retards. Auguste Comte et Armand Car­rel, par­mi ceux que j’ai vus tra­vailler, ont été des modèles en cette manière de faire : tout était si net­te­ment arrê­té en leur esprit, qu’ils ne chan­geaient plus rien ni à la pen­sée, ni au tour, ni à l’expression. D’autres ne voient dans l’épreuve qu’un brouillon taillable et ratu­rable à mer­ci, et ils le taillent et le raturent ; une nou­velle épreuve arrive, nou­velle occa­sion de recom­men­cer le tra­vail de la cor­rec­tion, et ils ne par­viennent à se satis­faire qu’au prix de plu­sieurs épreuves et des malé­dic­tions du typo­graphe. D’autres enfin tiennent le milieu : ils ne sont ni aus­si arrê­tés que les pre­miers, ni aus­si flot­tants que les seconds. J’étais de cette der­nière caté­go­rie, avec ten­dance pour­tant à lais­ser sor­tir de mes mains une copie non suf­fi­sam­ment pré­pa­rée. Mais, un jour que sur une épreuve j’avais beau­coup effa­cé et rema­nié, M. J.-B. Baillière, qui fut pour mon Hip­po­crate ce que M. Hachette fut pour mon Dic­tion­naire, me fit obser­ver que ces ratures et ces rema­nie­ments étaient un tra­vail per­du, ennuyeux à l’imprimeur, coû­teux à l’éditeur, et qu’il serait pré­fé­rable pour tout le monde d’achever davan­tage la copie, et de réser­ver les rema­nie­ments aux cas indis­pen­sables. Le rai­son­ne­ment me parut sans réplique et, comme je suis cor­ri­gible, ayant de bonne heure com­pris qu’il était peu sage de répondre aux sug­ges­tions d’amendement « Je suis comme cela, » j’ai depuis tou­jours eu à cœur, selon la capa­ci­té de mon esprit, de conduire au plus près du défi­ni­tif ma copie, avant de m’en des­sai­sir. C’était ce que je croyais avoir fait en ce que j’appellerai la pre­mière édi­tion manus­crite de mon dic­tion­naire mais, au faire et au prendre, elle ne fut qu’un canevas.

Les ouvriers demandent une augmentation

[…] Voi­ci com­ment l’ordre de la besogne était réglé entre moi, mes col­la­bo­ra­teurs et mon organe indis­pen­sable, le typo­graphe. Je remet­tais un lot de copie à M. Beau­jean. Il le para­phait et l’envoyait à l’imprimerie. Mais je n’ai pas encore dit que cette impri­me­rie était celle de M. Lahure. M. Hachette l’avait dési­gnée comme grand éta­blis­se­ment pour un grand ouvrage. En même temps il s’y était assu­ré d’un bon met­teur en pages et de bons ouvriers. Quand ils eurent sous les yeux un pre­mier échan­tillon de mon manus­crit, ils refu­sèrent de s’en char­ger aux condi­tions ordi­naires de la com­po­si­tion, et ils deman­dèrent une aug­men­ta­tion de prix, qui leur fut accor­dée par M. Hachette. Ils n’arguèrent, pour fon­der leur récla­ma­tion, ni de la mau­vaise écri­ture, ni des ratures, ni des dif­fi­cul­tés de lec­ture mais ils décla­rèrent que ce qui accrois­sait leur besogne et jus­ti­fiait leur exi­gence était le vieux fran­çais de l’historique, qui ne pou­vait être com­po­sé cou­ram­ment comme le reste. Avant de for­mu­ler leur demande, ils avaient sou­mis l’affaire à une sorte de conseil arbi­tral for­mé d’ouvriers, qu’ils nomment le Comi­té, et qui pro­non­ça en leur faveur. 

« Scrupuleuse attention de mes réviseurs »

En retour du lot de copie, M. Beau­jean rece­vait un pre­mier pla­card dont il cor­ri­geait les fautes. Avec celui-là l’imprimerie fai­sait un second pla­card. M. Beau­jean le lisait, le cor­ri­geait dere­chef, et ins­cri­vait en marge ses obser­va­tions. C’est ce second pla­card ain­si annote qui m’était adres­sé. Il était for­mé de quatre colonnes de texte, équi­va­lant à quatre colonnes de ce qui est aujourd’hui le dictionnaire.

Ce même second pla­card était, en même temps qu’à M. Beau­jean, envoyé à mes autres col­la­bo­ra­teurs et sou­mis à leur exa­men. Leurs obser­va­tions ne négli­geaient rien, depuis l’humble faute typo­gra­phique jusqu’aux points les plus éle­vés de la langue, de la gram­maire, de l’étymologie. Plus d’une fois j’ai fré­mi en voyant de quelles erreurs, qui m’avaient échap­pé, j’étais pré­ser­vé par la scru­pu­leuse atten­tion de mes réviseurs.

« Refonte de telle ou telle portion de l’article »

Quand j’avais sous la main tous ces maté­riaux de cor­rec­tion, y com­pris par­fois des notes per­son­nelles que je pou­vais avoir recueillies depuis l’envoi de la copie jusqu’à la venue du second pla­card, je me met­tais à la besogne. Je lisais d’abord le pla­card pour moi et sans consul­ter le tra­vail de mes col­la­bo­ra­teurs, et je le cor­ri­geais à mon point de vue. Puis je pre­nais M. Beau­jean, puis M. Jul­lien, puis M. Som­mer, et après lui M. Des­pois, puis M. Bau­dry, puis le capi­taine André. Tout allait bien tant que les obser­va­tions n’exigeaient ni un exa­men pro­lon­gé, ni une rédac­tion secon­daire, ni des addi­tions, ni des retran­che­ments. Mais quand venaient celles qui sou­le­vaient des ques­tions épi­neuses, ou que je ne pou­vais rece­voir sans refaire mon texte, alors il me fal­lait réflé­chir lon­gue­ment pour prendre un par­ti et mettre réso­lu­ment la main à la refonte de telle ou telle por­tion de l’article incri­mi­né. Rien n’était plus labo­rieux que la cor­rec­tion de cer­tains de ces pla­cards pré­des­ti­nés. On en juge­ra quand on sau­ra que maintes fois ils ne quit­taient mon bureau qu’accrus d’un cin­quième ou d’un quart. Sans doute le plus long était le tra­vail intel­lec­tuel qu’ils me deman­daient ; mais, ajou­te­rai-je, cette minu­tie qui, en fin de compte, n’en était pas une ? le tra­vail maté­riel était long aus­si, obli­gé que j’étais d’ajuster sur le pla­card notes et bouts de papier, de manière que l’imprimerie pût se recon­naître dans le dédale. Com­bien de fois, quand j’étais au plus fort de mes embar­ras, n’ai-je pas dit, moi­tié plai­san­tant, moi­tié sérieux « O mes amis, ne faites jamais de dic­tion­naire ! » Mais dépit vain et pas­sa­ger ! C’est le cas d’appliquer le dic­ton picard rap­por­té par La Fon­taine dans sa fable du Loup, la Mère et l’Enfant :

Biaux chires leups, n’écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie.

Un tel pla­card si sur­char­gé en exi­geait un nou­veau. Je le deman­dais donc, véri­fiais les cor­rec­tions, et l’adressais ain­si véri­fié à M. Beau­jean, qui don­nait la mise en pages. C’était un grand pas ; il avait coû­té beau­coup de labeur, et un labeur tan­tôt très minu­tieux, tan­tôt très relevé. 

L’imprimerie ne se fai­sait pas attendre, et une pre­mière épreuve de mise en page arri­vait à M. Beau­jean, qui là, lisait, y ins­cri­vait ses obser­va­tions et me l’envoyait. Autant en fai­saient mes autres col­la­bo­ra­teurs, qui rece­vaient aus­si cette mise en pages. Ceux qui ont beau­coup impri­mé (et je suis du nombre ; hon­ni soit qui mal y pense ; un jour M. Wit­ter­sheim, impri­meur et direc­teur du Jour­nal offi­ciel, que je remer­ciais de je ne sais quoi, remar­qua, qu’un impri­meur devait être gra­cieux à qui avait tant occu­pé la presse), ceux, dis-je, qui impriment beau­coup ont éprou­vé que bien des choses qui échappent en pla­card appa­raissent visibles dans la mise en pages. Chaque nou­vel arran­ge­ment a sa lumière. J’étais cer­tai­ne­ment satis­fait, quand cette lumière m’invitait à quelque rec­ti­fi­ca­tion ou addi­tion de bon aloi mais je l’étais encore plus si aucune modi­fi­ca­tion du texte impri­mé ne s’imposait ; car en pré­sence d’un chan­ge­ment néces­saire, mes transes com­men­çaient, tenu que j’étais à me res­treindre dans les limites de la com­po­si­tion, et à ne pas occa­sion­ner des rema­nie­ments tou­jours dif­fi­ciles et coû­teux, quand ils forcent le cadre d’une mise en pages. La plu­part du temps, j’y réus­sis­sais à grand ren­fort de com­bi­nai­sons et d’artifices de rédac­tion, comp­tant les lettres que je sup­pri­mais et les lettres par les­quelles je les rem­pla­çais, et heu­reux quand le total était ce qu’il fal­lait. Des heures entières s’y employaient ; mais en fin de compte, à force de dex­té­ri­té, je ren­dis très rares les cas extrêmes où les rema­nie­ments ne purent être évi­tés. Ce que j’ai ain­si consu­mé d’efforts, de patience, d’ingéniosité et de moments, il y a long­temps que je l’ai par­don­né à ces labo­rieuses minu­ties ; car, à un point de vue plus géné­ral, elles n’ont pas été sans me ser­vir, dis­ci­pli­nant mon esprit enclin aux géné­ra­li­tés et l’obligeant à se faire sa pro­vi­sion régu­lière de faits grands et petits.

« Laborieuses minuties »

Quelque soi­gneuse que fût l’imprimerie, ces pages étaient, d’ordinaire, trop sur­char­gées pour que je ne tinsse pas à véri­fier moi-même si tout était bien comme je l’avais indi­qué. Cette véri­fi­ca­tion faite, j’adressais l’épreuve à M. Beau­jean, qui enfin don­nait le bon à tirer. Régu­liè­re­ment il s’écoulait deux mois entre la remise de la copie et ce bon à tirer défi­ni­tif. L’intervalle était long mais, à voir équi­ta­ble­ment les choses, à consi­dé­rer par com­bien de mains l’épreuve pas­sait, et à tenir compte des vues et des sug­ges­tions de cha­cun, on juge­ra qu’il n’était guère pos­sible de deman­der plus de célé­ri­té ni à l’imprimerie, tou­jours pour­vue de besogne, ni à M. Beau­jean, che­ville ouvrière, ni à moi, révi­seur géné­ral. Quand il fut bien consta­té que telle était la vitesse moyenne, je pus, en fai­sant l’estimation de l’accroissement de ma copie, cal­cu­ler approxi­ma­ti­ve­ment de com­bien d’années j’aurais besoin (car c’était par années qu’il fal­lait comp­ter) pour atteindre l’achèvement, à sup­po­ser qu’il ne sur­vînt aucune de ces males chances1 sans les­quelles les choses humaines ne vont guère. Je crai­gnais la mala­die pour moi ou pour les miens, la perte de papiers éga­rés, l’incendie ; ce fut la guerre, à laquelle je ne son­geais pas, qui m’interrompit. […]

Note sup­plé­men­taire. — Le com­men­ce­ment de la copie fut remis à l’imprimerie le 27 sep­tembre 1859, la fin, le 4 juillet 1872. Les pre­miers mois de 1859 furent employés à des essais de carac­tères, avec un paquet de copie livré pour ces essais. 

La copie (sans le Sup­plé­ment) comp­tait 415,636 feuillets. 
Il y a eu 2,242 pla­cards de com­po­si­tion. 
Les addi­tions faites sur les pla­cards ont pro­duit 292 pages à trois colonnes. 
Si le Dic­tion­naire (tou­jours sans le Sup­plé­ment) était com­po­sé sur une seule colonne, cette colonne aurait 37,525 m. 28 cent. 
La com­po­si­tion a com­men­cé régu­liè­re­ment en sep­tembre 1859 ; le bon à cli­cher du der­nier pla­card (sans le Sup­plé­ment) a été don­né le 14 novembre 1872 ; ce qui fait une durée de treize ans et deux mois environ.

Extraits de Com­ment j’ai fait mon dic­tion­naire de la langue fran­çaise (1880), Études et gla­nures, Didier, 1880 (p. 390–442). Le texte inté­gral est aus­si dis­po­nible aux Édi­tions du Son­neur.

Je rap­pelle qu’A­lain Rey a écrit une bio­gra­phie du grand lexi­co­graphe, Lit­tré. L’hu­ma­niste et les mots, parue pour la pre­mière fois chez Gal­li­mard en 1970, réédi­tée dans une ver­sion aug­men­tée en 2008.


Chansons du correcteur

Sur Gal­li­ca, je suis tom­bé sur une chan­son du cor­rec­teur signée « Chol­let ». S’a­git-il d’un aïeul de Louis Chol­let, auteur du Petit manuel de com­po­si­tion à l’u­sage des typo­graphes et des cor­rec­teurs (Lyon, Armand Mame et fils, 1912) ? Il n’é­tait pas rare que le métier se trans­mette de père en fils. 

Ce texte sort des presses de l’impri­me­rie de Fain, 4, rue Racine (place de l’O­déon), à Paris, active de 1803 à 1848 (?).

Il est à chan­ter sur l’air de la Treille de sin­cé­ri­té, écrite par Désau­giers (à l’é­poque aus­si célèbre que Béran­ger), dont on trouve la par­ti­tion au Musée vir­tuel de la chan­son maçon­nique

La treille de sin­cé­ri­té est, selon Lit­tré, une « vigne ima­gi­naire dont le vin fai­sait invo­lon­tai­re­ment par­ler avec sin­cé­ri­té ceux qui en buvaient ».

Le Correcteur d’imprimerie

L'homme sage,
Dit un adage,
De son métier se fait honneur: 
Le mien est d'être Correcteur.

Une réforme inopinée
Me fit prendre un jour ce parti; 
De ma nouvelle destinée
L'avantage sera senti: (bis.)
J'affirmerie sans gasconnade
Que c'est l'état le plus charmant, 
Pourvu qu'on ne soit pas malade
Et que l'on vive sobrement.
Je confesse
Que ma paresse
De l'entreprise eut d'abord peur; 
Enfin je devins Correcteur.

En raccourci je vois le monde
Dans notre modeste atelier; 
Tout ce qu'on invente à la ronde, 
Chez nous on vient le publier: (bis.)
Billets de morts ou de naissance,
Roman, mémoire, et cætera,
De nouvelles et de science
C'est un petit panorama.
Par ma tâche,
J'ai sans relâche,
Matin et soir, même bonheur: 
Quel plaisir d'être correcteur!

Je corrige avec même zêle
Un écrit sur l'égalité,
Et maint discours qui nous rappelle
Les dangers de la liberté; (bis.)
De tel ouvrage académique
Le style m'est recommandé,
Et d'une phrase romantique
Le sens est par moi décidé.
Sans médire
Je pourrais dire,
Quand l'ouvrage n'est pas meilleur,
N'accusez pas le Correcteur.

Je puis vanter en assurance
L'exactitude des auteurs,
Et du public la confiance
Aux promesses des éditeurs. (bis.)
J'aurais de quoi sur cette glose
Faire un chapitre tout entier;
Mais je dois me taire, et pour cause:
C'est le secret de mon métier.
Mon silence
N'est que prudence,
Chaque abus a son protecteur,
Je n'en suis pas le Correcteur.

Des substituts à la censure
Quoiqu'on se plaigne de nos jours,
Sans prononcer, je me rassure,
Puisque l'on imprime toujours. (bis.)
Mon goût n'est rien en cette affaire,
Le reste me touche fort peu:
Nonotte aussi-bien que Voltaire
Fera bouillir mon pot-au-feu.
Quand sans crime
Cette maxime
Se pratique et s'apprend par cœur,
Que peut y faire un Correcteur?

Mes confrères de cette esquisse
Reconnaîtront la vérité;
Je suis sans fiel et sans malice,
Et n'ai peint que le beau côté. (bis.)
Chaque chose a le sien de même
Qu'il faut choisir pour être heureux;
Dans mon état j'ai pour système,
Le bien est l'ennemi du mieux.
Mon histoire,
Veuillez le croire,
Sera la vôtre, ami lecteur,
Si vous vous faites Correcteur.
Chollet

Le même Chol­let signe une autre chan­son, « cou­plets chan­tés le 7 juillet 1822, dans une réunion com­po­sée de MM. Casi­mir, prote de l’im­pri­me­rie de M. FAIN ; Pro­vost, Chol­let, Laurent, Bou­vet, Broin, Mayeux, Gui­bert, cor­rec­teurs ». Celle-ci colle à l’air du vau­de­ville en un acte Lan­ta­ra, ou le Peintre au caba­ret (créé en 1809) : « A jeun je suis trop phi­lo­sophe ». (J’en cherche encore la partition.)

Les Correcteurs en goguette à Charenton

Certain dimanche, en pique-nique,
De Fain l'état-major piéton,
Octovirat typographique,
S'achemina vers Charenton. (bis.)
Un correcteur peut se mettre en goguette;
Le cas n'est pas commun, je crois;
Il peut quitter le régime et la diète,
Et risque la barbe une fois. (bis.) [des deux dernières lignes]

Pour charmer le cours du voyage,
On fait le menu du repas,
Et chacun, plein de cette image,
Se livre à de joyeux ébats.
Car du plaisir c'est une loi secrète :
Désir passe réalité;
Tout amoureux, tout buveur en goguette
Éprouva cette vérité.

On arrive, on se met à table,
Et l'on débouche le vin vieux.
« Messieurs, quel moment délectable! »
Dit G******, le front radieux.
« Vive une bonne et large côtelette!
» Et vive encor plus le bon vin!
» Puisque, ma foi, nous sommes en goguette,
» Au diable ici grec et latin! »
A cette harangue éloquente
La troupe applaudit de grand cœur;
L'appétit, une soif ardente,
Ont redoublé la bonne humeur.
On te bannit, triste et froide étiquette,
Dont l'aspect fait fuir la gaîté;
Mais qu'à ta place arrive la goguette,
Elle aime à rire en liberté.

La soif avec la faim s'apaise,
Des bons mots vient enfin le tour;
On jase, on discourt à son aise
Sur mainte anecdote du jour.
J'avoûrai bien qu'une langue discrète
Eût parlé sur un autre ton;
Mais le moyen de se taire en goguette,
Et d'être sage à Charenton!

Alors B*****, l'âme attendrie,
(On est si tendre en buvant sec!)
S'écrie: « O France! honneur! patrie!
» Ceci, messieurs, n'est pas du grec....
» La volonté du ciel en tout soit faite.
» J'étais né pour un beau destin!....
» Un jour, hélas! pour suivre la goguette,
» Je laissai la gloire en chemin.»

— « Et moi, répondit un confrère,
» Ai-je eu, mon cher, plus de bonheur,
» Quand, de sous-chef au ministère,
» Je suis retombé correcteur?
» C'est un métier à se rompre la tête,
» Encor n'y boit-on que de l'eau;
» Aussi jamais je ne rêve goguette
» Que je ne rêve à mon bureau.»

— « Messieurs, trêve à cette matière,»
Dit le doyen, homme prudent;
« Pourquoi regarder en arrière,
» Lorsqu'il faut regarder devant?
» Un sage a dit, et je vous le répète:
» Portons notre fardeau gaîment;
» Passons plutôt notre vie en goguette,
» Si notre bonheur en dépend.»

Du bon doyen cette sentence
Est entonnée à l'unisson,
Et de plus belle on recommence
A faire sauter le bouchon.
Noyons, amis, noyons dans la buvette
Du temps passé le souvenir;
Et, vrais enfans de la franche goguette,
Espérons tout de l'avenir.
A.-F. Chollet.

Voir éga­le­ment la Chan­son du cor­rec­teur, de H. Val­lée (1912), repu­bliée par la revue His­to­Livre dans son numé­ro 20, d’oc­tobre 2018.

Au pas­sage, j’in­dique où trou­ver le texte de l’hymne des typo­graphes, À la san­té du confrère (dit aus­si « le À la… »).

La vérité sur le “démon des coquilles”

Le sty­lo rouge des cor­rec­teurs est-il un chasse-démons ? Titi­vil­lus est-il leur démon patron ? Il figure sur des tee-shirts, des déco­ra­tions murales ; les enseignes de mai­sons d’édition, de cor­rec­teurs, d’un web­mas­ter… Il a même sa pièce de chambre, com­po­sée par Bet­sy Jolas en l’an 2000 « pour conju­rer le bogue ». Saint-Léger, édi­teur de textes reli­gieux, a publié sa légende, le qua­li­fiant de « démon de tous les amou­reux du livre : auteur, édi­teur, cor­rec­teur, typo­graphe, impri­meur… ». Pour­tant, est-il bien cou­pable de tout ce qu’on lui attri­bue ? Rou­vrons le dossier. 

« Titi­vil­lus est selon la tra­di­tion un démon tra­vaillant pour Bel­phé­gor, Luci­fer ou Satan pour par­se­mer d’er­reurs le tra­vail des copistes », affirme d’emblée Wiki­pé­dia dans la fiche qu’elle lui consacre. « […] La pre­mière réfé­rence sous ce nom se trouve dans le Trac­ta­tus de Peni­ten­tia, vers 1285, de Jean de Galles, voire avant chez Cae­sa­rius [Césaire de Hes­ter­bach].»

Cepen­dant, le por­trait du démon que brosse l’his­to­rien André Ver­net en 1958 est tout autre :

Césaire de Heis­ter­bach, Jacques de Vitry, Étienne de Bour­bon, etc., dans la pre­mière moi­tié du xiiie siècle, ont racon­té, pour l’é­di­fi­ca­tion de leurs audi­teurs, l’his­toire de ce diable (dia­bo­lus, demon) qui recueillait dans un sac les ver­sets oubliés, les mots sau­tés, les syl­labes syn­co­pées, les voyelles omises dans leur psal­mo­die par des chantres pares­seux, dis­traits ou som­no­lents, pour les en acca­bler au jour du Juge­ment der­nier. Un siècle plus tard, John Bro­myard, dans sa Sum­ma pre­di­can­tium (v. 1360–1368), connaît le nom de ce dia­blo­tin : Titi­vil­lus1.

Celui-ci fait aus­si son miel des paroles inutiles lâchées par les fidèles durant l’of­fice, qu’il note sur un par­che­min. Il serait éga­le­ment, selon Pierre Mar­ti­ni, savant du xvie siècle, le démon qui note, dans un énorme codex, « les péchés com­mis par les hommes dans toutes les régions de la terre ». 

À par­tir de là, la légende s’am­pli­fie. « Titi­vil­lus, démon des copistes » (Sama­ran, 19462), « des copistes et des moines étour­dis » (Viel­liard, 19573), « de la cal­li­gra­phie » (Dro­gin, 19804), « de la typo­gra­phie » (Fra­ti­co­la, 20015).

« Pour allé­ger ce far­deau per­ma­nent de la faute, l’i­ma­gi­naire monas­tique a créé, pro­ba­ble­ment par jeu, au début, un démon par­ti­cu­lier, du nom de Titi­vil­lus […], auquel les moines fai­saient por­ter la res­pon­sa­bi­li­té de leurs erreurs, disant par­fois au dos de leur copie : “Titi­vil­lus m’a fait faire cette faute”», affirme l’Ency­clo­pé­die uni­ver­selle en ligne. Selon les sites, cette nou­velle « fonc­tion » remon­te­rait soit au xiiie, soit au xve siècle ! Il est même dit que cet agent de Satan ajou­te­rait lui-même des erreurs dans les textes.

Démon des chantres, et non des copistes

Pure calom­nie, nous dit en sub­stance Julio Igna­cio Gonzá­lez Mon­tañés, cher­cheur en his­toire de l’art (dans un texte espa­gnol en 20156, puis ita­lien en 20187). S’il ne met pas de point d’in­ter­ro­ga­tion au titre de son livre, « le démon des coquilles », sa réponse est nette : les infor­ma­tions sur l’ac­ti­vi­té de Titi­vil­lus comme « pousse-au-crime » des copistes et des typo­graphes sont tar­dives et peu fiables. 


Aucun texte médié­val n’y fait réfé­rence, pas plus qu’elle ne figure dans l’art du Moyen Âge. C’est, dit-il, une créa­tion fran­çaise de la seconde moi­tié du xixe siècle, à par­tir d’une asso­cia­tion d’idées de Vic­tor Le Clerc8, dif­fu­sée dans les dic­tion­naires de l’époque9 et popu­la­ri­sée par Ana­tole France. Pour Mon­tañés, la « pre­mière réfé­rence concrète à la ques­tion dans la biblio­gra­phie fran­çaise est datée de 1877 » : 

[…] la super­sti­tion s’en mêla : on inven­ta un démon : Titi­vi­ti­la­rius, ou Titi­vil­lus, qui empor­tait les sacs de syl­labes oubliées par les moines dans les psal­mo­dies noc­turnes ou dans les copies des livres10.

En résu­mé, le démon sachant écrire au Moyen Âge serait deve­nu, bien plus près de notre époque, le démon des écri­vains et autres manieurs de plume et de plomb.

Minia­ture du Livre des Heures, biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon, vers 1510.

Quant à la minia­ture, lar­ge­ment repro­duite, cen­sée repré­sen­ter Titi­vil­lus en action, elle méri­te­rait, tou­jours d’a­près Mon­tañés, une autre inter­pré­ta­tion. La créa­ture ailée fai­sant face à saint Ber­nard de Men­thon ne serait pas notre démon, mais celui qui, selon la légende, aurait révé­lé à l’ar­chi­diacre les sept vers des psaumes dont la réci­ta­tion quo­ti­dienne assure le salut (sep­tem ver­sus san­ti Ber­nar­di, titre latin de l’i­mage, en rouge – je n’entre pas les détails plus érudits). 

Alors, quel est donc le texte où Ana­tole France aurait assu­ré la noto­rié­té de Titi­vil­lus ? Notre écri­vain le cite à la fin de la longue pré­face de sa Vie de Jeanne d’Arc11 :

Au siècle que j’ai essayé de faire revivre en cet ouvrage, un démon nom­mé Titi­vil­lus met­tait chaque soir dans son sac toutes les lettres omises ou chan­gées par les copistes durant la jour­née et les por­tait en enfer, pour que Saint-Michel [sic], alors qu’il pèse­rait les âmes de ces scribes négli­gents, mît la part de cha­cun dans le pla­teau des ini­qui­tés. Je crois que ce diable jus­te­ment vétilleux, s’il a sur­vé­cu à la décou­verte de l’im­pri­me­rie, assume aujourd’­hui la lourde tâche de rele­ver les coquilles semées dans les livres qui pré­tendent à l’exac­ti­tude ; car il serait bien naïf de s’oc­cu­per des autres. Je pense qu’il met ces coquilles, selon le cas, à la charge du prote ou de l’au­teur. J’ai une infi­nie recon­nais­sance à mes édi­teurs et amis MM. Cal­mann-Lévy et à leurs excel­lents col­la­bo­ra­teurs d’a­voir, par leurs soins et leur expé­rience, allé­gé de beau­coup le sac dont Titi­vil­lus me char­ge­ra au jour du jugement.

Nous autres, cor­rec­teurs, ne pou­vons donc blâ­mer Titi­vil­lus lorsque nous lais­sons mal­en­con­treu­se­ment pas­ser une erreur – la fatigue et le stress du bou­clage sont nos vrais enne­mis. Le pauvre dia­blo­tin, lui, a bien d’autres chats à fouet­ter : les dis­cus­sions oiseuses et les com­mé­rages sur Inter­net ont lar­ge­ment de quoi rem­plir ses sacs. 


Des fautes dans le dictionnaire ?

Le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise contient une « erreur » célèbre depuis sa 8e édi­tion (1935) : nénu­phar. Le ph ne se jus­ti­fie pas éty­mo­lo­gi­que­ment, le mot venant de l’a­rabe nînû­far. Les sept édi­tions pré­cé­dentes l’é­cri­vaient nénu­far – comme l’ont fait Bal­zac et Proust. Depuis 1990, la gra­phie nénu­far est à nou­veau admise par l’Académie.

Faute d’or­tho­graphe et dic­tion­naire sont deux notions qu’il faut abso­lu­ment dis­cu­ter en avant-propos.

L’or­tho­graphe fran­çaise n’a été « fixée » qu’au xviie siècle et n’a, mal­gré tout, jamais ces­sé d’é­vo­luer. L’a­ga­ce­ment devant le non-res­pect de l’or­tho­graphe ne com­mence vrai­ment qu’au xixe siècle et il faut attendre 1936 pour que Paul Valé­ry écrive : « L’or­tho­graphe est deve­nue le cri­té­rium de la belle édu­ca­tion1. »

Dic­tion­naire, lui, est un mot géné­rique qui recouvre des réa­li­tés variées : dic­tion­naire de langue ou ency­clo­pé­dique, géné­ral ou spé­cia­li­sé, mono­lingue ou bilingue, d’ap­pren­tis­sage, etc., le tout avec des qua­li­tés variables, car les grandes mai­sons d’é­di­tion comme Le Robert et Larousse ne sont pas seules sur le marché.

Comme toute entre­prise humaine, un dic­tion­naire ne peut être par­fait. Même rédi­gé et cor­ri­gé par les mai­sons d’é­di­tion pré­ci­tées, il contient ici ou là une erreur, au moins une incohérence.

Les inco­hé­rences se retrouvent aus­si entre les dif­fé­rents dic­tion­naires, les lexi­co­graphes fai­sant des choix, non seule­ment de mots, mais aus­si d’or­tho­graphe. Depuis 1990, notam­ment, les rec­ti­fi­ca­tions ortho­gra­phiques sont trai­tées dif­fé­rem­ment d’une mai­son à l’autre :

Ain­si quand pour paraître et abîme, les lexi­co­graphes du Dic­tion­naire Hachette pro­posent la variante sans accent cir­con­flexe, dans le même temps en 2005, il n’en est pas fait men­tion dans le Petit Robert et le Petit Larousse (Pru­vost, 2006, p. 168).

Jean Pru­vost rap­pelle aus­si que :

[…] dans le Petit Larousse 2006, on pro­po­sait faseyer, fasier ou fasiller « en par­lant d’une voile », ou encore fakir ou faquir, autant de variantes qui ont dis­pa­ru, seule la pre­mière forme ayant sur­vé­cu (p. 167).

« Vicieu­se­ment », Pru­vost évoque dans un autre ouvrage2 les pre­miers dic­tion­naires de réfé­rence pour l’or­tho­graphe fran­çaise, celui de Riche­let (1680) et celui de Fure­tière (1690).

Riche­let écrit orto­graphe et orto­gra­phïe, tan­dis que Fure­tière défi­nit ortho­gra­phier comme « Escrire cor­rec­te­ment, & selon les loix de la Grammaire ».

C’é­tait l’é­poque où l’or­tho­graphe offi­cielle res­sem­blait à cela :

Début de la pré­face de la pre­mière édi­tion du Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise (1694).

Poin­ter telle ou telle faute d’or­tho­graphe dans un dic­tion­naire contem­po­rain n’au­rait donc pas beau­coup d’in­té­rêt, « chaque période de l’his­toire moderne [ayant] son ortho­graphe » (Pru­vost, 2014, p. 354).


Portraits de correcteurs

Correcteur dans une gravure du XVIe siècle

Un des por­traits de cor­rec­teurs les plus connus dans notre milieu est sans doute l’ar­ché­type, peu flat­teur, des­si­né par l’un des nôtres, Eugène Bout­my, en 1866.

« Le cor­rec­teur, par son carac­tère et la nature de ses fonc­tions, est iso­lé, timide, sans rap­ports avec ses confrères, sup­por­té plu­tôt qu’admis dans l’atelier typo­gra­phique. Le patron voit sou­vent en lui une non-valeur, puisque son salaire est pré­le­vé sur les étoffes ; le prote, la plu­part du temps, dimi­nue le plus pos­sible l’importance de ses fonc­tions. Aus­si, et nous avons le regret de le dire, le réduit le plus obs­cur et le plus mal­sain de l’atelier est d’ordinaire l’asile où on le confine. C’est là que, pen­dant de longues heures, il se livre silen­cieu­se­ment à la recherche des coquilles, heu­reux quand il n’est pas trou­blé dans sa tâche ingrate par les exi­gences incroyables de ceux qui exé­cutent ou dirigent le tra­vail. Et pour­tant, qu’est-ce que le cor­rec­teur ? D’ordinaire un déclas­sé, un trans­fuge de l’Université ou du sémi­naire, une épave de la lit­té­ra­ture ou du jour­na­lisme, et que les cir­cons­tances ont fait moi­tié homme de lettres, moi­tié ouvrier. Aujourd’hui, sans doute, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient il y a dix ans. Un élé­ment jeune, plus éner­gique, est venu s’adjoindre aux hommes timides1. »

Publiée un siècle plus tard, La Cage de verre (1971) est, pour cer­tains, l’un des romans les plus tristes de Georges Sime­non. En tout cas, Émile Virieu est l’un des per­son­nages les plus gris clair de la littérature ! 

Il n’avait pas de traits bien défi­nis. Les lignes étaient molles et l’arête du nez n’était pas mar­quée. Quant à ses yeux sombres, ils étaient gros et saillants, sans expres­sion. C’était presque tou­jours ses yeux que les gens regar­daient et il les soup­çon­nait de res­sen­tir une sorte de malaise.
Il s’habillait sans appor­ter à sa toi­lette la moindre coquet­te­rie. Il était tou­jours vêtu de sombre, comme s’il vou­lait se faire remar­quer le moins pos­sible, et pour­tant, dans la rue, il y avait des pas­sants pour se retour­ner sur lui. Il ne savait pas pour­quoi. C’était une ques­tion qu’il se posait depuis son enfance. Il avait l’impression de ne pas être comme les autres et il lui arri­vait de raser les murs2.

Le cor­rec­teur décrit par A.‑T. Bre­ton en 1843 a plus d’al­lure, proche de celle d’un poète roman­tique, mais reste un loser.

Si vous avez quel­que­fois dépas­sé les limites de la ban­lieue, et pous­sé vos explo­ra­tions jus­qu’aux prés Saint-Ger­vais, à Romain­ville, au bois de Bou­logne, à Gen­tilly, au bois de Vin­cennes, vous n’a­vez pas été sans ren­con­trer quelque per­son­nage de vingt-cinq à trente ans, à la démarche grave, mais quelque peu étu­diée, aux che­veux longs et bou­clés avec soin, habit noir d’une coupe anté­rieure d’un an à la mode du jour, pan­ta­lon idem, bottes selon le temps, le tout d’une pro­pre­té irré­pro­chable, cra­vate mise avec goût, et tenant à la main un livre dont il paraît dévo­rer la sub­stance : c’est le cor­rec­teur cos­mo­po­lite aux limites de son uni­vers, le Cor­rec­teur au début de sa car­rière, dis­til­lant avec feu sa sève juvé­nile sur le trai­té de la ponc­tua­tion de Lequien, ou le jar­din des racines grecques de Claude Lan­ce­lot. Tel est ce néo­phyte de l’art : esclave de l’é­tude ou de l’am­bi­tion qu’elle lui sug­gère, trop pour être si peu, trop peu pour être quelque chose, sa vie n’est que labeur et décep­tion3.

Pour nous par­ler de l’His­toire « impos­sible à cor­ri­ger », George Stei­ner, lui, a ima­gi­né un cor­rec­teur mythique, le Pro­fes­sore, infaillible, même quand on lui sou­met les docu­ments les plus ardus.

Depuis trente ans et plus, un maître dans sa spé­cia­li­té. Le plus rapide, le plus pré­cis des révi­seurs et des cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de toute la ville, voire de toute la pro­vince. Tra­vaillant sept nuits sur sept, de la tom­bée du jour jus­qu’à l’aube. Afin que docu­ments offi­ciels, actes de vente, avis finan­ciers, contrats, cota­tions en bourse paraissent le matin, irré­pro­chables, exacts à la déci­male près. Il n’a­vait pas de rival dans l’art du scru­pule. […] Ses cor­rec­tions des épreuves de l’an­nuaire télé­pho­nique (bis­anuelles), des listes élec­to­rales, des registres du recen­se­ment et des pro­cès-ver­baux muni­ci­paux étaient légen­daires. Les ate­liers d’im­pri­me­rie, les archives natio­nales, les tri­bu­naux ses dis­pu­taient son labeur4. […]

Gra­vure tirée de la col­lec­tion du musée Plan­tin-More­tus, à Anvers.

Témoignage de M. Dutripon, correcteur d’épreuves d’imprimerie, 1861

« Lais­sons donc par­ler M. Dutri­pon au sujet de quelques ren­sei­gne­ments que nous lui avons deman­dés sur les cor­rec­teurs typographes :

« ….. Main­te­nant vous dési­rez savoir ce que devient votre vieil ami Dutri­pon d’a­près tous ses tra­vaux de vrai béné­dic­tin, tra­vaux inces­sants de nuit et de jour ; vous le sup­po­sez bien riche, au moins une fois mil­lion­naire ; vous le croyez encore pen­sion­né, pla­cé dans une belle et hono­rable posi­tion ; eh bien ! vous êtes dans l’erreur : votre ami Dutri­pon est tou­jours cor­rec­teur d’épreuves d’imprimerie à quatre francs par jour, quand il ne lui arrive pas d’être malade, car les heures de mala­die, les heures consa­crées pour assis­ter à l’enterrement d’un parent, de son enfant ou d’un ami, sont rete­nues à rai­son de cin­quante cen­times l’heure

À cette occa­sion il me prend l’idée de vous dire quelques mots sur le métier de cor­rec­teur d’imprimerie en 1861. 

On a fait la phy­sio­lo­gie du pion de col­lège, elle n’était certes pas belle : eh bien, elle était admi­rable, magni­fique, si on la com­pare à celle de cor­rec­teur !
Le cor­rec­teur d’épreuves doit être savant, savoir par­fai­te­ment le fran­çais, le latin, le grec, les sciences du Droit, de la Méde­cine, de la Bota­nique, de la Géo­gra­phie, de la Bio­gra­phie, etc., etc. 
Le cor­rec­teur typo­graphe doit savoir plus à lui tout seul, que tous les aca­dé­mi­ciens ensemble, car il doit savoir ce que sait cha­cun d’eux, et sans le secours d’aucuns livres. Avec toute cette science, c’est un savant qui tra­vaille à l’heure, comme un cocher de fiacre public. Une heure sans tra­vail, est une heure sans pain. 

Vous croyez peut-être qu’on l’installe dans un beau cabi­net, sur un doux fau­teuil, devant une belle biblio­thèque, avec un bon feu dans l’hiver, vous vous trom­pez encore. Ce syba­rite de cor­rec­teur à quatre francs par jour, on le fourre dans un trou, sous un esca­lier, sous les rangs des com­po­si­teurs, quel­que­fois dans une espèce de niche qu’on appelle cabi­net, sombre, étroit. Ain­si M. Dutri­pon était, en 1833, dans un cabi­net au-des­sous du sol, dont le jour venait de haut, que l’on ouvrait de la main droite, tan­dis que sans chan­ger de place on ouvrait de la main gauche, les lieux d’aisances où se ren­daient tour à tour, toute la jour­née, 150 ouvriers ; c’est de ce cabi­net que le poète Hégé­syppe Moreau est sor­ti pour aller mou­rir à l’hôpital ; dans une autre impri­me­rie votre ami s’est trou­vé dans une espèce de niche, sous un double châs­sis de verre, où l’on grille en été, on gèle, on moi­sit, on pour­rit en hiver, où l’on est conti­nuel­le­ment étour­di du bruit des allants et venants, du bruit des méca­niques, des formes lourdes que l’on décharge à chaque ins­tant contre les planches qui l’emboîtent, où enfin il ne lui est adres­sé que des injures et des menaces, et force gros­sières imper­ti­nences ; une autre fois, l’étroite place qu’il occu­pait le col­lait contre un mur épais et humide duquel on pou­vait ramas­ser beau­coup d’eau.
Il serait vrai­ment à pro­pos, que le pré­fet de police fît visi­ter tous ces cabi­nets et usât de sévé­ri­té pour les faire chan­ger, c’est à peine s’il en lais­se­rait sub­sis­ter de tels, six ou huit dans tout Paris. 

Com­ment sont trai­tés dans les impri­me­ries les cor­rec­teurs ? quel cas fait-on d’eux ? S’ils demandent un dic­tion­naire, on leur répond qu’ils ne doivent pas en avoir besoin, le dic­tion­naire de toutes les sciences doit être dans leur tête, qu’ils doivent tout savoir, que ce serait les expo­ser à perdre du temps si on leur per­met­tait d’avoir un dic­tion­naire. Il ne leur est jamais per­mis de voir les auteurs, ce serait un cas de ren­voi si ou les sur­pre­nait par­lant avec eux ou les édi­teurs. Or, presque tou­jours les auteurs ou édi­teurs sont fort iras­cibles quand ils trouvent des fautes non aper­çues par le cor­rec­teur. Sou­vent on entend le patron appe­ler un appren­ti et lui crier : « dites au cor­rec­teur de mon­ter : » le cor­rec­teur, qui sait ce que cela veut dire, monte len­te­ment, bête­ment : « Quoi, mon­sieur, vous m’avez lais­sé pas­ser orsé­nime, quand c’est orsé­nique qu’il fal­lait ? quoi ! vous avez lais­sé pas­ser sul­fu­reux quand il fal­lait sul­fu­rique ? quoi ! dit un autre, qui est jar­di­nier, vous avez lais­sé pas­ser chry­san­te­mum pul­chrum, quand il fal­lait pul­chra ? mons­truo­sus, au lieu de mons­tro­sus, et une foule d’autres choses… allez et soyez plus atten­tif ; » et une foule d’autres amé­ni­tés. Enfin, le cor­rec­teur est la bête noire des ouvriers, qui l’injurient à la jour­née ; il est haï du prote ; il est rare­ment esti­mé du patron ; il est tou­jours un igno­rant dans l’esprit des auteurs, aux­quels il rend plus de ser­vices que leur plume, car il est inouï com­bien un cor­rec­teur trouve de fautes dans le lan­gage écrit des savants, com­bien il relève d’erreurs de chro­no­lo­gie, de bio­gra­phie et de toutes les sciences, com­bien il trouve de vers à treize ou qua­torze pieds. Voi­là le métier de cor­rec­teur, et je suis loin de tout dire. C’est, selon moi, le métier le plus pré­caire, le plus abru­tis­sant, le plus mal rétri­bué, le plus inju­rié, celui qui ren­contre le moins de digni­té dans les rap­ports, et c’est pour­tant presque tou­jours le seul homme d’esprit qu’il y ait dans la bou­tique de l’industriel. Cepen­dant je ne dois pas confondre dans le même fagot tous les maîtres impri­meurs, j’en dois excep­ter les MM. Didot, M. Mar­ti­net, M. Leclerc et quelques autres encore qui ont de l’instruction, des égards, de la poli­tesse, de l’urbanité, de la digni­té. Les cor­rec­teurs de ceux que j’ai cités sont consi­dé­rés et trai­tés avec égard et ami­tié. Presque tous les impri­meurs des dépar­te­ments sont de même, bons, humains et justes appré­cia­teurs de leurs cor­rec­teurs ; je ne cite­rai que MM. Marne de Tours et Sil­ber­mann de Stras­bourg. Il serait à dési­rer que tous res­sem­blassent aux cinq noms que je cite. Non seule­ment le métier de cor­rec­teur ne serait plus un métier abru­tis­sant, mais une pro­fes­sion hono­rable, gaie et agréable ; de plus la lit­té­ra­ture y gagne­rait, les ache­teurs de livres en pro­fi­te­raient sous plus d’un rapport.

Voi­là que nous vou­lions faire la bio­gra­phie d’un cor­rec­teur, et nous avons fait, assez en abré­gé, la phy­sio­lo­gie de la profession. »

Ces curieuses par­ti­cu­la­ri­tés et celles pré­cé­dentes, qui sont pui­sées dans l’Histoire de la Typo­gra­phie, du biblio­phile si renom­mé, M. Paul Lacroix, forment plus d’un sin­gu­lier contraste. Ain­si les cor­rec­teurs, par une glo­rieuse ana­lo­gie, ont donc de com­mun avec les savants, l’infortune qui s’attaque trop sou­vent à leur vrai mérite, et dans leur mis­sion labo­rieuse, c’est assu­ré­ment pour eux, que Boi­leau pré­dit au nom des Muses, un nom et des lau­riers seule­ment, en cas de réussite. »


‪Extrait de : Wer­det, Edmond (1793–1870), His­toire du livre en France depuis les temps les plus recu­lés jus­qu’en 1789, 5 vol., Paris, E. Den­tu, 1861–1864. 2e par­tie, Trans­for­ma­tion du livre, 1470–1789 [lien vers Nume­lyo, biblio­thèque numé­rique de Lyon], p. 161–165.

“Orthotypographia”, 1608

C’est pour moi une décou­verte, après trente ans de métier : le pre­mier manuel à l’usage des cor­rec­teurs date de 1608 – soit une cin­quan­taine d’an­nées après l’im­pres­sion de la Bible à 42 lignes par Guten­berg. Nous le devons à Jérôme Horn­schuch (1573–1616), qui pra­ti­qua la cor­rec­tion d’é­preuves comme gagne-pain tout en sui­vant des études de méde­cine. Son petit ouvrage, Ortho­ty­po­gra­phia (45 pages in‑8), a été publié à Leip­zig en latin, puis tra­duit en alle­mand (l’édition alle­mande peut être feuille­tée et télé­char­gée sur SLUB). « La bro­chure a été publiée dans de nou­velles édi­tions légè­re­ment modi­fiées jus­qu’en 1744 envi­ron » (Ebe­rhard Dil­ba).

Page de titre de l’é­di­tion en alle­mand (1634).

« Livre d’é­ru­dit sour­cilleux : [Horn­schuch] évoque, dans un dis­cours savant, l’his­toire de l’é­cri­ture, l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie ; il vante les qua­li­tés du cor­rec­teur, défi­nit les dis­po­si­tifs d’im­pres­sion cor­res­pon­dant au for­mat, énu­mère les signes de cor­rec­tion, dénonce les pièges de la com­po­si­tion, de la gra­phie, vante la bonne ponc­tua­tion, cite d’illustres modèles. Un manuel métho­dique du savoir cor­ri­ger » (Jean-Claude Che­va­lier, CNRS).

On y trouve, pour la pre­mière fois repré­sen­tés, les signes uti­li­sés par les cor­rec­teurs : « […] on sait que dès l’époque des incu­nables, cer­tains signes de cor­rec­tion sont fixés et ont conser­vé jusqu’à aujourd’hui leur forme ini­tiale (voir par exemple le delea­tur) » (Rémi Jimenes, Centre d’études supé­rieures de la Renais­sance).

« L’ouvrage com­porte éga­le­ment une gra­vure, deve­nue célèbre, de Moses Thym repré­sen­tant un ate­lier typo­gra­phique. On y voit, à l’ar­rière-plan à droite, trois per­son­nages dont l’un lit atten­ti­ve­ment un texte et les deux autres dis­cutent. On s’ac­corde à pen­ser qu’il s’a­git d’un auteur en pleine dis­cus­sion avec deux cor­rec­teurs » (Domi­nique Var­ry, ENSSIB) – d’autres auteurs disent que le troi­sième per­son­nage n’est pas identifié.

« Le cor­rec­teur, quand il existe, joue pré­ci­sé­ment l’interface entre l’imprimeur et l’auteur. Il demeure donc un témoin pri­vi­lé­gié. […] Horn­schuch dégage sa propre res­pon­sa­bi­li­té, ren­voyant dos à dos des “maîtres impri­meurs ignares et grippe-sous, [et] des auteurs négli­gents” » (Alain Rif­faud, Sor­bonne, citant J.-F. Gilmont) :

Ortho­ty­po­gra­phia a été tra­duit en fran­çais par Susan Bad­de­ley, et édi­té avec une intro­duc­tion et des notes de Jean-Fran­çois Gil­mont, par les Édi­tions des Cendres en 1997. Mal­heu­reu­se­ment, les 489 exem­plaires ont vite été écou­lés et mes recherches sont res­tées vaines pour l’instant. Il est cepen­dant consul­table à la BnF.