Quelques observations sur le métier de correcteur, 1888

En 1888, Émile Désormes, direc­teur tech­nique de l’école Guten­berg, à Paris, publie Notions de typo­gra­phie à l’usage des écoles pro­fes­sion­nelles (télé­char­geable sur L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consa­crées à la lec­ture des épreuves (p. 260-300). Je repro­duis ci-des­sous quelques obser­va­tions qui me semblent tou­jours inté­res­santes pour le cor­rec­teur, même si la dif­fu­sion de codes typo­gra­phiques1 et de dic­tion­naires maniables a, depuis lors, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré l’exer­cice de son métier.

Généralités sur la lecture des épreuves

La lec­ture des épreuves est un tra­vail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même per­sonne lit en pre­mière, en seconde et en revi­sion, qu’elle laisse pas­ser des fautes gros­sières si elles lui ont échap­pé une pre­mière fois : la fatigue céré­brale que pro­cure la lec­ture réité­rée et atten­tive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pen­sée elle-même. 
Il est donc néces­saire, si l’on veut évi­ter des acci­dents sou­vent irré­mé­diables, de confier à autant de per­sonnes dif­fé­rentes cha­cune des espèces d’épreuves, heu­reux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échap­per. 
Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arri­vé à éta­blir pour la cor­rec­tion une marche uni­forme, sui­vie et adop­tée par toutes les impri­me­ries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque mai­son ayant sa manière de tour­ner les guille­mets, de ponc­tuer, de ren­fon­cer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la vir­gule2 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins3 et là de la vir­gule ;4 ailleurs, on cor­rige d’après l’Académie, et, dans la mai­son d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons dif­fé­rentes de corriger […]

De la ponctuation 

La ques­tion de la ponc­tua­tion est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne recon­naissent pas aux cor­rec­teurs le droit de la chan­ger quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habi­tude de la mettre sur leur copie, par la rai­son qu’il est des phrases dont le sens peut chan­ger com­plè­te­ment par le seul dépla­ce­ment ou l’adjonction d’une vir­gule. 
Or, comme le lec­teur d’épreuves ne connaît pas la pen­sée de l’auteur, il est de toute évi­dence qu’il doit appor­ter la plus grand cir­cons­pec­tion dans le dépla­ce­ment ou la sup­pres­sion de la ponc­tua­tion s’il n’est pas au cou­rant des habi­tudes, du carac­tère, ou du tem­pé­ra­ment de l’écrivain. 
C’est sur­tout dans la poé­sie que cette néces­si­té se fait sen­tir et que le droit de l’auteur doit être res­pec­té. C’est qu’ils sont nom­breux, les exemples que l’on  pour­rait citer de désa­gré­ments sur­ve­nus à l’imprimeur du fait même des cor­rec­teurs ; nous n’en vou­lons pour preuve qu’une lettre qu’il nous sou­vient avoir été écrite, en 1875, par Vic­tor Hugo à un célèbre impri­meur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plai­gnait que les cor­rec­teurs lui eussent modi­fié, en bon à tirer, toute sa ponc­tua­tion
Quand un homme comme Vic­tor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nom­breux métro­manes qui cherchent le che­min de la gloire à la lueur de cet astre puis­sant ? 
Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au cor­rec­teur, qui devra ponc­tuer comme il le ferait lui-même. 
Il nous reste peu de chose à dire de la ponc­tua­tion, si ce n’est qu’on ne doit pas abu­ser des vir­gules, qui, trop sou­vent répé­tées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fati­guer le lec­teur. Il faut pour­tant faire une excep­tion en faveur des ouvrages tech­niques, qui demandent à être lus à tête repo­sée et offrent une grand dif­fi­cul­té de rédac­tion à cause des mêmes expres­sions qui reviennent sous la plume avec une néces­si­té per­sis­tante. Dans ces condi­tions, les vir­gules ont pour consé­quence d’accentuer la pen­sée et de rendre intel­li­gibles les pas­sages les plus ardus. 
Cette dis­tinc­tion, si sub­tile qu’elle soit, est néces­saire, car il est facile à un cor­rec­teur de com­prendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique. 

Noms dont le pluriel est difficile

Désormes pro­duit sur cinq pages une liste de plu­riels de « noms fran­çais et étran­gers, simples ou com­po­sés », jus­ti­fiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas don­né à tous les cor­rec­teurs de pos­sé­der un Larousse, un Lit­tré ou un dic­tion­naire de l’Académie » (le pre­mier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la com­mente comme suit.

Les auto­ri­tés aux­quelles nous nous sommes adres­sé, Larousse et Lit­tré, pour éta­blir cette liste de noms, ne sont pas tou­jours d’accord avec l’Académie ; mais com­ment en serait-il autre­ment quand on voit cette der­nière écrire : un panier de rai­sin et un panier de gro­seilles ; un balai de plumes et un lit de plume ;  une fri­cas­sée de pou­lets, comme si l’on ne pou­vait fri­cas­ser un seul pou­let ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plu­sieurs troncs, il n’y avait pas plu­sieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rap­ports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières dif­fé­rentes ? 
L’Académie n’écrit-elle pas aus­si sirop de gro­seilles, com­pote de pommes et gelée de gro­seille, gelée de pomme ? Loin de nous la pen­sée de nous insur­ger contre une ins­ti­tu­tion uni­que­ment com­po­sée d’hommes aus­si ins­truits d’éminents, mais com­ment veut-on qu’un com­po­si­teur, qui compte au plus six ans d’école pri­maire, puisse se recon­naître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exac­te­ment les mêmes, et qui pour­tant sont régis par une ortho­graphe si différente ? 

Je n’aborde pas ici les règles typo­gra­phiques pro­po­sées par ce manuel, dont cer­taines pré­sentent une diver­gence avec les règles actuelles. Elles feront éven­tuel­le­ment l’objet d’un billet ultérieur. 

Covid-19 et gestes barrières

Le 7 mai 2020, l’A­ca­dé­mie fran­çaise publiait sur son site, dans la rubrique « Dire, ne pas dire », un avis sur le genre de Covid-19. En voi­ci les der­nières lignes : 

On devrait donc dire la covid 19, puisque le noyau est un équi­valent du nom fran­çais fémi­nin mala­die. Pour­quoi alors l’emploi si fré­quent du mas­cu­lin le covid 19 ? Parce que, avant que cet acro­nyme ne se répande, on a sur­tout par­lé du coro­na virus, groupe qui doit son genre, en rai­son des prin­cipes expo­sés plus haut, au nom mas­cu­lin virus. Ensuite, par méto­ny­mie, on a don­né à la mala­die le genre de l’agent patho­gène qui la pro­voque. Il n’en reste pas moins que l’emploi du fémi­nin serait pré­fé­rable et qu’il n’est peut-être pas trop tard pour redon­ner à cet acro­nyme le genre qui devrait être le sien.

Cette recom­man­da­tion a sus­ci­té des débats dans les médias, et cer­tains jour­na­listes l’ont aus­si­tôt sui­vie. J’é­tais plu­tôt de ceux1 qui pen­saient qu’elle venait trop tard et for­çait l’u­sage déjà bien établi. 

Un inté­res­sant article de France Culture, créé pré­cé­dem­ment mais modi­fié le 18 mai, revient sur cette ques­tion. On y apprend, entre autres, que le pré­ten­du « avis de l’A­ca­dé­mie fran­çaise » serait dû à la seule plume de sa secré­taire per­pé­tuelle, aus­si res­pec­table soit-elle. Tiens donc ! Les avis des lin­guistes inter­ro­gés sont plus nuan­cés et penchent pour le mas­cu­lin, du moins en France

Les cor­rec­teurs du Monde ont aus­si choi­si le masculin.

Enfin, le 27 sep­tembre, un billet de la direc­trice édi­to­riale du Robert rap­pelle : « Cet acro­nyme a été créé en anglais, langue qui ne connaît pas de genre pour les sub­stan­tifs, et il n’a pas été pré­ci­sé s’il devait être fémi­nin ou mas­cu­lin dans les tra­duc­tions. […] L’usage en France est majo­ri­tai­re­ment mas­cu­lin, pro­ba­ble­ment sous l’influence de virus, les sigles en fran­çais adop­tant le plus sou­vent le genre du pre­mier mot. »

Le 21 jan­vier 2021, Ouest-France a pro­po­sé une carte2 de l’u­sage en France. Elle est parlante : 

La ques­tion de la bonne gra­phie des gestes barrière(s) cir­cule aus­si sur Internet :

L’Aca­dé­mie fran­çaise (ou sa secré­taire per­pé­tuelle ?) écrit :

S’agissant de geste bar­rière, on peut consi­dé­rer que ces gestes forment une bar­rière et pré­fé­rer le sin­gu­lier, mais dans la mesure où l’on peut aus­si dire que ces gestes sont des bar­rières, l’accord au plu­riel semble le meilleur choix, et le plus simple. On écri­ra donc des gestes barrières.

Dans sa der­nière édi­tion, Le Petit Robert fait le même choix :

Geste, mesure bar­rière : pré­cau­tion prise dans la vie quo­ti­dienne pour limi­ter la pro­pa­ga­tion d’un virus, d’une mala­die. Res­pec­ter les gestes bar­rières.