Remarque sur la préposition À accentuée-Une vieille règle refusait l’accentuation d’une majuscule isolée (A ton avis) et de l’initiale capitale d’un mot en minuscules (Emile) …
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De quand date le premier “Code typographique” ?-À quand remonte le “Code typographique”, outil du correcteur ? Différentes dates ont été données au fil du temps. Je suis remonté aux sources …
Signes supérieurs et signes en exposant-Y a-t-il une différence de nature entre les signes supérieurs (abréviations, appels de notes) et les signes en exposant (mesures, algèbre) ? …
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Des guillemets anglais avec espace ?!-Des espaces fines aux guillemets anglais, ou quand un moment de lecture fait basculer vos certitudes typographiques …
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Tiret long : amour et haine-J’ai découvert une guéguerre entre anciens correcteurs du « Monde » à propos du tiret long, également appelé « tiret [sur] cadratin » …
Pas de point à la fin des titres.-L’usage de ne pas mettre de point à la fin des titres s’apprend quand on commence à travailler dans la presse ou l’édition …
Comment abréger “post-scriptum”-L’abréviation classique est « P.-S. », mais on note une évolution dans les écrits récents (presse, messages électroniques) …
Le “Monde” du jour ou “Le Monde” du jour ?-Dans le Grevisse, je viens de tomber sur une règle bien utile et dont je ne trouve pas l’équivalent dans les codes typo …
La majuscule comme choix politique-Le 30 juin 2020, à la suite de la mort de George Floyd, le « New York Times » annonce qu’il mettra désormais une majuscule à l’adjectif « Black » …
Espacement de la ponctuation en français-Ce que décrivent les codes typographiques est l’état actuel de l’usage français. Mais il a varié, comme on peut le comprendre ici ou là …
Ressources en ligne sur la langue française-Voici une liste de ressources en ligne sur la langue française apportant des réponses bien utiles aux rédacteurs et aux correcteurs …
Qui crée les codes typographiques ?-J’ai établi la liste des ouvrages actuels donnant les règles de composition des textes destinés à l’impression ou à la diffusion numérique …
L’humour de Jean-Pierre Lacroux-Dans l’avant-propos de son « Orthotypographie », Jean-Pierre Lacroux révèle un humour discret mais efficace …
Comment abréger “milliard”-L’abréviation Md€ pour « milliards d’euros » n’est pas officielle, mais courante dans l’administration et la finance …
Dans le premier Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale (1971, document interne ☞ voir mon article), la rédaction de l’entrée consacrée aux capitales accentuées était légèrement différente de celle que nous connaissons, ce qui est normal (nous sommes alors une quinzaine d’années avant la PAO). Mais une appréciation subjective en a disparu depuis : « […] sauf en ce qui concerne la lettre A isolée (sur laquelle l’accent grave serait disgracieux), on veillera à utiliser systématiquement les capitales accentuées » s’est transformé aujourd’hui en : « On veillera à utiliser systématiquement les capitales accentuées, y compris la préposition À. » La cohérence l’a emporté. Tant mieux : une exception de moins.
Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, 1971, p. 7.
Cette prohibition ancienne du A accentué n’est pas une exclusivité de l’Imprimerie nationale. « L’accent sur le A, c’est moche », je l’ai entendu au début de mon parcours professionnel. Le Guide du typographe (romand) confirme que « traditionnellement, en Suisse romande notamment, l’initiale capitale d’un mot composé en minuscules n’était pas accentuée (Emile). Il en était de même d’une majuscule isolée (A ce moment-là)1 ».
Mais c’est du passé. Rappelons donc, avec Louis Guéry, que « contrairement à ce que beaucoup pensent et affirment à tort, les capitales doivent être accentuées, y compris la préposition À2 ».
Groupe de Lausanne de l’Association suisse des typographes, 7e éd., 2015, p. 29. ↩︎
Dictionnaire des règles typographiques, ediSens, 5e éd., 2019, p. 42. ↩︎
En feuilletant des ouvrages du xviiie siècle, il m’est venu l’idée de commenter les usages orthotypographiques de l’époque, pour ceux qui ne sont pas familiers de l’histoire du livre. Je vous propose, à titre d’exemple, deux pages d’auteurs français parmi les plus célèbres.
Diderot, Pensées philosophiques, 1747, Avis au lecteur
1. Point à la fin des titres. 2. Majuscule aux mots importants1. 3. S long2 (ſ), à ne pas confondre avec un f. Le s long s’emploie en début et en milieu de mot, le s court ou rond (s) en fin de mot. D’autres règles non écrites concernant ces deux lettres étaient suivies dans la composition typographique (voir Wikipédia). 4. Coupure de mot après un seul caractère : c’est la régularité de l’espacement qui prime. 5. Espace devant la virgule. Si l’on a besoin de place, on peut la supprimer (l’espace, bien sûr : lamelle de plomb, donc de genre féminin3). 6. Majuscule après un deux-points. Usage encore variable. 7. Double s long (ſſ). 8. Conjonction et abrégée par une esperluette (&). Cet héritage des manuscrits médiévaux disparaîtra à la fin du siècle4. 9. Cadratin (ou double espace ?) séparant les phrases5. Usage variable. La chasse du cadratin est égale à la force du corps utilisé. 10. Signature : numéro d’identification du cahier du livre. Facilite l’assemblage des cahiers dans l’ordre de la lecture. 11. Réclame : début du premier mot du cahier suivant. Plus ancienne que la signature, cette pratique disparaîtra à la fin du siècle6.
Mis à part le s long, je ne commente pas ici la graphie des mots. L’orthographe française ne s’est fixée qu’au xixe siècle7. — Pour une explication des graphies différens et raisonnemens, voir tout de même Les “enfans” et les “savans”, une réforme orthographique de 1740.
Voltaire, Candide, ou l’Optimisme, 1761-1763
On y retrouve les mêmes usages que dans l’exemple de Diderot, plus ceux-ci :
1. Ni deux-points ni guillemets pour marquer les dialogues. 2. Pas de tiret cadratin pour marquer le changement d’interlocuteur. 3. S long et s rond (c’est la règle à la fin des mots). 4. Points de suspension en nombre variable8. 5. Ligature du s long avec le i (ſi, lire signe). Il faut un temps d’adaptation pour la distinguer de la ligature du f avec le i (fi, lire estafier). C’est la difficulté de distinguer ſ de f qui fera disparaître le s long.
Si l’on consulte l’édition Garnier de 1877, on retrouve la présentation des dialogues qui nous est familière. Mais certains usages anciens ont toujours cours : point à la fin du titre courant, points de suspension au nombre variable.
Voltaire, Candide, ou l’Optimisme (dans Œuvres complètes, t. 21), Garnier, 1877, p. 148. Source : Wikisource.
En 1998, François Richaudeau proposera de faire suivre chaque phrase de « deux espaces-mots variables », ce qui, avec un espacement moyen, revient à peu près au même (« Pour un nouveau code typographique simplifié », Communication et langages, no 115, 1er trimestre 1998, p. 58-80). ↩︎
Les premiers signes de correction remontent à l’Antiquité. D’autres se sont développés dans les scriptoria du Moyen Âge. Dans le tout premier manuel du correcteur d’imprimerie (1608), on reconnaît des signes encore employés aujourd’hui1. Certains des correcteurs de la Renaissance ont voyagé (Genève, Venise, Anvers…) et diffusé leurs modes de notation. Mais l’usage s’est surtout normalisé à partir du xixe siècle. Depuis 1983, il existe une norme internationale — ISO 57762, inspirée des normes britannique (BS 5261, 1976) et allemandes (DIN 16511, 1929, et 16549-1, 19773) — et d’autres normes nationales (comme The Chicago Manual of Style, aux États-Unis, depuis 1906, ou UNI 5041-69 en Italie, 19964).
Les différents protocoles de correction étrangers ont donc beaucoup de points communs avec le nôtre. Il s’agit toujours d’insérer ou de supprimer, d’approcher ou d’écarter, d’inverser, d’aligner, de redresser… La représentation graphique de ces actions est assez évidente. La forme du signe d’insertion varie, le deleatur peut être remplacé par une croix… mais globalement on s’y retrouve. Quelques exemples ci-dessous.
Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, 1re éd., 1971, et 3e éd., 1990, avec la couverture de Massin. Au centre, le bon d’emprunt d’Olivier Deloignon, le 16 décembre 2000.
Première édition (1971) du Lexique des règles typographiquesen usage à l’Imprimerie nationale [IN], qui n’avait pas encore sa couverture graphique noir et blanc conçue par Massin — que nous, correcteurs, avons tous sur notre bureau.
Surprise entre les pages de cet exemplaire de bibliothèque : Olivier Deloignon, historien de la typographie et du livre imprimé, l’a emprunté vingt-cinq ans avant moi. J’aime bien ces affinités discrètes.
Par l’avant-propos, on apprend que c’est le bureau de préparation de copie de l’IN qui a mis au point ce manuel. Il s’est, pour cela, inspiré d’« ouvrages spécialisés », parmi lesquels : – le Règlement de composition typographique et de correction (1887, ouvrage maison) ; – le Manuel à l’usage des élèves compositeurs (1887), de Jules Jouvin (ouvrage et auteur maison, puisque Jouvin était sous-prote à l’IN) ; – le Mémento typographique (1961), de Charles Gouriou (correcteur chez Hachette — voir Charles Gouriou, un (autre) correcteur-auteur discret) ; – les Règles typographiques à l’usage des opérateurs (1953), de A. Laloue (auteur que je ne connaissais pas ; spécialiste de la composition mécanique, notamment sur Linotype) ; – le Manuel pratique du typographe (1897, 2e rééd. 1963), de Pierre Lecerf (chef de fabrication) ; – bien sûr, le Code typographique, établi par la profession depuis 1928 (voir Un poème fête la naissance du Code typographique, 1928) ; – enfin, les publications de l’Afnor, « dont les recommandations ont été retenues ».
Y apparaissent aussi les « difficultés grammaticales et typographiques les plus courantes », grâce au « précieux apport » du Dictionnaire des difficultés de la la langue française, d’Adolphe V. Thomas (chef correcteur des dictionnaires Larousse) et du Bon Usage de Maurice Grevisse.
Cette première édition compte 161 pages, contre 197 aujourd’hui.
C’est à partir de l’édition suivante (1975) que le Lexique de l’IN sera vendu dans le commerce. D’après une indiscrétion recueillie par Jean Méron, « il semblerait que ce soit à la suite d’une erreur1 ». J’aimerais en savoir plus.
En 1986 (d’après une enquête de Livres Hebdo sur la préférence des usagers2), le Lexique de l’IN arrivait en troisième position (32 %) derrière le Code typo (64 %) et le Mémento de Gouriou (35 %). Aujourd’hui, il domine le marché. En effet, c’est le seul des trois qu’on trouve encore dans toutes les bonnes librairies, alors qu’il faut commander le Gouriou (revu par l’auteur en 1973) et que le Code typo n’a plus été réédité depuis 1997.
Le tirage actuellement diffusé par Actes Sud (2002) est identique à la troisième édition (1990). Seule l’entrée Euro (nouveauté de l’année) a été ajoutée à gauche de l’entrée Abréviations. On n’a pas bousculé l’ordre alphabétique pour si peu.
Certaines marches typographiques, m’a-t-on dit, demandent que la ou les lettres supérieures dans un texte en capitales soient, elles aussi, composées en capitales. Ce n’est pas conforme à la tradition, et ce, pour une raison bien simple : les lettres supérieures capitales n’existaient pas à l’époque du plomb1. (☞ Voir Signes supérieurs et signes en exposant.)
La règle est rarement donnée par les manuels typographiques, peut-être parce que la réponse paraît évidente à leurs auteurs. Cependant, pour le public d’aujourd’hui, qui dispose d’outils permettant d’obtenir des lettres supérieures capitales, la précision est utile. On la trouve dans la Vitrine linguistique :
dans le Guide du typographe (7e éd., 2015, p. 48) :
et dans le Ramat de la typographie (11e éd., 2017, p. 39) :
Ultime confirmation dans les Règles de l’écriture typographique du français, d’Yves Perrousseaux (10e éd. rev. et augm., 2020, p. 61) : « LE Ve SALON DES ANTIQUAIRES ».
Dans la même section (p. 66), Perrousseaux rappelle aussi qu’on ne déforme pas les symboles d’unités légales et donne les exemples : « LA CONFÉRENCE EST À 20 h 452, SALLE DES FÊTES », « IL SOULÈVE 85 kg SANS TROP DE PROBLÈME » et « IL MARCHE 3 À 4 km CHAQUE JOUR ». En effet, h = heure (ou hecto), m = mètre (ou milli), k = kilo, alors que H = henry, M = méga, K = kelvin.
Exceptions historiques
À propos des lettres supérieures dans un passage en capitales, l’édition européenne du Ramat (2009, p. 47) observe qu’« il est de plus en plus courant de mettre ces parties finales aussi en majuscules, ce qui n’est pas forcément condamnable ». On trouve, d’ailleurs, de telles exceptions dans certaines adresses typographiques anciennes :
Adresse typographique du Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré, t. 3 (Hachette et Cie, 1874).
Dans un autre exemple, donné par Théotiste Lefevre3, les lettres supérieures qui terminent une ligne en petites capitales sont, elles aussi, composées en petites capitales :
Exemple d’adresse typographique donné par Théotiste Lefevre dans son Guide pratique du compositeur et de l’imprimeur typographes (Firmin-Didot, 1883 ; rééd. « Les introuvables », L’Harmattan, 1999), p. 132.
Particules “Mac” ou “Mc”
Toujours dans le Ramat québécois (p. 104), on trouve cette autre règle utile :
La particule Mac et son abréviation Mc sont des préfixes écossais et irlandais signifiant « fils de ». Il existe différentes variantes : l’important est de respecter la graphie adoptée par chaque famille (Macintosh, MacIntosh, Mcintosh, McIntosh). Quand Mac et Mc précèdent immédiatement une capitale, ac et c restent en bas-de-casse si le nom est tout en capitales. McCartney/McCARTNEY MacIntosh/MacINTOSH (Mais : Macintosh/MACINTOSH et Mac Intosh/MAC INTOSH)
Couvertures des livres Cecil B. DeMille. A Life in Art, de Simon Louvish (St. Martin’s Press, 2008), Time Trials. My Life, de Greg LeMond (Yellow Jersey Press, 1998), et Bright Lights, Big City, de Jay McInerney (Bloomsbury Paperbacks, 2014).
La règle s’applique à d’autres noms propres américains d’origine étrangère, comme Cecil B. DeMille ou Shia LaBeouf (voir Wikipédia). Il arrive que les graphistes remplacent la lettre minuscule par une petite capitale.
Du moins ne figuraient-elles pas dans la casse parisienne. On ne peut exclure qu’elles aient été éventuellement disponibles, pour certaines polices, dans des casseaux (hypothèse formulée par Jacques André, dans la liste Typographie, le 2 mai 2013), à moins que les typographes d’alors n’aient parangonné des capitales d’un corps inférieur (hypothèse formulée par Christian Laucou, ibid., même date). ↩︎
Dans les exemples du livre, les chiffres sont Didot (alignés sur les capitales), et non elzéviriens, comme ici. ↩︎
Page de titre du manuel typographique Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey, de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
Il existe, depuis 1983 seulement, une norme internationale en matière de signes de correction sur épreuves1. Je me doutais bien qu’il devait y avoir des petites différences d’un pays à l’autre, voire dans un même pays au fil de l’histoire. Je viens d’en avoir confirmation.
J’ai trouvé des signes de correction dans un manuel typographique allemand de 1721 : Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey (« l’imprimerie bien ordonnée »), de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (1664-1723), imprimé par Endter à Nuremberg. Cela me permet quelques observations.
« Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen » (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves). Ernesti, Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey (1721).
Première page, de haut en bas, signes pour : – changer un mot ; – changer une lettre ; – aligner une lettre (deux erreurs marquées) ; – composer une lettre dans la fonte du texte (capitale et bas-de-casse) ; – retourner une lettre (deux erreurs marquées) ; – créer un paragraphe ; – supprimer une espace.
« Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves », suite. Ernesti, Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey (1721).
Seconde page, de haut en bas, signes pour : – créer une espace (deux signes au choix — oder, « ou ») ; – supprimer un alinéa ; – baisser une espace2 (au choix, croix en X simple ou double) ; – supprimer une lettre ; – ajouter une lettre ; – supprimer un mot ; – ajouter un mot ; – intervertir deux mots (en les numérotant) ; – intervertir deux lettres (croisillon droit) ; – annuler une correction.
Les correcteurs français habitués aux signes de correction auront noté que le croisillon (#) droit, qui nous sert aujourd’hui à marquer une espace à insérer, sert ici à intervertir deux lettres, ce qui est assez surprenant.
Dans Orthotypographia (premier manuel du correcteur, écrit en latin et publié à Leipzig en 1608 — voir mon article), cette croix à doubles traits marquait une espace à baisser : « Spacium deprimendum ſignificat3. »
Signes de correction dans Orthotypographia, de Hieronymus Hornschuch (Leipzig, 1608).
Dans une traduction allemande de 1740, cela est devenu : « Läßt ſich ein Spatium ſehen, weil es zu hoch ſtehet ; So muß es angemerckt werden. » (Si une espace est visible parce qu’elle dépasse [est trop haute], alors cela doit être signalé.)
Cette édition semble avoir été adaptée aux usages de son temps, puisque pour insérer une lettre, on emploie une barre verticale (|), pour insérer un mot, un signe en forme de F, alors que chez Hornschuch, il s’agissait d’une encoche (^) dans les deux cas.
Signes de correction dans D. Hieronymi Hornschuchs Wohl unterwiesener Corrector, traduction allemande d’Orthotypographia (Leipzig, vers 1740). Le croisillon droit est en page de droite.
Cependant, dans une précédente traduction allemande, de 1634, c’était une croix en X qui marquait l’espace à baisser : « Diß Zeichen bedeutet/ wenn ein ſpacium hochſtehet/ daß es ſol niedergemacht werden » (ce signe signifie, lorsqu’une espace dépasse [est trop haute], qu’elle doit être abaissée).
Signes de correction dans une traduction allemande d’Orthotypographia (Leipzig, Ritzsch, 1634). La croix en X marquant l’espace à baisser est en page 18.
Il serait intéressant d’étudier dans quelle mesure les anciennes traductions allemandes d’Orthotypographia se sont éloignées de l’original. Mon niveau d’allemand est, hélas, trop rudimentaire pour cela.
En France, le plus ancien protocole de correction connu a été imprimé en 1773 par Pierre-François Didot (on peut le voir dans un de mes articles). L’espace à baisser y est marquée d’une croix en X, comme dans Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey, et l’espace à insérer d’un croisillon (#).
C’est encore le cas dans le Lexique des règles en usage à l’Imprimerie nationale (2002, p. 58) ou dans le Code typographique (1986, ch. premier, n.p.)
Lexique des règles en usage à l’Imprimerie nationale (2002), p. 58. Baisser une interligne ou une espace visibles (traces noires sur l’épreuve) est demandé par une ou plusieurs croix en X dans la marge.
Dans le NouveauCode typographique (1997, dernière édition parue), la croix en X sert à « nettoyer les pétouilles et les défauts ». On ne rencontre, en effet, plus d’espace noire (ni d’interligne visible) depuis la PAO.
L’essentiel reste que correcteurs et compositeurs (aujourd’hui, toute personne chargée de la saisie des corrections) partagent le même protocole.
D. Hieronymi Hornschuchs Wohl unterwiesener Corrector, Oder : Kurtzer Unterricht Vor diejenigen, welche Wercke, so gedruckt werden, corrigiren wollen (Le Correcteur bien instruit du Dr Hieronymus Hornschuch, ou : Brève instruction pour ceux qui veulent corriger des ouvrages destinés à l’impression), Leipzig, Geßner, v. 1740. Diffusion numérique : Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kulturbesitz, Stabi Digitalisierte Sammlungen, 2024. Permalien : https://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht/?PPN=PPN721128572
Hieronymus Hornschuch, Orthotypographia, Das ist : Ein kurtzer Vnterricht, für diejenigen, die gedruckte Werck corrigiren wollen, Leipzig, Ritzsch, 1634. Diffusion numérique : Dresden : SLUB, 2007. Permalien : https://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/12656/1
Une espace est une lamelle de plomb, moins haute que les autres signes. Si elle est insuffisamment enfoncée, elle peut marquer le papier. ↩︎
Je note, d’ailleurs, une erreur dans la traduction française publiée par les Éditions des Cendres en 1997, p. 72 : « Ce signe indique qu’il faut insérer une espace. » ↩︎
Je viens de lire La typographie cent règles (Angers, Le Polygraphe, 2005). Les auteurs en sont le romancier Patrick Boman, qui était alors réviseur à L’Express, et Christian Laucou, typographe, éditeur et metteur en page, chargé d’enseignement à l’école Estienne.
Ce petit livre (11,5 × 16 cm, 95 p.), pour tout public, donne les règles essentielles de la typographie, agrémentées d’anecdotes et de courtes biographies (d’Alde Manuce à Jan Tschichold), et illustrées par Pascal Jousselin.
À propos du préparateur de copie et du correcteur, Boman et Laucou écrivent ceci :
« […] Homme ou femme de l’ombre, le préparateur (ou préparatrice) de copie est honni de l’auteur – dont il révèle les faiblesses –, de l’éditeur – dont il ponctionne les finances tout en allongeant les délais de publication –, du correcteur – qui lui reproche les erreurs oubliées. »
« […] Métier ingrat, pouvant mener à des syndromes obsessionnels compulsifs, la correction d’épreuves, comme la préparation de copie, fait l’objet d’un tir groupé : l’éditeur (trop cher, plante les délais) ; le maquettiste (du travail en plus) ; l’auteur (alerté sur une monstruosité résiduelle alors qu’il dépense son à-valoir sur une plage de l’Adriatique) ; l’imprimeur, dont les machines tournent à vide, impatientes de reproduire le chef-d’œuvre à cent mille exemplaires… »
Trop sérieux, s’abstenir ! Mais sous la pochade se cache un fond de vérité.
Enfin, les auteurs « rappel[lent] aux fâcheux qui grincent des dents devant une cédille tombée de la casse que, à la haute époque, le Petit Larousse subissait, dit-on, quatorze lectures-corrections impitoyables, ce qui lui valait sa réputation d’être sans tache (et non sans tâche) ».
Haute époque, en effet !
P.-S. — Fondée en 1990 par l’ancien correcteur Pierre Laureandeau, également auteur sous divers pseudonymes, et son épouse Agnès Jehier, la maison d’édition Le Polygraphe a fermé ses portes en 2017 (Wiki-Anjou). Laureandeau et Boman ont aussi cosigné un petit Éloge de la correction (Mots & Cie, 2003).
Dans La Correspondance littéraire1 no 16 du 25 juin 1861 (p. 371-376), l’historien et bibliothécaire Henri Bordier (1817-1888) adresse une lettre à son confrère Ludovic Lalanne (1815-1898), directeur-gérant de la revue. Ils sont amis et ont rédigé ensemble, une dizaine d’années plus tôt, le Dictionnaire de pièces autographes volées aux bibliothèques publiques de la France (Paris, librairie Panckoucke, 1851-1853, que le Dicopathe a récemment présenté dans un article).
Après de longues considérations sur Vaugelas2, les « caprices » de l’usage3 et certains choix de l’Académie4, que je ne retiens pas ici, Bordier s’en prend aux imprimeurs, typographes et correcteurs, par qui on serait passés, selon lui, de l’« anarchie » à la « tyrannie ». On comprend que l’empire exercé, à partir du xixe siècle, par les typographes sur la copie de l’auteur n’a pas été admis sans discussion. Après Victor Hugo5, George Sand6 ou encore Baudelaire7, une autre voix s’élève d’outre-tombe. (Comme toujours, j’ai respecté l’orthographe et la ponctuation d’origine.)
Mon cher ami, je te prie de vouloir bien m’accorder une petite place dans le prochain numéro de la Correspondance littéraire. Il y a longtemps que je veux formuler quelques réclamations contre les noirs personnages qui font couler à flots.… non le sang et les larmes, mais seulement l’encre d’imprimerie, et qui me semblent exercer leur pouvoir avec une rigidité tant soit peu révoltante. […]
“La typographie ne souffre pas la contradiction”
[…] si, dans les régions de l’école et du professorat, l’on doit aux règles établies une obéissance passive, dans les vastes champs de la littérature on peut se mouvoir plus librement et user d’une certaine indépendance. Il y a sans cesse des doutes, il y a même des revirements, donc la discussion est ouverte et permanente. Et comment la raison pourra-t-elle réclamer toujours et l’emporter quelquefois, si ce n’est par les changements que les auteurs feront peu à peu prévaloir dans l’usage commun par leur propre exemple ? C’est ce que professe le maître [Vaugelas] dont je viens d’invoquer tant de fois le témoignage. Il définit l’usage : « La façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des autheurs du temps. » La Cour, si imposante en effet au temps de Vaugelas, n’existe plus pour nous qu’à l’état de fiction politique ; ce n’est qu’au théâtre, au barreau, à la tribune parlementaire quand il en existe une, que se fait entendre aujourd’hui la langue parlée ; aussi l’autorité des auteurs n’en est-elle que plus considérable. Or cette autorité est annihilée en partie par celle des typographes. La typographie s’est faite la gardienne incorruptible de l’usage, mais avec la différence qu’elle ne souffre pas la contradiction.
“Si les Estiennes eussent eu des correcteurs pour le français…”
Je crois que c’est trop de zèle. L’un des hommes qui s’est certainement le plus préoccupé de la beauté, de la gloire et du perfectionnement de notre langue, le savant imprimeur Henri Estienne qui publia, en 1579, son traité De la précellence du langage françois, raconte quelque part qu’il y avait dans l’établissement typographique de Robert Estienne, son père, dix correcteurs qu’on avait fait venir à grands frais des pays les plus lointains et qui ne pouvaient se comprendre les uns les autres qu’au moyen du latin. Je doute fort qu’il y eût parmi eux un correcteur pour le français, et c’est heureux. Si les Estiennes et tous leurs confrères eussent eu des correcteurs, armés comme on l’est à présent d’un code du style et de l’orthographe, et spécialement chargés de les pétrifier dans tous les livres passant par leurs mains, nous devrions écrire et parler, en 1861, [à] peu près comme on le faisait à la fin du règne de Louis XIV. Quelques admirateurs passionnés du grand siècle, comme M. de Sacy8 et M. Cousin9, s’en applaudiraient sans doute, mais notre langue serait devenue un instrument insuffisant pour nos idées, en retard sur elles et livrée, par suite, à l’envahissement des formes étrangères.
Portrait d’Henri Bordier, imp. Lemercier & Cie, après 1888. Source : bibliothèque de Genève.
“Faire autrement, c’est déranger les habitudes de l’établissement”
Il n’est pas rare que nos imprimeurs reçoivent des manuscrits remplis de beautés sans doute, mais remplis aussi de fautes contre les règles les plus élémentaires. Au lieu d’en laisser la responsabilité à qui de droit, ils se croient par un faux point d’honneur obligés à ne rien laisser sortir de leurs maisons qui ne leur paraisse irréprochable. Votre imprimerie, ce à quoi les injonctions politiques du moment contribuent pour beaucoup, se regarde comme solidaire de vos œuvres. Elle a donc des correcteurs qui dans une première lecture de la copie composée soumettent celle-ci à toutes les lois vulgaires de la ponctuation, de l’orthographe, voire même de la grammaire avant de l’envoyer à l’auteur, et qui revisent encore après le bon à tirer de celui-ci, c’est-à-dire sans lui en faire part : rien de plus commode pour les négligents, mais rien de plus clair comme abus. Il s’est donc établi dans la typographie française une sorte de discipline tacite qui va si loin, dans ce que j’appelle sa tyrannie, que l’on est refusé tout net si l’on désire seulement effacer des capitales inutiles (par exemple aux mots Apôtre, Évangile, Ascension) ou modérer le déluge des virgules, à la mode depuis quelque temps. Faire autrement que tout le monde ? vous dit-on. Mais c’est déranger les habitudes de notre établissement, et, de plus, c’est compromettre sa renommée. Une discipline tacite, ai-je écrit ! Mais elle n’a pas même le vague et l’élasticité que comporte ce qui n’est que tacite. La chambre des imprimeurs de Paris délibère sur les formes à donner par elle aux œuvres littéraires, et prend des décisions auxquelles tous les imprimeurs de France s’empressent d’acquiescer avec d’autant plus de docilité qu’elles sont conçues, l’on peut en être assuré d’avance, dans l’intérêt bien entendu.… de la typographie. Je suppose que c’est à la suite d’une décision de ce genre qu’ont disparu de nos livres ces excellentes manchettes10 qui garnissaient les marges de sommaires, de dates ou d’autres indications précieuses pour le lecteur, mais qui, à ce qu’il paraît, gênaient beaucoup le metteur en pages ; ce dont je suis plus sûr, c’est qu’il y a deux ou trois ans, la typographie parisienne a décidé qu’elle ne mettrait plus de ponctuation sur les titres11. Cela s’exécute maintenant par toute la France. Louis Perrin, de Lyon, va même jusqu’à y supprimer toute accentuation, et il imprime : poeme inedit de j. marot publie d’apres un manusc. de la bibliotheque imperiale. Je ne trouve pas cela mauvais, et je ne serais même pas fâché qu’on se rapprochât le plus possible de la pure simplicité romaine qui laissait le lecteur accentuer et ponctuer lui-même ; il était forcé de faire attention à ce qu’il lisait. Mais je me demande comment s’arrangeront de l’arrêt nouveau dont je parle les auteurs qui, non sans raison, aiment à développer longuement sur le titre le contenu de leur livre. Comment ferait, par exemple, l’abbé Migne12 qui emploie, pour chacun des innombrables volumes de sa Patrologie, un titre de 52 lignes contenant en moyenne seize à dix-huit phrases, s’il n’avait son imprimerie à lui ? « Gardez-vous des systèmes, mes chers Welches13. » Toute règle absolue est mauvaise par cela seul qu’elle est absolue.
“Un peu flottantes alors, les règles permettaient au langage de se mouvoir”
Faudra-t-il donc posséder une imprimerie pour se permettre une opinion littéraire contraire à celle des imprimeurs ? Telle est la voie où nous tendons. Le zèle, exagéré selon moi, de la typographie, cette honorable auxiliaire des lettres, tend à substituer une classe industrielle au souverain tribunal de l’opinion publique que Vaugelas avait raison d’invoquer avec confiance dans un temps où chaque écrivain jouissait encore d’une certaine mesure d’initiative et de liberté. Les règles, un peu flottantes alors, et non point strictement appliquées comme elles sont maintenant, permettaient au langage, par la main du premier venu, de corriger, de tenter, de hasarder, de se mouvoir enfin, et d’opérer peu à peu une part des transformations qui sont la condition vitale de toute chose en ce monde. Et notons bien que l’omnipotence de la typographie, tout en bannissant de ses produits les atteintes déclarées qu’on pourrait oser contre l’usage, ne prête aucun appui à la langue contre les plus odieux néologismes. La grammaire ni le dictionnaire ne défendent pas qu’un romancier fasse demander à M. Prudhomme14 comment se portent ses demoiselles15. La typographie n’y peut rien, du moins elle n’a pas encore été jusque-là.
“Maîtresse à peu près absolue dans la ponctuation”
Ce grand art typographique, cette puissance des sociétés modernes, est essentiellement impropre à aucune direction en matière de littérature, de langue, de style, de grammaire, d’orthographe ou même de simple ponctuation. La raison en est simple : c’est qu’en toutes ces matières ou plutôt en ces différentes ramifications d’une matière unique, si l’usage est le plus fort, si la raison a qualité pour se placer à côté de lui, il y a aussi les affaires de nuance, d’oreille, de goût, qui font que telle ou telle irrégularité paraîtra bonne par la manière dont elle sera amenée, par la place qu’elle occupera ; qu’on la trouvera bonne en un endroit et point en un autre ; tandis que la typographie ne peut pas admettre de distinctions ni de nuances, et qu’elle est en possession de la règle comme d’un grand couperet avec lequel il faut qu’elle coupe toujours. Voyons comment elle agit là où elle est maîtresse à peu près absolue, dans la ponctuation.
Je lui rends d’abord cette justice, que par la multiplicité de ses produits, elle a beaucoup contribué à faire naître l’idée et le besoin d’une ponctuation logique et utile. Avant elle les scribes du moyen âge se servaient de points, de traits, de virgules et de beaucoup d’autres signes de ponctuation qu’ils employaient d’une manière certainement utile à leurs yeux, mais qui est pour nous un chaos. Comme chaque écrivain avait son système, aucun usage général n’a pu se former jusqu’à ce que la typographie popularisât la lecture. Longtemps a régné dans les livres autant d’anarchie à cet égard que dans les manuscrits. Ce n’est qu’avec bien du temps qu’on est parvenu à comprendre la virgule et à voir en elle l’alliance du besoin qu’éprouve l’auteur de scinder, pour le rendre plus clair, chacun des membres formant le développement logique de son idée et du besoin qu’éprouve le lecteur de trouver indiqués les moments où il lui est permis de reprendre haleine16. Il me semble que vers le milieu du dernier siècle, après trois cents ans de tâtonnements, la typographie était parvenue à faire une application saine et satisfaisante de ces données du bon sens. Ainsi j’ouvre le premier livre venu, de ce temps-là, que j’ai à portée de ma main, et j’y lis : « II n’y a plus de progrès à espérer dans les arts, si tout se borne à imiter les choses faites ; la critique si nécessaire à leur perfection ne peut avoir lieu, qu’autant qu’on aura des règles fondées, non sur ce qui est, mais sur ce qui doit être. » L’imprimeur du P. Laugier17, à qui je fais cet emprunt (Essai sur l’Archit., 1755), ne lui permettrait plus de disposer ainsi la suite de ses idées et lui encadrerait bon gré mal gré ces mots « dans les arts, » et « si nécessaire à leur perfection, » entre deux virgules comme étant propositions incidentes. C’est une sorte de cachet de nos livres actuels d’être farcis de virgules ; il semble que le lecteur soit reconnu incapable de digérer une phrase, si l’aide maternelle de la typographie ne prend soin de la lui couper en tout petits morceaux. Ainsi dans les dernières pages de Mme Sand imprimées dans la Revue des Deux-Mondes on trouve des phrases coupées ainsi : « … Une leçon de bonne tenue à M. Nils, qui, debout, la serviette sous le bras, ne montrait pas trop de mauvaise volonté. » — « La toux disparut ; mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. » La phrase très-simple en elle-même a pris le hoquet en passant chez M. Buloz18. Cette virgule opiniâtre est encore plus fatigante, quand la phrase est un peu onduleuse comme l’aime M. Sainte-Beuve : « Né le 1er novembre 1636, à Paris, et, comme il est prouvé aujourd’hui, rue de Jérusalem, en face de la maison qui fut le berceau de Voltaire, Nicolas Boileau était le quinzième enfant d’un père greffier.… » Cette phrase paraîtrait moins entortillée, si l’on eût jugé à propos de faire économie des première, troisième et cinquième virgules qui l’encombrent inutilement. La proposition incidente est un inépuisable prétexte à virgules ; toute expression qui peut s’isoler dans le discours, notamment les adverbes et expressions adverbiales (on vient de le voir pour debout, peu après, en face19), est admise à la dignité de proposition incidente et immédiatement flanquée de ses deux petits poteaux. Le malheureux pronom qui, la petite conjonction et, sont faits tous les deux, par leur signification et par leur forme si rapide, pour servir par eux-mêmes de coupures dans la phrase ; cela ne suffit pas, ils ne comptent plus ; on leur met virgule à droite et virgule à gauche, indiquant du reste très-bien par là qu’il n’en faut pas du tout, et que quand ces petits mots se trouvent isolés ainsi c’est qu’ils font eux-mêmes la fonction de sécateurs. C’est par le même procédé que la parenthèse, qui de sa nature n’est qu’un sécateur énorme, se renforce ordinairement d’une virgule finale parfaitement rédondante pour ceux qui n’ont pas oublié la force inhérente à la parenthèse.
“Lorsque ces broussailles parasites portent atteinte au sens”
Ces petits crochets qui hérissent de leurs broussailles parasites les pages de la typographie actuelle sont encore supportables, peut-être, lorsqu’ils ne donnent que de l’ennui. Mais lorsqu’ils portent atteinte au sens ? Lorsqu’ils sont une source de confusion ? Combien ne rencontre-t-on pas, en lisant, de ces jalons mis à faux par-dessus lesquels nous passons, parce que nous en avons contracté l’habitude, mais qui altèrent évidemment le discours. Je regrette aujourd’hui de n’en avoir pas fait collection pour appuyer mon dire, mais je ne crains pas d’être démenti en disant qu’on trouve par pelletées dans nos livres des phrases ponctuées comme celle-ci : « Tantôt le navire s’élevait vers le ciel, tantôt il s’abaissait entre les vagues, de telle sorte qu’on ne voyait plus que le sommet de ses mâts. » (A. Karr.) L’intervention blâmable de la seconde virgule ne forme-t-elle pas un sens faux en rapportant également aux deux premiers membres de la phrase le troisième membre qui ne devrait faire qu’un avec le second ? La typographie ne nous permet plus aujourd’hui d’écrire simplement : « Philippe roi de Macédoine et son fils Alexandre. » Il lui faut quatre virgules pour tranquilliser sa conscience et lui permettre de croire qu’elle est parvenue à nous rendre ces huit mots intelligibles ; elle nous fait donc mettre forcément : « Philippe, roi de Macédoine, et son fils, Alexandre ; » je demande à quoi bon ce fatras ! Et j’ajoute que non-seulement il n’aide à rien, mais que dans une phrase énumérative il produit un amphigouri complet. Si l’on a, par exemple : « Le comte de Comminges, Alphonse, Robert, l’évêque de Marseille, Bernard, l’envoyé du roi, et plusieurs autres personnages se réunirent pour juger cette affaire, » on pourra défier plus d’un lecteur de savoir s’il y a là trois personnages nommés ou s’il y en a six.
“Un peu de respect pour l’initiative individuelle”
Tous ces traits défectueux qu’on peut appeler des vétilles, mais qui papillotent comme autant de taches, lorsqu’une fois avertis les yeux ne peuvent plus s’empêcher d’y faire attention, et qui ne sont pas d’ailleurs sans quelque importance pour la langue elle-même, ne sont dus qu’au zèle des correcteurs. Ce ne sont guère les écrivains qui surchargent ainsi la ponctuation. La ponctuation cependant, ce précieux auxiliaire du style, ne devrait être maniée que par les auteurs eux-mêmes, parce que ses besoins, comme toujours en matière d’art et de goût, sont variables, et que les auteurs seuls peuvent juger du degré d’aide et de clarté qu’exigent leurs phrases. Un style lympide [sic], franc, lumineux comme celui de M. de Lamartine, n’a presque pas besoin d’être ponctué ; un style savant, fin, délicat, comme celui de M. Sainte-Beuve, a besoin au contraire d’une ponctuation très-étudiée ; comment leur appliquer les mêmes procédés ? Et cependant la machine grammaticale du typographe fonctionne toujours de même.
Donc pour la ponctuation, comme pour le dictionnaire, comme pour la grammaire, comme pour cent autres choses dont je ne parlerai pas aujourd’hui, je réclamerais un peu de liberté, un peu de respect pour l’initiative individuelle. Aussi j’ai cette confiance, mon cher directeur, que ces modestes observations auxquelles j’aurais voulu donner plus d’étendue et surtout joindre de plus nombreux exemples, pourront trouver place dans la Correspondance.
Grammairien (1585-1650), et l’un des premiers académiciens, auquel nous devons la célèbre phrase « L’usage est le maistre et le souverain des langues vivantes », « règle adoptée par l’Académie et suivie par les grammairiens modernes », comme le commente Bordier. ↩︎
Il regrette notamment que chère madame ait supplanté ma chère dame et que l’Académie recommande d’écrire dorénavant avec un accent aigu que l’étymologie (d’ore en avant) ne justifie nullement. ↩︎
« […] il y a bien des cas où l’usage adopté d’abord par le public, puis consacré par le Dictionnaire et les grammairiens, n’est pas à l’abri de la critique. » ↩︎
« Ces nuances ne sont pas du ressort des protes [chefs d’atelier, souvent confondus avec les correcteurs au XIXe siècle]. Un bon prote est un parfait grammairien et il sait souvent beaucoup mieux son affaire que nous savons la nôtre ; mais aussi quand nous la savons et que nous y faisons intervenir le raisonnement, le prote nous gêne ou nous trahit. Il ne doit pas se laisser gouverner par le sentiment ; il aurait trop à faire pour entrer dans le sentiment de chacun de nous ; mais quand il a à corriger nos épreuves après nous, il doit laisser à chacun de nous la responsabilité de sa ponctuation comme il lui laisse celle de son style. » Voir Annette Lorenceau, « La ponctuation au XIXe siècle. George Sand et les imprimeurs », Langue française, no 45, 1980, La ponctuation, p. 50-59. ↩︎
Sans doute s’agit-il d’Ustazade Silvestre de Sacy (1801-1879), critique littéraire au Journal des débats, conservateur de la bibliothèque Mazarine et académicien. ↩︎
« Note ou addition composée en marge d’un texte, souvent dans un corps plus petit que celui du texte courant. » (Dictionnaire encyclopédique du livre, 2005.) ↩︎
Personnage caricatural de bourgeois créé par Henry Monnier. Voir Wikipédia. ↩︎
Dans la première partie, il écrit : « Le petit marchand se permet d’appeler ses pratiques des clients [« Clientes, solliciteurs, protégés », NDA], sa boutique un magasin, et, rougissant par sottise des excellents mots de femme et de fille, il ne souffre plus qu’on lui parle que de sa dame et de sa demoiselle. […] L’usage général aura-t-il la lâcheté de consacrer les inventions de MM. les petites gens de Paris et d’immoler à leur indiscrète bouffissure une vingtaine de locutions de notre meilleur langage ? Le prochain Dictionnaire de l’Académie nous le dira, et nous pouvons, en attendant, espérer de lui des rigueurs salutaires. » ↩︎
Marc-Antoine Laugier (1713-1769), jésuite devenu abbé bénédictin, historien et théoricien français de l’architecture du XVIIIe siècle. ↩︎
François Buloz (1803-1877) fut prote d’imprimerie, puis compositeur d’imprimerie et correcteur, avant de devenir, en 1831, le directeur de la Revue des Deux Mondes. ↩︎
J’ajoute l’italique pour plus de lisibilité. ↩︎
Le Petit Retz de l’expression écrite, de Michèle Zacharia (Paris, éd. Retz, 1987).
Ma dernière trouvaille d’occasion est Le Petit Retz de l’expression écrite, de Michèle Zacharia (Paris, éd. Retz, 1987 ; la couverture porte en sous-titre : « de la rhétorique à la lisibilité »).
En 200 articles classés par ordre alphabétique, de abréviation à Zipf (linguiste, 1902-1950), ce livre de poche facile d’accès rassemble ce que — du point de vue de l’agrégée de lettres qui a signé l’ouvrage1 — tout apprenti auteur doit savoir, en théorie comme en pratique.
On y lit notamment, à propos du code typographique (p. 26), que son « objet […] est d’unifier les conventions de[s] mises au point2, afin, notamment, de faciliter la tâche des lecteurs ».
Ces révisions se révèlent utiles pour corriger l’inexpérience — ou l’étourderie3 de l’auteur — mais néfastes lorsque certains correcteurs prétendent imposer leurs règles à des auteurs qui — consciemment — en appliquent d’autres. Qu’on pense par exemple à Céline, récrit par le code typographique ! Face aux initiatives des correcteurs, l’auteur doit donc se comporter avec autant d’humilité et de reconnaissance que de fermeté.
À l’entrée correction (p. 32), il est surtout question de celle effectuée par l’auteur (à qui le livre s’adresse) :
[…] plus le manuscrit […] est soigné, […] moins « l’épreuve » reçoit de corrections de ceux dont le métier est de corriger. Quand son manuscrit revient entre les mains de l’auteur sous forme d’épreuve, il lui faut limiter les corrections au minimum indispensable (fautes d’orthographe, inexactitudes…). Il est vrai qu’un texte peut être indéfiniment remanié, « corrigé ». Mais il faut, à un moment donné, accepter qu’il se détache de soi. Pour corriger, il faut être perfectionniste avant, mais réaliste après. [Cela s’applique aussi au correcteur : dans un circuit classique, sur épreuve, il aura moins de latitude pour intervenir que lors de la préparation de la copie.]
On y trouve encore le mot lamartinisme (p. 74), pourtant peu courant. L’article explique que
[c]ertaines […] phrases [de ce cher Alphonse] étaient si longues et si complexes dans leurs structures que le verbe — en fin de phrase — ne s’accordait pas avec le sujet, au début de la phrase. Et ni l’auteur, qui — on peut le supposer — se relisait4, ni les metteurs au point et correcteurs de la première édition n’ont décelé cette faute. D’où le nom de « lamartinisme » pour ce type d’incorrection grammaticale.
Un « écran linguistique » entre le sujet et le verbe faisait perdre le fil du discours, provoquant la double étourderie de l’auteur et du correcteur.
N.B. — Ce dernier article, comme l’entrée correction et d’autres, est signé « F.R. ». On y reconnaît les initiales de François Richaudeau (1920-2012), fondateur des éditions Retz5 et, en leur sein, de la revue Communication et langages. Il mena des recherches sur la lisibilité qui lui inspirèrent des ouvrages sur la lecture rapide et la communication écrite efficace. Sa somme sur La Chose imprimée (1977) est un classique de l’histoire technique de l’imprimerie. J’ai déjà cité sa réédition de 1999 dans « Ce que la PAO a changé au métier de correcteur ».
Michèle Zacharia a enseigné l’expression écrite, orale et audiovisuelle à l’IUT de Paris, de 1970 à 2003. Voir sa fiche sur le site des éditions Retz. ↩︎
Un correcteur parlerait plus couramment de préparation de la copie. Le terme est mentionné dans l’ouvrage. ↩︎
L’erreur de placement du tiret fermant en constitue un bel exemple. ↩︎
N’oublions pas Elisa de Lamartine, qui s’est usé la santé à corriger les épreuves de son mari. Voir mon article. ↩︎
The Chicago Manual of Style, 15e édition, 2003.
Je me suis procuré (pour un prix ridicule, 6 € !) la 15e édition (2003) de la bible des correcteurs américains, The Chicago Manual of Style. Je n’en ai pas vraiment l’utilité, mais je suis si curieux…
Publié par l’université de Chicago, l’ouvrage, qui se serait écoulé à 1,75 million d’exemplaires, fêtera son centenaire l’an prochain.
Quelle surprise en ouvrant l’enveloppe ! C’est un pavé, solidement relié, de 956 pages (la 18e édition, de 2024, a encore grossi de 236 pages). Je comprends mieux son prix élevé neuf (il faut débourser 75 € pour la dernière édition).
Tout y est : l’édition de livres et de journaux, la préparation de la copie, la gestion des droits, la grammaire et le bon usage, l’orthotypographie, la ponctuation, les citations, les dialogues, etc.