À propos du moine bibliothécaire du “Nom de la rose”

Pho­to­gramme d’une des scènes situées dans le scrip­to­rium du Nom de la rose.

J’ai revu hier au ciné­ma1 Le Nom de la rose, film de Jean-Jacques Annaud, d’a­près le roman d’Um­ber­to Eco. L’en­quête de Guillaume de Bas­ker­ville (Sean Conne­ry), sur une série de morts sus­pectes, tourne autour du scrip­to­rium, l’a­te­lier de confec­tion des manus­crits. Pour ce monas­tère de légende, abri­tant la plus grande biblio­thèque d’Europe, il fal­lait qu’il soit de vastes dimen­sions. Ces scènes inté­rieures ont été tour­nées à l’abbaye d’E­ber­bach, en Allemagne.

Sur la pho­to, au fond, debout, on aper­çoit frère Mala­chie de Hil­de­sheim (Vol­ker Prech­tel), le moine biblio­thé­caire, éga­le­ment nom­mé arma­rius. C’est géné­ra­le­ment l’ar­ma­rius qui fai­sait office de cor­rec­teur. « […] il répar­tit les tâches, contrôle le tra­vail, cor­rige les fautes pour que la copie soit fidèle. Il veille éga­le­ment à appro­vi­sion­ner en maté­riel l’a­te­lier », pré­cise l’aca­dé­mie d’Or­léans-Tours.

En 1986, année de sor­tie du film, je l’ignorais. Je ne savais pas non plus que j’allais quit­ter mes études de psy­cho­lo­gie pour deve­nir cor­rec­teur2. Évi­dem­ment, j’étais encore plus loin d’imaginer que, bien des années après, je m’intéresserais à l’histoire de mon métier et à l’histoire du livre en général. 

La vie a plus d’imagination que nous, dit-on.

Frère Mala­chie de Hil­de­sheim (Vol­ker Prech­tel), le moine bibliothécaire.

  1. « Le 21 février 2024, une ver­sion res­tau­rée en 4K d’a­près le néga­tif ori­gi­nal sort sur les écrans fran­çais. » — Wiki­pé­dia. ↩︎
  2. Voir Com­ment je suis pas­sé de psy­cho­logue à cor­rec­teur. ↩︎

Correcteurs et correctrices sur grand écran

J’a­vais déjà écrit sur deux (rares) per­son­nages de cor­rec­teur au ciné­ma : Antoine Doi­nel dans L’A­mour en fuite (1979) de Fran­çois Truf­faut et Hen­ri (ain­si que ses col­lègues) dans L’Homme fra­gile (1981) de Claire Clou­zot. En voi­ci quelques autres. 

Marous­sia (Mar­ga­ri­ta Tere­kho­va) dans Le Miroir (1975) d’An­dreï Tarkovski.

Marous­sia (Mar­ga­ri­ta Tere­kho­va) dans Le Miroir (1975) d’Andreï Tar­kovs­ki. Bande-annonce (VO) sur Dai­ly­mo­tion.

Le Miroir est le qua­trième long métrage d’An­dreï Tar­kovs­ki (1932-1986). « À bien des égards auto­bio­gra­phique, [le film adopte] une struc­ture dis­con­ti­nue et non chro­no­lo­gique, mêlant rêves, archives, sou­ve­nirs et extraits de poèmes pour retra­cer la vie de son per­son­nage prin­ci­pal, Alexei, entre les années 1930 et l’a­près-guerre » (Wiki­pé­dia).

Dans une séquence avant-guerre, Maria (éga­le­ment appe­lée Macha ou Marous­sia), la mère d’A­lexei, « est vue se pré­ci­pi­ter fré­né­ti­que­ment vers son lieu de tra­vail dans une impri­me­rie. Relec­trice, elle s’in­quiète d’une erreur qu’elle a peut-être négli­gée, mais est récon­for­tée par sa col­lègue Lisa (Alla Demi­do­va) » (ibid.). Sur le forum du site Dvd­clas­sik, un com­men­ta­teur (Thad­deus) ana­lyse la séquence :

Quant à Sta­line, Tar­kovs­ki ne l’é­lude pas et consacre à son ombre mena­çante la séquence de l’im­pri­me­rie, où la mère tra­vaille comme cor­rec­trice. Elle revient à son ate­lier, cou­rant sous la pluie en dehors de son temps de tra­vail. On devine qu’elle croit avoir lais­sé pas­ser une coquille dans un texte impor­tant, une édi­tion spé­ciale. Et l’on sai­sit clai­re­ment l’an­goisse moite exa­cer­bée par les longs cou­loirs qu’il faut par­cou­rir dans une lumière mal­saine, par­mi les rou­leaux et les chutes de papier, accom­pa­gné des pleur­ni­che­ries d’une jeune employée qui sent le drame et ne le for­mule pas, avec le por­trait du petit père des peuples visible der­rière la fer­raille d’une lino­type. L’apaisement vien­dra de la douche, tan­dis que la femme, nue sous l’eau tiède, sou­rit puis rit, ras­su­rée. Mais seule pour goû­ter une joie qui n’est que l’envers de la peur.

Photogrammes de la séquence de l'imprimerie dans "Le Miroir" d'Andreï Tarkovski (1975)
Pho­to­grammes de la séquence de l’im­pri­me­rie dans Le Miroir, emprun­tés au ciné-club de Caen.

« […] dans les années 1930, une femme fut envoyée dans un camp à cause d’une erreur qui ridi­cu­li­sait Sta­line », pré­cise Télé­ra­ma dans sa cri­tique du film. 

Andreï Tar­kovs­ki avait trois ans lorsque son père, le poète russe Arse­ni Tar­kovs­ki, a quit­té le foyer fami­lial. Les Tar­kovs­ki s’installent alors à Mos­cou, où sa mère, Maria Vich­nia­ko­va, issue d’une ancienne famille noble, tra­vaille comme cor­rec­trice d’épreuves. Elle joue son propre rôle (Marous­sia âgée) dans Le Miroir

Affiche du film "La Vie secrète de Walter Mitty" (Norman Z. McLeod, 1947).
Affiche du film La Vie secrète de Wal­ter Mit­ty (Nor­man Z. McLeod, 1947).

Wal­ter Mit­ty (Dan­ny Kaye) dans La Vie secrète de Wal­ter Mit­ty (The Secret Life of Wal­ter Mit­ty, 1947) de Nor­man Z. McLeod (1898-1964), adap­ta­tion d’une nou­velle de James Thur­ber (1939). Bande-annonce (VO) sur You­Tube.

« Un jeune auteur, Wal­ter Mit­ty, tra­vaille comme cor­rec­teur dans une mai­son d’é­di­tion de pulp fic­tions (ouvrages à bon mar­ché). Au cours de rêves éveillés, il s’i­ma­gine tour à tour grand chi­rur­gien, pilote de la Royal Air Force, capi­taine d’un vais­seau cor­saire, ter­reur de l’Ouest amé­ri­cain, etc. Dans cha­cune de ces scènes, il voit une superbe jeune fille blonde en dan­ger. Jus­qu’au jour où, mal­en­con­treu­se­ment, il se retrouve face à un vrai réseau d’es­pions à la pour­suite de la jeune fille blonde, bien réelle. Per­sonne ne le croit dans son entou­rage. Il lutte donc seul contre un psy­cha­na­lyste trop doux pour être hon­nête et contre une bande de per­son­nages diri­gée par un pro­fes­seur hol­lan­dais pas­sion­né de roses » (Wiki­pé­dia).

Montage de photogrammes des vies secrètes de Walter Mitty dans le film de Norman Z. MacLeod (1947)
Mon­tage de pho­to­grammes des vies secrètes de Wal­ter Mit­ty, emprun­té au blog Out of One’s Com­fort Zone.

« […] la Vie secrète de Wal­ter Mit­ty en 1947, loin­tai­ne­ment ins­pi­rée de James Thur­ber, le [Dan­ny Kaye] fait accé­der au Pan­théon des grands comiques. Wal­ter Mit­ty, deve­nu l’ar­ché­type qu’on cite volontier[s] comme réfé­rence pour ce genre de per­son­nage, mène deux vies paral­lèles, et se venge du réel par l’i­ma­gi­naire », écrit Le Monde à la mort de l’ac­teur.

NB — Dans le remake réa­li­sé et inter­pré­té par Ben Stil­ler (2013, inti­tu­lé La Vie rêvée de Wal­ter Mit­ty en France), le per­son­nage est « employé aux néga­tifs du maga­zine Life » (Wiki­pé­dia). 

Katharine Hepburn dans "La Rebelle" (1936) de Mark Sandrich.
Katha­rine Hep­burn dans La Rebelle (1936) de Mark Sandrich.

Pame­la « Pam » Thist­le­waite (Katha­rine Hep­burn) dans La Rebelle (A Woman Rebels, 1936) de Mark San­drich (1901-1945).

« Pame­la et sa sœur Flo­ra ont un père gla­cial, sévère, dénué d’af­fec­tion pour elles, qui pense bien­tôt à les marier ; Flo­ra tombe sin­cè­re­ment amou­reuse d’un offi­cier de marine, tan­dis que Pame­la a des ren­dez-vous roman­tiques au musée Tus­saud avec un jeune (futur) lord, en cachette de son père, elle cède à la pas­sion sans savoir qu’il est marié. Elle part en Ita­lie rejoindre les jeunes mariés, qui attendent un enfant, elle-même est enceinte ; elle fait la connais­sance d’un ami de son beau-frère, Tho­mas, un brillant diplo­mate, qui tombe amou­reux d’elle. Les mal­heurs sur­viennent bru­ta­le­ment : le mari de Flo­ra meurt acci­den­tel­le­ment, la jeune mère décède en couches ain­si que le bébé. Pame­la va faire pas­ser sa propre fille pour sa nièce avec l’ac­cord de sa sœur mou­rante. Pame­la rentre à Londres avec la fillette, bien déci­dée à vivre seule, en femme indé­pen­dante. Elle tra­vaille avec suc­cès [comme cor­rec­trice] dans la presse [une petite revue heb­do­ma­daire1] fémi­nine. Mais le scan­dale la rat­trape… […] » (Wiki­pé­dia).

Myriam Mézières et Jean-Luc Bideau dans "Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000", d'Alain Tanner (1976).
Myriam Mézières et Jean-Luc Bideau dans Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1976), d’A­lain Tanner.

Max (Jean-Luc Bideau) dans Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1976), d’Alain Tan­ner (1929-2022). Bande-annonce sur You­Tube.

« Genève. Mathieu se désole d’être au chô­mage depuis si long­temps. C’est Mathilde, sa femme, qui nour­rit toute la famille ; aus­si, quand un jeune couple de maraî­chers, Mar­cel et Mar­gue­rite, accepte de l’embaucher et de lui four­nir le loge­ment, Mathieu [inter­pré­té par Rufus] n’hésite-t-il pas à renon­cer à la typo­gra­phie, son ancien métier. Déçu depuis 1968, Max s’est réfu­gié dans le jeu et gagne péni­ble­ment sa vie comme cor­rec­teur de presse. Pour­tant, un déclic se pro­duit en lui quand il ren­contre Made­leine, secré­taire inté­ri­maire, envoû­tée par l’Inde et le tan­trisme. Marie est cais­sière dans une grande sur­face. Cer­tains clients ne paient pas tout ce qu’ils achètent. C’est ain­si que Mar­co, pro­fes­seur d’histoire aux méthodes péda­go­giques très contes­tées par l’administration, fait sa connais­sance avant de la séduire. Une suite de hasards et de cir­cons­tances met en pré­sence les huit per­son­nages. […]. » (résu­mé CMC / Les Fiches du Ciné­ma, sur le site alaintanner.ch.)

Roger Coggio (à droite) dans son film "Le Journal d'un fou" (1963).
Roger Cog­gio (à droite) dans son film Le Jour­nal d’un fou (1963).

Pas­cal Can­te­loup (Roger Cog­gio) dans Le Jour­nal d’un fou (1963), de Roger Cog­gio (1934-2001), d’a­près la nou­velle de Nico­las Gogol (1835).

« Pas­cal Can­te­loup est cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, dans un jour­nal [pari­sien, pré­cise Le Monde]. Il est amer et irri­table envers ses chefs et les per­sonnes avec les­quelles il tra­vaille. Il est rem­pli de haine, au sujet de la vie. Petit a petit, il va som­brer dans la folie ! » (Uni­france.)

Le per­son­nage de Gogol, Avk­sen­ty Iva­no­vitch Popricht­chine, était un modeste fonc­tion­naire dans un minis­tère de Saint-Péters­bourg (il taillait des plumes pour le directeur).

Roger Cog­gio réa­li­se­ra en 1987 une autre ver­sion, où le pro­ta­go­niste retrou­ve­ra son nom et sa fonc­tion d’origine.

Jason Watkins dans "The Overcoat" (2017) de Patrick Myles.
Jason Wat­kins dans The Over­coat (2017) de Patrick Myles.

Chris­to­pher Clob­ber (Jason Wat­kins) dans The Over­coat (2017), court métrage (19 min) de Patrick Myles, adap­ta­tion d’une autre nou­velle de Nico­las Gogol, Le Man­teau (1843). Bande-annonce sur Indieactivity.com.

Chris­to­pher Clob­ber est cor­rec­teur d’é­preuves dans un minis­tère, où per­sonne ne le remarque. Chaque jour, il prend le même petit déjeu­ner, se réveille à la même heure, porte les mêmes vête­ments et le même par­des­sus. Lorsque ce der­nier tombe en lam­beaux, il s’en fait tailler un sur mesure, ce qui le rend popu­laire auprès de ses col­lègues. Mais cette nou­velle popu­la­ri­té est de courte durée, car il se fait voler son pré­cieux pardessus.

Là aus­si, chez Gogol, le per­son­nage (Aka­ki Aka­kie­vitch Bach­mat­ch­kine) est un petit fonc­tion­naire péters­bour­geois : « [il] consacre l’es­sen­tiel de son temps à des copies d’actes, tâche qu’il accom­plit avec zèle au milieu des moque­ries et des vexa­tions » (Wiki­pé­dia). 

Elisabeth Moss dans "The French Dispatch" (2021) de Wes Anderson. Image tirée de la bande-annonce.
Eli­sa­beth Moss dans The French Dis­patch (2021) de Wes Ander­son. Image tirée de la bande-annonce.

Alum­na (Eli­sa­beth Moss) dans The French Dis­patch (2021) de Wes Ander­son (né en 1969). Bande-annonce sur You­Tube.

« Le jour­nal amé­ri­cain The Eve­ning Sun, de Liber­ty dans le Kan­sas, pos­sède une antenne nom­mée The French Dis­patch à Ennui-sur-Bla­sé, une ville fran­çaise fic­tive évo­quant Paris dans les années 1950-60. Arthur Howit­zer Jr., le rédac­teur en chef du French Dis­patch, meurt subi­te­ment d’une crise car­diaque. Selon les sou­haits expri­més dans son tes­ta­ment, la publi­ca­tion du jour­nal est immé­dia­te­ment sus­pen­due après un der­nier numé­ro d’a­dieu, dans lequel trois articles des édi­tions pré­cé­dentes du jour­nal sont repu­bliés, ain­si qu’une nécro­lo­gie.
« Les trois articles traitent de Moses Rosen­tha­ler, un déte­nu psy­cho­pathe qui se révèle être un grand artiste peintre, des évè­ne­ments de Mai 68 et enfin d’une enquête gas­tro­no­mique qui vire au polar » (Wiki­pé­dia).

Selon L’Hu­ma­ni­té, Eli­sa­beth Moss y campe « une cor­rec­trice très à che­val sur la gram­maire ». À lire France Inter, le jour­nal emploie à la fois un secré­taire de rédac­tion (Fisher Ste­vens), une cor­rec­trice (E. Moss) et une relec­trice (Anje­li­ca Bette Fel­li­ni). On est bien à une autre époque !

D’a­près la fiche de dis­tri­bu­tion des films, Jacques Dhe­ry [ou Dhé­ry] joue aus­si un cor­rec­teur dans Cette nuit-là (1958) de Mau­rice Caze­neuve, et Éve­lyne Didi est cor­rec­trice dans Mau­vais genre (1997) de Laurent Bénégui. 

Enfin, Claire Rocher (Karin Viard) dit l’être, une fois, dans Le Rôle de sa vie (2004), de Fran­çois Favrat, mais le synop­sis offi­ciel la décrit seule­ment comme « pigiste dans un maga­zine de mode » et la mise en scène du métier se résume à lui faire por­ter trois gros dic­tion­naires au sein du maga­zine Elle (dont on aper­çoit fur­ti­ve­ment le logo près des cages d’as­cen­seur). Le « rôle de sa vie » ne sera pas d’être cor­rec­trice mais, un temps, l’as­sis­tante d’une star de ciné­ma, Éli­sa­beth Becker, incar­née par Agnès Jaoui.

Karin Viard, en sage cor­rec­trice, timide, effa­cée, dans Le Rôle de sa vie (2004), de Fran­çois Favrat. Pour ce rôle de com­po­si­tion, elle sera nom­mée au César de la meilleure actrice.

“L’Homme fragile”, un correcteur au cinéma

Dans un petit Éloge de la cor­rec­tion1, je découvre l’existence d’un film mécon­nu signé de Claire Clou­zot2, L’Homme fra­gile (1981), met­tant en scène le métier :

Richard Ber­ry y campe un cor­rec­teur de presse tiraillé entre sa vie per­son­nelle et les bou­le­ver­se­ments tech­niques qui per­turbent sa vie pro­fes­sion­nelle – le pas­sage de la com­po­si­tion plomb à la pho­to­com­po­si­tion. Le bureau des cor­rec­teurs du Monde, les locaux du Matin et de France-Soir ser­virent de cadre à cette his­toire atta­chante. Signa­lons la pré­sence au géné­rique, en qua­li­té de conseiller tech­nique, de Jean-Pierre Coli­gnon, alors chef cor­rec­teur au Monde3.

« Chaque nuit, ses col­lègues et lui se retrouvent devant leur pupitre puis au bar voi­sin », pré­cise un autre résu­mé. Il est aus­si ques­tion d’« un stage de for­ma­tion des­ti­né à les fami­lia­ri­ser avec le nou­veau matériel ». 

Le film n’est mal­heu­reu­se­ment dis­po­nible ni en DVD ni en VOD, mais, en atten­dant une éven­tuelle dif­fu­sion à la télé­vi­sion, on peut voir, sur Vimeo, un entre­tien avec Claire Clou­zot (2014, 25 min). Plu­sieurs extraits y sont mon­trés. Le Code typo­gra­phique posé sur son bureau, la réa­li­sa­trice explique les rai­sons de son inté­rêt pour le métier (ver­ba­tim) :

le "Code typographique" posé sur le bureau de la réalisatrice

Pour­quoi je com­mence à avoir cet amour du mot et de sa cor­rec­tion ? C’est en étant au jour­nal Le Matin, où là je fais toute la durée du jour­nal, jusqu’à ce que Fran­çois Mit­ter­rand soit élu en 81, et je m’aperçois que le bou­lot du cor­rec­teur est abso­lu­ment essen­tiel. […] Quand j’ai appris que c’était une équipe de gens, hommes et femmes, qui ne per­daient pas leur place pen­dant toute leur vie, […] jusqu’à la retraite, et qui devaient ne pas chan­ger aus­si le sens poli­tique du conte­nu de l’article […] en fai­sant une faute d’une lettre. 

C’était une caté­go­rie de gens qui res­tent ensemble toute leur vie, et où est-ce que j’en ai enten­du par­ler au ciné­ma ? Nulle part. Cette col­lec­ti­vi­té de dix à peu près […] s’appelle le cas­se­tin […] [c’]est une popu­la­tion auto­nome, sur­tout pour un jour­nal [comme] celui que j’ai mis dans L’Homme fra­gile, c’est-à-dire un jour­nal qui paraît à 1 heure de l’a­près-midi, c’est-à-dire Le Monde4 – sous-enten­du, ce n’est pas pro­non­cé – et qui tra­vaillent donc l’a­près-midi, le soir, la nuit. […]

Je ne suis jamais entrée phy­si­que­ment dans le cas­se­tin du jour­nal Le Monde. C’est un endroit… c’est la Sainte-Cha­pelle du jour­na­lisme. Avec un type for­mi­dable et très rigo­lo, parce qu’il ne res­semble à per­sonne, Jean-Pierre Coli­gnon, qui a ser­vi de conseiller à la cor­rec­tion […] J’ai vu qu’ils étaient face à face, les cor­rec­teurs et les cor­rec­trices, […] et ils se parlent […] mais ils sont en fait très indi­vi­dua­listes, et des deux côtés d’une table immense […] mais c’est ça un cassetin.

Dans les extraits du film, on peut entendre (pho­tos de g. à dr.) : 

– un appel au cassetin :

— Addis Abe­ba, deux d deux b par­tout ?
— Non. Vérifie.

– un rap­pel amu­sé du code de conduite : 

Pri­mo, veille aux règles de l’orthographe. Deu­zio, ne laisse jamais pas­ser un faux sens ou un contre­sens. Troi­zio, veille à l’harmonie et à l’exactitude du texte et de son contenu.

– une ques­tion d’orthotypographie :

— Tu peux m’expliquer pour­quoi Arabe a une capi­tale et juif une minus­cule ?
Juif, c’est une reli­gion et Arabe une natio­na­li­té. D’où la dif­fé­rence de cap.

Dans ses sou­ve­nirs, Claire Clou­zot évoque aus­si « les papiers qui arrivent des rédac­teurs dans les espèces de tuyaux qui autre­fois ser­vaient pour les pneu­ma­tiques » et le tra­vail de cor­rec­tion en duo sur la « morasse mouillée ». On a l’oc­ca­sion de voir, dans les extraits, la com­po­si­tion au plomb, le tirage de la morasse, les dis­cus­sions autour du marbre ; on entend par­ler de « DH ».

Enfin, la réa­li­sa­trice cri­tique la presse dis­tri­buée dans le métro (au moment de l’en­tre­tien), « gra­tuite, jetable, moche, illi­sible, avec pas mal de pub ». Dans une pre­mière scène au café, le per­son­nage inter­pré­té par Richard Ber­ry parle d’« un chauf­feur de taxi qui achète France-Soir pour le jeu des 7 erreurs. […] Il ne lit jamais une ligne. Les mots et leurs coquilles, tu vois, il n’en a rien à foutre. » Dans une autre scène, il pré­dit un ave­nir bien sombre pour la presse :

Bien­tôt y aura plus que les petites annonces, les codes [sic, cours] de la Bourse, les records spor­tifs et les résul­tats du Loto. On met­tra le tout en corps 24 pour faire plus facile à lire. Pour 3 ou 5 francs, on aura un jour­nal de deux pages. Pas de frais d’impression, plus de plomb, plus de correcteurs.

Nous sommes en 1981, Inter­net n’existe pas. Le cor­rec­teur Hen­ri Natange ne peut alors ima­gi­ner que la presse per­dra aus­si les petites annonces et que le papier dis­pa­raî­tra, peut-être, à son tour… 

☞ Voir aus­si Antoine Doi­nel, cor­rec­teur d’im­pri­me­rie.


L’Homme fra­gile, comé­die dra­ma­tique, 1981, cou­leur, 1 h 23, scé­na­rio et réa­li­sa­tion Claire Clou­zot, avec Richard Ber­ry, Fran­çoise Lebrun, Didier Sau­ve­grain, Jacques Serres, Isa­belle Sadoyan…


Antoine Doinel, correcteur d’imprimerie

Antoine Doinel correcteur d'imprimerie

Dans L’A­mour en fuite (1979), de Fran­çois Truf­faut, Antoine Doi­nel est cor­rec­teur d’im­pri­me­rie. Trois scènes se passent dans le cas­se­tin, au cœur de l’a­te­lier. On com­prend bien pour­quoi Sime­non a appe­lé ce bureau la cage de verre (Presses de la Cité, 1971). ☞ Voir aus­si Georges Sime­non et ses cor­rec­teurs.

Dans la deuxième des trois scènes se dérou­lant dans le cas­se­tin, le col­lègue d’An­toine vient lui confier un tra­vail secret : 

« Voi­là les épreuves du bou­quin. Ça raconte, minute par minute, ce que le géné­ral de Gaulle a fait, le 30 mai 68, tu sais, quand il avait dis­pa­ru. Et toute la presse veut savoir ce qu’il y a dans ce livre, mais le patron a pro­mis un silence abso­lu. En plus, il y a un seul jeu d’épreuves et, tu vois, les plombs seront fon­dus juste après l’impression. Alors, écoute, tu les mets dans le coffre, je me tire, et je ne veux même pas connaître la combinaison. »

Le thème du manus­crit secret confié à un cor­rec­teur se retrouve dans Les Souf­frances du jeune ver de terre, roman de Cla­ro, coll. Babel noir, Actes Sud, 2014.

☞ Voir aus­si L’Homme fra­gile, un cor­rec­teur au ciné­ma.