Baudelaire, infatigable relecteur des “Fleurs du mal”

couverture du livre "Crénom, Baudelaire" de Jean Teulé

Le talen­tueux et non moins sym­pa­thique Jean Teu­lé vient, hélas, de nous quit­ter pré­ma­tu­ré­ment. Cette triste actua­li­té est venue me rap­pe­ler que, peu de temps après sa publi­ca­tion, j’avais ébau­ché un article ins­pi­ré d’un de ses der­niers livres, Cré­nom, Bau­de­laire ! (2020), où il raconte la vie du plus célèbre de nos dan­dys. Per­son­na­li­té insup­por­table, le poète l’é­tait aus­si par ses exi­gences infi­nies à l’égard de son édi­teur pari­sien, Auguste Pou­let-Malas­sis, un des grands édi­teurs du xixe siècle, dont l’imprimerie se trou­vait à Alen­çon, dans l’Orne. 

portrait d'Auguste Poulet-Malassis
Pou­let-Malas­sis.

La Biblio­thèque natio­nale a gar­dé trace des épreuves des Fleurs du mal cor­ri­gées par Bau­de­laire1 – le manus­crit ori­gi­nal, lui, n’a jamais été retrou­vé. Jean Teu­lé s’en amuse dans les cha­pitres 41 à 56 (de la livrai­son du der­nier poème com­po­sant le recueil jus­qu’à la signa­ture du bon à tirer). Les deux typo­graphes com­mis à la com­po­si­tion de ses vers, qu’il pré­nomme Lucienne et Denis, n’en peuvent plus de reprendre indé­fi­ni­ment leurs formes – et de se faire « engueuler ». 

Ain­si, dans « La Fon­taine de sang », Bau­de­laire se plaint qu’on ait com­po­sé capi­teux au lieu de cap­tieux. Denis recon­naît son erreur, mais admet moins bien le ton employé : « Oui, bon, mais il y a la façon de le dire ! Il raye le mot qui ne convient pas, il écrit le bon dans la marge, et puis ça va, j’ai com­pris. Il n’est pas obli­gé de m’en col­ler une tar­tine et de salo­per le haut de la feuille avec des gri­bouillis. Lucienne, j’ai l’impression qu’il va nous faire chier, celui-là… » (p. 234-235)

deleatur tracé par Baudelaire
Un des très artis­tiques delea­tur tra­cés par Bau­de­laire (BNF).

De plus en plus excé­dés, voire au bord de l’épuisement, les deux typo­graphes le men­tionnent comme « ce gars-là » ou « l’Autre ». Lucienne ful­mine : « J’ignore si c’est la ber­lue qu’il a ou autre chose mais moi, de ce taré, je n’en peux plus, Denis ! Ça fait vingt-trois fois qu’il me ren­voie cette page et il y a tou­jours quelque chose à modi­fier ! Je vais le faire savoir aux deux édi­teurs2. En plus du jour­nal local, la com­po­si­tion et l’impression des for­mu­laires de la pré­fec­ture nous suf­fi­saient bien… Pour­quoi on s’embête avec ça ?! » (p. 263)

En effet, comme le raconte Claude Pichois3, spé­cia­liste du poète, « De février à juin [1857], ce fut un constant échange de pla­cards, d’épreuves, de lettres, de marges d’épreuves conte­nant des ques­tions comme des impré­ca­tions. Rare­ment, impri­meur fut plus mal­trai­té par un auteur et il ne fal­lait pas moins que l’amitié mêlée d’admiration que Malas­sis por­tait à Bau­de­laire pour que n’intervînt pas la rupture. »

“Un Sisyphe de l’écriture”

En 2015, les Édi­tions des Saints-Pères ont publié un fac-simi­lé des pré­cieuses épreuves anno­tées, illus­tré par treize des­sins inédits d’Au­guste Rodin. 

Bon à tirer de Baudelaire
Extrait des épreuves des Fleurs du mal édi­tées en fac-simi­lé par les Édi­tions des Saint-Pères.

« Dans ce docu­ment manus­crit inédit, annonce le site des Saints-Pères, Bau­de­laire appa­raît comme un Sisyphe de l’écriture, aban­don­nant dou­lou­reu­se­ment l’œuvre de sa vie et cher­chant, dans les inces­sants rema­nie­ments de son texte, une forme de per­fec­tion esthé­tique. Des notes à l’attention de son édi­teur alertent le lec­teur sur le type de rela­tions – tein­tées d’agacement ! – qui unis­saient Bau­de­laire à Pou­let-Malas­sis. Le poète, déçu par le copiste ayant reco­pié ses brouillons au propre mais avec des erreurs, devait être encore plus vigi­lant que de coutume… 

« Avant de don­ner son “bon à tirer” défi­ni­tif, Bau­de­laire retra­vaille plu­sieurs fois son recueil. Il rema­nie plu­sieurs fois l’architecture géné­rale – les poèmes ne sont pas dans l’ordre chro­no­lo­gique de leur écri­ture. Il rec­ti­fie, se reprend, rature, sol­li­cite l’avis de son édi­teur jusqu’à l’épuisement. Celui-ci finit d’ailleurs par se convaincre que le recueil ne paraî­tra jamais, tant Bau­de­laire peine à ter­mi­ner ses corrections. »

Sur la page de garde, Pou­let-Malas­sis (que son ami poète appelle « Coco mal per­ché ») se plaint : « Mon cher Bau­de­laire, voi­là 2 mois que nous sommes sur les Fleurs du mal pour en avoir impri­mé cinq feuilles. »

Correction de Baudelaire : «Je tiens absolument à cette virgule»
« Je tiens abso­lu­ment à cette vir­gule », note de Bau­de­laire, page 6 des épreuves des Fleurs du mal (BNF).

« On découvre un Bau­de­laire tatillon, défen­seur de la vir­gule, de l’accent aigu plu­tôt que de l’accent grave, de l’u­sage ou non de l’ac­cent cir­con­flexe. Dans la marge de “Béné­dic­tion”, un des pre­miers poèmes du recueil, Bau­de­laire s’in­ter­roge ain­si sur le mot blas­phême tel qu’il est impri­mé sur l’é­preuve à cor­ri­ger. “Blas­phême ou blas­phème ? gare aux ortho­graphes modernes !” met-il en garde » (Livres Heb­do4).

hésitation graphique de Baudelaire : chariot ou charriot
« Cha­riot / char­riot ? » Autre hési­ta­tion gra­phique de Bau­de­laire dans les épreuves des Fleurs du mal (BNF), p. 235.

“Les correcteurs qui font défaut”

« Pou­let-Malas­sis avait une chance, explique Claude Pichois : Bau­de­laire ne pou­vait pas se rendre à Alen­çon, rete­nu qu’il était à Paris par la publi­ca­tion des Aven­tures d’Arthur Gor­don Pym dans Le Moni­teur uni­ver­sel du 25 février jusqu’au 18 avril 1857 ; or ce récit mari­time et fan­tas­tique de Poe donne beau­coup de “tin­touin” au tra­duc­teur. Sinon, il ne se serait pas pri­vé d’intervenir à l’imprimerie même dans la com­po­si­tion, liber­té ou licence par­fois accor­dée à l’auteur puisque la com­po­si­tion était manuelle. »

« Grande atten­tion pour ces cor­rec­tions », note de Bau­de­laire dans les épreuves des Fleurs du mal (BNF), p. 141.

« La seconde édi­tion (1861), raconte aus­si Claude Pichois, fut impri­mée à Paris chez Simon Raçon, avec qui le poète ne semble pas avoir entre­te­nu de bonnes rela­tions et qui, sans doute, ne lui per­met­tait pas d’accéder fré­quem­ment à ses ate­liers. Bau­de­laire se plaint d’avoir trou­vé “de grosses négli­gences” dans les épreuves :

Dans cette mai­son-là, c’est les cor­rec­teurs qui font défaut. Ain­si, ils ne com­prennent pas la ponc­tua­tion, au point de vue de la logique ; et bien d’autres choses. – Il y a aus­si des lettres cas­sées, des lettres tom­bées, des chiffres romains de gros­seur et de lon­gueur inégale5.

Cette cri­tique, qu’on trouve dans une lettre à Pou­let-Malas­sis, est un éloge indi­rect à celui-ci, qui en 1857 avait eu à souf­frir des remarques, inter­ven­tions, cor­rec­tions du poète. »

« Le dérou­le­ment de cette publi­ca­tion nous reste incon­nu, pré­cise Andrea Schel­li­no6, puisque ni les échanges épis­to­laires entre Bau­de­laire et Pou­let-Malas­sis, ni les épreuves de cette seconde édi­tion des Fleurs du mal n’ont été conser­vés. Une lettre que Bau­de­laire envoie le 20 novembre 1860 au cor­rec­teur Rigaud laisse entre­voir que le poète-édi­teur n’avait pas réduit ses exigences :

Je serai bien­tôt hors d’état, mon cher Rigaud, de semer des points et des vir­gules, de retour­ner des lettres, de réta­blir des mots dans les épreuves que vous me retour­nez. Quand, dans Petites Vieilles, vous me faites dire : sor­nettes pour Son­nettes, ita­liens pour cita­dins, je vous trouve vrai­ment trop peu zélé pour l’éclosion de nos Fleurs7.

L’œil de Bau­de­laire porte ses fruits : l’édition des Fleurs du mal de 1861 sera moins fau­tive que l’édition de 1857. »

« Peut-être n’y eut-il à l’époque moderne que Péguy et lui, Bau­de­laire, pour avoir asso­cié si étroi­te­ment la créa­tion et, au sens noble du terme, la fabri­ca­tion des livres », conclut Claude Pichois.


“Histoire d’un livre”, de Mary-Lafon, 1857

Je cite, ci-des­sous, trois longs extraits d’His­toire d’un livre (1857), petit ouvrage signé de Jean-Ber­nard Mary-Lafon, his­to­rien, lin­guiste et dra­ma­turge fran­çais (1810-1884). L’au­teur se pro­pose de démon­trer, à un cer­tain Jean Duval, ancien pro­cu­reur, et à ses six fils, dont l’un sou­haite deve­nir auteur, que rien n’est plus beau ni plus utile que la car­rière d’homme de lettres. Du désir d’être publié à la mise en vente du livre, en pas­sant par les divers ate­liers de l’im­pri­me­rie, se déroule un aimable récit, volon­tai­re­ment décou­su, mêlé de réfé­rences pui­sées dans divers ouvrages, dont les Études pra­tiques et lit­té­raires sur la typo­gra­phie publiées vingt ans plus tôt par l’im­pri­meur Georges-Adrien Cra­pe­let. Il y est bien sûr ques­tion des cor­rec­teurs, notam­ment à tra­vers deux anec­dotes his­to­riques que Mary-Lafon se délecte à raconter… 

Une visite de l’ancienne imprimerie de Plantin, à Anvers

« […] je vous pein­drai mal l’im­pres­sion pro­fonde que je rap­por­tai d’une visite faite, en com­pa­gnie d’un lin­guiste célèbre, dans l’an­cienne impri­me­rie de Plan­tin, à Anvers. C’é­tait le 3 mai 18361 ; le soleil fai­sait jaillir à tra­vers la brume mati­nale ces doux rayons d’or qu’ai­mait tant Rubens. J’at­ten­dais depuis une heure avec mon col­lègue sur la place Ven­dre­di, lors­qu’un homme de bonnes manières, que je sus depuis être un des­cen­dant de Plan­tin, par les femmes, nous intro­dui­sit dans le vieil édi­fice. L’a­te­lier, construit en 1554, est plein de débris pou­dreux, que nous consi­dé­rions comme autant de reliques. Il y a là deux presses du temps, cin­quante à soixante com­pos­teurs en bois, de vieilles galées, des manches de pointes, un tré­pied et une chaise en bois tors. Nous pas­sâmes ensuite dans le bureau de Plan­tin, dont les registres et les livres de comptes et d’af­faires sont encore ran­gés sur les tablettes, comme s’il venait de sor­tir. À côté s’ouvre le cabi­net des correcteurs. 

La salle des cor­rec­teurs du musée Plan­tin-More­tus, à Anvers, de nos jours. DR.
Juste Lipse par Rubens, dans "Les Quatre Philosophes", vers 1615.
Juste Lipse par Rubens (Les Quatre Phi­lo­sophes [détail], vers 1615).

Figu­rez-vous une assez grande pièce, ten­due en cuir doré, avec de ces beaux des­sins de la Renais­sance, à peine effa­cés par le temps. Le jour y est superbe, et tout a si fidè­le­ment gar­dé le cachet du pas­sé qu’en m’ap­pro­chant du bureau, et fer­mant les yeux, il me sem­bla que j’é­tais der­rière Juste Lipse2, cour­bé sur les épreuves, et que j’en­ten­dais ce bon, ce digne Cor­neille Kilian3, le phé­nix des cor­rec­teurs morts et vivants, mur­mu­rer, en se frot­tant les mains, cette petite satire que je vous tra­duis du latin :

Nous cor­ri­geons des livres les erreurs,
Et nous notons les fautes des auteurs ;
Mais un brouillon, que la fureur d’é­crire 
Pour nos péchés dans les lettres attire,
De ce bel art fai­sant un vil métier,
Souille la plume et tache le papier.
Loin de lécher son our­son, il s’empresse 
De le jeter dans les bras de la presse ;
Et si l’on rit de son avor­te­ment,
Voi­là ce sot de furie écu­mant.
Tout aus­si­tôt il s’en prend pour excuse 
Au cor­rec­teur : c’est lui seul qu’il accuse.
— Eh ! mon ami ! laisse le cor­rec­teur 
Débar­bouiller les mar­mots de l’au­teur !
C’est bien assez que ce pauvre homme-lige 
Soit l’en­ne­mi de tous ceux qu’il corrige !…

De ce cabi­net, où Cor­neille Kilian expur­gea des épreuves pen­dant cin­quante ans, ce qui suf­fit, et au delà, pour faire par­don­ner sa bou­tade en vers latins contre les brouillons du temps, on nous fit pas­ser dans la salle des orne­ments typo­gra­phiques. […] » (p. 47-49)

Récriminations éternelles des auteurs

« Impri­meur cor­ri­geant une épreuve ». Gra­vure illus­trant un extrait du livre de Mary-Lafon publié dans Musée des familles. Lec­tures du soir, 1849-1850.

« La cor­rec­tion des épreuves est à l’im­pri­me­rie ce que l’âme est au corps, ce que la vue est à l’homme. Un fou et un aveugle, en effet, peuvent seuls don­ner l’i­dée d’une épreuve cor­ri­gée impar­fai­te­ment ou sans intel­li­gence. Sui­vez-moi dans le cabi­net relé­gué au fond de l’im­pri­me­rie, et regar­dez dis­crè­te­ment. Un enfant de Paris, à mine éveillée et mutine sous son tri­corne de papier, est là, debout, lisant la copie à haute voix, tan­dis que le cor­rec­teur, cour­bé, à son bureau, sur l’é­preuve, suit atten­ti­ve­ment et l’ar­rête pour noter chaque faute.

Si vous vou­lez main­te­nant connaître le résul­tat de cette pre­mière expur­ga­tion, hâtons-nous d’ac­com­pa­gner l’é­preuve chez l’au­teur, et de lui deman­der ce qu’il en pense… Notre ques­tion est à peine for­mu­lée que celui-ci répond furieux :

« C’est une espèce de gâteau de plomb à don­ner mille indi­ges­tions lit­té­raires. Vous trou­vez dans vos lignes sen­ti­men­tales des refrains de vau­de­ville et des débris de conver­sa­tions les plus gro­tesques. L’i­dée écar­te­lée en pages, par­quée en lignes, dis­si­pée en mots, hachée par la jus­ti­fi­ca­tion, l’i­dée qui sou­riait encore pleure. Elle trouve sa cel­lule si étroite ! elle se frappe aux bar­reaux de sa cage4. »

Portrait du poète Joachim du Bellay
Joa­chim du Bel­lay (1522-1560).

Et ne croyez pas que ces plaintes datent d’hier ; elles sont aus­si vieilles que l’im­pri­me­rie elle-même. Voi­ci, par exemple, un auteur du sei­zième siècle, Joa­chim du Bel­loy, qui s’é­criait en 1561 [sic, il est mort l’an­née pré­cé­dente] : « Si tu trouves, amy lec­teur, quelque faute en l’im­pres­sion, tu ne t’en dois prendre à moi, qui m’en suis rap­por­té à la foy d’au­truy. Puis, le labeur de la cor­rec­tion est une œuvre telle que tous les yeux d’Ar­gus5 ne suf­fi­roient pas pour y voir les fautes qui s’y trouvent. »

Le car­di­nal Duper­ron6 ne se plai­gnit pas, vingt-six ans plus tard, avec moins d’a­mer­tume.
« Il faut, disait-il, mettre ordre aux impri­meurs ; en ma harangue ils ont impri­mé les bar­bares Grecs, au lieu de bar­bares Gètes. Ils appellent bar­bare la nation la plus polie qui ait jamais été ! »

Aus­si le grave et savant doc­teur Horn­schuch7, qui cor­ri­geait, en 1608, à Leip­sick8, donne à ses confrères de ter­ribles ins­truc­tions.
« Le cor­rec­teur, dit-il, doit évi­ter avec le plus grand soin de s’a­ban­don­ner à la colère, à la tris­tesse, à la galan­te­rie, enfin à toutes les émo­tions vives. Il doit sur­tout fuir l’i­vro­gne­rie ; car y a-t-il un être dont la vue soit plus trou­blée que cet idiot qui trans­for­mait Diane en gre­nouille : Dia­nam in ranam ! »

Anecdote sur un correcteur trop investi dans son travail

Page de titre de "Correctorum in Typographiis eruditorum centuria" de Conrad Zeltner, 1615
Page de titre du livre de Conrad Zelt­ner, 1716.

N’est-il pas vrai qu’en écou­tant ces bons conseils on est ten­té de paro­dier le mot de Figa­ro ? Aux ver­tus, en effet, que le doc­teur Horn­schuch exige de ses confrères, com­bien trou­ve­rait-on d’im­pri­meurs, aujourd’­hui, dignes d’être cor­rec­teurs ?… Je sais bien qu’en me dérou­lant la glo­rieuse liste des cent cor­rec­teurs illus­trés par Conrad Zelt­ner9, l’ex­cellent Ger­main dirait, s’il pou­vait me répondre, que cette noble pro­fes­sion était embras­sée autre­fois avec un enthou­siasme qui ren­dait la pra­tique de toutes les ver­tus plus facile et tous les sacri­fices légers. Et il ne man­que­rait pas de me citer, après ce Kilian, qu’on vit si déli­cieu­se­ment occu­pé pen­dant un demi-siècle à la cor­rec­tion des épreuves, le trait de Fré­dé­ric Morel10, petit-neveu de Robert Estienne, qui cor­ri­geait, à ce qu’il parait, une tierce, lors­qu’on vint l’a­ver­tir que sa femme allait fort mal.
« Un moment, » dit-il à la ser­vante.
Ce moment fut si long que le méde­cin crut devoir se rendre lui-même dans son cabi­net pour lui dire de se hâter s’il vou­lait voir encore sa femme vivante.
« Je n’ai plus, répon­dit-il, que deux mots à écrire. »
Quelques ins­tants après, on frap­pa à la porte du cabi­net : mais, cette fois, c’é­tait l’homme de Dieu qui venait lui annon­cer que l’in­for­tu­née était morte.
« J’en suis mar­ri, reprit-il tran­quille­ment en se remet­tant à son épreuve, c’é­tait une bonne femme ! »

À ce trait his­to­rique, les six frères Duval pro­tes­tèrent à la fois par un cri d’in­cré­du­li­té.
— Vous dou­tez de ce fana­tisme ?
— Oui, c’est impos­sible ! crièrent-ils. comme on fait dans l’Ariége, c’est-à-dire à tue-tête.
— Ah ! vrai­ment ? Et que diriez-vous si je trou­vais l’é­qui­valent, sans remon­ter plus haut que la fin du der­nier siècle ?
— C’est impossible.

“Un homme dont je suis fier” ou le travail avant tout (bis)

— Écou­tez donc : En l’an de grâce 1773, le salon d’An­toine Stoupe11, suc­ces­seur de Le Bre­ton12, impri­meur ordi­naire du Roi, était brillam­ment illu­mi­né. Le maître impri­meur, comme se qua­li­fiaient modes­te­ment les typo­graphes de ce siècle, avait vou­lu célé­brer chez lui la noce de son cor­rec­teur Charles Cra­pe­let13. La mariée était si belle, avec sa robe blanche et sa guir­lande dont les paillettes étin­ce­laient aux lumières sur sa tête pou­drée avec art, ses yeux bleus se bais­saient avec une can­deur si douce, que toutes les femmes se mor­daient les lèvres de dépit, tan­dis qu’en revanche tous les hommes féli­ci­taient l’heu­reux époux. Celui-ci, à la stu­pé­fac­tion géné­rale, parais­sait rêveur, morose, contraint, et ses regards se por­taient plu­tôt sur la pen­dule que sur sa nou­velle com­pagne. Cette pré­oc­cu­pa­tion n’a­vait échap­pé à aucun des convives, mais trois per­sonnes sem­blaient l’é­pier sur­tout avec un inté­rêt par­ti­cu­lier : c’é­tait le maître impri­meur, la mariée et une vieille tante de cette der­nière, qui, tout en fei­gnant de regar­der les grands per­son­nages verts et jaunes de la tapis­se­rie de laine, ne per­dait pas un seul des mou­ve­ments du jeune époux. À mesure que l’heure avan­çait, elle voyait avec effroi son front se rem­bru­nir. Minuit sonne enfin ; il n’y tient plus, et sort pré­ci­pi­tam­ment du salon. Or, jugez main­te­nant de l’é­moi des convives, du déses­poir de la mariée, quand on ne le vit pas reparaître.

Tous les yeux se tour­nèrent vers Stoupe qui, rayon­nant de joie, aspi­rait de longues prises de tabac et regar­dait la place vide d’un air de triomphe.
Le père de la mariée lui deman­da bien­tôt le motif de cette étrange dis­pa­ri­tion.
Pas de réponse.
La vieille tante répé­ta la ques­tion avec aigreur, il ne parut pas avoir enten­du.
Enfin, la mariée s’é­tant jetée à ses pieds tout en larmes, il la rele­va, et lui met­tant au front un bai­ser pater­nel :
— Réjouis-toi, ma fille, lui dit-il avec enthou­siasme, tu as la perle des maris !
— Un homme qui aban­donne sa femme le jour de ses noces ! obser­va aigre­ment la vieille.
— Oui, Madame, répli­qua le maître, trop froid pour s’emporter jamais, trop heu­reux ce soir-là pour s’é­mou­voir de l’an­xié­té géné­rale ; c’est un homme dont je suis fier !
Lorsque l’ai­guille mar­que­ra trois heures, pour­sui­vit-il, Charles ren­tre­ra dans ce salon.
La mariée sou­pi­ra, les parents mur­mu­rèrent, cha­cun des amis fit une remarque tout bas, mais on atten­dit. Comme trois heures son­naient, le marié ren­tra effec­ti­ve­ment, ain­si que l’a­vait annon­cé Stoupe.
— D’où venez-vous ?… fut le cri qui sor­tit de toutes les bouches.
Je viens de cor­ri­ger des épreuves atten­dues par les impri­meurs, dit-il en regar­dant ten­dre­ment sa jeune femme, qui dut être jalouse, à ce moment, de la typographie.

— Et vous garan­tis­sez l’a­nec­dote ?
— Oui, Mes­sieurs, m’é­criai-je avec l’as­su­rance de Stoupe, car le propre fils du héros, C.-A. [sic, Georges-Adrien] Cra­pe­let, défunt mon col­lègue à la Socié­té impé­riale des anti­quaires de France, m’a racon­té vingt fois le fait dans les mêmes termes, et, non content de l’a­voir dit à tout le monde, il l’a impri­mé sur vélin dans ses Études typo­gra­phiques14, ouvrage aus­si mau­vais d’ailleurs que riche en curieuses recherches.
— Je n’en doute pas le moins du monde, pour mon compte, me dit alors le bon Duval, mais il me semble que cette digres­sion vous éloigne du but.
— Elle m’y ramène au contraire. Ce même Charles Cra­pe­let, dont il était ques­tion tout à l’heure, ayant remar­qué que, dans la pre­mière feuille d’un Télé­maque auquel il don­nait tous ses soins, on avait impri­mé Pélé­nope pour Péné­lope, faillit atten­ter à ses jours. » (p. 56-64)

De Lord Byron à… Érasme

Il résulte de ces erreurs de cor­rec­tion des récri­mi­na­tions amères et assez bien fon­dées, quel­que­fois, de la part des auteurs. « La moindre faute de typo­gra­phie me tue, écri­vait Byron15 à son édi­teur ; cor­ri­gez, je vous en conjure, si vous tenez à ne pas me voir me cou­per la gorge. Ah ! je vou­drais que le com­po­si­teur fût atta­ché sur un che­val et acco­lé à un vampire ! »

Érasme par Holbein le jeune, 1523.
Érasme (1466?-1566) par Hol­bein le jeune, en 1523.

Ces malé­dic­tions, que les com­po­si­teurs et les cor­rec­teurs lui ren­daient au cen­tuple, car son écri­ture était si mau­vaise qu’il ne pou­vait par­ve­nir à la déchif­frer lui-même, l’illustre auteur de Child-Harold16 ne les eût point lan­cées contre les ouvriers de Mur­ray17 s’il avait pris la peine de sur­veiller per­son­nel­le­ment l’im­pres­sion de ses œuvres. Il en était ain­si autre­fois. Érasme ne rou­git pas de se faire le cor­rec­teur de ses propres ouvrages, chez Alde l’an­cien ; et au com­men­ce­ment de ce siècle on vit le car­di­nal Mau­ry18 suivre page à page, ligne à ligne, et en quelque sorte mot à mot, l’im­pres­sion de son Essai sur l’Éloquence de la chaire.

Il ne se pas­sait pas deux jours, dit l’au­teur des Études typo­gra­phiques, sans qu’il vînt à l’im­pri­me­rie, mon­tant rapi­de­ment les quatre étages, pré­cé­dé et sui­vi d’un laquais en livrée. Il était habi­tuel­le­ment en longue sou­tane vio­lette, avec petit camail en des­sous rouge, quel­que­fois en petit man­teau. Il allait dis­crè­te­ment se pla­cer dans le rang de son com­po­si­teur, et là, il lui don­nait toutes les expli­ca­tions néces­saires sur les cor­rec­tions, ou plu­tôt sur la rédac­tion nou­velle du texte, qui a eu jus­qu’à dix ou douze épreuves par feuille.

— Tout cela, fit remar­quer M. Duval, qui ne per­dait jamais l’oc­ca­sion d’é­mettre une opi­nion juste, tout cela dut prendre beau­coup de temps !
— Deux ans, de 1808 à 1810. […] » (p. 65-67)


Mary-Lafon [Mary-Lafon, Jean-Ber­nard, 1812-1884], His­toire d’un livre, Paris, Par­man­tier, 1857, 132 p.

Pour d’autres textes his­to­riques, consul­ter la liste des articles.

Le bureau des correcteurs à l’imprimerie Paul Dupont, 1867

Gravure figurant le bureau des correcteurs à l'imprimerie Paul Dupont en 1867

Si les por­traits, lit­té­raires ou ico­no­gra­phiques, de cor­rec­teurs sont rares, les images de leurs locaux de tra­vail le sont plus encore. Aus­si suis-je très heu­reux d’a­voir trou­vé cette gra­vure, qui figure l’a­te­lier de cor­rec­tion chez Paul Dupont, à Cli­chy (Hauts-de-Seine), 12, rue du Bac-d’As­nières, en 1867. 

L’imprimerie connaî­tra son apo­gée dans l’entre-deux guerres avec plus de 1 200 employés. Elle fer­me­ra ses portes à la fin des années 1980 (dif­fé­rentes dates sont mentionnées). 

Paul Dupont écrit : 

« […] nous allons péné­trer dans ces cel­lules silen­cieuses que l’on a pla­cées aus­si loin que pos­sible du bruit des ate­liers. Ceux qui les habitent rem­plissent une fonc­tion bien dif­fi­cile, bien pénible, et cepen­dant peu appré­ciée de ceux mêmes à qui leur concours est indis­pen­sable ; car les auteurs et les com­po­si­teurs ne leur épargnent ni les plaintes ni les reproches, et les rendent trop sou­vent res­pon­sables de leurs propres méfaits. Entrons dans ces chambres de tor­ture qu’on appelle bureaux des cor­rec­teurs.
[…] ces retraites stu­dieuses ne vous font-elles pas […] son­ger à celles où s’écoulait la vie de ces hommes qui, ren­fer­més au fond des cloîtres, étaient seuls, autre­fois, en pos­ses­sion de la science et de la littérature ? » 

Quelles informations en tirer ?

La scène est éclai­rée par la droite : on sup­pose une fenêtre hors champ. Un com­mis ou un appren­ti entre en appor­tant une épreuve. Les cor­rec­teurs tra­vaillent en blouse et portent, pour cer­tains, un calot. 

Au centre, deux auteurs atta­blés, en redin­gote, dont l’un dis­cute avec un autre homme en blouse, peut-être le prote (ou chef d’atelier). Tout à droite, près de la pen­dule, un autre auteur, debout devant la fenêtre, véri­fie son texte. Les impo­santes biblio­thèques de gauche res­semblent à une réserve d’ouvrages impri­més, des­ti­nés à la vente ou à l’expédition. Dans celle de droite, je devine plu­tôt des archives de l’atelier, éven­tuel­le­ment quelques dic­tion­naires, même si leur pré­sence est alors loin d’être sys­té­ma­tique dans les ate­liers. Noter enfin que ces mes­sieurs écrivent encore à la plume d’oie trem­pée dans un encrier (ces outils n’ont dis­pa­ru qu’à la fin du xixe siècle). Je ne sais pas pour­quoi seuls cer­tains cor­rec­teurs dis­posent d’un pupitre incliné. 

C’est, à ce jour, mon inter­pré­ta­tion de l’image. Je suis ouvert à d’autres suggestions. 


Paul Dupont, Une impri­me­rie en 1867, Paris, Paul Dupont, p. 47, 49 et 58.

☞ Sur des condi­tions de tra­vail beau­coup moins agréables, lire Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves, 1861.

Le rôle du correcteur, par Henri Fournier, imprimeur, 1870

Je repro­duis ci-des­sous, in exten­so et ver­ba­tim, le cha­pitre VII (« De la lec­ture des épreuves ») du Trai­té de la typo­gra­phie de l’im­pri­meur Hen­ri Four­nier (1800-1888), ouvrage qui a connu trois édi­tions, en 1825, 1854 et 1870. Les inter­titres et le gras sont, bien sûr, de mon fait, ain­si que la note 4. 

« De toutes les attri­bu­tions de la typo­gra­phie, la lec­ture des épreuves est sans contre­dit celle qui exige les soins les plus atten­tifs ; aus­si la cor­rec­tion qui en résulte consti­tue-t-elle au plus haut point, et dans le sens le plus sérieux, le mérite d’un livre1. Ses autres qua­li­tés, celles qui ont rap­port à sa com­po­si­tion et à son tirage, peuvent être sou­mises à la diver­si­té des goûts et des appré­cia­tions ; mais la valeur qu’il tire de la pure­té de son texte ne sau­rait lui être contes­tée, puisqu’elle repose sur des prin­cipes uni­ver­sel­le­ment recon­nus. La com­po­si­tion et le tirage, plus ou moins satis­fai­sants, n’intéressent le livre qu’au point de vue de la forme ; mais la cor­rec­tion est une ques­tion de fond, et la pre­mière de toutes. La meilleure édi­tion est donc celle qui pré­sente une entière confor­mi­té avec le modèle dont elle est la repro­duc­tion, et qu’en outre elle a su déga­ger des fautes évi­dentes qu’il pou­vait conte­nir. Mais il est mal­heu­reu­se­ment vrai de dire que cette per­fec­tion n’a presque jamais été atteinte par l’imprimerie2, et que le résul­tat de ses soins les plus zélés, les plus atten­tifs, n’a pu être qu’un ache­mi­ne­ment plus ou moins avan­cé vers ce but idéal. Tou­te­fois, si c’est une pré­ten­tion chi­mé­rique que de vou­loir don­ner à un livre une cor­rec­tion irré­pro­chable, si nous sommes condam­nés à déses­pé­rer de la réus­site de nos efforts dans cette voie, fai­sons en sorte qu’on ne puisse impu­ter notre insuc­cès qu’à l’insuffisance de nos facul­tés, et non à notre insou­ciance, non à une incu­rie volon­taire et inex­cu­sable.

Une fonction capitale dans l’imprimerie

Le rôle du cor­rec­teur (tel est le nom qu’on donne au lec­teur d’épreuves) a donc dans l’imprimerie une impor­tance capi­tale. C’est à ses lumières, à son juge­ment, à son atten­tion constam­ment sou­te­nue, nous pour­rions ajou­ter à sa conscience, qu’est confiée une mis­sion dont l’accomplissement exer­ce­ra une influence déci­sive sur la renom­mée d’une édi­tion et des presses qui l’ont pro­duite. Il devra cher­cher à résoudre tous les doutes qui s’élèveront dans son esprit sur tel point d’orthographe ou de ponc­tua­tion, sur telle date, sur tel texte cité, sur tel mot étran­ger, etc. etc., qui se pré­sen­te­ront dans sa lec­ture. D’un autre côté, il devra être très-cir­cons­pect dans les chan­ge­ments qu’il juge­rait utile d’apporter à l’original. S’il se pro­duit en lui quelque hési­ta­tion, il agi­ra pru­dem­ment en se retran­chant der­rière le texte de la copie, comme dans un fort inex­pug­nable, et il pour­ra se tenir pour assu­ré que tel écri­vain lui sau­ra moins de gré de vingt solu­tions heu­reuses qu’il ne lui témoi­gne­ra d’humeur pour une cor­rec­tion inop­por­tune. Il devra donc s’abstenir, à moins qu’on ne lui ait lais­sé toute liber­té à cet égard, de ces modi­fi­ca­tions non-seule­ment de pen­sée, mais même de style, qui l’exposeraient à se heur­ter contre un amour-propre d’auteur, dont la sus­cep­ti­bi­li­té, sou­vent trop vive, est tou­jours res­pec­table. Dans tous les cas, il doit être très-réser­vé, nous le répé­tons, ne rien livrer au hasard, et ne prendre par­ti qu’avec une entière certitude.

« Le zèle s’est bien refroidi »

Les pre­miers impri­meurs, dont une des prin­ci­pales tâches était de remé­dier au tra­vail défec­tueux des scribes, s’adjoignirent pour la cor­rec­tion de leurs épreuves des éru­dits du pre­mier ordre. Il s’agissait de réta­blir, d’après les manus­crits pri­mi­tifs, des textes qui avaient subi de nom­breuses variantes et de notables alté­ra­tions. Les hommes les plus savants de l’époque bri­guèrent sou­vent l’honneur de concou­rir à la publi­ca­tion des livres latins, grecs ou hébreux, que l’imprimerie nais­sante s’occupa de repro­duire. Nous pour­rions citer Josse Bade, Juste Lipse, Sca­li­ger, Casau­bon, Tur­nèbe et beau­coup d’autres. Depuis lors le zèle s’est bien refroi­di, et la pro­fes­sion, en se pro­pa­geant et en deve­nant un métier, a dû recru­ter pour le tra­vail de la cor­rec­tion, soit des typo­graphes, soit des gram­mai­riens ou des huma­nistes ; mais cette savante pléiade de lin­guistes et de phi­lo­logues qui entou­rèrent le ber­ceau de l’imprimerie ne devait plus désor­mais s’associer à ses œuvres.

On n’a plus le temps de corriger correctement !

Ce n’est pas que la typo­gra­phie n’ait ren­con­tré par­fois et ne ren­contre encore des hommes d’élite se vouant avec ardeur à une tâche pénible et qui ne conduit pas à la renom­mée. Mais l’imprimerie, ou, comme on dit aujourd’hui, la presse, se trouve dans des condi­tions qui ne laissent plus au cor­rec­teur le temps néces­saire pour une lec­ture sérieuse. L’activité dévo­rante avec laquelle l’imprimeur est tenu de pro­duire, et qu’il obtient avec la méca­nique, se com­mu­nique à tous les ser­vices de son éta­blis­se­ment trans­for­mé en usine ; force est au com­po­si­teur et au cor­rec­teur de suivre ce mou­ve­ment accé­lé­ré, comme si les facul­tés phy­siques et intel­lec­tuelles de l’homme pou­vaient subir, à l’instar des organes de la machine, l’impulsion de la vapeur. Aus­si, quand on est témoin de la pré­ci­pi­ta­tion avec laquelle s’exécutent main­te­nant les impres­sions, on est sur­pris de ne pas aper­ce­voir encore plus d’erreurs et de bévues qu’il n’en échappe à la lec­ture et à la cor­rec­tion des formes.

Ce que le correcteur doit maîtriser

Le cor­rec­teur doit pos­sé­der la connais­sance imper­tur­bable des prin­cipes de sa langue, celle de la langue latine et au moins quelques élé­ments de la langue grecque. Ce fonds d’instruction lui est rigou­reu­se­ment néces­saire, et la plus longue expé­rience ne pour­rait y sup­pléer que très-impar­fai­te­ment. S’il sait en outre quelques idiomes étran­gers, s’il s’est livré à l’étude de quelque science d’un usage habi­tuel, telle que celle du droit ou des mathé­ma­tiques, il en recueille­ra le fruit ; il se convain­cra, en un mot, que le domaine de ses connais­sances ne sau­rait avoir trop d’étendue3.

De l’importance de connaître la typographie

Par­mi les per­sonnes char­gées de cet emploi il en est qui sont dépour­vues des notions élé­men­taires de la typo­gra­phie, soit qu’elles les consi­dèrent comme acces­soires, soit qu’elles cherchent à se sous­traire aux lon­gueurs et aux dégoûts d’un appren­tis­sage. Quelque riche que soit d’ailleurs la culture de leur esprit, quelque habi­tude qu’elles acquièrent du tra­vail de la cor­rec­tion, ces qua­li­tés rem­pla­ce­ront dif­fi­ci­le­ment en elles la science pra­tique qui leur aura man­qué d’abord.

Si le cor­rec­teur ne s’est exer­cé préa­la­ble­ment à la com­po­si­tion, une foule d’arrangements vicieux et de dis­po­si­tions contraires au goût échap­pe­ront à son inex­pé­rience ; si, au contraire, il s’est fami­lia­ri­sé avec ce tra­vail, il sau­ra faire dis­pa­raître toutes les taches qui défi­gu­re­raient une édi­tion. Ici il rec­ti­fie­ra un espa­ce­ment irré­gu­lier, là il éga­li­se­ra des inter­lignes ; tan­tôt il ramè­ne­ra à leur mesure com­mune des pages longues ou courtes, tan­tôt il pro­po­se­ra telle autre amé­lio­ra­tion que le typo­graphe seul pour­ra conce­voir. Il y a même plus d’un cas où la connais­sance du tirage peut don­ner lieu à d’utiles modi­fi­ca­tions. Ce n’est donc que la pos­ses­sion de cette double ins­truc­tion qui peut for­mer un cor­rec­teur accompli.

Premières, secondes, tierces

Le pre­mier soin à prendre pour le cor­rec­teur lorsqu’il se met à la lec­ture d’une feuille, c’est de s’assurer de l’exactitude de la signa­ture et des folios, de lire les titres cou­rants, et de véri­fier la réclame4 qu’il a ins­crite sur la copie en ache­vant la lec­ture de la feuille pré­cé­dente : toutes choses qu’il pour­rait perdre de vue s’il ne s’astreignait pas à s’en occu­per de prime abord.

Sui­vant l’usage reçu dans l’imprimerie, les cor­rec­teurs les plus nou­veaux sont char­gés de la lec­ture des pre­mières épreuves, et c’est aux cor­rec­teurs les plus expé­ri­men­tés qu’est confiée celle des secondes ou des bons à tirer, quoique ces attri­bu­tions soient quel­que­fois cumu­lées ou interverties.

Le cor­rec­teur de pre­mières doit s’attacher à pur­ger l’épreuve de toutes les fautes typo­gra­phiques dont la cor­rec­tion incombe aux com­po­si­teurs, et qui, n’étant pas rele­vées par lui, entraî­ne­raient le double incon­vé­nient de pas­ser sous les yeux de l’auteur et de n’être plus cor­ri­gées qu’aux frais du maître impri­meur, alors que le com­po­si­teur aurait été déga­gé de sa res­pon­sa­bi­li­té. Il doit s’attacher scru­pu­leu­se­ment à l’observation de l’unité ortho­gra­phique5, de la ponc­tua­tion, et des règles qui ont pu être spé­cia­le­ment adop­tées quant à l’italique, aux grandes capi­tales, etc., dans l’ouvrage dont il suit la lec­ture. Il doit sur­veiller et sou­te­nir l’attention et l’exactitude du teneur de copie, et si ce rôle était mal rem­pli, mieux vau­drait que le cor­rec­teur lût seul en confé­rant lui-même l’épreuve avec la copie.

C’est au cor­rec­teur de secondes qu’est dévo­lue la tâche plus impor­tante et plus déli­cate de revoir les feuilles en der­nier res­sort ; sa lec­ture est défi­ni­tive, et c’est d’elle que dépend, sous ce rap­port si essen­tiel, la répu­ta­tion de l’édition, et même celle de l’établissement ; car une mai­son peut être jugée sur un seul de ses pro­duits, et non sur leur ensemble. Il doit donc se péné­trer pro­fon­dé­ment des graves consé­quences qui résul­te­raient de son inat­ten­tion. Le cor­rec­teur de secondes est en posi­tion d’exercer avec une uti­li­té très-réelle l’office de cri­tique ; ses obser­va­tions et ses conseils peuvent être très-pro­fi­tables à l’auteur ou à l’éditeur du livre qu’il revoit. C’est à lui de se ren­fer­mer dans les limites d’une sage réserve, et de prou­ver qu’il y aurait injus­tice et ingra­ti­tude à lui appli­quer la sen­tence expri­mée dans le dis­tique suivant :

Erra­ta alte­rius quis­quis cor­rexe­rit, illum
Plus satis invi­diæ, glo­ria nul­la manet6.

Toutes les épreuves d’un ouvrage doivent être lues par le même cor­rec­teur ; et celui-ci devra noter sur un car­net l’orthographe de cer­tains noms propres, ou mots peu usuels, qui seraient sus­cep­tibles de se repré­sen­ter dans le livre. Il est de ces ouvrages, irré­gu­liers et arbi­traires dans leur com­po­si­tion, ceux notam­ment qui sont ran­gés sous la déno­mi­na­tion géné­rique d’ouvrages de ville, dont la cor­rec­tion exige plus par­ti­cu­liè­re­ment des notions spé­ciales de l’art jointes à une cri­tique judi­cieuse de ses opé­ra­tions. Comme le prote est, dans une impri­me­rie, la per­sonne qui doit savoir le mieux appré­cier les divers genres de tra­vaux et l’aptitude des hommes pla­cés sous sa direc­tion, il est bon que toutes les épreuves de cette nature passent sous ses yeux. Cette ins­pec­tion lui four­nit d’ailleurs de fré­quentes occa­sions de juger les ouvriers, de connaître le mérite de leurs œuvres, et les soins ou la négli­gence qu’ils pour­raient y apporter.

Les tierces, ou révi­sions, doivent être confiées à un lec­teur atten­tif ; c’est le der­nier et défi­ni­tif coup d’œil don­né à une feuille avant le tirage. 

Signes de correction

Les cor­rec­tions doivent être pla­cées sur la marge, soit inté­rieure, soit exté­rieure, celle-ci de pré­fé­rence, dans le sens hori­zon­tal des lignes, et les pre­mières tou­jours plus rap­pro­chées de l’impression. Elles sont géné­ra­le­ment indi­quées au moyen d’un trait ver­ti­cal pas­sé sur l’endroit à cor­ri­ger, et répé­té en marge avec la cor­rec­tion à faire. Lorsqu’elles sont en grand nombre sur la même marge, on modi­fie les signes de ren­voi pour les rendre plus dis­tinctes. Quant aux auteurs, ils emploient les indi­ca­tions qui leur conviennent ; toutes sont bonnes, pour­vu qu’elles soient claires, c’est-à-dire appa­rentes et intelligibles.

Cepen­dant, comme il existe des signes de conven­tion adop­tés dans l’imprimerie pour les cor­rec­tions les plus usuelles, et comme ils sont plus connus des ouvriers, nous les avons réunis, afin qu’ils deviennent, s’il est pos­sible, d’un usage géné­ral. Le tableau ci-dess[o]us offre, avec la figure de cha­cun de ces signes, l’exemple du cas auquel il convient d’en faire l’application. »

Four­nier, Hen­ri, Trai­té de la typo­gra­phie, 3e édi­tion cor­ri­gée et aug­men­tée, Tours, Alfred Mame et fils, édi­teurs, 1870, p. 259-268.

☞ Lire aus­si Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.


Défense d’un “être hybride”, le correcteur, 1864

Page de titre de "Typographes et gens de lettres", de Décembre Alonnier, 1864.

Décembre-Alon­nier (nom col­lec­tif de Joseph Décembre et Edmond Alon­nier1) firent paraître au milieu du xixe siècle un savou­reux ouvrage dépei­gnant le monde lit­té­raire pari­sien, Typo­graphes et gens de lettres. Le cha­pitre XII est consa­cré au métier de cor­rec­teur et com­mence par décrire son pitoyable ter­rain d’action… 

[…] sur la lisière de l’im­pri­me­rie et de la lit­té­ra­ture, ser­vant de tran­si­tion de l’au­teur au typo­graphe, il est un être hybride qui doit résu­mer toutes les sciences et les tra­di­tions de la saine typo­gra­phie : nous avons nom­mé le cor­rec­teur.
L’art n’a dépen­sé aucune de ses res­sources pour embel­lir le lieu des­ti­né à ses tra­vaux. Le bureau de la cor­rec­tion a été pla­cé dans la par­tie de l’im­pri­me­rie où il ne gêne pas ; or, comme dans une impri­me­rie toute petite place, tout petit recoin est uti­li­sé, c’est assez dire que le bureau du cor­rec­teur n’a aucune de ces com­mo­di­tés qui font le confor­table.
Aucun orne­ment ne frappe la vue ; seuls quelques paquets d’épreuves et de gros dic­tion­naires pou­dreux s’étalent sur les éta­gères. Le balai fait rare­ment son appa­ri­tion en ce lieu, et l’a­rai­gnée, retrou­vant les beaux jours de l’âge d’or, y file pai­si­ble­ment les méandres argen­tés de sa toile et y meurt de vieillesse.

Une vie de galérien

Le cor­rec­teur, que cer­taines gens ont la naï­ve­té de croire un homme indis­pen­sable, est pour­tant de tous les membres de la grande famille typo­gra­phique celui que l’on traite avec le moins d’égards et le moins de défé­rence.
Ce galé­rien, qui consume son exis­tence à pâlir dix heures par jour sur une masse d’é­preuves qu’il cherche à pur­ger des fautes faites par les com­po­si­teurs et par les écri­vains ; ce galé­rien, repré­sen­tant non avoué de l’A­ca­dé­mie, qui a la pénible mis­sion de faire ren­trer dans le droit che­min de la syn­taxe et de la gram­maire les auteurs que trop dis­po­sés à faire l’école buis­son­nière ; gen­darme lit­té­raire, sa vie se passe à sai­sir en fla­grant délit les solé­cismes et les bar­ba­rismes qui s’ébattent dans les pro­duc­tions du jour à son grand déses­poir ; eh bien ! cet homme on le consi­dère comme une super­flé­ta­tion2, presque comme un para­site implan­té dans une impri­me­rie comme le gui dans l’écorce du chêne ; on lui mar­chande volon­tiers son salaire, car le tra­vail qu’il pro­duit ne peut se sup­pu­ter par francs et cen­times et, com­mer­cia­le­ment par­lant, n’a aucune valeur.
Lors de la der­nière aug­men­ta­tion accor­dée aux typo­graphes, les cor­rec­teurs d’une mai­son de second ordre crurent devoir aus­si la deman­der ; le patron leur répon­dit fort tran­quille­ment qu’il s’é­ton­nait d’une sem­blable demande de leur part, parce qu’il les payait assez cher pour ce qu’ils lui rap­por­taient de béné­fices ; que, du reste, il n’a­vait jamais com­pris l’u­ti­li­té des cor­rec­teurs, et que s’il en avait encore dans sa mai­son, c’est uni­que­ment parce qu’il avait eu le tort de suivre les anciens erre­ments typographiques.

« Bouc émissaire de la littérature »

Dans la vie sociale, des récom­penses sont décer­nées à ceux qui se dis­tinguent : le sol­dat a en pers­pec­tive la croix d’hon­neur ou les épau­lettes ; l’ar­tiste, les dis­tinc­tions flat­teuses ; le lit­té­ra­teur, les accla­ma­tions de la foule ; le géné­ral vain­queur, les enivre­ments du triomphe ; pour le cor­rec­teur, il n’est rien ; rien ne vient le sti­mu­ler, nul éloge ne le dédom­mage de ses peines : car, après le pape, il doit être infaillible ! Encore des jour­naux de notre temps ont-ils rele­vé notre sou­ve­rain pon­tife de cette lourde tâche, mais le cor­rec­teur, jamais ! Il ne doit lais­ser échap­per aucune faute, car on le paye pour cela. Il est le bouc émis­saire de la lit­té­ra­ture, voué aux exé­cra­tions de la foule qui le hue !
Et pour­tant com­bien d’au­teurs se sont glis­sés en cachette dans son bureau enfu­mé et pou­dreux, et, le cha­peau bas, sont venus le sup­plier de révi­ser leur manus­crit, le priant de conti­nuer une répu­ta­tion sou­vent due à la réclame et à la cama­ra­de­rie, sauf à dédai­gner au grand jour cette col­la­bo­ra­tion modeste et  à jeter au besoin la pre­mière pierre.

Rire de lui, un sport journalistique

Du reste, tous ceux qui ont des rap­ports plus ou moins directs avec l’im­pri­me­rie se font un malin plai­sir de trou­ver les fautes que le cor­rec­teur aura oubliées : il semble qu’ils se décernent un bre­vet de haute intel­li­gence et qu’ils disent : « Le cor­rec­teur est un homme ins­truit, que suis-je alors, moi, qui trouve des fautes après lui ? »
D’autres per­fec­tionnent : ils inventent des fautes à plai­sir, pour avoir l’oc­ca­sion de manier l’a­nec­dote typo­gra­phique et de faire pâmer leurs abon­nés aux dépens des soi-disant balour­dises du cor­rec­teur.
Ain­si le rédac­teur en chef d’un jour­nal, visant à l’es­prit, s’a­mu­sait à tron­quer des mots, à ren­ver­ser des phrases à des­sein dans la copie de petites nou­velles. Le cor­rec­teur, quoique sou­vent fort éton­né, par res­pect pour l’au­teur et pour la copie, lais­sait sub­sis­ter le tout dans une sainte inté­gri­té.
Au numé­ro sui­vant, on trou­vait inva­ria­ble­ment, entre filets, une nou­velle annon­çant qu’une bévue du cor­rec­teur avait fait dire une chose bur­lesque tout oppo­sée à  la chose sérieuse que l’on avait vou­lu dire. L’anecdote, bien tour­née, déso­pi­lait les naïfs lec­teurs de l’étincelant jour­nal, qui n’a­vaient pas ri depuis 1830. Et le can­dide cor­rec­teur ava­lait cela tout le pre­mier, mau­dis­sant sa négligence.


Portrait de « l’homme classique »

Froid et calme, il parle peu ; il évite avec soin de prendre part aux dis­cus­sions oiseuses qui four­millent dans les ate­liers. Inébran­lable dans ses convic­tions, s’il lui arrive de don­ner son opi­nion, il le fait pour l’ac­quit de sa conscience, mais avec la cer­ti­tude qu’il ne convain­cra per­sonne. Il connaît trop les hommes pour les avoir vus défi­ler dans son cabi­net.
Homme de tact, sous sa froi­deur appa­rente se cachent une exquise poli­tesse et sur­tout la crainte de frois­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés. A-t-il une obser­va­tion à faire à un auteur dont l’i­ma­gi­na­tion voyage dans les plaines obs­cures de l’am­phi­gou­ri, ou dont l’or­tho­graphe et le style se per­mettent un roman­tisme par trop éche­ve­lé, il enve­loppe cette obser­va­tion d’une telle déli­ca­tesse, d’un tel res­pect, que l’écrivain le plus ombra­geux ne sau­rait s’en for­ma­li­ser.
Ain­si dans une copie de P. Lacroix, l’au­teur avait mis :
« Le comte de Pro­vence, depuis Charles X. »
Le com­po­si­teur, qui connais­sait son his­toire, vit l’er­reur, et mit « Louis XVIII ».
Le cor­rec­teur, res­pec­tant la copie, réta­blit « Charles X », et quand il envoya l’épreuve, il mit en marge : « Ne serait-ce pas plu­tôt Louis XVIII ? »
Cela est de tra­di­tion dans… — j’al­lais dire l’art ; mais doit-on dire le métier ? — la cor­rec­tion, de ne jamais faire aucun chan­ge­ment, quand même gram­maire, syn­taxe, bon sens, tout serait outra­geu­se­ment vio­lé. Le cor­rec­teur se contente de mettre en marge du pas­sage délin­quant un point d’in­ter­ro­ga­tion3.

Travailler sans dictionnaire

Le cor­rec­teur est tenu de connaître tous les termes de phy­sique, de chi­mie, de zoo­lo­gie, de méde­cine, de paléon­to­lo­gie, etc., etc., et pour suf­fire à tout ce que l’on exige de lui, tous les dic­tion­naires pos­sibles lui seraient néces­saires ; pour­tant c’est tout au plus si on lui accorde le Dic­tion­naire de l’Académie, et nous affir­me­rions volon­tiers que dans la moi­tié des impri­me­ries de Paris on ne sau­rait l’y trou­ver.
Un cor­rec­teur nou­vel­le­ment entré dans une mai­son où les dic­tion­naires brillaient par leur absence, s’a­vi­sa d’en deman­der un.
« Com­ment ! lui répon­dit le patron, votre métier est de connaître le fran­çais et vous deman­dez un dic­tion­naire ?
— Par­don, mon­sieur, répon­dit l’homme clas­sique sans se décon­cer­ter, ce sont jus­te­ment ceux qui ne connaissent pas leur langue qui s’en passent parfaitement. »

L’Académie taquinée

Dans toutes les ins­ti­tu­tions il y a des dis­sen­sions, dans toutes les reli­gions il y a des schismes, dans la cor­rec­tion il en est de même. Les uns, ce sont les jeunes, empor­tés par la fougue de l’âge et séduits par les théo­ries des nova­teurs, — il y en a en toutes choses, — méprisent les tra­di­tions et cor­rigent d’a­près Napo­léon Lan­dais4 ou d’a­près Bes­che­relle5.
Mais les autres, les vieux, reve­nus des choses d’i­ci-bas, mûris par l’ex­pé­rience et com­pre­nant qu’en gram­maire comme en poli­tique l’u­ni­té de convic­tion et de foi est néces­saire, cor­rigent d’a­près l’A­ca­dé­mie, sup­po­sant sans doute, sans faire tort à l’es­prit des réfor­ma­teurs, que la docte assem­blée, com­po­sée de qua­rante immor­tels, sans comp­ter ceux qui jouissent de leur pri­vi­lège aux Champs-Ély­sées, doit avoir de l’es­prit au moins comme qua­rante.
Il gémit bien des incon­sé­quences qui éclatent à chaque page du Pan­théon de la langue fran­çaise ; mais, sol­dat dis­ci­pli­né, il sait obéir sans mur­mu­rer et, héros de la ser­vi­tude pas­sive, il défend le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie contre les attaques indis­crètes des pro­fanes, et même, au besoin, contre celles des académiciens. 

Correcteur-académicien : 1-0

Un ministre du der­nier règne, dont l’im­po­pu­la­ri­té n’eut d’égale que son extrême inté­gri­té, avait remar­qué que diverses cor­rec­tions qu’il avait indi­quées sur ses épreuves n’étaient point exé­cu­tées au tirage. Sur­pris d’une négli­gence sem­blable, il s’in­for­ma de la cause et apprit que c’était le cor­rec­teur qui les avait bif­fées. Son éton­ne­ment aug­men­ta, et il deman­da à par­ler au cor­rec­teur.
On le condui­sit au bureau de la cor­rec­tion.
« Par­don, mon­sieur, dit l’au­teur de l’His­toire de mon Temps, je m’a­per­çois que nous fai­sons  à nous deux le tra­vail de Péné­lope ; plus je marque de cor­rec­tions, plus vous sem­blez vous obs­ti­ner à les sup­pri­mer ou à les chan­ger : vous m’o­bli­ge­riez en m’en fai­sant connaître la rai­son.
— Mon Dieu, mon­sieur, répon­dit le cor­rec­teur sans s’émouvoir, la rai­son est fort simple, elle est vôtre.
— Je ne com­prends pas. 
— Vous êtes aca­dé­mi­cien et vous cor­ri­gez d’a­près une ortho­graphe que vous avez adop­tée ; mais moi, qui ne suis qu’un simple mor­tel, je prends pour guide le Dic­tion­naire de l’Académie, voi­là pour­quoi nous ne nous ren­con­trons jamais. »
L’a­ca­dé­mi­cien ne dit rien ; mais, pre­nant le Dic­tion­naire, il cher­cha les mots en litige, et vit qu’il s’était trom­pé. 
Alors, sou­riant d’une façon toute cour­toise, il s’in­cli­na en disant :
« Je recon­nais que vous, mes­sieurs les cor­rec­teurs, vous êtes les seuls véri­tables conser­va­teurs de la langue. »
Et il se retira.

L’affaire du shako

Mais tous les auteurs ne se rendent pas aus­si faci­le­ment, et il en est qui se cabrent sous les obser­va­tions, comme le che­val de manége6 sous le fouet du dres­seur.
Dans un ouvrage mili­taire, l’au­teur s’obs­ti­nait à mettre un c à sha­ko, qui n’en prend pas. Le cor­rec­teur, avec autant de patience, le fait enle­ver ; ce manége se répète plu­sieurs fois, et il se décide à écrire en marge sur une seconde que l’on envoyait à l’au­teur :
« Sha­ko ne prend pas le c, voyez le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie. »
Voi­ci la réponse que reçut cette digne anno­ta­tion :
« Je me f… de l’A­ca­dé­mie et du cor­rec­teur ; je mets un c à sha­ko, parce que cela me convient d’a­bord, et ensuite parce qu’en ma qua­li­té de mili­taire je connais mieux l’or­tho­graphe de cette coif­fure que qui que ce soit. » 

Premier (et dernier ?) lecteur

De même que les petits esprits s’at­tachent aux petites choses, de même ce sont les écri­vains les plus médiocres qui adressent le plus de récri­mi­na­tions au cor­rec­teur ; ce sont eux qui font reten­tir de leurs plaintes les échos d’a­len­tour et qui disent fort sérieu­se­ment : « Mon livre ne s’est pas ven­du, parce qu’il y avait une faute à la page 39. » Mais ils oublient de par­ler des fautes de bon sens dont le livre four­mille.
C’est pour ces auteurs qu’il sem­ble­rait qu’on a créé le cor­rec­teur, exprès pour leur don­ner la cer­ti­tude d’a­voir au moins un lec­teur assu­ré, condam­né à ce labeur comme le galé­rien aux tra­vaux for­cés. Com­bien, sans cela, ver­raient pas­ser leurs œuvres de l’im­pri­me­rie à la frui­tière7, après une courte sta­tion chez le libraire, sans que nul être humain les ait lues !

Devenir correcteur, « une odyssée »

On com­prend, par ce qui pré­cède, que pour qu’un homme d’es­prit se décide à faire ce métier il faut qu’il ait pas­sé par de cruelles épreuves, et qu’il ait acquis au rude contact de la vie cette phi­lo­so­phie qui fait tout accep­ter avec rési­gna­tion.
L’his­toire d’un cor­rec­teur est toute une odys­sée.
Quel­que­fois ce sont des mal­heurs de famille qui sont venus bri­ser une car­rière qui s’ou­vrait brillante, en le for­çant à inter­rompre ses études ; ou bien, esprit avide de liber­té et d’in­dé­pen­dance, il n’a pu se plier à la dis­ci­pline ; ou, encore, refu­sé à quelque exa­men, il s’est trou­vé aux prises avec la néces­si­té, il a sen­ti qu’il lui fal­lait tra­vailler pour vivre, et il est entré dans l’im­pri­me­rie8.
On lui a don­né une casse comme à un appren­ti, afin qu’il pût s’i­ni­tier aux pre­miers prin­cipes de l’im­pri­me­rie, et, au bout d’un mois, on lui a confié des épreuves à corriger.

La fougue du débutant

Le cor­rec­teur qui débute a tou­jours la manie de vou­loir refaire le manus­crit des auteurs, c’est-à-dire de les faire écrire cor­rec­te­ment, et cela au grand déplai­sir des com­po­si­teurs ; il bou­le­verse toute la ponc­tua­tion ; les paque­tiers9, pour se ven­ger de ces petites misères invo­lon­taires et indi­rectes, lui décernent le sobri­quet de la Vir­gule, et font mali­cieu­se­ment remar­quer les coquilles et les lettres retour­nées qu’il a lais­sées pas­ser sur l’épreuve ; car il est aus­si impos­sible en impri­me­rie de rendre une épreuve cor­recte que de trou­ver la qua­dra­ture du cercle ; et cela est tel­le­ment vrai que tout cor­rec­teur qui n’a pas trou­vé une faute à mar­quer sur une épreuve la relit vive­ment, crai­gnant de l’a­voir mal lue la pre­mière fois
Lorsque le cor­rec­teur est obli­gé d’al­ler dans l’a­te­lier, il est sûr d’être accueilli par une foule de ques­tions dans le genre de celles-ci :
« Met­tez-vous l’u flexe à dévoue­ment ou l’e ?
— À tout à l’heure faut-il des divi­sions ?
Usus­fruc­tus, est-ce un seul mot ?
— Met-on les deux capi­tales à conseil d’État ?
Voyez est sou­li­gné sur la copie, et vous me le mar­quez en romain. » 
Toutes ces ques­tions qui se croisent d’un bout à l’autre de l’a­te­lier n’émeuvent nul­le­ment le cor­rec­teur, qui se contente de répondre, impas­sible comme un Terme10 :
« Sui­vez vos copies, nous ver­rons à l’épreuve. » 

« Supplice » de la lecture

Le cor­rec­teur a géné­ra­le­ment hor­reur de toute espèce d’étude ; sa jour­née finie, il n’as­pire qu’au repos ; lire pour lui est un hor­rible sup­plice ; n’a-t-il pas lieu d’en être plus que dégoû­té lors­qu’il use dix heures sur vingt-quatre de sa vie à lire toutes sortes de choses qui lui sont indif­fé­rentes, et qu’il a consa­cré ce temps à déchif­frer des manus­crits hié­ro­gly­phiques dans le goût de ceux de MM. Jules Janin et Gus­tave Planche ?
Le cor­rec­teur pro­fesse le plus pro­fond mépris pour tout le clin­quant de la lit­té­ra­ture, et n’a de consi­dé­ra­tion que pour le vrai talent.
Par­fois il arrive, par un coup du sort, qu’il par­vienne à une posi­tion brillante : il ne rou­gi­ra jamais de ses anciens cama­rades. C’est, croyons-nous, le plus bel éloge que l’on puisse faire de la corporation.

Décembre-Alon­nier, Typo­graphes et gens de lettres [lien vers Gal­li­ca], Michel Lévy frères, 1864, p. 31-34 et 37-43.

☞ Voir aus­si Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves d’im­pri­me­rie, 1861, qui confirme nombre de ces observations.


Quelques observations sur le métier de correcteur, 1888

Page de titre du livre d'Émile Désormes "Notions de typographie à l'usage des écoles professionnelles", 1888

En 1888, Émile Désormes, direc­teur tech­nique de l’école Guten­berg, à Paris, publie Notions de typo­gra­phie à l’usage des écoles pro­fes­sion­nelles (la 3e édi­tion, de 1895, est télé­char­geable à L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consa­crées à la lec­ture des épreuves (p. 260-300). Je repro­duis ci-des­sous quelques obser­va­tions qui me semblent tou­jours inté­res­santes pour le cor­rec­teur, même si la dif­fu­sion de codes typo­gra­phiques1 et de dic­tion­naires maniables a, depuis lors, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré l’exer­cice de son métier.

Généralités sur la lecture des épreuves

La lec­ture des épreuves est un tra­vail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même per­sonne lit en pre­mière, en seconde et en revi­sion, qu’elle laisse pas­ser des fautes gros­sières si elles lui ont échap­pé une pre­mière fois : la fatigue céré­brale que pro­cure la lec­ture réité­rée et atten­tive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pen­sée elle-même. 
Il est donc néces­saire, si l’on veut évi­ter des acci­dents sou­vent irré­mé­diables, de confier à autant de per­sonnes dif­fé­rentes cha­cune des espèces d’épreuves, heu­reux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échap­per. 
Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arri­vé à éta­blir pour la cor­rec­tion une marche uni­forme, sui­vie et adop­tée par toutes les impri­me­ries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque mai­son ayant sa manière de tour­ner les guille­mets, de ponc­tuer, de ren­fon­cer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la vir­gule2 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins3 et là de la vir­gule ;4 ailleurs, on cor­rige d’après l’Académie, et, dans la mai­son d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons dif­fé­rentes de corriger […]

De la ponctuation 

La ques­tion de la ponc­tua­tion est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne recon­naissent pas aux cor­rec­teurs le droit de la chan­ger quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habi­tude de la mettre sur leur copie, par la rai­son qu’il est des phrases dont le sens peut chan­ger com­plè­te­ment par le seul dépla­ce­ment ou l’adjonction d’une vir­gule. 
Or, comme le lec­teur d’épreuves ne connaît pas la pen­sée de l’auteur, il est de toute évi­dence qu’il doit appor­ter la plus grand cir­cons­pec­tion dans le dépla­ce­ment ou la sup­pres­sion de la ponc­tua­tion s’il n’est pas au cou­rant des habi­tudes, du carac­tère, ou du tem­pé­ra­ment de l’écrivain. 
C’est sur­tout dans la poé­sie que cette néces­si­té se fait sen­tir et que le droit de l’auteur doit être res­pec­té. C’est qu’ils sont nom­breux, les exemples que l’on  pour­rait citer de désa­gré­ments sur­ve­nus à l’imprimeur du fait même des cor­rec­teurs ; nous n’en vou­lons pour preuve qu’une lettre qu’il nous sou­vient avoir été écrite, en 1875, par Vic­tor Hugo à un célèbre impri­meur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plai­gnait que les cor­rec­teurs lui eussent modi­fié, en bon à tirer, toute sa ponc­tua­tion5
Quand un homme comme Vic­tor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nom­breux métro­manes qui cherchent le che­min de la gloire à la lueur de cet astre puis­sant ? 
Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au cor­rec­teur, qui devra ponc­tuer comme il le ferait lui-même. 
Il nous reste peu de chose à dire de la ponc­tua­tion, si ce n’est qu’on ne doit pas abu­ser des vir­gules, qui, trop sou­vent répé­tées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fati­guer le lec­teur. Il faut pour­tant faire une excep­tion en faveur des ouvrages tech­niques, qui demandent à être lus à tête repo­sée et offrent une grand dif­fi­cul­té de rédac­tion à cause des mêmes expres­sions qui reviennent sous la plume avec une néces­si­té per­sis­tante. Dans ces condi­tions, les vir­gules ont pour consé­quence d’accentuer la pen­sée et de rendre intel­li­gibles les pas­sages les plus ardus. 
Cette dis­tinc­tion, si sub­tile qu’elle soit, est néces­saire, car il est facile à un cor­rec­teur de com­prendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique. 

Noms dont le pluriel est difficile

Désormes pro­duit sur cinq pages une liste de plu­riels de « noms fran­çais et étran­gers, simples ou com­po­sés », jus­ti­fiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas don­né à tous les cor­rec­teurs de pos­sé­der un Larousse, un Lit­tré ou un dic­tion­naire de l’Académie » (le pre­mier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la com­mente comme suit.

Les auto­ri­tés aux­quelles nous nous sommes adres­sé, Larousse et Lit­tré, pour éta­blir cette liste de noms, ne sont pas tou­jours d’accord avec l’Académie ; mais com­ment en serait-il autre­ment quand on voit cette der­nière écrire : un panier de rai­sin et un panier de gro­seilles ; un balai de plumes et un lit de plume ;  une fri­cas­sée de pou­lets, comme si l’on ne pou­vait fri­cas­ser un seul pou­let ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plu­sieurs troncs, il n’y avait pas plu­sieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rap­ports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières dif­fé­rentes ? 
L’Académie n’écrit-elle pas aus­si sirop de gro­seilles, com­pote de pommes et gelée de gro­seille, gelée de pomme ? Loin de nous la pen­sée de nous insur­ger contre une ins­ti­tu­tion uni­que­ment com­po­sée d’hommes aus­si ins­truits d’éminents, mais com­ment veut-on qu’un com­po­si­teur, qui compte au plus six ans d’école pri­maire, puisse se recon­naître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exac­te­ment les mêmes, et qui pour­tant sont régis par une ortho­graphe si différente ? 

Je n’aborde pas ici les règles typo­gra­phiques pro­po­sées par ce manuel, dont cer­taines pré­sentent une diver­gence avec les règles actuelles. Elles feront éven­tuel­le­ment l’objet d’un billet ultérieur. 

Histoire de la correction du Littré

Émile Lit­tré vers 1865.

« La copie (sans le Sup­plé­ment) comp­tait 415 636 feuillets. » Ce nombre lais­se­rait son­geur – ou effraie­rait – plus d’un cor­rec­teur. Le décou­vrir m’a don­né envie de publier les longs pas­sages ayant trait à la cor­rec­tion figu­rant dans le récit, par Émile Lit­tré (1801-1881) lui-même, de l’a­ven­ture de son gigan­tesque Dic­tion­naire de la langue fran­çaise (plus de dix mille pages, 37 km de texte !).

« Une copie non suffisamment préparée »

Mon dés­illu­sion­ne­ment s’opéra quand il fal­lut enfin don­ner de la copie (c’est le mot tech­nique) à l’imprimerie. Tous les auteurs ne se com­portent pas de la même manière à l’égard de la copie. Quelques-uns la livrent telle qu’elle doit demeu­rer ; elle est du pre­mier coup ache­vée et aus­si par­faite que le veut le talent de cha­cun ; l’épreuve ne reçoit d’eux que des cor­rec­tions typo­gra­phiques ; ils sont la joie du met­teur en pages, n’occasionnent ni rema­nie­ments ni retards. Auguste Comte et Armand Car­rel, par­mi ceux que j’ai vus tra­vailler, ont été des modèles en cette manière de faire : tout était si net­te­ment arrê­té en leur esprit, qu’ils ne chan­geaient plus rien ni à la pen­sée, ni au tour, ni à l’expression. D’autres ne voient dans l’épreuve qu’un brouillon taillable et ratu­rable à mer­ci, et ils le taillent et le raturent ; une nou­velle épreuve arrive, nou­velle occa­sion de recom­men­cer le tra­vail de la cor­rec­tion, et ils ne par­viennent à se satis­faire qu’au prix de plu­sieurs épreuves et des malé­dic­tions du typo­graphe. D’autres enfin tiennent le milieu : ils ne sont ni aus­si arrê­tés que les pre­miers, ni aus­si flot­tants que les seconds. J’étais de cette der­nière caté­go­rie, avec ten­dance pour­tant à lais­ser sor­tir de mes mains une copie non suf­fi­sam­ment pré­pa­rée. Mais, un jour que sur une épreuve j’avais beau­coup effa­cé et rema­nié, M. J.-B. Baillière, qui fut pour mon Hip­po­crate ce que M. Hachette fut pour mon Dic­tion­naire, me fit obser­ver que ces ratures et ces rema­nie­ments étaient un tra­vail per­du, ennuyeux à l’imprimeur, coû­teux à l’éditeur, et qu’il serait pré­fé­rable pour tout le monde d’achever davan­tage la copie, et de réser­ver les rema­nie­ments aux cas indis­pen­sables. Le rai­son­ne­ment me parut sans réplique et, comme je suis cor­ri­gible, ayant de bonne heure com­pris qu’il était peu sage de répondre aux sug­ges­tions d’amendement « Je suis comme cela, » j’ai depuis tou­jours eu à cœur, selon la capa­ci­té de mon esprit, de conduire au plus près du défi­ni­tif ma copie, avant de m’en des­sai­sir. C’était ce que je croyais avoir fait en ce que j’appellerai la pre­mière édi­tion manus­crite de mon dic­tion­naire mais, au faire et au prendre, elle ne fut qu’un canevas.

Les ouvriers demandent une augmentation

[…] Voi­ci com­ment l’ordre de la besogne était réglé entre moi, mes col­la­bo­ra­teurs et mon organe indis­pen­sable, le typo­graphe. Je remet­tais un lot de copie à M. Beau­jean. Il le para­phait et l’envoyait à l’imprimerie. Mais je n’ai pas encore dit que cette impri­me­rie était celle de M. Lahure. M. Hachette l’avait dési­gnée comme grand éta­blis­se­ment pour un grand ouvrage. En même temps il s’y était assu­ré d’un bon met­teur en pages et de bons ouvriers. Quand ils eurent sous les yeux un pre­mier échan­tillon de mon manus­crit, ils refu­sèrent de s’en char­ger aux condi­tions ordi­naires de la com­po­si­tion, et ils deman­dèrent une aug­men­ta­tion de prix, qui leur fut accor­dée par M. Hachette. Ils n’arguèrent, pour fon­der leur récla­ma­tion, ni de la mau­vaise écri­ture, ni des ratures, ni des dif­fi­cul­tés de lec­ture mais ils décla­rèrent que ce qui accrois­sait leur besogne et jus­ti­fiait leur exi­gence était le vieux fran­çais de l’historique, qui ne pou­vait être com­po­sé cou­ram­ment comme le reste. Avant de for­mu­ler leur demande, ils avaient sou­mis l’affaire à une sorte de conseil arbi­tral for­mé d’ouvriers, qu’ils nomment le Comi­té, et qui pro­non­ça en leur faveur. 

« Scrupuleuse attention de mes réviseurs »

En retour du lot de copie, M. Beau­jean rece­vait un pre­mier pla­card dont il cor­ri­geait les fautes. Avec celui-là l’imprimerie fai­sait un second pla­card. M. Beau­jean le lisait, le cor­ri­geait dere­chef, et ins­cri­vait en marge ses obser­va­tions. C’est ce second pla­card ain­si annote qui m’était adres­sé. Il était for­mé de quatre colonnes de texte, équi­va­lant à quatre colonnes de ce qui est aujourd’hui le dictionnaire.

Ce même second pla­card était, en même temps qu’à M. Beau­jean, envoyé à mes autres col­la­bo­ra­teurs et sou­mis à leur exa­men. Leurs obser­va­tions ne négli­geaient rien, depuis l’humble faute typo­gra­phique jusqu’aux points les plus éle­vés de la langue, de la gram­maire, de l’étymologie. Plus d’une fois j’ai fré­mi en voyant de quelles erreurs, qui m’avaient échap­pé, j’étais pré­ser­vé par la scru­pu­leuse atten­tion de mes réviseurs.

« Refonte de telle ou telle portion de l’article »

Quand j’avais sous la main tous ces maté­riaux de cor­rec­tion, y com­pris par­fois des notes per­son­nelles que je pou­vais avoir recueillies depuis l’envoi de la copie jusqu’à la venue du second pla­card, je me met­tais à la besogne. Je lisais d’abord le pla­card pour moi et sans consul­ter le tra­vail de mes col­la­bo­ra­teurs, et je le cor­ri­geais à mon point de vue. Puis je pre­nais M. Beau­jean, puis M. Jul­lien, puis M. Som­mer, et après lui M. Des­pois, puis M. Bau­dry, puis le capi­taine André. Tout allait bien tant que les obser­va­tions n’exigeaient ni un exa­men pro­lon­gé, ni une rédac­tion secon­daire, ni des addi­tions, ni des retran­che­ments. Mais quand venaient celles qui sou­le­vaient des ques­tions épi­neuses, ou que je ne pou­vais rece­voir sans refaire mon texte, alors il me fal­lait réflé­chir lon­gue­ment pour prendre un par­ti et mettre réso­lu­ment la main à la refonte de telle ou telle por­tion de l’article incri­mi­né. Rien n’était plus labo­rieux que la cor­rec­tion de cer­tains de ces pla­cards pré­des­ti­nés. On en juge­ra quand on sau­ra que maintes fois ils ne quit­taient mon bureau qu’accrus d’un cin­quième ou d’un quart. Sans doute le plus long était le tra­vail intel­lec­tuel qu’ils me deman­daient ; mais, ajou­te­rai-je, cette minu­tie qui, en fin de compte, n’en était pas une ? le tra­vail maté­riel était long aus­si, obli­gé que j’étais d’ajuster sur le pla­card notes et bouts de papier, de manière que l’imprimerie pût se recon­naître dans le dédale. Com­bien de fois, quand j’étais au plus fort de mes embar­ras, n’ai-je pas dit, moi­tié plai­san­tant, moi­tié sérieux « O mes amis, ne faites jamais de dic­tion­naire ! » Mais dépit vain et pas­sa­ger ! C’est le cas d’appliquer le dic­ton picard rap­por­té par La Fon­taine dans sa fable du Loup, la Mère et l’Enfant :

Biaux chires leups, n’écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie.

Un tel pla­card si sur­char­gé en exi­geait un nou­veau. Je le deman­dais donc, véri­fiais les cor­rec­tions, et l’adressais ain­si véri­fié à M. Beau­jean, qui don­nait la mise en pages. C’était un grand pas ; il avait coû­té beau­coup de labeur, et un labeur tan­tôt très minu­tieux, tan­tôt très relevé. 

L’imprimerie ne se fai­sait pas attendre, et une pre­mière épreuve de mise en page arri­vait à M. Beau­jean, qui là, lisait, y ins­cri­vait ses obser­va­tions et me l’envoyait. Autant en fai­saient mes autres col­la­bo­ra­teurs, qui rece­vaient aus­si cette mise en pages. Ceux qui ont beau­coup impri­mé (et je suis du nombre ; hon­ni soit qui mal y pense ; un jour M. Wit­ter­sheim, impri­meur et direc­teur du Jour­nal offi­ciel, que je remer­ciais de je ne sais quoi, remar­qua, qu’un impri­meur devait être gra­cieux à qui avait tant occu­pé la presse), ceux, dis-je, qui impriment beau­coup ont éprou­vé que bien des choses qui échappent en pla­card appa­raissent visibles dans la mise en pages. Chaque nou­vel arran­ge­ment a sa lumière. J’étais cer­tai­ne­ment satis­fait, quand cette lumière m’invitait à quelque rec­ti­fi­ca­tion ou addi­tion de bon aloi mais je l’étais encore plus si aucune modi­fi­ca­tion du texte impri­mé ne s’imposait ; car en pré­sence d’un chan­ge­ment néces­saire, mes transes com­men­çaient, tenu que j’étais à me res­treindre dans les limites de la com­po­si­tion, et à ne pas occa­sion­ner des rema­nie­ments tou­jours dif­fi­ciles et coû­teux, quand ils forcent le cadre d’une mise en pages. La plu­part du temps, j’y réus­sis­sais à grand ren­fort de com­bi­nai­sons et d’artifices de rédac­tion, comp­tant les lettres que je sup­pri­mais et les lettres par les­quelles je les rem­pla­çais, et heu­reux quand le total était ce qu’il fal­lait. Des heures entières s’y employaient ; mais en fin de compte, à force de dex­té­ri­té, je ren­dis très rares les cas extrêmes où les rema­nie­ments ne purent être évi­tés. Ce que j’ai ain­si consu­mé d’efforts, de patience, d’ingéniosité et de moments, il y a long­temps que je l’ai par­don­né à ces labo­rieuses minu­ties ; car, à un point de vue plus géné­ral, elles n’ont pas été sans me ser­vir, dis­ci­pli­nant mon esprit enclin aux géné­ra­li­tés et l’obligeant à se faire sa pro­vi­sion régu­lière de faits grands et petits.

« Laborieuses minuties »

Quelque soi­gneuse que fût l’imprimerie, ces pages étaient, d’ordinaire, trop sur­char­gées pour que je ne tinsse pas à véri­fier moi-même si tout était bien comme je l’avais indi­qué. Cette véri­fi­ca­tion faite, j’adressais l’épreuve à M. Beau­jean, qui enfin don­nait le bon à tirer. Régu­liè­re­ment il s’écoulait deux mois entre la remise de la copie et ce bon à tirer défi­ni­tif. L’intervalle était long mais, à voir équi­ta­ble­ment les choses, à consi­dé­rer par com­bien de mains l’épreuve pas­sait, et à tenir compte des vues et des sug­ges­tions de cha­cun, on juge­ra qu’il n’était guère pos­sible de deman­der plus de célé­ri­té ni à l’imprimerie, tou­jours pour­vue de besogne, ni à M. Beau­jean, che­ville ouvrière, ni à moi, révi­seur géné­ral. Quand il fut bien consta­té que telle était la vitesse moyenne, je pus, en fai­sant l’estimation de l’accroissement de ma copie, cal­cu­ler approxi­ma­ti­ve­ment de com­bien d’années j’aurais besoin (car c’était par années qu’il fal­lait comp­ter) pour atteindre l’achèvement, à sup­po­ser qu’il ne sur­vînt aucune de ces males chances1 sans les­quelles les choses humaines ne vont guère. Je crai­gnais la mala­die pour moi ou pour les miens, la perte de papiers éga­rés, l’incendie ; ce fut la guerre, à laquelle je ne son­geais pas, qui m’interrompit. […]

Note sup­plé­men­taire. — Le com­men­ce­ment de la copie fut remis à l’imprimerie le 27 sep­tembre 1859, la fin, le 4 juillet 1872. Les pre­miers mois de 1859 furent employés à des essais de carac­tères, avec un paquet de copie livré pour ces essais. 

La copie (sans le Sup­plé­ment) comp­tait 415,636 feuillets. 
Il y a eu 2,242 pla­cards de com­po­si­tion. 
Les addi­tions faites sur les pla­cards ont pro­duit 292 pages à trois colonnes. 
Si le Dic­tion­naire (tou­jours sans le Sup­plé­ment) était com­po­sé sur une seule colonne, cette colonne aurait 37,525 m. 28 cent. 
La com­po­si­tion a com­men­cé régu­liè­re­ment en sep­tembre 1859 ; le bon à cli­cher du der­nier pla­card (sans le Sup­plé­ment) a été don­né le 14 novembre 1872 ; ce qui fait une durée de treize ans et deux mois environ.

Extraits de « Com­ment j’ai fait mon dic­tion­naire de la langue fran­çaise », Études et gla­nures, Didier, 1880 (p. 390-442). Le texte inté­gral est aus­si dis­po­nible aux Édi­tions du Son­neur.

Je rap­pelle qu’A­lain Rey a écrit une bio­gra­phie du grand lexi­co­graphe, Lit­tré. L’hu­ma­niste et les mots, parue pour la pre­mière fois chez Gal­li­mard en 1970, réédi­tée dans une ver­sion aug­men­tée en 2008.


Chansons du correcteur

Sur Gal­li­ca, je suis tom­bé sur une chan­son du cor­rec­teur signée « Chol­let ». S’a­git-il d’un aïeul de Louis Chol­let, auteur du Petit manuel de com­po­si­tion à l’u­sage des typo­graphes et des cor­rec­teurs (Lyon, Armand Mame et fils, 1912) ? Il n’é­tait pas rare que le métier se trans­mette de père en fils. 

Ce texte sort des presses de l’impri­me­rie de Fain, 4, rue Racine (place de l’O­déon), à Paris, active de 1803 à 1848 (?).

Il est à chan­ter sur l’air de la Treille de sin­cé­ri­té, écrite par Désau­giers (à l’é­poque aus­si célèbre que Béran­ger), dont on trouve la par­ti­tion au Musée vir­tuel de la chan­son maçon­nique

La treille de sin­cé­ri­té est, selon Lit­tré, une « vigne ima­gi­naire dont le vin fai­sait invo­lon­tai­re­ment par­ler avec sin­cé­ri­té ceux qui en buvaient ».

Le Correcteur d’imprimerie

L'homme sage,
Dit un adage,
De son métier se fait honneur: 
Le mien est d'être Correcteur.

Une réforme inopinée
Me fit prendre un jour ce parti; 
De ma nouvelle destinée
L'avantage sera senti: (bis.)
J'affirmerie sans gasconnade
Que c'est l'état le plus charmant, 
Pourvu qu'on ne soit pas malade
Et que l'on vive sobrement.
Je confesse
Que ma paresse
De l'entreprise eut d'abord peur; 
Enfin je devins Correcteur.

En raccourci je vois le monde
Dans notre modeste atelier; 
Tout ce qu'on invente à la ronde, 
Chez nous on vient le publier: (bis.)
Billets de morts ou de naissance,
Roman, mémoire, et cætera,
De nouvelles et de science
C'est un petit panorama.
Par ma tâche,
J'ai sans relâche,
Matin et soir, même bonheur: 
Quel plaisir d'être correcteur!

Je corrige avec même zêle
Un écrit sur l'égalité,
Et maint discours qui nous rappelle
Les dangers de la liberté; (bis.)
De tel ouvrage académique
Le style m'est recommandé,
Et d'une phrase romantique
Le sens est par moi décidé.
Sans médire
Je pourrais dire,
Quand l'ouvrage n'est pas meilleur,
N'accusez pas le Correcteur.

Je puis vanter en assurance
L'exactitude des auteurs,
Et du public la confiance
Aux promesses des éditeurs. (bis.)
J'aurais de quoi sur cette glose
Faire un chapitre tout entier;
Mais je dois me taire, et pour cause:
C'est le secret de mon métier.
Mon silence
N'est que prudence,
Chaque abus a son protecteur,
Je n'en suis pas le Correcteur.

Des substituts à la censure
Quoiqu'on se plaigne de nos jours,
Sans prononcer, je me rassure,
Puisque l'on imprime toujours. (bis.)
Mon goût n'est rien en cette affaire,
Le reste me touche fort peu:
Nonotte aussi-bien que Voltaire
Fera bouillir mon pot-au-feu.
Quand sans crime
Cette maxime
Se pratique et s'apprend par cœur,
Que peut y faire un Correcteur?

Mes confrères de cette esquisse
Reconnaîtront la vérité;
Je suis sans fiel et sans malice,
Et n'ai peint que le beau côté. (bis.)
Chaque chose a le sien de même
Qu'il faut choisir pour être heureux;
Dans mon état j'ai pour système,
Le bien est l'ennemi du mieux.
Mon histoire,
Veuillez le croire,
Sera la vôtre, ami lecteur,
Si vous vous faites Correcteur.
Chollet

Le même Chol­let signe une autre chan­son, « cou­plets chan­tés le 7 juillet 1822, dans une réunion com­po­sée de MM. Casi­mir, prote de l’im­pri­me­rie de M. FAIN ; Pro­vost, Chol­let, Laurent, Bou­vet, Broin, Mayeux, Gui­bert, cor­rec­teurs ». Celle-ci colle à l’air du vau­de­ville en un acte Lan­ta­ra, ou le Peintre au caba­ret (créé en 1809) « À jeun je suis trop phi­lo­sophe ». (J’en cherche encore la partition.)

Les Correcteurs en goguette à Charenton

Certain dimanche, en pique-nique,
De Fain l'état-major piéton,
Octovirat typographique,
S'achemina vers Charenton. (bis.)
Un correcteur peut se mettre en goguette;
Le cas n'est pas commun, je crois;
Il peut quitter le régime et la diète,
Et risque la barbe une fois. (bis.) [des deux dernières lignes]

Pour charmer le cours du voyage,
On fait le menu du repas,
Et chacun, plein de cette image,
Se livre à de joyeux ébats.
Car du plaisir c'est une loi secrète :
Désir passe réalité;
Tout amoureux, tout buveur en goguette
Éprouva cette vérité.

On arrive, on se met à table,
Et l'on débouche le vin vieux.
« Messieurs, quel moment délectable! »
Dit G******, le front radieux.
« Vive une bonne et large côtelette!
» Et vive encor plus le bon vin!
» Puisque, ma foi, nous sommes en goguette,
» Au diable ici grec et latin! »
A cette harangue éloquente
La troupe applaudit de grand cœur;
L'appétit, une soif ardente,
Ont redoublé la bonne humeur.
On te bannit, triste et froide étiquette,
Dont l'aspect fait fuir la gaîté;
Mais qu'à ta place arrive la goguette,
Elle aime à rire en liberté.

La soif avec la faim s'apaise,
Des bons mots vient enfin le tour;
On jase, on discourt à son aise
Sur mainte anecdote du jour.
J'avoûrai bien qu'une langue discrète
Eût parlé sur un autre ton;
Mais le moyen de se taire en goguette,
Et d'être sage à Charenton!

Alors B*****, l'âme attendrie,
(On est si tendre en buvant sec!)
S'écrie: « O France! honneur! patrie!
» Ceci, messieurs, n'est pas du grec....
» La volonté du ciel en tout soit faite.
» J'étais né pour un beau destin!....
» Un jour, hélas! pour suivre la goguette,
» Je laissai la gloire en chemin.»

— « Et moi, répondit un confrère,
» Ai-je eu, mon cher, plus de bonheur,
» Quand, de sous-chef au ministère,
» Je suis retombé correcteur?
» C'est un métier à se rompre la tête,
» Encor n'y boit-on que de l'eau;
» Aussi jamais je ne rêve goguette
» Que je ne rêve à mon bureau.»

— « Messieurs, trêve à cette matière,»
Dit le doyen, homme prudent;
« Pourquoi regarder en arrière,
» Lorsqu'il faut regarder devant?
» Un sage a dit, et je vous le répète:
» Portons notre fardeau gaîment;
» Passons plutôt notre vie en goguette,
» Si notre bonheur en dépend.»

Du bon doyen cette sentence
Est entonnée à l'unisson,
Et de plus belle on recommence
A faire sauter le bouchon.
Noyons, amis, noyons dans la buvette
Du temps passé le souvenir;
Et, vrais enfans de la franche goguette,
Espérons tout de l'avenir.
A.-F. Chollet.

Voir éga­le­ment la Chan­son du cor­rec­teur, de H. Val­lée (1912), repu­bliée par la revue His­to­Livre dans son numé­ro 20, d’oc­tobre 2018.

Enfin, voi­ci le texte de l’hymne des typo­graphes, À la san­té du confrère (dit aus­si « le À la… »), « qui s’en­tonne le verre à la main ». On peut l’en­tendre chan­ter dans cette vidéo You­Tube.

Refrain :
À la !... À la !... À la !...
À la santé du confrère,
qui nous régal' aujourd'hui.
Ce n'est pas de l'eau de rivière
Encor' moins de celle du puits.
À la !... À la !... À la !... 
À la santé du confrère.
qui nous régale aujourd'hui.
Pas d'eau !... Pas d'eau !... Pas d'eau !... 

À la santé d'Baptisse,
Plus l'on boit, plus l'on pisse,
À la santé d'saint Nicolas,
plus l'on boira, plus l'on pissera.

À la !... À la !... À la !... 

À boire !... À boire !... À boire !...
Nous laiss'rez-vous sans boire !...
Non !...
Car les typos n'sont pas si fous,
Pous se quitter sans boire un coup !...

À la !... À la !... À la !...

« Il sem­ble­rait que notre À la remonte au Second Empire. En effet, une loi de Napo­léon III dur­cit l’ap­pli­ca­tion de la loi Le Cha­pe­lier inter­di­sant toute coa­li­tion ouvrière. 
« Exclues des ate­liers, les assem­blées typo­gra­phiques se dérou­lèrent alors au domi­cile des confrères. À leur tour de rôle cha­cun rece­vait ses cama­rades d’a­te­lier autour d’un verre. 
« Lors de ces réunions on por­tait une san­té au confrère amphi­tryon. Cela ne dura que fort peu car les typos retrou­vèrent bien vite le che­min du marbre. 
« Les paroles et la musique de cet hymne typo­gra­phique sont de Adda-Dor­gel et Pad­dy. Quant aux ver­sions alle­mande et anglaise, ce sont des adap­ta­tions libres1

Coquilles dans “Madame Bovary”

Pierre-Louis Rey com­mente Madame Bova­ry de Gus­tave Flau­bert, Folio, Gal­li­mard, 1996, p. 44.

Madame Bova­ry paraît chez Michel Lévy en deux volumes, en avril 1857, dans une édi­tion qui souffre de nom­breuses coquilles et de plu­sieurs cou­pures pra­ti­quées dans la Revue de Paris [où le roman a d’a­bord paru en six par­ties]. Les quinze mille exem­plaires ini­tia­le­ment pré­vus s’é­tant aus­si­tôt ven­dus, en par­tie grâce au scan­dale pro­vo­qué par le pro­cès, Michel Lévy pro­cède au cours de la même année à deux autres tirages. Tous les tirages sui­vants, y com­pris l’é­di­tion en un volume de 1862, com­por­te­ront de nom­breuses fautes. Il faut attendre l’é­di­tion don­née par Char­pen­tier en 1873 pour par­ve­nir à un texte satis­fai­sant. Revue par Flau­bert et appe­lée « édi­tion défi­ni­tive », elle ser­vi­ra de base à toutes les édi­tions cri­tiques ultérieures.

Dans l’é­di­tion de mes 16 ans (au Livre de Poche), que je viens de relire, j’ai rele­vé une dizaine de coquilles…

De savoureux portraits de correcteurs

Correcteur dans une gravure du XVIe siècle

Un des por­traits de cor­rec­teurs les plus connus dans notre milieu est sans doute l’ar­ché­type, peu flat­teur, des­si­né par l’un des nôtres, Eugène Bout­my, en 1866.

« Le cor­rec­teur, par son carac­tère et la nature de ses fonc­tions, est iso­lé, timide, sans rap­ports avec ses confrères, sup­por­té plu­tôt qu’admis dans l’atelier typo­gra­phique. Le patron voit sou­vent en lui une non-valeur, puisque son salaire est pré­le­vé sur les étoffes ; le prote, la plu­part du temps, dimi­nue le plus pos­sible l’importance de ses fonc­tions. Aus­si, et nous avons le regret de le dire, le réduit le plus obs­cur et le plus mal­sain de l’atelier est d’ordinaire l’asile où on le confine. C’est là que, pen­dant de longues heures, il se livre silen­cieu­se­ment à la recherche des coquilles, heu­reux quand il n’est pas trou­blé dans sa tâche ingrate par les exi­gences incroyables de ceux qui exé­cutent ou dirigent le tra­vail. Et pour­tant, qu’est-ce que le cor­rec­teur ? D’ordinaire un déclas­sé, un trans­fuge de l’Université ou du sémi­naire, une épave de la lit­té­ra­ture ou du jour­na­lisme, et que les cir­cons­tances ont fait moi­tié homme de lettres, moi­tié ouvrier. Aujourd’hui, sans doute, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient il y a dix ans. Un élé­ment jeune, plus éner­gique, est venu s’adjoindre aux hommes timides1. »

Publiée un siècle plus tard, La Cage de verre (1971) est, pour cer­tains, l’un des romans les plus tristes de Georges Sime­non. En tout cas, Émile Virieu est l’un des per­son­nages les plus gris clair de la littérature ! 

Il n’avait pas de traits bien défi­nis. Les lignes étaient molles et l’arête du nez n’était pas mar­quée. Quant à ses yeux sombres, ils étaient gros et saillants, sans expres­sion. C’était presque tou­jours ses yeux que les gens regar­daient et il les soup­çon­nait de res­sen­tir une sorte de malaise.
Il s’habillait sans appor­ter à sa toi­lette la moindre coquet­te­rie. Il était tou­jours vêtu de sombre, comme s’il vou­lait se faire remar­quer le moins pos­sible, et pour­tant, dans la rue, il y avait des pas­sants pour se retour­ner sur lui. Il ne savait pas pour­quoi. C’était une ques­tion qu’il se posait depuis son enfance. Il avait l’impression de ne pas être comme les autres et il lui arri­vait de raser les murs2.

Le cor­rec­teur décrit par A.‑T. Bre­ton en 1843 a plus d’al­lure, proche de celle d’un poète roman­tique, mais reste un loser.

Si vous avez quel­que­fois dépas­sé les limites de la ban­lieue, et pous­sé vos explo­ra­tions jus­qu’aux prés Saint-Ger­vais, à Romain­ville, au bois de Bou­logne, à Gen­tilly, au bois de Vin­cennes, vous n’a­vez pas été sans ren­con­trer quelque per­son­nage de vingt-cinq à trente ans, à la démarche grave, mais quelque peu étu­diée, aux che­veux longs et bou­clés avec soin, habit noir d’une coupe anté­rieure d’un an à la mode du jour, pan­ta­lon idem, bottes selon le temps, le tout d’une pro­pre­té irré­pro­chable, cra­vate mise avec goût, et tenant à la main un livre dont il paraît dévo­rer la sub­stance : c’est le cor­rec­teur cos­mo­po­lite aux limites de son uni­vers, le Cor­rec­teur au début de sa car­rière, dis­til­lant avec feu sa sève juvé­nile sur le trai­té de la ponc­tua­tion de Lequien, ou le jar­din des racines grecques de Claude Lan­ce­lot. Tel est ce néo­phyte de l’art : esclave de l’é­tude ou de l’am­bi­tion qu’elle lui sug­gère, trop pour être si peu, trop peu pour être quelque chose, sa vie n’est que labeur et décep­tion3.

Pour nous par­ler de l’His­toire « impos­sible à cor­ri­ger », George Stei­ner, lui, a ima­gi­né un cor­rec­teur mythique, le Pro­fes­sore, infaillible, même quand on lui sou­met les docu­ments les plus ardus.

Depuis trente ans et plus, un maître dans sa spé­cia­li­té. Le plus rapide, le plus pré­cis des révi­seurs et des cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de toute la ville, voire de toute la pro­vince. Tra­vaillant sept nuits sur sept, de la tom­bée du jour jus­qu’à l’aube. Afin que docu­ments offi­ciels, actes de vente, avis finan­ciers, contrats, cota­tions en bourse paraissent le matin, irré­pro­chables, exacts à la déci­male près. Il n’a­vait pas de rival dans l’art du scru­pule. […] Ses cor­rec­tions des épreuves de l’an­nuaire télé­pho­nique (bis­anuelles), des listes élec­to­rales, des registres du recen­se­ment et des pro­cès-ver­baux muni­ci­paux étaient légen­daires. Les ate­liers d’im­pri­me­rie, les archives natio­nales, les tri­bu­naux ses dis­pu­taient son labeur4. […]

Gra­vure tirée de la col­lec­tion du musée Plan­tin-More­tus, à Anvers.