Une lecture rapide de “La Ponctuation” par Cécile Narjoux

"La Ponctuation", Cécile Narjoux, De Boeck-Duculot, 2014

À la média­thèque Ver­laine de Metz, je suis tom­bé sur ce cahier spé­cia­li­sé ven­du sous la marque « Gre­visse » par De Boeck-Ducu­lot. La curio­si­té m’a pous­sé à le par­cou­rir. Le cor­rec­teur qui a déjà lu Coli­gnon et Drillon (☞ voir La biblio­thèque du cor­rec­teur) n’y appren­dra rien de fon­da­men­tal, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage de typo­graphe (il n’est jamais ques­tion d’espace forte et fine, par exemple) et qu’il est assez mal relu (appels de note erro­nés et mal pla­cés, doubles espaces, coquilles diverses), ce qui est tou­jours un comble pour un ouvrage de ce type, « des­ti­né à tous ceux pour qui le bon usage de la langue fran­çaise est une néces­si­té et un plaisir ».

Mais Cécile Nar­joux, spé­cia­liste de lit­té­ra­ture fran­çaise contem­po­raine, et autrice du res­pec­table Gre­visse de l’é­tu­diant pour la même mai­son d’édition, pré­sente quelques exemples inté­res­sants tirés de textes récem­ment publiés. Exemples par­fois auda­cieux, voire expé­ri­men­taux, car la lec­ture s’y trouve plus entra­vée que faci­li­tée par la ponc­tua­tion. J’en ai rete­nu un petit nombre, les plus sai­sis­sants à mes yeux, que j’ai pas­sés en ita­lique pour plus de lisibilité. 

Absence de guillemets :

Il répète, C’était le soir, on avait pas­sé l’après-midi sur la plage. (Annie Sau­mont, citée p. 75)

Georges s’était dit. Si je trouve sa mai­son, je cher­che­rai sa boîte. (Chris­tian Gailly, ibid.)

Absence de tirets de dialogue :

Com­ment t’a payé ? 
Elle te plaît ? 
C’est pas la ques­tion. 
C’est quoi la ques­tion ?
(Laurent Mau­vi­gnier, cité p. 94) 

À pro­pos des points de sus­pen­sion, Cécile Nar­joux déclare : « Mais aujourd’hui on observe un repli de ce signe, auquel les écri­vains contem­po­rains semblent pré­fé­rer le point final. » N’est-ce pas une géné­ra­li­sa­tion hâtive ?  Exemple :

– Atten­dez, si je confirme. Si je. Que je. Vous vou­lez que je. Moi, que je dise. Et que je confirme oui, ici, ce qui s’est pas­sé ici. On ne va pas par­ler de ça, pas ici, c’est pas pos­sible, on ne va pas. (Laurent Mau­vi­gnier, cité p. 99)

Elle cite aus­si des extraits de Bleu note de Fré­dé­ric Léal (P.O.L), où la barre oblique « prend la valeur de divers signes de ponc­tua­tion, voire de cer­tains mots. Elle mani­feste assu­ré­ment une acti­vi­té de l’énonciateur qui per­turbe les habi­tudes de lec­ture du lec­teur en l’obligeant à un impor­tant tra­vail d’interprétation du texte. » (p. 102) Deux extraits : 

Mais / au lieu de fuir, l’a­ni­mal, ne se dirige-t-il pas direct sur… !

Il s’est avan­cé pour ten­ter de le recon­naître / échec.

Men­tion­nons, pour finir, au cha­pitre des « mar­queurs expres­sifs », l’uti­li­sa­tion de l’alinéa « à des fins sty­lis­tiques » (p. 113) :

[…] – on voyait les sil­houettes, les petits nuages de pous­sière et la cou­leur fauve et blanche, et les cornes effi­lées et puis.
Et puis. Puis rien.
Rien.
(Laurent Mauvignier) 

À l’inverse, l’écrivain « peut aus­si refu­ser toute struc­tu­ra­tion du texte par ce pro­cé­dé visuel, ain­si Claude Simon, Albert Cohen, mais aus­si Laurent Mau­vi­gnier aujourd’hui » (p. 113). 

NB – Mis à part Bleu note, les sources exactes des textes cités ne sont pas four­nies dans l’ouvrage.

Cécile Nar­joux, La Ponc­tua­tion. Règles, exer­cices et cor­ri­gés, coll. « Gre­visse langue fran­çaise », De Boeck-Ducu­lot, 2010, 171 pages. Une deuxième édi­tion (que j’ai rete­nue en illus­tra­tion) a paru en 2014. 

L’absence de virgule chez Marie-Hélène Lafon

Dans l’excellent roman His­toire du fils de Marie-Hélène Lafon – grande sty­liste, dont j’avais déjà beau­coup aimé Nos vies –, on trouve un usage fré­quent de l’absence de vir­gule, qui me paraît inté­res­sant. Cela a pour fonc­tion de grou­per des mots en un tout cohé­rent, pen­sé ou expri­mé sans pause. Cela per­met aus­si de ne pas mul­ti­plier les sépa­ra­tions entre deux élé­ments de phrase déjà sépa­rés par une vir­gule. Voi­ci quelques exemples de ce procédé. 

Pour expri­mer une action continue : 

« […] quand Antoi­nette vivait avec eux à Chan­te­relle, il la fai­sait rire avec ce qu’elle appe­lait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleu­rait aus­si du coin des yeux à force de rire tel­le­ment […] » (p. 14)

Quand des sen­sa­tions défilent : 

« Mou­rot patrouille dans les rangs, il ne sent pas bon. Paul hésite, beurre rance poi­reaux vinai­grette vieille soupe, des relents de nour­ri­ture, les stig­mates d’une vie étri­quée, recuite et réchauf­fée. » (p. 29)

Pour don­ner une impres­sion d’ensemble : 

  • « […] un charme qui n’avait pas de nom et qui leur tenait au corps. C’était dans leurs attaches, épaules poi­gnets che­villes, fortes et fines à la fois […] » (p. 31)
  • « Il n’aimait pas ces eaux noires qui creusent des abîmes dans la nuit. Il avait choi­si la lumière le chaud le jour la joie. » (p. 53)
  • Les amis, deux frères noueux noi­rauds énig­ma­tiques, dotés d’un fort accent ita­lien […] (p. 150)

Le pro­cé­dé est par­fois jus­ti­fié dans le texte : 

  • « La ques­tion le sai­sit ; il sent, avec ses jambes ses bras son ventre, qu’elle est trop grande pour lui. Il se débat, il pense à la gram­maire que le maître d’école leur apprend. Il aime l’école le maître la gram­maire, et les autres matières, il est d’accord pour tout. » (p. 60)
  • « Il devint atten­tif à la voix, grave voi­lée chaude moi­rée velou­tée. Il épui­sa ses adjec­tifs. » (p. 38)
  • « […] elle n’avait jamais été enceinte, pour­quoi main­te­nant ; et de cet homme, elle hési­tait sur le mot, homme jeune homme amant gaillard voyou, elle hési­tait sur le mot mais se ren­dait à l’évidence ; de tous les mâles qui avaient tra­ver­sé sa vie, Paul Lachalme était le moins capable de faire un père […] » (p. 77)
  • « Elle avait jeté d’un seul élan, comme on récite un poème devant le maître et la classe, sans le regar­der, sans res­pi­rer, et sans bou­ger, le corps vrillé, ta mère m’a dit hier pour ton père, il s’appelle Paul Lachalme il est né en 1903 il a qua­rante-sept ans seize ans de moins qu’elle ils se sont connus à Aurillac au lycée de gar­çons il est avo­cat il vit à Paris bou­le­vard Ara­go dans le qua­tor­zième arron­dis­se­ment au 34 il a une mai­son et des biens de famille un hôtel des terres à Chan­te­relle dans le Can­tal. » (p. 54)

Autre exemple de phrase jetée : 

« Il chan­ce­lait, elle l’avait sai­si aux épaules, ils étaient de même taille. Elle avait enfon­cé en lui l’éclat cru de ses yeux clairs, elle avait dit, d’une voix presque rieuse, recou­chez-vous jeune homme on est presque tou­jours ban­cal sur trois jambes. » (p. 39)

Un der­nier exemple, où le pro­cé­dé est employé deux fois de suite : 

« […] une après-midi qui comp­te­ra dans sa vie, il le sait il le sent, c’est un aiguillage une fron­tière un seuil. » (p. 160)

Marie-Hélène Lafon, His­toire du fils, Buchet-Chas­tel, 2020, 170 pages, récom­pen­sé du prix Renaudot.

Quelques observations sur le métier de correcteur, 1888

Page de titre du livre d'Émile Désormes "Notions de typographie à l'usage des écoles professionnelles", 1888

En 1888, Émile Désormes, direc­teur tech­nique de l’école Guten­berg, à Paris, publie Notions de typo­gra­phie à l’usage des écoles pro­fes­sion­nelles (la 3e édi­tion, de 1895, est télé­char­geable à L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consa­crées à la lec­ture des épreuves (p. 260-300). Je repro­duis ci-des­sous quelques obser­va­tions qui me semblent tou­jours inté­res­santes pour le cor­rec­teur, même si la dif­fu­sion de codes typo­gra­phiques1 et de dic­tion­naires maniables a, depuis lors, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré l’exer­cice de son métier.

Généralités sur la lecture des épreuves

La lec­ture des épreuves est un tra­vail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même per­sonne lit en pre­mière, en seconde et en revi­sion, qu’elle laisse pas­ser des fautes gros­sières si elles lui ont échap­pé une pre­mière fois : la fatigue céré­brale que pro­cure la lec­ture réité­rée et atten­tive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pen­sée elle-même. 
Il est donc néces­saire, si l’on veut évi­ter des acci­dents sou­vent irré­mé­diables, de confier à autant de per­sonnes dif­fé­rentes cha­cune des espèces d’épreuves, heu­reux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échap­per. 
Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arri­vé à éta­blir pour la cor­rec­tion une marche uni­forme, sui­vie et adop­tée par toutes les impri­me­ries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque mai­son ayant sa manière de tour­ner les guille­mets, de ponc­tuer, de ren­fon­cer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la vir­gule2 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins3 et là de la vir­gule ;4 ailleurs, on cor­rige d’après l’Académie, et, dans la mai­son d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons dif­fé­rentes de corriger […]

De la ponctuation 

La ques­tion de la ponc­tua­tion est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne recon­naissent pas aux cor­rec­teurs le droit de la chan­ger quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habi­tude de la mettre sur leur copie, par la rai­son qu’il est des phrases dont le sens peut chan­ger com­plè­te­ment par le seul dépla­ce­ment ou l’adjonction d’une vir­gule. 
Or, comme le lec­teur d’épreuves ne connaît pas la pen­sée de l’auteur, il est de toute évi­dence qu’il doit appor­ter la plus grand cir­cons­pec­tion dans le dépla­ce­ment ou la sup­pres­sion de la ponc­tua­tion s’il n’est pas au cou­rant des habi­tudes, du carac­tère, ou du tem­pé­ra­ment de l’écrivain. 
C’est sur­tout dans la poé­sie que cette néces­si­té se fait sen­tir et que le droit de l’auteur doit être res­pec­té. C’est qu’ils sont nom­breux, les exemples que l’on  pour­rait citer de désa­gré­ments sur­ve­nus à l’imprimeur du fait même des cor­rec­teurs ; nous n’en vou­lons pour preuve qu’une lettre qu’il nous sou­vient avoir été écrite, en 1875, par Vic­tor Hugo à un célèbre impri­meur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plai­gnait que les cor­rec­teurs lui eussent modi­fié, en bon à tirer, toute sa ponc­tua­tion5
Quand un homme comme Vic­tor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nom­breux métro­manes qui cherchent le che­min de la gloire à la lueur de cet astre puis­sant ? 
Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au cor­rec­teur, qui devra ponc­tuer comme il le ferait lui-même. 
Il nous reste peu de chose à dire de la ponc­tua­tion, si ce n’est qu’on ne doit pas abu­ser des vir­gules, qui, trop sou­vent répé­tées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fati­guer le lec­teur. Il faut pour­tant faire une excep­tion en faveur des ouvrages tech­niques, qui demandent à être lus à tête repo­sée et offrent une grand dif­fi­cul­té de rédac­tion à cause des mêmes expres­sions qui reviennent sous la plume avec une néces­si­té per­sis­tante. Dans ces condi­tions, les vir­gules ont pour consé­quence d’accentuer la pen­sée et de rendre intel­li­gibles les pas­sages les plus ardus. 
Cette dis­tinc­tion, si sub­tile qu’elle soit, est néces­saire, car il est facile à un cor­rec­teur de com­prendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique. 

Noms dont le pluriel est difficile

Désormes pro­duit sur cinq pages une liste de plu­riels de « noms fran­çais et étran­gers, simples ou com­po­sés », jus­ti­fiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas don­né à tous les cor­rec­teurs de pos­sé­der un Larousse, un Lit­tré ou un dic­tion­naire de l’Académie » (le pre­mier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la com­mente comme suit.

Les auto­ri­tés aux­quelles nous nous sommes adres­sé, Larousse et Lit­tré, pour éta­blir cette liste de noms, ne sont pas tou­jours d’accord avec l’Académie ; mais com­ment en serait-il autre­ment quand on voit cette der­nière écrire : un panier de rai­sin et un panier de gro­seilles ; un balai de plumes et un lit de plume ;  une fri­cas­sée de pou­lets, comme si l’on ne pou­vait fri­cas­ser un seul pou­let ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plu­sieurs troncs, il n’y avait pas plu­sieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rap­ports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières dif­fé­rentes ? 
L’Académie n’écrit-elle pas aus­si sirop de gro­seilles, com­pote de pommes et gelée de gro­seille, gelée de pomme ? Loin de nous la pen­sée de nous insur­ger contre une ins­ti­tu­tion uni­que­ment com­po­sée d’hommes aus­si ins­truits d’éminents, mais com­ment veut-on qu’un com­po­si­teur, qui compte au plus six ans d’école pri­maire, puisse se recon­naître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exac­te­ment les mêmes, et qui pour­tant sont régis par une ortho­graphe si différente ? 

Je n’aborde pas ici les règles typo­gra­phiques pro­po­sées par ce manuel, dont cer­taines pré­sentent une diver­gence avec les règles actuelles. Elles feront éven­tuel­le­ment l’objet d’un billet ultérieur. 

Regard d’historien sur la ponctuation des textes classiques

Roger Chartier, La main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur, Folio, 2015.

Dans un recueil d’essais publié en 20151, Roger Char­tier étu­die la néces­si­té pour l’historien, « lec­teur de textes lit­té­raires, […] de savoir faire la part entre la main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur ».  En effet, « à une époque de faible recon­nais­sance de l’écrivain comme tel […] ses livres, dans leur maté­ria­li­té (ponc­tua­tion, divi­sions internes, para­graphes, etc. qui en fixaient le sens), étaient d’abord l’œuvre des cor­rec­teurs, des typo­graphes et de l’imprimeur ». 

Ces pro­fes­sion­nels de l’imprimé sont par­ti­cu­liè­re­ment cités dans le cha­pitre VIII, « Ponc­tua­tions ». Le célèbre his­to­rien y traite de la « ten­sion » entre la ponc­tua­tion qui « trans­crit ou guide les manières de dire » et la ponc­tua­tion « sou­mise aux règles de la gram­maire, dans une logique qui est celle de la syn­taxe et non de la profération ». 

Par­mi « les acteurs qui […] déci­daient quant aux points et aux vir­gules », Roger Char­tier cite bien sûr les correcteurs : 

Les inter­ven­tions des « cor­rec­teurs » se déploient à plu­sieurs moments du pro­ces­sus d’édition : de la pré­pa­ra­tion du manus­crit à la cor­rec­tion des épreuves, des cor­rec­tions en cours de tirage, à par­tir de la révi­sion des feuilles déjà impri­mées, à l’établissement des erra­ta, en leurs diverses formes — les cor­rec­tions à la plume sur les exem­plaires impri­mées, les feuillets d’errata ajou­tés à la fin du livre ou les invi­ta­tions faites au lec­teur pour qu’il cor­rige lui-même son propre exem­plaire. À cha­cune de ces étapes, la ponc­tua­tion du texte peut être cor­ri­gée, trans­for­mée ou enrichie. 

Dès 1608, dans son Ortho­ty­po­gra­phia (pre­mier « code typo­gra­phique », auquel j’ai consa­cré un article), le cor­rec­teur Jérôme Horn­schuch « vili­pende les auteurs qui remettent aux impri­meurs des manus­crits qu’ils ont rédi­gés avec négli­gence » et « demande à l’auteur de prendre un soin par­ti­cu­lier de la ponctuation ». 

Une telle exi­gence, nous dit Char­tier, « ne pou­vait qu’être déçue, puisque, aux xvie siècle et xviie siècles, les manus­crits des auteurs n’étaient presque jamais uti­li­sés par les typo­graphes […]. La copie qu’ils uti­li­saient était un texte mis au propre par un scribe pro­fes­sion­nel qui intro­dui­sait la ponc­tua­tion sou­vent absente ou rare dans le manus­crit auto­graphe. Les mains qui ponc­tuaient les textes tels qu’ils étaient impri­més étaient donc rare­ment les auteurs. » Mais il cite quelques contre-exemples, que nous allons voir. 

Vers la ponctuation grammaticale

L’his­to­rien nous rap­pelle que les bases de la ponc­tua­tion ont été jetées par l’im­pri­meur Étienne Dolet. Dans La Punc­tua­tion de la langue fran­çoise, « il défi­nit en 1540 les nou­velles conven­tions typo­gra­phiques qui doivent dis­tin­guer, selon la durée des silences et la posi­tion dans la phrase, le “point à queue ou vir­gule”, le “com­ma” (ou point-vir­gule) […] et le point rond (ou point final) […]». Sys­tème qu’enregistreront les dic­tion­naires de langue de la fin du xviie siècle avec « déjà, la dis­tance prise entre la voix lec­trice et la ponc­tua­tion, consi­dé­rée désor­mais, selon le terme du dic­tion­naire de Fure­tière [1619-1688], comme une “obser­va­tion gram­ma­ti­cale” qui marque les divi­sions du discours ».

Ain­si équi­pé pour indi­quer les durées variables des pauses, le sys­tème de la ponc­tua­tion des textes ne l’est pas pour mar­quer les dif­fé­rences d’intensité ou de hau­teur. De là, le détour­ne­ment de la signi­fi­ca­tion de cer­tains signes uti­li­sés pour signa­ler au lec­teur les phrases ou les mots qu’il faut accen­tuer

C’est le cas de Ron­sard (1524-1585) avec le point d’exclamation. Le poète adresse au lec­teur des quatre pre­miers livres de La Fran­ciade [1572] la sup­plique sui­vante : « où tu ver­ras cette marque ! vou­loir un peu esle­ver ta voix pour don­ner grace à ce que tu liras ». 

De son côté, La Bruyère (1645-1696), dans l’ultime édi­tion des Carac­tères publiée de son vivant2, « pri­vi­lé­gie l’usage de la vir­gule, trai­tée comme un sou­pir, refuse les guille­mets et, sur­tout, traite chaque “remarque” comme une phrase musi­cale unique, qui alterne les séquences rapides et agi­tées, ryth­mées par les césures, avec des périodes plus longues, sans ponctuation ». 

Majuscules d’intensité chez Racine

Mais c’est l’exemple du point d’interrogation chez Racine (1639-1699) qui m’a le plus surpris. 

Comme l’a mon­tré Georges Fores­tier, sa pré­sence inat­ten­due dans une phrase qui n’est pas inter­ro­ga­tive peut indi­quer, excep­tion­nel­le­ment , un signe d’intonation comme dans ce vers de La Thé­baïde : « Par­lez, par­lez, ma Fille ? » Inver­se­ment, et plus fré­quem­ment, l’absence de point d’interrogation à la fin de phrases inter­ro­ga­tives signale que la voix doit res­ter égale, sans mon­tée d’intensité — ain­si dans cet autre vers dans la pre­mière édi­tion de La Thé­baïde : « Ma Fille, avez-vous su l’excès de nos misères3. »
Une autre pra­tique est celle qui dote d’une lettre capi­tale les mots qui doivent être accen­tués ou déta­chés. Elle est codi­fiée par les trai­tés qui décrivent l’art de l’imprimerie, ain­si les Mecha­nick Exer­cises on the Whole Art of Prin­ting de Joseph Moxon, publié en 1683-1684, qui impose l’emploi des majus­cules pour des mots qui ne sont pas des noms propres mais doivent être l’objet d’une “empha­sis4 ». Un exemple frap­pant d’emploi de majus­cules d’intensité est cité par Georges Fores­tier avec ce vers de Baja­zet, dit par Ata­lide et main­te­nu dans toutes les édi­tions de la tra­gé­die : « J’ai cédé mon Amant, Tu t’étonnes du reste. » 

Virgules abondantes chez Molière

On ren­contre le même pro­cé­dé dans les pre­mières édi­tions des pièces de Molière, accom­pa­gné d’un cer­tain nombre de vir­gules rythmiques :

Alors que les deux der­niers vers de Tar­tuffe ne com­portent aucune vir­gule dans les édi­tions modernes, il n’en va pas ain­si dans l’édition de 1669 : « Et par un doux hymen, cou­ron­ner en Valère, / La flame d’un Amant géné­reux, & sin­cère ». […] Cette ponc­tua­tion plus abon­dante, qui indique des pauses plus nom­breuses et, géné­ra­le­ment, plus longues que celles rete­nues ensuite, enseigne au lec­teur com­ment il doit dire (ou lire) les vers et faire res­sor­tir un cer­tain nombre de mots, géné­ra­le­ment dotés de capi­tales d’imprimerie, elles aus­si sup­pri­mées dans les édi­tions pos­té­rieures.  Quel que soit le res­pon­sable de cette ponc­tua­tion (Molière, un copiste, un cor­rec­teur, les com­po­si­teurs), elle indique un forte rela­tion avec l’oralité, celle de la repré­sen­ta­tion du théâtre ou celle de la lec­ture de la pièce à voix haute. 

Sous l’influence des typo­graphes du xixe siècle, dont les conven­tions ont ins­pi­ré nos codes typo­gra­phiques, les cor­rec­teurs d’aujourd’hui sont géné­ra­le­ment atta­chés à la ponc­tua­tion stric­te­ment gram­ma­ti­cale. Certes, elle pré­sente l’avantage de per­mettre un décou­page logique, qua­si scien­ti­fique, du dis­cours, mais on y perd le souffle et la sen­si­bi­li­té de l’auteur. À juste titre, Jacques Drillon a cri­ti­qué son emploi sys­té­ma­tique, irré­flé­chi, dans son Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise. Cet essai de Roger Char­tier nous four­nit de glo­rieux exemples de résistance. 

Tiret long : amour et haine

Une gué­guerre oppose, d’un côté, feu Richard Her­lin et Jean-Pierre Lacroux, de l’autre, Jean-Pierre Coli­gnon, à pro­pos du tiret long, éga­le­ment appe­lé « tiret [sur] cadratin ». 

Richard Her­lin, ancien cor­rec­teur au Monde1 , dans ses Règles typo­gra­phiques2, défend le tiret cadratin.

— Et le tiret long, alors, s’enquit Zazie ? — Eh bien, le voi­ci, le « tiret sur cadra­tin », qui sert notam­ment à mettre en forme un dia­logue. Dans la pré­sen­ta­tion moderne des échanges entre per­son­nages, le tiret long s’impose sou­vent seul, aban­don­nant les guille­mets qui l’accompagnaient encore naguère (quoiqu’on les trouve encore). Selon les mai­sons ou les auteurs, il aura droit ou non à un ali­néa à chaque chan­ge­ment d’interlocuteur, l’essentiel étant pour le confort du lec­teur, pour la lisi­bi­li­té, qu’on sache qui parle. […]
— Mais tu n’as rien dit du tiret sur demi-cadra­tin ! s’impatientait Zazie.
— Écoute ce qu’en disait le typo­graphe Jean-Pierre Lacroux3, lui répon­dit Gabriel.

J. André — Alors qu’on uti­li­sait autre­fois le tiret sur cadra­tin pour les incises, etc., on a ten­dance aujourd’hui à n’utiliser que le demi-cadra­tin (c’est ce que fait l’I.N. par exemple).
J.-P. Lacroux — L’Hyène a bien tort […] C’est une mode funeste ! qui ne se jus­ti­fie que dans les jus­ti­fi­ca­tions très étroites… donc, sur­tout dans la presse. […] Pour résu­mer, le tiret sur demi-cadra­tin porte un nom un peu trom­peur. C’est en « prin­cipe » (his­toire d’en pla­cer un) un trait d’union faible… et excep­tion­nel­le­ment un ersatz rabou­gri du vrai tiret. Cela dit, cela ne me gêne nul­le­ment qu’ici ou là on lui attri­bue tous les rôles ima­gi­nables… Pour être com­plet, ça ne me gêne­rait pas énor­mé­ment si l’on ne l’employait jamais, on a vécu sans lui pas mal de temps… mais je trou­ve­rais quand même idiot de se pri­ver d’un signe qui peut avoir une uti­li­té (même limi­tée). S’agit sim­ple­ment de pas lui en deman­der trop…

Pour sa part, Jean-Pierre Coli­gnon, dans son Dic­tion­naire d’orthotypographie moderne4, ne men­tionne que « le tiret », jusqu’à la fin de l’article, où il assène :

Il faut reje­ter l’emploi des tirets hideux, affreux, parce que sur­di­men­sion­nés, que cer­tains adoptent aujourd’hui, notam­ment pour les dia­logues. On dirait presque qu’il s’agit de « couillards », des petits filets qui séparent les notes du corps du texte !

Deux écoles, donc. Je n’ai pas de pré­fé­rence aus­si mar­quée. Et vous ? 

Dans leur blog, les cor­rec­teurs du Monde recom­mandent de choi­sir l’un des deux tirets dans le même ouvrage : 

Comme il s’agit rigou­reu­se­ment du même signe, on emploie d’ordinaire l’un ou l’autre, mais pas les deux ensemble. [Ce serait] un peu comme si l’on trou­vait dans un livre deux des­sins dif­fé­rents pour le point d’interrogation, par exemple.

L’alternance des tirets cadra­tin et demi-cadra­tin est cepen­dant cou­rante dans l’é­di­tion contem­po­raine, notam­ment dans la col­lec­tion « Folio » de Gallimard. 


Illus­tra­tions : 24 Jours de web et Romane Rose.

Prénoms juxtaposés

Auto­por­trait à vingt-quatre ans de Jean Auguste Domi­nique Ingres (1804)

Aujourd’­hui, en his­toire de l’art, on écrit : « Jean Auguste Domi­nique Ingres », et non « Jean-Auguste-Domi­nique Ingres ». La dis­cus­sion sur le sujet est assez com­plexe, comme le résume Wiki­pé­dia : 

« Une tra­di­tion typo­gra­phique, encore recom­man­dée par le Lexique de l’Imprimerie natio­nale ou le Dic­tion­naire des règles typo­gra­phiques de Louis Gué­ry, impo­sait l’usage des traits d’union entre pré­noms, l’italique ser­vant à dis­tin­guer l’appellation usuelle, par exemple « Louis-Charles-Alfred de Mus­set ». Gou­riou indique que cette règle, en dépit de sa sim­pli­ci­té et d’être répan­due, n’a jamais fait l’unanimité et que la ten­dance moderne est de suivre les usages de l’état civil. Jean-Pierre Lacroux décon­seille de la res­pec­ter, au motif qu’elle engen­dre­rait des ambi­guï­tés. Dans les cas où deux vocables sont usuels, forment-ils un pré­nom com­po­sé ou sont-ils deux pré­noms, par exemple Jean-Pierre Lacroux a-t-il un pré­nom com­po­sé ou deux pré­noms ? Pour Aurel Ramat et Romain Mul­ler, le trait d’union est uti­li­sé dans les pré­noms com­po­sés mais pas entre les pré­noms dis­tincts. Clé­ment indique que les pré­noms com­po­sés, qu’ils soient écrits en toutes lettres ou abré­gés, doivent être reliés entre eux par un trait d’union ; mais que les pré­noms mul­tiples pro­pre­ment dits ne sont jamais sépa­rés ni par un trait d’union, ni par une vir­gule mais par une espace. »

L’é­tat civil, lui, veut des vir­gules depuis 1999 : 

« Les pré­noms doivent tou­jours être indi­qués dans l’ordre où ils sont ins­crits à l’é­tat civil. Les pré­noms simples sont sépa­rés par une vir­gule, les pré­noms com­po­sés com­portent un trait d’u­nion. Les pré­noms pré­cèdent tou­jours le nom patronymique. »

Cela n’a pas tou­jours été le cas, comme le pré­cise la cir­cu­laire du 28 octobre 2011 :

« Pen­dant long­temps, l’usage était, en matière d’inscription sur l’acte de nais­sance, de sépa­rer les dif­fé­rents pré­noms par un simple espace, le pré­nom com­po­sé se dif­fé­ren­ciant en prin­cipe par l’apposition d’un tiret entre les deux pré­noms le com­po­sant, sans tou­te­fois qu’une règle n’impose cette différenciation. »


Pho­to : Jean Auguste Domi­nique Ingres, Auto­por­trait à vingt-quatre ans, 1804-1851, musée Condé, Chantilly.

Mettre une virgule devant “mais” ou “car”

Toutes les gram­maires le recom­mandent, même la plus récente1 :

La vir­gule est sou­vent pla­cée avant la conjonc­tion mais, or, donc, car lorsque les élé­ments sont intro­duits par cette conjonc­tion.
En géné­ral je ne trouve pas par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant ce genre d’ac­cou­tre­ment, mais sur elle c’é­tait seyant. (Serge Jon­cour, L’É­cri­vain natio­nal, 2014.)
Tout est bon dans le film pour faire japo­nais, or les stu­dios manquent d’ac­ces­soires (Éric Faye, Éclipses japo­naises, 2016.)
Il serait dom­mage de rebrous­ser che­min, car sitôt pas­sé cette porte, on gagne un autre monde. (Nico­las d’Es­tienne d’Orves, La Gloire des mau­dits, 2017.)

Gre­visse pré­cise (§ 125) :

Lorsque les élé­ments unis par mais sont brefs, la vir­gule peut manquer :

Il a conçu pour elle un sen­ti­ment ardent mais hono­rable (Labiche, Gram­maire, VIII). — Sa fai­blesse était immense mais douce (Mau­riac, Geni­trix, p. 28).

Sur ce point, Drillon (p. 188), tou­jours sub­til, ana­lyse un contre-exemple de Vic­tor Hugo :

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. (Les Pauvres Gens.)

[…] dans sa ponc­tua­tion, Hugo marque l’op­po­si­tion ; la cabane paraît encore plus pauvre, encore plus close. Ceci rat­tra­pant cela avec plus de vigueur encore.

Le para­graphe de Gre­visse se pour­suit ainsi :

Même par­fois avec des élé­ments assez longs [la vir­gule peut man­quer], mais ce n’est pas à recom­man­der : Il verse des rede­vances non négli­geables mais moins lourdes que celles qui frappent les caté­go­ries pré­cé­dentes (Le Roy Ladu­rie, Car­na­val de Romans, p. 45).

Je dois cepen­dant consta­ter que la « dévir­gu­li­sa­tion » est en marche. Nombre d’au­teurs contem­po­rains ne mettent jamais de vir­gule avant mais et car, pas plus qu’a­vant une rela­tive expli­ca­tive.

Pas de point à la fin des titres.

L’u­sage de ne pas mettre de point à la fin des titres s’ap­prend quand on com­mence à tra­vailler dans la presse ou l’é­di­tion. Il est men­tion­né dans la plu­part des ouvrages de réfé­rence. (Je l’ai véri­fié dans Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Im­pri­me­rie natio­naleLe Ramat euro­péen de la typo­gra­phie et Mémen­to typo­gra­phique de Charles Gouriou.) 

Dans son récent Dic­tion­naire ortho­ty­po­gra­phique moderne (à l’en­trée Point), Jean-Pierre Coli­gnon, ancien chef cor­rec­teur du Monde et ensei­gnant dans les écoles de jour­na­lisme et de cor­rec­tion, précise :

Dans les titres, sur­titres, sous-titres, inter­titres cen­trés, l’u­sage, géné­ra­le­ment, est de ne pas mettre de point final, même quand ils sont consti­tués d’une phrase com­plète. Mais il s’a­git d’un usage, non d’une règle, et cha­cun peut faire comme il l’en­tend, à condi­tion de s’en tenir constam­ment à une même “marche de travail”.

Enfin, Jacques Drillon, dans son Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, écrit (p. 140-141) :

On ne met pas de point après un titre de livre, de jour­nal, de film, etc. 
Cette règle est récente. Jus­qu’au début du xxe siècle, on fai­sait suivre d’un point le titre de l’ou­vrage, mais aus­si le nom de l’au­teur et de l’im­pri­meur, la date et le lieu d’im­pres­sion, le titre cou­rant, le quan­tième des cha­pitres, etc. Aujourd’­hui, si l’on regarde la “une” du Monde, on constate que ne portent aucune ponc­tua­tion finale le titre (même lors­qu’il forme une phrase com­plète), l’a­dresse, les dates, le nom des fon­da­teur et direc­teur, le numé­ro d’é­di­tion, les titres, les sur­titres, le som­maire non plus que le numé­ro des pages aux­quelles il ren­voie. Une phrase comme :
Le som­maire com­plet se trouve page 22
… n’est sui­vie d’au­cune ponc­tua­tion ; en revanche, on lisait, récem­ment encore, à la fin d’un article :
DOMINIQUE GALLOIS.
(Lire la suite page 19.)

On note­ra cepen­dant que :

  • « les titres sont sui­vis des signes exi­gés par le sens de l’énoncé, comme le point d’interrogation et le point d’exclamation1 » ;
  • « si un titre fait plus d’une ligne et com­porte déjà une ponc­tua­tion forte (point, point d’interrogation, point d’exclamation), il faut un point final2 ».

Illus­tra­tion : Libé­ra­tion.

Du problème des tirets dans les dialogues

Il arrive que l’u­sage sys­té­ma­tique et sans dis­cer­ne­ment des tirets dans les dia­logues rende la lec­ture dif­fi­cile, la limite entre dia­logue et récit n’é­tant pas mar­quée par un guille­met fermant.

Dans son Dic­tion­naire ortho­ty­po­gra­phique moderne (s. v. dia­logues), Jean-Pierre Coli­gnon prend clai­re­ment par­ti pour le main­tien des guille­mets comme déli­mi­ta­teurs de parole.

Dans la typo­gra­phie tra­di­tion­nelle, tous les dia­logues com­mencent et finissent par un guille­met. C’est tou­jours la meilleure façon de pro­cé­der, celle qui déjoue tout risque de mécompte.

Beau­coup d’é­cri­vains, d’é­di­teurs, d’im­pri­meurs se bornent à pla­cer un tiret devant chaque amorce ou reprise de dia­logue, chaque fois qu’un per­son­nage prend la parole. Hélas ! ce pro­cé­dé – en faveur grâce à la faci­li­té de son emploi – rend confus la plu­part des textes. Et cela devient très pénible quand un inter­lo­cu­teur dévide une tirade de plu­sieurs ali­néas. Paroles, jeux de scène, des­crip­tions de lieux, com­men­taires du nar­ra­teur ou de l’au­teur, tout cela est mélan­gé sans dis­tinc­tion. Aus­si, et non par dilec­tion pour l’ar­chaïsme ou la mode « rétro », ne peut-on que recom­man­der la pré­sen­ta­tion clas­sique, qui exclut toute obs­cu­ri­té.

Coli­gnon donne un exemple (je mets les guille­mets en gras) :

« Votre posi­tion ain­si que la fonc­tion qui est la vôtre vous donnent droit à une arme. C’est le règle­ment, cela fait par­tie de vos émo­lu­ments. Il faut que vous en ayez une. J’es­père que je suis clair… 
– Tout à fait, mais quelque chose m’é­chappe. » D’é­ner­ve­ment, j’a­vais rou­gi jus­qu’aux oreilles. « Je n’ai jamais vu la cou­leur du pis­to­let dont tu me parles, tu com­prends ? 
– Je com­prends. Mais peu importe que vous l’ayez vu ou pas. Il est for­cé­ment en votre pos­ses­sion ! »
(D’a­près Lao Ma, Tout ça va chan­ger, éd. Phi­lippe Picquier.)

Je par­tage l’a­vis du grand chef.

La virgule qui manquait

Traité de la ponctuation française, Jacques Drillon, Gallimard

J’ai pro­fi­té du pre­mier confi­ne­ment pour lire in exten­so le Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, de Jacques Drillon (Gal­li­mard, 1991) – un vieux pro­jet. Un ouvrage évi­dem­ment pas­sion­nant et instructif.

Dans la pre­mière par­tie, outre l’histoire de la ponc­tua­tion, on apprend notam­ment que, même dans les édi­tions cri­tiques (Pléiade), la ponc­tua­tion des auteurs clas­siques (avant le xixe s.) est modi­fiée, ce qui n’est pas sans poser problème.

Dans la seconde par­tie, j’ai consta­té avec plai­sir que la plu­part des nom­breuses règles m’é­taient acquises par la pra­tique de la cor­rec­tion et la fré­quen­ta­tion des écrivains.

Une règle, cepen­dant, a rete­nu mon atten­tion, car je la cher­chais incons­ciem­ment. Jamais de vir­gule entre le sujet et le verbe, dit le code typo­gra­phique. Il y a tout de même des excep­tions, que j’ai sou­vent ren­con­trées au cours de mes lectures.

« On met une vir­gule pour sépa­rer les divers sujets d’un verbe (s’ils ne sont pas reliés, répé­tons-le, par une conjonc­tion). Le der­nier sujet est lui-même sépa­ré du verbe par une vir­gule […] on peut consi­dé­rer que la der­nière vir­gule, immé­dia­te­ment avant le verbe, confère à tous les sujets une valeur égale. »

« La sot­tise, l’er­reur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et tra­vaillent nos corps » — Baudelaire

« Les arbres, les eaux, les revers des fos­sés, les champs mûris­sants, flam­boient sous le res­plen­dis­se­ment mys­té­rieux de l’heure de Saturne » — Claudel

Cela fonc­tionne aus­si après la der­nière épi­thète d’un com­plé­ment ou d’un sujet :

« Tout un monde loin­tain, absent, presque défunt, vit dans tes pro­fon­deurs, forêt aro­ma­tique » — Baudelaire

… ou après plu­sieurs adverbes :

« L’infirmier leur mas­sait lon­gue­ment, puis­sam­ment, les muscles des jambes […]» — Michel Mouton

Inver­se­ment, « dans une laisse de sujets dont les deux der­niers sont liés par “et”, on ne met pas de vir­gule entre le der­nier et le verbe » :

« Trop de dia­mants, d’or et de bon­heur rayonnent aujourd’­hui sur les verres de ce miroir où Monte-Cris­to regarde Dan­tès » – Dumas 

Gre­visse donne la même règle au § 128, avec des exemples pris chez Mau­riac et Saint-Exu­pé­ry. Par­mi les autres cas où il admet la vir­gule « inter­dite », il donne celui-ci : 

Lorsque le sujet a une cer­taine lon­gueur, la pause néces­saire dans l’oral est par­fois ren­due par une vir­gule dans l’écrit (mais on pré­fère aujourd’hui une ponc­tua­tion plus logique, qui ne sépare pas le sujet et le verbe) : La foudre que le ciel eût lan­cée contre moi, m’aurait cau­sé moins d’épouvante (Chat., Mém., I, ii, 8). — Quand la per­sonne dont nous sommes accom­pa­gnés, nous est supé­rieure par le rang et la qua­li­té (Lit­tré, art. accom­pa­gné). — Les soins à don­ner aux deux nour­ris­sons qui lui sont confiés par l’Assistance, l’empêchent de gar­der le lit (Gide, Jour­nal, 27 janv. 1931). — Le pas­sé simple et la troi­sième per­sonne du Roman, ne sont rien d’autre que ce geste fatal par lequel l’écrivain montre du doigt le masque qu’il porte (Barthes, Degré zéro de l’écriture, I, 3). — La réponse que je don­nai à l’enquête par Voyage en Grèce (revue tou­ris­tique de pro­pa­gande) et que l’on trou­ve­ra en tête de la seconde par­tie de ce recueil, sert donc […] de char­nière entre les deux par­ties (Que­neau, Voyage en Grèce, p. 11).

Je n’entre pas plus dans les détails – la vir­gule occupe chez Drillon plus de cent pages – et vous ren­voie aux pages 165 à 176 pour ce point pré­cis. Drillon pré­cise que « le Code typo­gra­phique » (celui de la Fédé­ra­tion CGC de la com­mu­ni­ca­tion, 1989) et « cer­tains gram­mai­riens » désap­prouvent ces excep­tions. Pour ma part, je trouve là la confir­ma­tion qui me man­quait. Je n’ajouterai que cette citation :

« Il arrive à la vir­gule d’être “facul­ta­tive”. C’est alors que l’auteur se montre, et par quoi il se dis­tingue d’un autre » (p. 150).