“Le Correcteur de journaux”, poème de 1934

Poème trou­vé dans la Cir­cu­laire des protes, no 408, août 1934.

Extrait du poème "Le Correcteur de journaux", de Camille Mital, 1934.
Extrait du poème Le Cor­rec­teur de jour­naux, de Camille Mital, 1934.
le correcteur de journaux

Près de l’endroit sonore,
Couru, non inodore,
Dénommé lavabos1,
Tout proche des ballots,
Balais et balayures,
Quelle est cette figure
De scribe déplumé,
Décrépi, boucané2,
Qui, hagard, gesticule,
Se débat, ridicule,
Pitoyable aliéné,
Au milieu de carrés
De papier hydrophile3,
De pathos sur coquille,
Coquilles sur jésus4,
De vergé vermoulu,
De flacons de tisane
Auprès d’une banane !
De textes inédits,
De textes reproduits,
De notules curieuses5
Sur études copieuses
De crayons à copier
Plumes, buvards, encriers,
Et d’écrits regrattés, tels des palimpsestes,
Où la loupe elle-même inopérante reste6 ?
Ce fantoche affairé, c’est le vieux correcteur !
Investi de l’emploi par hasard, par malheur7,
Depuis trente-cinq ans il vit dans ce coin sombre,
En proie aux souvenirs, aux souvenirs sans nombre,
Du temps fortuné qu’il vécut au pays natal,
Dans sa terre (hypothéquée !), avec son cheval
(Ce cher ami), son chien, ses livres, ses chimères,
Spleen rendant ses nuits de labeur plus amères !

Alors que la batterie des « linos8 »
« Opère » avec ses servants les « typos »
(Cette métallurgie de la pensée
Qui fixe forme durable à l’idée),
La « roto9 » rote, ronfle, brait, mugit,
Bien que cherchant à restreindre son bruit ;
La linotype
Fume sa pipe
Toute bourrée de plomb fondu,
Ce qui produit, bien entendu,
De l’oxyde
Homicide10 ;
Experte, elle a son bras d’acier ;
Savante, elle a son clavier ;
Virtuose, mais discrète,
Elle joue des castagnettes !

En cette ambiance, en ce vacarme fiévreux,
Le correcteur, lui seul, reste silencieux.
Il brave tout : tapage,
Gaz, cris, « roto », clichage11,
Et, présomptueux, se fie à son savoir infus,
Tel, jadis, se vantait le fat Olibrius12 !
Pendant sept heures en grande lutte,
Il a lu vingt lignes à la minute !
Lu, dis-je, hélas ! et corrigé, puis annoté.
Raturé, paraphé, numéroté, daté.
Et, quand il sort enfin, à prime matinée,
Il résume ainsi sa lamentable pensée :
Travailler la nuit, sommeiller le jour,
Et vivre ce long calvaire toujours !

Vous, aspirants, imbus de sous-littérature,
Ne prenez pas l’emploi pour une sinécure,
Mais reportez-vous au vers que Dante inscrivit
Aux portes de l’enfer, antre à jamais maudit :

Lasciate ogni speranza !
(Abandonnez toute espérance !)

Camille Mital,
Correcteur.

  1. Voir aus­si : « Ain­si M. Dutri­pon était, en 1833, dans un cabi­net au-des­sous du sol, dont le jour venait de haut, que l’on ouvrait de la main droite, tan­dis que sans chan­ger de place on ouvrait de la main gauche, les lieux d’aisances où se ren­daient tour à tour, toute la jour­née, 150 ouvriers […] », dans le Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861. ↩︎
  2. Des­sé­ché. ↩︎
  3. Sans doute une allu­sion au fait que les épreuves des jour­naux étaient réa­li­sées sur du papier humi­di­fié. ↩︎
  4. La coquille et le jésus sont deux for­mats de papier, la pre­mière de 44 × 56 cm, le second de 56 × 76 cm. Mais la coquille est aus­si une erreur de com­po­si­tion typo­gra­phique. ↩︎
  5. Sans doute une allu­sion aux signes de cor­rec­tion, connus des seuls pro­fes­sion­nels de l’im­pri­me­rie. ↩︎
  6. Allu­sion aux manus­crits illi­sibles. Voir : « […] n’espérez point sans une loupe devi­ner Xavier Aubryet », dans Un cor­rec­teur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
  7. Voir Pour­quoi le cor­rec­teur est-il un déclas­sé ? (1884). ↩︎
  8. Les lino­types, machines à com­po­ser. ↩︎
  9. La presse rota­tive. ↩︎
  10. Allu­sion au satur­nisme, intoxi­ca­tion au plomb fré­quente chez les typo­graphes. ↩︎
  11. Repro­duc­tion en relief de l’empreinte d’une com­po­si­tion mobile, per­met­tant de réa­li­ser plu­sieurs tirages. ↩︎
  12. « Un hypo­thé­tique gou­ver­neur des Gaules, répu­té avoir mar­ty­ri­sé sainte Reine en l’an 252. Tour­né en ridi­cule dans les repré­sen­ta­tions de mys­tères du Moyen Âge, ce serait de lui que vient l’u­ti­li­sa­tion d’Oli­brius dans le lan­gage » (Wiki­pé­dia).  ↩︎

Une “nouvelle” chanson du correcteur

Une « chan­son du cor­rec­teur » m’avait curieu­se­ment échap­pé jusqu’ici (☞ voir Chan­sons du cor­rec­teur). Signée d’un cer­tain Legrain, elle nous a été trans­mise par Eugène Bout­my dans une édi­tion de 1878 de son Dic­tion­naire de la langue verte typo­gra­phique, où celui-ci est sui­vi de Chants dus à la Muse typo­gra­phique. (J’avais l’édition de 1874 et celle de 1883 ; j’ignorais qu’il m’en man­quât une et qu’elle rece­lât des trésors.)

Deux pre­mières strophes de la chan­son Le Cor­rec­teur et le Teneur de copie, signée Legrain, s.d. (2e moi­tié du xixe s. ?)

Quelques expli­ca­tions :

Cette chan­son rap­pelle une pra­tique aujourd’hui dis­pa­rue. En reli­sant les pre­mières épreuves (dites typo­gra­phiques), le cor­rec­teur était assis­té d’un teneur de copie (en typo­gra­phie, la copie désigne le texte des­ti­né à l’im­pres­sion) : il la « chan­tait », c’est-à-dire qu’il la lisait à haute voix en pro­non­çant la ponc­tua­tion et l’orthographe si néces­saire, notam­ment les accents. Le cor­rec­teur pou­vait ain­si véri­fier la confor­mi­té de la com­po­si­tion avec la copie. On employait à cette tâche soit un appren­ti, soit un vieux cor­rec­teur (c’est le cas ici) dont la vue était trop fati­guée pour qu’il cor­ri­geât lui-même. 

Le cor­rec­teur était sou­vent un « déclas­sé1 » : sor­ti de l’université ou du sémi­naire, il avait rêvé de gloire comme poète ou comme dra­ma­turge, avant de se résoudre à « faire un métier ». 

La chan­son Le Gre­nier (dont un vers récur­rent est en effet « Dans un gre­nier qu’on est bien à vingt ans ! ») est de Pierre-Jean de Béran­ger (1780-1857), qui fut lui-même typo­graphe. Sur You­Tube, on peut l’en­tendre inter­pré­tée par Jean Clé­ment en 1935

Cri­raient au lieu de crie­raient est une licence poé­tique (pour gagner un pied).

Enfin, un bour­don est un oubli de lettres, de mots, de phrases ou de para­graphes entiers lors de la composition. 

LE CORRECTEUR ET LE TENEUR DE COPIE
par legrain

Air : Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans.

Un correcteur sur certaines épreuves
Avec amour chaque faute indiquait.
Or, sous sa plume, elles n’étaient point veuves :
De tous côtés la marge s’emplissait.
« Lis donc ! » dit-il au teneur de copie.
Un ronflement répond ; il dit plus bas :
« Ta tête grise en paix s’est assoupie,
Mon pauvre vieux, ne te réveille pas !

Songeant peut-être aux jours de ta jeunesse,
Jours d’espérance et de déceptions,
Tu te revois, oubliant ta détresse,
Au temps passé de tes illusions.
Chaque journée amenait un déboire :
Qui veut monter souvent retombe en bas…
En ce moment, si tu rêves de gloire,
Mon pauvre vieux, ne te réveille pas !

Mais sur ta lèvre apparaît un sourire :
Est-ce un roman dont le style plaira ?
Quelque sonnet dont on ne peut médire,
Un long poème, un sujet d’opéra ?
D’Oreste enfin retraçant les furies,
Tu fais le drame, et l’on ne siffle pas !
On applaudit, on pleure… aux galeries :
Mon pauvre vieux, ne te réveille pas !

Car ici-bas n’est pas qui veut prophète ;
On te siffla… Tu dus faire un métier.
En notre état, l’usage est qu’un poète
Fera toujours un méchant ouvrier :
Censurant tout dans ton humeur chagrine
De nos grands noms tu fais un faible cas ;
Tu blâmerais les vers de Lamartine…
Mon pauvre vieux, ne te réveille pas !

Repose, ami ; mais demain nos familles
Criraient la faim… terminons ce labeur. »
Et derechef il marquait des coquilles
Quand un bourdon excite sa fureur !
Au cri qu’il pousse, empoignant l’écritoire,
Le vieux s’éveille en s’écriant : « Hélas !
On me versait… Je crois que j’allais boire :
Une autre fois ne me réveille pas ! »

  1. Voir Pour­quoi le cor­rec­teur est-il un « déclas­sé » ? (1884). ↩︎

Un poème fête la naissance du “Code typographique”, 1928

En mai 19281, le Code typo­gra­phique tant atten­du a enfin paru, sur les bords de la Garonne, à Bor­deaux. Émile Ver­let, pré­sident (depuis février 1925) de la com­mis­sion char­gée de sa rédac­tion, peut souf­fler… et se féli­ci­ter de cette nais­sance dif­fi­cile en publiant un poème (pour nos confrères, tout était pré­texte à rimer). Comme le rap­pelle en intro­duc­tion Eugène Gre­net, pré­sident de la Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs de France, dans la Cir­cu­laire des protes (no 336, août 1928) où paraît ce texte, « le pre­mier essai de réa­li­sa­tion du Code typo­gra­phique fut entre­pris par l’Ami­cale, ain­si qu’en avait déci­dé le Congrès de […] Nantes en 1908. […] ». Par suite de polé­miques, « cette œuvre ne put alors être menée à sa fin ». Cela explique le pre­mier vers du poème ci-dessous.

Annonce de la parution du "Code typographique", mai 1928
Pre­mière annonce de la paru­tion du Code typo­gra­phique, Cir­cu­laire des protes, mai 1928.

LE CODE TYPOGRAPHIQUE

Amis, il a bientôt vingt ans,
Sa carrière commence
Et c’est fou quand on pense
À ce qu’il a fallu de temps
Pour défaire et refaire
Ce qu’on voulait parfaire.

On a cherché quinze ans son nom :
« Méminto [sic] » ou bien « Code »,
« Marche à suivre »… la mode…
Toujours les typos disent : « Non ! »
Pourtant, quinze ans, ça lasse
Et « Code », à la fin, passe.

Puis intervint la Commission,
Travaillant en silence,
Usant son éloquence
Pour obtenir la permission
De quitter sa famille
Avant sa camomille.

On rentrait tard… après minuit,
En portant bas l’oreille :
L’épouse est là qui veille
Pour voir si l’on s’est mal conduit,
Et son œil italique
Interdit la réplique !

Après l’aride abréviation,
Ce fut la capitale
— La faute capitale —
Puis notes, nombres, division,
Parsemés d’italique :
C’en était fantastique !

Oui, trois ans nous avons lutté
De façon exemplaire,
Toujours pour satisfaire
Notre femme et la Faculté.
Oyez notre misère,
Voyez notre calvaire !

Toulouse2, avec tes troubadours,
Veux-tu mettre à la mode
Ce petit, petit Code
En le parant de tes atours ?
Fais que sur la Garonne
Bientôt l’olifant tonne !

Que chacun vibre à ses échos :
Réalisons ce rêve
De proclamer la trêve
Entre correcteurs et typos !
Et vous, frondeurs du Livre,
Aidez le Code à vivre !

E. VERLET.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?


Poème “Le Correcteur”, 1927

Conscient correcteur, tu es la bête noire
De tous les ignorants et de tous les jaloux,
Quand, penché tout le jour sur un affreux grimoire,
Tu te permets d'y voir des sottises, des « loups ».
J'entends par « loups » ici, les oublis, les bêtises
Qui parfois échappés à la dactylographe
Feraient dire à l'auteur d'énormes balourdises
Toujours assaisonnées de fautes d'orthographe.
Mais il est entendu que tu es responsable
Et que tu dois tout voir, même le mot absent.
Le Code, à l'avenir, te sera secourable3,
Même si le typo se moque de l'accent.
Le temps n'est plus, hélas ! de lire les épreuves
En somnolant, béat, les yeux à demi clos.
Tout va vite aujourd'hui… il faut donner des preuves
D'un savoir étendu, sans quoi tu es forclos.
Le typo maladroit, ennemi des virgules,
Le metteur trop pressé de terminer à temps
Tempêteront souvent contre tes majuscules
Ou tes alinéas et diront en partant :
« Combien ce correcteur est donc insupportable ;
» Il s'applique vraiment à tout nous compliquer,
» Car ce que nous faisons nous paraît raisonnable.
» À travail d'automate, à quoi bon s'appliquer ? »
Mais le bon correcteur garde son habitude
De regarder de près ce qui paraît fautif ;
Passionné de son œuvre, il est, comme Latude4,
Patient pour le mot : nom, pronom, adjectif.
De quelque état d'esprit qu'on le brime ou l'entoure
Il va, il va toujours et sans trop s'émouvoir
Il poursuit son travail : c'est une chasse à courre
Aux fautes des humains qu'il peut apercevoir.
Mais je ne vais pas dire qu'il demeure infaillible
Dans le monde des fautes, il peut en oublier,
Car, sauf le Créateur, qui donc n'est pas faillible ?
Non, mais le correcteur est un rude ouvrier.

H. JURY.

Cir­cu­laire des protes, no 320, avril 1927.

Com­po­si­tion d’origine. 

Article mis à jour le 11 novembre 2024.

André Lemoyne, un correcteur statufié

Buste du monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Buste du monu­ment à la mémoire d’An­dré Lemoyne, sur la place por­tant son nom, à Saint-Jean-d’An­gé­ly (Cha­rente-Mari­time).

« J’aime mieux être arti­san que magis­trat, gagner ma vie à la sueur de mon front que ser­vir aux basses œuvres de la tyran­nie. » — André Lemoyne, 1852

Rares sont les cor­rec­teurs aux­quels on a éri­gé un monu­ment. C’est pour­tant le cas d’André Lemoyne (1822-1907), célé­bré comme poète, étu­dié par Ver­laine5, pré­fa­cé par Sainte-Beuve et par Jules Val­lès, mul­ti­pri­mé par l’Académie6 et fait che­va­lier de la Légion d’honneur en 18777. Si c’est le poète qui fut ain­si sta­tu­fié, son pas­sé de cor­rec­teur y est aus­si ins­crit à tra­vers le comi­té qui a sou­hai­té ce monu­ment8 :

Monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Musée d’Or­say, fonds Debuis­son. Source : E-monumen.net

Il mou­rut le 28 février 1907 en sa ville natale, qui a don­né son nom à une place publique. Ses amis, ses admi­ra­teurs lui ont éle­vé, par une sous­crip­tion publique à laquelle la Socié­té ami­cale des Protes et Cor­rec­teurs d’imprimerie de France a pris très lar­ge­ment part, un modeste monu­ment qui fut inau­gu­ré le 31 octobre 1909, au Jar­din public de Saint-Jean-d’Angély9.

Ver­laine salue ain­si l’homme : 

Lemoyne vit digne­ment d’un bel emploi dans la mai­son Didot. C’est l’homme du Livre comme c’est l’homme d’un livre. Quoi de plus noble et de plus logique ? Mais c’est aus­si l’homme de la Nature mer­veilleu­se­ment tra­duite, du cœur com­bien fine­ment devi­né, de la femme sue et impec­ca­ble­ment appré­ciée, dite à ravir. Et quoi de mieux ?

Je repro­duis ici le bel hom­mage que lui rend L.-E. Bros­sard, en 1924, dans Le Cor­rec­teur typo­graphe10 :

« En plein rêve de jeu­nesse, alors que son esprit et son cœur débor­daient des plus nobles ambi­tions, André Lemoyne, au milieu des évé­ne­ments de 1848, vit dis­pa­raître toute la for­tune pater­nelle dans une catas­trophe impré­vue. Jeune et ins­truit, il eût pu se tour­ner vers la poli­tique ou le jour­na­lisme, où, grâce à son talent d’a­vo­cat et à l’ar­deur de ses convic­tions, il se fût taillé une brillante situa­tion. André Lemoyne pré­fé­ra deve­nir un simple arti­san et ne devoir qu’au tra­vail de ses mains le pain et la sécu­ri­té de ses jours : stoï­que­ment, sans amer­tume, ni regret, il s’en­rô­la dans la pha­lange des tra­vailleurs du Livre. Entré comme appren­ti typo­graphe dans l’im­pri­me­rie Fir­min-Didot, André Lemoyne, que ses connais­sances éten­dues et variées dési­gnaient à l’at­ten­tion de ses chefs, devint bien­tôt cor­rec­teur. Son éru­di­tion et son carac­tère lui conquirent, dans ce poste, des ami­tiés solides et l’es­time d’au­teurs illustres qui jugeaient à sa valeur la pré­cieuse col­la­bo­ra­tion de ce tra­vailleur dis­cret. C’est dans ces fonc­tions que Lemoyne vit un jour, pour la pre­mière fois, la gloire venir vers lui : un aca­dé­mi­cien, M. de Pon­ger­ville, « en habit bleu à bou­tons d’or, pan­ta­lon gris perle à sous-pieds, cha­peau blanc à longues soies », venait, au nom de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, appor­ter ses féli­ci­ta­tions et ser­rer la main au modeste cor­rec­teur qui se révé­lait un poète de pre­mier ordre. »

André Lemoyne fut en effet un vrai poète : « dans la pra­tique de son métier de cor­rec­teur il avait décou­vert toutes les nuances, toutes les somp­tuo­si­tés du « verbe » ; nour­ri aux meilleures sources clas­siques, il avait sucé jus­qu’à la moelle l’os savou­reux de notre vieille lit­té­ra­ture ; il en connais­sait l’har­mo­nieuse beau­té et les res­sources infi­nies ; il en com­pre­nait la sou­plesse et la logique ; il l’ai­mait avec un res­pect, avec une admi­ra­tion sin­cères. S’il concé­dait par­fois qu’il est des dif­fi­cul­tés, des contra­dic­tions, des illo­gismes qu’on peut sans dom­mage éla­guer de la luxu­riante fron­dai­son de la gram­maire et de l’or­tho­graphe, jamais il ne vou­lut admettre qu’on pût tou­cher aux règles ou aux formes gram­ma­ti­cales. Avec quelle amer­tume, lui d’or­di­naire si doux, ne dénonce-t-il pas les infil­tra­tions de mots étrangers :

… Je pense à toi, pauvre langue fran­çaise,
Quand tu dis­pa­raî­tras sous les nom­breux afflux
De source ger­ma­nique et d’o­ri­gine anglaise :
Nos arrière-neveux ne te connaî­tront plus !

« Tra­vailleur d’é­lite probe et fidèle, Lemoyne ne pou­vait oublier que pen­dant près de trente années il avait été du nombre de ces humbles et pré­cieux auxi­liaires de l’im­pri­me­rie, du nombre de ces éru­dits ano­nymes qui veillent au res­pect des belles tra­di­tions, du nombre de ces cor­rec­teurs qui éclairent les expres­sions obs­cures, redressent les phrases boi­teuses et sont, sui­vant Mon­se­let, les « ortho­pé­distes » et les ocu­listes de la langue. Alors qu’il avait depuis longues années aban­don­né l’a­te­lier pour rem­plir les fonc­tions de biblio­thé­caire archi­viste à l’É­cole des Arts déco­ra­tifs, n’a­vait-il point cet orgueil de mon­trer à ses intimes la blouse noire qu’il avait endos­sée au temps de sa jeu­nesse et de son âge mûr. N’est-ce point encore sur cette blouse qu’il épin­gla fiè­re­ment la croix, alors qu’il fut fait che­va­lier de la Légion d’hon­neur ? Au reste, ne pro­cla­mait-il point avec une osten­ta­tion de bon aloi : « Je connais mon dic­tion­naire. Son­gez que pen­dant trente ans j’ai été ouvrier typo­graphe et cor­rec­teur chez Didot… » »


Chansons du correcteur

Sur Gal­li­ca, je suis tom­bé sur une chan­son du cor­rec­teur signée « Chol­let ». S’a­git-il d’un aïeul de Louis Chol­let, auteur du Petit manuel de com­po­si­tion à l’u­sage des typo­graphes et des cor­rec­teurs (Lyon, Armand Mame et fils, 1912) ? Il n’é­tait pas rare que le métier se trans­mette de père en fils. 

Ce texte sort des presses de l’impri­me­rie de Fain, 4, rue Racine (place de l’O­déon), à Paris, active de 1803 à 1848 (?).

Il est à chan­ter sur l’air de la Treille de sin­cé­ri­té, écrite par Désau­giers (à l’é­poque aus­si célèbre que Béran­ger), dont on trouve la par­ti­tion au Musée vir­tuel de la chan­son maçon­nique

La treille de sin­cé­ri­té est, selon Lit­tré, une « vigne ima­gi­naire dont le vin fai­sait invo­lon­tai­re­ment par­ler avec sin­cé­ri­té ceux qui en buvaient ».

Le Correcteur d’imprimerie

L'homme sage,
Dit un adage,
De son métier se fait honneur: 
Le mien est d'être Correcteur.

Une réforme inopinée
Me fit prendre un jour ce parti; 
De ma nouvelle destinée
L'avantage sera senti: (bis.)
J'affirmerie sans gasconnade
Que c'est l'état le plus charmant, 
Pourvu qu'on ne soit pas malade
Et que l'on vive sobrement.
Je confesse
Que ma paresse
De l'entreprise eut d'abord peur; 
Enfin je devins Correcteur.

En raccourci je vois le monde
Dans notre modeste atelier; 
Tout ce qu'on invente à la ronde, 
Chez nous on vient le publier: (bis.)
Billets de morts ou de naissance,
Roman, mémoire, et cætera,
De nouvelles et de science
C'est un petit panorama.
Par ma tâche,
J'ai sans relâche,
Matin et soir, même bonheur: 
Quel plaisir d'être correcteur!

Je corrige avec même zêle
Un écrit sur l'égalité,
Et maint discours qui nous rappelle
Les dangers de la liberté; (bis.)
De tel ouvrage académique
Le style m'est recommandé,
Et d'une phrase romantique
Le sens est par moi décidé.
Sans médire
Je pourrais dire,
Quand l'ouvrage n'est pas meilleur,
N'accusez pas le Correcteur.

Je puis vanter en assurance
L'exactitude des auteurs,
Et du public la confiance
Aux promesses des éditeurs. (bis.)
J'aurais de quoi sur cette glose
Faire un chapitre tout entier;
Mais je dois me taire, et pour cause:
C'est le secret de mon métier.
Mon silence
N'est que prudence,
Chaque abus a son protecteur,
Je n'en suis pas le Correcteur.

Des substituts à la censure
Quoiqu'on se plaigne de nos jours,
Sans prononcer, je me rassure,
Puisque l'on imprime toujours. (bis.)
Mon goût n'est rien en cette affaire,
Le reste me touche fort peu:
Nonotte aussi-bien que Voltaire
Fera bouillir mon pot-au-feu.
Quand sans crime
Cette maxime
Se pratique et s'apprend par cœur,
Que peut y faire un Correcteur?

Mes confrères de cette esquisse
Reconnaîtront la vérité;
Je suis sans fiel et sans malice,
Et n'ai peint que le beau côté. (bis.)
Chaque chose a le sien de même
Qu'il faut choisir pour être heureux;
Dans mon état j'ai pour système,
Le bien est l'ennemi du mieux.
Mon histoire,
Veuillez le croire,
Sera la vôtre, ami lecteur,
Si vous vous faites Correcteur.
Chollet

Le même Chol­let signe une autre chan­son, « cou­plets chan­tés le 7 juillet 1822, dans une réunion com­po­sée de MM. Casi­mir, prote de l’im­pri­me­rie de M. FAIN ; Pro­vost, Chol­let, Laurent, Bou­vet, Broin, Mayeux, Gui­bert, cor­rec­teurs ». Celle-ci colle à l’air du vau­de­ville en un acte Lan­ta­ra, ou le Peintre au caba­ret (créé en 1809) « À jeun je suis trop phi­lo­sophe ». (J’en cherche encore la partition.)

Les Correcteurs en goguette à Charenton

Certain dimanche, en pique-nique,
De Fain l'état-major piéton,
Octovirat typographique,
S'achemina vers Charenton. (bis.)
Un correcteur peut se mettre en goguette;
Le cas n'est pas commun, je crois;
Il peut quitter le régime et la diète,
Et risque la barbe une fois. (bis.) [des deux dernières lignes]

Pour charmer le cours du voyage,
On fait le menu du repas,
Et chacun, plein de cette image,
Se livre à de joyeux ébats.
Car du plaisir c'est une loi secrète :
Désir passe réalité;
Tout amoureux, tout buveur en goguette
Éprouva cette vérité.

On arrive, on se met à table,
Et l'on débouche le vin vieux.
« Messieurs, quel moment délectable! »
Dit G******, le front radieux.
« Vive une bonne et large côtelette!
» Et vive encor plus le bon vin!
» Puisque, ma foi, nous sommes en goguette,
» Au diable ici grec et latin! »
A cette harangue éloquente
La troupe applaudit de grand cœur;
L'appétit, une soif ardente,
Ont redoublé la bonne humeur.
On te bannit, triste et froide étiquette,
Dont l'aspect fait fuir la gaîté;
Mais qu'à ta place arrive la goguette,
Elle aime à rire en liberté.

La soif avec la faim s'apaise,
Des bons mots vient enfin le tour;
On jase, on discourt à son aise
Sur mainte anecdote du jour.
J'avoûrai bien qu'une langue discrète
Eût parlé sur un autre ton;
Mais le moyen de se taire en goguette,
Et d'être sage à Charenton!

Alors B*****, l'âme attendrie,
(On est si tendre en buvant sec!)
S'écrie: « O France! honneur! patrie!
» Ceci, messieurs, n'est pas du grec....
» La volonté du ciel en tout soit faite.
» J'étais né pour un beau destin!....
» Un jour, hélas! pour suivre la goguette,
» Je laissai la gloire en chemin.»

— « Et moi, répondit un confrère,
» Ai-je eu, mon cher, plus de bonheur,
» Quand, de sous-chef au ministère,
» Je suis retombé correcteur?
» C'est un métier à se rompre la tête,
» Encor n'y boit-on que de l'eau;
» Aussi jamais je ne rêve goguette
» Que je ne rêve à mon bureau.»

— « Messieurs, trêve à cette matière,»
Dit le doyen, homme prudent;
« Pourquoi regarder en arrière,
» Lorsqu'il faut regarder devant?
» Un sage a dit, et je vous le répète:
» Portons notre fardeau gaîment;
» Passons plutôt notre vie en goguette,
» Si notre bonheur en dépend.»

Du bon doyen cette sentence
Est entonnée à l'unisson,
Et de plus belle on recommence
A faire sauter le bouchon.
Noyons, amis, noyons dans la buvette
Du temps passé le souvenir;
Et, vrais enfans de la franche goguette,
Espérons tout de l'avenir.
A.-F. Chollet.

Voir éga­le­ment la Chan­son du cor­rec­teur, de H. Val­lée (1912), repu­bliée par la revue His­to­Livre dans son numé­ro 20, d’oc­tobre 2018.

Enfin, voi­ci le texte de l’hymne des typo­graphes, À la san­té du confrère (dit aus­si « le À la… »), « qui s’en­tonne le verre à la main ». On peut l’en­tendre chan­ter dans cette vidéo You­Tube.

Refrain :
À la !... À la !... À la !...
À la santé du confrère,
qui nous régal' aujourd'hui.
Ce n'est pas de l'eau de rivière
Encor' moins de celle du puits.
À la !... À la !... À la !... 
À la santé du confrère.
qui nous régale aujourd'hui.
Pas d'eau !... Pas d'eau !... Pas d'eau !... 

À la santé d'Baptisse,
Plus l'on boit, plus l'on pisse,
À la santé d'saint Nicolas,
plus l'on boira, plus l'on pissera.

À la !... À la !... À la !... 

À boire !... À boire !... À boire !...
Nous laiss'rez-vous sans boire !...
Non !...
Car les typos n'sont pas si fous,
Pous se quitter sans boire un coup !...

À la !... À la !... À la !...

« Il sem­ble­rait que notre À la remonte au Second Empire. En effet, une loi de Napo­léon III dur­cit l’ap­pli­ca­tion de la loi Le Cha­pe­lier inter­di­sant toute coa­li­tion ouvrière. 
« Exclues des ate­liers, les assem­blées typo­gra­phiques se dérou­lèrent alors au domi­cile des confrères. À leur tour de rôle cha­cun rece­vait ses cama­rades d’a­te­lier autour d’un verre. 
« Lors de ces réunions on por­tait une san­té au confrère amphi­tryon. Cela ne dura que fort peu car les typos retrou­vèrent bien vite le che­min du marbre. 
« Les paroles et la musique de cet hymne typo­gra­phique sont de Adda-Dor­gel et Pad­dy. Quant aux ver­sions alle­mande et anglaise, ce sont des adap­ta­tions libres11