Comment enrichir son vocabulaire

« Com­ment enri­chir son voca­bu­laire » est une ques­tion qui revient pério­di­que­ment sur les réseaux sociaux, comme Quo­ra, géné­ra­le­ment avec deux adverbes : « rapi­de­ment » et « dura­ble­ment ».

La réponse évi­dente, c’est lire. C’est en effet en côtoyant les mots qu’on les acquiert. L’avantage de la lec­ture par rap­port au son (radio, pod­casts) ou à l’image (télé­vi­sion, You­Tube), c’est de les voir écrits, et donc d’acquérir en même temps leur ortho­graphe. Sans comp­ter, bien sûr, les autres avan­tages de la lecture ! 

Mais com­ment peut-on accé­lé­rer cette acqui­si­tion ? Il existe pour cela un cer­tain nombre de livres. 

J’en ai sélec­tion­né quatre (par­mi ceux des­ti­nés aux adultes fran­co­phones), plus ou moins aus­tères, clas­sés du plus récent au plus ancien (liens vers les fiches des éditeurs). 

Je ne les ai pas étu­diés per­son­nel­le­ment. Cha­cun pour­ra choi­sir, d’après les fiches, celui qui semble lui conve­nir le mieux. 

Pour que l’acquisition de mots nou­veaux soit durable, il faut les uti­li­ser. Les pla­cer rapi­de­ment dans la conver­sa­tion ou dans un texte après les avoir appris, puis les main­te­nir vivants, actifs, au fil du temps. C’est ce qu’on appelle la réac­ti­va­tion ou la conso­li­da­tion, essen­tielle dans tout apprentissage.

Il s’agit là d’acquérir un voca­bu­laire riche, pré­cis et utile. Je n’ai donc pas rete­nu d’ouvrages sur les mots « rares et char­mants », qui ne manquent pas, comme Cra­pous­sin et Nigue­douille. La belle his­toire des mots endor­mis.

☞ Voir aus­si La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Du décorum qu’on garde à celui qu’on regarde

"Le Sacre de Napoléon", de Jacques-Louis David, 1805-1807
Le sacre de Napo­léon (ici, peint par J.-L. David, 1805-1807), déco­rum ou bar­num impérial ?

Une phrase dans un récent entre­tien avec Tho­mas Jol­ly1 dans Le Monde a réveillé une réflexion qui traî­nait dans un coin de ma tête. Le met­teur en scène racon­tait un sou­ve­nir d’en­fance, à l’âge de six ans : 

« Je lui explique [à sa prof de danse] que ce que nous fai­sons n’est pas assez beau, que l’endroit est moche. Moi, je vou­lais des tutus cha­toyants, des dorures, un déco­rum fas­tueux, je vou­lais déjà mon­ter Le Lac des cygnes, même si, à cette époque, je ne le connais­sais pas ! »

Le mot déco­rum a, en effet, connu une évo­lu­tion intéressante. 

Le déco­rum (avec un article défi­ni), c’est d’abord (1587) quelque chose qu’on res­pecte, qu’on observe, qu’on « garde » (en fran­çais du xviie s., voir Fure­tière) : l’ensemble des règles de bienséance.

C’est aus­si, plus spé­cia­le­ment, à par­tir de 1889, l’ap­pa­rat offi­ciel, autre­ment appe­lé « éti­quette, pro­to­cole ou céré­mo­nial », tel celui qu’a mis en scène pour sa propre gloire Napo­léon Ier.

Mais, entre-temps, nous dit Alain Rey2, « il a déve­lop­pé, pro­ba­ble­ment sous l’influence du groupe de décor, déco­rer, le sens de “ce qui orne, pare” (1835). Il prend alors la valeur péjo­ra­tive de “luxe ostentatoire”. »

La date don­née par Alain Rey cor­res­pond au Père Goriot de Bal­zac, cité par le TLF :  « Nous avons une cui­si­nière et un domes­tique, il faut gar­der le déco­rum, papa est baron. »

Il s’agit tou­jours de « ce qui convient », mais en matière de signes exté­rieurs d’appartenance à une classe : employer des domes­tiques, por­ter cer­tains vête­ments3 comme habi­ter un lieu « qui en jette ». Habi­tude bien fran­çaise, à en croire un élève de David, Étienne-Jean Delé­cluze : « On retrouve par­tout ces habi­tudes de faire tout avec appa­rat, ce besoin de jeter de la poudre aux yeux, que l’on déguise sous le nom de bien­séance, de décence, de déco­rum » (Jour­nal, 1827, cité par le TLF).

Le déco­rum, comme l’apparat (du latin appa­ra­tus « pré­pa­ra­tifs »), c’est un tout. On com­prend aisé­ment que le « déco­rum royal », notam­ment, regroupe un ensemble de signes, y com­pris une déco­ra­tion fas­tueuse. — D’ailleurs, l’éti­quette, de son côté, désigne à la fois le céré­mo­nial, « ce qui marque quel­qu’un et le classe » et… le prix des choses ! 

Un décor qui impressionne

Concer­nant le décor seule­ment, il faut noter que déco­rum a dési­gné son aspect fas­tueux (le déco­rum d’un hall d’entrée) avant de dési­gner le décor lui-même (Il y avait des plantes vertes, des tapis rouges, un buf­fet somp­tueux, tout un déco­rum). 

Pour Larousse, dont je tire les deux exemples pré­ci­tés, c’est un « emploi cou­rant mais impropre ». Le dic­tion­naire recom­mande de « n’u­ti­li­ser le mot qu’au sens de “bien­séance, éti­quette” ». Anti­dote se can­tonne encore à ce der­nier sens. 

Dans sa der­nière édi­tion, l’Aca­dé­mie, elle, admet une exten­sion de sens, qu’elle ne dis­cute pas : « A sou­vent le sens d’Appa­rat. S’entourer d’un grand déco­rum. Il a le goût du déco­rum. »

À la dif­fé­rence du petit, le Grand Robert enre­gistre, lui, le sens péjo­ra­tif de « décor très soi­gné, pom­peux », avec une cita­tion du Hus­sard sur le toit, de Gio­no (1951) : « Ils contour­naient une suc­ces­sion de petites col­lines toutes plus gen­tilles les unes que les autres. Chaque détour les emme­nait dans des pers­pec­tives où il n’é­tait ques­tion que de pins espa­cés autour de bos­quets ruti­lants en un déco­rum que le pre­mier venu aurait trou­vé royal. » 

Pas­sons sur le pléo­nasme « déco­rum faste » de Tho­mas Jol­ly, forme d’insistance assez cou­rante à l’oral. Par contre, on ne peut trop défi­nir si son déco­rum résume « des tutus cha­toyants, des dorures » (le clin­quant) ou leur ajoute un décor grandiose. 

En effet, dans la presse et la com­mu­ni­ca­tion d’au­jourd’­hui, quand le décor impres­sionne, il devient aisé­ment déco­rum. Le mot est en vogue – tout pour bar­num, d’ailleurs, au sens de « tapage ». Cela tient à la ten­dance à employer des « grands mots ». Et quoi de mieux qu’un mot son­nant latin ? 

Évolution des graphies "decorum" et "décorum" dans Ngram Viewer
Évo­lu­tion des gra­phies deco­rum et déco­rum dans Ngram Vie­wer. Si la seconde prend son essor vers 1820, sa pro­gres­sion est très nette depuis la fin des années 1970.

Voir le titre de cette expo­si­tion pari­sienne de 2014 : « Deco­rum - Tapis et tapis­se­ries d’ar­tistes ». Aus­si belles soient-elles, ces œuvres ne consti­tuent pas pro­pre­ment un déco­rum – et le texte de pré­sen­ta­tion ne four­nit pas de jus­ti­fi­ca­tion de ce terme. 

Voir aus­si cet exemple tiré de Libé­ra­tion, par­mi d’autres réper­to­riés dans le DVLF, dic­tion­naire par­ti­ci­pa­tif : « Ce déco­rum repro­duit l’am­biance sonore d’une salle de ciné­ma THX, quand les tri­cé­ra­tops de Juras­sic Park déboulent dans le dos du spectateur. »

Le déco­rum ne devrait pas (n’au­rait pas dû) perdre son sens d’o­ri­gine pour prendre celui, plus com­mun, de « décor », encore moins celui de « déco­ra­tion », contre lequel nous pré­vient, bien soli­tai­re­ment, le dic­tion­naire Cor­dial : « Ne pas employer ce mot au sens de “déco­ra­tion”. […] Ne dites pas “ce vase a été pla­cé là pour le décorum”. »

Le ver était dans le fruit chez Lit­tré, avec sa défi­ni­tion étran­ge­ment suc­cincte et ambi­guë, cal­quée sur l’é­ty­mo­lo­gie latine : « Ce qui convient et décore. » Et, à en croire une remarque dans le sup­plé­ment de son dic­tion­naire, cette déri­va­tion ger­mait depuis plus long­temps encore : 

« REM. Le Pous­sin a employé ce mot dans le sens de déco­ra­tion.
“Puis viennent l’or­ne­ment, le déco­rum, la beau­té, la grâce, la viva­ci­té, le cos­tume, la vrai­sem­blance et le juge­ment par­tout,” Lett. du Pous­sin, 7 mars 1665, dans J. Dumes­nil, Hist. des amat. ital. p. 542. »

Exemple ancien, rare, trou­vé dans une lettre du maître, qui n’ex­plique pas à lui seul l’ac­cep­tion actuelle que gri­gnote aujourd’­hui le mot déco­rum. Les locu­teurs et les scrip­teurs ont le droit d’être en avance sur les dic­tion­naires, mais ils prennent le risque d’être mal com­pris, et les en aver­tir est une des mis­sions du correcteur.


“Une espace”, vraiment ?

« Le logi­ciel Word affiche : “espaces non com­pris”. Espace est un mot fémi­nin, c’est le comble pour un cor­rec­teur ortho­gra­phique. » C’est, en sub­stance, ce que je lis dans les publi­ca­tions en ligne de nombre de confrères.

Fenêtre des sta­tis­tiques d’un docu­ment Word, qui en affiche les « carac­tères (espaces compris) ».

Certes, espace est bien, tra­di­tion­nel­le­ment, un sub­stan­tif fémi­nin en typo­gra­phie, mais Word est un logi­ciel tous publics, pas un outil réser­vé aux spé­cia­listes. Je com­prends que Micro­soft ait choi­si le genre le plus courant. 

Voir ce qu’en dit Anti­dote : 

En typo­gra­phie, le mot espace est géné­ra­le­ment fémi­nin, par­ti­cu­liè­re­ment quand il désigne la lamelle qu’on inter­ca­lait entre les carac­tères de plomb, de façon que les mots à impri­mer soient sépa­rés les uns des autres. Il y avait plu­sieurs varié­tés d’espaces, selon leur chasse (lar­geur) : espace fine, espace forte, espace moyenne, etc. De plus, par méto­ny­mie, les typo­graphes emploient sou­vent espace au fémi­nin pour dési­gner le blanc obte­nu entre les mots impri­més sur le papier, même si les tech­niques modernes d’impression ne font plus appel aux lamelles, mais à des carac­tères numé­riques, pour les­quels on a repris cer­taines anciennes appel­la­tions, comme espace fine. Cela dit, dans le lan­gage cou­rant, il n’est pas incor­rect de don­ner le genre mas­cu­lin à espace dans le sens géné­ral d’« inter­valle entre deux mots », puisqu’un des sens géné­riques du mot mas­cu­lin un espace est celui d’« inter­valle entre deux objets ».

De même, on trouve dans Le Grand Robert , à l’en­trée espace n. m., cette phrase : « L’es­pace entre deux mots est pro­duit par une espace. »

Dans le dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie : « En écri­vant, il faut ména­ger entre les mots un espace suffisant. »

Sa 8e édi­tion (1935) pré­ci­sait encore : « En termes de Typo­gra­phie, il désigne des Petites pièces de fonte, plus basses que la lettre, qui ne marquent point sur le papier, et qui servent à sépa­rer les mots l’un de l’autre. Dans ce sens il est fémi­nin. »

Enfin, dans le TLFI, on peut lire cette cita­tion : « Les carac­tères [des Contes de Per­rault] sont ceux du xviie siècle […] il y a de l’es­pace et un espace égal entre les mots, l’air y cir­cule à tra­vers avec une sorte d’ai­sance » (Sainte-Beuve, Nouv. lun­dis, t. 1, 1863-69, p. 297).

À l’ère de la publi­ca­tion entiè­re­ment infor­ma­ti­sée, l’at­ta­che­ment au genre fémi­nin pour espace est un choix dis­cu­table. L’u­sage tranchera. 

PS – Dans un docu­ment de 1965, dif­fu­sé dans un tweet par le syn­di­cat Cor­rec­teurs CGT, je lis : « Le même espace tu met­tras / Entre les mots exac­te­ment. » Tiens, donc ! D’a­près une cou­pure de presse publiée par le blog Biblio­Mag, ce texte remon­te­rait au milieu du xixe siècle, tou­jours avec « le même espace ». Voi­là qui confirme les sources pré­cé­dentes : même en typo­gra­phie, le mot espace n’est fémi­nin que lors­qu’il désigne le carac­tère. L’es­pace (le blanc) entre les mots reste masculin.

Les Commandements du typographe, 1965, où on lit "le même espace".
Les Com­man­de­ments du typo­graphe, 1965.

“Opter” employé sans complément

Sur­pris de ren­con­trer le verbe opter employé sans com­plé­ment (intro­duit par pour ou entre) dans un texte juridique :

Si l’en­tre­pre­neur sou­haite pas­ser au régime réel, il doit opter dans le délai du dépôt de sa déclaration […]

En optant, l’en­tre­pre­neur pour­ra se ver­ser un salaire […]

j’ai trou­vé qu’en droit il a le sens de « choi­sir entre plu­sieurs situa­tions juri­diques pré­vues à un contrat » (Grand dic­tion­naire ter­mi­no­lo­gique).

Dans d’autres contextes, cet emploi est rare mais attesté :

Il a été ordon­né qu’il opte­rait dans les six mois. Vou­lez-vous être pour nous ou contre nous ? optez, il faut opter, il faut néces­sai­re­ment opter (Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, 7e éd., 1878).

Il était tou­jours prêt à tout […], aus­si indif­fé­rent à ceci qu’à cela, sans que jamais sa volon­té se don­nât la peine ou eût la force d’opter, de dési­rer, de vou­loir (Gon­court, Sœur Phi­lom., 1861, p. 274 — Tré­sor de la langue fran­çaise).

Le repos et la liber­té me paraissent incom­pa­tibles : il faut opter (Rous­seau, Gouv. de Pologne, 1 — Lit­tré).

Le peuple n’a guère d’es­prit, et les grands n’ont point d’âme : […] Faut-il opter ? Je ne balance pas, je veux être peuple (La Bruyère).

[…] il faut opter, mon petit cava­lier. Voyez donc si, vous en tenant à l’É­glise, vous vou­lez pos­sé­der de grands biens et ne rien faire ; ou, avec une petite légi­time, vous faire cas­ser bras et jambes, pour […] par­ve­nir sur la fin de vos jours, à la digni­té de maré­chal de camp avec un œil de verre, et une jambe de bois ? (Antoine Hamil­ton, Mémoires du comte de Gra­mont, III) — Deux exemples tirés du Grand Robert.

En his­toire, cela prend même un sens pré­cis : déci­der de quit­ter les ter­ri­toires annexés par l’Al­le­magne à l’is­sue de la guerre fran­co-alle­mande de 1870 afin de conser­ver la natio­na­li­té française.

Mais oui, quatre ans après la guerre, chez ma grand’­mère, où ma mère était venue accou­cher, tan­dis que mon père, qui avait opté, res­tait en France… (Paul Acker, Les Exi­lés, Plon, 1911) — Wik­tion­naire.

À “via” je dis : “Vai via!”

Entré dans la langue fran­çaise par (via ?) la cor­res­pon­dance d’Hu­go, pous­sé par l’in­fluence de l’an­glais, il est par­tout1 :

  • Aus­si moderne qu’économe, Sophie fait toutes ses emplettes via Internet.
  • Ce film invite à l’évasion via l’univers musi­cal de Gershwin.
  • Je vous ferai pas­ser le dos­sier, via M. Durand.

S’il reste fami­lier pour le TLFI (clos en 1994) ou le Larousse (l’Académie l’ignore tout à fait), le Robert et la Banque de dépan­nage lin­guis­tique (BDL) l’accueillent sans res­tric­tion (et même en romain, à la dif­fé­rence de l’Imprimerie natio­nale et de Lacroux). La BDL déclare : « Via s’emploie aus­si au figu­ré, et ce, depuis le début du siècle der­nier. La pré­po­si­tion sert alors à intro­duire une chose per­çue comme un lieu ; Inter­net n’est qu’un exemple de cette forme d’analogie. […] « Cer­tains dic­tion­naires apposent la marque “fami­lier” à via au sens de “par l’intermédiaire de”. Or, de l’usage se dégage une per­cep­tion tout à fait contraire, selon laquelle via s’apparenterait davan­tage au lan­gage stan­dard qu’à la langue familière. »

Certes, on le trouve déjà chez Paul Morand : « Ces récits mythiques de petites Lon­do­niennes, ven­dues, vio­lées ou cru­ci­fiées, qui venaient jus­qu’à nous sous le man­teau, du fond du dix-hui­tième siècle, en pas­sant par Jean Lor­rain et par Tou­let, via les Gon­court » (Londres, 1933).

Mais sa dis­sé­mi­na­tion pose deux problèmes :

  1. Par­fois, le lien entre les deux élé­ments qu’il unit n’est pas clair.
  2. Comme tout mot à la mode, il en fait dis­pa­raître pro­vi­soi­re­ment beau­coup d’autres. En l’occurrence, par, sur, à tra­vers, au tra­vers de, par l’intermédiaire de, par l’entremise de, au moyen de, en fai­sant usage de, par le biais de, en uti­li­sant, en employant, etc.

Ce serait dom­mage de les abandonner.

Comment trouver le mot juste

Il existe deux types de dic­tion­naires recen­sant les mots d’une langue dans toute leur éten­due : les dic­tion­naires de syno­nymes et les thé­sau­rus. Les pre­miers sont clas­sés par mots, les seconds par thèmes – Le Thé­sau­rus. Dic­tion­naire des ana­lo­gies, de Larousse, est excellent.

La plu­part des dic­tion­naires de syno­nymes actuels, aus­si bons soient-ils, se « contentent », à chaque entrée, de pro­po­ser d’autres mots, sans expli­ca­tion des nuances entre eux. Or :

« Les dic­tion­naires de syno­nymes qui donnent des listes de mots ne sont pas inutiles […], ils per­mettent à la per­sonne qui écrit de choi­sir celui qui lui semble le meilleur dans une liste qu’elle n’a pas for­cé­ment en tête, mais en réa­li­té ils ne rendent ser­vice qu’à ceux qui connaissent déjà bien le sens des mots », écrit très jus­te­ment Jean Pru­vost, dans Le Dico des dic­tion­naires, p. 436.

Trou­ver le mot juste néces­site donc un dic­tion­naire de syno­ny­mie dis­tinc­tive.

Les dic­tion­naires de syno­ny­mie dis­tinc­tive voient le jour en France en 1718 sous la plume de [l’ab­bé Gabriel] Girard. Cette caté­go­rie de dic­tion­naire de syno­nymes est par­ti­cu­lière puisqu’elle se base sur le fait que la syno­ny­mie par­faite n’existe pas, et qu’il est du devoir du syno­ny­miste d’avertir le lec­teur sur les fautes à ne pas com­mettre lorsque l’on prend deux mots pour syno­nymes. En effet, d’après les syno­ny­mistes, l’emploi inadé­quat d’un terme amène à un manque de clar­té et de jus­tesse dans la langue. C’est pour­quoi Girard inti­tu­le­ra le pre­mier recueil de syno­nymes fran­çais La Jus­tesse de la langue fran­çaise. Après cet ouvrage, au moins 24 dic­tion­naires du même genre ver­ront le jour en France jusqu’en 1981 dont 21 aux xviiie et xixe siècles. Cette longue tra­di­tion lexi­co­gra­phique a lais­sé place à la syno­ny­mie cumu­la­tive, syno­ny­mie ne pre­nant pas en compte la dif­fé­rence de sens exis­tante entre les termes dits syno­nymes.

Source (PDF) : Alice Fer­ra­ra-Létur­gie, Étude contras­tive de la lexi­co­gra­phie syno­ny­mique dis­tinc­tive en France et en Europe aux xviiie et xixe siècles, Eur­alax, 2012, p. 502.

Le der­nier dic­tion­naire de syno­ny­mie dis­tinc­tive du xixe siècle, le Dic­tion­naire des syno­nymes de la langue fran­çaise, de Ben­ja­min Lafaye (1858), est dis­po­nible sur Gal­li­ca (édi­tion de 1884).

L’ou­vrage de 1981 auquel il est fait allu­sion ci-des­sus, le Dic­tion­naire Mara­bout des syno­nymes, de Georges Younes, que Jean Pru­vost juge « de grande qua­li­té1 », est bien sûr épui­sé, mais on le trouve faci­le­ment d’oc­ca­sion. « […] tan­tôt [il] pré­sente des syno­nymes clai­re­ment dis­tin­gués, tan­tôt [il] offre une simple liste de syno­nymes, mais avec d’excellents ren­vois », pré­cise Pruvost.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Dans le Dic­tion­naire de syno­nymes, nuances et contraires, aux édi­tions Le Robert, « 500 enca­drés mettent en regard près de 1 400 mots qui font sou­vent l’ob­jet d’a­mal­game ou de confu­sion », tel celui-ci :

Encadré distinguant "abdiquer, se démettre, renoncer" dans le "Dictionnaire de synonymes, nuances et contraires" du Robert

Une édi­tion de poche enri­chie a paru en juin 2020.

Mais ces enca­drés res­tent par­se­més dans les pages.

Dans les dix mille pages du célèbre Dic­tion­naire de la langue fran­çaise (1873-1874) de Lit­tré, on trouve de fré­quentes notices où le lexi­co­graphe situe le mot par rap­port à des cou­sins aux signi­fi­ca­tions proches. À l’en­trée suf­fi­sant, par exemple, on trouve la dis­tinc­tion entre suf­fi­sant, pré­somp­tueux et vain :

Entrée "suffisant" du Littré

Le Lit­tré est numé­ri­sé et dis­po­nible gra­tui­te­ment en ligne.

En 1994, Duchesne et Leguay, pas­sion­nés par Lit­tré, ont réuni envi­ron deux cents de son mil­lier de notices2 et les ont enri­chies. La pre­mière édi­tion de leur livre s’ap­pe­lait La Nuance. Dic­tion­naire des sub­ti­li­tés du fran­çais (Larousse, 351 p.).

Couverture du livre "Surpris ou étonné ? Nuances et subtilités des mots de la langue française" de Duchesne et Leguay

La der­nière, qui s’in­ti­tule Sur­pris ou éton­né ? Nuances et sub­ti­li­tés des mots de la langue fran­çaise, date de 2005, mais elle est aus­si épui­sée. On peut la trou­ver d’occasion.

Der­nière solu­tion, et non des moindres : le logi­ciel Anti­dote – qui annonce « 1 000 000 de syno­nymes, hypo­nymes et hyper­onymes ». Exemple ci-des­sous : les syno­nymes du verbe nuan­cer. Quand on clique sur l’un des syno­nymes, sa défi­ni­tion appa­raît dans la colonne de droite. En pas­sant d’une défi­ni­tion à l’autre, on peut se faire une idée pré­cise des dif­fé­rents syno­nymes et trou­ver celui qui convient.

Écran du logiciel Antidote présentant les synonymes du verbe nuancer
Cap­ture d’é­cran du dic­tion­naire des syno­nymes du logi­ciel Antidote

Enfin, pour une pre­mière approche, on peut se tour­ner vers Trou­vez le mot juste d’An­dré Rou­ge­rie (Hatier, 1976, réédi­té plu­sieurs fois). Cette bro­chure de tra­vaux pra­tiques pro­pose de s’exer­cer à dis­tin­guer les syno­nymes selon leur sens, leur carac­tère péjo­ra­tif, leur degré et leur niveau de langue.

☞ Voir aus­si Syno­nymes imparfaits