Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Dans un journal, une correction regrettable amuse Jean Yanne

Il arrive que, par mégarde, le cor­rec­teur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savou­reuse, qui l’a fait rire.

couverture du livre "J'me marre" de Jean Yanne, Le Cherche midi, 2003.

« Outre les coquilles, ce que je trouve savou­reux dans la presse, c’est l’erreur qui se pro­duit entre le moment où le jour­na­liste écrit son article et le moment où il est impri­mé. Parce que c’est dans cet inter­valle que sévissent les cor­rec­teurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trou­vée, c’est dans un jour­nal bre­ton. Le jour­na­liste avait écrit SE pour sud-est, en abré­gé. Le début de son article était : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de sud-est.” Pas­sé dans les mains du cor­rec­teur, c’est deve­nu, une fois impri­mé : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de Son Émi­nence.” Je sais bien que la Bre­tagne est un pays catho­lique, mais là, j’me marre ! »

Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [post­hume].

PS — L’exemple est amu­sant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été gla­né, il y avait encore un cor­rec­teur dans ce jour­nal. C’est l’habitude de s’en prendre au cor­rec­teur qui est ancienne.

☞ Voir aus­si « “Dis­trac­tions de cor­rec­teur”, une rubrique des années 1850 ».

“Distractions de correcteur”, une rubrique des années 1850

Titre du journal français "Le Tintamarre" dans les années 1850.
Extrait des "Distractions de correcteur" du journal "Le Tintamarre", années 1850

Dans les années 1850, Le Tin­ta­marre, heb­do­ma­daire sati­rique, rele­vait les fautes typo­gra­phiques parues dans la presse, dans une rubrique inti­tu­lée, le plus sou­vent, « Typo­gra­phie fran­çaise » et sous-titrée « Dis­trac­tions de cor­rec­teur ». Voi­ci un échan­tillon des perles publiées :

  1. « Quand votre beurre est fon­du, met­tez votre oreille dans la casserole. »
  2. « Ce mon­sieur Bas­set était un enra­gé. Le doc­teur l’avait tou­jours regar­dé comme le plus redou­table de ses chiens. »
  3. « Cette femme avait eu quatre maris et était encore neuve. »
  4. « La jolie voya­geuse vou­lait abso­lu­ment mon­ter sur le cocher. »
  5. « On ne put retrou­ver Alfred. La cui­si­nière l’avait haché dans un énorme pot à beurre. »
  6. « À peine Lucile lui eut-elle fait le singe dont ils étaient conve­nus, qu’il se hâta d’accourir. »
  7. « Alors, en enne­mis géné­reux, ils lui crièrent : Pen­dez-vous, et il ne vous sera fait aucun mal. »
  8. « Les lièvres le prirent pen­dant qu’il était à la chasse, et le menèrent si bon train qu’il en mourut. »
  9. « Cette pom­made est incom­pa­rable pour les riens. »
  10. « Le mar­quis fit entrer son plus jeune fils dans la narine. »
  11. « Il fut un des ter­ribles conqué­rants de la Pas­tille. »
  12. « Alors pas­sant ses beaux bras autour du cou son amant qui vou­lait par­tir, elle lui dit dou­ce­ment : Peste. »

Trou­vez-vous ce qu’il fal­lait lire ? Sinon, les solu­tions se trouvent plus bas.

Je publie une dizaine d’autres extraits en images.

Je ne peux garan­tir l’authenticité de chaque coquille. Les jour­naux d’alors inven­taient aisé­ment ce qui man­quait pour com­bler une colonne. Cela ne nous empêche pas d’en rire.


SOLUTIONS :

1. Oseille. — 2. Cliens (ortho­graphe d’époque). — 3. Veuve. — 4. Rocher. — 5. Caché. — 6. Signe. — 7. Ren­dez-vous. — 8. Fièvres. — 9. Reins. — 10. Marine. — 11. Bas­tille. — 12. Reste.

Expli­ca­tion de l’ex­trait publié en haut de l’article : 

« Le prote rédo­wait au Châ­teau-Rouge » : le chef d’a­te­lier dan­sait la redo­wa (danse lente à trois temps, parente de la mazur­ka) au caba­ret Au Châ­teau Rouge (situé 57, rue Galande, dans le quar­tier Mau­bert, Paris 5e). Pure calom­nie, bien sûr !

Deux belles blagues faites au correcteur par un typographe

André Ber­ge­ron, le 26 mai 1968. Source : Les Échos.

Dans le second volume de ses sou­ve­nirs1, le jour­na­liste Mau­rice Rajs­fus (1928-2020) évoque un cor­rec­teur avec lequel il s’est par­ti­cu­liè­re­ment lié d’amitié, Minet. J’ai rete­nu l’histoire suivante.

couverture du livre "Le Travail à perpétuité : de la galère au journalisme", de Maurice Rajsfus

« Minet brillait dans l’anecdote. Il aimait rela­ter les « cuirs » où [sic] les mau­vaises plai­san­te­ries met­tant par­fois en péril la situa­tion d’un cor­rec­teur, d’un typo ou du jour­na­liste res­pon­sable d’une rubrique. Ain­si, une nuit de la Saint-Syl­vestre, alors que l’équipe d’Ouest[-]France, à Rennes, était déjà par­tie réveillon­ner en famille, il ne res­tait plus à l’a­te­lier qu’un lino­ty­piste, un typo et un cor­rec­teur pour les der­niers repi­quages. Le lino com­po­sait une liste inter­mi­nable de pro­mus dans l’ordre de la Légion d’hon­neur et, arri­vant au terme de cette cor­vée, il avait cru bon de conclure par deux lignes ven­ge­resses : « Et puis merde ! Tous ces cons-là me font chier ! » Le typo avait ter­mi­né son mon­tage et don­né un coup de clé sup­plé­men­taire à la forme d’a­cier. Entre[-]temps, l’ultime épreuve était arri­vée chez le cor­rec­teur qui n’a­vait pas man­qué de remar­quer les phrases ico­no­clastes et por­té immé­dia­te­ment le holà. « Ne t’in­quiète pas, avait dit le typo, c’é­tait une blague à usage interne. Tu penses bien que les deux lignes ont été reti­rées au marbre. Nous vou­lions juste voir com­ment tu allais réagir. » Le len­de­main, à cinq heures du matin, une armée de cyclistes fai­sait le tour des dépo­si­taires de Rennes et de la région pour reti­rer les exem­plaires contaminés. »

couverture de la "Lettre ouverte à un syndiqué" d'André Bergeron

Dans sa Lettre ouverte à un syn­di­qué (Albin Michel, 1975), André Ber­ge­ron (1922-2014, secré­taire géné­ral de la CGT-FO de 1963 à 1989) raconte une aven­ture similaire. 

« La vie mili­tante offre aus­si des moments amu­sants. Je veux te conter une anec­dote qui date de l’avant-guerre. J’é­tais employé à la Socié­té géné­rale d’im­pri­me­rie à Belfort.

« En 1938, je crois, le car­di­nal Pacel­li, qui devait par la suite deve­nir pape, était venu inau­gu­rer la basi­lique de Lisieux. À cette occa­sion, il pro­non­ça un grand dis­cours qui se ter­mi­nait par quelque chose comme : « Vive Dieu, Vive la Reli­gion, Vive le Catho­li­cisme, etc. » Je pré­cise que la Socié­té géné­rale d’im­pri­me­rie sor­tait La Répu­blique de l’Est, jour­nal de l’é­vê­ché. Par­mi les lino­ty­pistes, il y avait un vieux cama­rade que, parce qu’il avait de grandes mous­taches, nous appe­lions le « Gau­lois ». Il était un peu anar­chiste. À la fin du dis­cours du futur Pie XII, entre le « Vive Dieu » et le « Vive la Reli­gion », il ajou­ta « Vive les Soviets ! » C’était une plai­san­te­rie qui, sans doute, dans son esprit, ne devait pas dépas­ser le bureau des cor­rec­teurs. Seule­ment, les cor­rec­teurs lais­sèrent pas­ser… Tu te rends compte, le jour­nal de l’é­vê­ché est sor­ti avec le « Vive les Soviets » du Gau­lois ! J’en­tends encore les hur­le­ments du patron. Eh bien, fina­le­ment, notre lino est demeu­ré en place. Sans doute la chose pas­se­rait-elle mieux aujourd’­hui étant don­né l’Ag[g]ior­na­men­to ! »


Le rire, ça fait “ah ah” ou “ha ha” ?

Pho­to de Pixa­bay, Pexels.

Com­ment riez-vous par écrit ? Faites-vous « ah ah » ou « ha ha » ?

D’a­près un article de Libé­ra­tion en 2019, il y aurait débat sur la ques­tion. Il leur semble alors, « après une enquête toute sub­jec­tive », que « ah ah » est plus fréquent. 

Pour­tant, le quo­ti­dien explique que les deux ono­ma­to­pées sont admises, aus­si bien par l’A­ca­dé­mie que par le Robert. 

Mais entre « Ah ! ah ! ah ! que c’est drôle ! » et « Ha ! ha ! ha ! comme c’est drôle ! », selon l’A­ca­dé­mie, il y aurait une nuance d’af­fec­ta­tion. Avec « ha ha », on fait plus sem­blant de rire qu’on ne rit vraiment.

Pour ce qui est de la ponc­tua­tion, vous avez le choix entre « Ah ! ah ! ah ! » et « Ah, ah, ah ! » (J’ai une pré­fé­rence pour la seconde option, plus légère.)

Vous pou­vez aus­si faire « hi hi » si ça vous chante. Par contre, « hé hé » sert plu­tôt à « mar­quer une sorte d’adhésion gour­mande, de com­pli­ci­té, par­fois railleuse ou iro­nique » (Acad.). « Hé, hé, je ne dis pas non. » – à ne pas confondre avec « eh eh », qui « exprime un sous-enten­du, géné­ra­le­ment iro­nique ou grivois ». 

Quant à « ho ho », c’est une exclu­si­vi­té du père Noël.

Rire en ligne, c’est tout un art !


Entrées du Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie : ah ah ; ha ha ; hi hi ; hé hé ; eh eh.

Alberto Montt et les muses

Des­sin d’Alber­to Montt, des­si­na­teur équa­to­rien, connu dans toute l’A­mé­rique latine. Celui-ci est pour nous, gens du livre. L’al­bum dont il est extrait est publié, avec d’autres, par Çà et là. Une bonne idée cadeau.

Les his­pa­no­phones peuvent appré­cier les des­sins d’Al­ber­to Montt en ver­sion ori­gi­nale sur son blog, En dosis diar­tas.

L’humour de Jean-Pierre Lacroux

Je n’a­vais jamais lu l’a­vant-pro­pos du grand œuvre de Jean-Pierre Lacroux, Ortho­ty­po­gra­phie – on saute sou­vent ces intro­duc­tions, on a tort. Il est déli­cieu­se­ment écrit et par­se­mé d’un humour dis­cret mais effi­cace. Extrait :

La plu­part des récri­veurs, des cor­rec­teurs et des typo­graphes ne sont ni plus para­noïaques ni plus obtus que la plu­part des lin­guistes ; ils ne sont pas spé­cia­le­ment puristes, encore moins fixistes ou « nor­mo­lâtres » : ils savent, eux aus­si, que notre langue est vivante, qu’elle bouge encore, l’aïeule désin­volte, et se régé­nère ; qu’elle évo­lue, danse sur ses marges, gra­cieuse ou déso­lante ; qu’il est absurde de vou­loir la pétri­fier en l’état, de lui inter­dire des emprunts judi­cieux, des fan­tai­sies pas­sa­gères ou durables. Une carac­té­ris­tique pour­tant leur est propre : on leur demande de faire comme si de rien n’était, on les paye pour faire res­pec­ter la norme écrite. Faut-il s’étonner s’ils aiment qu’elle soit pério­di­que­ment précisée ?