Qu’est-ce qu’être “emblématique” aujourd’hui ?

Ernes­to « Che » Gue­va­ra « reste une figure emblé­ma­tique » (Togo diplo­ma­tie).

L’u­sage de l’ad­jec­tif emblé­ma­tique a explo­sé depuis les années 1990 (voir les gra­phiques four­nis par l’article de La Langue fran­çaise).

Ce mot appa­raît en fran­çais en 1564, au sens de « com­po­sé de pièces rap­por­tées », dans le Cin­quième livre (chap. 39) de Rabelais.

Fon­da­men­ta­le­ment est emblé­ma­tique ce qui contient un emblème ou ce qui en a le carac­tère (Lit­tré ou le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie).

Ain­si, des tableaux emblé­ma­tiques avec devises (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 4, 1859) [peints dans le grand salon d’un châ­teau] contiennent des emblèmes, alors que seize est le nombre emblé­ma­tique de la volup­té (Gau­tier, Le Roman de la momie, 1858) : il la sym­bo­lise (exemples du TLF). De même, la colombe est la figure emblé­ma­tique (ou l’emblème) de la paix.

Une œuvre d’art peut donc être emblé­ma­tique soit parce qu’elle contient un emblème (cet emploi est rare aujourd’­hui), soit parce qu’elle est repré­sen­ta­tive d’autre chose : la BnF parle, par exemple, d’« un des­sin emblé­ma­tique du fonds » (il est extrait d’un ensemble de des­sins réa­li­sés entre 1943 et 1944 par les enfants de la colo­nie d’Izieu).

L’emploi d’emblé­ma­tique au sens pre­mier de « qui a valeur d’emblème » n’a pas tota­le­ment disparu :

Don­ner à la dis­pa­ri­tion de quelques espèces par­ti­cu­lières un carac­tère emblé­ma­tique est sans doute béné­fique, car nous avons besoin de sym­boles (Res­pon­sa­bi­li­té et envi­ron­ne­ment, 2009, Patrick De Wever, Cairn.info, cité par le Dico en ligne — je souligne).

Plus sou­vent est dit emblé­ma­tique, aujourd’­hui, ce « qui repré­sente (qqch., une idée) de manière forte » (Le Grand Robert).

André Bre­ton est la figure emblé­ma­tique du sur­réa­lisme (Wik­tion­naire) : il repré­sente ce mou­ve­ment artis­tique à lui seul ; l’œuvre de Rabe­lais est emblé­ma­tique de son temps parce qu’elle « ouvre sur la réflexion huma­niste et le besoin d’un renou­veau » (Maxi­cours).

On peut encore écrire que Gil­bert Dou­cet est une figure emblé­ma­tique du rug­by tou­lon­nais (La Langue fran­çaise, art. cité), parce que, « pos­sé­dant les carac­tères propres à une caté­go­rie d’êtres ou de choses, [il] peut être choi­si pour l’incarner, la reflé­ter » (repré­sen­ta­tif, Aca­dé­mie). Mais si l’on dit qu’Un­tel est une figure emblé­ma­tique du sport (Le Grand Robert), Untel repré­sente-t-il le sport à lui seul ? C’est plus discutable.

Emblématique, mais de quoi ?

C’est sur­tout quand le mot emblé­ma­tique est employé sans com­plé­ment que son sens nou­veau se révèle : la per­sonne ain­si qua­li­fiée n’est plus vrai­ment repré­sen­ta­tive de quoi que ce soit (du moins, l’é­non­cé ne le pré­cise pas), elle est seule­ment une figure mar­quante. Quelques exemples (tirés de Cor­dial et du Dico en ligne) :

Menés par leur emblé­ma­tique capi­taine, Fran­çois (Le Monde, juillet 1995).

Qui, hor­mis l’emblématique pré­sident, pour­ra dire la des­ti­na­tion des mal­ver­sa­tions ? (Le Monde, 1999).

À 63 ans, ce per­son­nage emblé­ma­tique va devoir rac­cro­cher les bottes sans savoir s’il va être rem­pla­cé (Ouest-France, mai 2019).

Les héros – gloire natio­nale, per­son­nage emblé­ma­tique, homme pro­vi­den­tiel ou femme fatale – font naître des dési­rs, pro­voquent des besoins et conduisent au trans­fert de per­son­na­li­té (Esprit, 2021, Cairn.info).

On en trouve la confir­ma­tion dans la liste de syno­nymes d’emblé­ma­tique que pro­pose, dans cette accep­tion, le logi­ciel Anti­dote : « mythique, mar­quant, incon­tour­nable, légen­daire, culte, célèbre, connu, his­to­rique, illustre, mémo­rable, inou­bliable, renom­mé, répu­té, immor­tel, notoire, popu­laire, glo­rieux, recon­nu, pro­ver­bial, de grand renom ».

Il ne faut donc pas confondre un « cli­ché “emblé­ma­tique” du Covid-19 » (Ouest-France, avril 2021) — pho­to­gra­phie dont la force expres­sive résume la pan­dé­mie — avec les « cli­chés emblé­ma­tiques » ven­dus à l’en­can par Chris­tie’s (« Série limi­tée », Les Échos, juin 2021). Ces der­niers sont plu­tôt remarquables.

Le terme s’est bana­li­sé au point qu’un sac en tis­su (ou tote bag) peut être qua­li­fié d’« objet emblé­ma­tique » (Capi­tal, décembre 2019, cité par le Dico en ligne) — ou ico­nique. Reste à savoir de quoi…

Comment remplacer “dédié à” et “dédié”

serveurs de données dans un centre de données (data center)
Un ser­veur dédié est un ser­veur infor­ma­tique mis à la dis­po­si­tion d’un seul client, ou dis­po­nible pour la réa­li­sa­tion d’un ser­vice ou d’une tâche. Pho­to de Ser­gei Sta­ros­tin, Pexels.

Sous l’in­fluence de l’an­glais dedi­ca­ted, le par­ti­cipe pas­sé dédié à et l’adjectif dédié se sont dif­fu­sés chez nous. Un par­ti­ci­pant à un forum en a réuni quelques exemples dès 2008 :

[…] une entre­prise qui se vante d’avoir des employés dédiés et com­pé­tents, un per­son­nel dédié à la fabri­ca­tion et à l’assemblage de pièces, la créa­tion d’un fonds dédié à des causes huma­ni­taires, des res­sources humaines et finan­cières dédiées à un pro­jet, un salon dédié aux pro­fes­sion­nels de la vente, un forum dédié à la poli­tique, un ins­ti­tut dédié à la recherche médi­cale, un maga­zine dédié aux ado­les­cents, un hôpi­tal dédié à la pra­tique exclu­sive d’un type de chi­rur­gie, une asso­cia­tion dédiée à la pro­tec­tion des ani­maux, un ser­vice de trans­port dédié à une clien­tèle tou­ris­tique, un fes­ti­val dédié à la danse créa­tive, etc. 

Le site La Langue fran­çaise résume bien la situation : 

Appa­ru depuis le début des années 2000, l’usage abu­sif du par­ti­cipe pas­sé « dédié à » et de « dédié » en tant qu’ad­jec­tif s’est pro­gres­si­ve­ment répan­du avec une très forte accé­lé­ra­tion ces der­nières années. On le retrouve fré­quem­ment à la radio, dans la presse écrite, ou sur les sites inter­net des admi­nis­tra­tions, des entre­prises, des asso­cia­tions, etc.

Cela a d’a­bord concer­né l’élec­tro­nique et l’in­for­ma­tique. Voir l’en­trée du Grand Robert :   

Anglic. (élec­tron., inform.). Réser­vé et affec­té à un usage par­ti­cu­lier. « La plu­part des four­nis­seurs, y com­pris les pres­ta­taires sans abon­ne­ment, réservent à leurs abon­nés un espace dédié à leurs propres publi­ca­tions » (le Monde, 17 nov. 1999, p. 3). —  (Sans com­pl.). Un équi­pe­ment dédié, conçu pour un type d’utilisation.

ou celle du Larousse : 

En par­lant d’un sys­tème infor­ma­tique, être confi­né à un ensemble de tâches fixé à l’avance.

La Vitrine lin­guis­tique conclut : 

[…] ce sens est aujourd’hui enre­gis­tré dans les dic­tion­naires et il semble qu’il soit main­te­nant trop tard pour évi­ter l’emprunt dans ce domaine.

Sur son blog, Fora­tor parle de « muta­tion séman­tique ». En effet, rap­pe­lons qu’en fran­çais, dédier, c’est (selon l’Aca­dé­mie) : 

  1. RELIGION. Consa­crer au culte divin. Dédier un autel, une église. Spé­cia­le­ment. Mettre sous l’invocation d’une divi­ni­té, d’un saint. Un temple dédié à Apol­lon. Une cha­pelle dédiée à la Vierge.
  2. Mettre une œuvre sous le patro­nage de quelqu’un par une épître limi­naire ou par une ins­crip­tion. Un ouvrage dédié au roi. Il lui a dédié cette gravure.
  3. Faire hom­mage d’une œuvre à quelqu’un en impri­mant son nom en tête de l’ouvrage. Dédier son livre à un maître, à un ami.
  4. Fig. et litt. Consa­crer. Dédier sa vie à la poé­sie, à la science. Dédier ses efforts au relè­ve­ment de la patrie.

L’adjectif dédié n’existait pas. 

Des solutions

Rem­pla­cer dédié à par consa­cré à et dédié par spé­ci­fique — ce sont géné­ra­le­ment les pre­mières idées qui me viennent — suf­fit rare­ment. Pour les cor­rec­teurs en panne d’inspiration (dont je suis sou­vent), j’ai réuni ici, en vrac, d’autres solu­tions. Je laisse à cha­cun le soin de choi­sir celle qui convient au cas qui l’occupe.

Pour exprimer la spécificité

(entièrement/exclusivement) réser­vé à / des­ti­né à / affec­té à 
dévo­lu à / voué à / spé­cia­li­sé dans / pré­vu pour
ad hoc, spé­cia­le­ment adapté/conçu/constitué/créé pour  
spé­cia­li­sé, exclu­sif
pour, à l’intention de, sur, ayant pour but de
appro­prié, atti­tré, per­son­nel
spé­cia­le­ment char­gé de, spé­cial
réser­vé à un usage par­ti­cu­lier / à cet usage / à cet effet
qui sert / peut ser­vir uniquement/exclusivement à
qui ne sert qu’à / qui ne sert à rien d’autre
à usage unique / mono-usage
dont c’est le travail/l’utilité/l’objet/l’objectif… unique/exclusif
(sommes) allouées pour / attri­buées pour / accor­dées pour 

Pour un service ou une personne

NB — Dédié appli­qué aux per­sonnes est un usage qué­bé­cois (cri­ti­qué aus­si là-bas), encore peu répan­du en France.

dévoué, zélé, conscien­cieux, sérieux
enthou­siaste, convain­cu
char­gé uniquement/exclusivement de / qui ne fait que
qui ne fait / ne s’oc­cupe / n’est char­gé de rien d’autre
dont c’est l’u­nique tâche/responsabilité
à plein temps (qui ne fait rien d’autre)
libre de toute autre attribution/fonction/responsabilité
qui se consacre exclu­si­ve­ment à / s’oc­cupe exclu­si­ve­ment de / qui consacre tout son temps à / axé exclu­si­ve­ment sur
qui sert uni­que­ment à / qui a pour unique mission/tâche/utilité/fonction… de
dont les (grandes) valeurs sont
qui a fait le vœu de / a pro­mis / s’est pro­mis de / s’est enga­gé à / qui se consacre / est voué à
qui s’oc­cupe uni­que­ment de / s’in­té­resse exclu­si­ve­ment à
consacré/affecté (uniquement/exclusivement) à
qui tra­vaille uniquement/exclusivement pour
dont les acti­vi­tés portent (essentiellement/principalement/exclusivement) sur
décidé/résolu/déterminé à 

Enfin, notons que dédié à est par­fois tout sim­ple­ment inutile :
Un espace dédié à l’accueil est un espace d’accueil.
Un espace dédié à l’exposition de toiles de Picas­so est un espace où sont expo­sées des toiles de Picas­so.

Sources : 

« La muta­tion séman­tique du verbe “dédier” », La Gram­maire de Fora­tor, 9 juin 2014. Consul­té le 20 mars 2024.
« Le bon usage de “dédié à” et “dédié” en fran­çais », La Langue fran­çaise. Mis à jour le 8 mars 2023. Consul­té le 20 mars 2024.
« Emploi décon­seillé de l’emprunt dédié », Vitrine lin­guis­tique. Consul­té le 20 mars 2024.
Mes­sage de Denis Nor­mand, 31 août 2008, forum Fran­çais notre belle langue. Consul­té le 20 mars 2024.
Teso­rix. Le saca­ma­lix des tra­duxeurs et des tra­duc­trix (PDF). Sans date. Consul­té le 20 mars 2024.

“Problématique” et autres mots longs à la mode

Wal­ter Ben­ja­min… étu­diant une pro­blé­ma­tique ? DR.

D’après Alain Rey, « […] sous l’influence de l’allemand Pro­ble­ma­tik et dans un usage didac­tique, la pro­blé­ma­tique (1929, dans la Revue d’Allemagne) désigne la tech­nique qui consiste à bien poser un pro­blème ou un ensemble cohé­rent de pro­blèmes et, par méto­ny­mie, l’ensemble des pro­blèmes rela­tifs à un sujet don­né » (Dic­tion­naire his­to­rique de la langue fran­çaise).

Dit autre­ment, « la pro­blé­ma­tique est l’art de consi­dé­rer un pro­blème. C’est l’ensemble des ques­tions à poser pour com­prendre et résoudre un pro­blème ou une situa­tion. C’est la façon dont on aborde un sujet » (Tra­vaux de plume).

C’est par­fois pour sous-entendre « un ensemble de pro­blèmes » que les locu­teurs semblent employer pro­blé­ma­tique, par exemple dans « la pro­blé­ma­tique de l’environnement ». Mais pas tou­jours (voir aus­si La Vitrine lin­guis­tique).

Plus lar­ge­ment, on constate une ten­dance à choi­sir un mot plus long pour expri­mer une notion de base. 

Dès novembre 2010, l’excellent site Par­ler fran­çais s’exclamait :

« De grâce, […] évi­tons d’en faire ce détes­table fourre-tout que cer­tains croient utile d’employer à la place de pro­blème, d’enjeu ou de ques­tion à pro­pos de tout sujet de la vie cou­rante néces­si­tant un tant soit peu de réflexion. Pour se don­ner des airs impor­tants ? » (C’est aus­si l’a­vis de l’Aca­dé­mie.)

Ajou­tant en remarque :

« On ne peut que déplo­rer la ten­dance actuelle à rem­pla­cer abu­si­ve­ment un mot simple par un pseu­do-syno­nyme plus long donc plus sérieux : pro­blé­ma­tique au lieu de pro­blème, thé­ma­tique au lieu de thème [voir Aca­dé­mie], tech­no­lo­gie au lieu de tech­nique, métho­do­lo­gie au lieu de méthode, etc. Des­cartes aurait-il eu l’air plus péné­tré en rédi­geant un Dis­cours de la métho­do­lo­gie ?… »

J’y ajou­te­rai typo­lo­gie au lieu de type, dicho­to­mie au lieu de sépa­ra­tion, para­digme au lieu de modèle, etc.

Je n’ai pas trou­vé d’article retra­çant l’origine de cette mode.

“Sur Pierre Hermé” et autres emplois de “sur”

La dif­fu­sion épi­dé­mique de la pré­po­si­tion sur n’est plus une nou­veau­té. Pen­ser à je tra­vaille sur Paris (for­mule à laquelle j’ai consa­cré un article) et à la désor­mais célèbre locu­tion on est sur… (par exemple, sur un foie de veau, voir la chro­nique de Muriel Gil­bert).

Mais voi­ci quelques curieuses exten­sions d’emploi de sur, tirées du pro­cès-ver­bal d’une réunion d’une CSSCT1 : 

Le point de vente était en rup­ture sur un pro­duit d’entretien, c’est pour­quoi ils sont allés sur un autre point de vente pour récu­pé­rer du pro­duit pour effec­tuer leur lavage. Ce pro­duit a été trans­va­sé dans un réci­pient type gobe­let. Le gobe­let a été rame­né sur Pierre Her­mé et a été posé à côté du lava­bo, endroit où un col­la­bo­ra­teur effec­tuait son net­toyage. Vu qu’il s’agissait d’un gobe­let stan­dard sans indi­ca­tion par­ti­cu­lière, la vic­time, en voyant le gobe­let, a pen­sé que c’était du jus de fruit et en a bu une gor­gée2.

On y constate sur un pro­duit d’entretien mis pour d’un pro­duit d’entretien, sur un autre point de vente mis pour dans (ou à) un autre point de vente et, sur­tout, sur Pierre Her­mé mis pour dans (ou à) la bou­tique Pierre Her­mé, ce qui consti­tue un rac­cour­ci par­ti­cu­liè­re­ment audacieux.

L’ef­fet invo­lon­tai­re­ment comique de tels énon­cés semble échap­per aux locuteurs.


On n’aide plus, on accompagne

Accom­pa­gner est un mot à la mode. Les ser­vices admi­nis­tra­tifs comme les cabi­nets-conseils ne vous aident plus dans votre vie per­son­nelle ou pro­fes­sion­nelle, ils vous accom­pagnent. Et cela tord par­fois la langue. On ren­contre des accom­pa­gner à + infinitif.

Copie d'écran d'une vidéo d'une thérapeute caennaise: «Pourquoi je peux t’accompagner à passer d’un statut de salarié à un statut d'indépendant à succès».
Image extraite d’une vidéo d’une thé­ra­peute caen­naise : « Pour­quoi je peux t’accompagner à pas­ser d’un sta­tut de sala­rié à un sta­tut d’in­dé­pen­dant à succès ».

Jusqu’alors, on accom­pa­gnait quelqu’un pour qu’il fasse quelque chose. Et si on l’accom­pa­gnait à, cela était sui­vi d’un nom de lieu (à la gare, à la mai­rie…).

La pré­po­si­tion sur étant aus­si deve­nue à la mode, désor­mais, on vous accom­pagne sur sur le choix de votre acti­vi­té, sur un sta­tut pro­fes­sion­nel, etc.

Accom­pa­gner quelqu’un, c’était l’escorter, lui ser­vir de guide. On l’accompagnait jusqu’à sa voi­ture comme… à sa der­nière demeure. Depuis une ving­taine d’années, on vous accom­pagne dans vos démarches.

 Fré­quence de accom­pagne dans vos dans le cor­pus de Gal­li­ca­gram.

Le verbe s’employait aus­si en soins pal­lia­tifs. Accom­pa­gner un malade, c’était « l’entourer, le sou­te­nir mora­le­ment et phy­si­que­ment à la fin de sa vie » (Robert).

Si nous avons tous tel­le­ment besoin d’être accom­pa­gnés, n’est-ce pas une preuve que le monde est bien malade ?

Documents et formats “papier”

Si vous êtes fati­gué de croi­ser docu­ments papier, livres papier, jour­naux papier – et, au pas­sage, de vous deman­der s’il faut mettre papier au plu­riel3 –, voi­ci un tuyau : l’ad­jec­tif impri­més s’y sub­sti­tue très bien.

« Par ailleurs, il faut savoir que la locu­tion for­mat papier, bien qu’elle soit répan­due dans l’usage, n’est pas une forme à pri­vi­lé­gier. Le nom for­mat, dans le domaine de l’édition et des sciences de l’information, signi­fie “dimen­sion du papier” ou “mode d’agencement des don­nées”. Pour dési­gner l’exemplaire d’un docu­ment ou d’un ouvrage dif­fu­sé sur sup­port papier, on pré­fé­re­ra la locu­tion ver­sion papier. Du reste, il ne faut pas confondre ver­sion papier et copie papier. La copie papier est une repro­duc­tion, sur sup­port papier, d’un docu­ment conser­vé sur un sup­port élec­tro­nique ou un micro­film4 .» 

Je travaille sur Paris

J’ai moi-même sur Paris dou­blé les cré­dits consa­crés à la créa­tion de crèches en 1981 — Jacques Chirac

Le phé­no­mène sur + nom de ville est ancien, comme le confirme Le Fran­çais cor­rect, de Grevisse :

« La pré­po­si­tion sur se répand et tend à s’utiliser abu­si­ve­ment à la place d’autres pré­po­si­tions telles que à et dans. […]

« À par­tir d’expressions comme sur le ter­ri­toire (d’une ville, d’une région), on dit, dans la langue fami­lière, Je tra­vaille sur Paris — pour à Paris. — L’emploi de sur au lieu de à devant un nom de ville ou de région est usuel en Suisse romande depuis long­temps. Il se répand en France et en Bel­gique depuis la seconde moi­tié du xxe siècle. — Sur marque la posi­tion “en haut” ou “en dehors” : Il pleut sur Paris. — Par exten­sion, sur prend le sens de “dans le voi­si­nage immé­diat, près”: Bar-sur-Aube (Petit Robert). — Bou­logne-sur-Mer (Id.).»

Le récent Petit Bon Usage ajoute :

« […] D’o­ri­gine popu­laire ou fami­lière, des expres­sions telles que tra­vailler sur Paris ou habi­ter sur Paris s’en­tendent de plus en plus dans les médias au lieu de tra­vailler à Paris, près de Paris. Cette incor­rec­tion syn­taxique est appe­lée solé­cisme. »

La ques­tion est abor­dée par la lin­guiste Mari­na Yaghel­lo dans un livre5 que j’ai déjà cité dans un autre billet :

« Il est une autre ten­dance qui est encore davan­tage contes­tée par les per­sonnes dont la conscience lin­guis­tique est cha­touilleuse. Il s’agit de l’emploi de sur là où la norme impo­se­rait à ou dans. Joseph Hanse écrit à ce sujet […] :

“Cet emploi de sur au lieu de à devant un nom de loca­li­té se répand dans la langue popu­laire ou familière.”

« Or, outre que sur rem­place éga­le­ment dans, il me semble qu’il s’agit en l’occurrence d’un tout autre pro­blème. Si nous insé­rons sur dans tout notre cor­pus de départ :

Je milite sur la ban­lieue / sur Paris / sur la région pari­sienne / sur la pro­vince / sur les facs/sur la fac / sur les lycées/sur le lycée.

les phrases prennent incon­tes­ta­ble­ment un sens dif­fé­rent, quel que soit le juge­ment que nous pou­vons por­ter en tant que locu­teurs natifs sur leur degré d’acceptabilité.

« Tout comme danssur se com­bine avec tous les types de groupe nomi­nal mais pri­vi­lé­gie les groupes nomi­naux défi­nis. Il per­met ain­si la coor­di­na­tion avec ellipse :

à Paris et en ban­lieue devient
sur Paris et la banlieue.

« Mais il reste à défi­nir sa sin­gu­la­ri­té au regard du sens.

« Sur intro­duit la notion de ter­ri­toire, de ter­rain d’action. Il est beau­coup plus com­pa­tible avec les pro­ces­sus qu’avec les verbes d’état ; on hési­te­rait à dire : 

?J’habite sur Paris
alors qu’on dira faci­le­ment :
Je démé­nage sur Paris
ou
Je tra­vaille sur Paris.

[N.B. : Comme nous l’a­vons vu plus haut, on n’hésite plus aujourd’­hui. « Depuis, la construc­tion s’est éten­due à tout type de verbe : j’ha­bite surje dors surje reste sur, etc. », écrit aus­si Le Figa­ro en 2018.]

« Sur com­porte ain­si une conno­ta­tion de dyna­misme. Avec des verbes de mou­ve­ment d’ailleurs, il se sub­sti­tue faci­le­ment à vers, en direc­tion de :

Je rentre sur Paris.

« Ce sont pré­ci­sé­ment les mili­tants, les agents com­mer­ciaux, les tech­ni­ciens de dépan­nage, habi­tués à pen­ser en termes de répar­ti­tion de ter­ri­toire, de zone d’activité et de mobi­li­té, qui semblent à l’origine de ce nou­vel usage.

« Sur intro­duit donc un qua­trième terme dans le sys­tème et par là même ins­taure un nou­vel équi­libre. C’est pour­quoi son usage ne peut que s’étendre dans la mesure où il semble bel et bien répondre à un besoin de dif­fé­ren­cia­tion chez les locuteurs. »

L’Aca­dé­mie refuse le nou­vel usage :

« La pré­po­si­tion sur ne peut tra­duire qu’une idée de posi­tion, de supé­rio­ri­té, de domi­na­tion, et ne doit en aucun cas être employée à la place de à ou de en pour intro­duire un com­plé­ment de lieu dési­gnant une région, une ville et, plus géné­ra­le­ment, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve. »

Ain­si que Larousse :

« Les véhi­cules se diri­geant vers Lille (et non *sur Lille). »

(Giro­det donne un exemple équivalent.)

Le Robert ne s’ex­prime pas direc­te­ment sur le sujet, mais emploie le moyen détour­né de la citation :

« (fin Xe) (Avec un v. de mou­ve­ment) ➙ 1. vers. Fondre, fon­cer, se jeter sur qqn. Elle arti­cule « qu’elle ne va pas sur Tou­louse mais à Tou­louse, qu’il est regret­table et curieux que l’on confonde ces pré­po­si­tions de plus en plus sou­vent » (Éche­noz).
▫ (Dans le temps) Elle va sur ses vingt ans : elle va bien­tôt avoir vingt ans. » 

On note­ra, au pas­sage, que l’emploi de sur avec une indi­ca­tion de temps ne choque pas. Au contraire, dans ce cas, vers est rare : Fran­kie mar­chait vers ses neuf ans (G. Conchon).

En région, en mairie…

Vous êtes sans doute, comme moi, confron­té à des en région(s), en caisse (du maga­sin) ou en mai­rie. Nos ouvrages de réfé­rence sont qua­si silen­cieux sur ce phé­no­mène récent. 

Il faut ratis­ser le Gre­visse (§ 1050) pour une maigre récolte :

« Avec un nom, en s’emploie moins libre­ment que dans. Il se trouve sur­tout dans des expres­sions plus ou moins figées (quoiqu’il y en ait de récentes) et son régime est sou­vent sans déter­mi­nant (sur­tout sans article défini). »

Le mot « récentes » est sui­vi d’une remarque dans la marge : « Il y a aus­si une cer­taine mode. » Avec les exemples sui­vants : à la radio, à la télé­vi­sion, sur le pla­teau dis­pa­raissent au pro­fit de en radio, en télé­vi­sion, en pla­teau.

Cette « mode » est confir­mée par Le Robert :

« Rem. On observe une ten­dance au rem­pla­ce­ment de diverses prép. par en : ser­vir en salle, dan­ser en boîte, ascen­sion en glace, etc. »

On trouve aus­si dans Hanse et Blam­pain :

« On dira cou­ram­ment : Il tra­vaille à l’u­sine, dans une usine, dans cette usine. Mais on dit aus­si, en son­geant moins à telle usine déter­mi­née : Il tra­vaille en usine, comme on dit tra­vailler en chambre (mais tra­vailler à domi­cile). […] »

J’ai long­temps cher­ché une expli­ca­tion à ma gêne devant cer­taines construc­tions plus que d’autres – d’autant qu’un de mes clients refuse que je touche à ses en mar­chés publics et en mar­chés pri­vés.

Dans un livre de la lin­guiste Mari­na Yaguel­lo 6, j’ai fini par trou­ver ceci :

Le texte se pour­suit ainsi :

« […] c’est là une évo­lu­tion par­fai­te­ment conforme aux struc­tures de la langue. Les locu­teurs ont le sen­ti­ment, jus­ti­fié, que en + groupe nomi­nal sans article (car là est sa sin­gu­la­ri­té fon­da­men­tale par rap­port à dans et à) est le mar­queur incon­tes­té de la valeur géné­rique, concep­tua­li­sante, autre­ment dit de la notion oppo­sée à l’occurrence, telle que la réfé­rence à un lieu défi­ni. Les autres mar­queurs – dans et à – ayant des emplois ambigus.

« […] Ce mou­ve­ment de géné­ra­li­sa­tion s’étend chaque jour un peu plus ; sont attes­tés aujourd’hui des emplois tels que en caisse (du maga­sin), en sor­tie (d’autoroute), en sta­tion, etc., et même en sham­pooing (enten­du chez un coiffeur).

« En + groupe nomi­nal sans article semble cepen­dant s’étendre au-delà même de sa valeur géné­rique comme en témoignent quelques exemples récents :

“Vous déjeu­ne­rez sur l’île d’Arz en front de mer” (en rem­place sur).
“Vous par­ti­ci­pe­rez à une régale en baie” (en rem­place dans). (pros­pec­tus d’agence de voyages)
“Paie­ment en sor­tie. Conser­vez votre ticket” (en rem­place à). (ticket d’autoroute)
“Après l’échec du démé­na­ge­ment de Paris 7 à Ber­cy-Expo en rive droite…” (en rem­place sur). (Le Monde, 25 sept. 1996)

« Mon sen­ti­ment est que dans ces trois exemples en + GN opère une sorte de qua­li­fi­ca­tion du pré­di­cat et ne ren­voie pas sim­ple­ment à une loca­li­sa­tion comme le feraient dans, à ou sur. Il y a peut-être aus­si chez cer­tains locu­teurs une recherche d’élégance. En effet, devant les noms de lieu, en au lieu de à ou dans connote une cer­taine pré­cio­si­té (pas­ser ses vacances en Péri­gord au lieu de dans le Péri­gord). »

Bien sûr, l’Aca­dé­mie refuse cette évo­lu­tion :

« On rap­pel­le­ra donc que, s’il est par­fai­te­ment pos­sible de mettre des fruits ou des livres en caisse ou en caisses, ou de faire pous­ser des lau­riers, des oran­gers en caisse, c’est à la caisse que l’on passe quand il s’agit de régler ses achats. D’autre part, si cer­tains tours un peu désuets comme en l’église, en la cathé­drale sont encore en usage, on évi­te­ra les formes comme en mai­rie ou en pré­fec­ture.

À cha­cun de nous, cor­rec­teurs, de déci­der, selon le contexte de tra­vail, où nous pla­çons le curseur.

P.-S. : En 2013, la revue Langue fran­çaise a consa­cré un numé­ro com­plet à la pré­po­si­tion en. Je vous y ren­voie si le sujet vous pas­sionne – je ne suis pas sûr d’en lire les 136 pages…