Conte de Noël : Victor, the printer’s devil-Pour Noël, j’ai choisi de publier une histoire de fraternité humaine, liée au monde de l’imprimerie, publiée à Paris en 1841 …
Conte du dimanche : “Le Correcteur”, 1911-Le 3 décembre 1911, le quotidien « La Démocratie » publiait un conte édifiant, l’histoire d’un correcteur tiraillé par sa conscience …
“Le Correcteur”, de Marco Lodoli-Après George Steiner, l’Italien Marco Lodoli imagine, lui aussi, un personnage de correcteur infaillible. Ça ne lui portera pas chance …
C’est l’histoire de monsieur Jacques, « de loin le meilleur correcteur de toute la corporation », perturbé par une coquille infernale. Alors que l’imprimerie où il travaille « prépar[e] une édition particulièrement soignée des Pensées de Pascal », il « commen[ce] à faire de terribles cauchemars »…
« […] On en était au premier jeu d’épreuves, lorsque monsieur Jacques eut sa première vision d’horreur : avec une extraordinaire précision, la page 53 lui apparut en rêve, parfaitement composée, élégamment justifiée, cependant qu’une voix maléfique répétait : “coquille ! coquille ! il y a une coquille à la page 53 !” Il se dressa d’un bond sur son lit, trempé de sueur, persuadé d’être victime d’une hallucination diabolique, car il ne pouvait admettre qu’une erreur échappât à sa vigilance. Après deux heures de grande agitation, il réussit à se rendormir, mais le lendemain il trouva le chiffre 53 griffonné sur son paquet de cigarettes et l’angoisse le saisit à nouveau. Il se précipita à l’imprimerie et quelle ne fut pas son humiliation de découvrir qu’effectivement une coquille salissait la page 53 : “incrédule” avait été écrit avec un accent grave. Il s’empressa de corriger et il tira même une certaine fierté de sa mésaventure : fallait-il qu’il eût un sacré coup d’œil pour repérer inconsciemment une faute et pour s’en souvenir précisément pendant son sommeil ! Ouf ! À quelque chose malheur est bon.
« Mais la nuit suivante, catastrophe ! Le même rêve se reproduisit image pour image, mot pour mot ! Incapable cette fois de se rendormir, monsieur Jacques revint de nuit à l’imprimerie pour constater avec stupeur que la page 53 présentait toujours la même faute : l’accent d’incrédule était encore grave ! Avait-il par mégarde oublié de noter la correction et de refaire la ligne, emporté par l’émotion d’avoir trouvé l’erreur ? Ce n’était pas impossible, aussi entreprit-il sur le champ [sic] de recomposer la chose, puis il rentra chez lui. Ce matin-là fut le premier où il arriva en retard à l’atelier. Mais le diable peut-être s’en mêlait, car la nuit suivante même cauchemar, et la suivante, et la suivante, et au deuxième jeu d’épreuves, et au troisième… Quand le livre sortit enfin, monsieur Jacques était devenu complètement fou et on dut l’interner. »
Extrait du conte « La coquille », dans Pentaméron, de Jean-François Sonnay [né en 1954], Lausanne, éd. L’Âge d’homme, 1993, p. 77-79. L’intégralité du conte est disponible sur Google Livres.
À l’occasion des fêtes de Noël, j’ai choisi de publier une belle histoire de fraternité humaine, liée au monde de l’imprimerie, publiée à Paris au milieu du xixe siècle. Un printer’s devil est un apprenti compositeur, employé très jeune pour les travaux les plus salissants de l’atelier. Souvent maltraité par les ouvriers comme par les maîtres, il doit apprendre à se défendre, tant physiquement que verbalement, et devient « un vrai diable, tapageur, tourmenteur, raisonneur, flâneur, batailleur » (dixit l’introduction du texte). Mais Victor va montrer aussi sa générosité. (J’ai respecté l’orthographe et la ponctuation d’origine, ne corrigeant que les rares coquilles.)
Une des gravures illustrant le texte The Printer Devil. Une vision bien trop propre, étant donné les travaux qu’on réserve à l’apprenti.
Victor Dutuy, grand et gros garçon de quatorze ans, apprenti compositeur depuis deux ans chez M. Fiéville, imprimeur à Rouen, n’était pas moins franc gamin que tous ses honorables collègues de la même partie. Je ne vous dirai pas non plus que sa toilette était plus soignée, ses manières plus choisies, sa conversation plus recherchée que celle de tous ses camarades. C’était un vrai printer devil1 dans toute l’acception du mot ; cependant, sous cette rude et assez grossière écorce, battait un cœur sensible. Victor s’enthousiasmait à la lecture d’un beau trait2 ; un acte de générosité le transportait ; tout ce qui était noble et beau trouvait facilement le chemin de son [â]me. Ne vous figurez pas pourtant que Victor épanchât ses émotions en phrases plus ou moins sentimentales ; le garçon était fort peu exclamatif et phraseur encore moins. C’est beau ça ! s’écriait-il, et là s’arrêtait son expansion. Ou bien : Voilà un gaillard qui peut se vanter d’avoir mon estime… Et c’était tout. Mais pour ne pas parler beaucoup, Victor ne pensait pas moins. Or, vous saurez que les parens3 de Victor, sans être riches, étaient de laborieux ouvriers qui vivaient assez bien, et laissaient à leur fils le produit de son travail, produit bien mince encore, avec la seule recommandation d’en faire un bon usage ; ils avaient assez de fois éprouvé leur enfant, pour lui donner, sans danger, cette honorable marque de confiance.
L’étrange voisin d’en face
Dans la maison qu’habitait la famille de Victor, et dans une chambre, dont les fenêtres donnaient juste en face des croisées de celui-ci, vivait un pauvre jeune homme, dont l’existence singulière, la tournure et les manières étaient de nature à exciter une curiosité moins prompte à s’allumer que celle de notre garçon. Léon, le jeune homme en question, sortait régulièrement tous les jours vers neuf heures du matin, et s’absentait jusque vers cinq heures de l’après-midi ; alors, il rentrait chez lui, et ne sortait plus que le lendemain à la même heure que la veille. D’un aspect sérieux, quoique doux, d’une politesse constante, mais froide, vis-à-vis de tous ses voisins, Léon ne s’était lié avec aucun d’eux, ce qui contribuait davantage encore à lui attirer leur attention ; car les gens du peuple sont généralement communicatifs ; ils aiment à se lier entre eux ; ils savent qu’à tout instant, ils peuvent avoir besoin l’un de l’autre, et il est mille circonstances o[ù] la bonne volonté d’un voisin obligeant n’est pas à dédaigner. La conduite de Léon devait donc leur sembler étrange, et ils se demandaient ce que pouvait être et faire le pâle et sévère jeune homme. Victor n’était pas un des moins empressés de soulever le voile qui couvrait la vie du voisin mystérieux ; mais, plus naïf et plus hardi que les autres, il ne manquait pas une occasion de s’en rapprocher. S’il le voyait paraître un moment à sa fenêtre : « Bonjour, M. Léon, vous vous portez bien, » lui disait-il aussitôt. Si par hasard, il le rencontrait le dimanche, sortant ou rentrant, il ne manquait pas de phrases toutes faites pour chercher à entamer la conversation : « Il fait bien beau aujourd’hui, M. Léon, est-ce que vous n’irez pas promener un peu : vous restez toujours enfermé chez vous, cela doit nuire à votre santé. » Le jeune homme souriait avec bienveillance aux avances amicales de Victor, lui répondait en peu de mots, et remontait chez lui, ou quittait sa croisée. Il était évident que ce jeune homme tenait à ne pas se lier avec aucun de ses voisins.
Plus d’une fois, à une heure avancée dans la nuit, Victor avait vu la chambre de Léon encore éclairée, et, à travers les légers rideaux de mousseline, il avait cru l’apercevoir assis à sa table et travaillant. Il n’en fallait pas davantage pour porter au plus haut degré l’intérêt que lui inspirait déjà le jeune homme studieux et rangé ; d’autant plus que rien dans sa personne ne respirait l’aisance : « C’est un pauvre diable, s’était dit Victor, qui se tue le corps et l’âme à travailler, et qui ne m’a pas l’air du tout bien calé4, faudra voir ça un peu… » Mais comment arriver à la découverte de ce qui l’intéressait si fort ; car, malgré son éducation imparfaite, il sentait bien qu’il y aurait eu de la bassesse à commettre une indiscrétion, et qu’il pouvait, par une imprudente curiosité, se rendre importun à celui qui en était l’objet, et peut-être même lui causer une peine réelle ; il se creusait donc inutilement l’esprit et désespérait d’arriver à son but ; les circonstances le servirent mieux que ses petits calculs.
“Un de ces jeunes amans de la gloire”
Un jour vint où le jeune homme ne sortit pas ; chacun s’en étonna ; puis, un autre jour suivit celui-ci, et un troisième encore ; depuis trois jours, on n’avait pas vu Léon, et le cœur de ces bonnes gens s’émouvait d’inquiétude pour le pauvre isolé. Victor, plus que les autres, en éprouvait une véritable peine ; il avait pressenti que quelque grand malheur accablait son voisin. Le soir du troisième jour venu, il résolut de mettre un terme à son incertitude : quand toutes les lumières furent éteintes aux divers étages de la maison, il prit sa chandelle et se dirigea vers son voisin. Il frappe… Point de réponse… Il frappe encore… Même silence… Il regarde… La clé n’est point sur la porte… Quelque chose dit à Victor qu’il ne doit point s’arrêter à la vaine crainte d’affliger le jeune homme ; il pousse fortement la porte, dont la serrure, vieille et usée, cède à ses premiers efforts… Il s’avance dans l’intérieur de la chambre… Un spectacle affreux s’offre à sa vue… Léon est étendu sans connaissance sur son mauvais grabat, et, à la pâleur de ses joues, à la froideur de tout son corps, il est facile de voir qu’il est depuis long-temps dans ce dangereux état. Victor sent qu’ici sa bonne volonté est impuissante ; il rentre précipitamment chez lui, et avertit son père de ce qu’il vient de faire et de voir. Celui-ci n’hésite pas ; en deux minutes, il est habillé, et bientôt un médecin, amené par lui, vient donner des soins au pauvre jeune homme. À la première inspection, il déclare que le malade est tombé de faiblesse et d’inanition.….5 D’inanition ! s’écrie Victor, lorsqu’il n’avait qu’à parler pour nous voir tous venir à son secours : ce que c’est que l’orgueil !… Après une heure de soins empressés, Léon revient à lui ; mais il divague ; il a le délire… Et des mots, entrecoupés et sans suite, se pressent sur ses lèvres. — « La gloire.… Vain songe ! Mourir si jeune… Sans avoir rien fait… Repoussé par tout6… Pas un éditeur… Une œuvre si complète… Le fruit de tant de veilles.… Périr avec moi… Sans avoir vu le jour… Et pour être placée au rang des plus belles,… il ne manque peut-être à mon œuvre, que de pouvoir être appréciée du public… » Tels sont les lambeaux de phrases que prononce le jeune homme. — Victor a tout compris. — Léon est un de ces jeunes amans de la gloire, qui la recherchent à tout prix ; c’est un auteur, un poète peut-être, qui meurt de faim parce qu’il n’a pas un nom illustre, et qu’aucun éditeur ne veut se donner la peine de lire son œuvre, ni courir le risque de l’éditer…
Le lendemain, le malade va mieux ; on peut espérer son retour à la santé ; mais la convalescence sera longue et pénible… Cependant, Victor rentre toujours une heure plus tard, et part pour son atelier une heure plutôt ; la famille remarque avec plaisir cet accroissement d’activité et croit que son enfant songe à augmenter ses petits profits.
“Un grand Monsieur noir”
Les jours ont fait place aux semaines, et les semaines aux mois ; Léon ne s’est pas encore levé de son lit : le jour est enfin venu, où il va lui être permis de se remettre peu à peu à ses travaux ; ses bons voisins sont venus à son secours, et il ne manque de rien… Ils sont tous présens, lorsqu’appuyé sur le bras de madame Duty, il se lève, et se dirige vers son bureau.… Il s’assied, et remue des papiers entassés les uns sur les autres ; il cherche avec agitation.…. Enfin, lorsqu’il semble avoir acquis la preuve que l’objet dont il s’inquiète est disparu ; il penche sa tête sur sa poitrine, et des pleurs rares et brûlans coulent le long de ses joues ; on s’empresse autour de lui… On le questionne… Il se lève enfin, et d’une voix forte, quoique pleine de larmes, il s’écrie : J’avais composé un ouvrage, c’était tout mon espoir ; pendant ma maladie, mon manuscrit est disparu ; on me l’a volé sans doute… À ces mots, la porte, entr’ouverte depuis quelques instans, s’ouvre tout-à-coup7 ; c’est Victor : — On ne vous a pas volé votre manuscrit, M. Léon, parce qu’il n’y a pas de voleur parmi des braves gens comme nous ; mais on vous l’a imprimé, et le voilà, ajoute-t-il en lui remettant un volume tout fraîchement broché. — Imprimé ! Mon ouvrage imprimé ! — Et tiré à 1,500 exemplaires, M. Léon. — Et quel est l’ange consolateur à qui je dois un tel bienfait. — N’y a pas d’ange là-dedans, M. Léon, c’est votre serviteur. — Quoi ! il serait possible ! Oh ! viens, Victor, bon et généreux enfant, viens que je t’embrasse comme mon meilleur ami, comme mon frère ! je te dois deux fois la vie ; car je te devrai peut-être la célébrité. — Cela se pourrait, M. Léon. — Que veux-tu dire ? — C’est qu’il y a un grand Monsieur noir, qui vient quelquefois à l’imprimerie, et qui dit comme ça que c’est fièrement beau ce qu’il y a là-dedans. — Et pendant que Léon considère son volume, l’ouvre à toutes les pages, semble en contemplation devant lui, et recueilli dans un bonheur inexprimable, chacun de questionner Victor… C’est donc pour ça que tu travailles par jour deux heures de plus depuis deux mois. — Oui, papa ; mais je ne suis pas seul, et quand je leur ai conté la chose, les autres ont voulu s’y mettre aussi, et tous les ouvriers y ont travaillé. — Ah ! vous êtes tous de braves gens ; viens, mon Victor, que je t’embrasse. — Et les imprimeurs ? — Ont travaillé une heure de plus aussi. — Mais le papier ? — Je gagne 10 sous par jour, je les ai mis ; on a fait, pour ce qui manquait, une collecte dans l’atelier, et voilà. — C’est donc bien beau ce livre-là. — Je ne sais pas, moi ; mais d’après ce qu’a dit le grand Monsieur noir, dont je vous parlais tout à l’heure, et qui paraît s’y connaître, faut croire que c’est très-beau. — Qu’est-ce que c’est que ce grand Monsieur noir que tu nous dis ? — Je ne sais pas non plus ; mais il m’a demandé l’adresse de M. Léon, et je la lui ai donnée ; peut-être qu’il viendra ; mais on entre ; tenez, c’est justement lui… Vous voulez parler à M. Léon ? Le voilà, Monsieur. — Il ne fallut rien moins que ces paroles pour tirer Léon de l’extase où il était plongé. — Monsieur, j’ai parcouru votre ouvrage à l’imprimerie ; il me paraît aussi bien pensé que bien écrit ; je venais vous proposer de m’en rendre l’éditeur, pour la première et la deuxième édition, moyennant 6,000 francs. Léon accepta avec empressement… Quand l’éditeur fut sorti : Mon jeune protecteur, dit-il à Victor, comment te témoigner ma reconnaissance ? Je sens bien que je ne puis ni ne dois te parler de récompense… — Eh ! vous avez bien raison, M. Léon, je ne vends pas mes services à mes amis, je les donne, et si vous voulez bien me regarder comme votre ami, ce sera ma meilleure récompense. — Oh ! oui, mon ami, tu le seras, et toujours, toi qui m’as ouvert le chemin de la gloire.
Grâce à ce premier ouvrage qui l’a placé au rang qui lui appartenait parmi les écrivains, Léon est devenu un homme célèbre ; il est riche aujourd’hui ; son ami Victor a acheté, avec la bourse de Léon, un brevet d’imprimeur, et il exerce à son compte.
Il faut voir comme les éditions des œuvres de M. Léon, imprimées chez Victor Dutuy, sont correctes, élégantes et soignées. Il n’y en a pas qui puisse lutter avec elles pour la beauté des caractères et la netteté du tirage. Victor Dutuy y met tant de zèle, de goût et d’exactitude, qu’il est facile de voir qu’il travaille.…. comme pour un ami.….
Que conclure de tout ce qui précède ?… Que, dans toute[s] les classes de la société, ou peut rencontrer des individus qui en sont l’honneur, et qui le seraient encore des classes les plus élevées ; que jamais la persévérance, le travail et la bonne conduite, ne demeurent sans récompense. Voyez plutôt : Léon était sage autant que travailleur ; il inspira de l’intérêt à tous ses voisins, et cet intérêt ne fut pas stérile puisqu’au jour du besoin tous s’empressèrent autour de lui. Mais la générosité de caractère, l’humanité de Victor, portèrent aussi leurs fruits : Léon, d’abord protégé par lui, devint à son tour son protecteur, et lui rendit en reconnaissance ce qu’il en avait reçu en humanité. Gardez-vous pourtant de croire que toujours une bonne action trouve ainsi sa récompense. Non : l’on rencontre beaucoup d’ingrats, qui, loin d’aimer leurs bienfaiteurs, semblent rougir du service qu’on leur a rendu, et pour qui la reconnaissance est un pesant fardeau. Est-ce une raison pour cesser d’être bienfaisant ? Non certes ; l’homme généreux fait le bien pour le plaisir de le faire, pour le bienfait lui-même ; il ne compte sur la reconnaissance de personne ; sa récompense, c’est l’estime des honnêtes gens, la satisfaction, dont l’accomplissement d’une bonne action remplit toujours notre cœur, et enfin la certitude, qu’à défaut même de l’estime des hommes et de la gratitude des obligés, Dieu, qui n’oublie jamais, lui tiendra compte de ses œuvres.
ARTHUR DE FILLIÈRE.
Extrait de : « The Printer Devil. (Le diable de l’imprimerie.) », dans Les Enfans peints par eux-mêmes, sujets de composition donnés à ses élèves par Alexandre Saillet, maître de pension. Paris, Desesserts, éditeur, passage des Panoramas, galerie Feydeau, 13, 1841, p. 164-170.
En anglais, la bonne orthographe est printer’s devil. Voir le Wikipedia anglais. ↩︎
Acte ou parole. Penser à trait de générosité ou trait de génie. ↩︎
Bien que cette orthographe ait été rectifiée par l’Académie en 1835, ce texte l’écrit encore « à l’ancienne », de même que, plus loin, amans, long-temps, plutôt ou très-beau. ↩︎
Dans une nouvelle inédite de Lucien Ray, publiée par la revue Cinémonde, Stépan Arkailevitch, amoureux de Simone, n’ose lui avouer un terrible secret : pour survivre, il a dû, un temps, se résoudre à « d’obscures besognes de correcteur d’imprimerie ». Mais en lui bat « un cœur affectueux et tendre ». Extraits.
Illustration de la nouvelle « Parler d’amour », dans Cinémonde, 1939.
Une tendresse ardente et sincère unissait ces deux êtres qui n’avaient pas de secret l’un pour l’autre. Une confiance entière et justifiée s’était établie entre eux une fois pour toutes.
Pourtant, en dépit d’une entente parfaite, il y a des sujets que les couples les plus unis préfèrent ne pas aborder.
Quel être n’a pas sa tare secrète, sa souffrance cachée qu’il redoute de dévoiler même à l’être qu’il aime le mieux au monde et qui pourtant est capable de comprendre et de calmer sa douleur ? Simone en voyant son mari si défait comprit aussitôt le motif de sa détresse, de son angoisse.
Stépan, d’origine étrangère, était arrivé très jeune à Paris où il avait fait ses études et connu des débuts difficiles. Des années durant, il lui avait fallu lutter pour poursuivre ses cours, vivre misérablement d’obscures besognes de correcteur d’imprimerie, travaillant la nuit dans une atmosphère chargée de vapeurs plombées, au milieu du vacarme des linotypes, du fracas des rotatives.
Stépan, avec beaucoup de courage, avait lutté, lutté contre la fatigue, contre la faim et contre l’amour.
C’est contre l’amour qu’il devait combattre avec le plus d’opiniâtreté, parce qu’il avait un cœur affectueux et tendre, un besoin d’aimer invincible, une soif de tendresse qui le tourmentait nuit et jour. Mais il ne se sentait pas le droit de lier à son existence précaire une autre existence. Pour ne pas succomber à la tentation, il adopta une attitude négative devant l’amour. Il en rit, il le nia, il le raya de sa vie.
Cela dura longtemps ainsi, jusqu’au jour où il rencontra Simone. Ce jour-là, malgré ses théories, il tomba éperdument amoureux et il dut reconnaître que sa tristesse en fut toute illuminée. De longs mois, il adora en silence Simone qu’il voyait chaque jour et qui ne se doutait pas de la passion qu’elle avait éveillée.
Mais tout finit bien :
Galvanisé par cette admirable compréhension féminine, il osa sortir de son sous-sol empuanti. Il s’enhardit, lui, le correcteur, jusqu’à proposer des articles et des contes à la rédaction, du deuxième étage. Cette ascension était symbolique. Peu à peu, il sortit de l’ornière, il écrivit des scénarios. Il réussit même à en faire tourner un.
Le 3 décembre 1911, dans la sixième colonne de sa une, le quotidien La Démocratie offrait à ses lecteurs son « conte du dimanche », signé d’Henry du Roure (1883-1914), journaliste catholique, fervent partisan de l’éducation sociale. L’histoire édifiante d’un correcteur de presse tiraillé par sa conscience, qui n’est pas sans rappeler le Monsieur Madeleine de Victor Hugo. Une histoire de rédemption, idéale pour un dimanche de Pâques.
Depuis onze ans au service du journal l’Instantané le père Bruchet était le modèle des correcteurs. Dans l’atelier de composition on disait de lui avec admiration : — Il a l’œil typographique. Et c’était vrai, qu’il ne laissait rien passer. La moindre faute dans une épreuve le frappait aussi vivement qu’un coup de poing en pleine figure. Il dénichait entre mille l’i qui n’avait pas de point et la lettre qui n’était pas du caractère. Une coquille le mettait hors de lui. Avec cela, instruit, sachant l’orthographe, l’histoire, la géographie, les noms des hommes illustres et ceux des députés inconnus. Pour rien au monde, il n’eût laissé écrire Tartampion au lieu de Tartempion. Enfin, une perle !
Mais le plus beau, c’était sa conscience. Admirable conscience professionnelle ! Il avait au plus haut point cette vertu qui se perd : l’amour du beau travail, — de ce qu’une locution populaire appelle « l’ouvrage bien faite ». En voilà un qui ne sabotait pas ! Souvent ses collègues se demandaient : — Mais pourquoi Bruchet travaille-t-il comme cela ? Plus fins, ils eussent démêlé dans son zèle un besoin de se racheter, de réparer.
À vingt ans Bruchet, qui s’appelait alors Cabasse, orphelin, mal élevé, ou plutôt pas élevé du tout, perverti par quelques mauvais drôles, s’était laissé entraîner, un soir qu’il avait bu, dans une singulière expédition. Pendant que ses camarades cambriolaient une bijouterie, il faisait le guet — mal, sans doute, car des agents survenus avaient arrêté ses complices. Il s’était sauvé jusqu’en Belgique.
Condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés, il était rentré en France, sous le nom de Bruchet, après quelques années d’une vie très dure. Il n’était pas foncièrement mauvais, au contraire. Le sang d’une longue lignée de braves gens avait parlé en lui. Il avait horreur de sa faute et souhaitait de se réhabiliter. D’abord typographe, il s’était instruit tout seul, à force d’énergie. Il avait obtenu cette place de correcteur. Il s’était fait ce qu’il était ; un travailleur d’élite et un brave homme.
Bruchet n’était pas marié — à cause des papiers, de l’état-civil, vous comprenez ? Un jour, il avait recueilli la petite fille d’une voisine morte. Lucette avait maintenant huit ans. Il l’aimait tendrement, avec humilité, en homme qui se dit souvent : — Si elle savait qui je suis !…
Un jour, comme il avait eu peur ! Il promenait Lucette au Jardin des Plantes. Un homme de mauvaise mine, en le voyant, s’était écrié : — Cabasse !… C’était Lecat, l’un des cambrioleurs condamnés jadis — l’un de ses complices. — Tais-toi, malheureux !… Appelle-moi Bruchet… — Tu en as eu de la chance, de te débiner ! Moi, j’ai tiré sept ans… — Sept ans ?… Mon pauvre vieux… — Enfin, je ne t’en veux pas… Tu te serais fait pincer, que ça ne m’aurait avancé à rien… Chacun pour soi, n’est-ce pas ?…
Le malheureux Bruchet pensait souvent à cette entrevue, vieille de quatre ans. Il essayait de se rassurer en songeant que dans quelques semaines, il serait couvert par la prescription.
* * *
« Sucres raffinés bonne sorte, 84 ; belle sorte, 84,50. — Suifs indijènes… » — Indigènes !… Avec un G, voyons !… Ainsi bougonnait tout seul le Père Bruchet en corrigeant des épreuves des « Marchés et Bourses ».
Depuis quatre heures déjà, il était enfermé dans son petit, tout petit cabinet sans fenêtres — la cage à lapins, disait-on à l’atelier. Les épreuves s’amoncelaient sur sa table, et, inlassablement, d’une écriture bien nette, il faisait dans les marges les signes cabalistiques qui redressaient les erreurs, abolissaient les coquilles…
À force de corriger, il ne comprenait plus très bien ce qu’il lisait… Et pourtant, il tressaillit soudain. Quoi ? Rêvait-il ? Il venait de voir son nom… son ancien nom… son vrai nom !… Il relut tout le paragraphe. Il suivait les lignes avec sa plume, une plume qui tremblait : « … Oh ! Ils échapperont, vous savez… Il y en a tant qui échappent !… Tenez, un de ceux qui ont cambriolé avec moi la bijouterie Hédard, en 95, Cabassé… (Ici la plume trembla plus fort)… Eh ! bien, il vit tranquillement pas loin d’ici sous un faux nom… La police n’aurait pas de mal à l’arrêter, si elle le voulait… »
C’était une interview de Lecat. Établi marchand de vins, il venait d’être dévalisé. C’était assez piquant, ce cambrioleur cambriolé. L’Instantané lui avait dépêché un reporter… Et voilà ce qu’il avait dit, le misérable, avec beaucoup d’autres choses… Et Bruchet, stupide, considérait ces lignes, qui étaient sa perte… l’écroulement de toutes ses espérances… le bagne… le déshonneur… Et Lucette, mon Dieu, Lucette !…
Quelque chose tomba sur l’épreuve… Une larme… Machinalement, Bruchet prit un buvard, et essuya cette larme ; ensuite, il ajouta une r à arêter, et remplaça l’é de Cabassé par un e muet… Et puis, il resta immobile, assommé, anéanti… — Eh ! bien, la correction, ça vient ? cria le chef d’atelier. — Voilà… voilà… balbutia le pauvre homme.
Il rendit les épreuves des « Bourses et marchés », des « Théâtres », des « Sports »… Après quoi, il revint dans sa cage et, la tête dans les mains, réfléchit. D’un seul coup il vit clair. Parbleu ! Il n’avait qu’à faire sauter ces huit lignes !… Dans une interview qui en comptait 80 qui le remarquerait ?… Barassé le reporter, ne relisait jamais sa « copie » imprimée… Si par hasard il se plaignait, Bruchet répondrait que c’était une erreur des linotypistes, voilà tout… Et il déchirerait l’épreuve, pour qu’on ne vit [sic] pas la correction faite de sa main… On ne s’amuserait pas à rétablir, deux jours plus tard, huit lignes sans intérêt !…
Quant à Lecat, irait-il raconter à d’autres ce qu’il savait ?… Il avait jeté cette boutade sans réfléchir, et non pour le plaisir de dénoncer… La preuve, c’est qu’il n’avait pas livré le nouveau nom de Bruchet… Qui sait, d’ailleurs, comment le peu scrupuleux Barassé s’y était pris pour lui arracher cette confidence ?… Enfin, il ne s’agissait que de gagner trois semaines… Après, ce serait la prescription… Le salut…
Bruchet trempa sa plume dans l’encrier. Et au moment de supprimer les lignes, il s’arrêta… Le correcteur qui était en lui se refusait à saboter une copie… Sa conscience professionnelle se révoltait… En vain, il essayait de la vaincre, il ne pouvait pas… — Je suis trop bête ! se dit-il. Il reprit de l’encre, regarda l’épreuve… Et il lui semblait que sa main, sa main si docile ne voulait plus lui obéir…
— Hé ! Bruchet ?… Cette interview ?… — Oui… oui… tout de suite… Il s’affolait. Il ne voyait plus clair. Il rougissait, comme s’il avait conçu un acte abominable. II essaya de délibérer froidement avec lui-même. Mais les idées dansaient dans sa tête. Il ne savait plus ce qu’il faisait, ni où il était… Dans ce désarroi la conscience professionnelle l’emporta… Il ne prit pas une décision, non… Mais tout d’un coup, il s’aperçut qu’il avait rendu l’épreuve, intacte… D’ailleurs, aurait-il pu barrer huit lignes ?… Ses doigts sans force ne tenaient plus son porte-plume.
* * *
Et son destin s’accomplit. L’interview de Barassé passa sous les yeux du chef de la Sûreté qui trouva drôle de repêcher un contumace, à vingt-cinq jours de la prescription. Lecat, bien « cuisiné », parla. Un jour, Bruchet ne vint pas à l’imprimerie. — Lui, si exact !… Il faut qu’il soit malade, au moins !… dit le chef d’atelier. C’était bien pire : Bruchet, — ou plutôt Cabasse était en prison.
Pour cet accusé sympathique, le tribunal a montré de l’indulgence. Cabasse s’en est tiré avec deux ans de prison. Quelques hommes politiques, rédacteurs à l’Instantané, ont demandé la grâce. Ils l’ont obtenue. Malheureusement, deux heures avant la signature du décret, Cabasse est mort dans sa prison.
Henry du Roure.
À l’imprimerie de l’Instantané, on a beaucoup discuté son cas. On connaît, car il l’a raconté à l’audience, le drame rapide qui s’est joué dans sa conscience. Tarrot, linotypiste, syndiqué libertaire, beau parleur qui pratique volontiers, sans attendre un mot d’ordre de la C. G. T, la « grève des bras croisés », déclare à qui veut l’entendre, et même à qui ne veut pas, que « Cabasse était la dernière des poires », et que s’il avait eu pour deux sous de « conscience de classe », il aurait saboté l’article de Barassé, et de bien d’autres !…
Et ses camarades, en songeant à l’histoire mélancolique du pauvre Cabasse, sont émus. À sa place ils ne l’auraient pas fait, sans doute, l’acte étrange qui l’a perdu… Et cependant, dans le secret de leur cœur, ils sont tentés de penser qu’il y eut là quelque chose de beau… Mais aucun d’eux n’ose le dire, de peur de ne plus passer pour un « prolétaire conscient ».
« Dans le peu de temps libre qu’il lui restait, après avoir expurgé son énième livre, Fantino se baladait dans la ville en scrutant les affiches et les enseignes des magasins, les inscriptions sur les murs. Il n’était pas content tant qu’il n’avait pas trouvé une erreur, même petite, même insignifiante et ridicule : pour chaque quartier, il se contentait d’une apostrophe oubliée, d’une petite virgule. Alors il rentrait chez lui et disait : ça suffit pour aujourd’hui. Mais ensuite, une fois au lit, sa manie le reprenait, alors il rallumait la lumière et il commençait à éplucher les annuaires du téléphone, cinquante, soixante colonnes à chaque fois. Il lui fut facile de comprendre que Monsieur Mariani Parlo était en réalité Mariani Carlo. Quiconque doté d’un peu de patience pouvait saisir cela. Il lui fallut un peu plus de métier pour localiser le numéro de téléphone erroné d’une alimentation : il ne pouvait pas commencer par sept, dans cette zone-là de la ville. Cela devait être un cinq : le matin, il appela le magasin pour vérifier son hypothèse. Il commanda une bouteille de vin rouge très coté et la but au goulot, en se félicitant dans son for intérieur. »
Extrait de la nouvelle « Le Correcteur », de Marco Lodoli, dans Boccacce, traduit de l’italien par Lise Chapuis et Dino Nessuno, illustrations d’Alban Caumont, L’Arbre vengeur, 2007, p. 49-52.
Il n’y a que les romanciers pour imaginer un correcteur infaillible. J’en connais au moins un autre en littérature : le « Professore » de George Steiner, dans Épreuves (voir le résumé dans ma sélection « Le correcteur, personnage littéraire »). Curieusement, lui aussi italien.
Dans la vraie vie, je n’en ai pas connu. Par contre, il est vrai que nous sommes nombreux à avoir du mal à décrocher, comme le raconte aussi Muriel Gilbert, dans Au bonheur des fautes.
Fantino et le Professore sont liés par un point commun. Un triste constat : « Que d’imprécisions dans le grand livre du monde, […] et quelle souffrance de ne pouvoir les corriger. »
Le 27 juin 1908, dans son supplément littéraire, Le Figaro publiait une nouvelle inédite de Jacques des Gachons (1868-1945), intitulée La Coquille. J’en reproduis un large extrait.
Récemment installé en banlieue de Paris, le narrateur est intrigué par une des villas de son quartier et par son propriétaire. Le soir, avant de rentrer chez lui, il observe son voisin, et ses curieuses habitudes de lecture, à travers la fenêtre éclairée de son salon.
« […] La Coquille, quel joli nom pour la maison d’un sage ! […] On m’avait dit le nom de l’hôte de la Coquille, Isidore Bonin. Sans doute, s’il avait écrit, l’avait-il fait sous un pseudonyme. Mais qu’importait ce mystère. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas le passé, c’était le présent, c’était la villa la Coquille.
« […] M. Isidore Bonin lit. Il lit gravement, les doigts le long de sa belle barbe blanche. On sent qu’à mesure qu’il avance dans sa lecture, le plaisir, comme un philtre, pénètre en lui ; parfois, il hoche la tête à petits coups approbateurs ; d’autrefois [sic], le visage illuminé, il saisit un crayon, souligne un passage, ajoute une croix en marge, puis il jette les bras en l’air et il rit, il rit. J’entends son rire de l’allée où je marche à petits pas peureux. M. Isidore Bonin, parfois, rit trop fort. Cela me contrarie un peu. Il est peu de livres qui procurent un si gros éclat de rire et M. Bonin rit très souvent.
« M. Bonin est méthodique. À huit heures, il allume sa pipe et se carre un peu plus dans son fauteuil. Sans doute, il rumine la nourriture intellectuelle qu’il vient de mâcher page à page. Il ferme les yeux et remue la tête de gauche à droite et de droite à gauche, vivement, avec une sorte de sourire. Ah ! il ne laisse pas le suc des livres s’échapper de lui à mesure qu’il lui arrive : il le retient, le retourne, le savoure ; il le fait sien.
« La pipe achevée, il reprend son crayon, feuillette le livre terminé et reporte au commencement du tome le numéro des pages annotées. Parfois, il n’y résiste pas et lit, tout haut, à sa femme, qui, d’avance, approuve un des passages particulièrement intéressant. La citation se termine d’ordinaire par une pantomime que je n’ai jamais bien comprise. Il compte avec ses doigts, jusqu’à cinq, parfois jusqu’à neuf, devient grave, hausse les épaules, reste un moment immobile, puis il esquisse un geste d’irresponsabilité et laisse le sourire chassé revenir dans ses yeux.
« C’est cette petite scène finale qui, renouvelée, m’intrigua tellement que je fus bientôt mordu par le désir de faire la connaissance de cet homme qui trouvait tant de plaisir dans les livres. »
N’y tenant plus, le narrateur cherche le moyen de pénétrer chez son voisin. Une question de voirie fait l’affaire.
« […] — Excusez-moi, monsieur, de vous avoir dérangé, lui dis-je. Je n’aurais garde d’abuser de vos précieux moments. Moi aussi je vis parmi les livres et je sais combien l’on aime peu à voir violer leur bonne retraite. II faut plaindre ceux dont le logis n’est pas tapissé de ces chers amis… D’un coup d’œil circulaire, je caressai les six rangées de reliures… — Sans doute, sans doute, murmura le vieillard, un peu confus. — Les livres sont immortels. Ils ne meurent jamais que d’accident… Il nous en vient des temps les plus reculés… Il en est qui vivront peut-être des milliers de siècles après nous… Ce sont les fruits de l’homme et de Dieu… — Sans doute, sans doute… Je continuai mon dithyrambe, pour me mettre à l’unisson des sentiments de cet homme. — Que vous êtes heureux, de baigner votre vieillesse dans leur éternelle jouvence. Pardonnez-moi mon indiscrétion, mais j’ai vu, en passant, le soir, devant votre maison, que vous aimiez les livres… Enfin, je me tais. Le vieux bibliophile put placer un mot : — Ah ! oui, monsieur, j’aime les livres. J’en ai tant fait, pendant quarante années… — Mais qui donc êtes-vous, mon cher maître ? murmurai-je ému soudain à cette déclaration. — Voici ma rangée, dit-il, penché vers le second rayon de sa bibliothèque. Ils ne sont pas tous là. Ma maison serait trop petite pour les contenir tous ! Mais ce sont, en quelque sorte, mes préférés, ceux auxquels j’ai pu apporter tous mes soins. Du doigt, il guida mes regards et je lus sur les dos alignés : « Victor Cherbuliez, Edmond About, Louis Enault, Francis Wey, Ouida… » Le vieillard, sans doute, se moquait de moi. Je me mis à rire. — Tous ne sont pas à votre goût, peut-être, s’empressa-t-il d’ajouter. Moi, j’ai mes raisons… Quelle désillusion ! Mon voisin était fou ! Je crus devoir flatter sa manie. J’avisai quelques ouvrages récents qui formaient une pile sur la table. Il y avait des romans de Bazin, de Loti, de Rod… — Vos dernières œuvres, sans doute ? — Oh ! non, monsieur, répondit-il, j’ai cessé tout travail. Mais on ne quitte pas les livres du jour au lendemain. J’achète les derniers romans pour rester au courant des travaux de mes confrères. Et, soit dit entre nous, tout ce qui paraît ne vaut pas tripette. Ça ne tient pas debout !… — Vous êtes sévère. — Je suis clairvoyant. De mon temps, monsieur, on était consciencieux. Ce n’était pas là le propos d’un insensé. — Combien je suis de votre avis ! dis-je, pris à son accent sincère. — On ne sait plus écrire. Les points, les accents, les virgules, les lettres majuscules, l’orthographe, la syntaxe, on ignore tout. Aujourd’hui, on lit en courant, pourquoi n’écrirait-on pas de même ? Il y a des exceptions, certes. Quelques ouvrages de luxe sont présentables. Il y a des maisons honorables qui restent dans la bonne tradition. Mais ouvrez un peu ceci, et cela. Il me tendit un roman de Paul Adam, un livre de nouvelles de Jean Lorrain. — C’est tellement exécrable, monsieur, que cela en devient délicieux. C’est un régal. Tout ce rayon est consacré à mes trouvailles en ce genre. Jetez un œil sur ce volume de vers. Je pris le livre dans mes mains et l’ouvris, pour ne point désobliger mon hôte. En marge, au crayon, s’alignaient une file ininterrompue de corrections : vers faux, orthographe inhabituelle, lettre transposée, lettre d’un corps différent du reste du poème, pagination erronée, titre courant omis, déléatur, etc.
« Un nuage à l’horizon se déchira, et je vis clair dans la villa de la Coquille. J’étais chez un vieux correcteur en retraite. Il ne lisait pas, le soir, sous la lampe[,] il épelait. Il collectionnait les coquilles[.] […] »