Une coquille diabolique, à perdre la raison

C’est l’histoire de mon­sieur Jacques, « de loin le meilleur cor­rec­teur de toute la cor­po­ra­tion », per­tur­bé par une coquille infer­nale. Alors que l’imprimerie où il tra­vaille « prépar[e] une édi­tion par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnée des Pen­sées de Pas­cal », il « commen[ce] à faire de ter­ribles cauchemars »…

Couverture de "Pentaméron", de Jean-François Sonnay, L'Âge d'homme, 1993

« […] On en était au pre­mier jeu d’épreuves, lorsque mon­sieur Jacques eut sa pre­mière vision d’horreur : avec une extra­or­di­naire pré­ci­sion, la page 53 lui appa­rut en rêve, par­fai­te­ment com­po­sée, élé­gam­ment jus­ti­fiée, cepen­dant qu’une voix malé­fique répé­tait : “coquille ! coquille ! il y a une coquille à la page 53 !” Il se dres­sa d’un bond sur son lit, trem­pé de sueur, per­sua­dé d’être vic­time d’une hal­lu­ci­na­tion dia­bo­lique, car il ne pou­vait admettre qu’une erreur échap­pât à sa vigi­lance. Après deux heures de grande agi­ta­tion, il réus­sit à se ren­dor­mir, mais le len­de­main il trou­va le chiffre 53 grif­fon­né sur son paquet de ciga­rettes et l’angoisse le sai­sit à nou­veau. Il se pré­ci­pi­ta à l’imprimerie et quelle ne fut pas son humi­lia­tion de décou­vrir qu’effectivement une coquille salis­sait la page 53 : “incré­dule” avait été écrit avec un accent grave. Il s’empressa de cor­ri­ger et il tira même une cer­taine fier­té de sa mésa­ven­ture : fal­lait-il qu’il eût un sacré coup d’œil pour repé­rer incons­ciem­ment une faute et pour s’en sou­ve­nir pré­ci­sé­ment pen­dant son som­meil ! Ouf ! À quelque chose mal­heur est bon.

« Mais la nuit sui­vante, catas­trophe ! Le même rêve se repro­dui­sit image pour image, mot pour mot ! Inca­pable cette fois de se ren­dor­mir, mon­sieur Jacques revint de nuit à l’imprimerie pour consta­ter avec stu­peur que la page 53 pré­sen­tait tou­jours la même faute : l’accent d’incrédule était encore grave ! Avait-il par mégarde oublié de noter la cor­rec­tion et de refaire la ligne, empor­té par l’émotion d’avoir trou­vé l’erreur ? Ce n’était pas impos­sible, aus­si entre­prit-il sur le champ [sic] de recom­po­ser la chose, puis il ren­tra chez lui. Ce matin-là fut le pre­mier où il arri­va en retard à l’atelier. Mais le diable peut-être s’en mêlait, car la nuit sui­vante même cau­che­mar, et la sui­vante, et la sui­vante, et au deuxième jeu d’épreuves, et au troi­sième… Quand le livre sor­tit enfin, mon­sieur Jacques était deve­nu com­plè­te­ment fou et on dut l’interner. »

Extrait du conte « La coquille », dans Penta­mé­ron, de Jean-Fran­çois Son­nay [né en 1954], Lau­sanne, éd. L’Âge d’homme, 1993, p. 77-79. L’in­té­gra­li­té du conte est dis­po­nible sur Google Livres.

Conte de Noël : Victor, the printer’s devil

À l’oc­ca­sion des fêtes de Noël, j’ai choi­si de publier une belle his­toire de fra­ter­ni­té humaine, liée au monde de l’im­pri­me­rie, publiée à Paris au milieu du xixe siècle. Un prin­ter’s devil est un appren­ti com­po­si­teur, employé très jeune pour les tra­vaux les plus salis­sants de l’a­te­lier. Sou­vent mal­trai­té par les ouvriers comme par les maîtres, il doit apprendre à se défendre, tant phy­si­que­ment que ver­ba­le­ment, et devient « un vrai diable, tapa­geur, tour­men­teur, rai­son­neur, flâ­neur, batailleur » (dixit l’in­tro­duc­tion du texte). Mais Vic­tor va mon­trer aus­si sa géné­ro­si­té. (J’ai res­pec­té l’or­tho­graphe et la ponc­tua­tion d’o­ri­gine, ne cor­ri­geant que les rares coquilles.) 

Une des gra­vures illus­trant le texte The Prin­ter Devil. Une vision bien trop propre, étant don­né les tra­vaux qu’on réserve à l’apprenti.

Vic­tor Dutuy, grand et gros gar­çon de qua­torze ans, appren­ti com­po­si­teur depuis deux ans chez M. Fié­ville, impri­meur à Rouen, n’était pas moins franc gamin que tous ses hono­rables col­lègues de la même par­tie. Je ne vous dirai pas non plus que sa toi­lette était plus soi­gnée, ses manières plus choi­sies, sa conver­sa­tion plus recher­chée que celle de tous ses cama­rades. C’était un vrai prin­ter devil1 dans toute l’acception du mot ; cepen­dant, sous cette rude et assez gros­sière écorce, bat­tait un cœur sen­sible. Vic­tor s’enthousiasmait à la lec­ture d’un beau trait2 ; un acte de géné­ro­si­té le trans­por­tait ; tout ce qui était noble et beau trou­vait faci­le­ment le che­min de son [â]me. Ne vous figu­rez pas pour­tant que Vic­tor épan­chât ses émo­tions en phrases plus ou moins sen­ti­men­tales ; le gar­çon était fort peu excla­ma­tif et phra­seur encore moins. C’est beau ça ! s’écriait-il, et là s’arrêtait son expan­sion. Ou bien : Voi­là un gaillard qui peut se van­ter d’avoir mon estime… Et c’était tout. Mais pour ne pas par­ler beau­coup, Vic­tor ne pen­sait pas moins. Or, vous sau­rez que les parens3 de Vic­tor, sans être riches, étaient de labo­rieux ouvriers qui vivaient assez bien, et lais­saient à leur fils le pro­duit de son tra­vail, pro­duit bien mince encore, avec la seule recom­man­da­tion d’en faire un bon usage ; ils avaient assez de fois éprou­vé leur enfant, pour lui don­ner, sans dan­ger, cette hono­rable marque de confiance.

L’étrange voisin d’en face

Dans la mai­son qu’habitait la famille de Vic­tor, et dans une chambre, dont les fenêtres don­naient juste en face des croi­sées de celui-ci, vivait un pauvre jeune homme, dont l’existence sin­gu­lière, la tour­nure et les manières étaient de nature à exci­ter une curio­si­té moins prompte à s’allumer que celle de notre gar­çon. Léon, le jeune homme en ques­tion, sor­tait régu­liè­re­ment tous les jours vers neuf heures du matin, et s’absentait jusque vers cinq heures de l’après-midi ; alors, il ren­trait chez lui, et ne sor­tait plus que le len­de­main à la même heure que la veille. D’un aspect sérieux, quoique doux, d’une poli­tesse constante, mais froide, vis-à-vis de tous ses voi­sins, Léon ne s’était lié avec aucun d’eux, ce qui contri­buait davan­tage encore à lui atti­rer leur atten­tion ; car les gens du peuple sont géné­ra­le­ment com­mu­ni­ca­tifs ; ils aiment à se lier entre eux ; ils savent qu’à tout ins­tant, ils peuvent avoir besoin l’un de l’autre, et il est mille cir­cons­tances o[ù] la bonne volon­té d’un voi­sin obli­geant n’est pas à dédai­gner. La conduite de Léon devait donc leur sem­bler étrange, et ils se deman­daient ce que pou­vait être et faire le pâle et sévère jeune homme. Vic­tor n’était pas un des moins empres­sés de sou­le­ver le voile qui cou­vrait la vie du voi­sin mys­té­rieux ; mais, plus naïf et plus har­di que les autres, il ne man­quait pas une occa­sion de s’en rap­pro­cher. S’il le voyait paraître un moment à sa fenêtre : « Bon­jour, M. Léon, vous vous por­tez bien, » lui disait-il aus­si­tôt. Si par hasard, il le ren­con­trait le dimanche, sor­tant ou ren­trant, il ne man­quait pas de phrases toutes faites pour cher­cher à enta­mer la conver­sa­tion : « Il fait bien beau aujourd’hui, M. Léon, est-ce que vous n’irez pas pro­me­ner un peu : vous res­tez tou­jours enfer­mé chez vous, cela doit nuire à votre san­té. » Le jeune homme sou­riait avec bien­veillance aux avances ami­cales de Vic­tor, lui répon­dait en peu de mots, et remon­tait chez lui, ou quit­tait sa croi­sée. Il était évident que ce jeune homme tenait à ne pas se lier avec aucun de ses voisins.

Plus d’une fois, à une heure avan­cée dans la nuit, Vic­tor avait vu la chambre de Léon encore éclai­rée, et, à tra­vers les légers rideaux de mous­se­line, il avait cru l’apercevoir assis à sa table et tra­vaillant. Il n’en fal­lait pas davan­tage pour por­ter au plus haut degré l’intérêt que lui ins­pi­rait déjà le jeune homme stu­dieux et ran­gé ; d’autant plus que rien dans sa per­sonne ne res­pi­rait l’aisance : « C’est un pauvre diable, s’était dit Vic­tor, qui se tue le corps et l’âme à tra­vailler, et qui ne m’a pas l’air du tout bien calé4, fau­dra voir ça un peu… » Mais com­ment arri­ver à la décou­verte de ce qui l’intéressait si fort ; car, mal­gré son édu­ca­tion impar­faite, il sen­tait bien qu’il y aurait eu de la bas­sesse à com­mettre une indis­cré­tion, et qu’il pou­vait, par une impru­dente curio­si­té, se rendre impor­tun à celui qui en était l’objet, et peut-être même lui cau­ser une peine réelle ; il se creu­sait donc inuti­le­ment l’esprit et déses­pé­rait d’arriver à son but ; les cir­cons­tances le ser­virent mieux que ses petits calculs.

“Un de ces jeunes amans de la gloire”

Un jour vint où le jeune homme ne sor­tit pas ; cha­cun s’en éton­na ; puis, un autre jour sui­vit celui-ci, et un troi­sième encore ; depuis trois jours, on n’avait pas vu Léon, et le cœur de ces bonnes gens s’émouvait d’inquiétude pour le pauvre iso­lé. Vic­tor, plus que les autres, en éprou­vait une véri­table peine ; il avait pres­sen­ti que quelque grand mal­heur acca­blait son voi­sin. Le soir du troi­sième jour venu, il réso­lut de mettre un terme à son incer­ti­tude : quand toutes les lumières furent éteintes aux divers étages de la mai­son, il prit sa chan­delle et se diri­gea vers son voi­sin. Il frappe… Point de réponse… Il frappe encore… Même silence… Il regarde… La clé n’est point sur la porte… Quelque chose dit à Vic­tor qu’il ne doit point s’arrêter à la vaine crainte d’affliger le jeune homme ; il pousse for­te­ment la porte, dont la ser­rure, vieille et usée, cède à ses pre­miers efforts… Il s’avance dans l’intérieur de la chambre… Un spec­tacle affreux s’offre à sa vue… Léon est éten­du sans connais­sance sur son mau­vais gra­bat, et, à la pâleur de ses joues, à la froi­deur de tout son corps, il est facile de voir qu’il est depuis long-temps dans ce dan­ge­reux état. Vic­tor sent qu’ici sa bonne volon­té est impuis­sante ; il rentre pré­ci­pi­tam­ment chez lui, et aver­tit son père de ce qu’il vient de faire et de voir. Celui-ci n’hésite pas ; en deux minutes, il est habillé, et bien­tôt un méde­cin, ame­né par lui, vient don­ner des soins au pauvre jeune homme. À la pre­mière ins­pec­tion, il déclare que le malade est tom­bé de fai­blesse et d’inanition.….5 D’inanition ! s’écrie Vic­tor, lorsqu’il n’avait qu’à par­ler pour nous voir tous venir à son secours : ce que c’est que l’orgueil !… Après une heure de soins empres­sés, Léon revient à lui ; mais il divague ; il a le délire… Et des mots, entre­cou­pés et sans suite, se pressent sur ses lèvres. — « La gloire.… Vain songe ! Mou­rir si jeune… Sans avoir rien fait… Repous­sé par tout6… Pas un édi­teur… Une œuvre si com­plète… Le fruit de tant de veilles.… Périr avec moi… Sans avoir vu le jour… Et pour être pla­cée au rang des plus belles,… il ne manque peut-être à mon œuvre, que de pou­voir être appré­ciée du public… » Tels sont les lam­beaux de phrases que pro­nonce le jeune homme. — Vic­tor a tout com­pris. — Léon est un de ces jeunes amans de la gloire, qui la recherchent à tout prix ; c’est un auteur, un poète peut-être, qui meurt de faim parce qu’il n’a pas un nom illustre, et qu’aucun édi­teur ne veut se don­ner la peine de lire son œuvre, ni cou­rir le risque de l’éditer…

Le len­de­main, le malade va mieux ; on peut espé­rer son retour à la san­té ; mais la conva­les­cence sera longue et pénible… Cepen­dant, Vic­tor rentre tou­jours une heure plus tard, et part pour son ate­lier une heure plu­tôt ; la famille remarque avec plai­sir cet accrois­se­ment d’activité et croit que son enfant songe à aug­men­ter ses petits profits.

“Un grand Monsieur noir”

Les jours ont fait place aux semaines, et les semaines aux mois ; Léon ne s’est pas encore levé de son lit : le jour est enfin venu, où il va lui être per­mis de se remettre peu à peu à ses tra­vaux ; ses bons voi­sins sont venus à son secours, et il ne manque de rien… Ils sont tous pré­sens, lorsqu’appuyé sur le bras de madame Duty, il se lève, et se dirige vers son bureau.… Il s’assied, et remue des papiers entas­sés les uns sur les autres ; il cherche avec agi­ta­tion.…. Enfin, lorsqu’il semble avoir acquis la preuve que l’objet dont il s’inquiète est dis­pa­ru ; il penche sa tête sur sa poi­trine, et des pleurs rares et brû­lans coulent le long de ses joues ; on s’empresse autour de lui… On le ques­tionne… Il se lève enfin, et d’une voix forte, quoique pleine de larmes, il s’écrie : J’avais com­po­sé un ouvrage, c’était tout mon espoir ; pen­dant ma mala­die, mon manus­crit est dis­pa­ru ; on me l’a volé sans doute… À ces mots, la porte, entr’ouverte depuis quelques ins­tans, s’ouvre tout-à-coup7 ; c’est Vic­tor : — On ne vous a pas volé votre manus­crit, M. Léon, parce qu’il n’y a pas de voleur par­mi des braves gens comme nous ; mais on vous l’a impri­mé, et le voi­là, ajoute-t-il en lui remet­tant un volume tout fraî­che­ment bro­ché. — Impri­mé ! Mon ouvrage impri­mé ! — Et tiré à 1,500 exem­plaires, M. Léon. — Et quel est l’ange conso­la­teur à qui je dois un tel bien­fait. — N’y a pas d’ange là-dedans, M. Léon, c’est votre ser­vi­teur. — Quoi ! il serait pos­sible ! Oh ! viens, Vic­tor, bon et géné­reux enfant, viens que je t’embrasse comme mon meilleur ami, comme mon frère ! je te dois deux fois la vie ; car je te devrai peut-être la célé­bri­té. — Cela se pour­rait, M. Léon. — Que veux-tu dire ? — C’est qu’il y a un grand Mon­sieur noir, qui vient quel­que­fois à l’imprimerie, et qui dit comme ça que c’est fiè­re­ment beau ce qu’il y a là-dedans. — Et pen­dant que Léon consi­dère son volume, l’ouvre à toutes les pages, semble en contem­pla­tion devant lui, et recueilli dans un bon­heur inex­pri­mable, cha­cun de ques­tion­ner Vic­tor… C’est donc pour ça que tu tra­vailles par jour deux heures de plus depuis deux mois. — Oui, papa ; mais je ne suis pas seul, et quand je leur ai conté la chose, les autres ont vou­lu s’y mettre aus­si, et tous les ouvriers y ont tra­vaillé. — Ah ! vous êtes tous de braves gens ; viens, mon Vic­tor, que je t’embrasse. — Et les impri­meurs ? — Ont tra­vaillé une heure de plus aus­si. — Mais le papier ? — Je gagne 10 sous par jour, je les ai mis ; on a fait, pour ce qui man­quait, une col­lecte dans l’atelier, et voi­là. — C’est donc bien beau ce livre-là. — Je ne sais pas, moi ; mais d’après ce qu’a dit le grand Mon­sieur noir, dont je vous par­lais tout à l’heure, et qui paraît s’y connaître, faut croire que c’est très-beau. — Qu’est-ce que c’est que ce grand Mon­sieur noir que tu nous dis ? — Je ne sais pas non plus ; mais il m’a deman­dé l’adresse de M. Léon, et je la lui ai don­née ; peut-être qu’il vien­dra ; mais on entre ; tenez, c’est jus­te­ment lui… Vous vou­lez par­ler à M. Léon ? Le voi­là, Mon­sieur. — Il ne fal­lut rien moins que ces paroles pour tirer Léon de l’extase où il était plon­gé. — Mon­sieur, j’ai par­cou­ru votre ouvrage à l’imprimerie ; il me paraît aus­si bien pen­sé que bien écrit ; je venais vous pro­po­ser de m’en rendre l’éditeur, pour la pre­mière et la deuxième édi­tion, moyen­nant 6,000 francs. Léon accep­ta avec empres­se­ment… Quand l’éditeur fut sor­ti : Mon jeune pro­tec­teur, dit-il à Vic­tor, com­ment te témoi­gner ma recon­nais­sance ? Je sens bien que je ne puis ni ne dois te par­ler de récom­pense… — Eh ! vous avez bien rai­son, M. Léon, je ne vends pas mes ser­vices à mes amis, je les donne, et si vous vou­lez bien me regar­der comme votre ami, ce sera ma meilleure récom­pense. — Oh ! oui, mon ami, tu le seras, et tou­jours, toi qui m’as ouvert le che­min de la gloire.

Grâce à ce pre­mier ouvrage qui l’a pla­cé au rang qui lui appar­te­nait par­mi les écri­vains, Léon est deve­nu un homme célèbre ; il est riche aujourd’hui ; son ami Vic­tor a ache­té, avec la bourse de Léon, un bre­vet d’imprimeur, et il exerce à son compte.

Il faut voir comme les édi­tions des œuvres de M. Léon, impri­mées chez Vic­tor Dutuy, sont cor­rectes, élé­gantes et soi­gnées. Il n’y en a pas qui puisse lut­ter avec elles pour la beau­té des carac­tères et la net­te­té du tirage. Vic­tor Dutuy y met tant de zèle, de goût et d’exactitude, qu’il est facile de voir qu’il tra­vaille.…. comme pour un ami.….

Que conclure de tout ce qui pré­cède ?… Que, dans toute[s] les classes de la socié­té, ou peut ren­con­trer des indi­vi­dus qui en sont l’honneur, et qui le seraient encore des classes les plus éle­vées ; que jamais la per­sé­vé­rance, le tra­vail et la bonne conduite, ne demeurent sans récom­pense. Voyez plu­tôt : Léon était sage autant que tra­vailleur ; il ins­pi­ra de l’intérêt à tous ses voi­sins, et cet inté­rêt ne fut pas sté­rile puisqu’au jour du besoin tous s’empressèrent autour de lui. Mais la géné­ro­si­té de carac­tère, l’humanité de Vic­tor, por­tèrent aus­si leurs fruits : Léon, d’abord pro­té­gé par lui, devint à son tour son pro­tec­teur, et lui ren­dit en recon­nais­sance ce qu’il en avait reçu en huma­ni­té. Gar­dez-vous pour­tant de croire que tou­jours une bonne action trouve ain­si sa récom­pense. Non : l’on ren­contre beau­coup d’ingrats, qui, loin d’aimer leurs bien­fai­teurs, semblent rou­gir du ser­vice qu’on leur a ren­du, et pour qui la recon­nais­sance est un pesant far­deau. Est-ce une rai­son pour ces­ser d’être bien­fai­sant ? Non certes ; l’homme géné­reux fait le bien pour le plai­sir de le faire, pour le bien­fait lui-même ; il ne compte sur la recon­nais­sance de per­sonne ; sa récom­pense, c’est l’estime des hon­nêtes gens, la satis­fac­tion, dont l’accomplissement d’une bonne action rem­plit tou­jours notre cœur, et enfin la cer­ti­tude, qu’à défaut même de l’estime des hommes et de la gra­ti­tude des obli­gés, Dieu, qui n’oublie jamais, lui tien­dra compte de ses œuvres.

ARTHUR DE FILLIÈRE.

Extrait de : « The Prin­ter Devil. (Le diable de l’im­pri­me­rie.) », dans Les Enfans peints par eux-mêmes, sujets de com­po­si­tion don­nés à ses élèves par Alexandre Saillet, maître de pen­sion. Paris, Deses­serts, édi­teur, pas­sage des Pano­ra­mas, gale­rie Fey­deau, 13, 1841, p. 164-170.


  1. En anglais, la bonne ortho­graphe est prin­ter’s devil. Voir le Wiki­pe­dia anglais. ↩︎
  2. Acte ou parole. Pen­ser à trait de géné­ro­si­té ou trait de génie. ↩︎
  3. Bien que cette ortho­graphe ait été rec­ti­fiée par l’A­ca­dé­mie en 1835, ce texte l’é­crit encore « à l’an­cienne », de même que, plus loin, amans, long-temps, plu­tôt ou très-beau. ↩︎
  4. Bien éta­bli, riche. ↩︎
  5. J’ai lais­sé le nombre de points de sus­pen­sion d’o­ri­gine. ↩︎
  6. Coquille : par­tout. ↩︎
  7. Fau­tif, même à l’é­poque : tout à coup. ↩︎

“Parler d’amour”, romance d’un correcteur, 1939

Dans une nou­velle inédite de Lucien Ray, publiée par la revue Ciné­monde, Sté­pan Arkai­le­vitch, amou­reux de Simone, n’ose lui avouer un ter­rible secret : pour sur­vivre, il a dû, un temps, se résoudre à « d’obs­cures besognes de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie ». Mais en lui bat « un cœur affec­tueux et tendre ». Extraits.

photo illustrant la nouvelle "Parler d'amour" dans "Cinémonde" n° 576, novembre 1939
Illus­tra­tion de la nou­velle « Par­ler d’a­mour », dans Ciné­monde, 1939.

Une ten­dresse ardente et sin­cère unis­sait ces deux êtres qui n’a­vaient pas de secret l’un pour l’autre. Une confiance entière et jus­ti­fiée s’é­tait éta­blie entre eux une fois pour toutes.

Pour­tant, en dépit d’une entente par­faite, il y a des sujets que les couples les plus unis pré­fèrent ne pas aborder.

Quel être n’a pas sa tare secrète, sa souf­france cachée qu’il redoute de dévoi­ler même à l’être qu’il aime le mieux au monde et qui pour­tant est capable de com­prendre et de cal­mer sa dou­leur ? Simone en voyant son mari si défait com­prit aus­si­tôt le motif de sa détresse, de son angoisse.

Sté­pan, d’o­ri­gine étran­gère, était arri­vé très jeune à Paris où il avait fait ses études et connu des débuts dif­fi­ciles. Des années durant, il lui avait fal­lu lut­ter pour pour­suivre ses cours, vivre misé­ra­ble­ment d’obs­cures besognes de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, tra­vaillant la nuit dans une atmo­sphère char­gée de vapeurs plom­bées, au milieu du vacarme des lino­types, du fra­cas des rota­tives.

Sté­pan, avec beau­coup de cou­rage, avait lut­té, lut­té contre la fatigue, contre la faim et contre l’amour.

C’est contre l’a­mour qu’il devait com­battre avec le plus d’o­pi­niâ­tre­té, parce qu’il avait un cœur affec­tueux et tendre, un besoin d’ai­mer invin­cible, une soif de ten­dresse qui le tour­men­tait nuit et jour. Mais il ne se sen­tait pas le droit de lier à son exis­tence pré­caire une autre exis­tence. Pour ne pas suc­com­ber à la ten­ta­tion, il adop­ta une atti­tude néga­tive devant l’a­mour. Il en rit, il le nia, il le raya de sa vie.

Cela dura long­temps ain­si, jus­qu’au jour où il ren­con­tra Simone. Ce jour-là, mal­gré ses théo­ries, il tom­ba éper­du­ment amou­reux et il dut recon­naître que sa tris­tesse en fut toute illu­mi­née. De longs mois, il ado­ra en silence Simone qu’il voyait chaque jour et qui ne se dou­tait pas de la pas­sion qu’elle avait éveillée.

Mais tout finit bien :

Gal­va­ni­sé par cette admi­rable com­pré­hen­sion fémi­nine, il osa sor­tir de son sous-sol empuan­ti. Il s’en­har­dit, lui, le cor­rec­teur, jus­qu’à pro­po­ser des articles et des contes à la rédac­tion, du deuxième étage. Cette ascen­sion était sym­bo­lique. Peu à peu, il sor­tit de l’or­nière, il écri­vit des scé­na­rios. Il réus­sit même à en faire tour­ner un.

Ciné­monde, no 576, novembre 1939.

Conte du dimanche : “Le Correcteur”, 1911

Le 3 décembre 1911, dans la sixième colonne de sa une, le quo­ti­dien La Démo­cra­tie offrait à ses lec­teurs son « conte du dimanche », signé d’Hen­ry du Roure (1883-1914), jour­na­liste catho­lique, fervent par­ti­san de l’édu­ca­tion sociale. L’his­toire édi­fiante d’un cor­rec­teur de presse tiraillé par sa conscience, qui n’est pas sans rap­pe­ler le Mon­sieur Made­leine de Vic­tor Hugo. Une his­toire de rédemp­tion, idéale pour un dimanche de Pâques.

Titre original "Le Correcteur", 1911

Depuis onze ans au ser­vice du jour­nal l’Ins­tan­ta­né le père Bru­chet était le modèle des cor­rec­teurs.
Dans l’atelier de com­po­si­tion on disait de lui avec admi­ra­tion : — Il a l’œil typo­gra­phique.
Et c’était vrai, qu’il ne lais­sait rien pas­ser. La moindre faute dans une épreuve le frap­pait aus­si vive­ment qu’un coup de poing en pleine figure. Il déni­chait entre mille l’i qui n’avait pas de point et la lettre qui n’était pas du carac­tère. Une coquille le met­tait hors de lui. Avec cela, ins­truit, sachant l’orthographe, l’histoire, la géo­gra­phie, les noms des hommes illustres et ceux des dépu­tés incon­nus. Pour rien au monde, il n’eût lais­sé écrire Tar­tam­pion au lieu de Tar­tem­pion. Enfin, une perle !

Mais le plus beau, c’était sa conscience. Admi­rable conscience pro­fes­sion­nelle ! Il avait au plus haut point cette ver­tu qui se perd : l’amour du beau tra­vail, — de ce qu’une locu­tion popu­laire appelle « l’ouvrage bien faite ». En voi­là un qui ne sabo­tait pas !
Sou­vent ses col­lègues se deman­daient :
— Mais pour­quoi Bru­chet tra­vaille-t-il comme cela ?
Plus fins, ils eussent démê­lé dans son zèle un besoin de se rache­ter, de réparer.

À vingt ans Bru­chet, qui s’appelait alors Cabasse, orphe­lin, mal éle­vé, ou plu­tôt pas éle­vé du tout, per­ver­ti par quelques mau­vais drôles, s’était lais­sé entraî­ner, un soir qu’il avait bu, dans une sin­gu­lière expé­di­tion. Pen­dant que ses cama­rades cam­brio­laient une bijou­te­rie, il fai­sait le guet — mal, sans doute, car des agents sur­ve­nus avaient arrê­té ses com­plices. Il s’était sau­vé jusqu’en Belgique.

Condam­né par contu­mace à vingt ans de tra­vaux for­cés, il était ren­tré en France, sous le nom de Bru­chet, après quelques années d’une vie très dure. Il n’était pas fon­ciè­re­ment mau­vais, au contraire. Le sang d’une longue lignée de braves gens avait par­lé en lui. Il avait hor­reur de sa faute et sou­hai­tait de se réha­bi­li­ter. D’abord typo­graphe, il s’était ins­truit tout seul, à force d’énergie. Il avait obte­nu cette place de cor­rec­teur. Il s’était fait ce qu’il était ; un tra­vailleur d’élite et un brave homme.

Bru­chet n’était pas marié — à cause des papiers, de l’état-civil, vous com­pre­nez ?
Un jour, il avait recueilli la petite fille d’une voi­sine morte. Lucette avait main­te­nant huit ans. Il l’aimait ten­dre­ment, avec humi­li­té, en homme qui se dit sou­vent :
— Si elle savait qui je suis !…

Un jour, comme il avait eu peur ! Il pro­me­nait Lucette au Jar­din des Plantes. Un homme de mau­vaise mine, en le voyant, s’était écrié :
— Cabasse !…
C’était Lecat, l’un des cam­brio­leurs condam­nés jadis — l’un de ses com­plices.
— Tais-toi, mal­heu­reux !… Appelle-moi Bru­chet…
— Tu en as eu de la chance, de te débi­ner ! Moi, j’ai tiré sept ans…
— Sept ans ?… Mon pauvre vieux…
— Enfin, je ne t’en veux pas… Tu te serais fait pin­cer, que ça ne m’aurait avan­cé à rien… Cha­cun pour soi, n’est-ce pas ?…

Le mal­heu­reux Bru­chet pen­sait sou­vent à cette entre­vue, vieille de quatre ans. Il essayait de se ras­su­rer en son­geant que dans quelques semaines, il serait cou­vert par la prescription.

*
*      *

« Sucres raf­fi­nés bonne sorte, 84 ; belle sorte, 84,50. — Suifs indi­jènes… »
— Indi­gènes !… Avec un G, voyons !…
Ain­si bou­gon­nait tout seul le Père Bru­chet en cor­ri­geant des épreuves des « Mar­chés et Bourses ».

Depuis quatre heures déjà, il était enfer­mé dans son petit, tout petit cabi­net sans fenêtres — la cage à lapins, disait-on à l’atelier. Les épreuves s’amoncelaient sur sa table, et, inlas­sa­ble­ment, d’une écri­ture bien nette, il fai­sait dans les marges les signes caba­lis­tiques qui redres­saient les erreurs, abo­lis­saient les coquilles…

À force de cor­ri­ger, il ne com­pre­nait plus très bien ce qu’il lisait… Et pour­tant, il tres­saillit sou­dain. Quoi ? Rêvait-il ? Il venait de voir son nom… son ancien nom… son vrai nom !…
Il relut tout le para­graphe. Il sui­vait les lignes avec sa plume, une plume qui trem­blait : 
« … Oh ! Ils échap­pe­ront, vous savez… Il y en a tant qui échappent !… Tenez, un de ceux qui ont cam­brio­lé avec moi la bijou­te­rie Hédard, en 95, Cabas­sé… (Ici la plume trem­bla plus fort)… Eh ! bien, il vit tran­quille­ment pas loin d’ici sous un faux nom… La police n’aurait pas de mal à l’arrêter, si elle le vou­lait… »

C’était une inter­view de Lecat. Éta­bli mar­chand de vins, il venait d’être déva­li­sé. C’était assez piquant, ce cam­brio­leur cam­brio­lé. L’Ins­tan­ta­né lui avait dépê­ché un repor­ter… Et voi­là ce qu’il avait dit, le misé­rable, avec beau­coup d’autres choses…
Et Bru­chet, stu­pide, consi­dé­rait ces lignes, qui étaient sa perte… l’écroulement de toutes ses espé­rances… le bagne… le déshon­neur… Et Lucette, mon Dieu, Lucette !…

Quelque chose tom­ba sur l’épreuve… Une larme… Machi­na­le­ment, Bru­chet prit un buvard, et essuya cette larme ; ensuite, il ajou­ta une r à arê­ter, et rem­pla­ça l’é de Cabas­sé par un e muet…
Et puis, il res­ta immo­bile, assom­mé, anéan­ti…
— Eh ! bien, la cor­rec­tion, ça vient ? cria le chef d’atelier.
— Voi­là… voi­là… bal­bu­tia le pauvre homme.

Il ren­dit les épreuves des « Bourses et mar­chés », des « Théâtres », des « Sports »… Après quoi, il revint dans sa cage et, la tête dans les mains, réflé­chit.
D’un seul coup il vit clair. Par­bleu ! Il n’avait qu’à faire sau­ter ces huit lignes !… Dans une inter­view qui en comp­tait 80 qui le remar­que­rait ?… Baras­sé le repor­ter, ne reli­sait jamais sa « copie » impri­mée… Si par hasard il se plai­gnait, Bru­chet répon­drait que c’était une erreur des lino­ty­pistes, voi­là tout… Et il déchi­re­rait l’épreuve, pour qu’on ne vit [sic] pas la cor­rec­tion faite de sa main… On ne s’amuserait pas à réta­blir, deux jours plus tard, huit lignes sans intérêt !…

Quant à Lecat, irait-il racon­ter à d’autres ce qu’il savait ?… Il avait jeté cette bou­tade sans réflé­chir, et non pour le plai­sir de dénon­cer… La preuve, c’est qu’il n’avait pas livré le nou­veau nom de Bru­chet… Qui sait, d’ailleurs, com­ment le peu scru­pu­leux Baras­sé s’y était pris pour lui arra­cher cette confi­dence ?…
Enfin, il ne s’agissait que de gagner trois semaines… Après, ce serait la pres­crip­tion… Le salut…

Bru­chet trem­pa sa plume dans l’encrier.
Et au moment de sup­pri­mer les lignes, il s’arrêta…
Le cor­rec­teur qui était en lui se refu­sait à sabo­ter une copie… Sa conscience pro­fes­sion­nelle se révol­tait… En vain, il essayait de la vaincre, il ne pou­vait pas…
— Je suis trop bête ! se dit-il.
Il reprit de l’encre, regar­da l’épreuve… Et il lui sem­blait que sa main, sa main si docile ne vou­lait plus lui obéir…

— Hé ! Bru­chet ?… Cette inter­view ?…
— Oui… oui… tout de suite…
Il s’affolait. Il ne voyait plus clair. Il rou­gis­sait, comme s’il avait conçu un acte abo­mi­nable. II essaya de déli­bé­rer froi­de­ment avec lui-même. Mais les idées dan­saient dans sa tête. Il ne savait plus ce qu’il fai­sait, ni où il était… Dans ce désar­roi la conscience pro­fes­sion­nelle l’emporta… Il ne prit pas une déci­sion, non… Mais tout d’un coup, il s’aperçut qu’il avait ren­du l’épreuve, intacte… D’ailleurs, aurait-il pu bar­rer huit lignes ?… Ses doigts sans force ne tenaient plus son porte-plume.

*
*      *

Et son des­tin s’accomplit. L’interview de Baras­sé pas­sa sous les yeux du chef de la Sûre­té qui trou­va drôle de repê­cher un contu­mace, à vingt-cinq jours de la pres­crip­tion. Lecat, bien « cui­si­né », par­la. Un jour, Bru­chet ne vint pas à l’imprimerie.
— Lui, si exact !… Il faut qu’il soit malade, au moins !… dit le chef d’atelier.
C’était bien pire : Bru­chet, — ou plu­tôt Cabasse était en prison.

Pour cet accu­sé sym­pa­thique, le tri­bu­nal a mon­tré de l’indulgence. Cabasse s’en est tiré avec deux ans de pri­son. Quelques hommes poli­tiques, rédac­teurs à l’Ins­tan­ta­né, ont deman­dé la grâce. Ils l’ont obte­nue. Mal­heu­reu­se­ment, deux heures avant la signa­ture du décret, Cabasse est mort dans sa prison.

Henry du Roure
Hen­ry du Roure.

À l’im­pri­me­rie de l’Ins­tan­ta­né, on a beau­coup dis­cu­té son cas. On connaît, car il l’a racon­té à l’audience, le drame rapide qui s’est joué dans sa conscience.
Tar­rot, lino­ty­piste, syn­di­qué liber­taire, beau par­leur qui pra­tique volon­tiers, sans attendre un mot d’ordre de la C. G. T, la « grève des bras croi­sés », déclare à qui veut l’entendre, et même à qui ne veut pas, que « Cabasse était la der­nière des poires », et que s’il avait eu pour deux sous de «  conscience de classe », il aurait sabo­té l’article de Baras­sé, et de bien d’autres !…

Et ses cama­rades, en son­geant à l’histoire mélan­co­lique du pauvre Cabasse, sont émus. À sa place ils ne l’auraient pas fait, sans doute, l’acte étrange qui l’a per­du… Et cepen­dant, dans le secret de leur cœur, ils sont ten­tés de pen­ser qu’il y eut là quelque chose de beau…
Mais aucun d’eux n’ose le dire, de peur de ne plus pas­ser pour un « pro­lé­taire conscient ».

Hen­ry du Roure

“Le Correcteur”, de Marco Lodoli

"Le Correcteur" de Marco Lodoli

« Dans le peu de temps libre qu’il lui res­tait, après avoir expur­gé son énième livre, Fan­ti­no se bala­dait dans la ville en scru­tant les affiches et les enseignes des maga­sins, les ins­crip­tions sur les murs. Il n’était pas content tant qu’il n’avait pas trou­vé une erreur, même petite, même insi­gni­fiante et ridi­cule : pour chaque quar­tier, il se conten­tait d’une apos­trophe oubliée, d’une petite vir­gule. Alors il ren­trait chez lui et disait : ça suf­fit pour aujourd’hui. Mais ensuite, une fois au lit, sa manie le repre­nait, alors il ral­lu­mait la lumière et il com­men­çait à éplu­cher les annuaires du télé­phone, cin­quante, soixante colonnes à chaque fois. Il lui fut facile de com­prendre que Mon­sieur Maria­ni Par­lo était en réa­li­té Maria­ni Car­lo. Qui­conque doté d’un peu de patience pou­vait sai­sir cela. Il lui fal­lut un peu plus de métier pour loca­li­ser le numé­ro de télé­phone erro­né d’une ali­men­ta­tion : il ne pou­vait pas com­men­cer par sept, dans cette zone-là de la ville. Cela devait être un cinq : le matin, il appe­la le maga­sin pour véri­fier son hypo­thèse. Il com­man­da une bou­teille de vin rouge très coté et la but au gou­lot, en se féli­ci­tant dans son for intérieur. »

"Boccacce" de Marco Lodoli

Extrait de la nou­velle « Le Cor­rec­teur », de Mar­co Lodo­li, dans Boc­cacce, tra­duit de l’italien par Lise Cha­puis et Dino Nes­su­no, illus­tra­tions d’Alban Cau­mont, L’Arbre ven­geur, 2007, p. 49-52.

Il n’y a que les roman­ciers pour ima­gi­ner un cor­rec­teur infaillible. J’en connais au moins un autre en lit­té­ra­ture : le « Pro­fes­sore » de George Stei­ner, dans Épreuves (voir le résu­mé dans ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire »). Curieu­se­ment, lui aus­si italien.

Dans la vraie vie, je n’en ai pas connu. Par contre, il est vrai que nous sommes nom­breux à avoir du mal à décro­cher, comme le raconte aus­si Muriel Gil­bert, dans Au bon­heur des fautes.

Fan­ti­no et le Pro­fes­sore sont liés par un point com­mun. Un triste constat : « Que d’im­pré­ci­sions dans le grand livre du monde, […] et quelle souf­france de ne pou­voir les corriger. »

“La Coquille”, nouvelle de Jacques des Gachons, 1908

Jacques des Gachons, 1927
Jacques des Gachons. Agence Rol, 1927. © BNF.

Le 27 juin 1908, dans son sup­plé­ment lit­té­raire, Le Figa­ro publiait une nou­velle inédite de Jacques des Gachons (1868-1945), inti­tu­lée La Coquille. J’en repro­duis un large extrait. 

Récem­ment ins­tal­lé en ban­lieue de Paris, le nar­ra­teur est intri­gué par une des vil­las de son quar­tier et par son pro­prié­taire. Le soir, avant de ren­trer chez lui, il observe son voi­sin, et ses curieuses habi­tudes de lec­ture, à tra­vers la fenêtre éclai­rée de son salon. 

La Coquille, nouvelle inédite, titre du journal

« […] La Coquille, quel joli nom pour la mai­son d’un sage ! […]
On m’avait dit le nom de l’hôte de la Coquille, Isi­dore Bonin. Sans doute, s’il avait écrit, l’avait-il fait sous un pseu­do­nyme. Mais qu’im­por­tait ce mys­tère. Ce qui m’in­té­res­sait, ce n’é­tait pas le pas­sé, c’é­tait le pré­sent, c’é­tait la vil­la la Coquille.

« […] M. Isi­dore Bonin lit. Il lit gra­ve­ment, les doigts le long de sa belle barbe blanche. On sent qu’à mesure qu’il avance dans sa lec­ture, le plai­sir, comme un philtre, pénètre en lui ; par­fois, il hoche la tête à petits coups appro­ba­teurs ; d’autrefois [sic], le visage illu­mi­né, il sai­sit un crayon, sou­ligne un pas­sage, ajoute une croix en marge, puis il jette les bras en l’air et il rit, il rit. J’entends son rire de l’allée où je marche à petits pas peu­reux. M. Isi­dore Bonin, par­fois, rit trop fort. Cela me contra­rie un peu. Il est peu de livres qui pro­curent un si gros éclat de rire et M. Bonin rit très souvent.

« M. Bonin est métho­dique. À huit heures, il allume sa pipe et se carre un peu plus dans son fau­teuil. Sans doute, il rumine la nour­ri­ture intel­lec­tuelle qu’il vient de mâcher page à page. Il ferme les yeux et remue la tête de gauche à droite et de droite à gauche, vive­ment, avec une sorte de sou­rire. Ah ! il ne laisse pas le suc des livres s’échapper de lui à mesure qu’il lui arrive : il le retient, le retourne, le savoure ; il le fait sien.

« La pipe ache­vée, il reprend son crayon, feuillette le livre ter­mi­né et reporte au com­men­ce­ment du tome le numé­ro des pages anno­tées. Par­fois, il n’y résiste pas et lit, tout haut, à sa femme, qui, d’avance, approuve un des pas­sages par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant. La cita­tion se ter­mine d’ordinaire par une pan­to­mime que je n’ai jamais bien com­prise. Il compte avec ses doigts, jusqu’à cinq, par­fois jusqu’à neuf, devient grave, hausse les épaules, reste un moment immo­bile, puis il esquisse un geste d’irresponsabilité et laisse le sou­rire chas­sé reve­nir dans ses yeux.

« C’est cette petite scène finale qui, renou­ve­lée, m’intrigua tel­le­ment que je fus bien­tôt mor­du par le désir de faire la connais­sance de cet homme qui trou­vait tant de plai­sir dans les livres. »

N’y tenant plus, le nar­ra­teur cherche le moyen de péné­trer chez son voi­sin. Une ques­tion de voi­rie fait l’affaire.

« […] 
— Excu­sez-moi, mon­sieur, de vous avoir déran­gé, lui dis-je. Je n’aurais garde d’abuser de vos pré­cieux moments. Moi aus­si je vis par­mi les livres et je sais com­bien l’on aime peu à voir vio­ler leur bonne retraite. II faut plaindre ceux dont le logis n’est pas tapis­sé de ces chers amis…
D’un coup d’œil cir­cu­laire, je cares­sai les six ran­gées de reliures…
— Sans doute, sans doute, mur­mu­ra le vieillard, un peu confus.
— Les livres sont immor­tels. Ils ne meurent jamais que d’accident… Il nous en vient des temps les plus recu­lés… Il en est qui vivront peut-être des mil­liers de siècles après nous… Ce sont les fruits de l’homme et de Dieu…
— Sans doute, sans doute…
Je conti­nuai mon dithy­rambe, pour me mettre à l’unisson des sen­ti­ments de cet homme.
— Que vous êtes heu­reux, de bai­gner votre vieillesse dans leur éter­nelle jou­vence. Par­don­nez-moi mon indis­cré­tion, mais j’ai vu, en pas­sant, le soir, devant votre mai­son, que vous aimiez les livres…
Enfin, je me tais. Le vieux biblio­phile put pla­cer un mot :
— Ah ! oui, mon­sieur, j’aime les livres. J’en ai tant fait, pen­dant qua­rante années…
— Mais qui donc êtes-vous, mon cher maître ? mur­mu­rai-je ému sou­dain à cette décla­ra­tion.
— Voi­ci ma ran­gée, dit-il, pen­ché vers le second rayon de sa biblio­thèque. Ils ne sont pas tous là. Ma mai­son serait trop petite pour les conte­nir tous ! Mais ce sont, en quelque sorte, mes pré­fé­rés, ceux aux­quels j’ai pu appor­ter tous mes soins.
Du doigt, il gui­da mes regards et je lus sur les dos ali­gnés : « Vic­tor Cher­bu­liez, Edmond About, Louis Enault, Fran­cis Wey, Oui­da… »
Le vieillard, sans doute, se moquait de moi. Je me mis à rire.
— Tous ne sont pas à votre goût, peut-être, s’empressa-t-il d’ajouter. Moi, j’ai mes rai­sons…
Quelle dés­illu­sion ! Mon voi­sin était fou ! Je crus devoir flat­ter sa manie. J’avisai quelques ouvrages récents qui for­maient une pile sur la table. Il y avait des romans de Bazin, de Loti, de Rod…
— Vos der­nières œuvres, sans doute ?
— Oh ! non, mon­sieur, répon­dit-il, j’ai ces­sé tout tra­vail. Mais on ne quitte pas les livres du jour au len­de­main. J’achète les der­niers romans pour res­ter au cou­rant des tra­vaux de mes confrères. Et, soit dit entre nous, tout ce qui paraît ne vaut pas tri­pette. Ça ne tient pas debout !…
— Vous êtes sévère.
— Je suis clair­voyant. De mon temps, mon­sieur, on était conscien­cieux.
Ce n’était pas là le pro­pos d’un insen­sé.
— Com­bien je suis de votre avis ! dis-je, pris à son accent sin­cère.
— On ne sait plus écrire. Les points, les accents, les vir­gules, les lettres majus­cules, l’orthographe, la syn­taxe, on ignore tout. Aujourd’hui, on lit en cou­rant, pour­quoi n’écrirait-on pas de même ? Il y a des excep­tions, certes. Quelques ouvrages de luxe sont pré­sen­tables. Il y a des mai­sons hono­rables qui res­tent dans la bonne tra­di­tion. Mais ouvrez un peu ceci, et cela.
Il me ten­dit un roman de Paul Adam, un livre de nou­velles de Jean Lor­rain.
— C’est tel­le­ment exé­crable, mon­sieur, que cela en devient déli­cieux. C’est un régal. Tout ce rayon est consa­cré à mes trou­vailles en ce genre. Jetez un œil sur ce volume de vers.
Je pris le livre dans mes mains et l’ouvris, pour ne point déso­bli­ger mon hôte. En marge, au crayon, s’alignaient une file inin­ter­rom­pue de cor­rec­tions : vers faux, ortho­graphe inha­bi­tuelle, lettre trans­po­sée, lettre d’un corps dif­fé­rent du reste du poème, pagi­na­tion erro­née, titre cou­rant omis, déléa­tur, etc.

« Un nuage à l’horizon se déchi­ra, et je vis clair dans la vil­la de la Coquille.
J’étais chez un vieux cor­rec­teur en retraite.
Il ne lisait pas, le soir, sous la lampe[,] il épe­lait. Il col­lec­tion­nait les coquilles[.]
[…] »

☞ Voir aus­si ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire ».