Conseils aux imprimeurs pour le recrutement d’un correcteur, 1909

En 1905, Gabriel Del­mas (1861-1942), impri­meur bor­de­lais, pré­sident de l’U­nion syn­di­cale des maîtres impri­meurs de France, lance un concours1 por­tant son nom. L’ob­jec­tif de cette entre­prise est la publi­ca­tion d’un ouvrage, L’Im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant, visant à assu­rer l’é­du­ca­tion pra­tique de l’im­pri­meur2 et à lut­ter contre les prix bas. La Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs des impri­me­ries de pro­vince se porte volon­taire pour en rédi­ger les textes3. Les protes remettent leur copie. Del­mas clôt le concours le 1er juin 19084, attri­bue mille francs5 à la Socié­té et lui laisse le futur béné­fice des ventes de l’ou­vrage6. Une pre­mière épreuve7 est tirée chez Del­mas. L’é­di­tion défi­ni­tive, dont je pré­lève le cha­pitre VII ci-des­sous8, est impri­mée l’an­née sui­vante, à Nan­cy, chez Ber­ger-Levrault. Les nom­breux points com­muns de ce texte avec le para­graphe « Recru­te­ment » du Cor­rec­teur typo­graphe (1924), de Louis Bros­sard, montrent qu’il s’a­git du même auteur. Ancien cor­rec­teur, il était alors prote de l’im­pri­me­rie Des­lis, à Tours, et serait bien­tôt impri­meur lui-même9. (J’ai lais­sé les quin­tuples points de sus­pen­sion d’o­ri­gine10. Les sept pre­miers inter­titres sont de mon fait.)

Chapitre VII
LE CORRECTEUR
 

Depuis quelque vingt ans, nombre d’imprimeurs ont com­pris les avan­tages qu’ils pou­vaient reti­rer du bien-être de leur per­son­nel ; ils ont appor­té dans l’aménagement de leurs dif­fé­rents ser­vices des amé­lio­ra­tions appré­ciables. Il importe de les géné­ra­li­ser, car plus d’une fois l’oubli en est regret­table. C’est le cas pour le ser­vice de la correction.

La cor­rec­tion, sans doute, se rat­tache étroi­te­ment à la com­po­si­tion, mais elle n’en consti­tue pas moins un ser­vice spé­cial, et ceux qui l’assurent méritent autant d’égards que tous autres.

Le cor­rec­teur ?…..

Ce mot11 ne trouve qu’une défi­ni­tion vague dans l’esprit du pro­fane en matière d’imprimerie.

“Il doit être tout à tous, malgré que tout soit contre lui”

Chez le maître impri­meur il évoque le plus sou­vent le sou­ve­nir d’un « grève-bud­get » dont il faut se pré­oc­cu­per le moins pos­sible.…., pas au point cepen­dant de lui cacher ses erreurs et les récla­ma­tions des clients.

Le per­son­nel de l’imprimerie, au contraire, le connaît très bien.

Jeune ou vieux, le cor­rec­teur doit tout connaître, être tout à tous, mal­gré
que tout soit contre lui.

Il lui est facile de se convaincre qu’il forme un sujet de cri­tique inépui­sable. Même à ses côtés, on dis­cute sur son ori­gine, sur son savoir ; on conteste ses cor­rec­tions….. par­fois on les néglige. Mais on ne fait pas fi de ses ser­vices. Quant à s’inquiéter de son sort, per­sonne n’y pense.

Au moment où l’imprimerie, pour inten­si­fier sa pro­duc­tion, subit des trans­for­ma­tions conti­nues et exige en même temps plus de célé­ri­té et de connais­sances, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur ce col­la­bo­ra­teur dont le concours n’en reste pas moins indis­pen­sable, si contes­té, si mal appré­cié soit-il.

Pour­vu que le cor­rec­teur assure un tra­vail irré­pro­chable, cela suf­fit. Un jour cepen­dant peut arri­ver où, mécon­nu, il change sa place pour une autre qui lui paraît meilleure.

Le recruter parmi les typographes ou embaucher un lettré ?

Le recru­te­ment des cor­rec­teurs devient alors d’actualité pour le patron. Et si ce der­nier a jamais accor­dé de l’importance aux dis­cus­sions aveugles qu’il n’a pas man­qué d’entendre maintes fois à ce sujet, il ris­que­ra fort de res­ter perplexe.

Les uns disent : « Les cor­rec­teurs pris en dehors de la typo­gra­phie sont trop sou­vent des déclas­sés, pré­ten­tieux, mécon­tents, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pra­tique de la com­po­si­tion. Ils négligent les cor­rec­tions tech­niques, les coquilles, etc., et, par contre, ils veulent cor­ri­ger les auteurs dans leur style, voire même dans leur doc­trine12. » Et, pour don­ner plus de force à ce juge­ment, ils opposent le cor­rec­teur typo­graphe dont ils tracent un por­trait des plus flat­teurs. Ils en vantent la modes­tie, le dévoue­ment, le soin méti­cu­leux, qui sup­pléent au défaut de connais­sances lit­té­raires, scien­ti­fiques ou linguistiques.

Mais leurs contra­dic­teurs se lèvent aus­si­tôt, et c’est à qui défen­dra sa thèse avec le plus d’énergie ; trop sou­vent le par­ti pris ne fait qu’embrouiller la question.

Ignorent-ils donc que « le véri­table cor­rec­teur est à la fois éru­dit et typo­graphe » ? Cette défi­ni­tion, qui est celle d’une auto­ri­té en la matière13, devrait mettre d’accord les deux camps adverses.

Quant au patron qui a besoin d’un cor­rec­teur, il sait que le double qua­li­fi­ca­tif d’érudit et de typo­graphe a sa rai­son d’être et qu’à défaut de cette per­fec­tion, dif­fi­cile à réa­li­ser, il n’est pas impos­sible de trou­ver le cor­rec­teur dési­ré, pour­vu qu’il tienne compte de ses besoins.

Son choix, tou­te­fois, reste limi­té entre le « déclas­sé » et le typo­graphe qui est par­ve­nu par le tra­vail et la per­sé­vé­rance à déve­lop­per ce que lui a ensei­gné l’école primaire.

Ce der­nier a pu acqué­rir des connais­sances suf­fi­santes en lit­té­ra­ture fran­çaise et dans quelques autres branches, mais rare­ment ses loi­sirs et sa patience lui auront per­mis de s’initier aux langues vivantes et sur­tout aux langues mortes. Le jour où, rem­plis­sant les fonc­tions de cor­rec­teur iso­lé, il se trou­ve­ra en pré­sence de manus­crits mal écrits et bour­rés de cita­tions latines ou autres, sa seule res­source sera de lais­ser en blanc ce que ni lui ni le com­po­si­teur n’ont pu déchif­frer. Car dans ces cir­cons­tances le dic­tion­naire n’est d’aucun secours, si l’on ne pos­sède quelques notions sur la langue. Qua­li­fié pour cor­ri­ger des tra­vaux admi­nis­tra­tifs, ou pour être tier­ceur, sa place ne sera donc pas dans les mai­sons de labeurs.

Il existe un remède cepen­dant. Les par­ti­sans des cor­rec­teurs pris exclu­si­ve­ment dans l’imprimerie l’indiquent.

Un “remède” peu applicable

« On peut recom­man­der au client de bien écrire les langues étran­gères, lui dire que la mai­son ne prend aucune res­pon­sa­bi­li­té à cet égard….. On peut encore recou­rir à une per­sonne de la loca­li­té, connais­sant la langue….. »

À moins d’avoir un faible pour la cal­li­gra­phie, ou d’appartenir à une admi­nis­tra­tion qui leur donne les loi­sirs d’envoyer des copies irré­pro­chables, les auteurs écrivent plu­tôt avec ner­vo­si­té. Une écri­ture hâtive, des mots inache­vés, rendent leurs manus­crits presque illi­sibles, par­fois pour eux-mêmes14. Et c’est un mal dont ils ne gué­ri­ront jamais.

D’autre part, com­bien d’imprimeurs sont dans l’impos­si­bi­li­té maté­rielle de recou­rir à des per­sonnes étran­gères, de mettre en pra­tique une façon de pro­cé­der qui com­pli­que­rait sin­gu­liè­re­ment le tra­vail et ne don­ne­rait guère de noto­rié­té à la mai­son. L’obligation de trou­ver un poly­glotte dis­tin­gué ou de s’adjoindre un éru­dit consom­mé n’est pas telle qu’elle jette l’imprimeur dans un cruel embarras.

Si les cor­rec­teurs qui pos­sèdent par­fai­te­ment une langue étran­gère sont peu nom­breux, il convient d’ajouter que les impri­me­ries qui ont les moyens et le tra­vail néces­saire pour les occu­per sont plu­tôt rares.

De bonnes études secon­daires, pour­sui­vies assi­dû­ment dans l’exercice de sa pro­fes­sion, per­mettent à qui­conque a du goût pour la typo­gra­phie de réa­li­ser un jour la défi­ni­tion du véri­table cor­rec­teur, et, en atten­dant, de don­ner pleine et entière satisfaction.

“Une éducation à refaire”

Le patron avi­sé n’oublie jamais de pré­ci­ser la nature de l’emploi offert par lui. S’il accepte les ser­vices d’un pro­fes­sion­nel, de quoi a-t-il à se pré­oc­cu­per, sinon de résul­tats posi­tifs ? Un employé se juge à l’œuvre….. dans le monde de l’industrie tout au moins. Des dis­cus­sions sur l’origine des cor­rec­teurs l’imprimeur n’a donc pas à tenir compte. Il écoute les asser­tions des pos­tu­lants ; il n’est pas obli­gé de les prendre à la lettre.

Mais lorsqu’il porte son choix sur une per­sonne qui n’a jamais rem­pli les fonc­tions de cor­rec­teur, son rôle est tout autre : il a des devoirs à remplir.

Les pos­tu­lants sont en effet enclins à tom­ber dans une exa­gé­ra­tion ridicule.

Les uns s’imaginent que, parce que, durant de longues années, ils ont coté et anno­té des feuillets de copie, manié des réglettes, des gar­ni­tures et des biseaux, ils ont acquis les connais­sances lit­té­raires suffisantes.

Les autres, pour avoir, dès le pre­mier jour, mar­qué un delea­tur, indi­qué la sup­pres­sion d’un dou­blon, signa­lé une coquille, se croient typographes.

Dans les deux cas il y a une édu­ca­tion à refaire : cette tâche incombe à l’imprimeur qui, semble-t-il, s’en est fort peu pré­oc­cu­pé jusqu’à ce jour.

On consacre cor­rec­teur un typo­graphe quel­conque, parce que l’on a remar­qué qu’il com­po­sait pro­pre­ment ; on ne s’inquiète pas de son bagage lit­té­raire, scien­ti­fique et même gram­ma­ti­cal : est-il nul, cela paraît sans importance !

Ou bien encore on s’adresse à une per­sonne qui ins­pire confiance par son savoir, mais qui ne connaît rien de l’imprimerie. Sans expli­ca­tion aucune, on lui confie un emploi pour lequel elle n’a pas été pré­pa­rée, des fonc­tions qui ne manquent pas d’être com­pli­quées et pleines de graves responsabilités.

C’est ain­si que les choses se passent, et depuis long­temps. Aus­si en est-il résul­té que toute une cor­po­ra­tion se trouve mal rétri­buée et ne jouit pas de la consi­dé­ra­tion à laquelle elle aurait droit.

“Mauvais débuts, mauvaise situation”

Bien que, après plu­sieurs années de pra­tique et un labeur constant, un cor­rec­teur ait réus­si, sans trop d’accrocs, à acqué­rir les connais­sances tech­niques et lit­té­raires suf­fi­santes pour méri­ter son titre, pour en impo­ser à tous ceux qui, dès l’origine, le trai­taient sur le pied d’égalité et se croyaient même supé­rieurs à lui, son sort risque beau­coup de ne pas s’améliorer. Si on le remarque dans l’imprimerie, s’il se signale à l’attention du per­son­nel, ce ne sera jamais par le mon­tant de ses appointements.

Mau­vais débuts, mau­vaise situa­tion : telles sont les réflexions que peuvent faire la grande majo­ri­té des cor­rec­teurs. La cause en est dans ce fait que l’imprimeur, à son propre détri­ment, com­mence par négli­ger la for­ma­tion de son col­la­bo­ra­teur, et finit par oublier ensuite d’apprécier et de récom­pen­ser, comme ils le méritent, les connais­sances et les ser­vices de ce même collaborateur.

Quelques esprits éclai­rés, sou­cieux de sau­ve­gar­der la bonne répu­ta­tion de leurs mai­sons, ont com­pris que la pro­fes­sion de cor­rec­teur ne fai­sait pas excep­tion à la règle : le novice doit débu­ter par un appren­tis­sage, tout comme le typo­graphe ou le conducteur.

L’étude des manuels de typo­gra­phie est très utile, mais sou­vent insuf­fi­sante.
Et ceux-là sont dans la véri­té qui jugent indis­pen­sable, pour un bon cor­rec­teur, de tra­vailler quelque temps à la casse, si l’on veut qu’il connaisse toutes les règles typo­gra­phiques, qu’il appré­cie les dif­fi­cul­tés du métier, et par consé­quent qu’il fasse une cor­rec­tion des plus judi­cieuses et des plus sérieuses.

Le devoir de l’imprimeur qui prend un non-pro­fes­sion­nel consiste donc à se ren­sei­gner exac­te­ment sur son degré d’instruction et, s’il est étran­ger à l’imprimerie, à lui impo­ser un appren­tis­sage comme com­po­si­teur. Au dire de quelques-uns, la durée de cet appren­tis­sage pour­rait être fixée à deux ans ; mais peut-être vaut-il mieux la pro­lon­ger et faire en sorte que le nou­veau venu consacre une par­tie de son temps à la com­po­si­tion et l’autre à la cor­rec­tion. Pen­dant cette période, l’imprimeur accor­de­rait un salaire de cir­cons­tance qui per­met­trait au débu­tant de vivre et de tra­vailler avec toute l’ardeur et toute l’attention dési­rables, en vue d’atteindre par la suite les prix rému­né­ra­teurs aux­quels, en rai­son de ses connais­sances et de son expé­rience, il pour­rait prétendre.

Cet exemple ser­vi­rait de leçon à l’aspirant cor­rec­teur typo­graphe et lui don­ne­rait une plus juste idée de la situa­tion. Le fait de voir à la casse quelqu’un qui, depuis son enfance, n’a jamais ces­sé de se consa­crer à l’étude lui ferait com­prendre sans doute l’inanité de ses pré­ten­tions, s’il n’étudie pas lui-même.

“Jamais satisfait de son savoir”

L’imprimeur qui n’accorde pas à la cor­rec­tion l’importance qu’elle mérite se sou­cie fort peu du bon renom typo­gra­phique de sa mai­son ou mécon­naît l’une des condi­tions essen­tielles de la bonne exé­cu­tion de ses tra­vaux. Le cor­rec­teur n’est pas un para­site que le com­po­si­teur doit traî­ner à sa remorque, c’est un guide.

C’est un guide qui n’a pas à se leur­rer sur les exi­gences et la déli­ca­tesse de son emploi. D’où qu’il sorte, qu’il soit iso­lé ou non, il est dans l’obligation de déve­lop­per sans trêve ses connais­sances tech­niques et scien­ti­fiques, sa situa­tion de demain pou­vant dif­fé­rer de celle d’aujourd’hui. Celui qui a la sotte pré­ten­tion de tout connaître, d’être infaillible, est sim­ple­ment ridi­cule aux yeux des per­sonnes de bon sens : en géné­ral on le tient pour sus­pect, on se méfie de lui.

Le cor­rec­teur conscient de lui-même et de sa tâche ne s’enorgueillit ni de ses titres ni de ses capa­ci­tés ; il ne se montre jamais satis­fait de son savoir : toutes les branches de la science lui servent de sujets d’étude ; il s’intéresse vive­ment aux choses de l’imprimerie. Avoir des pré­ten­tions, un cer­tain ver­nis même, et connaître les signes usuels de la cor­rec­tion ne suf­fisent point pour méri­ter le titre de cor­rec­teur : il le sait.

Il n’oublie pas non plus que, mal­gré une éru­di­tion incon­tes­table, des erreurs gros­sières peuvent lui échap­per. Lire en ama­teur ne fut jamais sa spé­cia­li­té.
Sur chaque ligne, sur chaque mot il porte une atten­tion sou­te­nue ; tous ses efforts tendent à réa­li­ser la per­fec­tion….. sans l’atteindre toujours.

L’infaillibilité n’est pas son apa­nage ; s’il en eût jamais dou­té, quelques années d’expérience l’auraient détrom­pé. Mais cette consta­ta­tion, loin de le décou­ra­ger, ne fait que déve­lop­per sa vigi­lance et sa saga­ci­té et lui démon­trer qu’il ne doit dédai­gner aucun des moyens sus­cep­tibles de le pré­ser­ver de toute erreur….. acci­dents du tra­vail contre les­quels n’existe pas d’assurance et qui peuvent entraî­ner pour lui de sérieux désagréments.

Ses bonnes rela­tions avec le per­son­nel contri­buent à éclai­rer sa voie, à lui conser­ver cette net­te­té de vue, cette sûre­té et cette célé­ri­té dans le tra­vail que le patron doit non seule­ment récom­pen­ser à sa juste valeur, mais encore, pour son plus grand pro­fit, favoriser.

C’est dire que le ser­vice de la cor­rec­tion a besoin d’être orga­ni­sé comme tout autre, mieux que tout autre, sur­tout lorsqu’il est impor­tant et assu­ré par une plus grande collectivité.

“Un bureau où il puisse travailler avec la plénitude de ses facultés”

Dans cer­taines mai­sons, le cor­rec­teur a l’air d’un nomade pour qui toutes les places sont bonnes : un tabou­ret pour s’asseoir, un car­ton appo­sé sur une casse, et voi­là un « bureau » d’une ins­tal­la­tion peu coû­teuse mais digne d’un autre âge.

Le plus sou­vent, cepen­dant, il est doté d’un vrai bureau….. expo­sé aux rigueurs des sai­sons ou situé dans la par­tie la plus mal­saine de l’atelier. Toutes les mau­vaises odeurs semblent s’y don­ner ren­dez-vous15. À l’époque des grandes cha­leurs, en par­ti­cu­lier, la situa­tion est déplo­rable ; une atmo­sphère empes­tée et suf­fo­cante décuple la fatigue du cor­rec­teur et lui fait cou­rir à chaque ins­tant le risque de lais­ser pas­ser une coquille ou un bour­don qui sera la cause d’un « lais­sé pour compte ».

Que faut-il donc au cor­rec­teur ? Un bureau où il puisse tra­vailler conti­nuel­le­ment avec la plé­ni­tude de ses facul­tés ; où, sans jouir du calme de la soli­tude la plus abso­lue, il ne soit pas expo­sé à des déran­ge­ments et à des ennuis conti­nuels ; où l’hygiène soit tenue en hon­neur ; un bureau, enfin, muni d’une petite biblio­thèque qui ren­ferme tous les dic­tion­naires et autres ouvrages utiles au ser­vice de la cor­rec­tion : per­sonne ne pos­sède la science infuse, les plus ins­truits sont expo­sés à dou­ter même des choses les plus simples. Quelques manuels de typo­gra­phie ne dépa­re­ront point une biblio­thèque de correcteur.

Amé­na­gé comme tout autre, le ser­vice de la cor­rec­tion ne sau­rait être pri­vé de direc­tion, une col­lec­ti­vi­té quelle qu’elle soit ayant besoin d’un chef. Si le prote tient à conser­ver ce ser­vice sous son auto­ri­té, qu’il y fasse régner l’ordre et la méthode. Une dis­tri­bu­tion équi­table de la lec­ture est aus­si impor­tante que sa répar­ti­tion selon les apti­tudes et les connais­sances de chacun.

S’il n’est pas tou­jours pos­sible d’éviter les moments de sur­me­nage aux­quels sont expo­sés les cor­rec­teurs, sur­tout le cor­rec­teur en pre­mière et le tier­ceur, il n’est pas chi­mé­rique d’essayer de régu­la­ri­ser leur tra­vail pour obte­nir une cor­rec­tion moins fati­gante et plus soi­gnée.

Le cor­rec­teur iso­lé a plus par­ti­cu­liè­re­ment besoin d’échapper au sur­me­nage, car il est obli­gé de cumu­ler les titres qui suivent et il risque fort de lais­ser pas­ser même en troi­sième lec­ture la faute non signa­lée en première.

Correcteur en première typographique

Le cor­rec­teur en pre­mière typo­gra­phique col­la­tionne soi­gneu­se­ment avec la copie l’épreuve à lire en pre­mière. Il indique les cor­rec­tions au moyen de signes conven­tion­nels : lettres à retour­ner et coquilles ; mots tron­qués et mots oubliés (bour­dons) ; doubles emplois (dou­blons) ; mau­vaises divi­sions ; espa­ce­ment défec­tueux, c’est-à-dire irré­gu­lier, ou trop large ou trop ser­ré ; carac­tères mélan­gés, et toutes autres irré­gu­la­ri­tés typo­gra­phiques concer­nant les acco­lades, filets, etc. Cette besogne est gran­de­ment sim­pli­fiée par la pré­pa­ra­tion du manus­crit.

Il signale aus­si les phrases dou­teuses ou incom­plètes, afin que l’auteur puisse répa­rer ses propres erreurs sur les pre­mières épreuves. Il veille à ce que la « marche » de la mai­son soit res­pec­tée, afin qu’il y ait uni­té et régu­la­ri­té dans chaque travail.

En somme, le cor­rec­teur doit s’attacher à ce que, une fois l’épreuve en pre­mière cor­ri­gée, la com­po­si­tion soit aus­si cor­recte que possible.

Lorsque la copie ou le tra­vail le per­mettent, il est tou­jours pru­dent, pour les labeurs prin­ci­pa­le­ment, de lire les épreuves en pre­mière avec un teneur de copie ; le cor­rec­teur s’assure alors, soit en sau­tant un membre de phrase, soit en chan­geant un mot, que le teneur de copie suit avec attention.

Quand une épreuve est trop char­gée, le cor­rec­teur ne doit pas hési­ter, quelque sur­croît de besogne qui en résulte pour lui, à deman­der une revi­sion afin de s’assurer que les cor­rec­tions indi­quées ont été exécutées.

Par mesure d’ordre, il appose sa signa­ture au-des­sous du nom du com­po­si­teur, sur la pre­mière épreuve de chaque cote com­plè­te­ment lue. Avec cette pré­cau­tion on est sûr que la lec­ture a été ou n’a pas été faite ; la res­pon­sa­bi­li­té de cha­cun est ain­si déterminée.

Correcteur en seconde ou reviseur

Le cor­rec­teur char­gé de revi­ser, c’est-à-dire de revoir les feuilles avant leur envoi à l’auteur, col­la­tionne les cor­rec­tions indi­quées sur l’épreuve en pla­card et reporte celles qui ont été omises. Il véri­fie la mise en pages, la concor­dance des folios avec le numé­ro des feuilles, les réclames : il s’assure qu’il n’y a ni omis­sion ni trans­po­si­tion de lignes. Pour les mêmes rai­sons que le cor­rec­teur en pre­mière, il appose sur la pre­mière page de chaque feuille sa signa­ture et la men­tion : Revi­sé.

Correcteur en bon

Le cor­rec­teur en bon est tenu de faire une lec­ture com­plète et sérieuse des bons à tirer. Lorsqu’une épreuve est trop char­gée, on la cor­rige tout d’abord et on en fait une autre dénom­mée « bon typo­gra­phique », qui est revi­sée et lue ensuite en bon à tirer.

Le cor­rec­teur en bon signale les fautes qui ont pu échap­per aux épreuves pré­cé­dentes. Il veille à ce que tout soit cor­rect et conforme aux bonnes tra­di­tions typo­gra­phiques. Il solu­tionne, dans la mesure du pos­sible, les points dou­teux, afin de ne recou­rir à l’auteur qu’à la der­nière extré­mi­té et dans les cas où les maté­riaux néces­saires à la véri­fi­ca­tion des points liti­gieux lui font abso­lu­ment défaut. Il doit évi­ter de tom­ber dans un tra­vers assez sérieux : concen­trer toute son atten­tion sur des minu­ties, au risque de mar­quer des cor­rec­tions insi­gni­fiantes et d’en omettre d’autres très impor­tantes. Il appose au bas de la pre­mière page de chaque feuille (dans le coin de gauche) sa signa­ture et la date. La façon de signer varie donc pour chaque genre de lec­ture, mais elle abou­tit aux mêmes résultats.

Correcteur en troisième ou tierceur

Le tier­ceur reçoit de l’imprimeur une pre­mière feuille lisible, mais sans mise en train. Il véri­fie sans retard l’imposition et les blancs16. S’il découvre une trans­po­si­tion de pages ou une mau­vaise répar­ti­tion des blancs, il en informe immé­dia­te­ment l’imprimeur, afin que la mise en train ne soit pas à refaire. Il pour­suit la véri­fi­ca­tion de cette même feuille et contrôle si toutes les cor­rec­tions indi­quées sur le bon à tirer (ou la revi­sion de bon à tirer) ont été exé­cu­tées ; il jette un coup d’œil rapide sur les lignes de titre et les bords de pages.

Toutes les cor­rec­tions qui n’entraînent aucun dépla­ce­ment de texte peuvent être exé­cu­tées pen­dant que le conduc­teur fait sa mise en train. Celle-ci ter­mi­née, l’imprimeur envoie au tier­ceur la feuille revi­sée et une autre feuille qui ne doit rien lais­ser à dési­rer au point de vue de l’impression. Le tier­ceur contrôle l’exactitude du registre et l’égalisation des marges, il n’oublie pas, le cas échéant, de véri­fier la dis­po­si­tion des gra­vures et la cou­leur du papier.

Lorsque le tra­vail lui semble irré­pro­chable ou les cor­rec­tions de peu d’importance, il ins­crit, sur la par­tie infé­rieure droite de la feuille, les indi­ca­tions rela­tives au tirage (papier, nombre, etc.) men­tion­nées sur le bon à tirer et la che­mise de com­mande ; il ajoute le nom du conduc­teur, la date, et appose sa signa­ture : en un mot, il donne le bon à tirer. L’imprimeur a le devoir de tenir compte des obser­va­tions du tier­ceur, mais ce der­nier, de son côté, n’oubliera pas que la machine doit rou­ler le plus promp­te­ment pos­sible pour four­nir son ren­de­ment normal.

Correcteur de journaux

Bien que le cor­rec­teur de jour­naux ne soit astreint qu’à une lec­ture en pre­mière, il mérite une men­tion spé­ciale. Si la typo­gra­phie n’a pas pour lui des règles aus­si mul­tiples et aus­si strictes que pour le cor­rec­teur de labeurs par exemple, les exi­gences de son emploi l’obligent par contre à tra­vailler dans des condi­tions beau­coup plus défa­vo­rables : la nuit ou le jour, c’est le sur­me­nage conti­nuel ; il faut lire vite, très vite, sans avoir le temps de revoir les épreuves.

Le cor­rec­teur de jour­naux doit non seule­ment déchif­frer rapi­de­ment tous les manus­crits qui passent sous ses yeux, il doit encore avoir une mémoire infaillible des noms et des faits, le temps lui fai­sant défaut pour se livrer à des recherches réité­rées ou longues dans les dictionnaires.

S’ingénier à trou­ver un moyen pra­tique pour lever tous les doutes aux­quels on peut être expo­sé est une mesure de pru­dence qui s’impose d’elle-même : les noms propres les moins connus, les expres­sions dif­fi­ciles à rete­nir seront consi­gnés sur un mémo­ran­dum tou­jours à la por­tée de ceux qui auront besoin de le consulter.

Si l’importance du jour­nal exige le concours de plu­sieurs cor­rec­teurs, il est indis­pen­sable de fixer d’un com­mun accord une « marche » sur laquelle on n’oubliera pas de men­tion­ner les noms dont l’orthographe n’est pas net­te­ment déter­mi­née. Qu’un cor­rec­teur ren­contre des mots — des noms propres sur­tout — ortho­gra­phiés dif­fé­rem­ment par plu­sieurs rédac­teurs, cela n’a rien d’étonnant ; mais qu’il ne laisse jamais sub­sis­ter de telles ano­ma­lies dans un jour­nal et, a for­tio­ri, dans un article. Si, cepen­dant, des pré­cau­tions n’étaient prises, ces irré­gu­la­ri­tés pas­se­raient fata­le­ment, d’autant plus que la copie est très par­ta­gée pour faci­li­ter une exé­cu­tion rapide du tra­vail.


  1. Au sens de « coopé­ra­tion à une action com­mune ». ↩︎
  2. Le sou­ci péda­go­gique de Del­mas s’é­tait déjà expri­mé pré­cé­dem­ment : il s’é­tait char­gé de l’im­pres­sion de l’« étude-cau­se­rie » Le Prote, de Charles Ifan (pseu­do­nyme de M. Lafran­chise), en 1904, d’a­bord parue sous forme d’ar­ticles dans Le Cour­rier du livre, de 1901 à 1904. ↩︎
  3. Jules Lemoine en a assu­ré la coor­di­na­tion (« Rap­port de M. Bor­da », Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 81) ; M. Bor­da, la mise en pages (Vic­tor Bre­ton, « L’im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant », Cir­cu­laire des protes, no 164, octobre 1909, p. 122). ↩︎
  4. Lettre de G. Del­mas, dans la Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 82. ↩︎
  5. « […] comme prix dont vous pour­rez dis­po­ser soit pour rem­bour­ser les auteurs, soit pour payer les frais de publi­ca­tion de ce tra­vail » (loc. cit.) ↩︎
  6. Il fera de même en 1928 avec la pre­mière édi­tion du Code typo­gra­phique. ↩︎
  7. Sur papier qua­drillé avec de grandes marges. En vente à la libraire Le Ser­pent qui pense, en juin 2026. ↩︎
  8. Extrait de la pre­mière par­tie, « L’im­pri­meur et ses col­la­bo­ra­teurs ». IIe par­tie : Amé­na­ge­ment et maté­riel. IIIe par­tie : Orga­ni­sa­tion — Achats — Légis­la­tion. IVe par­tie : Prix de revient et prix de vente. ↩︎
  9. Voir Il y a un siècle parais­sait Le Cor­rec­teur Typo­graphe. ↩︎
  10. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎
  11. Pour réduire à leur extrême limite les frais inévi­tables de cor­rec­tion, cer­tains impri­meurs ont l’habitude d’employer des cor­rec­trices, au lieu et place de cor­rec­teurs. La cor­rec­trice a été l’objet d’articles peu encou­ra­geants pour ceux qui, ayant sou­ci du bon renom typo­gra­phique de leur mai­son, auraient ten­dance à déve­lop­per un mode de recru­te­ment qui ne se recom­mande ni par les motifs qui le dictent, ni par les résul­tats qu’il pro­cure. (NdA.) ↩︎
  12. Je recon­nais les mots de Léon Richard, dont j’ai publié le texte dans Un typo­graphe décon­seille les cor­rec­teurs “let­trés”, 1904. On retrouve cette cita­tion chez Bros­sard, p. 132. ↩︎
  13. Il s’agit d’Auguste Ber­nard, en 1868, dans une lettre à Ambroise Fir­min-Didot. Bros­sard la cite p. 116. ↩︎
  14. Voir Un cor­rec­teur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
  15. Voir Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861. ↩︎
  16. Pour véri­fier les blancs, les uns se servent de barèmes, les autres de méthodes diverses : les résul­tats varient peu. Une de ces méthodes qui sim­pli­fie beau­coup les cal­culs et évite les tâton­ne­ments consiste à dis­po­ser d’un tableau où sont consi­gnées en cicé­ros et points les dimen­sions exactes des pages de chaque for­mat. En retran­chant du total la par­tie impri­mée on obtient les blancs en hau­teur et en lar­geur. On réserve pour les têtes et fonds 2/5, pour les pieds et marges exté­rieures (grands fonds) 3/5. Le pro­duit est mul­ti­plié par 2 pour les fonds, la dis­po­si­tion des pages étant tou­jours la même. Il est encore mul­ti­plié par 2 pour les têtes et pieds, sauf tou­te­fois dans cer­taines impo­si­tions in-12 et in-18 où il faut addi­tion­ner blanc de tête et blanc de pied. La varia­tion des feuilles d’un même for­mat dis­pa­raît dans la fausse marge. (NdA.) ↩︎

Le Syndicat, incontournable pour être correcteur de presse (1979)

couverture du roman "Notre-Dame des ordinateurs" de Walter Lewino, Balland, 1979

Cueilli chez lui, au réveil, par deux poli­ciers, Ber­nard Cotte est conduit dans un lieu secret et ultra­mo­derne, situé sous la pré­fec­ture de Police de Paris. Il est inter­ro­gé par le com­mis­saire divi­sion­naire Andruet, équi­pé d’un ordi­na­teur omni­scient, Phébus.

— Vous avez fait de la poli­tique, mon­sieur Cotte ?
— En règle géné­rale, je vote socia­liste, mais j’ai beau­coup admi­ré le géné­ral de Gaulle.
— Une sorte de socia­lo-gaul­lisme ?
— Si vous vou­lez.
— Pour­tant vous avez mili­té à la C.G.T. ?
— Moi ? Jamais !
— Ce n’est pas beau de men­tir. Phé­bus, s’il vous plaît, envoyez-nous le « Bul­le­tin des cor­rec­teurs C.G.T. ». Mer­ci. Qu’y voyons-nous dans le numé­ro du mois de mai 1967 ? Admis­sions : Ber­nard Cotte, par­rains Sta­nis­las Didot et Albert Lab­bé. C’est bien vous ce Ber­nard Cotte ?
— C’est bien moi, en effet.
— Alors ?
Alors et alors ! Com­ment lui expli­quer que ce syn­di­cat est sur­tout un bureau de pla­ce­ment et que je m’y étais ins­crit sans même savoir qu’il était affi­lié à la C.G.T. parce qu’il n’est pas pos­sible de tra­vailler comme cor­rec­teur de presse, même dans un jour­nal de droite, sans pas­ser par lui. Je me suis un peu embrouillé dans mes expli­ca­tions. Andruet m’observait fixe­ment en hochant la tête. À la fin il est venu à mon secours.
— Vous aviez oublié, peut-être ?
— Exac­te­ment.
— Vous oubliez beau­coup de choses, mon­sieur Cotte. D’abord que vous êtes juif, ensuite que vous avez mili­té pour les com­mu­nistes.
— Je vous ai expli­qué que je n’ai jamais mili­té. Je payais mes coti­sa­tions, c’était tout. […]


Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter de la tour­nure que pre­naient les évé­ne­ments. Côté poli­tique j’étais blanc comme neige et quand je me disais socia­liste, c’était plus par tra­di­tion fami­liale que par convic­tion pro­fonde. Mais, à force de foui­ner — je n’en reve­nais pas qu’il ait res­sor­ti ce « Bul­le­tin des cor­rec­teurs » pour le moins confi­den­tiel —, Phé­bus était en train de me trans­for­mer en un redou­table agi­ta­teur révolutionnaire. 

Wal­ter Lewi­no [1924-2013], Notre-Dame des ordi­na­teurs, Paris, Bal­land, « L’Ins­tant roma­nesque », 1979, p. 61-63.

Réseau pneumatique et correcteurs de presse (années 1980)

Après avoir été « chro­ni­queur théâ­tral un temps dans un heb­do­ma­daire », le pro­ta­go­niste de ce roman, Axel Bal­li­ceaux, entre dans un jour­nal du soir connu pour son sérieux, Le Médium. — Il res­semble fort au Monde, où Michel Brau­deau (né en 1946) a été jour­na­liste lit­té­raire, cri­tique de ciné­ma et grand repor­ter1. Le texte raconte, notam­ment, com­ment un réseau pneu­ma­tique fai­sait cir­cu­ler la copie de ser­vice en ser­vice, cas­se­tin2 compris.

Couverture du roman "L'Objet perdu de l'amour", de Michel Braudeau, Seuil, 1988.

« Le Médium exis­tait depuis l’entre-deux-guerres et occu­pait un immeuble entier [à Paris]. […] Au fil des années, les col­la­bo­ra­teurs s’étaient mul­ti­pliés et s’entassaient tant bien que mal dans l’espace inex­ten­sible, hélas, de l’immeuble et, peu à peu, sans rien perdre de son orgueil, cha­cun s’était fait plus petit ou plus plat pour tenir à côté des autres, gar­der son bureau, son éta­gère. Comme on ne jetait presque rien ni per­sonne, les cou­loirs étaient étroits comme des gale­ries de mine, les murs tapis­sés de livres, de dos­siers, d’anciens numé­ros reliés, jusqu’au pla­fond3. Cer­taines pièces n’avaient pas de fenêtre, dans d’autres on était à cinq sur une table de bridge, cha­cun par­lant bas au télé­phone à quelque infor­ma­teur secret, grat­tant des pattes de mouche sur des feuillets cou­pés en deux. De temps à autre, un gar­çon d’étage sur­gis­sait entre deux piles de Médium fos­si­li­sés, jetait un paquet de dépêches sur la table, s’emparait de nos feuillets, ter­mi­nés ou non, et cou­rait les pla­cer en rou­leau dans une cap­sule de plas­tique, comme un gros sup­po­si­toire dévis­sable qu’il four­rait illi­co dans un tube aspirant.

Réseau pneumatique du journal "France-Soir", 1963. Archive INA.
Arri­vée de la copie, par le réseau pneu­ma­tique, à l’a­te­lier de com­po­si­tion de France-Soir (image tirée d’une archive de l’I­NA, 1963 : Les impri­meurs de la rue Réau­mur à Paris).

De haut en bas le Médium était par­cou­ru d’un réseau ser­ré de ces tubes pneu­ma­tiques qui dis­tri­buaient les nou­velles, les articles, les notes de ser­vice, à rai­son d’un mil­lier de hoquets par jour, sans que l’on soit assu­ré de la véri­table des­ti­na­tion du tube. Il devait y avoir un tri quelque part, une pou­belle, car cer­tains papiers ne repa­rais­saient jamais en aucun lieu. “C’est le métier”, disait-on avec phi­lo­so­phie. […] Je ne me plai­gnais pas, mes pages étaient épar­gnées, pre­naient le bon tube vers le bureau des cor­rec­teurs qui épous­se­taient quelques fautes d’orthographe, bri­saient har­di­ment la syn­taxe, dis­per­saient la ponc­tua­tion avant d’envoyer le tout dûment tam­pon­né à l’impression dans les sous-sols où de puis­santes rota­tives broyaient ma prose noire ; mais cer­tains, des anciens de la mai­son que l’on avait punis autre­fois pour un crime mys­té­rieux, un coup d’État man­qué, savaient du fond de leurs remises sans air que pas une ligne d’eux ne serait trans­mise, res­taient impas­sibles devant leurs pages blanches, pen­chés, le sty­lo à la main, sans écrire un mot, comme des blattes, silen­cieux, indé­lo­geables. Un jour, ce serait mon tour […]. »

Michel Brau­deau, L’Objet per­du de l’amour, Paris, Seuil, 1988, p. 221-222.

Lire la cri­tique du roman dans Le Monde, le 9 sep­tembre 1988.


  1. À pro­pos de L’Interprétation des singes (Stock, 2001), dont le pro­ta­go­niste, Alio­cha, est éga­le­ment jour­na­liste d’un quo­ti­dien de réfé­rence, Michel Brau­deau a décla­ré : « Le “jour­nal de la nuit” que je cite dans mon roman peut, de loin, faire pen­ser au Monde, où je tra­vaille mais c’est une illu­sion, bien sûr. Le Monde est beau­coup plus sérieux que mon jour­nal de fic­tion. Quant à l’au­to­bio­gra­phie, elle est à l’œuvre par­tout, y com­pris à tra­vers des per­son­nages de fic­tion. C’est inévi­table autant que volon­taire. » — « Débat lit­té­raire avec Michel Brau­deau », Le Monde, 19 octobre 2001. ↩︎
  2. Terme de jar­gon pour le bureau des cor­rec­teurs. ↩︎
  3. Voir aus­si Le bureau des cor­rec­teurs du Monde, un des­sin de 1990. ↩︎

Flacons et chansons : les correcteurs de “L’Express” (1982-1986)

1982-1986. Phi­lippe Meyer (né en 1947) anime Téles­co­pages sur France Inter, mais il est avant tout jour­na­liste à L’Express, dont il fré­quente volon­tiers les cor­rec­teurs, ces bons vivants.

« La presse de l’époque était encore flo­ris­sante […]. Elle conser­vait ses tra­di­tions et ses cor­po­ra­tions, dont une pour laquelle j’avais une affec­tion par­ti­cu­lière, celle des cor­rec­teurs de presse, char­gés de la confor­ma­tion, voire de la pure­té de notre langue. C’était une tri­bu d’anarchistes, por­tés, hommes et femmes, sur la bonne chère, les bonnes bou­teilles, les cigares — qu’ils arri­vaient à faire venir de Cuba — et la chan­son. Ces anar­chistes ne connais­saient qu’une seule loi : la gram­maire. Ils la fai­saient res­pec­ter sans mer­ci. Je revois encore entrer dans le grand bureau du rédac­teur en chef que j’étais deve­nu l’un d’entre eux, Yves Gibeau, par ailleurs excellent roman­cier, tenant à la main ma copie avec un air de déso­la­tion pareil à celui de mes pro­fes­seurs de mathé­ma­tiques. Il me regarde et, posant mon papier sur mon bureau : “La voi­ture dont tu parles dans ton article, elle est de quelle cou­leur ?” “Elle est bleue, c’est écrit.” “Alors, elle ne peut pas être ruti­lante.” Et de repar­tir, déso­lé que l’on ait pu confier des res­pon­sa­bi­li­tés à un gar­çon qui ignore que “ruti­lant” ne sau­rait qua­li­fier que ce qui est natu­rel­le­ment d’un rouge écla­tant, d’un roux flam­boyant ou tein­té de reflets pourpres. J’allais volon­tiers traî­ner dans la grande salle où étaient regrou­pés ces cor­rec­teurs et où l’on était sûr de trou­ver des fla­cons et des ter­rines. Je ne devais pas le pri­vi­lège d’y être admis sans rai­son de ser­vice à mes galons, mais à mon goût pour la chan­son et à ma connais­sance du réper­toire des refrains anarchistes. »

Phi­lippe Meyer, La pro­chaine fois, je vous l’écrirai…, Paris, Les Arènes, 2024, p. 37-38. 

Dans cet exer­cice d’ad­mi­ra­tion, il évoque Ber­trand Taver­nier, Cyril Col­lard, Annie Krie­gel, Pierre Des­proges, Michel Rocard, Fré­dé­ric Ros­sif, René de Obal­dia, Charles Azna­vour, Jean-Marie Dome­nach, Jean-Fran­çois Revel, Claude Sau­tet, Jean d’Ormesson…

Ambiance d’un petit cassetin de presse, 1947

Dans un essai phi­lo­so­phique des années 1940, de l’auteur mar­xiste Pierre Naville (1904-1993), la pre­mière par­tie prend la forme d’un dia­logue entre deux cor­rec­teurs de presse, l’auteur et son col­lègue M. Les quelques phrases d’introduction font per­ce­voir l’ambiance de leur petit bureau, à proxi­mi­té des machines à composer. 

Couverture du livre "Les Conditions de la liberté" de Pierre Naville, 1947

« Nous finis­sions de cor­ri­ger des épreuves dans un de ces petits locaux insa­lubres mis à la dis­po­si­tion des sphinx qui, silen­cieu­se­ment, épouillent des textes tout chauds sor­tis de la lino­type. Le crayon s’abattait de temps en temps sur la grande feuille humide, et nous cor­ri­gions tous deux des jour­naux dif­fé­rents. Nos pen­sées et nos langues sui­vaient aus­si des cours dif­fé­rents. À côté le cli­que­tis des lino­types se mêlait au ron­fle­ment des machines, dans un vacarme satur­nien. Les lèvres de mon voi­sin remuaient dou­ce­ment, bal­bu­tiaient par­fois, sui­vaient le texte, l’œil sau­tillant d’un bout à l’autre de la ligne, cas­sant par le menu un fil insai­sis­sable qu’il ne per­dait jamais de vue. J’avais ter­mi­né ma propre tâche, ma morasse était par­tie rejoindre le com­po­si­teur, et je sui­vais avec assez d’attention le mur­mure indis­tinct qui tra­his­sait devant moi le tra­vail du cor­rec­teur d’imprimerie. Je fumais.

« Il était un col­lègue de longue date, curieux des écrits qu’il lisait pro­fes­sion­nel­le­ment. Je le savais bana­le­ment joueur de cartes, phi­lo­sophe par mora­li­té, mal marié, quoi encore ? Actif, remuant, ni démo­crate ni ouvrier, un peu l’un et l’autre, inquiet de bien des choses. Il reje­tait les livres et les jour­naux avec autant de viva­ci­té qu’il avait d’appétit à les lire… Il avait été sol­dat, étu­diant auto­di­dacte, et la cor­rec­tion d’imprimerie lui avait ensei­gné la modes­tie : tant de bêtise scru­tée à la loupe !

Pierre Naville
Pierre Naville.

« Ses lèvres conti­nuaient imper­cep­ti­ble­ment de s’agiter. Notre demi-silence était plein de pen­sées, comme une éclair­cie dans l’orage défer­lant des machines. […]

« Il posa bien­tôt son crayon. La feuille humide s’envola. […]

« M… fai­sait pro­fes­sion de soli­tude, et ne s’en cachait pas. Cela ne l’empêchait pas de vivre aus­si hon­nê­te­ment qu’un autre, c’est-à-dire d’attacher autant d’importance qu’il faut aux dif­fé­rences… Mais il n’avait jamais pu prendre com­plè­te­ment son par­ti de sa sin­gu­la­ri­té (ou de ce qu’il pen­sait tel) et je crois bien que ce trait était sou­li­gné par son état de cor­rec­teur d’imprimerie, qui dis­pose à l’amitié avec l’écriture plu­tôt qu’avec les hommes. Il n’y a pas de femmes par­mi nous. Il avait pris goût à cette fami­lia­ri­té des carac­tères fraî­che­ment impri­més, cette pen­sée en com­bus­tion qui refroi­dit len­te­ment au sor­tir des matrices. […]

•     •     •

« C’est à ce moment qu’on nous appor­ta de nou­velles morasses. Nous reprîmes nos crayons, et nos yeux cou­rurent de gauche à droite, par petits sauts, poin­tant sou­dain la faute. Les lino­types conti­nuaient […], dans le cli­que­tis confus des matrices de cuivre et des lames de plomb brûlant. »

Pierre Naville, Les Condi­tions de la liber­té, éd. du Sagit­taire, 1947, p. 13-15 et 53.

Deux écrivains, leurs répétitions et le correcteur

Georges Simenon

« […] vous pou­vez fort bien, dès la pre­mière lec­ture, cor­ri­ger les fautes de frappe, d’orthographe, dou­blons, mais à condi­tion de ne rien chan­ger et sur­tout de n’ajouter ni sup­pri­mer de vir­gules1 car, cor­rec­tion ou non, dans le sens gram­ma­ti­cal ou usage, je suis maniaque sur ce point. Pour les autres cor­rec­tions, conti­nuez à me faire des bouts de papier. Et quand vous rece­vez les épreuves, ne vous éton­nez pas si je n’ai pas tenu compte de toutes vos obser­va­tions. Je tiens à ce que vous les fas­siez. Mais je ne suis pas tou­jours d’accord avec vous. Il arrive sou­vent que vous ayez rai­son aux yeux de la gram­maire. Dans cer­tains cas, je me moque de celle-ci comme des répé­ti­tions de mots, de cer­tains rap­pro­che­ments peu eupho­niques de syl­labes etc. En cela, André Gide était tout à fait de mon avis. Peu m’importe si les puristes se hérissent. »

Lettre à Doringe [Hen­riette Blot, sa cor­rec­trice atti­trée], le 27 mars 1960, citée par Pierre Assou­line, dans Auto­dic­tion­naire Sime­non, Omni­bus, 2009, p. 129.

Henry de Montherlant

« Cer­tains cor­rec­teurs d’imprimerie vous sou­lignent d’un coup de crayon doc­to­ral un même mot répé­té à peu de dis­tance, et quel­que­fois vont jusqu’à vous sug­gé­rer un syno­nyme, comme si vous aviez dix ans, alors que le mot répé­té à bon escient apporte sou­vent une vigueur sin­gu­lière, de même que l’idée répé­tée. Quand je répète dans presque tous mes livres, depuis 1922, qu’il n’y a que les sens (la volup­té) qui ne trompent pas, comme lorsque Sénèque revient à trois reprises, dans le Luci­lius, sur son prin­cipe qu’il ne faut pas répondre aux injures, nous rabâ­chons, bien sûr, mais cela montre à quel point tel juge­ment est enra­ci­né en nous, et impor­tant pour nous. En outre, la plu­part des lec­teurs oubliant tout, il y a trois fois moins de chances qu’ils oublient ce qu’on a répé­té trois fois. »

Car­net de 1967, dans Tous feux éteints, Gal­li­mard, 1975, p. 74.

Voir aus­si :


  1. Sime­non, tou­jours : « Je n’ai jamais accep­té qu’on change, même une vir­gule à un de mes romans. Car je suis maniaque pour une chose, je n’ai peut-être pas un style bien dis­tin­gué, mais je suis maniaque sur les vir­gules. Parce que le rythme pour moi compte beau­coup plus que la belle phrase ; et pour moi, la vir­gule ou le point-vir­gule ont une impor­tance capi­tale. Quand un cor­rec­teur me sup­prime une vir­gule qu’il trouve inutile, je me fâche com­plè­te­ment avec mon édi­teur […] Pour moi, la vir­gule, c’est sacré. Cela fait vrai­ment par­tie de la base du lan­gage, si je puis dire. C’est comme une pause dans la conver­sa­tion. » — Entre­tien avec Mau­rice Piron et Robert Sacré, 20-21 sep­tembre 1982. Ibid., p. 507-508. ↩︎

Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Dans un journal, une correction regrettable amuse Jean Yanne

Il arrive que, par mégarde, le cor­rec­teur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savou­reuse, qui l’a fait rire.

couverture du livre "J'me marre" de Jean Yanne, Le Cherche midi, 2003.

« Outre les coquilles, ce que je trouve savou­reux dans la presse, c’est l’erreur qui se pro­duit entre le moment où le jour­na­liste écrit son article et le moment où il est impri­mé. Parce que c’est dans cet inter­valle que sévissent les cor­rec­teurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trou­vée, c’est dans un jour­nal bre­ton. Le jour­na­liste avait écrit SE pour sud-est, en abré­gé. Le début de son article était : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de sud-est.” Pas­sé dans les mains du cor­rec­teur, c’est deve­nu, une fois impri­mé : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de Son Émi­nence.” Je sais bien que la Bre­tagne est un pays catho­lique, mais là, j’me marre ! »

Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [post­hume].

PS — L’exemple est amu­sant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été gla­né, il y avait encore un cor­rec­teur dans ce jour­nal. C’est l’habitude de s’en prendre au cor­rec­teur qui est ancienne.

☞ Voir aus­si « “Dis­trac­tions de cor­rec­teur”, une rubrique des années 1850 ».

Correcteur par nécessité, dans un roman des années 1930

couverture du roman "En route pour la vie", de Bertrande Rouzès, 1937

Dans un roman édi­fiant des années 1930, Hen­ri Ser­gier, fils d’une riche famille de la capi­tale, doit révé­ler à sa mère « des choses assez pénibles » à pro­pos de Richard Bel­le­court, « un de [s]es meilleurs cama­rades de col­lège » (l’é­ta­blis­se­ment pri­vé catho­lique Sta­nis­las). Pour avoir pla­cé toute sa for­tune dans des mines pétro­li­fères, « [s]on père s’est rui­né et en est mort ». Mais ce n’est pas tout… (NB : Les erreurs de ponc­tua­tion dans les dia­logues sont d’origine.)

[…] Car le pis, vois-tu maman, n’est pas la détresse maté­rielle dans laquelle il se trouve, c’est… l’état phy­sique où cette détresse l’a jeté !
— Que veux-tu dire ?
— J’ai eu peine à le recon­naître, maman ! Il est en train de gâcher bête­ment sa jeu­nesse et sa san­té à une besogne pour laquelle il n’était point fait ! Tu savais, n’est-ce pas, que les Bel­le­court pos­sé­daient une impri­me­rie fort bien acha­lan­dée, rue Jacob. Cette impri­me­rie a, natu­rel­le­ment, été ven­due par les soins du père quelques mois avant sa mort, pour payer des dettes criardes. Et les pro­prié­taires actuels — d’affreux mer­can­tis, à ce qu’il m’a paru, — ont offert à Richard qui, sans res­sources, était allé leur pro­po­ser ses com­pé­tences, sais-tu quelle sorte d’emploi ?
— Je crois me sou­ve­nir qu’il secon­dait son père dans la direc­tion de l’imprimerie…
— Oui, bien sûr ! Il aurait pu occu­per, après la débâcle, un poste de confiance dans cette mai­son qui n’était plus la sienne, mais, sous pré­texte que les affaires mar­chaient moins bien, et qu’ils pou­vaient tout diri­ger par eux-mêmes, ils lui ont pro­po­sé, ain­si qu’on jette un os à un chien affa­mé, un vul­gaire emploi de cor­rec­teur !…
Qu’est-ce au juste que ce métier ?
Celui d’un bon ouvrier typo­graphe qui aurait reçu, à l’école pri­maire, une ins­truc­tion pas­sable. Si tu avais vu le pauvre sou­rire de Richard, quand il m’a expli­qué qu’il suf­fi­sait, pour être cor­rec­teur, « de pos­sé­der une bonne orto­graphe [sic], de connaître les signes conven­tion­nels de l’imprimerie, et, par-des­sus tout, d’être très méti­cu­leux, très atten­tif, afin de ne pas lais­ser pas­ser de « coquilles »…
« Méti­cu­leux ! Lui que j’ai connu si bouillant, cet impé­tueux, cet indé­pen­dant, il est deve­nu méticuleux !…

“Un Richard absolument méconnaissable”

« Tu ne peux com­prendre, maman, quelle impres­sion cela m’a causé[e] de le trou­ver dégui­sé en prote, dans un affreux réduit com­pa­rable à un cachot, pre­nant jour sur une cour nau­séa­bonde, par une lucarne haut per­chée et plein d’une écœu­rante puan­teur de plomb fon­du qui, dès l’entrée, m’a pris à la gorge. Mon ami était pen­ché au-des­sus d’une table gros­sière, macu­lée de taches, sur laquelle des pape­rasses s’éparpillaient. Une cent bou­gies1 répan­dait sur les épreuves typo­gra­phiques son aveu­glante clar­té. Et c’est cette clar­té qui m’a tout d’abord mon­tré un Richard abso­lu­ment mécon­nais­sable. Ses yeux étaient enfon­cés dans les orbites, ses joues creu­sées et cada­vé­riques et, quand, de sur­prise, en me voyant, il s’est mis debout, ses épaules sont demeu­rées voû­tées. Ce n’était plus, mais plus du tout, le Richard d’autrefois… Je n’ai pu m’empêcher de lui en faire la remarque au risque de le pei­ner.
« — Que veux-tu, m’a-t-il répon­du d’un ton rési­gné. C’est for­cé qu’on s’anémie ici, dans le voi­si­nage de la fon­deuse2.
« — Mais pour­quoi ne t’a-t-on pas ins­tal­lé en un bureau un peu moins abject ? lui ai-je deman­dé.
« — Impos­sible ! Le cor­rec­teur doit demeu­rer à proxi­mi­té immé­diate des ate­liers. Cet esca­lier que tu vois y conduit direc­te­ment.
« — Alors, pour­quoi as-tu accep­té ça ?
« — Parce que je ne trou­vais pas autre chose, par ces temps dif­fi­ciles.
« — Com­ment ? Avec tes diplômes ? Ta licence ?
« — Eh oui ! avec tout cela…
« — Il sou­riait avec une amer­tume qui fai­sait mal.
« — Je t’emmène, lui ai-je crié, outré. Allons pour­suivre cette conver­sa­tion à l’air libre.
« — Impos­sible. Il faut attendre midi. Je suis appoin­té à la semaine et ne puis dis­po­ser de mon temps à ma guise.
« Il avait cet air sou­mis et mélan­co­lique des gens qui tra­vaillent de telle heure à telle heure, cet air que j’ai sou­vent remar­qué sur des visages d’ouvriers et d’employés, le matin, devant les bouches de métro…
« J’ai quit­té le cachot de Richard et suis allé l’attendre dans un café voi­sin où il m’a rejoint lorsqu’il a pu se libérer. […]

Ber­trande Rou­zès3, En route pour la vie, Paris : J. Dupuis, Fils et Cie, 1937, p. 12-13.

☞ Voir aus­si, notam­ment, « Sou­ve­nirs de Jeanne Hum­bert, qui fut cor­rec­trice après la Seconde Guerre ».


  1. Une lampe de cent bou­gies, la bou­gie étant une « ancienne uni­té de mesure d’in­ten­si­té lumi­neuse, dont la valeur variait selon les pays » (Le Grand Robert). ↩︎
  2. L’a­né­mie est, en effet, un des symp­tômes de l’in­toxi­ca­tion au plomb ou satur­nisme. ↩︎
  3. En 1932, elle a reçu le prix Artigue, de l’A­ca­dé­mie, pour Veillées soli­taires. ↩︎

Souvenirs de Jeanne Humbert, qui fut correctrice après la Seconde Guerre

Couverture du livre "La Mémoire des femmes. Sept témoignages de femmes nées avec le siècle", de Christiane Germain et Christine de Panafieu, éd. Sylvie Messinger, 1982.

Dans La Mémoire des femmes (éd. Syl­vie Mes­sin­ger, 1982), Chris­tiane Ger­main et Chris­tine de Pan­afieu ont don­né la parole à des « femmes nées avec le [xxe] siècle ». Elles « sont pas­sées de la lampe à pétrole à l’informatique, elles ont vécu deux guerres, le déve­lop­pe­ment indus­triel, l’avènement du vote des femmes, l’invention des congés payés et des lois sociales, l’arrivée de la télé­vi­sion et le voyage vers la lune ».

Par­mi ces femmes, Jeanne Hum­bert (née Rigau­din, 1890-1986). Au moment de l’entretien, elle a 91 ans et « occupe avec sa fille » un « petit appar­te­ment en sous-sol » dans le sei­zième arron­dis­se­ment de Paris. Veuve d’Eugène Hum­bert (1870-1944), grande figure du mou­ve­ment néo­mal­thu­sien, elle a publié avec lui des jour­naux mili­tants, Géné­ra­tion consciente (1908-1914) puis La Grande Réforme (1931-19391), ce qui « leur a valu des per­sé­cu­tions et des années pas­sées en pri­son ». Par­mi leurs amis de l’é­poque figure le mili­tant anar­chiste et cor­rec­teur d’im­pri­me­rie Louis Lecoin.

Eugène Humbert entre Eugénie de Bast (à g.) et Jeanne (à dr.), devant le journal "Génération Consciente", 27, rue de la Duée, Paris 20e, 1909. Debout : Eugénie de Bast. Carte postale.
Eugène Hum­bert entre ses deux com­pagnes2, Eugé­nie de Bast (à g.) et Jeanne (à dr.), devant le jour­nal Géné­ra­tion consciente, 27, rue de la Duée, Paris 20e, 1909. Carte pos­tale. Archives Jeanne Hum­bert / Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de l’his­toire sociale d’Amsterdam.

Après la mort de son mari, « elle conti­nue à défendre leurs idées, écri­vant des bio­gra­phies des grands néo­mal­thu­siens et des articles pour les jour­naux liber­taires comme Le Réfrac­taire » (1974-1983, fon­dé et diri­gé par une autre cor­rec­trice célèbre, May Pic­que­ray3). « Je n’ai pas pu en assu­mer la direc­tion, car, à la suite de mes condam­na­tions, je suis pri­vée de mes droits civiques », a-t-elle pré­ci­sé au Monde, en 19804.

Dans le pas­sage repro­duit ci-des­sous, Jeanne Hum­bert évoque son expé­rience de cor­rec­trice d’im­pri­me­rie après guerre, expé­rience que ne men­tionnent ni sa fiche Wiki­pé­dia ni celle du Mai­tron.

« J’ai com­men­cé à tra­vailler à dix-huit ans. Avant, j’a­vais fait des études. D’a­bord à l’é­cole [jus­qu’au cer­ti­fi­cat d’é­tudes pri­maires5], ensuite, j’ai pris des cours par­ti­cu­liers de sté­no et de dac­ty­lo­gra­phie chez un pro­fes­seur, qui était une ancienne ensei­gnante. En plus des cours de sté­no­gra­phie, elle m’en­sei­gnait la phi­lo­so­phie, parce qu’elle sen­tait que je m’in­té­res­sais à ça. […] Si j’ai choi­si la for­ma­tion de secré­taire, c’est parce que je ne voyais pas d’autre embauche. [Elle a aus­si fré­quen­té les uni­ver­si­tés populaires.]

[…]

« Après la mort de mon mari [« tué le 25 juin 1944 dans le bom­bar­de­ment [amé­ri­cain] de l’hô­pi­tal d’A­miens »], j’ai tra­vaillé pen­dant cinq ans comme cor­rec­trice dans une impri­me­rie, rue Laffit[t]e [Paris 9e]. Plus tard, j’ai cor­ri­gé une par­tie de la Pléiade pour Gal­li­mard, et des bre­vets pour l’Im­pri­me­rie Natio­nale. Cela, je le fai­sais à la maison.

Jeanne et Eugène Humbert vers 1934. Photographie.
Jeanne et Eugène Hum­bert vers 1934. « Pen­dant [les] entre­tiens, elle se tient assise à côté du por­trait de son mari qui semble être pré­sent plus de trente-cinq ans après sa mort. » Archives Jeanne Hum­bert / Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de l’his­toire sociale d’Amsterdam.

« À l’im­pri­me­rie, j’é­tais avec de jeunes col­lègues. Ils tra­vaillaient un peu dans le désordre. Je leur disais : « Il faut pro­cé­der de façon régu­lière et ration­nelle. » On cor­ri­geait des copies à très petits carac­tères. Quand ils allaient les cher­cher chez les typo­graphes, ils com­men­çaient par ce qu’il y avait de plus facile. Je leur racon­tais que lorsque j’é­tais petite, ma mère me disait : « Dans le tra­vail, il faut que tu com­mences par le plus dif­fi­cile, après ça ira tout seul. »

Un petit bureau mal aéré près des toilettes

« À l’im­pri­me­rie, je tra­vaillais dans un bureau minus­cule à la lumière élec­trique toute la jour­née. Il y avait une petite fenêtre en hau­teur, qui s’ou­vrait sur le cou­loir qui nous sépa­rait de la grande salle des machines, de la salle où il y avait les typos, le marbre et l’a­te­lier des lino­types. Le cou­loir don­nait sur la rue et, à côté de la porte, il y avait des cabi­nets. J’aime mieux vous dire que la concierge ne les soi­gnait pas par­ti­cu­liè­re­ment, et il fal­lait tou­jours vivre portes et fenêtres fer­mées. J’ai vécu là-dedans pen­dant cinq ans, sans me repo­ser une seule jour­née, sans être malade jamais. Sou­vent, quand il était six heures, on me disait que du tra­vail venait d’ar­ri­ver. Et on me deman­dait si je pou­vais don­ner une ou deux heures de plus. Au lieu de m’en aller à dix-huit heures, je par­tais à vingt heures. On com­men­çait à huit heures. Je me levais à six heures pour faire ma toi­lette ; je par­tais à sept heures. Je pre­nais mon petit déjeu­ner à côté du Temps, sur les bou­le­vards6. À midi, une heure de bat­te­ment, pas le temps de ren­trer. J’al­lais dans une bras­se­rie, prendre un thé avec une tartine.

« L’im­pri­me­rie n’a­vait pas de crèche, il n’y avait pas d’a­van­tages sociaux. J’a­vais des assu­rances sociales, et j’é­tais payée comme un homme. Il y avait un cor­rec­teur de pre­mière, qui fai­sait la « morasse », la der­nière cor­rec­tion. Il tou­chait un peu plus que nous. Quand il par­tait en vacances, c’est moi qui fai­sais son tra­vail et c’est moi qui tou­chais son salaire. Il y avait des typo­graphes, des lino­ty­pistes, beau­coup étaient des femmes. Les hommes se renou­ve­laient sou­vent. On voyait beau­coup d’i­vrognes dans cette cor­po­ra­tion. Avant d’y entrer, je me disais que ce devait être une cor­po­ra­tion tout de même assez évo­luée, parce qu’elle tra­vaille dans ce qui s’im­prime. J’ai été déçue. Et quand je pense aux fautes que fai­saient ces gens dans leurs copies ! »

☞ À com­pa­rer au Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861.


  1. Source des dates : Pas­taud. ↩︎
  2. Pré­ci­sion don­née par Télé­ra­ma : Tho­mas Bécard, « Jeanne Hum­bert, une enra­gée sur le front de la régu­la­tion des nais­sances », publié le 30 avril 2021, mis à jour le 27 février 2023. Consul­té le 22 mars 2025. ↩︎
  3. Voir « Cor­rec­teurs et cor­rec­trices célèbres ». ↩︎
  4. Fran­cis Ron­sin, « Les com­bats anti­na­ta­listes de Jeanne Hum­bert, l’in­sou­mise », Le Monde,  23 juin 1980. Consul­té le 22 mars 2025. ↩︎
  5. Selon Wiki­pé­dia. ↩︎
  6. Il s’a­git déjà du jour­nal Le Monde, puisque Le Temps s’est sabor­dé le 28 novembre 1942. « Après guerre, le jour­nal est visé par l’or­don­nance du 30 sep­tembre 1944 sur les titres ayant paru sous l’oc­cu­pa­tion de la France par l’Al­le­magne, ses locaux situés no 5 de la rue des Ita­liens sont réqui­si­tion­nés et son maté­riel est sai­si. Le Monde, qui com­mence à paraître en 1944, sera le béné­fi­ciaire de cette confis­ca­tion : la typo­gra­phie et le for­mat res­te­ront long­temps héri­tés du Temps. » (Wiki­pé­dia.) ↩︎