Un des meilleurs que vous ayez écrit(s) ?

Dans ses « Dire, ne pas dire », l’Académie rap­pelle qu’on ne dit pas un des meilleur jour­nal et que si l’«on peut dire fami­liè­re­ment J’ai un de ces mal de tête, on doit dire J’ai un de ces maux de tête à hur­ler, un de ces maux de tête qui vous couchent un homme »1.

Je crois que nous sommes tous d’accord là-des­sus, même si l’erreur peut se rencontrer. 

Plus fré­quente est l’erreur d’accord dans ce qui suit éventuellement. 

Ain­si, Hanse et Blam­pain (à adjec­tifs qua­li­fi­ca­tifs 2.6) rappellent : 

Il est nor­mal d’écrire : Une des consé­quences les plus inat­ten­dues. Il est évident que le super­la­tif se rap­porte au nom plu­riel et qu’il est abu­sif d’écrire la plus inat­ten­due comme on le ferait logi­que­ment si l’on disait : La consé­quence la plus inat­ten­due. Cet accord n’est pas rare, cependant.

Chez Gre­visse (§ 988) on trouve aus­si l’exemple : « Un des plus griè­ve­ment frap­pé, c’était le colo­nel Proc­tor (Verne, Tour du monde […]).» 

Mais c’est sur­tout dans la rela­tive qui suit (un des meilleurs jour­naux qui…) que l’accord est le plus fluc­tuant (… qui soient ou qui soit). Il y a deux rai­sons à cela. L’une, c’est qu’on a par­fois le choix, selon le sens :

  • Obser­vons une des étoiles qui brillent au firmament.
  • À un des exa­mi­na­teurs qui l’interrogeait sur l’histoire, ce can­di­dat a don­né une réponse éton­nante2.

L’autre est don­née par Gre­visse (§ 434) :

[…] le sin­gu­lier n’a pas tou­jours cette jus­ti­fi­ca­tion logique, et il faut recon­naître […] qu’il s’agit sou­vent d’un phé­no­mène méca­nique, le locu­teur ou le scrip­teur ayant dans l’esprit l’idée qu’ils s’expriment à pro­pos d’un être ou d’une chose par­ti­cu­liers.

Par­mi les nom­breux exemples cités, on trouve : 

  • Il m’a trai­té de Fran­çais ! C’est le der­nier mot que j’ai enten­du de cette caserne et l’un de ceux qui, de ma vie, m’aura le plus don­né de plai­sir (Bar­rès, Au ser­vice de l’Allem., p. 222). 
  • Votre livre sur Dos­toïevs­ky qui est un des meilleurs que vous ayez écrit (Clau­del, dans Clau­del et Gide, Cor­resp., p. 238). 
  • La France fut sou­le­vée par un des mou­ve­ments les plus beaux que l’Europe ait connu (Girau­doux, Sans pou­voirs, p. 25). 
  • Alain est un de ces arti­sans qui a ses tours de main et ses recettes (Mau­rois, Alain, p. 125). 
  • Peut-être suis-je un des seuls hommes de ce pays qui fasse ses livres « à la main » (Green, Jour­nal, 6 juillet 1942). 
  • Un des hommes qui souf­frit le plus cruel­le­ment de la calom­nie fut le Régent (Ph. Erlan­ger, dans Le Figa­ro, 25 févr. 1972). 

En 1935, le Dic­tion­naire de l’Académie écrit encore : « L’astronomie est une des sciences qui fait le plus ou qui font le plus d’honneur à l’esprit humain : le der­nier est plus usi­té. » Le plu­riel n’est donc pas encore stric­te­ment imposé.

Dans une note his­to­rique, Gre­visse explique : 

Dans cette construc­tion, le sin­gu­lier était cou­rant dans l’ancienne langue et l’est res­té jusqu’au xviiie siècle […]

Je suis assu­ré­ment un de ceux qui sais le mieux recon­naître ces qua­li­tés-là (Pas­cal, lettre à Fer­mat, 10 août 1660). — Mon­sieur de Sou­bize […] est un de ceux qui s’y est le plus signa­lé (Boil., Ép., IV, Au lec­teur). — Je lais­sois pas­ser un des plus beaux traits qui fust dans Ésope (La F., F., I, 15). — L’une des meilleures cri­tiques qui ait été faite sur aucun sujet est celle du Cid (La Br., I, 30). — C’est un des meilleurs livres qui soit jamais sor­ti de la main des hommes (Volt., Lettres phil., I). 

Les gram­mai­riens, sans grand suc­cès, ont fait beau­coup d’efforts pour réta­blir la logique ou ce qu’ils croient tel : voir par ex. Vau­ge­las, pp. 153-154 ; Lit­tré, art. un, Rem. 1 à 4.

En effet, on trouve chez Lit­tré des exemples aujourd’hui sur­pre­nants pour le locu­teur habi­tué à mettre de la logique mathé­ma­tique dans son expression. 

Ain­si, au clas­sique Votre ami est un des hommes qui man­quèrent périr, il oppose : Votre ami est un des hommes qui doit le moins comp­ter sur moi. Avec cette explication : 

Dans la pre­mière phrase on veut dire votre ami est par­mi ceux qui man­quèrent périr ; dans la seconde, on veut le mettre à part. En d’autres termes, quand on peut tour­ner par : est par­mi les hommes un qui…, on met le verbe au sin­gu­lier ; quand on ne le peut pas, on met le verbe au plu­riel3.

Lit­tré cite aus­si, entre autres, une phrase de Mme de Sévi­gné : Vous êtes un des hommes qui me convient le plus (à Gui­taut, 24 oct. 1679), qu’il jus­ti­fie ainsi : 

[…] avec le sin­gu­lier cela signi­fie que, par­mi les hommes, il y en a un qui me convient le plus, et c’est vous ; avec le plu­riel cela signi­fie que vous êtes par­mi les hommes qui me conviennent le plus. Le super­la­tif est, si l’on peut ain­si par­ler, plus super­la­tif avec le singulier.

Il me semble qu’aujourd’hui, à Sévi­gné comme aux autres auteurs pré­ci­tés, la grande majo­ri­té des cor­rec­teurs sug­gé­re­raient, voire impo­se­raient, le plu­riel4


Pour les réfé­rences des auteurs cités, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Ne pas répéter la préposition, quand est-ce un problème ?

Tu ne dis­po­se­ras que d’une pen­de­rie, une com­mode et un casier métallique. 

Cela fai­sait un moment que je sou­hai­tais me pen­cher sur la ques­tion de la répé­ti­tion des pré­po­si­tions. En effet, je suis régu­liè­re­ment confron­té à des phrases qui, à force de sim­pli­fi­ca­tion, en deviennent dif­fi­ciles à déchif­frer, voire gram­ma­ti­ca­le­ment incorrectes. 

Les règles étant connues de tout bon cor­rec­teur, je me conten­te­rai de ren­voyer vers l’article de la Vitrine lin­guis­tique et vers Gre­visse, aux para­graphes « Répé­ti­tion des pré­po­si­tions dans la coor­di­na­tion » (1043 ) et  « hors de la coor­di­na­tion » (1044). — Sur un sujet appro­chant, lire aus­si le para­graphe 576 « Répé­ti­tion du déter­mi­nant dans la coor­di­na­tion » (ex. : Les offi­ciers, sous-offi­ciers et sol­dats). 

Mon but ici n’est pas d’être exhaus­tif, mais de sen­si­bi­li­ser aux cas où il fau­drait mon­trer le plus de vigilance. 

Je rap­pelle la règle prin­ci­pale : « En géné­ral, les pré­po­si­tions à, de et en se répètent devant chaque mot d’une énumération. »

Cela n’a pas tou­jours été le cas. « […] cette règle n’existait pas au xvie siècle, et l’écrivain n’avait alors qu’à consul­ter là-des­sus son goût et son oreille. Une por­tion de cette liber­té durait encore dans le xviie siècle », écrit Lit­tré, s.v. de.

Ain­si, dans le théâtre clas­sique, on trouve notam­ment : Reduit à te déplaire ou souf­frir un affront (Cor­neille, Cid, III, 4). 

Inver­se­ment, on répé­tait par­fois la pré­po­si­tion là où elle serait aujourd’hui consi­dé­rée comme fau­tive ou maladroite : 

  • Je ne seray point à d’autre qu’à Valere (Mol. Tart., II, 4).
  • Ce n’est pas de ces sortes de res­pects dont je vous parle, Molière, G. D., II, 3. – cri­ti­qué aujourd’­hui, au motif que dont « en quelque sorte inclut de ». 

Une règle à l’origine incertaine

Pour ten­ter de retrou­ver l’origine de la règle prin­ci­pale, Mau­rice Rou­leau, auteur du blog La Langue fran­çaise et ses caprices, a exa­mi­né cinq gram­maires du xixe siècle. Il en est sor­ti frus­tré : « […] les sources aux­quelles Lit­tré pou­vait s’alimenter sont loin d’être una­nimes sur le sujet. Chaque gram­mai­rien semble y être allé de son ins­pi­ra­tion, de son goût, de son oreille, pour décla­rer qu’il faut faire ceci ou cela. »

Favo­rable à une cer­taine marge de liber­té (il admet, par exemple, Tout dépend de sa volon­té, sa résis­tance phy­sique, son désir de gagner), il en conclut : « Autre­ment dit, on peut faire ce qu’on veut, en autant que1 le texte ne prête pas à confusion. »

Et, en effet, nous le savons, « les pré­po­si­tions autres que à, de, en peuvent ou non se répé­ter. Elle se répètent notam­ment quand on veut don­ner à cha­cun des termes un relief par­ti­cu­lier ou quand ils s’opposent. » 

Un enfant sans cou­leur, sans regard et sans voix (Hugo, F. d’aut., I). 

Un autre blo­gueur, Fora­tor, consi­dère, pour sa part, que la non-répé­ti­tion des pré­po­si­tions conduit à une « prose inver­té­brée », à un « fran­çais de che­wing-gum ». Com­mettre une telle « négli­gence sty­lis­tique » (dont relève, pour lui, le cas que j’ai mis en exergue) est « source de més­in­ter­pré­ta­tions et de contresens ». 

Le phé­no­mène serait récent, pos­té­rieur aux années 1980 en tout cas. « Il s’observe par­tout » ; ce serait même, croit-il, « la faute de fran­çais la plus répandue ».

Comment s’y retrouver ? 

Alors, pour tran­cher entre liber­té du style et rigueur de la gram­maire, quels sont les prin­cipes qui peuvent nous guider ?

Com­men­çons par les cas où la pré­po­si­tion serait obli­ga­toire. (Pour plus de faci­li­té, je syn­thé­tise les para­graphes du Bon Usage sans y mettre de guillemets.)

  • Devant cha­cun des élé­ments d’une com­pa­rai­son : Il est évident qu’elle aime mieux tra­vailler pour nous que pour nos concurrents. 
  • Bien sûr, quand il y a deux com­pa­rai­sons : les dis­putes entre les hommes et entre les femmes / les dis­putes entre les hommes et les femmes. 
  • Pour dis­tin­guer une œuvre com­mune de deux œuvres sépa­rées : les pho­tos de Pierre et Gilles contre les poèmes de Boi­leau et de Mal­herbe
  • Dans une coor­di­na­tion sans conjonc­tion ou avec c’est-à-dire : En vous écri­vant, je m’adresse au confrère, à l’ami. 

La pré­po­si­tion se répète ordi­nai­re­ment : 

  • Avec ni l’un ni l’autre et l’un ou l’autre : avoir affaire à l’un ou à l’autre.
  • Lorsque le der­nier élé­ment d’une locu­tion pré­po­si­tive est à ou de : Cani­veau conseillait tou­jours de mêler de l’eau de vie à l’eau, afin de gri­ser et d’endor­mir la bête, de la tuer peut-être (Mau­pas­sant, C., Bête à Maît’ Bel­homme).

Enfin, après les expres­sions hors, hor­mis et y com­pris, la répé­ti­tion de la pré­po­si­tion est facul­ta­tive, mais elle est assez fré­quente : Vous enver­rez un accu­sé de récep­tion à tous les can­di­dats, y com­pris à ceux qui ne sont pas admis au concours. 

Inver­se­ment, la pré­po­si­tion ne se répète géné­ra­le­ment pas […] devant des com­plé­ments qui repré­sentent un ensemble ou qui sont unis par le sens : Ce docu­ment est divi­sé en livres, cha­pitres et paragraphes.

C’est un cas qu’on ren­contre fré­quem­ment. Peut-être y a-t-il une marge d’interprétation dans « unis par le sens », ce qui condui­rait aux cas comme celui en exergue. 

Des cas plus problématiques 

Dans les deux longs articles qu’il a consa­crés à cette ques­tion2, Fora­tor donne une foule d’exemples récents (je fais l’é­co­no­mie d’en citer les réfé­rences, car elles sont four­nies sur son blog), détaillant à chaque fois en quoi ils sont pro­blé­ma­tiques, sur le plan séman­tique ou grammatical.

  • Ain­si, il don­na l’accolade à Tim et Tony. L’accolade fut-elle vrai­ment don­née aux deux gang­sters en même temps ? Ce serait curieux. 
  • Une bière ten­due à Anna et moi. Une bière pour deux ou une pour chacun ? 
  • Il était le fils d’un cri­mi­nel. Un tueur. Un tueur vient-il confir­mer un cri­mi­nel ou qua­li­fie-t-il cette fois le fils, qui aurait pris la suite de son père ? 

Plus grave, « cette par­ci­mo­nie ver­bale peut conduire à des cas de pure agram­ma­ti­ca­li­té » : Que faire suite à la perte ou le vol de votre télé­phone mobile ?

Il peut aus­si sem­bler étrange, à tout le moins laxiste, d’abandonner la pré­po­si­tion en cours de route pour la retrou­ver à la fin : […] à sa mine chif­fon­née, son accent bri­tan­nique et aux cou­pures sur ses mains. 

Même un sty­liste recon­nu comme Michel Houel­le­becq s’a­ban­donne à ce genre d’approximation : […] dans Île on a plu­tôt affaire à la médi­ta­tion, les drogues psy­ché­dé­liques, quelques élé­ments de médi­ta­tion hin­doue […]

Ou bien Phi­lippe Sol­lers : De son pré­nom, Lucie sait seule­ment qu’il a un rap­port avec la vue, et une sainte qu’on a invo­qué beau­coup […]

On pour­rait mul­ti­plier les exemples (lire déjà ceux don­nés par Fora­tor) et ten­ter d’en tirer d’autres ensei­gne­ments, mais je me can­tonne à mon rôle de cor­rec­teur qui réflé­chit à sa pratique. 

On le voit, phrase après phrase, il nous faut nous inter­ro­ger sur leur lisi­bi­li­té. La non-répé­ti­tion de la pré­po­si­tion est-elle ici admis­sible, contri­buant à un style plus léger ? Est-elle là, au contraire, indis­pen­sable à la clar­té du dis­cours ? C’est dans cet espace que nous intervenons. 

“Ce l’est” ou “ça l’est” ?

© Daniel Maghen.

Dans une bande des­si­née que je cor­ri­geais1, j’ai blo­qué sur cette réponse : Je crois que ce l’est. Dans mon esprit, Je crois que ça l’est s’im­po­sait aus­si­tôt. Non que la pre­mière for­mu­la­tion soit fau­tive, mais elle me parais­sait ne pas conve­nir dans la bouche de ce com­mis­saire envoyé au Congo belge.

J’en ai trou­vé confir­ma­tion chez Gre­visse (§ 663) : les formes conjointes (ou faibles) à la 3e per­sonne [du pré­sent de l’in­di­ca­tif] relèvent de la « langue écrite recher­chée ». Défi­ni­tion d’une forme faible : « Forme qui ne peut pas consti­tuer un énon­cé à elle seule, ni être coor­don­née ou modi­fiée (par exemple, les pro­noms ce ou je), à la dif­fé­rence d’une forme forte (par exemple, les pro­noms ceci ou moi).» — Glos­saire de la Grande Gram­maire du fran­çais, s.v. faible

Ce est une forme faible ; cela (ou ça, sa forme réduite) est une forme forte.

On le disait encore chez Molière :

Lucile. N’est-il pas vray, Cleonte, que c’est là le sujet de vostre dépit ? / Cleonte. Oüy, per­fide, ce l’est (Bourg., III, 10).

Ou chez Boi­leau, plus étrange encore pour nous : 

Bru­tus. […] Ne les [= les tablettes] sont ce pas là ? […] / Plu­ton. Ce les sont là elles mesmes (Héros de roman, p. 33). 

Soit, en fran­çais contem­po­rain, ce sont bien elles.

Tou­jours chez Gre­visse (§ 673), j’ai trou­vé, au pas­sage, une autre forme datée, mal­gré l’emploi de ça :

Ça serait-il les cornes du diable que tu as sur tes bâtons, Pat ? / – Je n’en sais trop rien, répon­dit Pat, mais si ça les est, alors c’est le lait du diable que vous avez bu (P. Ley­ris, trad. de J. M. Synge, Îles Aran, p. 148).

Aujourd’hui, on dirait plu­tôt c’est le cas.

Puis j’ai trou­vé confir­ma­tion – et com­plé­ment d’ex­pli­ca­tion – dans une autre source, le Guide de gram­maire fran­çaise pour étu­diants fin­no­phones (en ligne) :

Au pré­sent de l’in­di­ca­tif, la for­me cela est inusi­tée devant le pro­nom le : on évite de dire cela l’est (pour des rai­sons d’euphonie). On uti­li­se donc uni­que­ment ça lest, mê­me dans le code écrit cou­rant (aux au­tres temps, on peut em­ploy­er cela) : La voile, c’est pas­sion­nant. – Oh, oui, ça l’est vrai­ment. — Cela peut être évident pour des spé­cia­listes en mathé­ma­tiques, mais ça l’est moins si l’on cherche à décou­vrir et à comprendre. 

Dans ce cas, dans la langue sou­te­nue, à la place de ça l’est, on peut uti­li­ser le pro­nom ce devant tous les temps simples d’être : Savoir gérer sa res­pi­ra­tion, c’est capi­tal pour la voix chan­tée, ce l’est moins pour la voix par­lée, qui n’exige pas le mê­me gen­re de tenue. — Ce fut, certes, tou­jours dif­fi­ci­le, mais ce l’est cer­tai­nement plus en­co­re aujourd’hui avec la concentra­tion de l’édition. — Était-il indis­pen­sable de démis­sion­ner ? Oui, ce l’était.

Il ne faut tou­tefois pas abu­ser de ce dans cet em­ploi, qui est net­te­ment du style sou­te­nu et peut sem­bler sur­pre­nant dans un style écrit cou­rant, ni mêler la for­me ce et la for­me ça, com­me on le constate assez sou­vent : Le bio­die­sel ? Si ça n’est pas utile pour vous, ce l’est for­cé­ment pour quel­qu’un autour de vous. [Il aurait été pré­fé­rable d’uti­li­ser deux fois ce ou deux fois ça.]

“Aussitôt passée la porte…”, étude d’un cas de correction 

La ren­contre, dans un mes tra­vaux de relec­ture, de ce cas pro­blé­ma­tique me donne l’occasion, non pas de rédi­ger un savant article de gram­maire – je n’en ai pas la com­pé­tence –, mais de mon­trer com­ment un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel peut être ame­né à réflé­chir pour se tirer d’embarras. 

En lisant cet élé­ment de phrase, ma pre­mière réac­tion a été de sup­pri­mer le e de l’accord au féminin. 

Cepen­dant, la pré­sence de aus­si­tôt a rete­nu mon geste. Pour­quoi donc ? 

J’ai vu deux lec­tures pos­sibles à cette proposition : 

  • comme un rac­cour­ci de aus­si­tôt que nous eûmes pas­sé la porte ;
  • comme une inver­sion de aus­si­tôt la porte pas­sée.

Dans les deux cas, pas­sé est bien un par­ti­cipe pas­sé (accor­dé comme un adjec­tif qua­li­fi­ca­tif dans la seconde lecture). 

Est venue se mêler à mon inter­ro­ga­tion une règle connue des cor­rec­teurs : pla­cé en début de phrase, pas­sé est géné­ra­le­ment per­çu comme une pré­po­si­tion et, ayant per­du sa valeur de par­ti­cipe pas­sé, perd aus­si sa capa­ci­té à s’ac­cor­der avec le nom dont il dépend (le « don­neur d’accord »). 

Même si j’en doute, serait-elle éven­tuel­le­ment appli­cable ici ? J’in­ter­roge les dif­fé­rentes sources…

Cer­tains dic­tion­naires de dif­fi­cul­tés (Giro­det, Jouette, Péchoin et Dau­phin) affirment sans nuance que, pla­cé devant, pas­sé est une pré­po­si­tion et reste invariable. 

Tho­mas est déjà plus sub­til : pas­sé est « ordi­nai­re­ment consi­dé­ré comme une pré­po­si­tion et reste invariable ». 

Hanse (art. par­ti­cipe pas­sé 2.1.3) dit qu’« en dehors de l’indication de l’heure [Pas­sé dix heures], on a le choix. Assi­mi­lé à après devant un nom, pas­sé reste sou­vent inva­riable (mieux vaut le lais­ser tel), mais sou­vent aus­si on le traite comme un par­ti­cipe pas­sé ». Après une série d’exemples contra­dic­toires, il conseille tout de même l’invariabilité. 

Géné­ra­le­ment, ordi­nai­re­ment, sou­vent… Le tra­vail du cor­rec­teur est une navi­ga­tion per­ma­nente entre ces écueils. 

Mais, dans tous les exemples don­nés par ces ouvrages de réfé­rence1 – ils pèchent par­fois par manque de pré­ci­sion –, pas­sé est employé seul.  

Il faut donc se tour­ner vers « plus cos­taud » : Le Bon Usage. Grâce au moteur de recherche de l’é­di­tion numé­rique, je trouve que ce cas relève, pour Gre­visse, des « formes mécon­nues ou alté­rées de la pro­po­si­tion abso­lue » (§ 255 ; pour la défi­ni­tion de la pro­po­si­tion abso­lue, voir § 253). 

Com­pa­ra­ti­ve­ment à la forme aus­si­tôt la porte pas­sée, celle qui nous occupe (adv. + par­tic. + nom) fait par­tie des « autres ordres (rare­ment signa­lés) ».

Gre­visse donne alors des exemples confir­mant mon orientation :

  • Mon équi­libre n’est pas encore à ce point assu­ré que je puisse reprendre ma médi­ta­tion aus­si­tôt pas­sée la cause du désar­roi (Gide, Jour­nal, 11 févr. 1916). 
  • Une fois éclai­rée la nature poli­tique du fachisme [sic], une fois déga­gé le carac­tère pro­pre­ment ger­ma­nique de l’hitlérisme, il reste un cer­tain sys­tème idéo­lo­gique et pra­tique (Que­neau, Bâtons, chiffres et lettres, p. 214-215). 
  • Une fois levés les inter­dits […], tout parut plus clair (G. Antoine, dans Clau­del, Par­tage de midi, ver­sion de 1906, p. 7).
  • Une fois tou­chée la plage, il nous lais­sa ran­ger la pirogue (Orsen­na, La gram­maire est une chan­son douce, p. 52). 

Mon choix est tran­ché : je laisse l’ac­cord au féminin. 

Par curio­si­té, et parce que les tra­vaux de relec­ture sont de for­mi­dables occa­sions de pro­gres­ser en langue fran­çaise, j’ai essayé de com­prendre, tou­jours grâce à Gre­visse, la source de cette hési­ta­tion sur l’invariabilité de pas­sé.

§ 429 — Quand le rece­veur pré­cède le don­neur, on observe une ten­dance à lais­ser le rece­veur inva­riable. 
Ce phé­no­mène s’explique par le fait que le locu­teur n’a pas tou­jours pré­sente à l’esprit la par­tie de la phrase qu’il n’a pas encore énon­cée. Des causes par­ti­cu­lières jouent dans cer­tains cas.

§ 259 — L’invariabilité n’est pas obli­ga­toire pour étant don­né (tou­jours anté­po­sé), pour pas­sé, mis à part (qui peuvent être anté­po­sés). 
[…] Pour pas­sé, l’Acad. 2011, après l’ex. Pas­sée la mau­vaise sai­son, ajoute : « Lorsque le par­ti­cipe est pla­cé avant le sujet, il est le plus sou­vent trai­té comme une pré­po­si­tion et reste inva­riable : Pas­sé les délais. »
[…] Pas­sé variable : Pas­sée la période d’hostilité contre « les tra­vaux », il avait mis de bonne foi son espoir dans le retour à la mai­son natale (Colette, Chatte, p. 106). — Pas­sées les courses de feria, il me fau­dra reve­nir (Mon­therl., Bes­tiaires, VIII). — Pas­sés les lourds piliers corin­thiens du por­tique, on se trou­vait dans un ves­ti­bule (Green, Terre loin­taine, p. 33). — Pas­sées les pre­mières minutes, elle ne pleu­re­ra pas (Ces­bron, Sou­ve­raine, p. 69). — Pas­sée la mala­die infan­tile du com­mu­nisme chi­nois, Confu­cius repren­drait sans doute la place qui lui revient (Étiemble, Confu­cius, p. 9). — À la Libé­ra­tion et pas­sés les règle­ments de comptes, nous nous sommes effor­cés […] d’unir toutes les vic­times de l’occupation (Druon, Cir­cons­tances, t. III, p. 589).

En fait, « pas­sé s’accorde assez sou­vent avec le nom qui suit », d’après Le Fran­çais cor­rect2, variante du Grevisse. 

J’ai ma confir­ma­tion : pas­sé ne peut être per­çu comme une pré­po­si­tion que s’il est pla­cé seul en début de phrase. Au pas­sage, j’ai appris à rela­ti­vi­ser la règle de son invariabilité.

“Opter” employé sans complément

Sur­pris de ren­con­trer le verbe opter employé sans com­plé­ment (intro­duit par pour ou entre) dans un texte juridique :

Si l’en­tre­pre­neur sou­haite pas­ser au régime réel, il doit opter dans le délai du dépôt de sa déclaration […]

En optant, l’en­tre­pre­neur pour­ra se ver­ser un salaire […]

j’ai trou­vé qu’en droit il a le sens de « choi­sir entre plu­sieurs situa­tions juri­diques pré­vues à un contrat » (Grand dic­tion­naire ter­mi­no­lo­gique).

Dans d’autres contextes, cet emploi est rare mais attesté :

Il a été ordon­né qu’il opte­rait dans les six mois. Vou­lez-vous être pour nous ou contre nous ? optez, il faut opter, il faut néces­sai­re­ment opter (Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, 7e éd., 1878).

Il était tou­jours prêt à tout […], aus­si indif­fé­rent à ceci qu’à cela, sans que jamais sa volon­té se don­nât la peine ou eût la force d’opter, de dési­rer, de vou­loir (Gon­court, Sœur Phi­lom., 1861, p. 274 — Tré­sor de la langue fran­çaise).

Le repos et la liber­té me paraissent incom­pa­tibles : il faut opter (Rous­seau, Gouv. de Pologne, 1 — Lit­tré).

Le peuple n’a guère d’es­prit, et les grands n’ont point d’âme : […] Faut-il opter ? Je ne balance pas, je veux être peuple (La Bruyère).

[…] il faut opter, mon petit cava­lier. Voyez donc si, vous en tenant à l’É­glise, vous vou­lez pos­sé­der de grands biens et ne rien faire ; ou, avec une petite légi­time, vous faire cas­ser bras et jambes, pour […] par­ve­nir sur la fin de vos jours, à la digni­té de maré­chal de camp avec un œil de verre, et une jambe de bois ? (Antoine Hamil­ton, Mémoires du comte de Gra­mont, III) — Deux exemples tirés du Grand Robert.

En his­toire, cela prend même un sens pré­cis : déci­der de quit­ter les ter­ri­toires annexés par l’Al­le­magne à l’is­sue de la guerre fran­co-alle­mande de 1870 afin de conser­ver la natio­na­li­té française.

Mais oui, quatre ans après la guerre, chez ma grand’­mère, où ma mère était venue accou­cher, tan­dis que mon père, qui avait opté, res­tait en France… (Paul Acker, Les Exi­lés, Plon, 1911) — Wik­tion­naire.

“Un [nom] le plus [adjectif] possible”

« Nous vou­lions une fabri­ca­tion fran­çaise et une com­po­si­tion des pro­duits le plus natu­relle possible. »

Exemple d’une construc­tion aujourd’­hui cou­rante. Faut-il l’accepter ?

Chaque fois que je la ren­con­trais, je m’in­ter­ro­geais. Pour ma part, spon­ta­né­ment, j’é­cri­rais, au choix :

  • « la com­po­si­tion des pro­duits le1 plus natu­relle possible » ;
  • « une com­po­si­tion des pro­duits aus­si natu­relle que possible ».

Je res­sen­tais la copré­sence de l’ar­ticle indé­fi­ni et de l’ar­ticle défi­ni comme contra­dic­toire. Pour moi, « la plus natu­relle pos­sible » ne peut être qu’u­nique, donc dési­gnée comme « la construc­tion ». Pourtant…

J’ai trou­vé le pas­sage où Gre­visse en parle (§ 988, c) :

« Le nom accom­pa­gné d’un adjec­tif au super­la­tif a comme déter­mi­nant ordi­naire un article défi­ni ou un pos­ses­sif : Il a épou­sé LA femme la plus aimable que je connaisse. […]
On trouve par­fois d’autres déter­mi­nants dans la langue écrite, sur­tout littéraire. » 

Suivent quelques exemples, dont celui-ci, dû au cri­tique Jacques Siclier, dans Le Monde, en 1984 : Le choix d’UN met­teur en scène de ciné­ma le mieux appro­prié à une œuvre lyrique.

Sont aus­si cités des exemples en fran­çais clas­sique, comme chez Molière, dans L’A­vare (III, 1) : 

C’est UNE chose la plus aisée du monde.

Il semble que cet usage lit­té­raire soit rede­ve­nu en vogue, y com­pris dans la langue orale. Je l’en­tends sou­vent à la radio ou à la télévision.

Une remarque chez Gre­visse laisse cepen­dant devi­ner le léger malaise que peut pro­vo­quer une telle construction : 

« On pour­rait intro­duire des vir­gules dans un exemple comme : Ils sont ain­si ame­nés […] à pré­sen­ter UN miroir le plus fidèle pos­sible du voca­bu­laire pos­sible (J. Dubois, I. Guil­bert, H. Mit­ter­rand et J. Pignon, dans le Fr. mod., avril 1960, p. 87).

Documents et formats papier

Si vous êtes fati­gué de croi­ser docu­ments papier, livres papier, jour­naux papier – et, au pas­sage, de vous deman­der s’il faut mettre papier au plu­riel1 –, voi­ci un tuyau : l’ad­jec­tif impri­més s’y sub­sti­tue très bien.

« Par ailleurs, il faut savoir que la locu­tion for­mat papier, bien qu’elle soit répan­due dans l’usage, n’est pas une forme à pri­vi­lé­gier. Le nom for­mat, dans le domaine de l’édition et des sciences de l’information, signi­fie “dimen­sion du papier” ou “mode d’agencement des don­nées”. Pour dési­gner l’exemplaire d’un docu­ment ou d’un ouvrage dif­fu­sé sur sup­port papier, on pré­fé­re­ra la locu­tion ver­sion papier. Du reste, il ne faut pas confondre ver­sion papier et copie papier. La copie papier est une repro­duc­tion, sur sup­port papier, d’un docu­ment conser­vé sur un sup­port élec­tro­nique ou un micro­film2 .» 

Mettre une virgule devant “mais” ou “car”

Toutes les gram­maires le recom­mandent, même la plus récente1 :

La vir­gule est sou­vent pla­cée avant la conjonc­tion mais, or, donc, car lorsque les élé­ments sont intro­duits par cette conjonc­tion.
En géné­ral je ne trouve pas par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant ce genre d’ac­cou­tre­ment, mais sur elle c’é­tait seyant. (Serge Jon­cour, L’É­cri­vain natio­nal, 2014.)
Tout est bon dans le film pour faire japo­nais, or les stu­dios manquent d’ac­ces­soires (Éric Faye, Éclipses japo­naises, 2016.)
Il serait dom­mage de rebrous­ser che­min, car sitôt pas­sé cette porte, on gagne un autre monde. (Nico­las d’Es­tienne d’Orves, La Gloire des mau­dits, 2017.)

Gre­visse pré­cise (§ 125) :

Lorsque les élé­ments unis par mais sont brefs, la vir­gule peut manquer :

Il a conçu pour elle un sen­ti­ment ardent mais hono­rable (Labiche, Gram­maire, VIII). — Sa fai­blesse était immense mais douce (Mau­riac, Geni­trix, p. 28).

Sur ce point, Drillon (p. 188), tou­jours sub­til, ana­lyse un contre-exemple de Vic­tor Hugo :

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. (Les Pauvres Gens.)

[…] dans sa ponc­tua­tion, Hugo marque l’op­po­si­tion ; la cabane paraît encore plus pauvre, encore plus close. Ceci rat­tra­pant cela avec plus de vigueur encore.

Le para­graphe de Gre­visse se pour­suit ainsi :

Même par­fois avec des élé­ments assez longs [la vir­gule peut man­quer], mais ce n’est pas à recom­man­der : Il verse des rede­vances non négli­geables mais moins lourdes que celles qui frappent les caté­go­ries pré­cé­dentes (Le Roy Ladu­rie, Car­na­val de Romans, p. 45).

Je dois cepen­dant consta­ter que la « dévir­gu­li­sa­tion » est en marche. Nombre d’au­teurs contem­po­rains ne mettent jamais de vir­gule avant mais et car, pas plus qu’a­vant une rela­tive expli­ca­tive.

Je dirai(s), j’ajouterai(s)

Lors d’un dis­cours, pour intro­duire ce qui suit, doit-on écrire je dirai ou je dirais ? À la ques­tion sur cette indé­ci­sion modale (futur ou condi­tion­nel), posée sur divers forums, cer­tains ont répon­du avec assu­rance que le condi­tion­nel s’imposait.

Cela me sur­prend, car j’ai sou­ve­nir d’avoir ren­con­tré dans mes lec­tures nombre d’emplois du futur. Et, en effet, après une rapide recherche dans Le Grand Robert, je constate que je dirai s’im­pose en nombre d’occurrences face à je dirais (53/28), de même que j’ajouterai devant j’ajouterais (14/1). Le résul­tat est simi­laire avec les textes du site de l’Aca­dé­mie fran­çaise : j’a­jou­te­rai est net­te­ment majo­ri­taire (102/22) ; je dirai l’est plus légè­re­ment (216/177).

Étran­ge­ment, les gram­maires que j’ai consul­tées sont qua­si muettes sur le sujet, mais on trouve aisé­ment des exemples au futur dans les dic­tion­naires : J’ajouterai une remarque (Aca­dé­mie) ; J’a­jou­te­rai qu’il y a une autre rai­son de choi­sir cette solu­tion (Giro­det) ; J’a­jou­te­rai, si vous le per­met­tez, que… ; Pour être plus pré­cis, je dirai que… ; Avec votre per­mis­sion, je dirai que c’est un cré­tin (trois exemples du Grand Robert).

L’argument prin­ci­pal employé pour défendre je dirais ou j’ajouterais est qu’il s’agirait d’un condi­tion­nel « de poli­tesse, d’at­té­nua­tion ou de réserve » : on sous-enten­drait « si je devais don­ner mon avis ».

C’est oublier que le futur peut, lui aus­si, avoir valeur d’atténuation, comme le men­tionne Gre­visse au § 887, b, 2° :

Le futur simple peut s’employer au lieu de l’indicatif pré­sent, par poli­tesse, pour atté­nuer : Je vous avoue­rai que ce pro­cé­dé m’a cho­qué (Sten­dhal, Char­tr., XXV). — Je vous deman­de­rai une bien­veillante attention.

On ren­contre d’autres formes au futur, telles que Le dirai-je ? Dirai-je que… Ose­rai-je le dire ? Je vous dirai tout franc queJ’observerai ; je vous ferai obser­ver, etc.

Véri­table mar­quage d’un fait à venir quand il annonce en intro­duc­tion le conte­nu du dis­cours – Je dirai les hauts faits de Roland (Aca­dé­mie) ; Je dirai les exploits de ton règne pai­sible (Boi­leau, Épîtres, I) – ou sa conclu­sion (Pour me résu­mer, je dirai que…), le futur simple devient une simple tran­si­tion élé­gante en cours d’élocution :

  • […] je dirai, défi­nis­sant ce dic­tion­naire, qu’il embrasse et com­bine l’u­sage pré­sent de la langue et son usage pas­sé, afin de don­ner à l’u­sage pré­sent toute la plé­ni­tude et la sûre­té qu’il com­porte (Lit­tré, Dict., Pré­face, II).
  • J’a­jou­te­rai que, ven­dre­di, same­di der­nier au plus tard, il a, dans la même caisse, opé­ré un second pré­lè­ve­ment, de cin­quante francs, cette fois (G. Duha­mel, Sala­vin, Jour­nal).
  • […] je dirai qu’il [Dela­croix] est mort à la manière des chats ou des bêtes sau­vages qui cherchent une tanière secrète pour abri­ter les der­nières convul­sions de leur vie (Bau­de­laire, Curio­si­tés esthé­tiques, XIV).

C’est une variante polie du pré­sent de l’indicatif (Et pour plus de clar­té, j’a­joute que…) ou de l’impératif (Par­lons de).

Nous avons donc par­fois le choix entre le futur et le condi­tion­nel pour atté­nuer notre dis­cours, mais quand ?

Écar­tons les cas simples (exemples tirés du Robert ou du Gre­visse, sauf men­tion contraire).

Une condi­tion est for­mu­lée à l’imparfait :

  • Si j’osais, je dirais… (ce qui, au pré­sent, devient bien : si j’ose, je dirai).
  • Bra­va ! Bra­va ! ça c’est très bien, je dirais comme vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre temps […], s’écria la vieille dame […] pour remer­cier Gil­berte d’être venue sans se lais­ser inti­mi­der par le temps (Proust, Rech., t. I).

Une condi­tion est for­mu­lée au pré­sent, ce qui entraîne le futur :

  • Si j’ex­prime ce qui reste impli­cite dans la défi­ni­tion qu’en donnent les dic­tion­naires, je dirai qu’un carac­tère est un signe conven­tion­nel, uni­co­lore, plan, qui repré­sente une infor­ma­tion cou­ram­ment lisible par l’homme. […] (La Recherche, n° 126, oct. 1981).
  • […] je n’ose dire que je le regrette, mais, si je le puis, j’ajouterai tout de suite que c’est la seule géné­ro­si­té qui vous aura man­qué (Camille Jul­lian, dis­cours de récep­tion).
  • […] comme il est inutile d’en dis­pu­ter ici, je dirai, si l’on veut, que la vie des mor­tels a deux pôles, la faim et l’a­mour (France, La Rôtis­se­rie de la reine Pédauque).

Des verbes au futur se succèdent :

[…] Je n’en­tre­rai point ici dans le détail des cou­leurs du plu­mage ; je dirai seule­ment qu’elles ont beau­coup moins d’é­clat dans la femelle que dans le mâle […] (Buf­fon, Hist. nat., Des oiseaux, Le faisan).

L’annonce d’un simple ajout reste au futur :

  • […] notre esprit est si curieu­se­ment bâti que le frag­ment d’ex­pé­rience qu’il recueille ne lui appa­raît jamais pour com­men­cer comme un frag­ment, mais bien comme un tout ; j’a­jou­te­rai que chaque obser­va­tion si mince soit-elle, nous est don­née par là comme une obser­va­tion inté­grale et qu’il ne serait même pas exact de dire que nous sup­po­sons les expé­riences à venir iden­tiques aux pre­mières (J. Paul­han, Entre­tien sur des faits divers, I).
  • Elle est épa­tante, et je dirai plus, char­mante (Camus, L’É­tran­ger, VI).
  • Vous par­don­ne­rez donc, je l’es­père, à l’é­mo­tion qui me suf­foque. Je dirai plus : cer­tain que vous la par­ta­gez, je ne ten­te­rai pas de m’y sous­traire (Cour­te­line, Mes­sieurs les ronds-de-cuir, 6e tableau, II).
  • Presque tout ce que déclare Freud sur ce qu’il appelle le com­plexe d’Œ­dipe est absurde et je dirai sur­tout inexact (G. Duha­mel, Manuel du pro­tes­ta­taire).
  • […] rare­ment [les femmes] se par­donnent-elles l’a­van­tage de la beau­té. Et je dirai en pas­sant que l’of­fense la plus irré­mis­sible par­mi ce sexe, c’est quand l’une d’elles en défait une autre en pleine assem­blée […] (La Fon­taine, Les Amours de Psy­ché).
  • J’a­jou­te­rai encore que, si un exemple est néces­saire pour faire entendre une pen­sée, ce n’est pas par la pen­sée qu’il faut com­men­cer comme on fait com­mu­né­ment, c’est par l’exemple (Condillac, L’Art d’é­crire, IV, 2).
  • Je n’ai pas inven­té l’at­ti­tude, il l’a­vait telle. J’a­jou­te­rai enfin que sa taille était élan­cée, ses épaules larges et sa voix forte d’une assu­rance que lui don­nait la conscience de son invin­cible beau­té (Jean Genet, Miracle de la rose).

Le futur peut être assor­ti d’une intro­duc­tion ou d’une jus­ti­fi­ca­tion :

  • […] pour par­ler la langue de Riva­rol ou de Cham­fort, […] je dirai… (Sainte-Beuve, P.-J. Prou­dhon, Sa vie et sa cor­res­pon­dance).
  • Emprun­tant un mot à Sten­dhal […], je dirai que… (Valé­ry, Varié­té IV).
  • Pour ne rien paraître lui ôter, je dirai seule­ment… (Sainte-Beuve, Cau­se­ries du lun­di, 17 mars 1851).
  • Comme je n’ai pas l’ha­bi­tude de mâcher les mots, je dirai… (A. Her­mant, Chro­nique de Lan­ce­lot du « Temps », t. II).
  • Au risque de sché­ma­ti­ser à l’ex­trême, je dirai qu’il… (Jean Zie­gler, Main basse sur l’A­frique).
  • J’a­jou­te­rai, pour être franc… (Vil­liers de L’Isle-Adam, Tri­bu­lat Bon­ho­met).
  • J’a­jou­te­rai, pour l’illus­tra­tion de ce pas­sage… (Vol­taire, Dict. phi­lo­so­phique, Enfer).

(On note­ra au pas­sage que la néga­tion de je dirai peut se trans­for­mer en pré­té­ri­tion : je ne dirai pas… mais c’est un autre sujet.)

Opposition/concession

C’est quand le terme intro­duit une oppo­si­tion ou une conces­sion que le choix entre futur et condi­tion­nel est le plus pertinent :

  • Il y a ici un pro­blème et je dirai même un mys­tère extrê­me­ment grave. […] (Ch. Péguy, La Répu­blique…).
  • Mais son pes­si­misme gar­dait quelque chose de bien por­tant, je dirai même de par­fois jovial (Jules Romains, dis­cours de récep­tion).
  • […] le mot est pro­non­cé mais, chaque fois, il est arti­cu­lé avec ten­dresse, avec ami­tié, je dirais même1 avec res­pect (Féli­cien Mar­ceau, dis­cours de récep­tion).
  • Si franc qu’on le sup­pose, le rire cache une arrière-pen­sée d’en­tente, je dirais presque de com­pli­ci­té […] (H. Berg­son, Le Rire, I).

Le condi­tion­nel est aus­si favo­ri­sé par bien, volon­tiers, peut-être, cepen­dant, per­son­nel­le­ment, pour ma part…

  • [La poé­sie] se sert des mots comme la prose. Mais elle ne s’en sert pas de la même manière ; et même elle ne s’en sert pas du tout ; je dirais plu­tôt qu’elle les sert. Les poètes sont des hommes qui refusent d’u­ti­li­ser le lan­gage (Sartre, Situa­tions II).
  • C’est vrai, mais je dirais qu’un écri­vain doit culti­ver les siennes (ses souf­frances) et appuyer sur les points névral­giques. C’est quand il se fait crier de dou­leur, quand il touche aux cordes sen­sibles, qu’il libère le meilleur de son talent […] (A. Mau­rois, Le Cercle de famille, IX).
  • Je dirais volon­tiers, géné­ra­li­sant un peu ma pen­sée, que tous les exemples de débri­de­ment sont funestes (Gide, Feuillets, in Jour­nal 1889-1939).
  • Ces tron­çons d’arbres ont deux cent trente mil­lions d’an­nées et ont été fos­si­li­sés, je dirais pétri­fiés, à l’é­poque gla­ciaire (J. Green, Jour­nal, La Terre est si belle, 18 juin 1978).

Le futur suf­fit géné­ra­le­ment quand on enchaîne dans son propre dis­cours. On emploie plu­tôt le condi­tion­nel quand on ménage autrui, quand on sug­gère un ajout, une pré­ci­sion, une cor­rec­tion et bien sûr – com­ment dirais-je ? – quand on veut expri­mer une hési­ta­tion, réelle ou rhétorique.

Je travaille sur Paris

J’ai moi-même sur Paris dou­blé les cré­dits consa­crés à la créa­tion de crèches en 1981 — Jacques Chirac

Le phé­no­mène sur + nom de ville est ancien, comme le confirme Le Fran­çais cor­rect, de Grevisse :

« La pré­po­si­tion sur se répand et tend à s’utiliser abu­si­ve­ment à la place d’autres pré­po­si­tions telles que à et dans. […]

« À par­tir d’expressions comme sur le ter­ri­toire (d’une ville, d’une région), on dit, dans la langue fami­lière, Je tra­vaille sur Paris — pour à Paris. — L’emploi de sur au lieu de à devant un nom de ville ou de région est usuel en Suisse romande depuis long­temps. Il se répand en France et en Bel­gique depuis la seconde moi­tié du xxe siècle. — Sur marque la posi­tion “en haut” ou “en dehors” : Il pleut sur Paris. — Par exten­sion, sur prend le sens de “dans le voi­si­nage immé­diat, près”: Bar-sur-Aube (Petit Robert). — Bou­logne-sur-Mer (Id.).»

Le récent Petit Bon Usage ajoute :

« […] D’o­ri­gine popu­laire ou fami­lière, des expres­sions telles que tra­vailler sur Paris ou habi­ter sur Paris s’en­tendent de plus en plus dans les médias au lieu de tra­vailler à Paris, près de Paris. Cette incor­rec­tion syn­taxique est appe­lée solé­cisme. »

La ques­tion est abor­dée par la lin­guiste Mari­na Yaghel­lo dans un livre1 que j’ai déjà cité dans un autre billet :

« Il est une autre ten­dance qui est encore davan­tage contes­tée par les per­sonnes dont la conscience lin­guis­tique est cha­touilleuse. Il s’agit de l’emploi de sur là où la norme impo­se­rait à ou dans. Joseph Hanse écrit à ce sujet […] :

“Cet emploi de sur au lieu de à devant un nom de loca­li­té se répand dans la langue popu­laire ou familière.”

« Or, outre que sur rem­place éga­le­ment dans, il me semble qu’il s’agit en l’occurrence d’un tout autre pro­blème. Si nous insé­rons sur dans tout notre cor­pus de départ :

Je milite sur la ban­lieue / sur Paris / sur la région pari­sienne / sur la pro­vince / sur les facs/sur la fac / sur les lycées/sur le lycée.

les phrases prennent incon­tes­ta­ble­ment un sens dif­fé­rent, quel que soit le juge­ment que nous pou­vons por­ter en tant que locu­teurs natifs sur leur degré d’acceptabilité.

« Tout comme danssur se com­bine avec tous les types de groupe nomi­nal mais pri­vi­lé­gie les groupes nomi­naux défi­nis. Il per­met ain­si la coor­di­na­tion avec ellipse :

à Paris et en ban­lieue devient
sur Paris et la banlieue.

« Mais il reste à défi­nir sa sin­gu­la­ri­té au regard du sens.

« Sur intro­duit la notion de ter­ri­toire, de ter­rain d’action. Il est beau­coup plus com­pa­tible avec les pro­ces­sus qu’avec les verbes d’état ; on hési­te­rait à dire : 

?J’habite sur Paris
alors qu’on dira faci­le­ment :
Je démé­nage sur Paris
ou
Je tra­vaille sur Paris.

[N.B. : Comme nous l’a­vons vu plus haut, on n’hésite plus aujourd’­hui. « Depuis, la construc­tion s’est éten­due à tout type de verbe : j’ha­bite surje dors surje reste sur, etc. », écrit aus­si Le Figa­ro en 2018.]

« Sur com­porte ain­si une conno­ta­tion de dyna­misme. Avec des verbes de mou­ve­ment d’ailleurs, il se sub­sti­tue faci­le­ment à vers, en direc­tion de :

Je rentre sur Paris.

« Ce sont pré­ci­sé­ment les mili­tants, les agents com­mer­ciaux, les tech­ni­ciens de dépan­nage, habi­tués à pen­ser en termes de répar­ti­tion de ter­ri­toire, de zone d’activité et de mobi­li­té, qui semblent à l’origine de ce nou­vel usage.

« Sur intro­duit donc un qua­trième terme dans le sys­tème et par là même ins­taure un nou­vel équi­libre. C’est pour­quoi son usage ne peut que s’étendre dans la mesure où il semble bel et bien répondre à un besoin de dif­fé­ren­cia­tion chez les locuteurs. »

L’Aca­dé­mie refuse le nou­vel usage :

« La pré­po­si­tion sur ne peut tra­duire qu’une idée de posi­tion, de supé­rio­ri­té, de domi­na­tion, et ne doit en aucun cas être employée à la place de à ou de en pour intro­duire un com­plé­ment de lieu dési­gnant une région, une ville et, plus géné­ra­le­ment, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve. »

Ain­si que Larousse :

« Les véhi­cules se diri­geant vers Lille (et non *sur Lille). »

(Giro­det donne un exemple équivalent.)

Le Robert ne s’ex­prime pas direc­te­ment sur le sujet, mais emploie le moyen détour­né de la citation :

« (fin Xe) (Avec un v. de mou­ve­ment) ➙ 1. vers. Fondre, fon­cer, se jeter sur qqn. Elle arti­cule « qu’elle ne va pas sur Tou­louse mais à Tou­louse, qu’il est regret­table et curieux que l’on confonde ces pré­po­si­tions de plus en plus sou­vent » (Éche­noz).
▫ (Dans le temps) Elle va sur ses vingt ans : elle va bien­tôt avoir vingt ans. » 

On note­ra, au pas­sage, que l’emploi de sur avec une indi­ca­tion de temps ne choque pas. Au contraire, dans ce cas, vers est rare : Fran­kie mar­chait vers ses neuf ans (G. Conchon).