“Opter” employé sans complément

Sur­pris de ren­con­trer le verbe opter employé sans com­plé­ment (intro­duit par pour ou entre) dans un texte juridique :

Si l’en­tre­pre­neur sou­haite pas­ser au régime réel, il doit opter dans le délai du dépôt de sa déclaration […]

En optant, l’en­tre­pre­neur pour­ra se ver­ser un salaire […]

j’ai trou­vé qu’en droit il a le sens de « choi­sir entre plu­sieurs situa­tions juri­diques pré­vues à un contrat » (Grand dic­tion­naire ter­mi­no­lo­gique).

Dans d’autres contextes, cet emploi est rare mais attesté :

Il a été ordon­né qu’il opte­rait dans les six mois. Vou­lez-vous être pour nous ou contre nous ? optez, il faut opter, il faut néces­sai­re­ment opter (Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, 7e éd., 1878).

Il était tou­jours prêt à tout […], aus­si indif­fé­rent à ceci qu’à cela, sans que jamais sa volon­té se don­nât la peine ou eût la force d’opter, de dési­rer, de vou­loir (Gon­court, Sœur Phi­lom., 1861, p. 274 — Tré­sor de la langue fran­çaise).

Le repos et la liber­té me paraissent incom­pa­tibles : il faut opter (Rous­seau, Gouv. de Pologne, 1 — Lit­tré).

Le peuple n’a guère d’es­prit, et les grands n’ont point d’âme : […] Faut-il opter ? Je ne balance pas, je veux être peuple (La Bruyère).

[…] il faut opter, mon petit cava­lier. Voyez donc si, vous en tenant à l’É­glise, vous vou­lez pos­sé­der de grands biens et ne rien faire ; ou, avec une petite légi­time, vous faire cas­ser bras et jambes, pour […] par­ve­nir sur la fin de vos jours, à la digni­té de maré­chal de camp avec un œil de verre, et une jambe de bois ? (Antoine Hamil­ton, Mémoires du comte de Gra­mont, III) — Deux exemples tirés du Grand Robert.

En his­toire, cela prend même un sens pré­cis : déci­der de quit­ter les ter­ri­toires annexés par l’Al­le­magne à l’is­sue de la guerre fran­co-alle­mande de 1870 afin de conser­ver la natio­na­li­té française.

Mais oui, quatre ans après la guerre, chez ma grand’­mère, où ma mère était venue accou­cher, tan­dis que mon père, qui avait opté, res­tait en France… (Paul Acker, Les Exi­lés, Plon, 1911) — Wik­tion­naire.

“Un [nom] le plus [adjectif] possible”

« Nous vou­lions une fabri­ca­tion fran­çaise et une com­po­si­tion des pro­duits le plus natu­relle possible. »

Exemple d’une construc­tion aujourd’­hui cou­rante. Faut-il l’accepter ?

Chaque fois que je la ren­con­trais, je m’in­ter­ro­geais. Pour ma part, spon­ta­né­ment, j’é­cri­rais, au choix :

  • « la com­po­si­tion des pro­duits le1 plus natu­relle possible » ;
  • « une com­po­si­tion des pro­duits aus­si natu­relle que possible ».

Je res­sen­tais la copré­sence de l’ar­ticle indé­fi­ni et de l’ar­ticle défi­ni comme contra­dic­toire. Pour moi, « la plus natu­relle pos­sible » ne peut être qu’u­nique, donc dési­gnée comme « la construc­tion ». Pourtant…

J’ai trou­vé le pas­sage où Gre­visse en parle (§ 988, c) :

« Le nom accom­pa­gné d’un adjec­tif au super­la­tif a comme déter­mi­nant ordi­naire un article défi­ni ou un pos­ses­sif : Il a épou­sé LA femme la plus aimable que je connaisse. […]
On trouve par­fois d’autres déter­mi­nants dans la langue écrite, sur­tout littéraire. » 

Suivent quelques exemples, dont celui-ci, dû au cri­tique Jacques Siclier, dans Le Monde, en 1984 : Le choix d’UN met­teur en scène de ciné­ma le mieux appro­prié à une œuvre lyrique.

Sont aus­si cités des exemples en fran­çais clas­sique, comme chez Molière, dans L’A­vare (III, 1) : 

C’est UNE chose la plus aisée du monde.

Il semble que cet usage lit­té­raire soit rede­ve­nu en vogue, y com­pris dans la langue orale. Je l’en­tends sou­vent à la radio ou à la télévision.

Une remarque chez Gre­visse laisse cepen­dant devi­ner le léger malaise que peut pro­vo­quer une telle construction : 

« On pour­rait intro­duire des vir­gules dans un exemple comme : Ils sont ain­si ame­nés […] à pré­sen­ter UN miroir le plus fidèle pos­sible du voca­bu­laire pos­sible (J. Dubois, I. Guil­bert, H. Mit­ter­rand et J. Pignon, dans le Fr. mod., avril 1960, p. 87).

Documents et formats papier

Si vous êtes fati­gué de croi­ser docu­ments papier, livres papier, jour­naux papier – et, au pas­sage, de vous deman­der s’il faut mettre papier au plu­riel1 –, voi­ci un tuyau : l’ad­jec­tif impri­més s’y sub­sti­tue très bien.

« Par ailleurs, il faut savoir que la locu­tion for­mat papier, bien qu’elle soit répan­due dans l’usage, n’est pas une forme à pri­vi­lé­gier. Le nom for­mat, dans le domaine de l’édition et des sciences de l’information, signi­fie “dimen­sion du papier” ou “mode d’agencement des don­nées”. Pour dési­gner l’exemplaire d’un docu­ment ou d’un ouvrage dif­fu­sé sur sup­port papier, on pré­fé­re­ra la locu­tion ver­sion papier. Du reste, il ne faut pas confondre ver­sion papier et copie papier. La copie papier est une repro­duc­tion, sur sup­port papier, d’un docu­ment conser­vé sur un sup­port élec­tro­nique ou un micro­film2 .» 

Mettre une virgule devant “mais” ou “car”

Toutes les gram­maires le recom­mandent, même la plus récente1 :

La vir­gule est sou­vent pla­cée avant la conjonc­tion mais, or, donc, car lorsque les élé­ments sont intro­duits par cette conjonc­tion.
En géné­ral je ne trouve pas par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant ce genre d’ac­cou­tre­ment, mais sur elle c’é­tait seyant. (Serge Jon­cour, L’É­cri­vain natio­nal, 2014.)
Tout est bon dans le film pour faire japo­nais, or les stu­dios manquent d’ac­ces­soires (Éric Faye, Éclipses japo­naises, 2016.)
Il serait dom­mage de rebrous­ser che­min, car sitôt pas­sé cette porte, on gagne un autre monde. (Nico­las d’Es­tienne d’Orves, La Gloire des mau­dits, 2017.)

Gre­visse pré­cise (§ 125) :

Lorsque les élé­ments unis par mais sont brefs, la vir­gule peut manquer :

Il a conçu pour elle un sen­ti­ment ardent mais hono­rable (Labiche, Gram­maire, VIII). — Sa fai­blesse était immense mais douce (Mau­riac, Geni­trix, p. 28).

Sur ce point, Drillon (p. 188), tou­jours sub­til, ana­lyse un contre-exemple de Vic­tor Hugo :

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. (Les Pauvres Gens.)

[…] dans sa ponc­tua­tion, Hugo marque l’op­po­si­tion ; la cabane paraît encore plus pauvre, encore plus close. Ceci rat­tra­pant cela avec plus de vigueur encore.

Le para­graphe de Gre­visse se pour­suit ainsi :

Même par­fois avec des élé­ments assez longs [la vir­gule peut man­quer], mais ce n’est pas à recom­man­der : Il verse des rede­vances non négli­geables mais moins lourdes que celles qui frappent les caté­go­ries pré­cé­dentes (Le Roy Ladu­rie, Car­na­val de Romans, p. 45).

Je dois cepen­dant consta­ter que la « dévir­gu­li­sa­tion » est en marche. Nombre d’au­teurs contem­po­rains ne mettent jamais de vir­gule avant mais et car, pas plus qu’a­vant une rela­tive expli­ca­tive.

Je dirai(s), j’ajouterai(s)

Lors d’un dis­cours, pour intro­duire ce qui suit, doit-on écrire je dirai ou je dirais ? À la ques­tion sur cette indé­ci­sion modale (futur ou condi­tion­nel), posée sur divers forums, cer­tains ont répon­du avec assu­rance que le condi­tion­nel s’imposait.

Cela me sur­prend, car j’ai sou­ve­nir d’avoir ren­con­tré dans mes lec­tures nombre d’emplois du futur. Et, en effet, après une rapide recherche dans Le Grand Robert, je constate que je dirai s’im­pose en nombre d’occurrences face à je dirais (53/28), de même que j’ajouterai devant j’ajouterais (14/1). Le résul­tat est simi­laire avec les textes du site de l’Aca­dé­mie fran­çaise : j’a­jou­te­rai est net­te­ment majo­ri­taire (102/22) ; je dirai l’est plus légè­re­ment (216/177).

Étran­ge­ment, les gram­maires que j’ai consul­tées sont qua­si muettes sur le sujet, mais on trouve aisé­ment des exemples au futur dans les dic­tion­naires : J’ajouterai une remarque (Aca­dé­mie) ; J’a­jou­te­rai qu’il y a une autre rai­son de choi­sir cette solu­tion (Giro­det) ; J’a­jou­te­rai, si vous le per­met­tez, que… ; Pour être plus pré­cis, je dirai que… ; Avec votre per­mis­sion, je dirai que c’est un cré­tin (trois exemples du Grand Robert).

L’argument prin­ci­pal employé pour défendre je dirais ou j’ajouterais est qu’il s’agirait d’un condi­tion­nel « de poli­tesse, d’at­té­nua­tion ou de réserve » : on sous-enten­drait « si je devais don­ner mon avis ».

C’est oublier que le futur peut, lui aus­si, avoir valeur d’atténuation, comme le men­tionne Gre­visse au § 887, b, 2° :

Le futur simple peut s’employer au lieu de l’indicatif pré­sent, par poli­tesse, pour atté­nuer : Je vous avoue­rai que ce pro­cé­dé m’a cho­qué (Sten­dhal, Char­tr., XXV). — Je vous deman­de­rai une bien­veillante attention.

On ren­contre d’autres formes au futur, telles que Le dirai-je ? Dirai-je que… Ose­rai-je le dire ? Je vous dirai tout franc queJ’observerai ; je vous ferai obser­ver, etc.

Véri­table mar­quage d’un fait à venir quand il annonce en intro­duc­tion le conte­nu du dis­cours – Je dirai les hauts faits de Roland (Aca­dé­mie) ; Je dirai les exploits de ton règne pai­sible (Boi­leau, Épîtres, I) – ou sa conclu­sion (Pour me résu­mer, je dirai que…), le futur simple devient une simple tran­si­tion élé­gante en cours d’élocution :

  • […] je dirai, défi­nis­sant ce dic­tion­naire, qu’il embrasse et com­bine l’u­sage pré­sent de la langue et son usage pas­sé, afin de don­ner à l’u­sage pré­sent toute la plé­ni­tude et la sûre­té qu’il com­porte (Lit­tré, Dict., Pré­face, II).
  • J’a­jou­te­rai que, ven­dre­di, same­di der­nier au plus tard, il a, dans la même caisse, opé­ré un second pré­lè­ve­ment, de cin­quante francs, cette fois (G. Duha­mel, Sala­vin, Jour­nal).
  • […] je dirai qu’il [Dela­croix] est mort à la manière des chats ou des bêtes sau­vages qui cherchent une tanière secrète pour abri­ter les der­nières convul­sions de leur vie (Bau­de­laire, Curio­si­tés esthé­tiques, XIV).

C’est une variante polie du pré­sent de l’indicatif (Et pour plus de clar­té, j’a­joute que…) ou de l’impératif (Par­lons de).

Nous avons donc par­fois le choix entre le futur et le condi­tion­nel pour atté­nuer notre dis­cours, mais quand ?

Écar­tons les cas simples (exemples tirés du Robert ou du Gre­visse, sauf men­tion contraire).

Une condi­tion est for­mu­lée à l’imparfait :

  • Si j’osais, je dirais… (ce qui, au pré­sent, devient bien : si j’ose, je dirai).
  • Bra­va ! Bra­va ! ça c’est très bien, je dirais comme vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre temps […], s’écria la vieille dame […] pour remer­cier Gil­berte d’être venue sans se lais­ser inti­mi­der par le temps (Proust, Rech., t. I).

Une condi­tion est for­mu­lée au pré­sent, ce qui entraîne le futur :

  • Si j’ex­prime ce qui reste impli­cite dans la défi­ni­tion qu’en donnent les dic­tion­naires, je dirai qu’un carac­tère est un signe conven­tion­nel, uni­co­lore, plan, qui repré­sente une infor­ma­tion cou­ram­ment lisible par l’homme. […] (La Recherche, n° 126, oct. 1981).
  • […] je n’ose dire que je le regrette, mais, si je le puis, j’ajouterai tout de suite que c’est la seule géné­ro­si­té qui vous aura man­qué (Camille Jul­lian, dis­cours de récep­tion).
  • […] comme il est inutile d’en dis­pu­ter ici, je dirai, si l’on veut, que la vie des mor­tels a deux pôles, la faim et l’a­mour (France, La Rôtis­se­rie de la reine Pédauque).

Des verbes au futur se succèdent :

[…] Je n’en­tre­rai point ici dans le détail des cou­leurs du plu­mage ; je dirai seule­ment qu’elles ont beau­coup moins d’é­clat dans la femelle que dans le mâle […] (Buf­fon, Hist. nat., Des oiseaux, Le faisan).

L’annonce d’un simple ajout reste au futur :

  • […] notre esprit est si curieu­se­ment bâti que le frag­ment d’ex­pé­rience qu’il recueille ne lui appa­raît jamais pour com­men­cer comme un frag­ment, mais bien comme un tout ; j’a­jou­te­rai que chaque obser­va­tion si mince soit-elle, nous est don­née par là comme une obser­va­tion inté­grale et qu’il ne serait même pas exact de dire que nous sup­po­sons les expé­riences à venir iden­tiques aux pre­mières (J. Paul­han, Entre­tien sur des faits divers, I).
  • Elle est épa­tante, et je dirai plus, char­mante (Camus, L’É­tran­ger, VI).
  • Vous par­don­ne­rez donc, je l’es­père, à l’é­mo­tion qui me suf­foque. Je dirai plus : cer­tain que vous la par­ta­gez, je ne ten­te­rai pas de m’y sous­traire (Cour­te­line, Mes­sieurs les ronds-de-cuir, 6e tableau, II).
  • Presque tout ce que déclare Freud sur ce qu’il appelle le com­plexe d’Œ­dipe est absurde et je dirai sur­tout inexact (G. Duha­mel, Manuel du pro­tes­ta­taire).
  • […] rare­ment [les femmes] se par­donnent-elles l’a­van­tage de la beau­té. Et je dirai en pas­sant que l’of­fense la plus irré­mis­sible par­mi ce sexe, c’est quand l’une d’elles en défait une autre en pleine assem­blée […] (La Fon­taine, Les Amours de Psy­ché).
  • J’a­jou­te­rai encore que, si un exemple est néces­saire pour faire entendre une pen­sée, ce n’est pas par la pen­sée qu’il faut com­men­cer comme on fait com­mu­né­ment, c’est par l’exemple (Condillac, L’Art d’é­crire, IV, 2).
  • Je n’ai pas inven­té l’at­ti­tude, il l’a­vait telle. J’a­jou­te­rai enfin que sa taille était élan­cée, ses épaules larges et sa voix forte d’une assu­rance que lui don­nait la conscience de son invin­cible beau­té (Jean Genet, Miracle de la rose).

Le futur peut être assor­ti d’une intro­duc­tion ou d’une jus­ti­fi­ca­tion :

  • […] pour par­ler la langue de Riva­rol ou de Cham­fort, […] je dirai… (Sainte-Beuve, P.-J. Prou­dhon, Sa vie et sa cor­res­pon­dance).
  • Emprun­tant un mot à Sten­dhal […], je dirai que… (Valé­ry, Varié­té IV).
  • Pour ne rien paraître lui ôter, je dirai seule­ment… (Sainte-Beuve, Cau­se­ries du lun­di, 17 mars 1851).
  • Comme je n’ai pas l’ha­bi­tude de mâcher les mots, je dirai… (A. Her­mant, Chro­nique de Lan­ce­lot du « Temps », t. II).
  • Au risque de sché­ma­ti­ser à l’ex­trême, je dirai qu’il… (Jean Zie­gler, Main basse sur l’A­frique).
  • J’a­jou­te­rai, pour être franc… (Vil­liers de L’Isle-Adam, Tri­bu­lat Bon­ho­met).
  • J’a­jou­te­rai, pour l’illus­tra­tion de ce pas­sage… (Vol­taire, Dict. phi­lo­so­phique, Enfer).

(On note­ra au pas­sage que la néga­tion de je dirai peut se trans­for­mer en pré­té­ri­tion : je ne dirai pas… mais c’est un autre sujet.)

Opposition/concession

C’est quand le terme intro­duit une oppo­si­tion ou une conces­sion que le choix entre futur et condi­tion­nel est le plus pertinent :

  • Il y a ici un pro­blème et je dirai même un mys­tère extrê­me­ment grave. […] (Ch. Péguy, La Répu­blique…).
  • Mais son pes­si­misme gar­dait quelque chose de bien por­tant, je dirai même de par­fois jovial (Jules Romains, dis­cours de récep­tion).
  • […] le mot est pro­non­cé mais, chaque fois, il est arti­cu­lé avec ten­dresse, avec ami­tié, je dirais même1 avec res­pect (Féli­cien Mar­ceau, dis­cours de récep­tion).
  • Si franc qu’on le sup­pose, le rire cache une arrière-pen­sée d’en­tente, je dirais presque de com­pli­ci­té […] (H. Berg­son, Le Rire, I).

Le condi­tion­nel est aus­si favo­ri­sé par bien, volon­tiers, peut-être, cepen­dant, per­son­nel­le­ment, pour ma part…

  • [La poé­sie] se sert des mots comme la prose. Mais elle ne s’en sert pas de la même manière ; et même elle ne s’en sert pas du tout ; je dirais plu­tôt qu’elle les sert. Les poètes sont des hommes qui refusent d’u­ti­li­ser le lan­gage (Sartre, Situa­tions II).
  • C’est vrai, mais je dirais qu’un écri­vain doit culti­ver les siennes (ses souf­frances) et appuyer sur les points névral­giques. C’est quand il se fait crier de dou­leur, quand il touche aux cordes sen­sibles, qu’il libère le meilleur de son talent […] (A. Mau­rois, Le Cercle de famille, IX).
  • Je dirais volon­tiers, géné­ra­li­sant un peu ma pen­sée, que tous les exemples de débri­de­ment sont funestes (Gide, Feuillets, in Jour­nal 1889-1939).
  • Ces tron­çons d’arbres ont deux cent trente mil­lions d’an­nées et ont été fos­si­li­sés, je dirais pétri­fiés, à l’é­poque gla­ciaire (J. Green, Jour­nal, La Terre est si belle, 18 juin 1978).

Le futur suf­fit géné­ra­le­ment quand on enchaîne dans son propre dis­cours. On emploie plu­tôt le condi­tion­nel quand on ménage autrui, quand on sug­gère un ajout, une pré­ci­sion, une cor­rec­tion et bien sûr – com­ment dirais-je ? – quand on veut expri­mer une hési­ta­tion, réelle ou rhétorique.

Je travaille sur Paris

J’ai moi-même sur Paris dou­blé les cré­dits consa­crés à la créa­tion de crèches en 1981 — Jacques Chirac

Le phé­no­mène sur + nom de ville est ancien, comme le confirme Le Fran­çais cor­rect, de Grevisse :

« La pré­po­si­tion sur se répand et tend à s’utiliser abu­si­ve­ment à la place d’autres pré­po­si­tions telles que à et dans. […]

« À par­tir d’expressions comme sur le ter­ri­toire (d’une ville, d’une région), on dit, dans la langue fami­lière, Je tra­vaille sur Paris — pour à Paris. — L’emploi de sur au lieu de à devant un nom de ville ou de région est usuel en Suisse romande depuis long­temps. Il se répand en France et en Bel­gique depuis la seconde moi­tié du xxe siècle. — Sur marque la posi­tion “en haut” ou “en dehors” : Il pleut sur Paris. — Par exten­sion, sur prend le sens de “dans le voi­si­nage immé­diat, près”: Bar-sur-Aube (Petit Robert). — Bou­logne-sur-Mer (Id.).»

Le récent Petit Bon Usage ajoute :

« […] D’o­ri­gine popu­laire ou fami­lière, des expres­sions telles que tra­vailler sur Paris ou habi­ter sur Paris s’en­tendent de plus en plus dans les médias au lieu de tra­vailler à Paris, près de Paris. Cette incor­rec­tion syn­taxique est appe­lée solé­cisme. »

La ques­tion est abor­dée par la lin­guiste Mari­na Yaghel­lo dans un livre1 que j’ai déjà cité dans un autre billet :

« Il est une autre ten­dance qui est encore davan­tage contes­tée par les per­sonnes dont la conscience lin­guis­tique est cha­touilleuse. Il s’agit de l’emploi de sur là où la norme impo­se­rait à ou dans. Joseph Hanse écrit à ce sujet […] :

“Cet emploi de sur au lieu de à devant un nom de loca­li­té se répand dans la langue popu­laire ou familière.”

« Or, outre que sur rem­place éga­le­ment dans, il me semble qu’il s’agit en l’occurrence d’un tout autre pro­blème. Si nous insé­rons sur dans tout notre cor­pus de départ :

Je milite sur la ban­lieue / sur Paris / sur la région pari­sienne / sur la pro­vince / sur les facs/sur la fac / sur les lycées/sur le lycée.

les phrases prennent incon­tes­ta­ble­ment un sens dif­fé­rent, quel que soit le juge­ment que nous pou­vons por­ter en tant que locu­teurs natifs sur leur degré d’acceptabilité.

« Tout comme danssur se com­bine avec tous les types de groupe nomi­nal mais pri­vi­lé­gie les groupes nomi­naux défi­nis. Il per­met ain­si la coor­di­na­tion avec ellipse :

à Paris et en ban­lieue devient
sur Paris et la banlieue.

« Mais il reste à défi­nir sa sin­gu­la­ri­té au regard du sens.

« Sur intro­duit la notion de ter­ri­toire, de ter­rain d’action. Il est beau­coup plus com­pa­tible avec les pro­ces­sus qu’avec les verbes d’état ; on hési­te­rait à dire : 

?J’habite sur Paris
alors qu’on dira faci­le­ment :
Je démé­nage sur Paris
ou
Je tra­vaille sur Paris.

[N.B. : Comme nous l’a­vons vu plus haut, on n’hésite plus aujourd’­hui. « Depuis, la construc­tion s’est éten­due à tout type de verbe : j’ha­bite surje dors surje reste sur, etc. », écrit aus­si Le Figa­ro en 2018.]

« Sur com­porte ain­si une conno­ta­tion de dyna­misme. Avec des verbes de mou­ve­ment d’ailleurs, il se sub­sti­tue faci­le­ment à vers, en direc­tion de :

Je rentre sur Paris.

« Ce sont pré­ci­sé­ment les mili­tants, les agents com­mer­ciaux, les tech­ni­ciens de dépan­nage, habi­tués à pen­ser en termes de répar­ti­tion de ter­ri­toire, de zone d’activité et de mobi­li­té, qui semblent à l’origine de ce nou­vel usage.

« Sur intro­duit donc un qua­trième terme dans le sys­tème et par là même ins­taure un nou­vel équi­libre. C’est pour­quoi son usage ne peut que s’étendre dans la mesure où il semble bel et bien répondre à un besoin de dif­fé­ren­cia­tion chez les locuteurs. »

L’Aca­dé­mie refuse le nou­vel usage :

« La pré­po­si­tion sur ne peut tra­duire qu’une idée de posi­tion, de supé­rio­ri­té, de domi­na­tion, et ne doit en aucun cas être employée à la place de à ou de en pour intro­duire un com­plé­ment de lieu dési­gnant une région, une ville et, plus géné­ra­le­ment, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve. »

Ain­si que Larousse :

« Les véhi­cules se diri­geant vers Lille (et non *sur Lille). »

(Giro­det donne un exemple équivalent.)

Le Robert ne s’ex­prime pas direc­te­ment sur le sujet, mais emploie le moyen détour­né de la citation :

« (fin Xe) (Avec un v. de mou­ve­ment) ➙ 1. vers. Fondre, fon­cer, se jeter sur qqn. Elle arti­cule « qu’elle ne va pas sur Tou­louse mais à Tou­louse, qu’il est regret­table et curieux que l’on confonde ces pré­po­si­tions de plus en plus sou­vent » (Éche­noz).
▫ (Dans le temps) Elle va sur ses vingt ans : elle va bien­tôt avoir vingt ans. » 

On note­ra, au pas­sage, que l’emploi de sur avec une indi­ca­tion de temps ne choque pas. Au contraire, dans ce cas, vers est rare : Fran­kie mar­chait vers ses neuf ans (G. Conchon).

En région, en mairie…

Vous êtes sans doute, comme moi, confron­té à des en région(s), en caisse (du maga­sin) ou en mai­rie. Nos ouvrages de réfé­rence sont qua­si silen­cieux sur ce phé­no­mène récent. 

Il faut ratis­ser le Gre­visse (§ 1050) pour une maigre récolte :

« Avec un nom, en s’emploie moins libre­ment que dans. Il se trouve sur­tout dans des expres­sions plus ou moins figées (quoiqu’il y en ait de récentes) et son régime est sou­vent sans déter­mi­nant (sur­tout sans article défini). »

Le mot « récentes » est sui­vi d’une remarque dans la marge : « Il y a aus­si une cer­taine mode. » Avec les exemples sui­vants : à la radio, à la télé­vi­sion, sur le pla­teau dis­pa­raissent au pro­fit de en radio, en télé­vi­sion, en pla­teau.

Cette « mode » est confir­mée par Le Robert :

« Rem. On observe une ten­dance au rem­pla­ce­ment de diverses prép. par en : ser­vir en salle, dan­ser en boîte, ascen­sion en glace, etc. »

On trouve aus­si dans Hanse et Blam­pain :

« On dira cou­ram­ment : Il tra­vaille à l’u­sine, dans une usine, dans cette usine. Mais on dit aus­si, en son­geant moins à telle usine déter­mi­née : Il tra­vaille en usine, comme on dit tra­vailler en chambre (mais tra­vailler à domi­cile). […] »

J’ai long­temps cher­ché une expli­ca­tion à ma gêne devant cer­taines construc­tions plus que d’autres – d’autant qu’un de mes clients refuse que je touche à ses en mar­chés publics et en mar­chés pri­vés.

Dans un livre de la lin­guiste Mari­na Yaguel­lo 1, j’ai fini par trou­ver ceci :

Le texte se pour­suit ainsi :

« […] c’est là une évo­lu­tion par­fai­te­ment conforme aux struc­tures de la langue. Les locu­teurs ont le sen­ti­ment, jus­ti­fié, que en + groupe nomi­nal sans article (car là est sa sin­gu­la­ri­té fon­da­men­tale par rap­port à dans et à) est le mar­queur incon­tes­té de la valeur géné­rique, concep­tua­li­sante, autre­ment dit de la notion oppo­sée à l’occurrence, telle que la réfé­rence à un lieu défi­ni. Les autres mar­queurs – dans et à – ayant des emplois ambigus.

« […] Ce mou­ve­ment de géné­ra­li­sa­tion s’étend chaque jour un peu plus ; sont attes­tés aujourd’hui des emplois tels que en caisse (du maga­sin), en sor­tie (d’autoroute), en sta­tion, etc., et même en sham­pooing (enten­du chez un coiffeur).

« En + groupe nomi­nal sans article semble cepen­dant s’étendre au-delà même de sa valeur géné­rique comme en témoignent quelques exemples récents :

“Vous déjeu­ne­rez sur l’île d’Arz en front de mer” (en rem­place sur).
“Vous par­ti­ci­pe­rez à une régale en baie” (en rem­place dans). (pros­pec­tus d’agence de voyages)
“Paie­ment en sor­tie. Conser­vez votre ticket” (en rem­place à). (ticket d’autoroute)
“Après l’échec du démé­na­ge­ment de Paris 7 à Ber­cy-Expo en rive droite…” (en rem­place sur). (Le Monde, 25 sept. 1996)

« Mon sen­ti­ment est que dans ces trois exemples en + GN opère une sorte de qua­li­fi­ca­tion du pré­di­cat et ne ren­voie pas sim­ple­ment à une loca­li­sa­tion comme le feraient dans, à ou sur. Il y a peut-être aus­si chez cer­tains locu­teurs une recherche d’élégance. En effet, devant les noms de lieu, en au lieu de à ou dans connote une cer­taine pré­cio­si­té (pas­ser ses vacances en Péri­gord au lieu de dans le Péri­gord). »

Bien sûr, l’Aca­dé­mie refuse cette évo­lu­tion :

« On rap­pel­le­ra donc que, s’il est par­fai­te­ment pos­sible de mettre des fruits ou des livres en caisse ou en caisses, ou de faire pous­ser des lau­riers, des oran­gers en caisse, c’est à la caisse que l’on passe quand il s’agit de régler ses achats. D’autre part, si cer­tains tours un peu désuets comme en l’église, en la cathé­drale sont encore en usage, on évi­te­ra les formes comme en mai­rie ou en pré­fec­ture.

À cha­cun de nous, cor­rec­teurs, de déci­der, selon le contexte de tra­vail, où nous pla­çons le curseur.

P.-S. : En 2013, la revue Langue fran­çaise a consa­cré un numé­ro com­plet à la pré­po­si­tion en. Je vous y ren­voie si le sujet vous pas­sionne – je ne suis pas sûr d’en lire les 136 pages…

Un espèce de ?

Et sou­dain je découvre que « un espèce de » était déjà employé par les meilleurs auteurs du xviiie siècle ! 

Gre­visse, § 431 :

Le carac­tère adjec­ti­val du syn­tagme espèce de est tel qu’espèce lui-même prend fré­quem­ment le genre du nom com­plé­ment : °Un espèce de pro­phète. Ce tour, cou­rant dans la langue par­lée, pénètre dans l’écrit, et depuis longtemps.

Note his­to­rique :

Espèce était déjà par­fois trai­té comme masc. dans cette construc­tion au xviiie s.: M. Maisne et moi le menâmes […] dans un espèce de cabi­net (S.‑Simon, Mém., Pl., t. I, p. 341). — Le Réci­pien­daire pou­roit bien aus­si être un espece de grand homme (Volt., Lettres phil., XXIV). — Vous faites de l’entendement du phi­lo­sophe […] un espece de musi­cien (Did., Rêve de d’Alemb., p. 23). — Ils parlent de St Louis come d’un espece d’imbecille (Bern. de Saint-P., Vie et ouvr. de J.-J. Rouss., p. 26). Un écri­vain mon­té­vi­déen […] l’honorait d’un espèce de culte roman­tique (Lar­baud, dans la Nouv. revue fr., 1er janv. 1926, p. 116).— Crois-tu qu’elle s’est amou­ra­chée du fils Azé­vé­do ? Oui, par­fai­te­ment : cet espèce de phti­sique (Mau­riac, Th. Des­quey­roux, p. 65). [Œuvres com­pl., p. 198 : cette.] — Un espèce de mur­mure (Ber­na­nos, M. Ouine, p. 89). [Pl., p. 1424 : une.] — Dans cet espèce de four­reau de soie (ib. , p. 11). [Pl., p. 1357 : cette.] — Et quant aux Arabes, à tous ces espèces de pro­phètes à la manque (Clau­del, dans le Figa­ro litt., 5 févr. 1949). — Tous ces espèces d’Arabes (J.-J. Gau­tier, Hist. d’un fait divers, p. 60). — Cet espèce de navet (G. Mar­cel, dans les Nouv. litt., 10 nov. 1955). — Un espèce de sor­cier (M. de Saint Pierre , ib. , 18 déc. 1958). — Un espèce de val­lon (Pagnol, Temps des secrets, p. 121). — J’ai vu où ser­raient les mains de cet espèce d’oiseau [= un homme] (Cl. Simon, Vent, p. 38).

Voir aus­si Une/un espèce de sur le site de Grevisse. 

D’après guerre ou d’après-guerre ?

J’ai tou­jours res­sen­ti une dif­fé­rence entre d’après guerre et l’après-guerre (le trait d’u­nion est un « signe d’u­ni­té lexi­cale », Gre­visse, § 109).

On lit dans le TLFI :

« Ortho-vert 1966 […] fait la rem. suiv. : “Lorsque le mot après est sui­vi direc­te­ment d’un nom on n’emploie le trait d’u­nion que s’il s’a­git d’un véri­table nom com­po­sé ; ce n’est pas le cas quand on peut inter­ca­ler l’ar­ticle le, la entre après et le nom : je pas­se­rai l’a­près-dîner avec vous, je pas­se­rai vous voir après dîner (après le dîner). L’a­près-guerre, le chaos d’a­près guerre (d’a­près la guerre).”»

Cepen­dant, aujourd’­hui, « après guerre sans trait d’u­nion est excep­tion­nel », dit aus­si le TLFI. 

Bien des noms ain­si com­po­sés sont consa­crés par l’usage, y com­pris avec d’ : avant-dîner, avant-guerre, après-guerre, après-rasage, après-sou­per, après-messe, avant-scène… et, bien sûr, après-midi.

« Au milieu de cela, quelques pro­me­neurs et pro­me­neuses, qui ont l’air de faire insou­ciam­ment et tout comme autre­fois leur pro­me­nade d’a­vant-dîner sur l’asphalte. » (E. et J. de Gon­court, Jour­nal, 1871.)

« Elle me parle avec émo­tion de la bien­heu­reuse époque d’a­vant-guerre “que vous n’a­vez pas pu connaître”, ajoute-t-elle. » (Green, Jour­nal, 1932.)

« … à cer­tains ouvrages d’une école lit­té­raire qui fut la seule (…) à appor­ter dans la période d’a­près-guerre autre chose que l’es­poir d’un renou­vel­le­ment à ravi­ver les délices épui­sées du para­dis tou­jours enfan­tin des explo­ra­teurs. » (Gracq, Au châ­teau d’Ar­gol, 1938.)

« Quelle mau­vaise par­te­naire d’après-aimer je fais » (Colette, Clau­dine en ménage, 1902.)

Le “Monde” du jour

Dans le Gre­visse, je viens de tom­ber sur une règle bien utile et dont je ne trouve pas l’é­qui­valent dans les codes typo.

On sait que « lorsqu’il fait par­tie inté­grante du titre réel, l’article se com­pose en ita­lique1 » : « dans Les Mar­tyrs de Cha­teau­briand ». Mais qu’en est-il si l’œuvre est sui­vie d’un autre com­plé­ment que le nom de l’auteur ?

Gre­visse nous dit (§ 588) : « La syn­taxe l’emporte sur le res­pect du titre néces­sai­re­ment dans Ache­ter deux Monde, Ache­ter le Times. Il est donc pré­fé­rable d’écrire Dans le Monde d’aujourd’hui plu­tôt que Dans Le Monde d’aujourd’hui. »

Si l’on suit cette règle, on devrait écrire dif­fé­rem­ment : « J’ai emprun­té le Monde de Jean » et « J’ai emprun­té Le Monde à Jean ». Éton­nant, non ?

Dans les ouvrages du xixe siècle, on ren­contre sou­vent « dans le Figa­ro », alors qu’aujourd’hui l’usage le plus fré­quent est « dans Le Figa­ro ». Certes, « plu­sieurs jour­naux arbo­rant le titre Figa­ro (avec ou sans article) paraissent de manière irré­gu­lière entre 1826 et 18542 », mais à par­tir de 1854 l’ar­ticle est fixé. Il sem­ble­rait donc que cette dif­fé­rence de com­po­si­tion soit davan­tage liée à la pri­mau­té de la syn­taxe qu’à la géné­ra­li­sa­tion du code typo.