“Des plus facile” ou “des plus faciles” ?

chapô du "Monde" présentant une difficulté grammaticale
Cha­pô récent d’un article du Monde. Faut-il écrire piquant ou piquants ?

Un récent article du Monde1 me donne l’occasion d’évoquer un cas de gram­maire liti­gieux. Son exis­tence même est peu connue, même des pro­fes­sion­nels de l’écrit, dont les correcteurs. 

« Dans un roman gra­phique des plus piquant […] », écrit le quo­ti­dien. Fal­lait-il écrire piquants ? 

Cette hési­ta­tion est ancienne. Dans la cor­res­pon­dance de Sten­dhal, par exemple, on trouve à la fois L’état sani­taire de cette ville [= Mar­seille] et de Lyon est des plus satis­fai­sant (t. VIII, p. 14) et L’intérêt était des plus minimes (t. IX, p. 269).

Même « avec un sin­gu­lier dis­tinct pho­né­ti­que­ment du plu­riel » (Gre­visse, § 993 g), on trouve aus­si bien Le gros public s’étonne tou­jours qu’un homme, sur un point, puisse être extra­va­gant, et sur tous les autres des plus nor­mal (Mon­ther­lant) que Je le tiens pour un écri­vain des plus moraux (A. France). 

Pour la GMF (voir sigles en bas de page), l’accord au sin­gu­lier est « spo­ra­dique ».

Quelle est la règle ?

Si l’on creuse la ques­tion, on se rend vite compte que la règle est diver­se­ment édic­tée par les gram­mai­riens et lexi­co­graphes. Lançons-nous. 

Chez Jouette, on trouve à plus : Un accueil des plus cor­diaux ou « avec la valeur de très », un accueil des plus cor­dial. Mais com­ment tran­cher ? Et dans l’en­ca­dré Le super­la­tif : « Après des plus […] l’ad­jec­tif se met au plu­riel si le sujet est net­te­ment déter­mi­né. […] Un accueil des plus cor­diaux. […] Si l’on trouve le sin­gu­lier dans ce cas, c’est contre l’A­ca­dé­mie. » Nous voi­là peu éclairés. 

Obser­va­teur de l’usage, Le Petit Robert dis­tingue tou­jours le super­la­tif rela­tif des plus – « par­mi les plus. Il n’est pas des plus malins. « c’é­tait quel­qu’un dont le com­merce était des plus aimables » (Cliff) » – de l’u­sage adver­bial : « Extrê­me­ment (adj. sou­vent au sing.). La situa­tion est des plus embar­ras­sante. »

Le Grand Robert, lui, ne traite le second cas qu’en remarque : Chez « cer­tains auteurs », quand l’expression des plus est prise « au sens de “au plus haut point”, l’ad­jec­tif rest[e] alors au sin­gu­lier s’il y a lieu. […] Ce spec­tacle est des plus immo­ral […]. » Une seconde remarque signale un cas par­ti­cu­lier : « Si l’ad­jec­tif se rap­porte à un pro­nom neutre, il reste géné­ra­le­ment au sin­gu­lier. »

Cette der­nière règle est plus affir­mée chez Hanse et Blam­pain (à adjec­tifs qua­li­fi­ca­tifs, 2.6) : « Il [l’adjectif] se met tou­jours au sin­gu­lier […] s’il se rap­porte à un pro­nom neutre : Il lui était des plus dif­fi­cile de s’abstenir. Cela est des plus natu­rel. » « C’est l’usage géné­ral et logique », com­mentent-ils. C’est aus­si « tout à fait logique pour Le Gre­visse de l’étudiant (De Boeck, 2018, p. 238). Ex. don­né : Ce n’est pas des plus facile.

Pas­sons à Giro­det, arbitre des élé­gances. « Que le nom soit au sin­gu­lier ou au plu­riel, l’adjectif se met nor­ma­le­ment au plu­riel et s’accorde en genre avec le nom : Ce pro­cé­dé est des plus légaux. Ces pro­cé­dés sont des plus légaux. Cette femme est des plus belles. Ces femmes sont des plus belles. Voi­là une mai­son des plus élé­gantes. — En revanche, inva­ria­bi­li­té quand l’adjectif se rap­porte à un pro­nom neutre ou à un verbe : Cela n’est pas des plus facile. Il lui est des plus natu­rel de se conduire en galant homme. Connaître le secret du code n’était pas des plus compliqué. »

Même règle pour Péchoin et Dau­phin (Larousse) : « S’il se rap­porte à un verbe ou à un sujet neutre, l’adjectif reste inva­riable : Il n’est pas des plus facile d’arrêter de fumer. « Natu­rel­le­ment inva­riable », disait déjà Tho­mas (Larousse, 1956). 

Cette règle n’est entrée dans le Dic­tion­naire de l’Académie qu’à la der­nière édi­tion : « L’adjectif se met au sin­gu­lier lorsque le sujet est un pro­nom neutre ou un infi­ni­tif. Cela est des plus vrai­sem­blable. Se conduire ain­si me semble des plus cavalier. »

Tout cela est bien compliqué ! 

Qu’est-ce qui explique cette exception ? 

« Quand des plus se rap­porte à un pro­nom neutre ou à un infi­ni­tif, il ne peut s’analyser comme équi­valent de par­mi les plus (et impli­quer l’ellipse d’un nom expri­mé aupa­ra­vant) » (Gre­visse).
Lire est des plus agréable. 

« Dans ce cas, le plu­riel est un peu sur­pre­nant, mais il se trouve pour­tant. » 
Trou­ver un coin pai­sible n’y est pas des plus faciles (Eche­noz, Je m’en vais, p. 11).

Mais reve­nons au choix du Monde qui a moti­vé ce billet… Point de pro­nom neutre ni d’infinitif, dans leur phrase, mais un groupe nomi­nal, un roman gra­phique

Péchoin et Dau­phin (Larousse) contestent ce choix : « REM. Cer­tains gram­mai­riens, voyant en des plus un super­la­tif, sans idée de plu­riel, ont pré­co­ni­sé une per­sonne des plus brillante, sans s (= une per­sonne brillante au plus haut point). Cette règle peu logique n’est plus sui­vie aujourd’hui. »

Tho­mas (Larousse, 1956), dont ils se sont ins­pi­rés, le reje­tait déjà :

« L’adjectif qui suit des plus (des moins, des mieux) se met en géné­ral au plu­riel, l’usage ayant écar­té les sub­ti­li­tés oppo­sées par les lin­guistes, qui n’admettaient que le sin­gu­lier. […]
Cer­tains ont esti­mé que des plus ame­nait un super­la­tif, et que par consé­quent il n’y avait pas de plu­riel dans l’idée : un homme des plus loyal était un homme loyal au plus haut point, le plus loyal pos­sible, extrê­me­ment loyal, etc. “Mais ce n’est pas la règle la plus sui­vie ni la plus logique” (Larousse du XXe s. [1928-1933]). »

Alors, on fait quoi ? 

La locu­tion des plus fait par­tie des « formes […] deve­nues inana­ly­sables » (GGF). Elle est deve­nue « une locu­tion adver­biale inten­sive » (GMF). « […] ori­gi­nai­re­ment super­la­tif rela­tif […] [elle] sert sim­ple­ment à expri­mer un haut degré […] (Gre­visse). 

Ce qui devrait être « nor­ma­le­ment au plu­riel » pour Giro­det se trouve donc au sin­gu­lier dans Le Monde. « Peu logique » et contraire à l’usage pour les auteurs de Larousse, aus­si bien dans les années 1930 qu’aujourd’hui, ce choix est tou­jours sui­vi par certains. 

Il me semble lire là plu­tôt une évo­lu­tion de l’analyse gram­ma­ti­cale qu’une résis­tance de puristes.

On le constate à l’Académie. En 1935 (8e éd. de son dic­tion­naire), des plus n’était encore, pour elle, qu’un super­la­tif rela­tif : « Par­mi les plus. Il est des plus dif­fi­ciles. Ce tra­vail est des plus déli­cats. » Aujourd’hui, elle inter­prète de plus uni­que­ment comme « très, énor­mé­ment », et laisse le choix de l’accord : « Ce per­son­nage est des plus far­fe­lus. Cette affaire est des plus banales ou des plus banale. »

Quel que soit votre choix, j’espère que vous aurez trou­vé dans cet article les argu­ments pour le justifier. 


GMF : Gram­maire métho­dique du fran­çais, PUF, 7e éd., 2018, p. 621 — GGF = Grande gram­maire du fran­çais, ver­sion numé­rique, ch. VIII, 7.1.3.

Pour les réfé­rences qui ne sont pas don­nées ici, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Pour en finir avec l’interdiction de “par contre”

Savez-vous qu’il existe en France des gens tel­le­ment sou­cieux de « pro­té­ger la pure­té de la langue fran­çaise » qu’ils estiment l’Académie dan­ge­reu­se­ment laxiste ? 

Récem­ment, sur Quo­ra, quelqu’un pré­ten­dait nous inter­dire d’employer par contre, par consé­quent et par extra­or­di­naire, selon lui « gram­ma­ti­ca­le­ment incorrects ». 

Je l’ai alors ren­voyé à l’avis de l’Académie, laquelle écrit : 

Loc. adv. Par consé­quent, par une suite logique. Vous l’avez pro­mis et, par consé­quent, vous y êtes obli­gé1.

Loc. adv. Par extra­or­di­naire, par excep­tion ou par une cir­cons­tance tout à fait inha­bi­tuelle, par hasard, par chance. Par extra­or­di­naire, j’étais sor­ti ce soir-là. C’est un men­teur fief­fé, mais, cette fois, par extra­or­di­naire, il a dit la véri­té2.

Par contre, en revanche, d’un autre côté, en contre­par­tie, en com­pen­sa­tion, à l’inverse.

Remarque : Condam­née par Lit­tré d’après une remarque de Vol­taire, la locu­tion adver­biale Par contre a été uti­li­sée par d’excellents auteurs fran­çais, de Sten­dhal à Mon­ther­lant, en pas­sant par Ana­tole France, Hen­ri de Régnier, André Gide, Mar­cel Proust, Jean Girau­doux, Georges Duha­mel, Georges Ber­na­nos, Paul Morand, Antoine de Saint-Exu­pé­ry, etc. Elle ne peut donc être consi­dé­rée comme fau­tive, mais l’usage s’est éta­bli de la décon­seiller, chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est pos­sible3.

Pour ma part, j’écris par contre si je veux. Dans mes tra­vaux de cor­rec­teur, je ne le rem­place par en revanche que si l’éditeur l’exige. Le client est roi. 

Mais je ne peux m’empêcher de gar­der en tête l’excellent exemple d’André Gide : « Trou­ve­riez-vous décent qu’une femme vous dise : Oui, mon frère et mon mari sont reve­nus saufs de la guerre ; en revanche j’y ai per­du mes deux fils ?4 »

« En effet, par contre marque une simple oppo­si­tion entre deux énon­cés, alors que en revanche et en com­pen­sa­tion, en plus de mar­quer l’opposition, intro­duisent nor­ma­le­ment un énon­cé pré­sen­tant un avan­tage. On peut donc dif­fi­ci­le­ment uti­li­ser ces locu­tions devant une pro­po­si­tion expri­mant un désa­van­tage ou un incon­vé­nient. Dans ce contexte, il est inutile de cher­cher à évi­ter la locu­tion par contre », détaille la Vitrine lin­guis­tique.

De même, je ne cor­rige plus le second accent d’évè­ne­ment, depuis que l’A­ca­dé­mie a enfin rec­ti­fié (soit dans la der­nière édi­tion de son dic­tion­naire5) une erreur qui a duré trois siècles6.


“De ces exemples tout à fait banaux…”

Tom­bant sur cet accord de l’adjectif banal sous la plume de Mar­cel Cres­sot (Le Style et ses tech­niques, PUF, 1947, accord main­te­nu dans l’édition « mise à jour » par Lau­rence James en 1983, p. 16), je repense à ce jour où, ayant un ins­tant hési­té dans une conver­sa­tion entre banals et banaux, je m’étais fait taqui­ner par un ami. Avais-je tout à fait tort ? 

Concer­nant le sens figu­ré1, « Qui est extrê­me­ment com­mun, sans ori­gi­na­li­té », je lis dans Le Grand Robert : « Plur. : banals ; excep­tion­nel­le­ment, banaux. » Plu­riel excep­tion­nel mais pas fau­tif, apparemment. 

Chez Hanse et Blam­pain, je lis aus­si : « […] au sens figu­ré, cou­rant, il fait géné­ra­le­ment banals ; des com­pli­ments banals. Mais banaux se répand [en 2012, date de leur ouvrage ? Affir­ma­tion éton­nante] ; beau­coup hésitent à employer le pluriel. »

Pour­sui­vons notre recherche sur le site de l’Académie2

L’adjectif final fait ordi­nai­re­ment finals au mas­cu­lin plu­riel, mais on ren­contre aus­si finaux, notam­ment en lin­guis­tique et en éco­no­mie. On observe le même phé­no­mène avec banal, dont le mas­cu­lin plu­riel, ordi­nai­re­ment banals (des com­pli­ments banals), est banaux quand cet adjec­tif appar­tient au voca­bu­laire de la féo­da­li­té et qua­li­fie ce qui était mis à la dis­po­si­tion de tous moyen­nant le paie­ment d’une rede­vance au sei­gneur (des mou­lins banaux). Cette dis­tinc­tion n’a pas tou­jours été res­pec­tée : Mar­cel Cohen en témoigne, dans ses Regards sur la langue fran­çaise, quand il signale que, en juin 1904 en Sor­bonne, Émile Faguet employait la locu­tion des mots banaux tan­dis que Fer­di­nand Bru­not, dans une salle voi­sine, disait des mots banals… On s’efforcera tout de même, un siècle plus tard, d’essayer de l’appliquer.

Enfin, chez Gre­visse (§ 553), je trouve :

L’usage pré­sente des hési­ta­tions pour cer­tains adjec­tifs.
Banal, comme terme de féo­da­li­té, fait au mas­cu­lin plu­riel banaux : Fours, mou­lins banaux. — Quand il signi­fie « sans ori­gi­na­li­té », il fait banals ou, un peu moins sou­vent, banaux. […]
Ex. de banaux « sans ori­gi­na­li­té » : Un des banaux acci­dents (Jammes, M. le curé d’Ozeron, p. 218). — Quelques mots banaux (R. Rol­land, Jour­nal, dans les Nou­velles litt., 6 déc. 1945). — Nous sommes une mosaïque ori­gi­nale d’éléments banaux (J. Ros­tand, Pens. d’un biol., p. 11). — Les rap­ports entre chefs et subor­don­nés, dans cette uni­té, ne sont pas banaux (Lacou­ture, A. Mal­raux, p. 300) [et d’autres, dont mon « Cres­sot » du début, seule­ment men­tion­nés dans la marge].

Le gra­phique Ngram Vie­wer que four­nit le site La Langue fran­çaise3 me four­nit une expli­ca­tion de mon hésitation : 

Comparaison de la fréquence des pluriels "banals" et "banaux" dans le corpus de l'outil de lexicométrie Ngram Viewer.
Com­pa­rai­son de la fré­quence des plu­riels banals et banaux dans le cor­pus de l’ou­til de lexi­co­mé­trie Ngram Viewer.

La même recherche dans la presse fran­çaise avec Gal­li­ca­gram donne un résul­tat approchant :

Comparaison de la fréquence des pluriels "banals" et "banaux" dans le corpus "presse" avec l'outil de lexicométrie Gallicagram.
Com­pa­rai­son de la fré­quence des plu­riels banals et banaux dans le cor­pus « presse » avec l’ou­til de lexi­co­mé­trie Gallicagram.

Le plu­riel banaux a pré­do­mi­né à l’écrit jusqu’aux années 1970 (et ce n’est pas le sens propre, lié à la féo­da­li­té, qui peut l’ex­pli­quer). Or je lis beau­coup de roman­ciers du xixe siècle. Tout s’éclaire.


Pour les réfé­rences des ouvrages qui ne sont pas don­nées ci-des­sous, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Un des meilleurs que vous ayez écrit(s) ?

Dans ses « Dire, ne pas dire », l’Académie rap­pelle qu’on ne dit pas un des meilleur jour­nal et que si l’«on peut dire fami­liè­re­ment J’ai un de ces mal de tête, on doit dire J’ai un de ces maux de tête à hur­ler, un de ces maux de tête qui vous couchent un homme »1.

Je crois que nous sommes tous d’accord là-des­sus, même si l’erreur peut se rencontrer. 

Plus fré­quente est l’erreur d’accord dans ce qui suit éventuellement. 

Ain­si, Hanse et Blam­pain (à adjec­tifs qua­li­fi­ca­tifs 2.6) rappellent : 

Il est nor­mal d’écrire : Une des consé­quences les plus inat­ten­dues. Il est évident que le super­la­tif se rap­porte au nom plu­riel et qu’il est abu­sif d’écrire la plus inat­ten­due comme on le ferait logi­que­ment si l’on disait : La consé­quence la plus inat­ten­due. Cet accord n’est pas rare, cependant.

Chez Gre­visse (§ 988) on trouve aus­si l’exemple : « Un des plus griè­ve­ment frap­pé, c’était le colo­nel Proc­tor (Verne, Tour du monde […]).» 

Mais c’est sur­tout dans la rela­tive qui suit (un des meilleurs jour­naux qui…) que l’accord est le plus fluc­tuant (… qui soient ou qui soit). Il y a deux rai­sons à cela. L’une, c’est qu’on a par­fois le choix, selon le sens :

  • Obser­vons une des étoiles qui brillent au firmament.
  • À un des exa­mi­na­teurs qui l’interrogeait sur l’histoire, ce can­di­dat a don­né une réponse éton­nante2.

L’autre est don­née par Gre­visse (§ 434) :

[…] le sin­gu­lier n’a pas tou­jours cette jus­ti­fi­ca­tion logique, et il faut recon­naître […] qu’il s’agit sou­vent d’un phé­no­mène méca­nique, le locu­teur ou le scrip­teur ayant dans l’esprit l’idée qu’ils s’expriment à pro­pos d’un être ou d’une chose par­ti­cu­liers.

Par­mi les nom­breux exemples cités, on trouve : 

  • Il m’a trai­té de Fran­çais ! C’est le der­nier mot que j’ai enten­du de cette caserne et l’un de ceux qui, de ma vie, m’aura le plus don­né de plai­sir (Bar­rès, Au ser­vice de l’Allem., p. 222). 
  • Votre livre sur Dos­toïevs­ky qui est un des meilleurs que vous ayez écrit (Clau­del, dans Clau­del et Gide, Cor­resp., p. 238). 
  • La France fut sou­le­vée par un des mou­ve­ments les plus beaux que l’Europe ait connu (Girau­doux, Sans pou­voirs, p. 25). 
  • Alain est un de ces arti­sans qui a ses tours de main et ses recettes (Mau­rois, Alain, p. 125). 
  • Peut-être suis-je un des seuls hommes de ce pays qui fasse ses livres « à la main » (Green, Jour­nal, 6 juillet 1942). 
  • Un des hommes qui souf­frit le plus cruel­le­ment de la calom­nie fut le Régent (Ph. Erlan­ger, dans Le Figa­ro, 25 févr. 1972). 

En 1935, le Dic­tion­naire de l’Académie écrit encore : « L’astronomie est une des sciences qui fait le plus ou qui font le plus d’honneur à l’esprit humain : le der­nier est plus usi­té. » Le plu­riel n’est donc pas encore stric­te­ment imposé.

Dans une note his­to­rique, Gre­visse explique : 

Dans cette construc­tion, le sin­gu­lier était cou­rant dans l’ancienne langue et l’est res­té jusqu’au xviiie siècle […]

Je suis assu­ré­ment un de ceux qui sais le mieux recon­naître ces qua­li­tés-là (Pas­cal, lettre à Fer­mat, 10 août 1660). — Mon­sieur de Sou­bize […] est un de ceux qui s’y est le plus signa­lé (Boil., Ép., IV, Au lec­teur). — Je lais­sois pas­ser un des plus beaux traits qui fust dans Ésope (La F., F., I, 15). — L’une des meilleures cri­tiques qui ait été faite sur aucun sujet est celle du Cid (La Br., I, 30). — C’est un des meilleurs livres qui soit jamais sor­ti de la main des hommes (Volt., Lettres phil., I). 

Les gram­mai­riens, sans grand suc­cès, ont fait beau­coup d’efforts pour réta­blir la logique ou ce qu’ils croient tel : voir par ex. Vau­ge­las, pp. 153-154 ; Lit­tré, art. un, Rem. 1 à 4.

En effet, on trouve chez Lit­tré des exemples aujourd’hui sur­pre­nants pour le locu­teur habi­tué à mettre de la logique mathé­ma­tique dans son expression. 

Ain­si, au clas­sique Votre ami est un des hommes qui man­quèrent périr, il oppose : Votre ami est un des hommes qui doit le moins comp­ter sur moi. Avec cette explication : 

Dans la pre­mière phrase on veut dire votre ami est par­mi ceux qui man­quèrent périr ; dans la seconde, on veut le mettre à part. En d’autres termes, quand on peut tour­ner par : est par­mi les hommes un qui…, on met le verbe au sin­gu­lier ; quand on ne le peut pas, on met le verbe au plu­riel3.

Lit­tré cite aus­si, entre autres, une phrase de Mme de Sévi­gné : Vous êtes un des hommes qui me convient le plus (à Gui­taut, 24 oct. 1679), qu’il jus­ti­fie ainsi : 

[…] avec le sin­gu­lier cela signi­fie que, par­mi les hommes, il y en a un qui me convient le plus, et c’est vous ; avec le plu­riel cela signi­fie que vous êtes par­mi les hommes qui me conviennent le plus. Le super­la­tif est, si l’on peut ain­si par­ler, plus super­la­tif avec le singulier.

Il me semble qu’aujourd’hui, à Sévi­gné comme aux autres auteurs pré­ci­tés, la grande majo­ri­té des cor­rec­teurs sug­gé­re­raient, voire impo­se­raient, le plu­riel4


Pour les réfé­rences des auteurs cités, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Ne pas répéter la préposition, quand est-ce un problème ?

Tu ne dis­po­se­ras que d’une pen­de­rie, une com­mode et un casier métallique. 

Cela fai­sait un moment que je sou­hai­tais me pen­cher sur la ques­tion de la répé­ti­tion des pré­po­si­tions. En effet, je suis régu­liè­re­ment confron­té à des phrases qui, à force de sim­pli­fi­ca­tion, en deviennent dif­fi­ciles à déchif­frer, voire gram­ma­ti­ca­le­ment incorrectes. 

Les règles étant connues de tout bon cor­rec­teur, je me conten­te­rai de ren­voyer vers l’article de la Vitrine lin­guis­tique et vers Gre­visse, aux para­graphes « Répé­ti­tion des pré­po­si­tions dans la coor­di­na­tion » (1043 ) et  « hors de la coor­di­na­tion » (1044). — Sur un sujet appro­chant, lire aus­si le para­graphe 576 « Répé­ti­tion du déter­mi­nant dans la coor­di­na­tion » (ex. : Les offi­ciers, sous-offi­ciers et sol­dats). 

Mon but ici n’est pas d’être exhaus­tif, mais de sen­si­bi­li­ser aux cas où il fau­drait mon­trer le plus de vigilance. 

Je rap­pelle la règle prin­ci­pale : « En géné­ral, les pré­po­si­tions à, de et en se répètent devant chaque mot d’une énumération. »

Cela n’a pas tou­jours été le cas. « […] cette règle n’existait pas au xvie siècle, et l’écrivain n’avait alors qu’à consul­ter là-des­sus son goût et son oreille. Une por­tion de cette liber­té durait encore dans le xviie siècle », écrit Lit­tré, s.v. de.

Ain­si, dans le théâtre clas­sique, on trouve notam­ment : Reduit à te déplaire ou souf­frir un affront (Cor­neille, Cid, III, 4). 

Inver­se­ment, on répé­tait par­fois la pré­po­si­tion là où elle serait aujourd’hui consi­dé­rée comme fau­tive ou maladroite : 

  • Je ne seray point à d’autre qu’à Valere (Mol. Tart., II, 4).
  • Ce n’est pas de ces sortes de res­pects dont je vous parle, Molière, G. D., II, 3. – cri­ti­qué aujourd’­hui, au motif que dont « en quelque sorte inclut de ». 

Une règle à l’origine incertaine

Pour ten­ter de retrou­ver l’origine de la règle prin­ci­pale, Mau­rice Rou­leau, auteur du blog La Langue fran­çaise et ses caprices, a exa­mi­né cinq gram­maires du xixe siècle. Il en est sor­ti frus­tré : « […] les sources aux­quelles Lit­tré pou­vait s’alimenter sont loin d’être una­nimes sur le sujet. Chaque gram­mai­rien semble y être allé de son ins­pi­ra­tion, de son goût, de son oreille, pour décla­rer qu’il faut faire ceci ou cela. »

Favo­rable à une cer­taine marge de liber­té (il admet, par exemple, Tout dépend de sa volon­té, sa résis­tance phy­sique, son désir de gagner), il en conclut : « Autre­ment dit, on peut faire ce qu’on veut, en autant que1 le texte ne prête pas à confusion. »

Et, en effet, nous le savons, « les pré­po­si­tions autres que à, de, en peuvent ou non se répé­ter. Elle se répètent notam­ment quand on veut don­ner à cha­cun des termes un relief par­ti­cu­lier ou quand ils s’opposent. » 

Un enfant sans cou­leur, sans regard et sans voix (Hugo, F. d’aut., I). 

Un autre blo­gueur, Fora­tor, consi­dère, pour sa part, que la non-répé­ti­tion des pré­po­si­tions conduit à une « prose inver­té­brée », à un « fran­çais de che­wing-gum ». Com­mettre une telle « négli­gence sty­lis­tique » (dont relève, pour lui, le cas que j’ai mis en exergue) est « source de més­in­ter­pré­ta­tions et de contresens ». 

Le phé­no­mène serait récent, pos­té­rieur aux années 1980 en tout cas. « Il s’observe par­tout » ; ce serait même, croit-il, « la faute de fran­çais la plus répandue ».

Comment s’y retrouver ? 

Alors, pour tran­cher entre liber­té du style et rigueur de la gram­maire, quels sont les prin­cipes qui peuvent nous guider ?

Com­men­çons par les cas où la pré­po­si­tion serait obli­ga­toire. (Pour plus de faci­li­té, je syn­thé­tise les para­graphes du Bon Usage sans y mettre de guillemets.)

  • Devant cha­cun des élé­ments d’une com­pa­rai­son : Il est évident qu’elle aime mieux tra­vailler pour nous que pour nos concurrents. 
  • Bien sûr, quand il y a deux com­pa­rai­sons : les dis­putes entre les hommes et entre les femmes / les dis­putes entre les hommes et les femmes. 
  • Pour dis­tin­guer une œuvre com­mune de deux œuvres sépa­rées : les pho­tos de Pierre et Gilles contre les poèmes de Boi­leau et de Mal­herbe
  • Dans une coor­di­na­tion sans conjonc­tion ou avec c’est-à-dire : En vous écri­vant, je m’adresse au confrère, à l’ami. 

La pré­po­si­tion se répète ordi­nai­re­ment : 

  • Avec ni l’un ni l’autre et l’un ou l’autre : avoir affaire à l’un ou à l’autre.
  • Lorsque le der­nier élé­ment d’une locu­tion pré­po­si­tive est à ou de : Cani­veau conseillait tou­jours de mêler de l’eau de vie à l’eau, afin de gri­ser et d’endor­mir la bête, de la tuer peut-être (Mau­pas­sant, C., Bête à Maît’ Bel­homme).

Enfin, après les expres­sions hors, hor­mis et y com­pris, la répé­ti­tion de la pré­po­si­tion est facul­ta­tive, mais elle est assez fré­quente : Vous enver­rez un accu­sé de récep­tion à tous les can­di­dats, y com­pris à ceux qui ne sont pas admis au concours. 

Inver­se­ment, la pré­po­si­tion ne se répète géné­ra­le­ment pas […] devant des com­plé­ments qui repré­sentent un ensemble ou qui sont unis par le sens : Ce docu­ment est divi­sé en livres, cha­pitres et paragraphes.

C’est un cas qu’on ren­contre fré­quem­ment. Peut-être y a-t-il une marge d’interprétation dans « unis par le sens », ce qui condui­rait aux cas comme celui en exergue. 

Des cas plus problématiques 

Dans les deux longs articles qu’il a consa­crés à cette ques­tion2, Fora­tor donne une foule d’exemples récents (je fais l’é­co­no­mie d’en citer les réfé­rences, car elles sont four­nies sur son blog), détaillant à chaque fois en quoi ils sont pro­blé­ma­tiques, sur le plan séman­tique ou grammatical.

  • Ain­si, il don­na l’accolade à Tim et Tony. L’accolade fut-elle vrai­ment don­née aux deux gang­sters en même temps ? Ce serait curieux. 
  • Une bière ten­due à Anna et moi. Une bière pour deux ou une pour chacun ? 
  • Il était le fils d’un cri­mi­nel. Un tueur. Un tueur vient-il confir­mer un cri­mi­nel ou qua­li­fie-t-il cette fois le fils, qui aurait pris la suite de son père ? 

Plus grave, « cette par­ci­mo­nie ver­bale peut conduire à des cas de pure agram­ma­ti­ca­li­té » : Que faire suite à la perte ou le vol de votre télé­phone mobile ?

Il peut aus­si sem­bler étrange, à tout le moins laxiste, d’abandonner la pré­po­si­tion en cours de route pour la retrou­ver à la fin : […] à sa mine chif­fon­née, son accent bri­tan­nique et aux cou­pures sur ses mains. 

Même un sty­liste recon­nu comme Michel Houel­le­becq s’a­ban­donne à ce genre d’approximation : […] dans Île on a plu­tôt affaire à la médi­ta­tion, les drogues psy­ché­dé­liques, quelques élé­ments de médi­ta­tion hin­doue […]

Ou bien Phi­lippe Sol­lers : De son pré­nom, Lucie sait seule­ment qu’il a un rap­port avec la vue, et une sainte qu’on a invo­qué beau­coup […]

On pour­rait mul­ti­plier les exemples (lire déjà ceux don­nés par Fora­tor) et ten­ter d’en tirer d’autres ensei­gne­ments, mais je me can­tonne à mon rôle de cor­rec­teur qui réflé­chit à sa pratique. 

On le voit, phrase après phrase, il nous faut nous inter­ro­ger sur leur lisi­bi­li­té. La non-répé­ti­tion de la pré­po­si­tion est-elle ici admis­sible, contri­buant à un style plus léger ? Est-elle là, au contraire, indis­pen­sable à la clar­té du dis­cours ? C’est dans cet espace que nous intervenons. 

“Ce l’est” ou “ça l’est” ?

© Daniel Maghen.

Dans une bande des­si­née que je cor­ri­geais1, j’ai blo­qué sur cette réponse : Je crois que ce l’est. Dans mon esprit, Je crois que ça l’est s’im­po­sait aus­si­tôt. Non que la pre­mière for­mu­la­tion soit fau­tive, mais elle me parais­sait ne pas conve­nir dans la bouche de ce com­mis­saire envoyé au Congo belge.

J’en ai trou­vé confir­ma­tion chez Gre­visse (§ 663) : les formes conjointes (ou faibles) à la 3e per­sonne [du pré­sent de l’in­di­ca­tif] relèvent de la « langue écrite recher­chée ». Défi­ni­tion d’une forme faible : « Forme qui ne peut pas consti­tuer un énon­cé à elle seule, ni être coor­don­née ou modi­fiée (par exemple, les pro­noms ce ou je), à la dif­fé­rence d’une forme forte (par exemple, les pro­noms ceci ou moi).» — Glos­saire de la Grande Gram­maire du fran­çais, s.v. faible

Ce est une forme faible ; cela (ou ça, sa forme réduite) est une forme forte.

On le disait encore chez Molière :

Lucile. N’est-il pas vray, Cleonte, que c’est là le sujet de vostre dépit ? / Cleonte. Oüy, per­fide, ce l’est (Bourg., III, 10).

Ou chez Boi­leau, plus étrange encore pour nous : 

Bru­tus. […] Ne les [= les tablettes] sont ce pas là ? […] / Plu­ton. Ce les sont là elles mesmes (Héros de roman, p. 33). 

Soit, en fran­çais contem­po­rain, ce sont bien elles.

Tou­jours chez Gre­visse (§ 673), j’ai trou­vé, au pas­sage, une autre forme datée, mal­gré l’emploi de ça :

Ça serait-il les cornes du diable que tu as sur tes bâtons, Pat ? / – Je n’en sais trop rien, répon­dit Pat, mais si ça les est, alors c’est le lait du diable que vous avez bu (P. Ley­ris, trad. de J. M. Synge, Îles Aran, p. 148).

Aujourd’hui, on dirait plu­tôt c’est le cas.

Puis j’ai trou­vé confir­ma­tion – et com­plé­ment d’ex­pli­ca­tion – dans une autre source, le Guide de gram­maire fran­çaise pour étu­diants fin­no­phones (en ligne) :

Au pré­sent de l’in­di­ca­tif, la for­me cela est inusi­tée devant le pro­nom le : on évite de dire cela l’est (pour des rai­sons d’euphonie). On uti­li­se donc uni­que­ment ça lest, mê­me dans le code écrit cou­rant (aux au­tres temps, on peut em­ploy­er cela) : La voile, c’est pas­sion­nant. – Oh, oui, ça l’est vrai­ment. — Cela peut être évident pour des spé­cia­listes en mathé­ma­tiques, mais ça l’est moins si l’on cherche à décou­vrir et à comprendre. 

Dans ce cas, dans la langue sou­te­nue, à la place de ça l’est, on peut uti­li­ser le pro­nom ce devant tous les temps simples d’être : Savoir gérer sa res­pi­ra­tion, c’est capi­tal pour la voix chan­tée, ce l’est moins pour la voix par­lée, qui n’exige pas le mê­me gen­re de tenue. — Ce fut, certes, tou­jours dif­fi­ci­le, mais ce l’est cer­tai­nement plus en­co­re aujourd’hui avec la concentra­tion de l’édition. — Était-il indis­pen­sable de démis­sion­ner ? Oui, ce l’était.

Il ne faut tou­tefois pas abu­ser de ce dans cet em­ploi, qui est net­te­ment du style sou­te­nu et peut sem­bler sur­pre­nant dans un style écrit cou­rant, ni mêler la for­me ce et la for­me ça, com­me on le constate assez sou­vent : Le bio­die­sel ? Si ça n’est pas utile pour vous, ce l’est for­cé­ment pour quel­qu’un autour de vous. [Il aurait été pré­fé­rable d’uti­li­ser deux fois ce ou deux fois ça.]

“Aussitôt passée la porte…”, étude d’un cas de correction 

La ren­contre, dans un mes tra­vaux de relec­ture, de ce cas pro­blé­ma­tique me donne l’occasion, non pas de rédi­ger un savant article de gram­maire – je n’en ai pas la com­pé­tence –, mais de mon­trer com­ment un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel peut être ame­né à réflé­chir pour se tirer d’embarras. 

En lisant cet élé­ment de phrase, ma pre­mière réac­tion a été de sup­pri­mer le e de l’accord au féminin. 

Cepen­dant, la pré­sence de aus­si­tôt a rete­nu mon geste. Pour­quoi donc ? 

J’ai vu deux lec­tures pos­sibles à cette proposition : 

  • comme un rac­cour­ci de aus­si­tôt que nous eûmes pas­sé la porte ;
  • comme une inver­sion de aus­si­tôt la porte pas­sée.

Dans les deux cas, pas­sé est bien un par­ti­cipe pas­sé (accor­dé comme un adjec­tif qua­li­fi­ca­tif dans la seconde lecture). 

Est venue se mêler à mon inter­ro­ga­tion une règle connue des cor­rec­teurs : pla­cé en début de phrase, pas­sé est géné­ra­le­ment per­çu comme une pré­po­si­tion et, ayant per­du sa valeur de par­ti­cipe pas­sé, perd aus­si sa capa­ci­té à s’ac­cor­der avec le nom dont il dépend (le « don­neur d’accord »). 

Même si j’en doute, serait-elle éven­tuel­le­ment appli­cable ici ? J’in­ter­roge les dif­fé­rentes sources…

Cer­tains dic­tion­naires de dif­fi­cul­tés (Giro­det, Jouette, Péchoin et Dau­phin) affirment sans nuance que, pla­cé devant, pas­sé est une pré­po­si­tion et reste invariable. 

Tho­mas est déjà plus sub­til : pas­sé est « ordi­nai­re­ment consi­dé­ré comme une pré­po­si­tion et reste invariable ». 

Hanse (art. par­ti­cipe pas­sé 2.1.3) dit qu’« en dehors de l’indication de l’heure [Pas­sé dix heures], on a le choix. Assi­mi­lé à après devant un nom, pas­sé reste sou­vent inva­riable (mieux vaut le lais­ser tel), mais sou­vent aus­si on le traite comme un par­ti­cipe pas­sé ». Après une série d’exemples contra­dic­toires, il conseille tout de même l’invariabilité. 

Géné­ra­le­ment, ordi­nai­re­ment, sou­vent… Le tra­vail du cor­rec­teur est une navi­ga­tion per­ma­nente entre ces écueils. 

Mais, dans tous les exemples don­nés par ces ouvrages de réfé­rence1 – ils pèchent par­fois par manque de pré­ci­sion –, pas­sé est employé seul.  

Il faut donc se tour­ner vers « plus cos­taud » : Le Bon Usage. Grâce au moteur de recherche de l’é­di­tion numé­rique, je trouve que ce cas relève, pour Gre­visse, des « formes mécon­nues ou alté­rées de la pro­po­si­tion abso­lue » (§ 255 ; pour la défi­ni­tion de la pro­po­si­tion abso­lue, voir § 253). 

Com­pa­ra­ti­ve­ment à la forme aus­si­tôt la porte pas­sée, celle qui nous occupe (adv. + par­tic. + nom) fait par­tie des « autres ordres (rare­ment signa­lés) ».

Gre­visse donne alors des exemples confir­mant mon orientation :

  • Mon équi­libre n’est pas encore à ce point assu­ré que je puisse reprendre ma médi­ta­tion aus­si­tôt pas­sée la cause du désar­roi (Gide, Jour­nal, 11 févr. 1916). 
  • Une fois éclai­rée la nature poli­tique du fachisme [sic], une fois déga­gé le carac­tère pro­pre­ment ger­ma­nique de l’hitlérisme, il reste un cer­tain sys­tème idéo­lo­gique et pra­tique (Que­neau, Bâtons, chiffres et lettres, p. 214-215). 
  • Une fois levés les inter­dits […], tout parut plus clair (G. Antoine, dans Clau­del, Par­tage de midi, ver­sion de 1906, p. 7).
  • Une fois tou­chée la plage, il nous lais­sa ran­ger la pirogue (Orsen­na, La gram­maire est une chan­son douce, p. 52). 

Mon choix est tran­ché : je laisse l’ac­cord au féminin. 

Par curio­si­té, et parce que les tra­vaux de relec­ture sont de for­mi­dables occa­sions de pro­gres­ser en langue fran­çaise, j’ai essayé de com­prendre, tou­jours grâce à Gre­visse, la source de cette hési­ta­tion sur l’invariabilité de pas­sé.

§ 429 — Quand le rece­veur pré­cède le don­neur, on observe une ten­dance à lais­ser le rece­veur inva­riable. 
Ce phé­no­mène s’explique par le fait que le locu­teur n’a pas tou­jours pré­sente à l’esprit la par­tie de la phrase qu’il n’a pas encore énon­cée. Des causes par­ti­cu­lières jouent dans cer­tains cas.

§ 259 — L’invariabilité n’est pas obli­ga­toire pour étant don­né (tou­jours anté­po­sé), pour pas­sé, mis à part (qui peuvent être anté­po­sés). 
[…] Pour pas­sé, l’Acad. 2011, après l’ex. Pas­sée la mau­vaise sai­son, ajoute : « Lorsque le par­ti­cipe est pla­cé avant le sujet, il est le plus sou­vent trai­té comme une pré­po­si­tion et reste inva­riable : Pas­sé les délais. »
[…] Pas­sé variable : Pas­sée la période d’hostilité contre « les tra­vaux », il avait mis de bonne foi son espoir dans le retour à la mai­son natale (Colette, Chatte, p. 106). — Pas­sées les courses de feria, il me fau­dra reve­nir (Mon­therl., Bes­tiaires, VIII). — Pas­sés les lourds piliers corin­thiens du por­tique, on se trou­vait dans un ves­ti­bule (Green, Terre loin­taine, p. 33). — Pas­sées les pre­mières minutes, elle ne pleu­re­ra pas (Ces­bron, Sou­ve­raine, p. 69). — Pas­sée la mala­die infan­tile du com­mu­nisme chi­nois, Confu­cius repren­drait sans doute la place qui lui revient (Étiemble, Confu­cius, p. 9). — À la Libé­ra­tion et pas­sés les règle­ments de comptes, nous nous sommes effor­cés […] d’unir toutes les vic­times de l’occupation (Druon, Cir­cons­tances, t. III, p. 589).

En fait, « pas­sé s’accorde assez sou­vent avec le nom qui suit », d’après Le Fran­çais cor­rect2, variante du Grevisse. 

J’ai ma confir­ma­tion : pas­sé ne peut être per­çu comme une pré­po­si­tion que s’il est pla­cé seul en début de phrase. Au pas­sage, j’ai appris à rela­ti­vi­ser la règle de son invariabilité.

“Opter” employé sans complément

Sur­pris de ren­con­trer le verbe opter employé sans com­plé­ment (intro­duit par pour ou entre) dans un texte juridique :

Si l’en­tre­pre­neur sou­haite pas­ser au régime réel, il doit opter dans le délai du dépôt de sa déclaration […]

En optant, l’en­tre­pre­neur pour­ra se ver­ser un salaire […]

j’ai trou­vé qu’en droit il a le sens de « choi­sir entre plu­sieurs situa­tions juri­diques pré­vues à un contrat » (Grand dic­tion­naire ter­mi­no­lo­gique).

Dans d’autres contextes, cet emploi est rare mais attesté :

Il a été ordon­né qu’il opte­rait dans les six mois. Vou­lez-vous être pour nous ou contre nous ? optez, il faut opter, il faut néces­sai­re­ment opter (Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, 7e éd., 1878).

Il était tou­jours prêt à tout […], aus­si indif­fé­rent à ceci qu’à cela, sans que jamais sa volon­té se don­nât la peine ou eût la force d’opter, de dési­rer, de vou­loir (Gon­court, Sœur Phi­lom., 1861, p. 274 — Tré­sor de la langue fran­çaise).

Le repos et la liber­té me paraissent incom­pa­tibles : il faut opter (Rous­seau, Gouv. de Pologne, 1 — Lit­tré).

Le peuple n’a guère d’es­prit, et les grands n’ont point d’âme : […] Faut-il opter ? Je ne balance pas, je veux être peuple (La Bruyère).

[…] il faut opter, mon petit cava­lier. Voyez donc si, vous en tenant à l’É­glise, vous vou­lez pos­sé­der de grands biens et ne rien faire ; ou, avec une petite légi­time, vous faire cas­ser bras et jambes, pour […] par­ve­nir sur la fin de vos jours, à la digni­té de maré­chal de camp avec un œil de verre, et une jambe de bois ? (Antoine Hamil­ton, Mémoires du comte de Gra­mont, III) — Deux exemples tirés du Grand Robert.

En his­toire, cela prend même un sens pré­cis : déci­der de quit­ter les ter­ri­toires annexés par l’Al­le­magne à l’is­sue de la guerre fran­co-alle­mande de 1870 afin de conser­ver la natio­na­li­té française.

Mais oui, quatre ans après la guerre, chez ma grand’­mère, où ma mère était venue accou­cher, tan­dis que mon père, qui avait opté, res­tait en France… (Paul Acker, Les Exi­lés, Plon, 1911) — Wik­tion­naire.

“Un [nom] le plus [adjectif] possible”

« Nous vou­lions une fabri­ca­tion fran­çaise et une com­po­si­tion des pro­duits le plus natu­relle possible. »

Exemple d’une construc­tion aujourd’­hui cou­rante. Faut-il l’accepter ?

Chaque fois que je la ren­con­trais, je m’in­ter­ro­geais. Pour ma part, spon­ta­né­ment, j’é­cri­rais, au choix :

  • « la com­po­si­tion des pro­duits le1 plus natu­relle possible » ;
  • « une com­po­si­tion des pro­duits aus­si natu­relle que possible ».

Je res­sen­tais la copré­sence de l’ar­ticle indé­fi­ni et de l’ar­ticle défi­ni comme contra­dic­toire. Pour moi, « la plus natu­relle pos­sible » ne peut être qu’u­nique, donc dési­gnée comme « la construc­tion ». Pourtant…

J’ai trou­vé le pas­sage où Gre­visse en parle (§ 988, c) :

« Le nom accom­pa­gné d’un adjec­tif au super­la­tif a comme déter­mi­nant ordi­naire un article défi­ni ou un pos­ses­sif : Il a épou­sé LA femme la plus aimable que je connaisse. […]
On trouve par­fois d’autres déter­mi­nants dans la langue écrite, sur­tout littéraire. » 

Suivent quelques exemples, dont celui-ci, dû au cri­tique Jacques Siclier, dans Le Monde, en 1984 : Le choix d’UN met­teur en scène de ciné­ma le mieux appro­prié à une œuvre lyrique.

Sont aus­si cités des exemples en fran­çais clas­sique, comme chez Molière, dans L’A­vare (III, 1) : 

C’est UNE chose la plus aisée du monde.

Il semble que cet usage lit­té­raire soit rede­ve­nu en vogue, y com­pris dans la langue orale. Je l’en­tends sou­vent à la radio ou à la télévision.

Une remarque chez Gre­visse laisse cepen­dant devi­ner le léger malaise que peut pro­vo­quer une telle construction : 

« On pour­rait intro­duire des vir­gules dans un exemple comme : Ils sont ain­si ame­nés […] à pré­sen­ter UN miroir le plus fidèle pos­sible du voca­bu­laire pos­sible (J. Dubois, I. Guil­bert, H. Mit­ter­rand et J. Pignon, dans le Fr. mod., avril 1960, p. 87).

Documents et formats papier

Si vous êtes fati­gué de croi­ser docu­ments papier, livres papier, jour­naux papier – et, au pas­sage, de vous deman­der s’il faut mettre papier au plu­riel1 –, voi­ci un tuyau : l’ad­jec­tif impri­més s’y sub­sti­tue très bien.

« Par ailleurs, il faut savoir que la locu­tion for­mat papier, bien qu’elle soit répan­due dans l’usage, n’est pas une forme à pri­vi­lé­gier. Le nom for­mat, dans le domaine de l’édition et des sciences de l’information, signi­fie “dimen­sion du papier” ou “mode d’agencement des don­nées”. Pour dési­gner l’exemplaire d’un docu­ment ou d’un ouvrage dif­fu­sé sur sup­port papier, on pré­fé­re­ra la locu­tion ver­sion papier. Du reste, il ne faut pas confondre ver­sion papier et copie papier. La copie papier est une repro­duc­tion, sur sup­port papier, d’un docu­ment conser­vé sur un sup­port élec­tro­nique ou un micro­film2 .»