Défense d’un “être hybride”, le correcteur, 1864

Page de titre de "Typographes et gens de lettres", de Décembre Alonnier, 1864.

Décembre-Alon­nier (nom col­lec­tif de Joseph Décembre et Edmond Alon­nier1) fit paraître au milieu du xixe siècle un savou­reux ouvrage dépei­gnant le monde lit­té­raire pari­sien, Typo­graphes et gens de lettres. Le cha­pitre XII est consa­cré au métier de cor­rec­teur et com­mence par décrire son pitoyable ter­rain d’action… 

[…] sur la lisière de l’im­pri­me­rie et de la lit­té­ra­ture, ser­vant de tran­si­tion de l’au­teur au typo­graphe, il est un être hybride qui doit résu­mer toutes les sciences et les tra­di­tions de la saine typo­gra­phie : nous avons nom­mé le cor­rec­teur.
L’art n’a dépen­sé aucune de ses res­sources pour embel­lir le lieu des­ti­né à ses tra­vaux. Le bureau de la cor­rec­tion a été pla­cé dans la par­tie de l’im­pri­me­rie où il ne gêne pas ; or, comme dans une impri­me­rie toute petite place, tout petit recoin est uti­li­sé, c’est assez dire que le bureau du cor­rec­teur n’a aucune de ces com­mo­di­tés qui font le confor­table.
Aucun orne­ment ne frappe la vue ; seuls quelques paquets d’épreuves et de gros dic­tion­naires pou­dreux s’étalent sur les éta­gères. Le balai fait rare­ment son appa­ri­tion en ce lieu, et l’a­rai­gnée, retrou­vant les beaux jours de l’âge d’or, y file pai­si­ble­ment les méandres argen­tés de sa toile et y meurt de vieillesse.

Une vie de galérien

Le cor­rec­teur, que cer­taines gens ont la naï­ve­té de croire un homme indis­pen­sable, est pour­tant de tous les membres de la grande famille typo­gra­phique celui que l’on traite avec le moins d’égards et le moins de défé­rence.
Ce galé­rien, qui consume son exis­tence à pâlir dix heures par jour sur une masse d’é­preuves qu’il cherche à pur­ger des fautes faites par les com­po­si­teurs et par les écri­vains ; ce galé­rien, repré­sen­tant non avoué de l’A­ca­dé­mie, qui a la pénible mis­sion de faire ren­trer dans le droit che­min de la syn­taxe et de la gram­maire les auteurs que trop dis­po­sés à faire l’école buis­son­nière ; gen­darme lit­té­raire, sa vie se passe à sai­sir en fla­grant délit les solé­cismes et les bar­ba­rismes qui s’ébattent dans les pro­duc­tions du jour à son grand déses­poir ; eh bien ! cet homme on le consi­dère comme une super­flé­ta­tion2, presque comme un para­site implan­té dans une impri­me­rie comme le gui dans l’écorce du chêne ; on lui mar­chande volon­tiers son salaire, car le tra­vail qu’il pro­duit ne peut se sup­pu­ter par francs et cen­times et, com­mer­cia­le­ment par­lant, n’a aucune valeur.
Lors de la der­nière aug­men­ta­tion accor­dée aux typo­graphes, les cor­rec­teurs d’une mai­son de second ordre crurent devoir aus­si la deman­der ; le patron leur répon­dit fort tran­quille­ment qu’il s’é­ton­nait d’une sem­blable demande de leur part, parce qu’il les payait assez cher pour ce qu’ils lui rap­por­taient de béné­fices ; que, du reste, il n’a­vait jamais com­pris l’u­ti­li­té des cor­rec­teurs, et que s’il en avait encore dans sa mai­son, c’est uni­que­ment parce qu’il avait eu le tort de suivre les anciens erre­ments typographiques.

« Bouc émissaire de la littérature »

Dans la vie sociale, des récom­penses sont décer­nées à ceux qui se dis­tinguent : le sol­dat a en pers­pec­tive la croix d’hon­neur ou les épau­lettes ; l’ar­tiste, les dis­tinc­tions flat­teuses ; le lit­té­ra­teur, les accla­ma­tions de la foule ; le géné­ral vain­queur, les enivre­ments du triomphe ; pour le cor­rec­teur, il n’est rien ; rien ne vient le sti­mu­ler, nul éloge ne le dédom­mage de ses peines : car, après le pape, il doit être infaillible ! Encore des jour­naux de notre temps ont-ils rele­vé notre sou­ve­rain pon­tife de cette lourde tâche, mais le cor­rec­teur, jamais ! Il ne doit lais­ser échap­per aucune faute, car on le paye pour cela. Il est le bouc émis­saire de la lit­té­ra­ture, voué aux exé­cra­tions de la foule qui le hue !
Et pour­tant com­bien d’au­teurs se sont glis­sés en cachette dans son bureau enfu­mé et pou­dreux, et, le cha­peau bas, sont venus le sup­plier de révi­ser leur manus­crit, le priant de conti­nuer une répu­ta­tion sou­vent due à la réclame et à la cama­ra­de­rie, sauf à dédai­gner au grand jour cette col­la­bo­ra­tion modeste et  à jeter au besoin la pre­mière pierre.

Rire de lui, un sport journalistique

Du reste, tous ceux qui ont des rap­ports plus ou moins directs avec l’im­pri­me­rie se font un malin plai­sir de trou­ver les fautes que le cor­rec­teur aura oubliées : il semble qu’ils se décernent un bre­vet de haute intel­li­gence et qu’ils disent : « Le cor­rec­teur est un homme ins­truit, que suis-je alors, moi, qui trouve des fautes après lui ? »
D’autres per­fec­tionnent : ils inventent des fautes à plai­sir, pour avoir l’oc­ca­sion de manier l’a­nec­dote typo­gra­phique et de faire pâmer leurs abon­nés aux dépens des soi-disant balour­dises du cor­rec­teur.
Ain­si le rédac­teur en chef d’un jour­nal, visant à l’es­prit, s’a­mu­sait à tron­quer des mots, à ren­ver­ser des phrases à des­sein dans la copie de petites nou­velles. Le cor­rec­teur, quoique sou­vent fort éton­né, par res­pect pour l’au­teur et pour la copie, lais­sait sub­sis­ter le tout dans une sainte inté­gri­té.
Au numé­ro sui­vant, on trou­vait inva­ria­ble­ment, entre filets, une nou­velle annon­çant qu’une bévue du cor­rec­teur avait fait dire une chose bur­lesque tout oppo­sée à  la chose sérieuse que l’on avait vou­lu dire. L’anecdote, bien tour­née, déso­pi­lait les naïfs lec­teurs de l’étincelant jour­nal, qui n’a­vaient pas ri depuis 1830. Et le can­dide cor­rec­teur ava­lait cela tout le pre­mier, mau­dis­sant sa négligence.


Portrait de « l’homme classique »

Froid et calme, il parle peu ; il évite avec soin de prendre part aux dis­cus­sions oiseuses qui four­millent dans les ate­liers. Inébran­lable dans ses convic­tions, s’il lui arrive de don­ner son opi­nion, il le fait pour l’ac­quit de sa conscience, mais avec la cer­ti­tude qu’il ne convain­cra per­sonne. Il connaît trop les hommes pour les avoir vus défi­ler dans son cabi­net.
Homme de tact, sous sa froi­deur appa­rente se cachent une exquise poli­tesse et sur­tout la crainte de frois­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés. A-t-il une obser­va­tion à faire à un auteur dont l’i­ma­gi­na­tion voyage dans les plaines obs­cures de l’am­phi­gou­ri, ou dont l’or­tho­graphe et le style se per­mettent un roman­tisme par trop éche­ve­lé, il enve­loppe cette obser­va­tion d’une telle déli­ca­tesse, d’un tel res­pect, que l’écrivain le plus ombra­geux ne sau­rait s’en for­ma­li­ser.
Ain­si dans une copie de P. Lacroix, l’au­teur avait mis :
« Le comte de Pro­vence, depuis Charles X. »
Le com­po­si­teur, qui connais­sait son his­toire, vit l’er­reur, et mit « Louis XVIII ».
Le cor­rec­teur, res­pec­tant la copie, réta­blit « Charles X », et quand il envoya l’épreuve, il mit en marge : « Ne serait-ce pas plu­tôt Louis XVIII ? »
Cela est de tra­di­tion dans… — j’al­lais dire l’art ; mais doit-on dire le métier ? — la cor­rec­tion, de ne jamais faire aucun chan­ge­ment, quand même gram­maire, syn­taxe, bon sens, tout serait outra­geu­se­ment vio­lé. Le cor­rec­teur se contente de mettre en marge du pas­sage délin­quant un point d’in­ter­ro­ga­tion3.

Travailler sans dictionnaire

Le cor­rec­teur est tenu de connaître tous les termes de phy­sique, de chi­mie, de zoo­lo­gie, de méde­cine, de paléon­to­lo­gie, etc., etc., et pour suf­fire à tout ce que l’on exige de lui, tous les dic­tion­naires pos­sibles lui seraient néces­saires ; pour­tant c’est tout au plus si on lui accorde le Dic­tion­naire de l’Académie, et nous affir­me­rions volon­tiers que dans la moi­tié des impri­me­ries de Paris on ne sau­rait l’y trou­ver.
Un cor­rec­teur nou­vel­le­ment entré dans une mai­son où les dic­tion­naires brillaient par leur absence, s’a­vi­sa d’en deman­der un.
« Com­ment ! lui répon­dit le patron, votre métier est de connaître le fran­çais et vous deman­dez un dic­tion­naire ?
— Par­don, mon­sieur, répon­dit l’homme clas­sique sans se décon­cer­ter, ce sont jus­te­ment ceux qui ne connaissent pas leur langue qui s’en passent parfaitement. »

L’Académie taquinée

Dans toutes les ins­ti­tu­tions il y a des dis­sen­sions, dans toutes les reli­gions il y a des schismes, dans la cor­rec­tion il en est de même. Les uns, ce sont les jeunes, empor­tés par la fougue de l’âge et séduits par les théo­ries des nova­teurs, — il y en a en toutes choses, — méprisent les tra­di­tions et cor­rigent d’a­près Napo­léon Lan­dais4 ou d’a­près Bes­che­relle5.
Mais les autres, les vieux, reve­nus des choses d’i­ci-bas, mûris par l’ex­pé­rience et com­pre­nant qu’en gram­maire comme en poli­tique l’u­ni­té de convic­tion et de foi est néces­saire, cor­rigent d’a­près l’A­ca­dé­mie, sup­po­sant sans doute, sans faire tort à l’es­prit des réfor­ma­teurs, que la docte assem­blée, com­po­sée de qua­rante immor­tels, sans comp­ter ceux qui jouissent de leur pri­vi­lège aux Champs-Ély­sées, doit avoir de l’es­prit au moins comme qua­rante.
Il gémit bien des incon­sé­quences qui éclatent à chaque page du Pan­théon de la langue fran­çaise ; mais, sol­dat dis­ci­pli­né, il sait obéir sans mur­mu­rer et, héros de la ser­vi­tude pas­sive, il défend le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie contre les attaques indis­crètes des pro­fanes, et même, au besoin, contre celles des académiciens. 

Correcteur-académicien : 1-0

Un ministre du der­nier règne, dont l’im­po­pu­la­ri­té n’eut d’égale que son extrême inté­gri­té, avait remar­qué que diverses cor­rec­tions qu’il avait indi­quées sur ses épreuves n’étaient point exé­cu­tées au tirage. Sur­pris d’une négli­gence sem­blable, il s’in­for­ma de la cause et apprit que c’était le cor­rec­teur qui les avait bif­fées. Son éton­ne­ment aug­men­ta, et il deman­da à par­ler au cor­rec­teur.
On le condui­sit au bureau de la cor­rec­tion.
« Par­don, mon­sieur, dit l’au­teur de l’His­toire de mon Temps, je m’a­per­çois que nous fai­sons  à nous deux le tra­vail de Péné­lope ; plus je marque de cor­rec­tions, plus vous sem­blez vous obs­ti­ner à les sup­pri­mer ou à les chan­ger : vous m’o­bli­ge­riez en m’en fai­sant connaître la rai­son.
— Mon Dieu, mon­sieur, répon­dit le cor­rec­teur sans s’émouvoir, la rai­son est fort simple, elle est vôtre.
— Je ne com­prends pas. 
— Vous êtes aca­dé­mi­cien et vous cor­ri­gez d’a­près une ortho­graphe que vous avez adop­tée ; mais moi, qui ne suis qu’un simple mor­tel, je prends pour guide le Dic­tion­naire de l’Académie, voi­là pour­quoi nous ne nous ren­con­trons jamais. »
L’a­ca­dé­mi­cien ne dit rien ; mais, pre­nant le Dic­tion­naire, il cher­cha les mots en litige, et vit qu’il s’était trom­pé. 
Alors, sou­riant d’une façon toute cour­toise, il s’in­cli­na en disant :
« Je recon­nais que vous, mes­sieurs les cor­rec­teurs, vous êtes les seuls véri­tables conser­va­teurs de la langue. »
Et il se retira.

L’affaire du shako

Mais tous les auteurs ne se rendent pas aus­si faci­le­ment, et il en est qui se cabrent sous les obser­va­tions, comme le che­val de manége6 sous le fouet du dres­seur.
Dans un ouvrage mili­taire, l’au­teur s’obs­ti­nait à mettre un c à sha­ko, qui n’en prend pas. Le cor­rec­teur, avec autant de patience, le fait enle­ver ; ce manége se répète plu­sieurs fois, et il se décide à écrire en marge sur une seconde que l’on envoyait à l’au­teur :
« Sha­ko ne prend pas le c, voyez le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie. »
Voi­ci la réponse que reçut cette digne anno­ta­tion :
« Je me f… de l’A­ca­dé­mie et du cor­rec­teur ; je mets un c à sha­ko, parce que cela me convient d’a­bord, et ensuite parce qu’en ma qua­li­té de mili­taire je connais mieux l’or­tho­graphe de cette coif­fure que qui que ce soit. » 

Premier (et dernier ?) lecteur

De même que les petits esprits s’at­tachent aux petites choses, de même ce sont les écri­vains les plus médiocres qui adressent le plus de récri­mi­na­tions au cor­rec­teur ; ce sont eux qui font reten­tir de leurs plaintes les échos d’a­len­tour et qui disent fort sérieu­se­ment : « Mon livre ne s’est pas ven­du, parce qu’il y avait une faute à la page 39. » Mais ils oublient de par­ler des fautes de bon sens dont le livre four­mille.
C’est pour ces auteurs qu’il sem­ble­rait qu’on a créé le cor­rec­teur, exprès pour leur don­ner la cer­ti­tude d’a­voir au moins un lec­teur assu­ré, condam­né à ce labeur comme le galé­rien aux tra­vaux for­cés. Com­bien, sans cela, ver­raient pas­ser leurs œuvres de l’im­pri­me­rie à la frui­tière7, après une courte sta­tion chez le libraire, sans que nul être humain les ait lues !

Devenir correcteur, « une odyssée »

On com­prend, par ce qui pré­cède, que pour qu’un homme d’es­prit se décide à faire ce métier il faut qu’il ait pas­sé par de cruelles épreuves, et qu’il ait acquis au rude contact de la vie cette phi­lo­so­phie qui fait tout accep­ter avec rési­gna­tion.
L’his­toire d’un cor­rec­teur est toute une odys­sée.
Quel­que­fois ce sont des mal­heurs de famille qui sont venus bri­ser une car­rière qui s’ou­vrait brillante, en le for­çant à inter­rompre ses études ; ou bien, esprit avide de liber­té et d’in­dé­pen­dance, il n’a pu se plier à la dis­ci­pline ; ou, encore, refu­sé à quelque exa­men, il s’est trou­vé aux prises avec la néces­si­té, il a sen­ti qu’il lui fal­lait tra­vailler pour vivre, et il est entré dans l’im­pri­me­rie8.
On lui a don­né une casse comme à un appren­ti, afin qu’il pût s’i­ni­tier aux pre­miers prin­cipes de l’im­pri­me­rie, et, au bout d’un mois, on lui a confié des épreuves à corriger.

La fougue du débutant

Le cor­rec­teur qui débute a tou­jours la manie de vou­loir refaire le manus­crit des auteurs, c’est-à-dire de les faire écrire cor­rec­te­ment, et cela au grand déplai­sir des com­po­si­teurs ; il bou­le­verse toute la ponc­tua­tion ; les paque­tiers9, pour se ven­ger de ces petites misères invo­lon­taires et indi­rectes, lui décernent le sobri­quet de la Vir­gule, et font mali­cieu­se­ment remar­quer les coquilles et les lettres retour­nées qu’il a lais­sées pas­ser sur l’épreuve ; car il est aus­si impos­sible en impri­me­rie de rendre une épreuve cor­recte que de trou­ver la qua­dra­ture du cercle ; et cela est tel­le­ment vrai que tout cor­rec­teur qui n’a pas trou­vé une faute à mar­quer sur une épreuve la relit vive­ment, crai­gnant de l’a­voir mal lue la pre­mière fois
Lorsque le cor­rec­teur est obli­gé d’al­ler dans l’a­te­lier, il est sûr d’être accueilli par une foule de ques­tions dans le genre de celles-ci :
« Met­tez-vous l’u flexe à dévoue­ment ou l’e ?
— À tout à l’heure faut-il des divi­sions ?
Usus­fruc­tus, est-ce un seul mot ?
— Met-on les deux capi­tales à conseil d’État ?
Voyez est sou­li­gné sur la copie, et vous me le mar­quez en romain. » 
Toutes ces ques­tions qui se croisent d’un bout à l’autre de l’a­te­lier n’émeuvent nul­le­ment le cor­rec­teur, qui se contente de répondre, impas­sible comme un Terme10 :
« Sui­vez vos copies, nous ver­rons à l’épreuve. » 

« Supplice » de la lecture

Le cor­rec­teur a géné­ra­le­ment hor­reur de toute espèce d’étude ; sa jour­née finie, il n’as­pire qu’au repos ; lire pour lui est un hor­rible sup­plice ; n’a-t-il pas lieu d’en être plus que dégoû­té lors­qu’il use dix heures sur vingt-quatre de sa vie à lire toutes sortes de choses qui lui sont indif­fé­rentes, et qu’il a consa­cré ce temps à déchif­frer des manus­crits hié­ro­gly­phiques dans le goût de ceux de MM. Jules Janin et Gus­tave Planche ?
Le cor­rec­teur pro­fesse le plus pro­fond mépris pour tout le clin­quant de la lit­té­ra­ture, et n’a de consi­dé­ra­tion que pour le vrai talent.
Par­fois il arrive, par un coup du sort, qu’il par­vienne à une posi­tion brillante : il ne rou­gi­ra jamais de ses anciens cama­rades. C’est, croyons-nous, le plus bel éloge que l’on puisse faire de la corporation.

Décembre-Alon­nier, Typo­graphes et gens de lettres [lien vers Gal­li­ca], Michel Lévy frères, 1864, p. 31-34 et 37-43.

☞ Voir aus­si Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves d’im­pri­me­rie, 1861, qui confirme nombre de ces observations.


Georges Simenon et ses correcteurs

Dessin de Loustal représentant Georges Simenon écrivant à son bureau

« Toute la mati­née, il se sen­tit bien. Il tra­vaillait len­te­ment, minu­tieu­se­ment. Puriste, il avait hor­reur des fautes de gram­maire. Il en avait trou­vé dans des textes d’agrégés et d’académiciens. »La Cage de verre, cha­pitre V.

Dans ma biblio­thèque du cor­rec­teur, j’ai déjà men­tion­né La Cage de verre, roman de 1971 où Sime­non met en scène Émile Virieu, un cor­rec­teur d’imprimerie par­ti­cu­liè­re­ment terne. Cette œuvre a une réso­nance avec sa biographie : 

Tous les sime­no­niens connaissent l’épisode extra­va­gant de la cage de verre dans laquelle Sime­non s’était enga­gé à écrire un roman en une semaine1.
[Au] début de l’année 1927 […] Eugène Merle, direc­teur de plu­sieurs jour­naux pari­siens, lui lance un défi : Sime­non devra écrire un roman sous les yeux du public, enfer­mé dans une cage de verre… Atti­ré par la somme impor­tante que lui pro­pose son employeur, il accepte immé­dia­te­ment, mais le pro­jet n’aboutira pas pour diverses rai­sons qui res­tent encore un peu obs­cures. Cepen­dant, l’épisode de la cage de verre res­te­ra dans la légende de Sime­non et contri­bue­ra à faire de ce roman­cier un véri­table phé­no­mène : plu­sieurs jour­naux ont racon­té en effet l’exploit qui ne s’est jamais pro­duit2 !

Des romans parsemés de correcteurs

Couverture de "La Cage de verre", de Georges Simenon, au Livre de Poche

Outre Émile Virieu, d’autres cor­rec­teurs appa­raissent dans les intrigues de Sime­non, cha­cun dans « son coin, sa cage qui le prot[ège] contre tout ce qu exist[e] au dehors » – le cas­se­tin3

Dans Mai­gret chez le ministre :

— Elle tra­vaille comme cor­rec­trice d’épreuves à l’Imprimerie du Crois­sant4, où elle fait par­tie de l’équipe de nuit.

Dans L’Homme au petit chien :

— Figu­rez-vous qu’à trente-cinq ans, je me suis mis en tête d’épouser un cer­tain Émile Doyen, un homme de qua­rante ans, à peu près de mon âge, qui avait l’air aus­si pai­sible que vous. Son métier n’était pas moins tran­quille : cor­rec­teur à l’Imprimerie du Crois­sant, où il pas­sait ses jour­nées ou ses nuits dans une cage de verre, pen­ché sur des épreuves. 

Dans Les Anneaux de Bicêtre : 

Per­sonne, par exemple, n’aurait pu dire où il habi­tait, ni quelles étaient ses res­sources, et il a fal­lu un hasard pour que Mau­gras le découvre dans une cage vitrée, à l’imprimerie de la Bourse, où Jublin gagnait sa maté­rielle comme correcteur. 

On raconte aisé­ment que Sime­non refu­sait toute inter­ven­tion sur ses créa­tions, insis­tant notam­ment sur le res­pect de la ponc­tua­tion. Ses nom­breux points de sus­pen­sion étaient, pour lui, « le reflet des réflexions de Mai­gret5 ». 

Il eut pour­tant des cor­rec­teurs, dont les seuls connus (de moi, en tout cas) sont Pierre Deli­gny et la mys­té­rieuse Doringe. 

Maigret et l’absence de virgule 

Dans son blog, le tra­duc­teur Michel Vol­ko­vitch ana­lyse une phrase : 

« Au lieu de gro­gner en cher­chant l’ap­pa­reil à tâtons dans l’obs­cu­ri­té comme il en avait l’ha­bi­tude quand le télé­phone son­nait au milieu de la nuit, Mai­gret pous­sa un sou­pir de soulagement. »

C’est la pre­mière phrase de Mai­gret et les braves gens et je me la relis avec délec­ta­tion. Ce qui m’en­chante en elle ? Presque rien : une absence de vir­gule. C’est cette absente, après « obs­cu­ri­té », qui donne à l’en­semble son juste rythme : le seg­ment anor­ma­le­ment long, qui nous fait sen­tir cette recherche à tâtons inter­mi­nable, qui déjà ins­talle un malaise — annon­çant la cou­leur du livre entier ! —, puis le bref apai­se­ment.
J’i­ma­gine Sime­non qui envoie sa phrase ain­si ponc­tuée, le cor­rec­teur de 1961 qui s’ef­fraie, qui cherche à la nor­ma­li­ser en col­lant la vir­gule, l’au­teur qui se fâche, qui biffe la vir­gule, à lui le der­nier mot puisque c’est une star.
Oui, mais c’est trop beau. À la réflexion, le scé­na­rio inverse tient tout aus­si bien la route : Sime­non colle sa vir­gule machi­na­le­ment et le cor­rec­teur la sup­prime, au nom de la cor­rec­tion gram­ma­ti­cale. Avec cette fichue vir­gule, en effet, « comme il en avait l’ha­bi­tude… » pour­rait à la rigueur dépendre de la prin­ci­pale qui suit, et non de la subor­don­née qui pré­cède. La plu­part des lec­teurs, même les plus poin­tilleux, accep­te­raient sûre­ment cette absence de vir­gule au nom de la règle du plus vrai­sem­blable ; mais qui nous dit que le cor­rec­teur en l’oc­cur­rence n’é­tait pas un adepte de la clar­té gram­ma­ti­cale abso­lue — espèce redoutable ?

Mais Sime­non eut-il vrai­ment un cor­rec­teur pour ce Mai­gret en 1961 ? «[…] les édi­tions ori­gi­nales [étaient] sou­vent impri­mées hâti­ve­ment et riches en coquilles6. » 

Pierre Deligny, correcteur passionné… et bénévole

C’est Pierre Deli­gny (Arras, 1926 – Poi­tiers, 2005) qui cor­ri­gea, pour leur édi­tion défi­ni­tive, la tota­li­té des romans de l’é­cri­vain. Dans le cata­logue Sime­non com­po­sé par le libraire Hen­ri Thys­sens7, on trouve de pas­sion­nantes infor­ma­tions sur sa rela­tion avec Sime­non. Je résume l’in­tro­duc­tion du catalogue :

Pierre Deli­gny paraît avoir contrac­té le virus sime­no­nien en 1967. Cor­rec­teur d’imprimerie, il vient alors d’être embau­ché comme lec­teur-cor­rec­teur à l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis. Ayant trou­vé quan­ti­té d’erreurs typo­gra­phiques dans les livres de Sime­non, il le fait savoir à l’é­cri­vain, avec qui il échan­ge­ra une cen­taine de lettres entre 1967 et 1988. Il pour­sui­vra durant des années son inlas­sable quête des coquilles dans ses textes.

Dans son exem­plaire de Mai­gret hésite (Presses de la Cité, 1968), adres­sé à Sime­non, Deli­gny écrit : 

« Mon cher Georges Sime­non, Mai­gret hésite peut-être… mais moi, je n’hésite pas à décla­rer que ce livre, comme tous ceux qui pré­cèdent, est fort mal cor­ri­gé. Je rêve pour vous (et pour nous, vos lec­teurs assi­dus) des Œuvres com­plètes de Sime­non (puisqu’il semble qu’on ne puisse espé­rer cela des Presses de la Cité) enfin sans fautes (ou presque). Je m’y emploie. » Ce coup d’audace lui valut de cor­ri­ger désor­mais la plu­part des ouvrages de l’auteur en vue de la publi­ca­tion de la col­lec­tion « Tout Sime­non ». L’exemplaire est un modèle des méthodes de tra­vail de Pierre Deli­gny qui y porte des cor­rec­tions en rouge (coquilles, mas­tics, fautes pré­ju­di­ciables à la com­pré­hen­sion de l’œuvre), en vert (coquilles, fautes bénignes non nui­sibles à la com­pré­hen­sion), en bleu (sug­ges­tions faites à l’auteur). Sur cer­taines pages, c’est une vraie sym­pho­nie de couleurs.

De même, son exem­plaire de La Main (Presses de la Cité, 1968) est cor­ri­gé et anno­té « en trois cou­leurs », avec la remarque : 

Compte ren­du d’une « catas­trophe typo­gra­phique », d’un véri­table « sabo­tage indus­triel » dont j’espère fer­me­ment qu’il ne se renou­vel­le­ra plus… Et si je puis y contri­buer, ce sera avec plai­sir et enthousiasme ! 

Sime­non le lui a dédi­ca­cé ainsi : 

Pour Pierre Deli­gny qui connaît mieux mes livres et sur­tout leurs petits défauts que moi, en le remer­ciant de l’énorme tra­vail qu’il s’impose si généreusement […]

La pre­mière édi­tion des œuvres com­plètes, éta­blie par Gil­bert Sigaux (Lau­sanne, éd. Ren­contre), est publiée entre 1967 et 1973. Les 72 volumes portent, sur la garde, un papillon avec cet avis : 

« Cette col­lec­tion, entiè­re­ment anno­tée et cor­ri­gée par Pierre Deli­gny, cor­rec­teur et ami de Georges Sime­non, a ser­vi à l’établissement de l’édition des Presses de la Cité “Tout Sime­non”, 25 volumes (1988-1992). » En réa­li­té, ce tra­vail minu­tieux a aus­si ser­vi de modèle à l’édition en 10 volumes du « Cycle Mai­gret », puis aux réim­pres­sions des Édi­tions Rencontre.

Un exem­plaire de La Cage de verre (1971) porte l’envoi : 

« Pour Pierre Deli­gny, dans sa “cage morale”, en sou­ve­nir de tant de cor­rec­tions dans mes textes impri­més. Son ami recon­nais­sant, Georges Sime­non, 1982. » 

Pierre Deli­gny, men­tion­né comme « ancien chef cor­rec­teur adjoint » dans l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis, y signe­ra la fiche consa­crée au roman­cier. On lui doit aus­si les 32 pages de Jalons chro­no­bio­gra­phiques dans Tout Sime­non, t. 27 (Presses de la Cité, 1993). Avec Claude Men­guy, il a publié Sime­non au fil des livres et des sai­sons (Omni­bus, 2003). Ain­si que de nom­breux articles dans la revue Traces, édi­tée par le Centre d’études Georges Sime­non (Liège).

Deligny, correcteur de Jean Failler

Portrait de Jean Failler

Auteur de la série poli­cière Mary Les­ter, Jean Failler (né en 1940) évoque son cor­rec­teur et ami Pierre Deli­gny à plu­sieurs endroits. Je synthétise :

J’ai eu un excellent cor­rec­teur, il s’ap­pe­lait Pierre Deli­gny, mais hélas, il nous a quit­tés. Pierre avait été chef cor­rec­teur à l’Ency­clo­pé­die Uni­ver­sa­lis où il super­vi­sait une équipe de six cor­rec­teurs très avi­sés. Cepen­dant, lorsque l’Ency­clo­pé­die est sor­tie, il sub­sis­tait des coquilles. Il pré­ten­dait qu’un livre sans défauts de ce genre n’existe pas car ce serait la per­fec­tion. Or, ajou­tait-il, la per­fec­tion est d’es­sence divine, et nous ne sommes que de pauvres humains8.

En retraite, il me pro­po­sa [en 1997] de mettre sa science au ser­vice de Mary Les­ter. J’eus ain­si, pen­dant près de dix ans, le plus savant des cor­rec­teurs, le plus sour­cilleux aus­si, qui n’hésitait pas me taqui­ner à pro­pos de cer­taines fautes gros­sières et répé­ti­tives. Si, comme le dit le pro­verbe, qui aime bien, châ­tie bien, Pierre m’aimait beau­coup.
Mary Les­ter a per­du en la per­sonne de Pierre Deli­gny le plus fidèle de ses ser­vi­teurs et moi le meilleur des amis, une sorte de grand frère qui n’hésitait pas à com­men­cer ses lettres par la for­mule célèbre du juge Ti : “frère né après moi” et qui les ter­mi­nait en signant – en bre­ton – du sur­nom qu’il s’était lui-même attri­bué, Kraïon ru (ce qui signi­fie crayon rouge, cou­leur dont il sou­li­gnait vigou­reu­se­ment mes tur­pi­tudes ortho­gra­phiques)9.

À pro­pos de la col­la­bo­ra­tion de Deli­gny et Sime­non, il raconte : 

Pierre avait éga­le­ment été le cor­rec­teur de Georges Sime­non. Il com­men­çait à cor­ri­ger le livre en atta­quant la der­nière page, puis l’a­vant-der­nière afin de ne pas se lais­ser prendre par le récit. Ensuite il le reli­sait à l’en­droit pour véri­fier les erreurs de dates, de noms, etc.10.

Pierre avait […] éta­bli des listes de TOUS les inter­ve­nants dans les ouvrages de Sime­non. Ima­gi­nez le tra­vail ! Quand on connaît l’œuvre du grand Georges, ça laisse pan­tois. D’au­tant que l’a­mi Pierre n’a­vait jamais tou­ché à un ordi­na­teur et que toutes ces com­pi­la­tions étaient éta­blies à la plume sur des fiches car­ton­nées11.

Enfin, il ajoute cette infor­ma­tion intéressante : 

Sime­non avait une autre cor­rec­trice en la per­sonne de sa secré­taire [s’agit-il de Joyce Ait­ken12 ?] qui aimait lui faire aigre­ment remar­quer ses erre­ments ortho­gra­phiques, ce qui aga­çait pro­di­gieu­se­ment maître Georges. 
Il l’en­voya un jour sur les roses en lui disant : « C’est enten­du, si j’a­vais votre ortho­graphe, votre sens de la gram­maire et de la syn­taxe, je four­ni­rais des manus­crits par­faits. Mais je sup­pose que j’au­rais alors aus­si votre style plat et votre total manque d’i­ma­gi­na­tion… À qui ven­drait-on des livres écrits de la sorte ? »
Et toc, voi­là la demoi­selle reca­drée13.

Une autre femme est cepen­dant connue des simenoniens.

Doringe, « correctrice attitrée » ?

« Doringe […] a l’âge de ma mère et pour­tant, c’est mon amie. Très intel­li­gente, très culti­vée, très aver­tie de tout, et d’un goût très sûr, elle a un tel sens de l’a­mi­tié qu’elle y mêle de la jalou­sie. » — Lettre de Sime­non, citée dans l’Auto­dic­tion­naire Sime­non de Pierre Assouline.

On sait peu de chose sur Doringe, plu­sieurs fois citée par Pierre Assou­line, dans sa bio­gra­phie de Sime­non14, comme sa « cor­rec­trice atti­trée ». « […] les ren­sei­gne­ments que l’on pos­sède sur elle sont par­ci­mo­nieux et assez dif­fi­ciles à trou­ver », recon­naît Murielle Wen­ger en décembre 2016, sur le site Sime­non Sime­non, avant de bros­ser son portrait :

Belge d’o­ri­gine, Doringe [en réa­li­té, Hen­riette] a été pro­fes­seur d’an­glais, puis « jour­na­liste tous ter­rains », comme l’é­crit Assou­line : elle était en par­ti­cu­lier chro­ni­queuse de ciné­ma, et elle a inter­viewé, entre autres, Jean Gabin ; en 1912, elle avait fon­dé un heb­do­ma­daire, la Tri­bune des bêtes, un jour­nal qui défen­dait la cause des ani­maux. La même année, elle avait épou­sé un jour­na­liste, André Blot. Mais elle a été aus­si tra­duc­trice de roman­ciers amé­ri­cains, Slaugh­ter en par­ti­cu­lier. D’a­près Assou­line, Sime­non jugeait son ami­tié un peu enva­his­sante, mais indis­pen­sable. Leurs échanges épis­to­laires portent sou­vent sur le style du roman­cier. Comme l’é­crit encore le bio­graphe, Doringe est « la seule per­sonne avec laquelle il accepte de dis­cu­ter du bien-fon­dé de ses choix, qu’il s’a­gisse de gram­maire, de syn­taxe ou encore d’or­tho­graphe ». Sime­non a sa propre vision de son style, et il n’est pas tou­jours d’ac­cord avec les cor­rec­tions pro­po­sées par Doringe, mais il ne peut se pas­ser d’elle. Et Assou­line de racon­ter cette émou­vante anec­dote : en 1964, alors qu’elle souffre d’un can­cer géné­ra­li­sé, Doringe tient à finir la cor­rec­tion du der­nier manus­crit de Sime­non, Mai­gret se défend. Elle est ali­tée, n’a plus de force. Alors elle fait venir le curé, non pour se confes­ser, mais pour qu’il l’aide à ter­mi­ner la cor­rec­tion du texte…

Sime­non n’ai­mait peut-être pas être cor­ri­gé, mais ses prin­ci­paux cor­rec­teurs, eux, lui étaient tout dévoués. 


Des­sin de Lous­tal. Pho­to de Jean Failler : Le Télé­gramme.

Quelques observations sur le métier de correcteur, 1888

Page de titre du livre d'Émile Désormes "Notions de typographie à l'usage des écoles professionnelles", 1888

En 1888, Émile Désormes, direc­teur tech­nique de l’école Guten­berg, à Paris, publie Notions de typo­gra­phie à l’usage des écoles pro­fes­sion­nelles (la 3e édi­tion, de 1895, est télé­char­geable à L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consa­crées à la lec­ture des épreuves (p. 260-300). Je repro­duis ci-des­sous quelques obser­va­tions qui me semblent tou­jours inté­res­santes pour le cor­rec­teur, même si la dif­fu­sion de codes typo­gra­phiques1 et de dic­tion­naires maniables a, depuis lors, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré l’exer­cice de son métier.

Généralités sur la lecture des épreuves

La lec­ture des épreuves est un tra­vail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même per­sonne lit en pre­mière, en seconde et en revi­sion, qu’elle laisse pas­ser des fautes gros­sières si elles lui ont échap­pé une pre­mière fois : la fatigue céré­brale que pro­cure la lec­ture réité­rée et atten­tive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pen­sée elle-même. 
Il est donc néces­saire, si l’on veut évi­ter des acci­dents sou­vent irré­mé­diables, de confier à autant de per­sonnes dif­fé­rentes cha­cune des espèces d’épreuves, heu­reux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échap­per. 
Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arri­vé à éta­blir pour la cor­rec­tion une marche uni­forme, sui­vie et adop­tée par toutes les impri­me­ries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque mai­son ayant sa manière de tour­ner les guille­mets, de ponc­tuer, de ren­fon­cer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la vir­gule2 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins3 et là de la vir­gule ;4 ailleurs, on cor­rige d’après l’Académie, et, dans la mai­son d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons dif­fé­rentes de corriger […]

De la ponctuation 

La ques­tion de la ponc­tua­tion est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne recon­naissent pas aux cor­rec­teurs le droit de la chan­ger quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habi­tude de la mettre sur leur copie, par la rai­son qu’il est des phrases dont le sens peut chan­ger com­plè­te­ment par le seul dépla­ce­ment ou l’adjonction d’une vir­gule. 
Or, comme le lec­teur d’épreuves ne connaît pas la pen­sée de l’auteur, il est de toute évi­dence qu’il doit appor­ter la plus grand cir­cons­pec­tion dans le dépla­ce­ment ou la sup­pres­sion de la ponc­tua­tion s’il n’est pas au cou­rant des habi­tudes, du carac­tère, ou du tem­pé­ra­ment de l’écrivain. 
C’est sur­tout dans la poé­sie que cette néces­si­té se fait sen­tir et que le droit de l’auteur doit être res­pec­té. C’est qu’ils sont nom­breux, les exemples que l’on  pour­rait citer de désa­gré­ments sur­ve­nus à l’imprimeur du fait même des cor­rec­teurs ; nous n’en vou­lons pour preuve qu’une lettre qu’il nous sou­vient avoir été écrite, en 1875, par Vic­tor Hugo à un célèbre impri­meur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plai­gnait que les cor­rec­teurs lui eussent modi­fié, en bon à tirer, toute sa ponc­tua­tion5
Quand un homme comme Vic­tor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nom­breux métro­manes qui cherchent le che­min de la gloire à la lueur de cet astre puis­sant ? 
Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au cor­rec­teur, qui devra ponc­tuer comme il le ferait lui-même. 
Il nous reste peu de chose à dire de la ponc­tua­tion, si ce n’est qu’on ne doit pas abu­ser des vir­gules, qui, trop sou­vent répé­tées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fati­guer le lec­teur. Il faut pour­tant faire une excep­tion en faveur des ouvrages tech­niques, qui demandent à être lus à tête repo­sée et offrent une grand dif­fi­cul­té de rédac­tion à cause des mêmes expres­sions qui reviennent sous la plume avec une néces­si­té per­sis­tante. Dans ces condi­tions, les vir­gules ont pour consé­quence d’accentuer la pen­sée et de rendre intel­li­gibles les pas­sages les plus ardus. 
Cette dis­tinc­tion, si sub­tile qu’elle soit, est néces­saire, car il est facile à un cor­rec­teur de com­prendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique. 

Noms dont le pluriel est difficile

Désormes pro­duit sur cinq pages une liste de plu­riels de « noms fran­çais et étran­gers, simples ou com­po­sés », jus­ti­fiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas don­né à tous les cor­rec­teurs de pos­sé­der un Larousse, un Lit­tré ou un dic­tion­naire de l’Académie » (le pre­mier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la com­mente comme suit.

Les auto­ri­tés aux­quelles nous nous sommes adres­sé, Larousse et Lit­tré, pour éta­blir cette liste de noms, ne sont pas tou­jours d’accord avec l’Académie ; mais com­ment en serait-il autre­ment quand on voit cette der­nière écrire : un panier de rai­sin et un panier de gro­seilles ; un balai de plumes et un lit de plume ;  une fri­cas­sée de pou­lets, comme si l’on ne pou­vait fri­cas­ser un seul pou­let ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plu­sieurs troncs, il n’y avait pas plu­sieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rap­ports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières dif­fé­rentes ? 
L’Académie n’écrit-elle pas aus­si sirop de gro­seilles, com­pote de pommes et gelée de gro­seille, gelée de pomme ? Loin de nous la pen­sée de nous insur­ger contre une ins­ti­tu­tion uni­que­ment com­po­sée d’hommes aus­si ins­truits d’éminents, mais com­ment veut-on qu’un com­po­si­teur, qui compte au plus six ans d’école pri­maire, puisse se recon­naître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exac­te­ment les mêmes, et qui pour­tant sont régis par une ortho­graphe si différente ? 

Je n’aborde pas ici les règles typo­gra­phiques pro­po­sées par ce manuel, dont cer­taines pré­sentent une diver­gence avec les règles actuelles. Elles feront éven­tuel­le­ment l’objet d’un billet ultérieur. 

“L’Homme fragile”, un correcteur au cinéma

Dans un petit Éloge de la cor­rec­tion1, je découvre l’existence d’un film mécon­nu signé de Claire Clou­zot2, L’Homme fra­gile (1981), met­tant en scène le métier :

Richard Ber­ry y campe un cor­rec­teur de presse tiraillé entre sa vie per­son­nelle et les bou­le­ver­se­ments tech­niques qui per­turbent sa vie pro­fes­sion­nelle – le pas­sage de la com­po­si­tion plomb à la pho­to­com­po­si­tion. Le bureau des cor­rec­teurs du Monde, les locaux du Matin et de France-Soir ser­virent de cadre à cette his­toire atta­chante. Signa­lons la pré­sence au géné­rique, en qua­li­té de conseiller tech­nique, de Jean-Pierre Coli­gnon, alors chef cor­rec­teur au Monde3.

« Chaque nuit, ses col­lègues et lui se retrouvent devant leur pupitre puis au bar voi­sin », pré­cise un autre résu­mé. Il est aus­si ques­tion d’«un stage de for­ma­tion des­ti­né à les fami­lia­ri­ser avec le nou­veau matériel ». 

Le film n’est mal­heu­reu­se­ment dis­po­nible ni en DVD ni en VOD, mais, en atten­dant une éven­tuelle dif­fu­sion à la télé­vi­sion, on peut voir, sur Vimeo, un entre­tien avec Claire Clou­zot (2014, 25 min). Plu­sieurs extraits y sont mon­trés. Le Code typo­gra­phique posé sur son bureau, la réa­li­sa­trice explique les rai­sons de son inté­rêt pour le métier (ver­ba­tim) :

Pour­quoi je com­mence à avoir cet amour du mot et de sa cor­rec­tion ? C’est en étant au jour­nal Le Matin, où là je fais toute la durée du jour­nal, jusqu’à ce que Fran­çois Mit­ter­rand soit élu en 81, et je m’aperçois que le bou­lot du cor­rec­teur est abso­lu­ment essen­tiel. […] Quand j’ai appris que c’était une équipe de gens, hommes et femmes, qui ne per­daient pas leur place pen­dant toute leur vie, […] jusqu’à la retraite, et qui devaient ne pas chan­ger aus­si le sens poli­tique du conte­nu de l’article […] en fai­sant une faute d’une lettre. 

C’était une caté­go­rie de gens qui res­tent ensemble toute leur vie, et où est-ce que j’en ai enten­du par­ler au ciné­ma ? Nulle part. Cette col­lec­ti­vi­té de dix à peu près […] s’appelle le cas­se­tin […] [c’]est une popu­la­tion auto­nome, sur­tout pour un jour­nal [comme] celui que j’ai mis dans L’Homme fra­gile, c’est-à-dire un jour­nal qui paraît à 1 heure de l’a­près-midi, c’est-à-dire Le Monde4 – sous-enten­du, ce n’est pas pro­non­cé – et qui tra­vaillent donc l’a­près-midi, le soir, la nuit. […]

Je ne suis jamais entrée phy­si­que­ment dans le cas­se­tin du jour­nal Le Monde. C’est un endroit… c’est la Sainte-Cha­pelle du jour­na­lisme. Avec un type for­mi­dable et très rigo­lo, parce qu’il ne res­semble à per­sonne, Jean-Pierre Coli­gnon, qui a ser­vi de conseiller à la cor­rec­tion […] J’ai vu qu’ils étaient face à face, les cor­rec­teurs et les cor­rec­trices, […] et ils se parlent […] mais ils sont en fait très indi­vi­dua­listes, et des deux côtés d’une table immense […] mais c’est ça un cassetin.

Dans les extraits du film, on peut entendre (pho­tos de g. à dr.) : 

– un appel au cassetin :

— Addis Abe­ba, deux d deux b par­tout ?
— Non. Vérifie.

– un rap­pel amu­sé du code de conduite : 

Pri­mo, veille aux règles de l’orthographe. Deu­zio, ne laisse jamais pas­ser un faux sens ou un contre­sens. Troi­zio, veille à l’harmonie et à l’exactitude du texte et de son contenu.

– une ques­tion d’orthotypographie :

— Tu peux m’expliquer pour­quoi Arabe a une capi­tale et juif une minus­cule ?
Juif, c’est une reli­gion et Arabe une natio­na­li­té. D’où la dif­fé­rence de cap.

Dans ses sou­ve­nirs, Claire Clou­zot évoque aus­si « les papiers qui arrivent des rédac­teurs dans les espèces de tuyaux qui autre­fois ser­vaient pour les pneu­ma­tiques » et le tra­vail de cor­rec­tion en duo sur la « morasse mouillée ». On a l’oc­ca­sion de voir, dans les extraits, la com­po­si­tion au plomb, le tirage de la morasse, les dis­cus­sions autour du marbre ; on entend par­ler de « DH ».

Enfin, la réa­li­sa­trice cri­tique la presse dis­tri­buée dans le métro (au moment de l’en­tre­tien), « gra­tuite, jetable, moche, illi­sible, avec pas mal de pub ». Dans une pre­mière scène au café, le per­son­nage inter­pré­té par Richard Ber­ry parle d’« un chauf­feur de taxi qui achète France-Soir pour le jeu des 7 erreurs. […] Il ne lit jamais une ligne. Les mots et leurs coquilles, tu vois, il n’en a rien à foutre. » Dans une autre scène, il pré­dit un ave­nir bien sombre pour la presse :

Bien­tôt y aura plus que les petites annonces, les codes [sic, cours] de la Bourse, les records spor­tifs et les résul­tats du Loto. On met­tra le tout en corps 24 pour faire plus facile à lire. Pour 3 ou 5 francs, on aura un jour­nal de deux pages. Pas de frais d’impression, plus de plomb, plus de correcteurs.

Nous sommes en 1981, Inter­net n’existe pas. Le cor­rec­teur Hen­ri Natange ne peut alors ima­gi­ner que la presse per­dra aus­si les petites annonces et que le papier dis­pa­raî­tra, peut-être, à son tour… 

☞ Voir aus­si Antoine Doi­nel, cor­rec­teur d’im­pri­me­rie.


L’Homme fra­gile, comé­die dra­ma­tique, 1981, cou­leur, 1 h 23, scé­na­rio et réa­li­sa­tion Claire Clou­zot, avec Richard Ber­ry, Fran­çoise Lebrun, Didier Sau­ve­grain, Jacques Serres, Isa­belle Sadoyan…

Bouclage sur le marbre

Une pho­to rare – que je ne peux mal­heu­reu­se­ment repro­duire ici – est dis­po­nible en ligne dans le cata­logue de la BNF La Presse à la une. De la Gazette à Inter­net. On y voit deux ouvriers typo­graphes tra­vaillant à la com­po­si­tion d’un numé­ro du Monde, le 8 sep­tembre 1970. En voi­ci la légende :

À l’imprimerie du quo­ti­dien Le Monde rue des Ita­liens à Paris en 1970, la page est com­po­sée sur une table métal­lique plate (le marbre) à par­tir d’un cadre en métal rigide (la forme) qui a la taille de la page à impri­mer. Le typo­graphe (ou typo) assemble et serre les lignes et les textes venant de la Lino­type, les filets, les illus­tra­tions… Tous ces élé­ments ont la même épais­seur, sauf bien sûr les blancs (les espaces). Avant le ser­rage, on tire à la brosse une épreuve (la morasse), pour véri­fier si les cor­rec­tions ont bien été por­tées et s’il n’y a pas de nou­velles erreurs, par exemple sur les titres. Lorsque la page est com­po­sée, on pose des­sus un papier épais et, par une forte pres­sion, on obtient un moule en creux à la fois léger – donc facile à trans­por­ter – et pou­vant résis­ter au plomb fon­du qu’on va lui injec­ter : c’est le flan.

Cette ancienne opé­ra­tion de ser­rage de la forme reste pré­sente dans le voca­bu­laire de la presse à l’ère numérique :

Le geste de bou­clage de la forme en plomb

« Quand le tra­vail de com­po­si­tion d’un livre ou d’un jour­nal était ache­vé, on bou­clait (ou ser­rait) les formes en plomb pour les pré­pa­rer à l’im­pres­sion. Le terme de bou­clage existe tou­jours dans la presse, il désigne la phase ultime de la pré­pa­ra­tion du jour­nal avant son impres­sion », pré­cise David Alliot1

De même, on conti­nue à dire qu’on met un texte au marbre, pour signi­fier qu’on le met de côté, en attente. 

Cette pho­to­gra­phie appa­raît éga­le­ment dans l’His­toire de la presse fran­çaise de Patrick Eve­no2, avec cette légende :

« Le marbre, ici au Monde en 1979 [noter la data­tion dif­fé­rente], est un lieu hau­te­ment sym­bo­lique de la presse. C’est le lieu et le moment où s’arrête le tra­vail rédac­tion­nel et où com­mence le tra­vail indus­triel. La forme, cadre métal­lique au for­mat de la page qui reçoit les pavés de plomb com­po­sés et fon­dus à la Lino­type, ou dans les temps anciens les lignes de carac­tères assem­blés à la ligne par les typo­graphes, doit être posée sur une sur­face par­fai­te­ment plane afin qu’aucun carac­tère ne saille ou creuse, ce qui pro­vo­que­rait un déchi­re­ment du papier ou un mas­tic. »

La Lino­type dis­pa­raî­tra du Monde – et rapi­de­ment du monde – en 1980, avec l’arrivée de la pho­to­com­po­si­tion, sui­vie de celle de la PAO acces­sible aux rédac­teurs eux-mêmes (1984).

Une femme parmi les typographes

« Le tra­vail de la femme est une cala­mi­té, un mal social ; une femme entrée hon­nête et sage dans un ate­lier ne tarde pas à se dépra­ver, étant sans cesse en butte aux séduc­tions des ouvriers qui l’en­tourent. » — Un typo­graphe en 18981.

« Quand j’ai ren­con­tré les typos [en 1979], j’avais une tren­taine d’années envi­ron. C’était la pre­mière fois que je tra­vaillais en presse. C’était à la SGP, impri­me­rie du Par­ti com­mu­niste fran­çais. Il était presque 17 heures quand j’arrivai à l’imprimerie. Un gar­dien m’indiqua la direc­tion de l’atelier. Je tom­bai sur un indi­vi­du à qui je deman­dai le « bureau des cor­rec­teurs » – le cas­se­tin pour les ini­tiés. Il vit tout de suite qu’il avait affaire à une nou­velle – d’autant qu’à l’époque il n’y avait pas beau­coup de femmes dans les impri­me­ries. L’individu – encore non iden­ti­fié – me pria poli­ment de le suivre et me condui­sit dans un immense ate­lier rem­pli de lino­types inoc­cu­pées. Quelques mètres plus loin, un groupe d’ouvriers attrou­pés hur­laient – très nom­breux. Mon guide les écar­ta et je me retrou­vai au centre du groupe devant un type(o) à genoux, pan­ta­lon bais­sé, un magni­fique sexe en érec­tion. « Il a parié qu’il pou­vait se faire une pipe tout seul », me cria mon guide. Je res­tai clouée sur place, les yeux écar­quillés. Des copains pous­saient sa tête vers ledit organe, mais d’autres disaient que ce n’était pas réglo. Fina­le­ment, ses lèvres attei­gnirent le bout de sa verge à plu­sieurs reprises et la majo­ri­té déci­da qu’il avait gagné. Bien sûr, il fal­lait fêter ça. En [un] rien de temps, des bou­teilles, des verres et des caca­huètes firent irrup­tion sur les marbres. J’étais écrou­lée de rire, néan­moins, je per­sis­tai au milieu du brou­ha­ha à deman­der la direc­tion du cas­se­tin. Au lieu de ça, on m’emmena devant des gens – dif­fé­rents des ouvriers car ils n’étaient pas en bleu de tra­vail –, les cor­rec­teurs, qui avaient assis­té au spec­tacle. Ils me firent dépo­ser mes affaires dans le cas­se­tin et me rame­nèrent vers les liba­tions. J’entendis mon pre­mier À-là2. Voi­là ma pre­mière ren­contre avec les typos : l’apparition du typo erec­tus. C’est ce jour que je bus pour la pre­mière fois le Sang du peuple. Après en avoir ava­lé un verre, je crus qu’on m’avait tapé sur la tête. Je finis par m’asseoir grog­gy. En réa­li­té, c’é­tait ce vin, qui fai­sait au moins 14°. »

Témoi­gnage d’Annick Béjean, cor­rec­trice de 1973 à 1994, dans « Touche pas au plomb ! » Mémoire des der­niers typo­graphes de la presse pari­sienne, par Isa­belle Repi­ton et Pierre Cas­sen, éd. Le Temps des Cerises, 2008, p. 167-168. 

Pho­to : Un ate­lier de typo­gra­phie vers 1900. © DR.

Corriger au temps de Gutenberg

Au début de l’im­pri­me­rie, la rare­té des carac­tères en plomb contrai­gnait les ate­liers à tra­vailler en « flux ten­du », cor­rec­teurs compris. 

On ima­gine com­bien le tra­vail d’impression est sou­mis à des contraintes maté­rielles com­plexes, qui sup­posent de l’organiser très pré­ci­sé­ment. Chaque feuille doit pas­ser deux fois sous la presse (pour le rec­to et le ver­so) et il faut en outre pré­voir les épreuves. Or, les carac­tères (les fontes) sont très oné­reux et en nombre insuf­fi­sant pour impri­mer à la suite des volumes par­fois impor­tants. En règle géné­rale, les impri­meurs opèrent donc feuille à feuille : ils décom­posent les pre­mières feuilles (la redis­tri­bu­tion) pour dis­po­ser des carac­tères néces­saires à la suite de leur tra­vail. Non seule­ment on doit coor­don­ner le tra­vail de com­po­si­tion et d’impression, mais la cor­rec­tion des épreuves se fait aus­si en fonc­tion de ce rythme : il faut que l’auteur ou le cor­rec­teur soit dis­po­nible dans l’atelier même ou à proxi­mi­té immé­diate tout le temps du tra­vail d’impression, de manière à ce que chaque épreuve cor­res­pon­dant à une forme puisse être aus­si­tôt cor­ri­gée, puis impri­mée, avant que l’on n’en redis­tri­bue les carac­tères pour pas­ser à la suite. 

Fré­dé­ric Bar­bier, His­toire du livre, Armand Colin, 2000, p. 70

Antoine Doinel, correcteur d’imprimerie

Antoine Doinel correcteur d'imprimerie

Dans L’A­mour en fuite (1979), de Fran­çois Truf­faut, Antoine Doi­nel est cor­rec­teur d’im­pri­me­rie. Trois scènes se passent dans le cas­se­tin, au cœur de l’a­te­lier. On com­prend bien pour­quoi Sime­non a appe­lé ce bureau la cage de verre (Presses de la Cité, 1971). ☞ Voir aus­si Georges Sime­non et ses cor­rec­teurs.

Dans la deuxième des trois scènes se dérou­lant dans le cas­se­tin, le col­lègue d’An­toine vient lui confier un tra­vail secret : 

« Voi­là les épreuves du bou­quin. Ça raconte, minute par minute, ce que le géné­ral de Gaulle a fait, le 30 mai 68, tu sais, quand il avait dis­pa­ru. Et toute la presse veut savoir ce qu’il y a dans ce livre, mais le patron a pro­mis un silence abso­lu. En plus, il y a un seul jeu d’épreuves et, tu vois, les plombs seront fon­dus juste après l’impression. Alors, écoute, tu les mets dans le coffre, je me tire, et je ne veux même pas connaître la combinaison. »

Le thème du manus­crit secret confié à un cor­rec­teur se retrouve dans Les Souf­frances du jeune ver de terre, roman de Cla­ro, coll. Babel noir, Actes Sud, 2014.

☞ Voir aus­si L’Homme fra­gile, un cor­rec­teur au ciné­ma.

Chansons du correcteur

Sur Gal­li­ca, je suis tom­bé sur une chan­son du cor­rec­teur signée « Chol­let ». S’a­git-il d’un aïeul de Louis Chol­let, auteur du Petit manuel de com­po­si­tion à l’u­sage des typo­graphes et des cor­rec­teurs (Lyon, Armand Mame et fils, 1912) ? Il n’é­tait pas rare que le métier se trans­mette de père en fils. 

Ce texte sort des presses de l’impri­me­rie de Fain, 4, rue Racine (place de l’O­déon), à Paris, active de 1803 à 1848 (?).

Il est à chan­ter sur l’air de la Treille de sin­cé­ri­té, écrite par Désau­giers (à l’é­poque aus­si célèbre que Béran­ger), dont on trouve la par­ti­tion au Musée vir­tuel de la chan­son maçon­nique

La treille de sin­cé­ri­té est, selon Lit­tré, une « vigne ima­gi­naire dont le vin fai­sait invo­lon­tai­re­ment par­ler avec sin­cé­ri­té ceux qui en buvaient ».

Le Correcteur d’imprimerie

L'homme sage,
Dit un adage,
De son métier se fait honneur: 
Le mien est d'être Correcteur.

Une réforme inopinée
Me fit prendre un jour ce parti; 
De ma nouvelle destinée
L'avantage sera senti: (bis.)
J'affirmerie sans gasconnade
Que c'est l'état le plus charmant, 
Pourvu qu'on ne soit pas malade
Et que l'on vive sobrement.
Je confesse
Que ma paresse
De l'entreprise eut d'abord peur; 
Enfin je devins Correcteur.

En raccourci je vois le monde
Dans notre modeste atelier; 
Tout ce qu'on invente à la ronde, 
Chez nous on vient le publier: (bis.)
Billets de morts ou de naissance,
Roman, mémoire, et cætera,
De nouvelles et de science
C'est un petit panorama.
Par ma tâche,
J'ai sans relâche,
Matin et soir, même bonheur: 
Quel plaisir d'être correcteur!

Je corrige avec même zêle
Un écrit sur l'égalité,
Et maint discours qui nous rappelle
Les dangers de la liberté; (bis.)
De tel ouvrage académique
Le style m'est recommandé,
Et d'une phrase romantique
Le sens est par moi décidé.
Sans médire
Je pourrais dire,
Quand l'ouvrage n'est pas meilleur,
N'accusez pas le Correcteur.

Je puis vanter en assurance
L'exactitude des auteurs,
Et du public la confiance
Aux promesses des éditeurs. (bis.)
J'aurais de quoi sur cette glose
Faire un chapitre tout entier;
Mais je dois me taire, et pour cause:
C'est le secret de mon métier.
Mon silence
N'est que prudence,
Chaque abus a son protecteur,
Je n'en suis pas le Correcteur.

Des substituts à la censure
Quoiqu'on se plaigne de nos jours,
Sans prononcer, je me rassure,
Puisque l'on imprime toujours. (bis.)
Mon goût n'est rien en cette affaire,
Le reste me touche fort peu:
Nonotte aussi-bien que Voltaire
Fera bouillir mon pot-au-feu.
Quand sans crime
Cette maxime
Se pratique et s'apprend par cœur,
Que peut y faire un Correcteur?

Mes confrères de cette esquisse
Reconnaîtront la vérité;
Je suis sans fiel et sans malice,
Et n'ai peint que le beau côté. (bis.)
Chaque chose a le sien de même
Qu'il faut choisir pour être heureux;
Dans mon état j'ai pour système,
Le bien est l'ennemi du mieux.
Mon histoire,
Veuillez le croire,
Sera la vôtre, ami lecteur,
Si vous vous faites Correcteur.
Chollet

Le même Chol­let signe une autre chan­son, « cou­plets chan­tés le 7 juillet 1822, dans une réunion com­po­sée de MM. Casi­mir, prote de l’im­pri­me­rie de M. FAIN ; Pro­vost, Chol­let, Laurent, Bou­vet, Broin, Mayeux, Gui­bert, cor­rec­teurs ». Celle-ci colle à l’air du vau­de­ville en un acte Lan­ta­ra, ou le Peintre au caba­ret (créé en 1809) « À jeun je suis trop phi­lo­sophe ». (J’en cherche encore la partition.)

Les Correcteurs en goguette à Charenton

Certain dimanche, en pique-nique,
De Fain l'état-major piéton,
Octovirat typographique,
S'achemina vers Charenton. (bis.)
Un correcteur peut se mettre en goguette;
Le cas n'est pas commun, je crois;
Il peut quitter le régime et la diète,
Et risque la barbe une fois. (bis.) [des deux dernières lignes]

Pour charmer le cours du voyage,
On fait le menu du repas,
Et chacun, plein de cette image,
Se livre à de joyeux ébats.
Car du plaisir c'est une loi secrète :
Désir passe réalité;
Tout amoureux, tout buveur en goguette
Éprouva cette vérité.

On arrive, on se met à table,
Et l'on débouche le vin vieux.
« Messieurs, quel moment délectable! »
Dit G******, le front radieux.
« Vive une bonne et large côtelette!
» Et vive encor plus le bon vin!
» Puisque, ma foi, nous sommes en goguette,
» Au diable ici grec et latin! »
A cette harangue éloquente
La troupe applaudit de grand cœur;
L'appétit, une soif ardente,
Ont redoublé la bonne humeur.
On te bannit, triste et froide étiquette,
Dont l'aspect fait fuir la gaîté;
Mais qu'à ta place arrive la goguette,
Elle aime à rire en liberté.

La soif avec la faim s'apaise,
Des bons mots vient enfin le tour;
On jase, on discourt à son aise
Sur mainte anecdote du jour.
J'avoûrai bien qu'une langue discrète
Eût parlé sur un autre ton;
Mais le moyen de se taire en goguette,
Et d'être sage à Charenton!

Alors B*****, l'âme attendrie,
(On est si tendre en buvant sec!)
S'écrie: « O France! honneur! patrie!
» Ceci, messieurs, n'est pas du grec....
» La volonté du ciel en tout soit faite.
» J'étais né pour un beau destin!....
» Un jour, hélas! pour suivre la goguette,
» Je laissai la gloire en chemin.»

— « Et moi, répondit un confrère,
» Ai-je eu, mon cher, plus de bonheur,
» Quand, de sous-chef au ministère,
» Je suis retombé correcteur?
» C'est un métier à se rompre la tête,
» Encor n'y boit-on que de l'eau;
» Aussi jamais je ne rêve goguette
» Que je ne rêve à mon bureau.»

— « Messieurs, trêve à cette matière,»
Dit le doyen, homme prudent;
« Pourquoi regarder en arrière,
» Lorsqu'il faut regarder devant?
» Un sage a dit, et je vous le répète:
» Portons notre fardeau gaîment;
» Passons plutôt notre vie en goguette,
» Si notre bonheur en dépend.»

Du bon doyen cette sentence
Est entonnée à l'unisson,
Et de plus belle on recommence
A faire sauter le bouchon.
Noyons, amis, noyons dans la buvette
Du temps passé le souvenir;
Et, vrais enfans de la franche goguette,
Espérons tout de l'avenir.
A.-F. Chollet.

Voir éga­le­ment la Chan­son du cor­rec­teur, de H. Val­lée (1912), repu­bliée par la revue His­to­Livre dans son numé­ro 20, d’oc­tobre 2018.

Enfin, voi­ci le texte de l’hymne des typo­graphes, À la san­té du confrère (dit aus­si « le À la… »), « qui s’en­tonne le verre à la main ». On peut l’en­tendre chan­ter dans cette vidéo You­Tube.

Refrain :
À la !... À la !... À la !...
À la santé du confrère,
qui nous régal' aujourd'hui.
Ce n'est pas de l'eau de rivière
Encor' moins de celle du puits.
À la !... À la !... À la !... 
À la santé du confrère.
qui nous régale aujourd'hui.
Pas d'eau !... Pas d'eau !... Pas d'eau !... 

À la santé d'Baptisse,
Plus l'on boit, plus l'on pisse,
À la santé d'saint Nicolas,
plus l'on boira, plus l'on pissera.

À la !... À la !... À la !... 

À boire !... À boire !... À boire !...
Nous laiss'rez-vous sans boire !...
Non !...
Car les typos n'sont pas si fous,
Pous se quitter sans boire un coup !...

À la !... À la !... À la !...

« Il sem­ble­rait que notre À la remonte au Second Empire. En effet, une loi de Napo­léon III dur­cit l’ap­pli­ca­tion de la loi Le Cha­pe­lier inter­di­sant toute coa­li­tion ouvrière. 
« Exclues des ate­liers, les assem­blées typo­gra­phiques se dérou­lèrent alors au domi­cile des confrères. À leur tour de rôle cha­cun rece­vait ses cama­rades d’a­te­lier autour d’un verre. 
« Lors de ces réunions on por­tait une san­té au confrère amphi­tryon. Cela ne dura que fort peu car les typos retrou­vèrent bien vite le che­min du marbre. 
« Les paroles et la musique de cet hymne typo­gra­phique sont de Adda-Dor­gel et Pad­dy. Quant aux ver­sions alle­mande et anglaise, ce sont des adap­ta­tions libres1

Portraits de correcteurs

Correcteur dans une gravure du XVIe siècle

Un des por­traits de cor­rec­teurs les plus connus dans notre milieu est sans doute l’ar­ché­type, peu flat­teur, des­si­né par l’un des nôtres, Eugène Bout­my, en 1866.

« Le cor­rec­teur, par son carac­tère et la nature de ses fonc­tions, est iso­lé, timide, sans rap­ports avec ses confrères, sup­por­té plu­tôt qu’admis dans l’atelier typo­gra­phique. Le patron voit sou­vent en lui une non-valeur, puisque son salaire est pré­le­vé sur les étoffes ; le prote, la plu­part du temps, dimi­nue le plus pos­sible l’importance de ses fonc­tions. Aus­si, et nous avons le regret de le dire, le réduit le plus obs­cur et le plus mal­sain de l’atelier est d’ordinaire l’asile où on le confine. C’est là que, pen­dant de longues heures, il se livre silen­cieu­se­ment à la recherche des coquilles, heu­reux quand il n’est pas trou­blé dans sa tâche ingrate par les exi­gences incroyables de ceux qui exé­cutent ou dirigent le tra­vail. Et pour­tant, qu’est-ce que le cor­rec­teur ? D’ordinaire un déclas­sé, un trans­fuge de l’Université ou du sémi­naire, une épave de la lit­té­ra­ture ou du jour­na­lisme, et que les cir­cons­tances ont fait moi­tié homme de lettres, moi­tié ouvrier. Aujourd’hui, sans doute, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient il y a dix ans. Un élé­ment jeune, plus éner­gique, est venu s’adjoindre aux hommes timides1. »

Publiée un siècle plus tard, La Cage de verre (1971) est, pour cer­tains, l’un des romans les plus tristes de Georges Sime­non. En tout cas, Émile Virieu est l’un des per­son­nages les plus gris clair de la littérature ! 

Il n’avait pas de traits bien défi­nis. Les lignes étaient molles et l’arête du nez n’était pas mar­quée. Quant à ses yeux sombres, ils étaient gros et saillants, sans expres­sion. C’était presque tou­jours ses yeux que les gens regar­daient et il les soup­çon­nait de res­sen­tir une sorte de malaise.
Il s’habillait sans appor­ter à sa toi­lette la moindre coquet­te­rie. Il était tou­jours vêtu de sombre, comme s’il vou­lait se faire remar­quer le moins pos­sible, et pour­tant, dans la rue, il y avait des pas­sants pour se retour­ner sur lui. Il ne savait pas pour­quoi. C’était une ques­tion qu’il se posait depuis son enfance. Il avait l’impression de ne pas être comme les autres et il lui arri­vait de raser les murs2.

Le cor­rec­teur décrit par A.‑T. Bre­ton en 1843 a plus d’al­lure, proche de celle d’un poète roman­tique, mais reste un loser.

Si vous avez quel­que­fois dépas­sé les limites de la ban­lieue, et pous­sé vos explo­ra­tions jus­qu’aux prés Saint-Ger­vais, à Romain­ville, au bois de Bou­logne, à Gen­tilly, au bois de Vin­cennes, vous n’a­vez pas été sans ren­con­trer quelque per­son­nage de vingt-cinq à trente ans, à la démarche grave, mais quelque peu étu­diée, aux che­veux longs et bou­clés avec soin, habit noir d’une coupe anté­rieure d’un an à la mode du jour, pan­ta­lon idem, bottes selon le temps, le tout d’une pro­pre­té irré­pro­chable, cra­vate mise avec goût, et tenant à la main un livre dont il paraît dévo­rer la sub­stance : c’est le cor­rec­teur cos­mo­po­lite aux limites de son uni­vers, le Cor­rec­teur au début de sa car­rière, dis­til­lant avec feu sa sève juvé­nile sur le trai­té de la ponc­tua­tion de Lequien, ou le jar­din des racines grecques de Claude Lan­ce­lot. Tel est ce néo­phyte de l’art : esclave de l’é­tude ou de l’am­bi­tion qu’elle lui sug­gère, trop pour être si peu, trop peu pour être quelque chose, sa vie n’est que labeur et décep­tion3.

Pour nous par­ler de l’His­toire « impos­sible à cor­ri­ger », George Stei­ner, lui, a ima­gi­né un cor­rec­teur mythique, le Pro­fes­sore, infaillible, même quand on lui sou­met les docu­ments les plus ardus.

Depuis trente ans et plus, un maître dans sa spé­cia­li­té. Le plus rapide, le plus pré­cis des révi­seurs et des cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de toute la ville, voire de toute la pro­vince. Tra­vaillant sept nuits sur sept, de la tom­bée du jour jus­qu’à l’aube. Afin que docu­ments offi­ciels, actes de vente, avis finan­ciers, contrats, cota­tions en bourse paraissent le matin, irré­pro­chables, exacts à la déci­male près. Il n’a­vait pas de rival dans l’art du scru­pule. […] Ses cor­rec­tions des épreuves de l’an­nuaire télé­pho­nique (bis­anuelles), des listes élec­to­rales, des registres du recen­se­ment et des pro­cès-ver­baux muni­ci­paux étaient légen­daires. Les ate­liers d’im­pri­me­rie, les archives natio­nales, les tri­bu­naux ses dis­pu­taient son labeur4. […]

Gra­vure tirée de la col­lec­tion du musée Plan­tin-More­tus, à Anvers.