“Une vie française”, de Jean-Paul Dubois

La phrase que j’ai choi­si de mettre en exergue à mon site, je l’ai extraite du Petit Robert

Entrée "correcteur" du Petit Robert
Extrait de l’en­trée « Cor­rec­teur, trice » du Petit Robert (appli­ca­tion pour iPhone, 2021).

La source de cette cita­tion est un roman de Jean-Paul Dubois, Une vie fran­çaise (éd. de l’Olivier, 2004). La mère du nar­ra­teur, Claire Blick, y est cor­rec­trice de presse. S’il est peu ques­tion du métier dans le roman, la page 23 fait excep­tion. La voici. 

Couverture du roman "Une vie française" de Jean-Paul Dubois

Claire, ma mère, ne par­lait guère de son métier de cor­rec­trice. Elle m’avait som­mai­re­ment expli­qué une fois pour toutes que son tra­vail consis­tait à cor­ri­ger les fautes d’orthographe et de langue com­mises par des jour­na­listes et des auteurs peu regar­dants sur l’usage des sub­jonc­tifs ou les accords des par­ti­cipes pas­sés. On pour­rait croire qu’il s’agit là d’une tâche rela­ti­ve­ment pai­sible, répé­ti­tive, et tout cas peu anxio­gène. C’est exac­te­ment le contraire. Un cor­rec­teur n’est jamais en repos. Sans cesse il réflé­chit, doute, et sur­tout redoute de lais­ser pas­ser la faute, l’erreur, le bar­ba­risme. L’esprit de ma mère n’était jamais en repos tant elle éprou­vait le besoin, à tout heure, de véri­fier dans un mon­ceau de livres trai­tant des par­ti­cu­la­rismes du fran­çais1, le bon usage d’une règle ou le bien-fon­dé de l’une de ses inter­ven­tions. Un cor­rec­teur, disait-elle, est une sorte de filet char­gé de rete­nir les impu­re­tés de la langue. Plus son atten­tion et son exi­gence étaient grandes, plus les mailles se res­ser­raient. Mais Claire Blick ne se satis­fai­sait jamais de ses plus grosses prises. En revanche, elle était obsé­dée par ces fautes minus­cules, ce krill d’incorrections qui, sans cesse, se fau­fi­lait sans ses filets. Il était fré­quent que ma mère se lève de table en plein repas du soir pour aller consul­ter l’un de ses ency­clo­pé­dies ou un ouvrage spé­cia­li­sé, et cela dans l’unique but d’éliminer un doute ou bien d’apaiser une bouf­fée d’angoisse. Ce com­por­te­ment n’était pas spé­ci­fique au carac­tère de ma mère. La plu­part des cor­rec­teurs déve­loppent ce genre d’obsession véri­fi­ca­trice et adoptent des com­por­te­ments com­pul­sifs géné­rés par la nature même de leur tra­vail. La quête per­ma­nente de la per­fec­tion et de la pure­té est la mala­die pro­fes­sion­nelle du réviseur. 

Je me recon­nais assez dans ce por­trait. Et vous ? 

Romans récents avec un personnage de correcteur

Dans ma Biblio­thèque du cor­rec­teur, j’a­vais déjà réfé­ren­cé une dizaine de romans dont le pro­ta­go­niste est cor­rec­teur. Je viens de relan­cer la recherche dans les cata­logues des biblio­thèques natio­nales : il semble que notre métier ait encore ins­pi­ré les écri­vains ces der­nières années. Peut-être trou­ve­rez-vous dans cette liste des idées de lec­ture pour l’été.

Michel Beu­vens, La Cage, Plom­bières-les-Bains : éd. Ex aequo, 2018.

La ven­geance est un plat qui épais­sit en refroi­dis­sant… Arri­vé à la fin de sa vie, un père tente de mettre par écrit l’his­toire d’une ven­geance. Ven­geance qui a bien tour­né, ou qui a mal tour­né ? Il ne sait plus… Par manus­crit inter­po­sé, une cor­rec­trice devient sa confi­dente. Mais elle se rend compte qu’il n’a pas tout dit : est-ce vrai­ment un meur­trier qui a écrit ça ? Ne serait-ce pas quel­qu’un de sen­sible ? Intri­guée, elle décide de mener son enquête et de com­bler les blancs qu’elle a déce­lés dans le récit. 

Claude Denu­zière, La Cor­rec­trice, éd. de Fal­lois, 2017.

À dix-neuf ans Ernes­to Mes­si­na choi­sit de fuir la dic­ta­ture de Cas­tro. Son père lui a don­né ce pré­nom, en hom­mage à Che Gue­va­ra, mais sa pas­sion va plu­tôt à celui qu’il appelle « le Grand Ernest », l’écrivain amé­ri­cain Ernest Heming­way. Par­ti de Cuba pour Key West, il ren­contre sur son che­min la belle Ange­la qui donne des cours d’anglais, et la redou­table édi­trice Julia Martí­nez. Celle-ci va l’aider à se lan­cer, sous le pseu­do­nyme de Vic­tor Hemings, dans l’écriture d’une saga poli­cière que le monde entier va bien­tôt s’arracher. Mais le soir du der­nier jour d’octobre 1985, au som­met de sa gloire, Ernes­to Mes­si­na dis­pa­raît sans lais­ser de traces. C’est sa femme qui va devoir assu­rer la pro­mo­tion de son der­nier roman, Unis par la mort. D’Halloween à Thanks­gi­ving, de New York à La Nou­velle-Orléans, qu’est-il arri­vé à Ernes­to Mes­si­na ? A-t-il vrai­ment disparu ?

Fran­çois Hoff, Le Cadavre dans le canal (Les Mys­tères de Stras­bourg ; 2), Barr : Le Ver­ger Édi­teur, 2017.

« Made­moi­selle Wil­hel­mi­na Pier­ron, ins­ti­tu­trice, se ren­dait à l’é­cole Saint-Tho­mas, rue des Cor­don­niers, au petit matin, en lon­geant le bras de l’Ill sur le che­min de halage. En pas­sant sous le pont Saint-Mar­tin, il lui sem­bla aper­ce­voir, dans l’eau, sor­tant d’un bou­quet d’algues, “à un pied de la berge, quelque chose comme une main”. Elle pous­sa un cri, mais nul ne l’en­ten­dit, car elle était seule. En arri­vant à son école, elle infor­ma sa direc­trice, qui haus­sa les épaules. »
En cet hiver 1846, Flo­réal Krattz, le héros (mal­gré lui) des Mys­tères de Stras­bourg, va devoir reprendre du ser­vice. Pris en étau entre Mina l’ins­ti­tu­trice et le com­mis­saire Engel­ber­ger, le jeune pion du Col­lège royal va se faire cor­rec­teur d’im­pri­me­rie pour enquê­ter sur l’as­sas­si­nat d’Al­phonse Decker, impri­meur d’al­ma­nachs. Est-ce un vol com­mis par des tor­tion­naires sans ver­gogne ? Un règle­ment de compte lié à ce tra­fic de lit­té­ra­ture inter­dite ? Ou, pire encore, cette affaire annonce-t-elle le retour du “Cogneur”, ce mal­frat de l’ombre qui avait mis sous sa coupe toute la pègre de Strasbourg ?

Mie­ko Kawa­ka­mi, De toutes les nuits, les amants, tra­duit du japo­nais par Patrick Hon­no­ré, Actes Sud, 2020.

Fuyu­ko a trente-quatre ans, cor­rec­trice elle tra­vaille en free-lance pour l’édition, vit seule et ne s’imagine aucune rela­tion affec­tive. Elle ne se nour­rit pas de ses lec­tures : elle décor­tique les mots, cherche la faute cachée, l’erreur embus­quée. Elle n’écrit pas, ne connaît pas la musique, s’habille sans la moindre recherche.
Mais Fuyu­ko aime la lumière. Elle ne sort la nuit qu’au soir de ses anni­ver­saires en hiver, seule, pour voir et pour comp­ter les lumières dans ce froid qu’on peut presque entendre si l’on tend l’oreille, dans cet air sec et aride mais quelque part fer­tile.
Timide, intro­ver­tie, Fuyu­ko va néan­moins lais­ser entrer deux per­sonnes aux abords de sa vie : Hiji­ri, son inter­lo­cu­trice pro­fes­sion­nelle, et M. Mit­sut­su­ka, un pro­fes­seur de phy­sique qui lui offre un accès d’une autre dimen­sion vers la lumière : le bleu a une lon­gueur d’onde très courte, elle se dif­fuse faci­le­ment, c’est pour­quoi le ciel appa­raît si vaste.

Math Lopez, Dites-moi que je suis fou, Plom­bières-les-Bains : éd. Ex aequo, 2017.

Février 2001. Ser­gio Caliz quitte sa Lor­raine natale et s’ins­talle au Luxem­bourg. Il vient d’être employé comme rédac­teur-cor­rec­teur au ser­vice com­mu­ni­ca­tion interne des Che­mins de fer luxem­bour­geois (CFL). Léa, sa com­pagne, est par­tie de son coté pour­suivre ses études d’his­toire à Stras­bourg et ne donne plus de nou­velles du jour au len­de­main. Quelques semaines plus tard, Ser­gio reçoit de sa part une lettre de quelques lignes qui signe­ra leur rup­ture au cœur de l’au­tomne. Dans le but de sur­vivre à cette sépa­ra­tion, Ser­gio mul­ti­plie les ren­contres, mais la haine qu’il porte en lui est plus forte que le par­don. Beau­coup de jeunes femmes croisent alors son che­min et le paient de leur vie. Chaque meurtre violent appelle à un nou­veau meurtre encore plus bar­bare, révé­lant le symp­tôme d’un mal-être socié­tal, au gré des nébu­leux sou­ve­nirs de Léa mal­gré le besoin d’ab­so­lu et les désillusions. 

Haru­ki Mura­ka­mi, Au sud de la fron­tière, à l’ouest du soleil, trad. du japo­nais par Corinne Atlan, Bel­fond, 2002 ; 10/18, 2011.

Hajime, après avoir été cor­rec­teur chez un édi­teur, a épou­sé Yuki­ko, dont le père, homme d’af­faires véreux, lui offre d’ou­vrir un club de jazz. Tout dans sa vie lui réus­sit. Un soir il retrouve Shi­ma­mo­to-san, une femme qui a été sa voi­sine et son amie dans son enfance. Ils deviennent amants, mais elle dis­pa­raît. Yuki­ko donne à son mari le temps de réflé­chir. Hajime décide de res­ter avec sa famille.

Phi­lippe Muray, On ferme, Les Belles Lettres, 2011.

Jean-Sébas­tien, cor­rec­teur dans l’é­di­tion, s’est reti­ré avec sa famille dans le Midi pour finir de cor­ri­ger son roman qu’il s’ap­prête à publier. Ce roman raconte l’exis­tence paral­lèle de deux per­son­nages prin­ci­paux : Michel, un intel­lec­tuel qui tra­vaille comme nègre pro­fes­sion­nel dans l’é­di­tion, et Béré­nice, qui tra­vaille dans un cabi­net pri­vé char­gé d’é­la­bo­rer le look des businessmen.

Goran Petro­vic, Soixante-neuf tiroirs, trad. du serbe par Goj­ko Lukic, éd. du Rocher, 2003 ; Le Ser­pent à plumes, 2006 ; Zul­ma, 2021.

Adam, étu­diant en lettres et cor­rec­teur inté­ri­maire, doit rema­nier un vieux livre mys­té­rieux pour le compte d’obs­curs clients. Se plon­geant dans le texte, il s’a­per­çoit vite qu’il n’est pas seul : d’autres lec­teurs le hantent, par­mi les­quels une vieille dame excen­trique, un agent des ser­vices secrets et une jeune fille au doux parfum. 

« C’est étour­dis­sant comme La biblio­thèque de Babel, de Jorge Luis Borges, poé­tique et aérien comme Le Cime­tière des livres oubliés de Car­los Ruiz Zafón. Et c’est serbe. » — Alain Lal­le­mand, Le Soir

Méri­da Rein­hart, Un Noël qui a du chien, Saint-Mar­tin-d’Hères : éd. Lega­cy, 2020.

Cor­rec­trice dans une petite mai­son d’é­di­tion d’An­gou­lême, Lou Dulac tente de noyer son cha­grin dans un pot de glace suite à sa rup­ture, mou­ve­men­tée, avec le sup­po­sé homme de sa vie. Fort heu­reu­se­ment, elle peut comp­ter sur sa meilleure amie, Lucille Wal­lace, et un mil­lio­nième vision­nage des adap­ta­tions de Jane Aus­ten, pour se remettre en selle. C’est d’ailleurs une idée souf­flée par Lucille qui va retour­ner son exis­tence de fond en comble : avoir un ange gar­dien. Mais, Lou ne fait rien comme tout le monde : lors­qu’elle croise la pet-sit­ter de son immeuble et son shi­ba-inu, elle décide que son ange gar­dien sera poi­lu et à quatre pattes. Une aven­ture qui ne sera pas de tout repos, d’au­tant qu’elle coïn­cide avec l’ar­ri­vée de son nou­veau patron, cha­ris­ma­tique et hau­tain, Natha­niel Hame­lin – qu’elle manque d’as­som­mer dès le pre­mier jour. Celui-ci lui confie la lourde res­pon­sa­bi­li­té de s’oc­cu­per du der­nier manus­crit de Hugo Craw­ford – auteur vedette qui sou­haite publier un roman très cher à son cœur. Lorsque son pas­sé menace de refaire sur­face, rien ne va plus à l’ap­proche de Noël ! 

Bern­hard Schlink, Le Retour, trad. de l’al­le­mand par Ber­nard Lor­tho­la­ry, Gal­li­mard, « Du monde entier », 2007 ; Folio, 2008.

Les grands-parents du jeune Peter Debauer tra­vaillent comme relec­teurs pour une col­lec­tion de lit­té­ra­ture popu­laire. Sou­vent, Peter des­sine ou fait ses devoirs au dos de jeux d’é­preuves cor­ri­gées. Un jour, il se met à lire un de ces feuille­tons mal­gré l’in­ter­dic­tion grand-paren­tale. Intri­gué, il découvre dans le récit pour­tant incom­plet d’un pri­son­nier de guerre déte­nu en Sibé­rie des détails qui se rat­tachent étran­ge­ment à sa propre vie… Une longue quête com­mence alors pour lui, et sa volon­té de décou­vrir la fin de l’his­toire l’en­traî­ne­ra dans une odys­sée à tra­vers l’his­toire alle­mande et le pas­sé de sa propre famille.

Anne Schmauch, Aurore Damant, Un trou­pal de che­vals, Rageot, 2018.

Méli­sande a un père cor­rec­teur qui relit la der­nière édi­tion du célèbre dic­tion­naire Labrousse. Un soir, quatre che­vals en colère sonnent à sa porte. Criant à l’injustice, ils exigent son aide pour faire leur entrée dans l’ouvrage avant « che­vaux ». Face à ces créa­tures fan­tas­tiques, Méli­sande sait que sa tâche ne sera pas facile…

Phi­lippe Sol­lers, Pas­sion fixe, Gal­li­mard, Blanche, 2000 ; Folio, 2001.

Ici le nar­ra­teur, cor­rec­teur chez un édi­teur scien­ti­fique, affiche deux pas­sions : celle qui le lie à Dora Weiss, avo­cate, avec laquelle il forme un couple d’in­sé­pa­rables, et celle qu’il voue à la phi­lo­so­phie chi­noise, où il puise l’art de l’har­mo­nie inté­rieure. Un roman d’a­mour et du culte de la mue en soi. 

Fer­nan­do Trías de Bes, Encre, trad. de l’es­pa­gnol par Del­phine Valen­tin, Actes Sud, 2012

Dans la Mayence de Guten­berg, un libraire et un mathé­ma­ti­cien cherchent vai­ne­ment dans les livres la rai­son de leur mal­heur. Avec les ser­vices d’un cor­rec­teur et d’un impri­meur, ils créent un ouvrage à l’encre inso­lite qui ne se laisse lire qu’a­vec le coeur.

☞ Voir aus­si La Cor­rec­trice, de David Nah­mias.

André Lemoyne, un correcteur statufié

Buste du monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Buste du monu­ment à la mémoire d’An­dré Lemoyne, sur la place por­tant son nom, à Saint-Jean-d’An­gé­ly (Cha­rente-Mari­time).

« J’aime mieux être arti­san que magis­trat, gagner ma vie à la sueur de mon front que ser­vir aux basses œuvres de la tyran­nie. » — André Lemoyne, 1852

Rares sont les cor­rec­teurs aux­quels on a éri­gé un monu­ment. C’est pour­tant le cas d’André Lemoyne (1822-1907), célé­bré comme poète, étu­dié par Ver­laine1, pré­fa­cé par Sainte-Beuve et par Jules Val­lès, mul­ti­pri­mé par l’Académie2 et fait che­va­lier de la Légion d’honneur en 18773. Si c’est le poète qui fut ain­si sta­tu­fié, son pas­sé de cor­rec­teur y est aus­si ins­crit à tra­vers le comi­té qui a sou­hai­té ce monu­ment4 :

Monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Musée d’Or­say, fonds Debuis­son. Source : E-monumen.net

Il mou­rut le 28 février 1907 en sa ville natale, qui a don­né son nom à une place publique. Ses amis, ses admi­ra­teurs lui ont éle­vé, par une sous­crip­tion publique à laquelle la Socié­té ami­cale des Protes et Cor­rec­teurs d’imprimerie de France a pris très lar­ge­ment part, un modeste monu­ment qui fut inau­gu­ré le 31 octobre 1909, au Jar­din public de Saint-Jean-d’Angély5.

Ver­laine salue ain­si l’homme : 

Lemoyne vit digne­ment d’un bel emploi dans la mai­son Didot. C’est l’homme du Livre comme c’est l’homme d’un livre. Quoi de plus noble et de plus logique ? Mais c’est aus­si l’homme de la Nature mer­veilleu­se­ment tra­duite, du cœur com­bien fine­ment devi­né, de la femme sue et impec­ca­ble­ment appré­ciée, dite à ravir. Et quoi de mieux ?

Je repro­duis ici le bel hom­mage que lui rend L.-E. Bros­sard, en 1924, dans Le Cor­rec­teur typo­graphe6 :

« En plein rêve de jeu­nesse, alors que son esprit et son cœur débor­daient des plus nobles ambi­tions, André Lemoyne, au milieu des évé­ne­ments de 1848, vit dis­pa­raître toute la for­tune pater­nelle dans une catas­trophe impré­vue. Jeune et ins­truit, il eût pu se tour­ner vers la poli­tique ou le jour­na­lisme, où, grâce à son talent d’a­vo­cat et à l’ar­deur de ses convic­tions, il se fût taillé une brillante situa­tion. André Lemoyne pré­fé­ra deve­nir un simple arti­san et ne devoir qu’au tra­vail de ses mains le pain et la sécu­ri­té de ses jours : stoï­que­ment, sans amer­tume, ni regret, il s’en­rô­la dans la pha­lange des tra­vailleurs du Livre. Entré comme appren­ti typo­graphe dans l’im­pri­me­rie Fir­min-Didot, André Lemoyne, que ses connais­sances éten­dues et variées dési­gnaient à l’at­ten­tion de ses chefs, devint bien­tôt cor­rec­teur. Son éru­di­tion et son carac­tère lui conquirent, dans ce poste, des ami­tiés solides et l’es­time d’au­teurs illustres qui jugeaient à sa valeur la pré­cieuse col­la­bo­ra­tion de ce tra­vailleur dis­cret. C’est dans ces fonc­tions que Lemoyne vit un jour, pour la pre­mière fois, la gloire venir vers lui : un aca­dé­mi­cien, M. de Pon­ger­ville, « en habit bleu à bou­tons d’or, pan­ta­lon gris perle à sous-pieds, cha­peau blanc à longues soies », venait, au nom de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, appor­ter ses féli­ci­ta­tions et ser­rer la main au modeste cor­rec­teur qui se révé­lait un poète de pre­mier ordre. »

André Lemoyne fut en effet un vrai poète : « dans la pra­tique de son métier de cor­rec­teur il avait décou­vert toutes les nuances, toutes les somp­tuo­si­tés du « verbe » ; nour­ri aux meilleures sources clas­siques, il avait sucé jus­qu’à la moelle l’os savou­reux de notre vieille lit­té­ra­ture ; il en connais­sait l’har­mo­nieuse beau­té et les res­sources infi­nies ; il en com­pre­nait la sou­plesse et la logique ; il l’ai­mait avec un res­pect, avec une admi­ra­tion sin­cères. S’il concé­dait par­fois qu’il est des dif­fi­cul­tés, des contra­dic­tions, des illo­gismes qu’on peut sans dom­mage éla­guer de la luxu­riante fron­dai­son de la gram­maire et de l’or­tho­graphe, jamais il ne vou­lut admettre qu’on pût tou­cher aux règles ou aux formes gram­ma­ti­cales. Avec quelle amer­tume, lui d’or­di­naire si doux, ne dénonce-t-il pas les infil­tra­tions de mots étrangers :

… Je pense à toi, pauvre langue fran­çaise,
Quand tu dis­pa­raî­tras sous les nom­breux afflux
De source ger­ma­nique et d’o­ri­gine anglaise :
Nos arrière-neveux ne te connaî­tront plus !

« Tra­vailleur d’é­lite probe et fidèle, Lemoyne ne pou­vait oublier que pen­dant près de trente années il avait été du nombre de ces humbles et pré­cieux auxi­liaires de l’im­pri­me­rie, du nombre de ces éru­dits ano­nymes qui veillent au res­pect des belles tra­di­tions, du nombre de ces cor­rec­teurs qui éclairent les expres­sions obs­cures, redressent les phrases boi­teuses et sont, sui­vant Mon­se­let, les « ortho­pé­distes » et les ocu­listes de la langue. Alors qu’il avait depuis longues années aban­don­né l’a­te­lier pour rem­plir les fonc­tions de biblio­thé­caire archi­viste à l’É­cole des Arts déco­ra­tifs, n’a­vait-il point cet orgueil de mon­trer à ses intimes la blouse noire qu’il avait endos­sée au temps de sa jeu­nesse et de son âge mûr. N’est-ce point encore sur cette blouse qu’il épin­gla fiè­re­ment la croix, alors qu’il fut fait che­va­lier de la Légion d’hon­neur ? Au reste, ne pro­cla­mait-il point avec une osten­ta­tion de bon aloi : « Je connais mon dic­tion­naire. Son­gez que pen­dant trente ans j’ai été ouvrier typo­graphe et cor­rec­teur chez Didot… » »


“La Correctrice”, de David Nahmias

« Sou­dain, elle a lan­cé le nom de Tris­tan Cor­bière… Bon sang, elle aimait Cor­bière ! Elle pos­sé­dait même, chez elle, une édi­tion rare des Amours jaunes. 1932 ! Librai­rie Cel­tique ! Je vou­lais la voir, la tou­cher, flai­rer ses pages. »

À la biblio­thèque du Centre Pom­pi­dou, un écri­vain ren­contre une cor­rec­trice. Sans suc­cès et sans le sou, logeant chez des amis ou des maî­tresses, il finit par deman­der asile à la jeune femme… Pre­mier roman de David Nah­mias, La Cor­rec­trice est un récit alerte, plein d’humour, qui parle beau­coup de l’écriture et de la cor­rec­tion. Lisa, la cor­rec­trice du titre, est obsé­dée à l’idée « d’en lais­ser pas­ser une » (coquille), ce qui confine à la manie. Les fautes, « elle les voyait par­tout, aus­si bien dans les livres et les jour­naux, que sur les affiches murales, les pros­pec­tus, les plaques du corps médi­cal ou juri­dique, les géné­riques des pro­grammes télé­vi­sés, enfin par­tout ». C’est « une Gus­tave Flau­bert de la cor­rec­tion, que l’on retrou­ve­rait un jour, éva­nouie, la tête posée sur des feuilles éparses, le doigt poin­té sur le der­nier mot consul­té dans un dictionnaire ».

Cette obses­sion n’est pas sans charme pour le narrateur : 

Lorsqu’elle hési­tait sur l’orthographe d’un nom propre, elle était capable de retrou­ver rapi­de­ment le livre, puis la page où elle se sou­ve­nait l’avoir déjà lu. Son tra­vail res­sem­blait à celui d’un insecte buti­neur. Elle gla­nait des mots dans ses dic­tion­naires, dans les livres de sa biblio­thèque et mou­che­tait la page de traces rouges, sortes de coups de griffe por­tés au texte. Elle me fas­ci­nait, et je la por­tais aux nues avec l’aveuglement propre aux amants.

Jus­qu’au jour où il se recon­naît dans l’au­teur objet de son tra­vail acharné :

Lisa, pen­dant ce temps, bouillon­nait sur le pavé. Je sup­por­tais mal qu’elle se place en juge, qu’elle puisse ain­si tou­cher à un tra­vail de créa­tion et lui rap­pe­lais sa simple place dans le che­mi­ne­ment du livre. J’étais piqué à vif (sic), comme si ce texte m’appartenait. C’était moi qu’on vou­lait char­cu­ter. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de grat­ter une toile, d’ajouter de la cou­leur à un tableau. Alors pour­quoi ne pas user du même res­pect vis-à-vis de nous, pauvres auteurs ?
— Et le res­pect du lec­teur, tu t’en tapes ? 
— Le lec­teur est capable de juger par lui-même. Il n’a pas besoin de cen­seurs. 
Elle se leva d’un bond. 
— Ce n’est pas de la cen­sure, c’est de la cor­rec­tion ! 
— Ah, le grand mot ! 
Et je quit­tai la pièce pour ne pas pour­suivre le débat.

Dans His­toire du siège de Lis­bonne, de José Sara­ma­go1, le cor­rec­teur change un mot. Reli­sant le manus­crit d’un amant, Lisa va plus loin : 

Puis, peu à peu, Lisa s’est immis­cée dans l’écriture même du roman. Elle a rem­pla­cé, d’abord, des mots par d’autres, refon­du entiè­re­ment des tour­nures de phrases, ajou­té un détail, une idée propre à elle. Un jour, alors que Dan, dans la cui­sine, impro­vi­sait un sand­wich, elle s’est glis­sée dans le texte pour insé­rer un para­graphe : quatre, cinq lignes, sur les­quelles elle est reve­nue plu­sieurs fois, pour les pon­cer, les polir, imbri­quer par­fai­te­ment les mots. Par oubli ou, peut-être, déli­bé­ré­ment, elle ne les a pas lues à Dan, lais­sant ces lignes au cœur du texte : galets visibles sur le lit d’une rivière. Deux jours plus tard Dan décou­vrait par hasard les intruses. Elles étaient belles, par­faites, lisses, mais elles n’étaient pas de lui. En un ins­tant il com­prit que Lisa ne se can­ton­nait plus à son rôle de cor­rec­trice, mais s’infiltrait dans la trame de l’histoire qu’elle pre­nait, tout bon­ne­ment, à son compte.

Le cor­rec­teur que je suis n’a pas man­qué de rele­ver un cer­tain nombre de pro­blèmes de langue dans ce roman. Comme le dit Lisa, « on peut se cre­ver les yeux sur les lignes, il y a tou­jours une coquille qui vous glisse d’entre les cils… C’est terrible !… »


David Nah­mias, La Cor­rec­trice, éd. du Rocher, 1995.

Georges Simenon et ses correcteurs

Dessin de Loustal représentant Georges Simenon écrivant à son bureau

« Toute la mati­née, il se sen­tit bien. Il tra­vaillait len­te­ment, minu­tieu­se­ment. Puriste, il avait hor­reur des fautes de gram­maire. Il en avait trou­vé dans des textes d’agrégés et d’académiciens. »La Cage de verre, cha­pitre V.

Dans ma biblio­thèque du cor­rec­teur, j’ai déjà men­tion­né La Cage de verre, roman de 1971 où Sime­non met en scène Émile Virieu, un cor­rec­teur d’imprimerie par­ti­cu­liè­re­ment terne. Cette œuvre a une réso­nance avec sa biographie : 

Tous les sime­no­niens connaissent l’épisode extra­va­gant de la cage de verre dans laquelle Sime­non s’était enga­gé à écrire un roman en une semaine1.
[Au] début de l’année 1927 […] Eugène Merle, direc­teur de plu­sieurs jour­naux pari­siens, lui lance un défi : Sime­non devra écrire un roman sous les yeux du public, enfer­mé dans une cage de verre… Atti­ré par la somme impor­tante que lui pro­pose son employeur, il accepte immé­dia­te­ment, mais le pro­jet n’aboutira pas pour diverses rai­sons qui res­tent encore un peu obs­cures. Cepen­dant, l’épisode de la cage de verre res­te­ra dans la légende de Sime­non et contri­bue­ra à faire de ce roman­cier un véri­table phé­no­mène : plu­sieurs jour­naux ont racon­té en effet l’exploit qui ne s’est jamais pro­duit2 !

Des romans parsemés de correcteurs

Couverture de "La Cage de verre", de Georges Simenon, au Livre de Poche

Outre Émile Virieu, d’autres cor­rec­teurs appa­raissent dans les intrigues de Sime­non, cha­cun dans « son coin, sa cage qui le prot[ège] contre tout ce qu exist[e] au dehors » – le cas­se­tin3

Dans Mai­gret chez le ministre :

— Elle tra­vaille comme cor­rec­trice d’épreuves à l’Imprimerie du Crois­sant4, où elle fait par­tie de l’équipe de nuit.

Dans L’Homme au petit chien :

— Figu­rez-vous qu’à trente-cinq ans, je me suis mis en tête d’épouser un cer­tain Émile Doyen, un homme de qua­rante ans, à peu près de mon âge, qui avait l’air aus­si pai­sible que vous. Son métier n’était pas moins tran­quille : cor­rec­teur à l’Imprimerie du Crois­sant, où il pas­sait ses jour­nées ou ses nuits dans une cage de verre, pen­ché sur des épreuves. 

Dans Les Anneaux de Bicêtre : 

Per­sonne, par exemple, n’aurait pu dire où il habi­tait, ni quelles étaient ses res­sources, et il a fal­lu un hasard pour que Mau­gras le découvre dans une cage vitrée, à l’imprimerie de la Bourse, où Jublin gagnait sa maté­rielle comme correcteur. 

On raconte aisé­ment que Sime­non refu­sait toute inter­ven­tion sur ses créa­tions, insis­tant notam­ment sur le res­pect de la ponc­tua­tion. Ses nom­breux points de sus­pen­sion étaient, pour lui, « le reflet des réflexions de Mai­gret5 ». 

Il eut pour­tant des cor­rec­teurs, dont les seuls connus (de moi, en tout cas) sont Pierre Deli­gny et la mys­té­rieuse Doringe. 

Maigret et l’absence de virgule 

Dans son blog, le tra­duc­teur Michel Vol­ko­vitch ana­lyse une phrase : 

« Au lieu de gro­gner en cher­chant l’ap­pa­reil à tâtons dans l’obs­cu­ri­té comme il en avait l’ha­bi­tude quand le télé­phone son­nait au milieu de la nuit, Mai­gret pous­sa un sou­pir de soulagement. »

C’est la pre­mière phrase de Mai­gret et les braves gens et je me la relis avec délec­ta­tion. Ce qui m’en­chante en elle ? Presque rien : une absence de vir­gule. C’est cette absente, après « obs­cu­ri­té », qui donne à l’en­semble son juste rythme : le seg­ment anor­ma­le­ment long, qui nous fait sen­tir cette recherche à tâtons inter­mi­nable, qui déjà ins­talle un malaise — annon­çant la cou­leur du livre entier ! —, puis le bref apai­se­ment.
J’i­ma­gine Sime­non qui envoie sa phrase ain­si ponc­tuée, le cor­rec­teur de 1961 qui s’ef­fraie, qui cherche à la nor­ma­li­ser en col­lant la vir­gule, l’au­teur qui se fâche, qui biffe la vir­gule, à lui le der­nier mot puisque c’est une star.
Oui, mais c’est trop beau. À la réflexion, le scé­na­rio inverse tient tout aus­si bien la route : Sime­non colle sa vir­gule machi­na­le­ment et le cor­rec­teur la sup­prime, au nom de la cor­rec­tion gram­ma­ti­cale. Avec cette fichue vir­gule, en effet, « comme il en avait l’ha­bi­tude… » pour­rait à la rigueur dépendre de la prin­ci­pale qui suit, et non de la subor­don­née qui pré­cède. La plu­part des lec­teurs, même les plus poin­tilleux, accep­te­raient sûre­ment cette absence de vir­gule au nom de la règle du plus vrai­sem­blable ; mais qui nous dit que le cor­rec­teur en l’oc­cur­rence n’é­tait pas un adepte de la clar­té gram­ma­ti­cale abso­lue — espèce redoutable ?

Mais Sime­non eut-il vrai­ment un cor­rec­teur pour ce Mai­gret en 1961 ? «[…] les édi­tions ori­gi­nales [étaient] sou­vent impri­mées hâti­ve­ment et riches en coquilles6. » 

Pierre Deligny, correcteur passionné… et bénévole

C’est Pierre Deli­gny (Arras, 1926 – Poi­tiers, 2005) qui cor­ri­gea, pour leur édi­tion défi­ni­tive, la tota­li­té des romans de l’é­cri­vain. Dans le cata­logue Sime­non com­po­sé par le libraire Hen­ri Thys­sens7, on trouve de pas­sion­nantes infor­ma­tions sur sa rela­tion avec Sime­non. Je résume l’in­tro­duc­tion du catalogue :

Pierre Deli­gny paraît avoir contrac­té le virus sime­no­nien en 1967. Cor­rec­teur d’imprimerie, il vient alors d’être embau­ché comme lec­teur-cor­rec­teur à l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis. Ayant trou­vé quan­ti­té d’erreurs typo­gra­phiques dans les livres de Sime­non, il le fait savoir à l’é­cri­vain, avec qui il échan­ge­ra une cen­taine de lettres entre 1967 et 1988. Il pour­sui­vra durant des années son inlas­sable quête des coquilles dans ses textes.

Dans son exem­plaire de Mai­gret hésite (Presses de la Cité, 1968), adres­sé à Sime­non, Deli­gny écrit : 

« Mon cher Georges Sime­non, Mai­gret hésite peut-être… mais moi, je n’hésite pas à décla­rer que ce livre, comme tous ceux qui pré­cèdent, est fort mal cor­ri­gé. Je rêve pour vous (et pour nous, vos lec­teurs assi­dus) des Œuvres com­plètes de Sime­non (puisqu’il semble qu’on ne puisse espé­rer cela des Presses de la Cité) enfin sans fautes (ou presque). Je m’y emploie. » Ce coup d’audace lui valut de cor­ri­ger désor­mais la plu­part des ouvrages de l’auteur en vue de la publi­ca­tion de la col­lec­tion « Tout Sime­non ». L’exemplaire est un modèle des méthodes de tra­vail de Pierre Deli­gny qui y porte des cor­rec­tions en rouge (coquilles, mas­tics, fautes pré­ju­di­ciables à la com­pré­hen­sion de l’œuvre), en vert (coquilles, fautes bénignes non nui­sibles à la com­pré­hen­sion), en bleu (sug­ges­tions faites à l’auteur). Sur cer­taines pages, c’est une vraie sym­pho­nie de couleurs.

De même, son exem­plaire de La Main (Presses de la Cité, 1968) est cor­ri­gé et anno­té « en trois cou­leurs », avec la remarque : 

Compte ren­du d’une « catas­trophe typo­gra­phique », d’un véri­table « sabo­tage indus­triel » dont j’espère fer­me­ment qu’il ne se renou­vel­le­ra plus… Et si je puis y contri­buer, ce sera avec plai­sir et enthousiasme ! 

Sime­non le lui a dédi­ca­cé ainsi : 

Pour Pierre Deli­gny qui connaît mieux mes livres et sur­tout leurs petits défauts que moi, en le remer­ciant de l’énorme tra­vail qu’il s’impose si généreusement […]

La pre­mière édi­tion des œuvres com­plètes, éta­blie par Gil­bert Sigaux (Lau­sanne, éd. Ren­contre), est publiée entre 1967 et 1973. Les 72 volumes portent, sur la garde, un papillon avec cet avis : 

« Cette col­lec­tion, entiè­re­ment anno­tée et cor­ri­gée par Pierre Deli­gny, cor­rec­teur et ami de Georges Sime­non, a ser­vi à l’établissement de l’édition des Presses de la Cité “Tout Sime­non”, 25 volumes (1988-1992). » En réa­li­té, ce tra­vail minu­tieux a aus­si ser­vi de modèle à l’édition en 10 volumes du « Cycle Mai­gret », puis aux réim­pres­sions des Édi­tions Rencontre.

Un exem­plaire de La Cage de verre (1971) porte l’envoi : 

« Pour Pierre Deli­gny, dans sa “cage morale”, en sou­ve­nir de tant de cor­rec­tions dans mes textes impri­més. Son ami recon­nais­sant, Georges Sime­non, 1982. » 

Pierre Deli­gny, men­tion­né comme « ancien chef cor­rec­teur adjoint » dans l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis, y signe­ra la fiche consa­crée au roman­cier. On lui doit aus­si les 32 pages de Jalons chro­no­bio­gra­phiques dans Tout Sime­non, t. 27 (Presses de la Cité, 1993). Avec Claude Men­guy, il a publié Sime­non au fil des livres et des sai­sons (Omni­bus, 2003). Ain­si que de nom­breux articles dans la revue Traces, édi­tée par le Centre d’études Georges Sime­non (Liège).

Deligny, correcteur de Jean Failler

Portrait de Jean Failler

Auteur de la série poli­cière Mary Les­ter, Jean Failler (né en 1940) évoque son cor­rec­teur et ami Pierre Deli­gny à plu­sieurs endroits. Je synthétise :

J’ai eu un excellent cor­rec­teur, il s’ap­pe­lait Pierre Deli­gny, mais hélas, il nous a quit­tés. Pierre avait été chef cor­rec­teur à l’Ency­clo­pé­die Uni­ver­sa­lis où il super­vi­sait une équipe de six cor­rec­teurs très avi­sés. Cepen­dant, lorsque l’Ency­clo­pé­die est sor­tie, il sub­sis­tait des coquilles. Il pré­ten­dait qu’un livre sans défauts de ce genre n’existe pas car ce serait la per­fec­tion. Or, ajou­tait-il, la per­fec­tion est d’es­sence divine, et nous ne sommes que de pauvres humains8.

En retraite, il me pro­po­sa [en 1997] de mettre sa science au ser­vice de Mary Les­ter. J’eus ain­si, pen­dant près de dix ans, le plus savant des cor­rec­teurs, le plus sour­cilleux aus­si, qui n’hésitait pas me taqui­ner à pro­pos de cer­taines fautes gros­sières et répé­ti­tives. Si, comme le dit le pro­verbe, qui aime bien, châ­tie bien, Pierre m’aimait beau­coup.
Mary Les­ter a per­du en la per­sonne de Pierre Deli­gny le plus fidèle de ses ser­vi­teurs et moi le meilleur des amis, une sorte de grand frère qui n’hésitait pas à com­men­cer ses lettres par la for­mule célèbre du juge Ti : “frère né après moi” et qui les ter­mi­nait en signant – en bre­ton – du sur­nom qu’il s’était lui-même attri­bué, Kraïon ru (ce qui signi­fie crayon rouge, cou­leur dont il sou­li­gnait vigou­reu­se­ment mes tur­pi­tudes ortho­gra­phiques)9.

À pro­pos de la col­la­bo­ra­tion de Deli­gny et Sime­non, il raconte : 

Pierre avait éga­le­ment été le cor­rec­teur de Georges Sime­non. Il com­men­çait à cor­ri­ger le livre en atta­quant la der­nière page, puis l’a­vant-der­nière afin de ne pas se lais­ser prendre par le récit. Ensuite il le reli­sait à l’en­droit pour véri­fier les erreurs de dates, de noms, etc.10.

Pierre avait […] éta­bli des listes de TOUS les inter­ve­nants dans les ouvrages de Sime­non. Ima­gi­nez le tra­vail ! Quand on connaît l’œuvre du grand Georges, ça laisse pan­tois. D’au­tant que l’a­mi Pierre n’a­vait jamais tou­ché à un ordi­na­teur et que toutes ces com­pi­la­tions étaient éta­blies à la plume sur des fiches car­ton­nées11.

Enfin, il ajoute cette infor­ma­tion intéressante : 

Sime­non avait une autre cor­rec­trice en la per­sonne de sa secré­taire [s’agit-il de Joyce Ait­ken12 ?] qui aimait lui faire aigre­ment remar­quer ses erre­ments ortho­gra­phiques, ce qui aga­çait pro­di­gieu­se­ment maître Georges. 
Il l’en­voya un jour sur les roses en lui disant : « C’est enten­du, si j’a­vais votre ortho­graphe, votre sens de la gram­maire et de la syn­taxe, je four­ni­rais des manus­crits par­faits. Mais je sup­pose que j’au­rais alors aus­si votre style plat et votre total manque d’i­ma­gi­na­tion… À qui ven­drait-on des livres écrits de la sorte ? »
Et toc, voi­là la demoi­selle reca­drée13.

Une autre femme est cepen­dant connue des simenoniens.

Doringe, « correctrice attitrée » ?

« Doringe […] a l’âge de ma mère et pour­tant, c’est mon amie. Très intel­li­gente, très culti­vée, très aver­tie de tout, et d’un goût très sûr, elle a un tel sens de l’a­mi­tié qu’elle y mêle de la jalou­sie. » — Lettre de Sime­non, citée dans l’Auto­dic­tion­naire Sime­non de Pierre Assouline.

On sait peu de chose sur Doringe, plu­sieurs fois citée par Pierre Assou­line, dans sa bio­gra­phie de Sime­non14, comme sa « cor­rec­trice atti­trée ». « […] les ren­sei­gne­ments que l’on pos­sède sur elle sont par­ci­mo­nieux et assez dif­fi­ciles à trou­ver », recon­naît Murielle Wen­ger en décembre 2016, sur le site Sime­non Sime­non, avant de bros­ser son portrait :

Belge d’o­ri­gine, Doringe [en réa­li­té, Hen­riette] a été pro­fes­seur d’an­glais, puis « jour­na­liste tous ter­rains », comme l’é­crit Assou­line : elle était en par­ti­cu­lier chro­ni­queuse de ciné­ma, et elle a inter­viewé, entre autres, Jean Gabin ; en 1912, elle avait fon­dé un heb­do­ma­daire, la Tri­bune des bêtes, un jour­nal qui défen­dait la cause des ani­maux. La même année, elle avait épou­sé un jour­na­liste, André Blot. Mais elle a été aus­si tra­duc­trice de roman­ciers amé­ri­cains, Slaugh­ter en par­ti­cu­lier. D’a­près Assou­line, Sime­non jugeait son ami­tié un peu enva­his­sante, mais indis­pen­sable. Leurs échanges épis­to­laires portent sou­vent sur le style du roman­cier. Comme l’é­crit encore le bio­graphe, Doringe est « la seule per­sonne avec laquelle il accepte de dis­cu­ter du bien-fon­dé de ses choix, qu’il s’a­gisse de gram­maire, de syn­taxe ou encore d’or­tho­graphe ». Sime­non a sa propre vision de son style, et il n’est pas tou­jours d’ac­cord avec les cor­rec­tions pro­po­sées par Doringe, mais il ne peut se pas­ser d’elle. Et Assou­line de racon­ter cette émou­vante anec­dote : en 1964, alors qu’elle souffre d’un can­cer géné­ra­li­sé, Doringe tient à finir la cor­rec­tion du der­nier manus­crit de Sime­non, Mai­gret se défend. Elle est ali­tée, n’a plus de force. Alors elle fait venir le curé, non pour se confes­ser, mais pour qu’il l’aide à ter­mi­ner la cor­rec­tion du texte…

Sime­non n’ai­mait peut-être pas être cor­ri­gé, mais ses prin­ci­paux cor­rec­teurs, eux, lui étaient tout dévoués. 


Des­sin de Lous­tal. Pho­to de Jean Failler : Le Télé­gramme.

Sainte-Beuve recadre son correcteur

J’ai par­cou­ru avec délice le splen­dide ouvrage Des livres rares depuis l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie – cata­logue d’une expo­si­tion ayant pré­sen­té, en 1998, quelques-uns des tré­sors de la réserve de la Biblio­thèque natio­nale de France –, notam­ment les pages consa­crées aux « Pre­mières épreuves en pla­cards » (210-214) et aux « Exem­plaires d’é­preuves ou d’é­tat1 » (218-224). Dans les secondes figure (p. 220) un exem­plaire d’é­preuves de Volup­té, de Sainte-Beuve (Paris, Eugène Ren­duel, 1834). Le texte de Marie-Fran­çoise Qui­gnard précise : 

Sou­cieux de son style, fait d’im­pro­prié­té vou­lue et d’ar­chaïsmes de syn­taxe, Sainte-Beuve cor­ri­geait ses épreuves avec méti­cu­lo­si­té et ne souf­frait pas qu’on inter­vînt, sous le pré­texte d’une for­mu­la­tion plus conforme. Ain­si au cha­pitre XIV, à la page 297 du tome I, Sainte-Beuve ayant écrit « … Je lui fis savoir par un mot de billet que j’ac­cep­tais, et que je l’i­rais prendre », le cor­rec­teur sub­sti­tua « … et que j’i­rais le prendre ». Il se vit ver­te­ment répri­man­dé dans la marge : « Je prie qu’on ne se per­mette pas ces petits chan­ge­ments au texte comme on le fait quelquefois. »

Essais d’écriture phonétique

On trouve dans la lit­té­ra­ture fran­çaise plu­sieurs ten­ta­tives d’é­cri­ture pho­né­tique, dont celle de Ray­mond Que­neau, dans Bâtons, chiffres et lettres, en 1950 :

Méza­lor, méza­lor, kés­kon nob­tyen ! Sa dvyin incrouayab, pazor­di­nèr, ran­vèr­san, sa vou­zaa­lor ind­sé drôl­das­pé don­tonr­vyin pa. On lre­ko­né pudu­tou, lfran­sé, amé­sa pudu­tou, sa vou pran tou­din­kou una­lur […] Avré­dir, sêmêm maran. Jér­lu toutd­suit lé kat lign sid­su, jépa­pu man­pé­ché de mma­ré. Mézi­fo­byin­dir, sé un pur kes­tion dabi­tud. On népa zabi­tué, sétou. Unfoua kon sra zabi­tué, sai­ra tou­sel. Epui sisa­fé­rir, tan mye : jécri­pa pour anmié­lé lmond.

Et celle de Paul Ver­laine, dans Dédi­caces, en 1894 :

À A. DUVIGNEAUX, TROP FOUGUEUX ADVERSAIRE DE L’ÉCRITURE PHONÉTIQUE
É coi vré­man, bon Duvi­gnô,
Vou zôci dou ke lé zagnô 
É meïeur ke le pin con manj. 
Vou metr’an ce cou­rou zétranj
Contr(e) ce tâ de brav(e) jan 
O fon plus bête ke méchan
Dra­pan leur lin­guis­tic étic 
Dan l’ortograf(e) foné­tic ?
Kel ir(e) donc vou zam­ba­la ?
Viza­vi de ce zoi­zo­la 
Sufi d’une parol(e) verde.
Et pour leur prou­vé san déba 
Kil é dé mo ke n’atin pa 
Leur sistem(e), dison-leur : … !

“Avant que j’oublie”, d’Anne Pauly

Anne Pauly, Avant que j'oublie, prix Livre Inter 2020

Pre­mier roman, excellent, d’une secré­taire de rédac­tion et cor­rec­trice, métier qui ne l’empêche pas de prendre des liber­tés – créa­tives – avec la ponc­tua­tion et, bien sûr, avec la langue. L’au­trice m’a séduit et ému. Ce récit d’un deuil est plein de vie. Ci-des­sous, le seul pas­sage où elle évoque sa situa­tion pro­fes­sion­nelle, « à Issy-les-Mou­li­neaux, du nine to five sans congés ni RTT payé en droits d’au­teur » (p. 92).

Le len­de­main, il m’a télé­pho­né vers 15 heures. C’é­tait pas nor­mal qu’il m’ap­pelle en pleine après-midi. Mes col­lègues étaient au cou­rant de la situa­tion mais  l’af­faire ne les concer­nait pas direc­te­ment, cha­cun vaquait, casque sur les oreilles, à ses occu­pa­tions. Je ne vou­lais pas débal­ler mon cha­grin en plein open space. Ma fonc­tion, subal­terne, qui consis­tait à édi­ter des papiers sur des drames fami­liaux et des dis­pa­ri­tions mys­té­rieuses, et que venaient régu­liè­re­ment ponc­tuer des pages « Vie pra­tique », me ran­geait déjà, dans cette entre­prise pour­tant « fami­liale », du côté des inca­pables et des pas­sifs. Une crise de larmes inopi­née, même jus­ti­fiée, m’au­rait fait perdre le peu de cré­dit que j’a­vais gagné à m’é­ner­ver sur le bon emploi des adverbes et des points-vir­gules. J’ai sau­ve­gar­dé les pré­cieuses cor­rec­tions effec­tuées sur « Cinq astuces pour un chat en bonne san­té » et j’ai cou­ru dans les toi­lettes pour pou­voir décro­cher à temps. […]

Anne Pau­ly, Avant que j’ou­blie, Ver­dier, 2019, p. 68-69.

Surprenant mélange de temps verbaux chez Perrault

Vous vous sou­ve­nez de La Belle au bois dor­mant ? Sans doute. Mais vous sou­ve­nez-vous que Charles Per­rault y passe allè­gre­ment du pas­sé au pré­sent ? (Je mets en gras les verbes au pré­sent ; les autres sont au passé.)

Le jeune prince, à ce dis­cours, se sen­tit tout de feu ; il crut, sans balan­cer, qu’il met­troit fin à une si belle avan­ture, et, pous­sé par l’amour et par la gloire, il réso­lut de voir sur le champ ce qui en estoit. À peine s’avança-t-il vers le bois que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écarterent d’elles-mesmes pour le lais­ser pas­ser. Il marche vers le chas­teau, qu’il voyoit au bout d’une grande ave­nuë où il entra, et, ce qui le sur­prit un peu, il vit que per­sonne de ses gens ne l’avoit pû suivre, parce que les arbres s’estoient rap­pro­chez dés qu’il avoit esté pas­sé. Il ne lais­sa pas de conti­nuer son che­min : un prince jeune et amou­reux est toû­jours vaillant. Il entra dans une grande avan-cour, où tout ce qu’il vit d’abord estoit capable de le gla­cer de crainte. C’estoit un silence affreux : l’image de la mort s’y pre­sen­toit par tout, et ce n’estoit que des corps éten­dus d’hommes et d’animaux qui parois­soient morts. Il recon­nut pour­tant bien, au nez bour­geon­né et à la face ver­meille des suisses, qu’ils n’estoient qu’endormis ; et leurs tasses, où il y avoit encore quelques goutes de vin, mon­troient assez qu’ils s’estoient endor­mis en beuvant.

Il passe une grande cour pavée de marbre ; il monte l’escalier ; il entre dans la salle des gardes, qui estoient ran­gez en haye, la cara­bine sur l’épaule, et ron­flans de leur mieux. Il tra­verse plu­sieurs chambres, pleines de gen­tils-hommes et de dames, dor­mans tous, les uns debout, les autres assis. Il entre dans une chambre toute dorée, et il voit sur un lit, dont les rideaux estoient ouverts de tous cos­tez, le plus beau spec­tacle qu’il eut jamais veu : une prin­cesse qui parois­soit avoir quinze ou seize ans, et dont l’éclat res­plen­dis­sant avoit quelque chose de lumi­neux et de divin. Il s’approcha en trem­blant et en admi­rant, et se mit à genoux auprés d’elle.

Alors, comme la fin de l’enchantement estoit venuë, la prin­cesse s’éveilla, et, le regar­dant avec des yeux plus tendres qu’une pre­miere veuë ne sem­bloit le permettre :

« Est-ce vous, mon prince ? luy dit-elle ; vous vous estes bien fait attendre. »

Éton­nant, non ? Les édi­tions ulté­rieures ont par­fois modi­fié le temps de cer­tains verbes. 

Texte de 1697, pris sur Wiki­source. Gra­vure tirée d’une édi­tion de 1872, sur Gal­li­ca

“Par fil spécial” : être SR au début du XXe siècle

Décou­verte, chez mon libraire de quar­tier, de cette réédi­tion d’un texte de 1924, que je vais m’empresser de lire et dont voi­ci la pré­sen­ta­tion sur le site Place des libraires. 

Par fil spé­cial, comme l’in­dique son sous-titre, est le « car­net d’un secré­taire de rédac­tion ». Série d’a­nec­dotes mor­dantes et de por­traits acerbes, le livre relate avec cynisme le quo­ti­dien d’un jour­nal, La Der­nière Heure (nom­mé L’U­prême dans le livre), où André Baillon a tra­vaillé pen­dant plus de dix ans (1906 à 1920). En vingt-quatre courts cha­pitres qui sont comme autant de chro­niques, les tra­vers du monde jour­na­lis­tique, les pra­tiques dou­teuses des rédac­teurs et les incon­sé­quences du métier sont nar­rés avec force viva­ci­té et iro­nie. Pour Baillon qui a si mal vécu ses années de jour­na­lisme, c’est aus­si un moyen de mettre en évi­dence l’as­su­jet­tis­se­ment absurde des jour­na­listes à la constante et par­fois irréa­li­sable injonc­tion de la nou­velle « fraîche », à l’ur­gence des hor­loges qui tournent, à la néces­si­té du texte facile à lire, à l’o­bli­ga­tion du fait divers, à la super­fi­cia­li­té d’une écri­ture vouée à être éphé­mère. Au-delà des anec­dotes rela­tées, le livre est aus­si un for­mi­dable témoi­gnage du fonc­tion­ne­ment d’un jour­nal au début du 20e siècle, quand les machines (rota­tives, presses à épreuve, etc.) se trou­vaient à côté des bureaux de rédac­tion et que les articles s’é­cri­vaient à la main. En « écri­vain eth­no­graphe », André Baillon par­vient à dres­ser un por­trait remar­quable du jour­na­lisme, peut-être encore.

André Baillon, Par fil spé­cial. Car­net d’un secré­taire de rédac­tion, coll. « Tuta Blu », Héros-Limite, Genève, 2020, 176 p.