Un “placard pour correcteur”, dans un roman de 1957

"Des blondes à pleins paniers", roman de 1957

Mon­té à Paris, un jeune auteur, sans le sou, déses­père de trou­ver du tra­vail. Jusqu’au jour où il est reçu par « le rédac­teur en chef de Marie-Marie, le grand heb­do­ma­daire fémi­nin », qui le recom­mande à un cer­tain Mar­cel, « direc­teur lit­té­raire des Édi­tions Bâché-Fou­ras­son ». En même temps que la nature du tra­vail qu’on attend de lui, il découvre le bureau où il devra s’installer.

« — Louis a eu une bonne idée de vous envoyer. Mais que savez-vous faire ?
— J’ai écrit quelques nou­velles, répon­dit Sébas­tien.
Lapo­stat leva la main, d’un air bla­sé :
— Nor­mal, à vingt ans, plus une tra­gé­die en vers, plus un trai­té de phi­lo­so­phie. Et on lit l’Express pour ache­ver d’avoir l’air d’un mon­sieur très intel­li­gent. Donc, vous ne savez rien faire ? Excellent ! Il vaut mieux apprendre à un pékin à mon­ter à che­val, qu’à le lui désap­prendre pour le lui réap­prendre. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Oui, mon­sieur !
—  J’espère que vous n’avez pas de diplômes ?
—  Je suis licen­cié ès lettres.
— Tâchez de l’ou­blier. Savez-vous taper à la machine ?
— Oui, avec trois doigts, mon­sieur !
— Que ne le disiez-vous tout de suite ? Deux doigts de plus que nos meilleurs écri­vains ! Quand vou­lez-vous com­men­cer ?
— Com­men­cer quoi ?
— Louis ne vous a pas dit que je cher­chais un cor­rec­teur-met­teur au point ?
— C’est que je ne sais pas exac­te­ment en quoi consiste le travail.

« Lapo­stat tira une grosse bouf­fée du cigare suisse à trois sous — trois sous suisses, s’entend — qu’il fumait et essaya d’envoyer des ronds vers le pla­fond. Sans suc­cès.
— Voi­là ! La mai­son édite de nom­breux récits d’explorateurs que rien ne pré­dis­po­sait à la lit­té­ra­ture. Vous savez, ces types qui louent la salle Pleyel avant de par­tir imberbes, et qui reviennent y faire des confé­rences une fois que leur barbe leur a bouf­fé la figure. Ces gars-là sont bien gen­tils, et ils écrivent avec leur machette ou avec celle de leur nègre. C’est du pathos ama­zo­nien, en géné­ral. Remar­quez que quelques-uns écrivent fort bien, mais ne confon­dons pas : ceux-là, ce sont des écri­vains qui explorent. Pas la même chose.

« Lapo­stat cra­cha des bribes de tabac dans un coin et dési­gna des ran­gées de titres sur des éta­gères :
— Nous, notre métier, c’est de vendre leur came­lote. Donc, il faut que je revoie tous leurs ours1 avant paru­tion. Je n’y suf­fis pas. Il me faut quelqu’un qui m’aide, un cor­rec­teur, un met­teur au point… C’est le mot : met­teur au point. Vous allez être le met­teur au point.
« Il pro­po­sa à Sébas­tien un salaire d’essai, qui lui per­met­trait de ne pas cre­ver de faim, et de com­men­cer de suite son tra­vail.
— Vous avez le pied dans la mai­son… Pour quelqu’un qui veut deve­nir auteur, vous com­men­cez bien. Simo­nin, lui, a débu­té par le taxi.

« Il appe­la la stan­dar­diste, qui fai­sait éga­le­ment fonc­tion d’huissière, et lui ordon­na d’installer Sébas­tien dans ses nou­velles fonc­tions. La fille l’enferma dans une sorte de réduit sans fenêtre, éclai­ré au néon en plein jour, qui sen­tait vague­ment le camphre.
— C’est le bureau des cor­rec­teurs, dit-elle d’un ton extrê­me­ment fati­gué.
— Nous sommes plu­sieurs ? deman­da le jeune homme en cal­cu­lant l’exiguïté du réduit.
— Non, on n’en a qu’un à la fois ; mais il en passe tel­le­ment…
« Sur ce bon mot, sans un sou­rire, sans qu’une lueur d’intérêt se fût allu­mée dans ses yeux, elle refer­ma la porte. […] 

« Sébas­tien, à l’idée de tra­vailler chaque jour huit heures dans son pla­card, fut ten­té de se jeter par la fenêtre. Sans doute ses employeurs y avaient-ils pen­sé, puisqu’il n’y en avait pas. Il alla jusqu’à la porte, en fit jouer le bou­ton. On ne l’avait pas ver­rouillée. Si un incen­die se décla­rait, du moins pour­rait-il se sau­ver. L’envie de crier « Au feu », de fran­chir pré­ci­pi­tam­ment le ves­ti­bule et de plon­ger dans le sein de la rue accueillante, l’effleura.

« Sur une table de bois blanc qui, avec une chaise à can­nage, consti­tuait tout le luxe du bureau, il lut : « À rewri­ter ». Un pre­mier manus­crit l’attendait : Avec les cygnes noirs du Ben­gale. La curio­si­té l’emporta sur les dési­rs de fuite.
« Il s’assit. »

Manuel de Cueb­bas, Des blondes à pleins paniers, « Série blonde », Édi­tions de Paris, 1957, p. 42-45.

☞ Voir aus­si ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire ».


Nécrologie de Louis Ganderax, par Émile Henriot, 1940

Portrait de Louis Ganderax, "Revue de Paris", 1910
Por­trait de Louis Gan­de­rax, Revue de Paris, 1910.

Le 12 février 1940, dans le quo­ti­dien Le Temps, le jour­na­liste et écri­vain Émile Hen­riot rend hom­mage à son ami Louis Gan­de­rax (1855-1940), ancien direc­teur de la Revue de Paris et fin correcteur.

Un correcteur 

« Un homme vient de mou­rir, aus­si dis­cret qu’il a vécu, qui depuis vingt ans s’é­tait en sage chas­te­ment reti­ré du monde, et dont, par le fait de la guerre, le départ a pas­sé inaper­çu, alors qu’en d’autres temps sa nécro­lo­gie aurait fait lon­gue­ment flo­rès dans les gazettes lit­té­raires. Pré­ci­sé­ment à cause de la guerre, où toutes les valeurs fran­çaises méritent d’être mises en vedette, il nous faut don­ner le sou­ve­nir de l’a­mi­tié à cet être rare, très peu connu du grand public, mais à qui les écri­vains durent beau­coup, qui s’ap­pe­lait Louis Ganderax.

« Quand on aura dit, d’a­bord, qu’il fut l’exé­cu­teur tes­ta­men­taire d’Hen­ri Meil­hac — le Meil­hac de la Vie pari­sienne et de Frou­frou, avec lequel il avait même col­la­bo­ré et fait repré­sen­ter Pépa sur la scène du Théâtre-Fran­çais, — on aura situé dans le temps ce char­mant et solide esprit d’un autre âge. Le situer dans la pro­duc­tion lit­té­raire de cet âge sera un peu plus dif­fi­cile, car, bien qu’il ait assez écrit, Gan­de­rax ne fai­sait guère figure de pro­duc­teur. D’an­ciens lec­teurs de la Revue des Deux Mondes se sou­viennent peut-être encore qu’il y tint, une dizaine d’an­nées, la rubrique de la cri­tique dra­ma­tique avec autant de goût que d’au­to­ri­té, et qu’il l’a­ban­don­na un jour (en 1888, soyons pré­cis) pour une rai­son qui paraî­tra aujourd’­hui extra­or­di­naire. C’est qu’à cette date Gan­de­rax, ayant écrit une ou deux pièces de théâtre, se fit un cas de conscience d’être à la fois auteur et cri­tique, et déci­da que le fait d’être lui-même appe­lé à être jugé lui ôtait toute qua­li­té pour juger autrui. On avait de ces scru­pules autre­fois. Celui-ci suf­fi­ra pour faire appré­cier le galant homme.

« Il aimait les lettres à la passion ; il les servit à sa manière… »

« Son mérite est autre, pour­tant. Louis Gan­de­rax était deve­nu, dans les années 90, direc­teur de la Revue de Paris. Il n’y écri­vit point, que je sache, pas plus que Buloz et Val­lette, ces deux autres grands direc­teurs de revue, n’é­cri­virent dans leur Revue des Deux Mondes ou dans leur Mer­cure. Le rôle de direc­teur d’un impor­tant pério­dique lit­té­raire est ailleurs que dans la pro­duc­tion lit­té­raire per­son­nelle. Il consiste à cher­cher les talents pour les impo­ser au public, à les exci­ter, à les conseiller. Et dans ce rôle Louis Gan­de­rax fut incom­pa­rable. Il aimait les lettres à la pas­sion ; il les ser­vit à sa manière, et ce qu’il accom­plit, dans ses quinze ou vingt ans de direc­tion, à la Revue de Paris, dont il fit la mai­son de France, de Loti, de Lemaître, de Bar­rès, d’Abel Her­mant, d’Hen­ri de Régnier, de Boy­lesve, de d’An­nun­zio, de Gérard d’Hou­ville et de la com­tesse de Noailles, sans comp­ter de plus jeunes débu­tants, porte témoi­gnage de son dis­cer­ne­ment et de son goût. Mais ce goût ne l’in­ci­tait pas seule­ment à choi­sir ; il sut en outre le mettre au ser­vice de ceux mêmes qu’il avait choi­sis ; et les plus illustres, et les plus accom­plis même dans leur art, il fut pour eux, dans la cou­lisse, le col­la­bo­ra­teur le plus actif, le plus dés­in­té­res­sé, le plus vigi­lant, en s’ins­ti­tuant leur cor­rec­teur. Car aucun de ceux qu’il avait accep­tés dans son équipe ne rece­vait jamais la moindre épreuve d’im­pri­me­rie de la Revue, qu’il s’a­gît d’un roman, d’un conte, d’un article, qui ne fût, dès le pre­mier état (on appelle cela un pla­card), cri­blée, constel­lée, zébrée, rayée en tous sens de sou­li­gnures, de points d’in­ter­ro­ga­tion, de ren­vois et de cor­rec­tions pro­po­sées, toutes fon­dées sur l’eu­pho­nie, la pro­prié­té des termes, la jus­tesse du sens, la gram­maire, l’hor­reur des répé­ti­tions de mots et de la fré­quence des tours, et autres mal­fa­çons d’é­cri­ture, qui échappent par­fois au plus judi­cieux écri­vain et au plus raf­fi­né styliste…

« Il portait au génie le don qu’il avait de la correction »

« Gan­de­rax était né cor­rec­teur. Il y aurait, pour un biblio­phile let­tré, une jolie col­lec­tion à for­mer, des épreuves si volup­tueu­se­ment cor­ri­gées de sa main, par­faites leçons de bien dire. Il por­tait au génie le don qu’il avait de la cor­rec­tion et l’art d’a­per­ce­voir, à quatre pages d’in­ter­valle, une conso­nance dou­teuse, une redon­dance, un dou­ble­ment d’ef­fet, une iden­ti­té de timbre ou de cou­leur. Jusque dans l’in­té­rieur d’un mot ou d’un com­po­sé, son œil et son oreille sour­cilleuse (eût-il admis qu’une oreille pût être sour­cilleuse ?) trou­vaient un sujet de cha­grin ; et je me sou­viens de la joie lyrique que met­tait Mme de Noailles à mon­trer telle épreuve qu’elle avait reçue du redou­table Gan­de­rax, où il avait sou­li­gné plu­sieurs fois d’une plume indi­gnée ces simples mots Afrique équa­to­riale dont le « fri­que­qua » lui parais­sait into­lé­rable à entendre et seule­ment à lire. Gan­de­rax aurait, à cet égard, repris le sévère Mal­herbe lui-même, qui a écrit quelque part « com­pa­rable à la flamme », sans s’a­vi­ser que « para­bla­la­fla » est une hor­reur pour qui­conque a l’o­reille déli­cate et le tym­pan fin… Il est pos­sible que le scru­pu­leux Gan­de­rax ait par­fois un peu exa­gé­ré le sen­ti­ment qu’il avait de l’eu­pho­nie ; mais si galant homme et si spi­ri­tuel qu’il était, sans fana­tisme d’au­cune sorte, il lui suf­fi­sait d’a­voir signa­lé à ses auteurs leurs bourdes, pata­quès ou caco­pho­nies, et sug­gé­ré le syno­nyme ou l’é­qui­valent ; et il n’o­bli­geait per­sonne à accep­ter d’au­to­ri­té les cor­rec­tions qu’il « pro­po­sait ». Il en pro­po­sa même un jour, je crois bien, à Ana­tole France, dont il était l’a­mi. Et France, qui le tutoyait de longue date, pous­sa ce jour-là le tutoie­ment jus­qu’à l’éner­gie mili­taire, en lui retour­nant ses épreuves cor­ri­gées, avec un delea­tur sur les « cor­rec­tions pro­po­sées », accom­pa­gnées de cette remarque : « Tu as rai­son, mais je t’.….. ! » — J’i­ma­gine que, pour toute ven­geance, Gan­de­rax dut se conten­ter de mettre un point d’in­ter­jec­tion en face de ce verbe incorrect.

Émile Henriot, vers 1930
Émile Hen­riot, vers 1930.

« Jeux raf­fi­nés, goût déli­cieux, cas de conscience d’au­tre­fois ! Comme tout cela doit paraître péri­mé à nos scri­bouilleurs d’au­jourd’­hui, qui tiennent l’im­par­fait du sub­jonc­tif pour une pose, et l’ac­cord des temps pour une ridi­cule conven­tion ! — N’empêche que c’est Louis Gan­de­rax qui avait rai­son, en main­te­neur et juge du meilleur par­ler de chez nous. Beau­coup de ceux qui ont tra­vaillé avec lui ont gar­dé un sou­ve­nir affec­tueux et recon­nais­sant de ses sou­riantes sévé­ri­tés. En leur épar­gnant bien des fautes, il leur a, sinon appris, du moins rap­pe­lé ce que c’é­tait que l’art d’é­crire : à la fois pour soi-même un choix ; et pour qui vous lit, une politesse. 

Émile Hen­riot. »

Photo de famille : un congrès de correcteurs, 1936

25e congrès de l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France, Rennes, 31 mai 1936, L’Ouest-Éclair (édi­tion de Rennes), ce même jour.

C’est avec une cer­taine émo­tion que j’ai décou­vert cette « pho­to de famille ». Elle rend leur visage aux membres du 25e congrès de l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France, à Rennes, le 31 mai 1936, dont le pré­sident est alors E. Gre­net (suc­ces­seur de Théo­tiste Lefèvre2, qui offi­cia jus­qu’en 1921, et de A. Geoffrois).

E. Grenet, président général de l'Amicale des Protes et Correcteurs de France, 1936
E. Gre­net, dans L’Ouest-Éclair (Rennes), 31 mai 1936.

Fon­dée à Per­pi­gnan, en 1897, par Joa­chim Comet (1856-1921), cette col­lec­ti­vi­té a connu plu­sieurs noms3. En 1905, elle « compte […] plus de 500 membres […] [et] a pour but la défense des inté­rêts pro­fes­sion­nels et maté­riels de ses membres ; c’est une socié­té de secours mutuels, de pré­voyance et d’assurance pour le cas d’invalidité et pour la vieillesse4 ». En jan­vier 1921, elle avait « un effec­tif de 750 membres envi­ron, dont 300 cor­rec­teurs au plus », écrit L.-E. Bros­sard5

"L'Imprimeur, chef d'industrie et commerçant". Concours Delmas, 1909.
L’Im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant. Concours Del­mas, 1909.

Concrè­te­ment, on sait, par exemple, que le congrès de Tou­louse, en 1904, « s’est prin­ci­pa­le­ment occu­pé des offices de pla­ce­ment ; de la divi­sion ration­nelle de la Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs en sec­tions régio­nales [d’a­bord au nombre de sept, elles seront qua­torze à par­tir de 1911] ; du contrat d’apprentissage et du concours Del­mas6.
« Une inté­res­sante ques­tion, celle de la “coti­sa­tion-décès” en faveur de la famille des membres actifs de la socié­té qui vien­draient à mou­rir, a été réso­lue dans un sens net­te­ment mutua­liste.
« Le congrès s’est occu­pé aus­si de la ques­tion des retraites et a for­mu­lé ses réponses au ques­tion­naire rela­tif au rap­port Tau­dou7, pré­sen­té à Lyon en 19038. »

Des comptes rendus peu informatifs

S’ils sont assez nom­breux dans la presse, les comptes ren­dus des ban­quets annuels et congrès de cor­rec­teurs sont géné­ra­le­ment ennuyeux : ils déroulent de longues listes d’intervenants, tout le monde se remer­cie et se congra­tule. Sont sou­vent pré­sents le maire de la ville et quelques conseillers muni­ci­paux, un ou plu­sieurs maîtres impri­meurs locaux, éven­tuel­le­ment un direc­teur de jour­nal. Dans la presse régio­nale, on trouve des pas­sages de ce genre : 

« Au des­sert, le pré­sident de la sec­tion, M. F. Riou, le visage rayon­nant, se lève et se défen­dant tout d’abord de vou­loir faire un dis­cours, salua en excel­lents termes les dames et les ami­ca­listes pré­sents, puis résu­ma notre pro­gramme de soli­da­ri­té, de mutua­li­té et de pré­voyance sociale. […] Puis, gagné par la cha­leur com­mu­ni­ca­tive, cha­cun y alla de sa romance ou de son mono­logue, et après une sor­tie fami­liale vers Saint-Laurent l’on revint trin­quer à la san­té des pré­sents et… des absents9. »

On a tous les détails de l’organisation des jour­nées ; on sait dans quel bon res­tau­rant tout ce beau monde a déjeu­né (mais pas de quoi, hélas !) ; on nous dit que les dis­cours, nom­breux, ont été très applau­dis, mais on en apprend peu sur les ques­tions débat­tues. À croire qu’il s’agit sur­tout de se régaler… 

une blague du "Figaro"
Une blague du Figa­ro, 28 mai 1912.

J’ai tout de même appris que le congrès de Saint-Étienne, du 15 mai 1910, « s’est occu­pé de la situa­tion pré­caire des cor­rec­teurs, sou­vent moins rétri­bués que les typos. Une nou­velle inter­ven­tion aura lieu auprès des syn­di­cats des Maîtres impri­meurs, en les priant de prendre en consi­dé­ra­tion les vœux qui leur seront sou­mis à nou­veau. Ces vœux visent à la fois les salaires, la consi­dé­ra­tion due aux cor­rec­teurs, les locaux mal­sains dans les­quels ils tra­vaillent10. »

Et qu’en 1926, « le Congrès […] a adop­té un vœu deman­dant huit jours de congé payé par an pour les cor­rec­teurs et les chefs de ser­vice […]11 ». Il fau­dra attendre encore un peu…

Se fédérer, une nécessité

Dès 1880, dans l’an­nonce d’un ban­quet annuel de cor­rec­teurs au Palais-Royal (Paris), pré­si­dé par Eugène Bout­my12, on peut décou­vrir le bien­fait de telles rencontres : 

« L’invitation s’adresse, non-seule­ment aux membres de la socié­té, mais encore et sur­tout aux cor­rec­teurs qui n’en font pas par­tie. Les cor­rec­teurs n’ont que de rares rela­tions ; ils se connaissent dans une impri­me­rie, et encore ! La réunion annuelle a pour but de faire connaître, et par consé­quent appré­cier à tous, la néces­si­té du grou­pe­ment13. » 

Des sujets abor­dés lors de ce « superbe ban­quet [qui] réunis­sait […] un grand nombre des membres de la Socié­té des cor­rec­teurs de Paris », on sait ceci :

« M. E. Mas­sard a insis­té sur la néces­si­té d’établir une soli­da­ri­té étroite entre les com­po­si­teurs et les cor­rec­teurs, et mani­fes­té le désir de voir tous les cor­rec­teurs se grou­per pour faire ces­ser l’exploitation dont ils sont l’objet. Ces tra­vailleurs sala­riés ont besoin de leur appui mutuel pour triom­pher des injus­tices dont ils sont jour­nel­le­ment vic­times de la part des maîtres impri­meurs. 
« Le délé­gué de la Socié­té typo­gra­phique a répon­du que les com­po­si­teurs syn­di­qués seront pro­chai­ne­ment invi­tés à n’accepter dans leurs ate­liers que des cor­rec­teurs éga­le­ment syn­di­qués. Le pré­sident a pris acte de cette impor­tante décla­ra­tion14. […] »

La saveur des “actualités” du passé

Contraint de « cou­vrir » l’é­vè­ne­ment, le rédac­teur du jour­nal local tire par­fois bra­ve­ment à la ligne pour rem­plir ses colonnes. Ain­si, quand les congres­sistes de Rennes, en 1936, partent visi­ter le Mont-Saint-Michel, la plume se fait lyrique : 

« Les cars roulent, main­te­nant, sur la digue, entre des sables de traî­trise, et encore fri­sés de la caresse du flot. Entre Tom­be­laine et le Mont, une pro­ces­sion lil­li­pu­tienne, croix d’or, fai­sant en tête un point lumi­neux, s’avance. Le Mont-Saint-Michel ! tout le monde des­cend ! et c’est l’entrée de la cara­vane par la Bavolle, la Cour du Lion, le bou­le­vard, et enfin cette rampe pit­to­resque, aux mai­sons rap­pro­chées, comme à la cas­bah, avec ses cui­vre­ries de Vil­le­dieu, qui sont bien un peu mau­resques ! Elles tintin[n]abulent aux échop[p]es, sous le tou­cher curieux. Les invites sont pres­santes, le suc­cès de l’omelette renom­mée est le secret de chaque hos­tel­le­rie et de par­tout on vous pro­met vue sur la mer, du haut de la ter­rasse. […]15 »

Les congres­sistes de Rennes, en 1936. Cœur de l’i­mage (la par­tie la plus nette).

Pour la bonne bouche, j’ai rete­nu deux autres pas­sages de ces articles com­pas­sés. À lire avec l’in­to­na­tion des spea­kers de l’époque.

1904 — « Dimanche, jour de Pâques, la sec­tion bor­de­laise de l’Association ami­cale des protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de pro­vince a célé­bré son ban­quet annuel, auquel — gra­cieuse inno­va­tion — les dames ajou­taient le charme de leur pré­sence.
Comme par le pas­sé, l’hôtel Gobi­neau jus­ti­fia sa renom­mée si légi­ti­me­ment acquise, et ses hôtes, tou­jours fidèles, trou­vèrent le fin menu qui leur fut ser­vi en har­mo­nie avec l’élégance de la table16. »

1907 — « À midi, une sur­prise atten­dait les excur­sion­nistes à l’hôtel Bel­le­vue, dont — entre paren­thèses — le Vatel se sur­pas­sa. […] Delu­meau, direc­teur de la Socié­té vini­cole blayaise ; Patrouillet et Bru­nette, impri­meurs à Blaye, […] pré­ve­naient qu’ils se fai­saient repré­sen­ter à ce dîner intime par d’excellentes caisses de vin vieux. Aus­si, quand vint l’instant de débou­cher ces véné­rables fla­cons, ce fut un feu croi­sé de toasts où les remerci[e]ments les plus cha­leu­reux allèrent aux géné­reux dona­teurs, aux orga­ni­sa­teurs aus­si. 
« Enfin, l’heure son­na du retour, et — après un court et mer­veilleux voyage — celle, suprême, de la dis­lo­ca­tion. Ce fut le seul nuage de ces deux belles jour­nées, — bien vite dis­si­pé par l’espérance de l’au-revoir pro­chain, au Congrès géné­ral de Nantes17. »

Ces folles agapes nous paraissent bien lointaines…

« L’Amicale des “Protes” Sté­pha­nois don­nait dimanche son ban­quet annuel », Mémo­rial de la Loire et de la Haute-Loire, 8 juillet 1936. Cette fois, les épouses étaient conviées.

Article mis à jour le 28 novembre 2024.

Hommage au correcteur, dans “La Démocratie”, 1914

Je repro­duis ci-des­sous un texte publié en une du quo­ti­dien La Démo­cra­tie (Paris), le 17 avril 1914, dans la rubrique « Libres propos ».

« S’il est homme cri­ti­qué, c’est bien le cor­rec­teur, celui qui s’est don­né dans sa vie, la très fâcheuse mis­sion de cor­ri­ger dans une toute petite pièce don­née comme l’on donne une aumône, les inévi­tables « coquilles » si géné­reu­se­ment dis­tri­buées par les typo­graphes. Sa besogne est aride, par­fois amère : sous la blanche lumière d’une lampe, il par­court de ses yeux fati­gués des épreuves plus ou moins lisibles ; un doigt de sa main gauche fixé sur la copie de l’auteur, suit la suc­ces­sion inin­ter­rom­pue des lignes et le fil d’Ariane d’une pen­sée dont le reflet est par­fois rebelle et dont la conti­nui­té s’interrompt sou­dain sous le fâcheux effet d’un quel­conque distraction.

« Der­rière l’humble per­sonne de ce tra­vailleur modeste, les lino­types chantent leur mono­tone mélo­pée : elle n’a rien d’har­mo­nieux cette suc­ces­sion de bruits qui imite à s’y méprendre le cli­que­tis de fan­tas­tiques cisailles qui s’a­gi­te­raient dans le vide : une désa­gréable odeur de plomb fon­du s’at­tarde dans l’atmosphère de l’atelier : les lampes élec­triques pro­jettent sur les machines et sur les gens le brillant reflet de leur impas­sible clar­té. Obs­ti­né­ment pen­ché sur les pla­cards que le prote trans­met avec une déses­pé­rante régu­la­ri­té, le cor­rec­teur exa­mine soi­gneu­se­ment les lignes rigides, fixe les lettres, sur­veille une ponc­tua­tion capri­cieuse et veille avec un soin jaloux à ce que rien ne défi­gure la pen­sée d’un auteur inconnu.

« Ô l’obscure tâche !

« Les connais­sances de ce paria des ate­liers de typo­gra­phie doivent être assez éten­dues pour qu’elles puissent faci­le­ment embras­ser tous les domaines de l’intellectualité : un dic­tion­naire est le com­pa­gnon fidèle et dis­cret, le pré­cieux arbitre qui résout tous les conflits entre l’orthodoxie et la syn­taxe : la patience est la ver­tu néces­saire et son rôle est d’au­tant plus ingrat qu’elle doit s’exercer en des heures de fièvre et de sur­me­nage, alors que la pen­sée devance avec une inquié­tude fébrile une plume trop rétive et trop lente à son gré.

marbre typographique
« […] le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir… » DR.

« La mono­to­mie [sic] appa­rente des heures sombre dans le sou­ci de ne point retar­der le labeur des typo­graphes : aus­si, est-ce d’un œil bien­veillant que le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir : les lignes s’a­joutent aux lignes[,] les para­graphes aux para­graphes, les colonnes aux colonnes : une masse uni­for­mé­ment noire donne à ces heures une de ces joies que des pro­fanes ne soup­çonnent point : nous n’au­rions jamais cru que le plomb, ce vil et popu­laire métal, pût éveiller d’aus­si douces émotions…

« Dans la soli­tude de ton bureau, tra­vaille petit cor­rec­teur : obs­tine-toi avec amour sur l’in­grate tâche et songe à ceux qui, le len­de­main, liront ce jour­nal sur lequel tes yeux se sont si patiem­ment attar­dés : songe à tout cela, songe au bien que pour­ront faire dans les âmes les lignes cor­ri­gées par toi, et dis-toi que ton humble tra­vail a contri­bué à repro­duire avec le plus de fidé­li­té pos­sible, la pen­sée de ceux qui se sont consa­crés au rude apos­to­lat de la plume.

L. de J. »

“Faites emmerdant”, ou la rigueur journalistique selon Adrien Hébrard

À pro­pos du style jour­na­lis­tique, deux cita­tions his­to­riques sont res­tées célèbres. 

Georges Clemenceau, atelier Nadar, sans date.
Georges Cle­men­ceau, ate­lier Nadar, s.d.

La pre­mière est due à Georges Cle­men­ceau, alors rédac­teur en chef (1903-1906) de L’Aurore. Plu­sieurs variantes cir­culent, mais il s’agissait sans doute d’une cir­cu­laire adres­sée aux rédac­teurs du jour­nal, for­mu­lée ainsi : 

« Faites des phrases courtes.
Vous ne devez pas oublier qu’une phrase se com­pose d’un sujet, d’un verbe et d’un com­plé­ment
Ceux qui vou­dront user d’un adjec­tif pas­se­ront me voir dans mon bureau
Ceux qui emploie­ront un adverbe seront fou­tus à la porte. »

Cle­men­ceau avait son franc par­ler. Par­mi les nom­breuses cita­tions qu’il nous a lais­sées, celle-ci est par­ti­cu­liè­re­ment savou­reuse : « Don­nez-moi qua­rante trous du cul et je vous fais une Aca­dé­mie fran­çaise. » On voit que la « vieille dame du quai Conti » était déjà tenue en haute estime !

“Le Temps”, fruit d’une volonté de sérieux et de qualité

L’autre phrase sou­vent citée à pro­pos de l’écriture jour­na­lis­tique est due à Adrien Hébrard. Qui ça ? 

« Adrien Hébrard [1833-1914] s’efface der­rière son œuvre et les his­to­riens contem­po­rains doivent se conten­ter de quelques ren­sei­gne­ments signa­lé­tiques » (J.-G. Padio­leau18). S’il fut long­temps séna­teur de la Haute-Garonne (1879-1897), il n’est mon­té qu’une fois à la tri­bune. On sait aus­si que, doué en affaires, il inves­tit dans les tra­vaux publics, l’élec­tri­ci­té, le télé­phone, la métal­lur­gie, et mou­rut très riche (Wiki­pé­dia). 

Sur­tout, pour ce qui nous concerne ici, il diri­gea le quo­ti­dien Le Temps de 1871 à sa mort, en 1914, et en fit une puis­sance poli­tique et financière. 

En 1861, en lan­çant Le Temps, Auguste Nefft­zer en avait annon­cé le prin­cipe direc­teur : « De la mis­sion d’éducation publique que nous assi­gnons à la presse, notre pro­gramme découle tout natu­rel­le­ment. […] nous devrons nous atta­cher à sol­li­ci­ter le libre rai­son­ne­ment de nos conci­toyens et […] nous cher­che­rons moins à leur incul­quer une opi­nion toute faite qu’à les mettre en état de s’en for­mer par eux-mêmes » (P. Éve­no19).

Sérieux et qua­li­té étaient donc au programme. 

Dix ans plus tard, Nefft­zer lais­sa la direc­tion du jour­nal au rédac­teur en chef Adrien Hébrard, dont le mot d’ordre fut plus suc­cinct : « Sur­tout, faites emmerdant ! »

« Expres­sion d’une recherche presque manié­rée de l’aus­té­ri­té, mais aus­si réac­tion salu­taire contre la vul­ga­ri­té ou la faci­li­té des nou­veaux grands de la presse quo­ti­dienne (Le Petit Pari­sien, Le Jour­nal) et le sen­sa­tion­na­lisme agres­sif et dif­fa­ma­toire du Matin […] »  (Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis20).

Peut-être était-ce aus­si « pour inci­ter sa rédac­tion à creu­ser les sujets au risque de déplaire, sans crainte de las­ser » (O. Maniette21).

Quo­ti­dien répu­bli­cain et conser­va­teur, Le Temps se sabor­da pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, le 30 novembre 1942. « Ses locaux réqui­si­tion­nés et son maté­riel sai­si à la Libé­ra­tion per­mettent le lan­ce­ment le 18 décembre 1944 du Monde qui le rem­place comme organe de réfé­rence » (BNF22).

« Long­temps, Le Monde a été l’hé­ri­tier [du] jan­sé­nisme [d’Adrien Hébrard]. Plus per­sonne n’é­tait là pour enjoindre de “faire emmer­dant”, mais le style mai­son refu­sait toute fri­vo­li­té. Du gris par­tout, du gris à satié­té. Telle était la norme dans les années 1950 et 1960 » (Le Monde23).

Aujourd’­hui, « Faites des phrases courtes » reste de bon conseil. « Faites emmer­dant », je suis moins sûr.

☞ Lire aus­si Apprendre à écrire un article de presse.


Être correcteur dans la presse quotidienne, 1964

Couverture de "La Presse quotidienne", 1964

Nico­las Fau­cier (1900-1992), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, exer­ça pério­di­que­ment le métier de cor­rec­teur des années trente à soixante, notam­ment au Jour­nal offi­ciel24. Dans son livre La Presse quo­ti­dienne, publié en 1964, il évoque sur trois pages25 « ce mécon­nu du grand public, mais qui n’en est pas moins un auxi­liaire indis­pen­sable à la bonne tenue ortho­gra­phique du journal ».

Nicolas Faucier
Nico­las Fau­cier. DR.

Pour être un bon cor­rec­teur, pré­cise d’emblée notre ancien confrère, il ne suf­fit pas de « poss[éder] à fond toutes les sub­ti­li­tés de la langue », il faut aus­si une « atten­tion sou­te­nue » […] « pour détec­ter toutes les erreurs gram­ma­ti­cales et aus­si typographiques ».

« Des connaissances précises sur tout »

On exige du cor­rec­teur qu’il ait « des connais­sances pré­cises sur tout » et il doit être doué d’«une mémoire par­ti­cu­liè­re­ment active » […] « de manière à ne jamais hési­ter et ne pas être obli­gé de recou­rir à chaque ins­tant au dic­tion­naire pour cor­ri­ger les irré­gu­la­ri­tés ou répondre à la ques­tion posée par le typo ou le rédac­teur en chef sur un pro­blème gram­ma­ti­cal par­fois épi­neux ».

Moi qui suis habi­tué, dans les manuels de typo­gra­phie du xixe siècle, à voir men­tion­ner, en tête des connais­sances requises du cor­rec­teur, le latin, le grec, le droit ou les sciences, c’est en sou­riant que j’ai décou­vert cette adap­ta­tion à la presse quo­ti­dienne des années soixante, d’au­tant plus valable aujourd’­hui : « Un bon cor­rec­teur doit […] pos­sé­der des rudi­ments des langues étran­gères les plus usuelles et aus­si d’argot. Il doit connaître l’orthographe exacte du nom de la der­nière vedette du ciné­ma, du sport ou de la lit­té­ra­ture, le titre du roman ou du film en vogue, etc. »

« Le travail en équipe »

Fau­cier évoque aus­si « le tra­vail en équipe [qui] per­met de mettre en com­mun le savoir de cha­cun », ce qui, dans le métier, prend sou­vent la forme d’une ques­tion posée « à la cantonade ». 

Il faut connaître les dis­cus­sions sou­vent pas­sion­nées qui s’instaurent entre eux sur cer­taines par­ti­cu­la­ri­tés de la langue fran­çaise pour com­prendre les scru­pules qui assaillent par­fois les cor­rec­teurs appe­lés à se pro­non­cer soit sur l’éternel pro­blème des par­ti­cipes, soit sur la for­ma­tion des mots com­po­sés, si bizar­re­ment accou­plés, les phrases boi­teuses, les cou­pures en fin de ligne, les néo­lo­gismes qui pénètrent de plus en plus notre lan­gage avec les décou­vertes scien­ti­fiques, le sport, etc., mélanges d’expressions et de termes emprun­tés à toutes les langues. 

Hélas, se lamente-t-il, mal­gré les com­pé­tences et la conscience pro­fes­sion­nelle du cor­rec­teur, « on ne lui sait aucun gré de sa vigilance ». 

Le rédac­teur en chef, qui voit la sor­tie du jour­nal retar­dée par ses cor­rec­tions jugées quel­que­fois intem­pes­tives, le typo qui peste contre le « vir­gu­lard » qui lui com­plique l’existence par ses « chi­noi­se­ries », l’attendent au tour­nant. 
Et les cri­tiques ne lui man­que­ront pas si, par mégarde, la coquille sour­noise échappe à sa sol­li­ci­tude. […] 
Cette odieuse coquille, qui s’est insi­nuée hypo­cri­te­ment au milieu d’un mot, et par­fois dans un gros titre, s’étale alors à tous les regards, nar­guant l’impuissance du cor­rec­teur ridi­cu­li­sé, bafoué, humi­lié par ses « enne­mis héré­di­taires »: le rédac­teur — oublieux des bévues qu’il lui épargne et qui ne se fait pas faute de le blâ­mer sévè­re­ment ; le typo qui se venge en bla­guant — pas tou­jours avec bien­veillance — le pauvre cor­rec­teur expo­sé alors à broyer du noir si l’expérience ne l’a pas encore cuirassé… 

Mais l’au­teur ter­mine sur une note posi­tive : « Les erreurs que l’on peut qua­li­fier de « monu­men­tales » — et qui ne lui sont pas toutes impu­tables — sont plus rares qu’on ne le pense et ne sau­raient alté­rer en rien l’harmonie et la bonne humeur qui règnent entre tous. » 


Nico­las Fau­cier, La Presse quo­ti­dienne. Ceux qui la font, ceux qui l’inspirent, Paris, Les Édi­tions syn­di­ca­listes, 1964, 343 pages. Cha­pitres : Avant-pro­pos - Vie et struc­ture d’un grand quo­ti­dien - Dans l’im­pri­me­rie de presse - Les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles - De Renau­dot à la presse moderne - Qu’elle était belle la nou­velle presse sous la clan­des­ti­ni­té - Les ser­vices annexes, agences de presse, mes­sa­ge­ries - Pers­pec­tives pour une presse ouvrière - La liber­té de la presse - Les nou­velles tech­niques d’in­for­ma­tion - Les maitres de la presse. Le livre a connu une seconde édi­tion l’an­née suivante.

Article mis à jour le 26 juillet 2024.


Ce que la PAO a changé au métier de correcteur

Correcteur américain comparant la copie à l'épreuve. Lieu et date non communiqués.
Cor­rec­teur amé­ri­cain com­pa­rant la copie et l’é­preuve. Lieu et date n.c. Source : Get­ty Images.

L’avènement de la PAO a pro­vo­qué un chan­ge­ment d’époque pour le métier de cor­rec­teur. L’article « Cor­rec­tion » de l’Ency­clo­pé­die de la chose impri­mée du papier à l’é­cran26 explique bien ce basculement. 

Composition : la double saisie

À l’époque du plomb comme lors de l’arrivée de la pho­to­com­po­si­tion, les maté­riels uti­li­sés pour la com­po­si­tion étaient d’une uti­li­sa­tion réser­vée à des per­son­nels lon­gue­ment et spé­cia­le­ment for­més car ces maté­riels étaient chers, rares, encom­brants et d’emploi com­pli­qué.
La «  sai­sie » était donc confiée à des pro­fes­sion­nels (typo­graphes, lino­ty­pistes, cla­vistes) qui com­po­saient les textes manus­crits confiés par l’auteur… La tâche du cor­rec­teur consis­tait à com­pa­rer scru­pu­leu­se­ment la copie ori­gi­nale et l’épreuve pour évi­ter les bour­dons et les dou­blons, à cor­ri­ger les fautes d’inattention (coquilles), à contrô­ler l’observation des règles typo­gra­phiques (espa­ce­ments, lézardes…) et la qua­li­té du maté­riel de com­po­si­tion (lettres abî­mées, mélan­gées, mas­tics…).
Les cor­rec­tions étaient notées dans les marges de l’épreuve puis exé­cu­tées par le même per­son­nel qui avait com­po­sé le texte (cor­ri­geage). 

PAO : la saisie directe

L’arrivée de la micro-infor­ma­tique a per­mis, à par­tir de 1980, de confier direc­te­ment aux auteurs, aux écri­vains, aux jour­na­listes ou à des dac­ty­lo­graphes un maté­riel de sai­sie léger, éco­no­mique, d’utilisation extrê­me­ment sim­pli­fiée (com­pa­rable à une machine à écrire) et qui pro­duit un fichier infor­ma­tique direc­te­ment uti­li­sable pour la mise en page et l’impression. 
Le cor­rec­teur est sou­vent lui-même équi­pé d’un micro-ordi­na­teur. Sa tâche de com­pa­rai­son avec un texte ori­gi­nal est sup­pri­mée27, mais d’autres sujé­tions ont été ajou­tées à sa tâche. 
La pre­mière, c’est que le pro­fes­sion­nel d’imprimerie connais­sait bien et appli­quait lors de la com­po­si­tion les règles tra­di­tion­nelles de l’utilisation des ita­liques, des gras, des lettres supé­rieures, des espaces spé­ciales, savait pla­cer les capi­tales, com­po­ser les abré­via­tions, etc., toutes com­pé­tences qui ne res­sor­tissent pas de l’éducation du public moyen. 
Les règles déli­cates de la langue (accords des par­ti­cipes pas­sés par exemple, emploi des plu­riels, traits d’union…) n’échappaient pas non plus à l’opérateur de sai­sie. 
L’utilisation d’un micro-ordi­na­teur comme d’une machine à écrire, par un pro­fane sans for­ma­tion spé­cia­li­sée, amène éga­le­ment à devoir cor­ri­ger une bonne par­tie des signes néces­saires à un fran­çais cor­rect (e dans o, c cédille majus­cule, capi­tales accen­tuées, liga­tures, guille­mets, puces, tirets…). 
C’est le cor­rec­teur, pre­mier pro­fes­sion­nel de la chaîne de fabri­ca­tion à inter­ve­nir après l’auteur, qui est char­gé du « net­toyage » du texte, direc­te­ment lors de la lec­ture à l’écran, et simul­ta­né­ment de son cor­ri­geage28.

Cor­rec­teur tra­vaillant sur écran au New York Times. Date n.c. Source : The New York Times.

Sens et cohérence du texte

Cette rup­ture sur le plan tech­nique a cepen­dant lais­sé intacte la par­tie la plus inté­res­sante du métier :

[…] la fonc­tion la plus noble de la cor­rec­tion, toutes époques confon­dues, demeure : véri­fier que le texte a du sens ! Une légende pla­cée sous la mau­vaise pho­to, une note absente à l’appel, un nombre erro­né, un pavé de texte mas­qué par un des­sin, un cha­pô ajou­té en der­nière minute sur la page mon­tée et non relu préa­la­ble­ment… et c’est l’article entier qui perd son sens, quel­que­fois l’ouvrage entier qui perd tout cré­dit !
Dans la jungle des fautes humaines, infor­ma­tiques, méca­niques, le der­nier maillon de la chaîne du «  pré­presse », lors de cet ultime contrôle avant bon à tirer, c’est encore le cor­rec­teur (qui prend alors le nom de « réviseur »).

☞ Lire aus­si Cor­ri­ger au temps de Guten­berg.


Conditions de travail des correcteurs au XXe siècle

« Les cor­rec­teurs en pleine action. » Source : Nico­las Fau­cier, La Presse quo­ti­dienne. Ceux qui la font, ceux qui l’ins­pirent, Paris, Les Édi­tions syn­di­ca­listes, 2e éd., 1965, pl. h.-t.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les déplo­rables condi­tions de tra­vail des cor­rec­teurs du xve au xixe siècle29. Il semble mal­heu­reu­se­ment que le pro­blème ait per­du­ré au xxe siècle. Ain­si trouve-t-on en 1973, dans l’ouvrage d’Yves Blon­deau Le Syn­di­cat des cor­rec­teurs30, le texte suivant :

L’article 3 de l’annexe tech­nique des cor­rec­teurs — conven­tion col­lec­tive de la presse de 1937 — pré­cise « (…) qu’il est dési­rable que les cor­rec­teurs dis­posent, lorsque cela est pos­sible, dans chaque impri­me­rie, d’un local indé­pen­dant et spa­cieux, aéré et, autant que pos­sible, éclai­ré par la lumière du jour et agen­cé spé­cia­le­ment pour l’exécution du tra­vail ». Le peu de pro­grès dans ce domaine est affir­mé par la néces­si­té que les cor­rec­teurs ont eue de faire insé­rer, en les repro­dui­sant mot pour mot, ces quelques lignes dans l’annexe tech­nique de la conven­tion col­lec­tive de la presse de 1959. 
Un aper­çu des condi­tions de tra­vail réelles des cor­rec­teurs est don­né par un article de R. Man­ge­ret31 : « Elles sont légion les impri­me­ries où, dans une atmo­sphère irres­pi­rable (odeur de plomb en fusion, fumée de ciga­rettes, pous­sières vol­ti­geant au moindre dépla­ce­ment), sou­vent au milieu de l’atelier, avec le bruit des lino­types, il (le cor­rec­teur) ne doit pas avoir la moindre dis­trac­tion. L’aération, quand par hasard il occupe une petite pièce, est le plus sou­vent très mau­vaise : pas de fenêtre don­nant sur l’extérieur, donc pas de pos­si­bi­li­té de renou­ve­ler l’air vicié. C’est la lumière cli­gno­tante qui éclaire son bureau exi­gu, c’est la couche de pous­sière gluante qui recouvre tout : murs, tables, armoires, et toute chose qu’on a l’imprudence de lais­ser quelque temps à la même place. 
« Depuis ce jour­nal tris­te­ment célèbre pour la décré­pi­tude de ses locaux, où l’on a peur de se retrou­ver sou­dain au rez-de-chaus­sée par les trous que dis­pense géné­reu­se­ment le plan­cher ver­mou­lu, où les cor­rec­teurs tra­vaillent sur des tables ban­cales, s’asseyent sur des chaises per­cées (sic) et où les vitres cas­sées laissent joyeu­se­ment fil­trer l’air pur du « Crois­sant32 », tout cela dans la crasse…
« Jusqu’à ce grand quo­ti­dien où les vasis­tas à ras du sol s’entrouvrent sur la cour inté­rieure pour que les gaz d’échappement des nom­breuses voi­tures et motos manœu­vrant sans arrêt asphyxient les cor­rec­teurs. Local bien trop petit, sys­tème d’aération inef­fi­cace, sale­té régnant en maî­tresse… (…) »
[…]
Aux odeurs, au manque d’air, aux pous­sières, au bruit, à la vétus­té des locaux, s’ajoute, aujourd’hui encore, un éclai­rage défi­cient, source d’une fatigue sup­plé­men­taire pour les correcteurs.

La « cage de verre » décrite par Georges Sime­non en 197133 et fil­mée par Fran­çois Truf­faut en 197934 est repré­sen­ta­tive de ces locaux exi­gus. Ni l’es­pace ni l’é­clai­rage ne semblent, non plus, bien fameux dans le cas­se­tin recréé par Claire Clou­zot en 198135.

L’arrivée de la pho­to­com­po­si­tion (années 1960), de la PAO (1985) et la loi Évin contre le taba­gisme (1991) ont assai­ni l’air, mais pour ce qui est de l’espace, je peux à mon tour témoi­gner, ces der­nières années, avoir plu­sieurs fois été relé­gué dans une petite pièce sans fenêtre ou sur un coin de bureau. 

Le télé­tra­vail pré­sente au moins l’avantage de pou­voir contrô­ler ses condi­tions maté­rielles de travail. 


Georges Brassens, correcteur du “Libertaire”

Georges Brassens lisant le journal "Le Libertaire".

Par­mi les quelques auteurs célèbres ayant, un temps, exer­cé le métier de cor­rec­teur figure le poète Georges Bras­sens, dont l’en­ga­ge­ment anar­chiste est connu. 

Celui-ci se fera en cohé­rence totale avec ses obses­sions. Il sera du com­bat par les mots. C’est pour cela qu’au jour­nal Le Liber­taire, Bras­sens est à la fois cor­rec­teur et secré­taire de rédac­tion36.

Ce jour­nal « n’a­vait que deux pages37 », pré­cise son ami René Iskin. Dans leur bio­gra­phie de l’ar­tiste38, Vic­tor Laville (son ami d’en­fance) et Chris­tian Mars font le récit de cette aventure : 

Au siège du Liber­taire, dans une petite bou­tique au fond du canal Saint-Mar­tin, Georges fait […] la connais­sance de Roger Tous­se­not, un gar­çon brillant et bien éle­vé […] que Georges […] décrit comme « l’ami du meilleur de moi-même », tout en lui repro­chant de « l’obliger à être intel­li­gent ». […]
Tel n’est pas le cas d’Henri Bouyé, tour à tour cores­pon­sable du Liber­taire, fleu­riste et chauf­feur de taxi, le moins intel­lo de tous, mais qui est fort impres­sion­né par l’érudition de ce gros nou­nours de Bras­sens […]
Un drôle de cor­rec­teur en véri­té : à Hen­ri qui s’étonne que l’on puisse veiller à ce point à l’orthographe et à la syn­taxe des articles du jour­nal, Georges explique patiem­ment qu’il en va de l’écriture comme du cal­cul, que si l’on se trompe de mots, on met un rai­son­ne­ment par terre, et que, de la même façon, si l’on se trompe de chiffres, on fait des fautes qui risquent d’avoir des consé­quences catas­tro­phiques. Il faut donc faire atten­tion à tout et non seule­ment à ce que l’on dit, mais aus­si à la façon dont on le dit ! Toute atteinte à la forme est une atteinte au fond ! 
Hen­ri hoche la tête, admi­ra­tif, mais il n’en croit rien, tan­dis que cer­tains autres com­mencent à cri­ti­quer ouver­te­ment ce « pro­fes­seur », qui cor­rige leurs copies et se per­met de leur don­ner des leçons. Le cor­rec­teur-pro­fes­seur se met­tant à écrire des articles sous divers pseu­do­nymes, les choses ne s’arrangent pas. […] 
[…] Deve­nu res­pon­sable du Liber­taire, il confie à Tous­se­not les petites misères, le har­cè­le­ment et les mes­qui­ne­ries que lui font subir ses petits cama­rade du journal. […] 

“Regratteur de virgules”

Jean-Claude Lamy39 évoque le même épi­sode avec d’autres mots :

Bras­sens va d’abord être pris pour un « petit mar­rant » qui écrit des chan­sons sus­pectes parce qu’elles parlent trop de Dieu. Mais son éru­di­tion impres­sion­ne­ra Mar­cel Lepoil, ouvrier chauf­fa­giste deve­nu à la Libé­ra­tion codi­rec­teur du Liber­taire, et Hen­ri Bouyé, mar­chand de fleurs et secré­taire géné­ral de la Fédé­ra­tion anar­chiste. Ce drôle de zig a suf­fi­sam­ment de temps libre pour être mis à contri­bu­tion. La col­la­bo­ra­tion béné­vole de Georges Bras­sens sera d’abord celle de cor­rec­teur à l’imprimerie du Crois­sant40 où le jour­nal est tiré. Il doit veiller à ce que les phrases soient bien construites et la syn­taxe cor­recte. Mais il com­men­ce­ra à aga­cer quand il révi­se­ra les épreuves comme un prof cor­rige des copies. Pour lui, le mot a une impor­tance capi­tale. Une impro­prié­té de lan­gage le met en rogne. Il suit l’exemple de Boi­leau : « Et ne sau­rait souf­frir qu’un phrase insi­pide / Vienne, à la fin d’un vers, rem­plir une place vide ; / Ain­si, recom­men­çant un ouvrage vingt fois, / Si j’écris quatre mots, j’en effa­ce­rai trois. » Petit à petit, le cor­rec­teur d’épreuves rédige lui-même des textes, d’abord de courts « papiers », puis des articles plus longs. Comme le remarque Marc Wil­met, « le sobri­quet de [Géo] Cédille cadre bien avec les fonc­tions de prote “regrat­teur de virgules” ».

Un correcteur intransigeant ?

L’ex­pé­rience sera de courte durée, comme le raconte Le Mai­tron41 :

[…] la tâche déplut sin­gu­liè­re­ment à Georges Bras­sens, qui regret­tait, entre autres choses, de se voir contraint de répondre au cour­rier des lec­teurs, qu’il qua­li­fiait de « prose débi­li­tante et inepte ». Reve­nant ulté­rieu­re­ment sur cette période dans un article paru dans Le Liber­taire, Hen­ri Bouyé insis­tait sur ce point pour expli­quer les rai­sons du départ d’un Bras­sens « res­té très bohème » et qui, devant les plaintes, s’était décla­ré « incor­ri­gible » et avait pris le par­ti de quit­ter son poste. Aus­si, dès [le 6] jan­vier 1947, Georges Bras­sens ces­sa sa col­la­bo­ra­tion au Liber­taire [il fut rem­pla­cé par André Prud­hom­meaux42], et n’y écri­vit plus qu’à de rares occa­sions. Les rai­sons pré­cises de ce départ firent l’objet de débats et cer­tains ont éga­le­ment avan­cé l’idée selon laquelle Bras­sens, cor­rec­teur intran­si­geant, aurait été vexé que l’on lui reproche son zèle. Tou­te­fois, rien ne per­met d’étayer une telle hypothèse.

☞ Voir aus­si Georges Bras­sens et le métier de cor­rec­teur (suite).


Pho­to DR. Source : Espace Bras­sens, Sète.

Une femme parmi les typographes

Un ate­lier de typo­gra­phie vers 1900. © DR.

« Le tra­vail de la femme est une cala­mi­té, un mal social ; une femme entrée hon­nête et sage dans un ate­lier ne tarde pas à se dépra­ver, étant sans cesse en butte aux séduc­tions des ouvriers qui l’en­tourent. » — Un typo­graphe en 189843.

« Quand j’ai ren­con­tré les typos [en 1979], j’avais une tren­taine d’années envi­ron. C’était la pre­mière fois que je tra­vaillais en presse. C’était à la SGP, impri­me­rie du Par­ti com­mu­niste fran­çais. Il était presque 17 heures quand j’arrivai à l’imprimerie. Un gar­dien m’indiqua la direc­tion de l’atelier. Je tom­bai sur un indi­vi­du à qui je deman­dai le « bureau des cor­rec­teurs » – le cas­se­tin pour les ini­tiés. Il vit tout de suite qu’il avait affaire à une nou­velle – d’autant qu’à l’époque il n’y avait pas beau­coup de femmes dans les impri­me­ries. L’individu – encore non iden­ti­fié – me pria poli­ment de le suivre et me condui­sit dans un immense ate­lier rem­pli de lino­types inoc­cu­pées. Quelques mètres plus loin, un groupe d’ouvriers attrou­pés hur­laient – très nom­breux. Mon guide les écar­ta et je me retrou­vai au centre du groupe devant un type(o) à genoux, pan­ta­lon bais­sé, un magni­fique sexe en érec­tion. « Il a parié qu’il pou­vait se faire une pipe tout seul », me cria mon guide. Je res­tai clouée sur place, les yeux écar­quillés. Des copains pous­saient sa tête vers ledit organe, mais d’autres disaient que ce n’était pas réglo. Fina­le­ment, ses lèvres attei­gnirent le bout de sa verge à plu­sieurs reprises et la majo­ri­té déci­da qu’il avait gagné. Bien sûr, il fal­lait fêter ça. En [un] rien de temps, des bou­teilles, des verres et des caca­huètes firent irrup­tion sur les marbres. J’étais écrou­lée de rire, néan­moins, je per­sis­tai au milieu du brou­ha­ha à deman­der la direc­tion du cas­se­tin. Au lieu de ça, on m’emmena devant des gens – dif­fé­rents des ouvriers car ils n’étaient pas en bleu de tra­vail –, les cor­rec­teurs, qui avaient assis­té au spec­tacle. Ils me firent dépo­ser mes affaires dans le cas­se­tin et me rame­nèrent vers les liba­tions. J’entendis mon pre­mier À-là44. Voi­là ma pre­mière ren­contre avec les typos : l’apparition du typo erec­tus. C’est ce jour que je bus pour la pre­mière fois le Sang du peuple. Après en avoir ava­lé un verre, je crus qu’on m’avait tapé sur la tête. Je finis par m’asseoir grog­gy. En réa­li­té, c’é­tait ce vin, qui fai­sait au moins 14°. »

Témoi­gnage d’Annick Béjean, cor­rec­trice de 1973 à 1994, dans « Touche pas au plomb ! » Mémoire des der­niers typo­graphes de la presse pari­sienne, par Isa­belle Repi­ton et Pierre Cas­sen, éd. Le Temps des Cerises, 2008, p. 167-168. 

Lire aus­si « Por­trait d’une mili­tante : Annick Béjean », His­to­Livre, no 28, novembre 2022, p. 17-19.