Conseils aux imprimeurs pour le recrutement d’un correcteur, 1909

En 1905, Gabriel Del­mas, impri­meur bor­de­lais, pré­sident de l’U­nion syn­di­cale des maîtres impri­meurs de France, lance un concours1 por­tant son nom. L’ob­jec­tif de cette entre­prise est la publi­ca­tion d’un ouvrage, L’Im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant, visant à assu­rer l’é­du­ca­tion pra­tique de l’im­pri­meur2 et à lut­ter contre les prix bas. La Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs des impri­me­ries de pro­vince se porte volon­taire pour en rédi­ger les textes3. Les protes remettent leur copie. Del­mas clôt le concours le 1er juin 19084, attri­bue mille francs5 à la Socié­té et lui laisse le futur béné­fice des ventes de l’ou­vrage. Une pre­mière épreuve6 est tirée chez Del­mas. L’é­di­tion défi­ni­tive, dont je pré­lève le cha­pitre VII ci-des­sous7, est impri­mée l’an­née sui­vante, à Nan­cy, chez Ber­ger-Levrault. Les nom­breux points com­muns de ce texte avec le para­graphe « Recru­te­ment » du Cor­rec­teur typo­graphe (1924), de Louis Bros­sard, montrent qu’il s’a­git du même auteur. Ancien cor­rec­teur, il était alors prote de l’im­pri­me­rie Des­lis, à Tours, et serait bien­tôt impri­meur lui-même8. (J’ai lais­sé les quin­tuples points de sus­pen­sion d’o­ri­gine9. Les sept pre­miers inter­titres sont de mon fait.)

Depuis quelque vingt ans, nombre d’imprimeurs ont com­pris les avan­tages qu’ils pou­vaient reti­rer du bien-être de leur per­son­nel ; ils ont appor­té dans l’aménagement de leurs dif­fé­rents ser­vices des amé­lio­ra­tions appré­ciables. Il importe de les géné­ra­li­ser, car plus d’une fois l’oubli en est regret­table. C’est le cas pour le ser­vice de la correction.

La cor­rec­tion, sans doute, se rat­tache étroi­te­ment à la com­po­si­tion, mais elle n’en consti­tue pas moins un ser­vice spé­cial, et ceux qui l’assurent méritent autant d’égards que tous autres.

Le cor­rec­teur ?…..

Ce mot10 ne trouve qu’une défi­ni­tion vague dans l’esprit du pro­fane en matière d’imprimerie.

“Il doit être tout à tous, malgré que tout soit contre lui”

Chez le maître impri­meur il évoque le plus sou­vent le sou­ve­nir d’un « grève-bud­get » dont il faut se pré­oc­cu­per le moins pos­sible.…., pas au point cepen­dant de lui cacher ses erreurs et les récla­ma­tions des clients.

Le per­son­nel de l’imprimerie, au contraire, le connaît très bien.

Jeune ou vieux, le cor­rec­teur doit tout connaître, être tout à tous, mal­gré
que tout soit contre lui.

Il lui est facile de se convaincre qu’il forme un sujet de cri­tique inépui­sable. Même à ses côtés, on dis­cute sur son ori­gine, sur son savoir ; on conteste ses cor­rec­tions….. par­fois on les néglige. Mais on ne fait pas fi de ses ser­vices. Quant à s’inquiéter de son sort, per­sonne n’y pense.

Au moment où l’imprimerie, pour inten­si­fier sa pro­duc­tion, subit des trans­for­ma­tions conti­nues et exige en même temps plus de célé­ri­té et de connais­sances, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur ce col­la­bo­ra­teur dont le concours n’en reste pas moins indis­pen­sable, si contes­té, si mal appré­cié soit-il.

Pour­vu que le cor­rec­teur assure un tra­vail irré­pro­chable, cela suf­fit. Un jour cepen­dant peut arri­ver où, mécon­nu, il change sa place pour une autre qui lui paraît meilleure.

Le recruter parmi les typographes ou embaucher un lettré ?

Le recru­te­ment des cor­rec­teurs devient alors d’actualité pour le patron. Et si ce der­nier a jamais accor­dé de l’importance aux dis­cus­sions aveugles qu’il n’a pas man­qué d’entendre maintes fois à ce sujet, il ris­que­ra fort de res­ter perplexe.

Les uns disent : « Les cor­rec­teurs pris en dehors de la typo­gra­phie sont trop sou­vent des déclas­sés, pré­ten­tieux, mécon­tents, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pra­tique de la com­po­si­tion. Ils négligent les cor­rec­tions tech­niques, les coquilles, etc., et, par contre, ils veulent cor­ri­ger les auteurs dans leur style, voire même dans leur doc­trine11. » Et, pour don­ner plus de force à ce juge­ment, ils opposent le cor­rec­teur typo­graphe dont ils tracent un por­trait des plus flat­teurs. Ils en vantent la modes­tie, le dévoue­ment, le soin méti­cu­leux, qui sup­pléent au défaut de connais­sances lit­té­raires, scien­ti­fiques ou linguistiques.

Mais leurs contra­dic­teurs se lèvent aus­si­tôt, et c’est à qui défen­dra sa thèse avec le plus d’énergie ; trop sou­vent le par­ti pris ne fait qu’embrouiller la question.

Ignorent-ils donc que « le véri­table cor­rec­teur est à la fois éru­dit et typo­graphe » ? Cette défi­ni­tion, qui est celle d’une auto­ri­té en la matière12, devrait mettre d’accord les deux camps adverses.

Quant au patron qui a besoin d’un cor­rec­teur, il sait que le double qua­li­fi­ca­tif d’érudit et de typo­graphe a sa rai­son d’être et qu’à défaut de cette per­fec­tion, dif­fi­cile à réa­li­ser, il n’est pas impos­sible de trou­ver le cor­rec­teur dési­ré, pour­vu qu’il tienne compte de ses besoins.

Son choix, tou­te­fois, reste limi­té entre le « déclas­sé » et le typo­graphe qui est par­ve­nu par le tra­vail et la per­sé­vé­rance à déve­lop­per ce que lui a ensei­gné l’école primaire.

Ce der­nier a pu acqué­rir des connais­sances suf­fi­santes en lit­té­ra­ture fran­çaise et dans quelques autres branches, mais rare­ment ses loi­sirs et sa patience lui auront per­mis de s’initier aux langues vivantes et sur­tout aux langues mortes. Le jour où, rem­plis­sant les fonc­tions de cor­rec­teur iso­lé, il se trou­ve­ra en pré­sence de manus­crits mal écrits et bour­rés de cita­tions latines ou autres, sa seule res­source sera de lais­ser en blanc ce que ni lui ni le com­po­si­teur n’ont pu déchif­frer. Car dans ces cir­cons­tances le dic­tion­naire n’est d’aucun secours, si l’on ne pos­sède quelques notions sur la langue. Qua­li­fié pour cor­ri­ger des tra­vaux admi­nis­tra­tifs, ou pour être tier­ceur, sa place ne sera donc pas dans les mai­sons de labeurs.

Il existe un remède cepen­dant. Les par­ti­sans des cor­rec­teurs pris exclu­si­ve­ment dans l’imprimerie l’indiquent.

Un “remède” peu applicable

« On peut recom­man­der au client de bien écrire les langues étran­gères, lui dire que la mai­son ne prend aucune res­pon­sa­bi­li­té à cet égard….. On peut encore recou­rir à une per­sonne de la loca­li­té, connais­sant la langue….. »

À moins d’avoir un faible pour la cal­li­gra­phie, ou d’appartenir à une admi­nis­tra­tion qui leur donne les loi­sirs d’envoyer des copies irré­pro­chables, les auteurs écrivent plu­tôt avec ner­vo­si­té. Une écri­ture hâtive, des mots inache­vés, rendent leurs manus­crits presque illi­sibles, par­fois pour eux-mêmes13. Et c’est un mal dont ils ne gué­ri­ront jamais.

D’autre part, com­bien d’imprimeurs sont dans l’impos­si­bi­li­té maté­rielle de recou­rir à des per­sonnes étran­gères, de mettre en pra­tique une façon de pro­cé­der qui com­pli­que­rait sin­gu­liè­re­ment le tra­vail et ne don­ne­rait guère de noto­rié­té à la mai­son. L’obligation de trou­ver un poly­glotte dis­tin­gué ou de s’adjoindre un éru­dit consom­mé n’est pas telle qu’elle jette l’imprimeur dans un cruel embarras.

Si les cor­rec­teurs qui pos­sèdent par­fai­te­ment une langue étran­gère sont peu nom­breux, il convient d’ajouter que les impri­me­ries qui ont les moyens et le tra­vail néces­saire pour les occu­per sont plu­tôt rares.

De bonnes études secon­daires, pour­sui­vies assi­dû­ment dans l’exercice de sa pro­fes­sion, per­mettent à qui­conque a du goût pour la typo­gra­phie de réa­li­ser un jour la défi­ni­tion du véri­table cor­rec­teur, et, en atten­dant, de don­ner pleine et entière satisfaction.

“Une éducation à refaire”

Le patron avi­sé n’oublie jamais de pré­ci­ser la nature de l’emploi offert par lui. S’il accepte les ser­vices d’un pro­fes­sion­nel, de quoi a-t-il à se pré­oc­cu­per, sinon de résul­tats posi­tifs ? Un employé se juge à l’œuvre….. dans le monde de l’industrie tout au moins. Des dis­cus­sions sur l’origine des cor­rec­teurs l’imprimeur n’a donc pas à tenir compte. Il écoute les asser­tions des pos­tu­lants ; il n’est pas obli­gé de les prendre à la lettre.

Mais lorsqu’il porte son choix sur une per­sonne qui n’a jamais rem­pli les fonc­tions de cor­rec­teur, son rôle est tout autre : il a des devoirs à remplir.

Les pos­tu­lants sont en effet enclins à tom­ber dans une exa­gé­ra­tion ridicule.

Les uns s’imaginent que, parce que, durant de longues années, ils ont coté et anno­té des feuillets de copie, manié des réglettes, des gar­ni­tures et des biseaux, ils ont acquis les connais­sances lit­té­raires suffisantes.

Les autres, pour avoir, dès le pre­mier jour, mar­qué un delea­tur, indi­qué la sup­pres­sion d’un dou­blon, signa­lé une coquille, se croient typographes.

Dans les deux cas il y a une édu­ca­tion à refaire : cette tâche incombe à l’imprimeur qui, semble-t-il, s’en est fort peu pré­oc­cu­pé jusqu’à ce jour.

On consacre cor­rec­teur un typo­graphe quel­conque, parce que l’on a remar­qué qu’il com­po­sait pro­pre­ment ; on ne s’inquiète pas de son bagage lit­té­raire, scien­ti­fique et même gram­ma­ti­cal : est-il nul, cela paraît sans importance !

Ou bien encore on s’adresse à une per­sonne qui ins­pire confiance par son savoir, mais qui ne connaît rien de l’imprimerie. Sans expli­ca­tion aucune, on lui confie un emploi pour lequel elle n’a pas été pré­pa­rée, des fonc­tions qui ne manquent pas d’être com­pli­quées et pleines de graves responsabilités.

C’est ain­si que les choses se passent, et depuis long­temps. Aus­si en est-il résul­té que toute une cor­po­ra­tion se trouve mal rétri­buée et ne jouit pas de la consi­dé­ra­tion à laquelle elle aurait droit.

“Mauvais débuts, mauvaise situation”

Bien que, après plu­sieurs années de pra­tique et un labeur constant, un cor­rec­teur ait réus­si, sans trop d’accrocs, à acqué­rir les connais­sances tech­niques et lit­té­raires suf­fi­santes pour méri­ter son titre, pour en impo­ser à tous ceux qui, dès l’origine, le trai­taient sur le pied d’égalité et se croyaient même supé­rieurs à lui, son sort risque beau­coup de ne pas s’améliorer. Si on le remarque dans l’imprimerie, s’il se signale à l’attention du per­son­nel, ce ne sera jamais par le mon­tant de ses appointements.

Mau­vais débuts, mau­vaise situa­tion : telles sont les réflexions que peuvent faire la grande majo­ri­té des cor­rec­teurs. La cause en est dans ce fait que l’imprimeur, à son propre détri­ment, com­mence par négli­ger la for­ma­tion de son col­la­bo­ra­teur, et finit par oublier ensuite d’apprécier et de récom­pen­ser, comme ils le méritent, les connais­sances et les ser­vices de ce même collaborateur.

Quelques esprits éclai­rés, sou­cieux de sau­ve­gar­der la bonne répu­ta­tion de leurs mai­sons, ont com­pris que la pro­fes­sion de cor­rec­teur ne fai­sait pas excep­tion à la règle : le novice doit débu­ter par un appren­tis­sage, tout comme le typo­graphe ou le conducteur.

L’étude des manuels de typo­gra­phie est très utile, mais sou­vent insuf­fi­sante.
Et ceux-là sont dans la véri­té qui jugent indis­pen­sable, pour un bon cor­rec­teur, de tra­vailler quelque temps à la casse, si l’on veut qu’il connaisse toutes les règles typo­gra­phiques, qu’il appré­cie les dif­fi­cul­tés du métier, et par consé­quent qu’il fasse une cor­rec­tion des plus judi­cieuses et des plus sérieuses.

Le devoir de l’imprimeur qui prend un non-pro­fes­sion­nel consiste donc à se ren­sei­gner exac­te­ment sur son degré d’instruction et, s’il est étran­ger à l’imprimerie, à lui impo­ser un appren­tis­sage comme com­po­si­teur. Au dire de quelques-uns, la durée de cet appren­tis­sage pour­rait être fixée à deux ans ; mais peut-être vaut-il mieux la pro­lon­ger et faire en sorte que le nou­veau venu consacre une par­tie de son temps à la com­po­si­tion et l’autre à la cor­rec­tion. Pen­dant cette période, l’imprimeur accor­de­rait un salaire de cir­cons­tance qui per­met­trait au débu­tant de vivre et de tra­vailler avec toute l’ardeur et toute l’attention dési­rables, en vue d’atteindre par la suite les prix rému­né­ra­teurs aux­quels, en rai­son de ses connais­sances et de son expé­rience, il pour­rait prétendre.

Cet exemple ser­vi­rait de leçon à l’aspirant cor­rec­teur typo­graphe et lui don­ne­rait une plus juste idée de la situa­tion. Le fait de voir à la casse quelqu’un qui, depuis son enfance, n’a jamais ces­sé de se consa­crer à l’étude lui ferait com­prendre sans doute l’inanité de ses pré­ten­tions, s’il n’étudie pas lui-même.

“Jamais satisfait de son savoir”

L’imprimeur qui n’accorde pas à la cor­rec­tion l’importance qu’elle mérite se sou­cie fort peu du bon renom typo­gra­phique de sa mai­son ou mécon­naît l’une des condi­tions essen­tielles de la bonne exé­cu­tion de ses tra­vaux. Le cor­rec­teur n’est pas un para­site que le com­po­si­teur doit traî­ner à sa remorque, c’est un guide.

C’est un guide qui n’a pas à se leur­rer sur les exi­gences et la déli­ca­tesse de son emploi. D’où qu’il sorte, qu’il soit iso­lé ou non, il est dans l’obligation de déve­lop­per sans trêve ses connais­sances tech­niques et scien­ti­fiques, sa situa­tion de demain pou­vant dif­fé­rer de celle d’aujourd’hui. Celui qui a la sotte pré­ten­tion de tout connaître, d’être infaillible, est sim­ple­ment ridi­cule aux yeux des per­sonnes de bon sens : en géné­ral on le tient pour sus­pect, on se méfie de lui.

Le cor­rec­teur conscient de lui-même et de sa tâche ne s’enorgueillit ni de ses titres ni de ses capa­ci­tés ; il ne se montre jamais satis­fait de son savoir : toutes les branches de la science lui servent de sujets d’étude ; il s’intéresse vive­ment aux choses de l’imprimerie. Avoir des pré­ten­tions, un cer­tain ver­nis même, et connaître les signes usuels de la cor­rec­tion ne suf­fisent point pour méri­ter le titre de cor­rec­teur : il le sait.

Il n’oublie pas non plus que, mal­gré une éru­di­tion incon­tes­table, des erreurs gros­sières peuvent lui échap­per. Lire en ama­teur ne fut jamais sa spé­cia­li­té.
Sur chaque ligne, sur chaque mot il porte une atten­tion sou­te­nue ; tous ses efforts tendent à réa­li­ser la per­fec­tion….. sans l’atteindre toujours.

L’infaillibilité n’est pas son apa­nage ; s’il en eût jamais dou­té, quelques années d’expérience l’auraient détrom­pé. Mais cette consta­ta­tion, loin de le décou­ra­ger, ne fait que déve­lop­per sa vigi­lance et sa saga­ci­té et lui démon­trer qu’il ne doit dédai­gner aucun des moyens sus­cep­tibles de le pré­ser­ver de toute erreur….. acci­dents du tra­vail contre les­quels n’existe pas d’assurance et qui peuvent entraî­ner pour lui de sérieux désagréments.

Ses bonnes rela­tions avec le per­son­nel contri­buent à éclai­rer sa voie, à lui conser­ver cette net­te­té de vue, cette sûre­té et cette célé­ri­té dans le tra­vail que le patron doit non seule­ment récom­pen­ser à sa juste valeur, mais encore, pour son plus grand pro­fit, favoriser.

C’est dire que le ser­vice de la cor­rec­tion a besoin d’être orga­ni­sé comme tout autre, mieux que tout autre, sur­tout lorsqu’il est impor­tant et assu­ré par une plus grande collectivité.

“Un bureau où il puisse travailler avec la plénitude de ses facultés”

Dans cer­taines mai­sons, le cor­rec­teur a l’air d’un nomade pour qui toutes les places sont bonnes : un tabou­ret pour s’asseoir, un car­ton appo­sé sur une casse, et voi­là un « bureau » d’une ins­tal­la­tion peu coû­teuse mais digne d’un autre âge.

Le plus sou­vent, cepen­dant, il est doté d’un vrai bureau….. expo­sé aux rigueurs des sai­sons ou situé dans la par­tie la plus mal­saine de l’atelier. Toutes les mau­vaises odeurs semblent s’y don­ner ren­dez-vous14. À l’époque des grandes cha­leurs, en par­ti­cu­lier, la situa­tion est déplo­rable ; une atmo­sphère empes­tée et suf­fo­cante décuple la fatigue du cor­rec­teur et lui fait cou­rir à chaque ins­tant le risque de lais­ser pas­ser une coquille ou un bour­don qui sera la cause d’un « lais­sé pour compte ».

Que faut-il donc au cor­rec­teur ? Un bureau où il puisse tra­vailler conti­nuel­le­ment avec la plé­ni­tude de ses facul­tés ; où, sans jouir du calme de la soli­tude la plus abso­lue, il ne soit pas expo­sé à des déran­ge­ments et à des ennuis conti­nuels ; où l’hygiène soit tenue en hon­neur ; un bureau, enfin, muni d’une petite biblio­thèque qui ren­ferme tous les dic­tion­naires et autres ouvrages utiles au ser­vice de la cor­rec­tion : per­sonne ne pos­sède la science infuse, les plus ins­truits sont expo­sés à dou­ter même des choses les plus simples. Quelques manuels de typo­gra­phie ne dépa­re­ront point une biblio­thèque de correcteur.

Amé­na­gé comme tout autre, le ser­vice de la cor­rec­tion ne sau­rait être pri­vé de direc­tion, une col­lec­ti­vi­té quelle qu’elle soit ayant besoin d’un chef. Si le prote tient à conser­ver ce ser­vice sous son auto­ri­té, qu’il y fasse régner l’ordre et la méthode. Une dis­tri­bu­tion équi­table de la lec­ture est aus­si impor­tante que sa répar­ti­tion selon les apti­tudes et les connais­sances de chacun.

S’il n’est pas tou­jours pos­sible d’éviter les moments de sur­me­nage aux­quels sont expo­sés les cor­rec­teurs, sur­tout le cor­rec­teur en pre­mière et le tier­ceur, il n’est pas chi­mé­rique d’essayer de régu­la­ri­ser leur tra­vail pour obte­nir une cor­rec­tion moins fati­gante et plus soi­gnée.

Le cor­rec­teur iso­lé a plus par­ti­cu­liè­re­ment besoin d’échapper au sur­me­nage, car il est obli­gé de cumu­ler les titres qui suivent et il risque fort de lais­ser pas­ser même en troi­sième lec­ture la faute non signa­lée en première.

Correcteur en première typographique

Le cor­rec­teur en pre­mière typo­gra­phique col­la­tionne soi­gneu­se­ment avec la copie l’épreuve à lire en pre­mière. Il indique les cor­rec­tions au moyen de signes conven­tion­nels : lettres à retour­ner et coquilles ; mots tron­qués et mots oubliés (bour­dons) ; doubles emplois (dou­blons) ; mau­vaises divi­sions ; espa­ce­ment défec­tueux, c’est-à-dire irré­gu­lier, ou trop large ou trop ser­ré ; carac­tères mélan­gés, et toutes autres irré­gu­la­ri­tés typo­gra­phiques concer­nant les acco­lades, filets, etc. Cette besogne est gran­de­ment sim­pli­fiée par la pré­pa­ra­tion du manus­crit.

Il signale aus­si les phrases dou­teuses ou incom­plètes, afin que l’auteur puisse répa­rer ses propres erreurs sur les pre­mières épreuves. Il veille à ce que la « marche » de la mai­son soit res­pec­tée, afin qu’il y ait uni­té et régu­la­ri­té dans chaque travail.

En somme, le cor­rec­teur doit s’attacher à ce que, une fois l’épreuve en pre­mière cor­ri­gée, la com­po­si­tion soit aus­si cor­recte que possible.

Lorsque la copie ou le tra­vail le per­mettent, il est tou­jours pru­dent, pour les labeurs prin­ci­pa­le­ment, de lire les épreuves en pre­mière avec un teneur de copie ; le cor­rec­teur s’assure alors, soit en sau­tant un membre de phrase, soit en chan­geant un mot, que le teneur de copie suit avec attention.

Quand une épreuve est trop char­gée, le cor­rec­teur ne doit pas hési­ter, quelque sur­croît de besogne qui en résulte pour lui, à deman­der une revi­sion afin de s’assurer que les cor­rec­tions indi­quées ont été exécutées.

Par mesure d’ordre, il appose sa signa­ture au-des­sous du nom du com­po­si­teur, sur la pre­mière épreuve de chaque cote com­plè­te­ment lue. Avec cette pré­cau­tion on est sûr que la lec­ture a été ou n’a pas été faite ; la res­pon­sa­bi­li­té de cha­cun est ain­si déterminée.

Correcteur en seconde ou reviseur

Le cor­rec­teur char­gé de revi­ser, c’est-à-dire de revoir les feuilles avant leur envoi à l’auteur, col­la­tionne les cor­rec­tions indi­quées sur l’épreuve en pla­card et reporte celles qui ont été omises. Il véri­fie la mise en pages, la concor­dance des folios avec le numé­ro des feuilles, les réclames : il s’assure qu’il n’y a ni omis­sion ni trans­po­si­tion de lignes. Pour les mêmes rai­sons que le cor­rec­teur en pre­mière, il appose sur la pre­mière page de chaque feuille sa signa­ture et la men­tion : Revi­sé.

Correcteur en bon

Le cor­rec­teur en bon est tenu de faire une lec­ture com­plète et sérieuse des bons à tirer. Lorsqu’une épreuve est trop char­gée, on la cor­rige tout d’abord et on en fait une autre dénom­mée « bon typo­gra­phique », qui est revi­sée et lue ensuite en bon à tirer.

Le cor­rec­teur en bon signale les fautes qui ont pu échap­per aux épreuves pré­cé­dentes. Il veille à ce que tout soit cor­rect et conforme aux bonnes tra­di­tions typo­gra­phiques. Il solu­tionne, dans la mesure du pos­sible, les points dou­teux, afin de ne recou­rir à l’auteur qu’à la der­nière extré­mi­té et dans les cas où les maté­riaux néces­saires à la véri­fi­ca­tion des points liti­gieux lui font abso­lu­ment défaut. Il doit évi­ter de tom­ber dans un tra­vers assez sérieux : concen­trer toute son atten­tion sur des minu­ties, au risque de mar­quer des cor­rec­tions insi­gni­fiantes et d’en omettre d’autres très impor­tantes. Il appose au bas de la pre­mière page de chaque feuille (dans le coin de gauche) sa signa­ture et la date. La façon de signer varie donc pour chaque genre de lec­ture, mais elle abou­tit aux mêmes résultats.

Correcteur en troisième ou tierceur

Le tier­ceur reçoit de l’imprimeur une pre­mière feuille lisible, mais sans mise en train. Il véri­fie sans retard l’imposition et les blancs15. S’il découvre une trans­po­si­tion de pages ou une mau­vaise répar­ti­tion des blancs, il en informe immé­dia­te­ment l’imprimeur, afin que la mise en train ne soit pas à refaire. Il pour­suit la véri­fi­ca­tion de cette même feuille et contrôle si toutes les cor­rec­tions indi­quées sur le bon à tirer (ou la revi­sion de bon à tirer) ont été exé­cu­tées ; il jette un coup d’œil rapide sur les lignes de titre et les bords de pages.

Toutes les cor­rec­tions qui n’entraînent aucun dépla­ce­ment de texte peuvent être exé­cu­tées pen­dant que le conduc­teur fait sa mise en train. Celle-ci ter­mi­née, l’imprimeur envoie au tier­ceur la feuille revi­sée et une autre feuille qui ne doit rien lais­ser à dési­rer au point de vue de l’impression. Le tier­ceur contrôle l’exactitude du registre et l’égalisation des marges, il n’oublie pas, le cas échéant, de véri­fier la dis­po­si­tion des gra­vures et la cou­leur du papier.

Lorsque le tra­vail lui semble irré­pro­chable ou les cor­rec­tions de peu d’importance, il ins­crit, sur la par­tie infé­rieure droite de la feuille, les indi­ca­tions rela­tives au tirage (papier, nombre, etc.) men­tion­nées sur le bon à tirer et la che­mise de com­mande ; il ajoute le nom du conduc­teur, la date, et appose sa signa­ture : en un mot, il donne le bon à tirer. L’imprimeur a le devoir de tenir compte des obser­va­tions du tier­ceur, mais ce der­nier, de son côté, n’oubliera pas que la machine doit rou­ler le plus promp­te­ment pos­sible pour four­nir son ren­de­ment normal.

Correcteur de journaux

Bien que le cor­rec­teur de jour­naux ne soit astreint qu’à une lec­ture en pre­mière, il mérite une men­tion spé­ciale. Si la typo­gra­phie n’a pas pour lui des règles aus­si mul­tiples et aus­si strictes que pour le cor­rec­teur de labeurs par exemple, les exi­gences de son emploi l’obligent par contre à tra­vailler dans des condi­tions beau­coup plus défa­vo­rables : la nuit ou le jour, c’est le sur­me­nage conti­nuel ; il faut lire vite, très vite, sans avoir le temps de revoir les épreuves.

Le cor­rec­teur de jour­naux doit non seule­ment déchif­frer rapi­de­ment tous les manus­crits qui passent sous ses yeux, il doit encore avoir une mémoire infaillible des noms et des faits, le temps lui fai­sant défaut pour se livrer à des recherches réité­rées ou longues dans les dictionnaires.

S’ingénier à trou­ver un moyen pra­tique pour lever tous les doutes aux­quels on peut être expo­sé est une mesure de pru­dence qui s’impose d’elle-même : les noms propres les moins connus, les expres­sions dif­fi­ciles à rete­nir seront consi­gnés sur un mémo­ran­dum tou­jours à la por­tée de ceux qui auront besoin de le consulter.

Si l’importance du jour­nal exige le concours de plu­sieurs cor­rec­teurs, il est indis­pen­sable de fixer d’un com­mun accord une « marche » sur laquelle on n’oubliera pas de men­tion­ner les noms dont l’orthographe n’est pas net­te­ment déter­mi­née. Qu’un cor­rec­teur ren­contre des mots — des noms propres sur­tout — ortho­gra­phiés dif­fé­rem­ment par plu­sieurs rédac­teurs, cela n’a rien d’étonnant ; mais qu’il ne laisse jamais sub­sis­ter de telles ano­ma­lies dans un jour­nal et, a for­tio­ri, dans un article. Si, cepen­dant, des pré­cau­tions n’étaient prises, ces irré­gu­la­ri­tés pas­se­raient fata­le­ment, d’autant plus que la copie est très par­ta­gée pour faci­li­ter une exé­cu­tion rapide du tra­vail.


  1. Au sens de « coopé­ra­tion à une action com­mune ». ↩︎
  2. Le sou­ci péda­go­gique de Del­mas s’é­tait déjà expri­mé pré­cé­dem­ment : il s’é­tait char­gé de l’im­pres­sion de l’« étude-cau­se­rie » Le Prote, de Charles Ifan, en 1904. ↩︎
  3. Jules Lemoine en a assu­ré la coor­di­na­tion (« Rap­port de M. Bor­da », Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 81) ; M. Bor­da, la mise en pages (Vic­tor Bre­ton, « L’im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant », Cir­cu­laire des protes, no 164, octobre 1909, p. 122). ↩︎
  4. Lettre de G. Del­mas, dans la Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 82. ↩︎
  5. « […] comme prix dont vous pour­rez dis­po­ser soit pour rem­bour­ser les auteurs, soit pour payer les frais de publi­ca­tion de ce tra­vail » (loc. cit.) ↩︎
  6. Sur papier qua­drillé avec de grandes marges. En vente à la libraire Le Ser­pent qui pense, en juin 2026. ↩︎
  7. Extrait de la pre­mière par­tie, « L’im­pri­meur et ses col­la­bo­ra­teurs ». IIe par­tie : Amé­na­ge­ment et maté­riel. IIIe par­tie : Orga­ni­sa­tion — Achats — Légis­la­tion. IVe par­tie : Prix de revient et prix de vente. ↩︎
  8. Voir Il y a un siècle parais­sait Le Cor­rec­teur Typo­graphe. ↩︎
  9. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎
  10. Pour réduire à leur extrême limite les frais inévi­tables de cor­rec­tion, cer­tains impri­meurs ont l’habitude d’employer des cor­rec­trices, au lieu et place de cor­rec­teurs. La cor­rec­trice a été l’objet d’articles peu encou­ra­geants pour ceux qui, ayant sou­ci du bon renom typo­gra­phique de leur mai­son, auraient ten­dance à déve­lop­per un mode de recru­te­ment qui ne se recom­mande ni par les motifs qui le dictent, ni par les résul­tats qu’il pro­cure. (NdA.) ↩︎
  11. Je recon­nais les mots de Léon Richard, dont j’ai publié le texte dans Un typo­graphe décon­seille les cor­rec­teurs “let­trés”, 1904. On retrouve cette cita­tion chez Bros­sard, p. 132. ↩︎
  12. Il s’agit d’Auguste Ber­nard, en 1868, dans une lettre à Ambroise Fir­min-Didot. Bros­sard la cite p. 116. ↩︎
  13. Voir Un cor­rec­teur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
  14. Voir Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861. ↩︎
  15. Pour véri­fier les blancs, les uns se servent de barèmes, les autres de méthodes diverses : les résul­tats varient peu. Une de ces méthodes qui sim­pli­fie beau­coup les cal­culs et évite les tâton­ne­ments consiste à dis­po­ser d’un tableau où sont consi­gnées en cicé­ros et points les dimen­sions exactes des pages de chaque for­mat. En retran­chant du total la par­tie impri­mée on obtient les blancs en hau­teur et en lar­geur. On réserve pour les têtes et fonds 2/5, pour les pieds et marges exté­rieures (grands fonds) 3/5. Le pro­duit est mul­ti­plié par 2 pour les fonds, la dis­po­si­tion des pages étant tou­jours la même. Il est encore mul­ti­plié par 2 pour les têtes et pieds, sauf tou­te­fois dans cer­taines impo­si­tions in-12 et in-18 où il faut addi­tion­ner blanc de tête et blanc de pied. La varia­tion des feuilles d’un même for­mat dis­pa­raît dans la fausse marge. (NdA.) ↩︎