

En 1905, Gabriel Delmas, imprimeur bordelais, président de l’Union syndicale des maîtres imprimeurs de France, lance un concours1 portant son nom. L’objectif de cette entreprise est la publication d’un ouvrage, L’Imprimeur, chef d’industrie et commerçant, visant à assurer l’éducation pratique de l’imprimeur2 et à lutter contre les prix bas. La Société amicale des protes et correcteurs des imprimeries de province se porte volontaire pour en rédiger les textes3. Les protes remettent leur copie. Delmas clôt le concours le 1er juin 19084, attribue mille francs5 à la Société et lui laisse le futur bénéfice des ventes de l’ouvrage. Une première épreuve6 est tirée chez Delmas. L’édition définitive, dont je prélève le chapitre VII ci-dessous7, est imprimée l’année suivante, à Nancy, chez Berger-Levrault. Les nombreux points communs de ce texte avec le paragraphe « Recrutement » du Correcteur typographe (1924), de Louis Brossard, montrent qu’il s’agit du même auteur. Ancien correcteur, il était alors prote de l’imprimerie Deslis, à Tours, et serait bientôt imprimeur lui-même8. (J’ai laissé les quintuples points de suspension d’origine9. Les sept premiers intertitres sont de mon fait.)

Depuis quelque vingt ans, nombre d’imprimeurs ont compris les avantages qu’ils pouvaient retirer du bien-être de leur personnel ; ils ont apporté dans l’aménagement de leurs différents services des améliorations appréciables. Il importe de les généraliser, car plus d’une fois l’oubli en est regrettable. C’est le cas pour le service de la correction.
La correction, sans doute, se rattache étroitement à la composition, mais elle n’en constitue pas moins un service spécial, et ceux qui l’assurent méritent autant d’égards que tous autres.
Le correcteur ?…..
Ce mot10 ne trouve qu’une définition vague dans l’esprit du profane en matière d’imprimerie.
“Il doit être tout à tous, malgré que tout soit contre lui”
Chez le maître imprimeur il évoque le plus souvent le souvenir d’un « grève-budget » dont il faut se préoccuper le moins possible.…., pas au point cependant de lui cacher ses erreurs et les réclamations des clients.
Le personnel de l’imprimerie, au contraire, le connaît très bien.
Jeune ou vieux, le correcteur doit tout connaître, être tout à tous, malgré
que tout soit contre lui.
Il lui est facile de se convaincre qu’il forme un sujet de critique inépuisable. Même à ses côtés, on discute sur son origine, sur son savoir ; on conteste ses corrections….. parfois on les néglige. Mais on ne fait pas fi de ses services. Quant à s’inquiéter de son sort, personne n’y pense.
Au moment où l’imprimerie, pour intensifier sa production, subit des transformations continues et exige en même temps plus de célérité et de connaissances, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur ce collaborateur dont le concours n’en reste pas moins indispensable, si contesté, si mal apprécié soit-il.
Pourvu que le correcteur assure un travail irréprochable, cela suffit. Un jour cependant peut arriver où, méconnu, il change sa place pour une autre qui lui paraît meilleure.
Le recruter parmi les typographes ou embaucher un lettré ?
Le recrutement des correcteurs devient alors d’actualité pour le patron. Et si ce dernier a jamais accordé de l’importance aux discussions aveugles qu’il n’a pas manqué d’entendre maintes fois à ce sujet, il risquera fort de rester perplexe.
Les uns disent : « Les correcteurs pris en dehors de la typographie sont trop souvent des déclassés, prétentieux, mécontents, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pratique de la composition. Ils négligent les corrections techniques, les coquilles, etc., et, par contre, ils veulent corriger les auteurs dans leur style, voire même dans leur doctrine11. » Et, pour donner plus de force à ce jugement, ils opposent le correcteur typographe dont ils tracent un portrait des plus flatteurs. Ils en vantent la modestie, le dévouement, le soin méticuleux, qui suppléent au défaut de connaissances littéraires, scientifiques ou linguistiques.
Mais leurs contradicteurs se lèvent aussitôt, et c’est à qui défendra sa thèse avec le plus d’énergie ; trop souvent le parti pris ne fait qu’embrouiller la question.
Ignorent-ils donc que « le véritable correcteur est à la fois érudit et typographe » ? Cette définition, qui est celle d’une autorité en la matière12, devrait mettre d’accord les deux camps adverses.
Quant au patron qui a besoin d’un correcteur, il sait que le double qualificatif d’érudit et de typographe a sa raison d’être et qu’à défaut de cette perfection, difficile à réaliser, il n’est pas impossible de trouver le correcteur désiré, pourvu qu’il tienne compte de ses besoins.
Son choix, toutefois, reste limité entre le « déclassé » et le typographe qui est parvenu par le travail et la persévérance à développer ce que lui a enseigné l’école primaire.
Ce dernier a pu acquérir des connaissances suffisantes en littérature française et dans quelques autres branches, mais rarement ses loisirs et sa patience lui auront permis de s’initier aux langues vivantes et surtout aux langues mortes. Le jour où, remplissant les fonctions de correcteur isolé, il se trouvera en présence de manuscrits mal écrits et bourrés de citations latines ou autres, sa seule ressource sera de laisser en blanc ce que ni lui ni le compositeur n’ont pu déchiffrer. Car dans ces circonstances le dictionnaire n’est d’aucun secours, si l’on ne possède quelques notions sur la langue. Qualifié pour corriger des travaux administratifs, ou pour être tierceur, sa place ne sera donc pas dans les maisons de labeurs.
Il existe un remède cependant. Les partisans des correcteurs pris exclusivement dans l’imprimerie l’indiquent.
Un “remède” peu applicable
« On peut recommander au client de bien écrire les langues étrangères, lui dire que la maison ne prend aucune responsabilité à cet égard….. On peut encore recourir à une personne de la localité, connaissant la langue….. »
À moins d’avoir un faible pour la calligraphie, ou d’appartenir à une administration qui leur donne les loisirs d’envoyer des copies irréprochables, les auteurs écrivent plutôt avec nervosité. Une écriture hâtive, des mots inachevés, rendent leurs manuscrits presque illisibles, parfois pour eux-mêmes13. Et c’est un mal dont ils ne guériront jamais.
D’autre part, combien d’imprimeurs sont dans l’impossibilité matérielle de recourir à des personnes étrangères, de mettre en pratique une façon de procéder qui compliquerait singulièrement le travail et ne donnerait guère de notoriété à la maison. L’obligation de trouver un polyglotte distingué ou de s’adjoindre un érudit consommé n’est pas telle qu’elle jette l’imprimeur dans un cruel embarras.
Si les correcteurs qui possèdent parfaitement une langue étrangère sont peu nombreux, il convient d’ajouter que les imprimeries qui ont les moyens et le travail nécessaire pour les occuper sont plutôt rares.
De bonnes études secondaires, poursuivies assidûment dans l’exercice de sa profession, permettent à quiconque a du goût pour la typographie de réaliser un jour la définition du véritable correcteur, et, en attendant, de donner pleine et entière satisfaction.
“Une éducation à refaire”
Le patron avisé n’oublie jamais de préciser la nature de l’emploi offert par lui. S’il accepte les services d’un professionnel, de quoi a-t-il à se préoccuper, sinon de résultats positifs ? Un employé se juge à l’œuvre….. dans le monde de l’industrie tout au moins. Des discussions sur l’origine des correcteurs l’imprimeur n’a donc pas à tenir compte. Il écoute les assertions des postulants ; il n’est pas obligé de les prendre à la lettre.
Mais lorsqu’il porte son choix sur une personne qui n’a jamais rempli les fonctions de correcteur, son rôle est tout autre : il a des devoirs à remplir.
Les postulants sont en effet enclins à tomber dans une exagération ridicule.
Les uns s’imaginent que, parce que, durant de longues années, ils ont coté et annoté des feuillets de copie, manié des réglettes, des garnitures et des biseaux, ils ont acquis les connaissances littéraires suffisantes.
Les autres, pour avoir, dès le premier jour, marqué un deleatur, indiqué la suppression d’un doublon, signalé une coquille, se croient typographes.
Dans les deux cas il y a une éducation à refaire : cette tâche incombe à l’imprimeur qui, semble-t-il, s’en est fort peu préoccupé jusqu’à ce jour.
On consacre correcteur un typographe quelconque, parce que l’on a remarqué qu’il composait proprement ; on ne s’inquiète pas de son bagage littéraire, scientifique et même grammatical : est-il nul, cela paraît sans importance !
Ou bien encore on s’adresse à une personne qui inspire confiance par son savoir, mais qui ne connaît rien de l’imprimerie. Sans explication aucune, on lui confie un emploi pour lequel elle n’a pas été préparée, des fonctions qui ne manquent pas d’être compliquées et pleines de graves responsabilités.
C’est ainsi que les choses se passent, et depuis longtemps. Aussi en est-il résulté que toute une corporation se trouve mal rétribuée et ne jouit pas de la considération à laquelle elle aurait droit.
“Mauvais débuts, mauvaise situation”
Bien que, après plusieurs années de pratique et un labeur constant, un correcteur ait réussi, sans trop d’accrocs, à acquérir les connaissances techniques et littéraires suffisantes pour mériter son titre, pour en imposer à tous ceux qui, dès l’origine, le traitaient sur le pied d’égalité et se croyaient même supérieurs à lui, son sort risque beaucoup de ne pas s’améliorer. Si on le remarque dans l’imprimerie, s’il se signale à l’attention du personnel, ce ne sera jamais par le montant de ses appointements.
Mauvais débuts, mauvaise situation : telles sont les réflexions que peuvent faire la grande majorité des correcteurs. La cause en est dans ce fait que l’imprimeur, à son propre détriment, commence par négliger la formation de son collaborateur, et finit par oublier ensuite d’apprécier et de récompenser, comme ils le méritent, les connaissances et les services de ce même collaborateur.
Quelques esprits éclairés, soucieux de sauvegarder la bonne réputation de leurs maisons, ont compris que la profession de correcteur ne faisait pas exception à la règle : le novice doit débuter par un apprentissage, tout comme le typographe ou le conducteur.
L’étude des manuels de typographie est très utile, mais souvent insuffisante.
Et ceux-là sont dans la vérité qui jugent indispensable, pour un bon correcteur, de travailler quelque temps à la casse, si l’on veut qu’il connaisse toutes les règles typographiques, qu’il apprécie les difficultés du métier, et par conséquent qu’il fasse une correction des plus judicieuses et des plus sérieuses.
Le devoir de l’imprimeur qui prend un non-professionnel consiste donc à se renseigner exactement sur son degré d’instruction et, s’il est étranger à l’imprimerie, à lui imposer un apprentissage comme compositeur. Au dire de quelques-uns, la durée de cet apprentissage pourrait être fixée à deux ans ; mais peut-être vaut-il mieux la prolonger et faire en sorte que le nouveau venu consacre une partie de son temps à la composition et l’autre à la correction. Pendant cette période, l’imprimeur accorderait un salaire de circonstance qui permettrait au débutant de vivre et de travailler avec toute l’ardeur et toute l’attention désirables, en vue d’atteindre par la suite les prix rémunérateurs auxquels, en raison de ses connaissances et de son expérience, il pourrait prétendre.
Cet exemple servirait de leçon à l’aspirant correcteur typographe et lui donnerait une plus juste idée de la situation. Le fait de voir à la casse quelqu’un qui, depuis son enfance, n’a jamais cessé de se consacrer à l’étude lui ferait comprendre sans doute l’inanité de ses prétentions, s’il n’étudie pas lui-même.
“Jamais satisfait de son savoir”
L’imprimeur qui n’accorde pas à la correction l’importance qu’elle mérite se soucie fort peu du bon renom typographique de sa maison ou méconnaît l’une des conditions essentielles de la bonne exécution de ses travaux. Le correcteur n’est pas un parasite que le compositeur doit traîner à sa remorque, c’est un guide.
C’est un guide qui n’a pas à se leurrer sur les exigences et la délicatesse de son emploi. D’où qu’il sorte, qu’il soit isolé ou non, il est dans l’obligation de développer sans trêve ses connaissances techniques et scientifiques, sa situation de demain pouvant différer de celle d’aujourd’hui. Celui qui a la sotte prétention de tout connaître, d’être infaillible, est simplement ridicule aux yeux des personnes de bon sens : en général on le tient pour suspect, on se méfie de lui.
Le correcteur conscient de lui-même et de sa tâche ne s’enorgueillit ni de ses titres ni de ses capacités ; il ne se montre jamais satisfait de son savoir : toutes les branches de la science lui servent de sujets d’étude ; il s’intéresse vivement aux choses de l’imprimerie. Avoir des prétentions, un certain vernis même, et connaître les signes usuels de la correction ne suffisent point pour mériter le titre de correcteur : il le sait.
Il n’oublie pas non plus que, malgré une érudition incontestable, des erreurs grossières peuvent lui échapper. Lire en amateur ne fut jamais sa spécialité.
Sur chaque ligne, sur chaque mot il porte une attention soutenue ; tous ses efforts tendent à réaliser la perfection….. sans l’atteindre toujours.
L’infaillibilité n’est pas son apanage ; s’il en eût jamais douté, quelques années d’expérience l’auraient détrompé. Mais cette constatation, loin de le décourager, ne fait que développer sa vigilance et sa sagacité et lui démontrer qu’il ne doit dédaigner aucun des moyens susceptibles de le préserver de toute erreur….. accidents du travail contre lesquels n’existe pas d’assurance et qui peuvent entraîner pour lui de sérieux désagréments.
Ses bonnes relations avec le personnel contribuent à éclairer sa voie, à lui conserver cette netteté de vue, cette sûreté et cette célérité dans le travail que le patron doit non seulement récompenser à sa juste valeur, mais encore, pour son plus grand profit, favoriser.
C’est dire que le service de la correction a besoin d’être organisé comme tout autre, mieux que tout autre, surtout lorsqu’il est important et assuré par une plus grande collectivité.
“Un bureau où il puisse travailler avec la plénitude de ses facultés”
Dans certaines maisons, le correcteur a l’air d’un nomade pour qui toutes les places sont bonnes : un tabouret pour s’asseoir, un carton apposé sur une casse, et voilà un « bureau » d’une installation peu coûteuse mais digne d’un autre âge.
Le plus souvent, cependant, il est doté d’un vrai bureau….. exposé aux rigueurs des saisons ou situé dans la partie la plus malsaine de l’atelier. Toutes les mauvaises odeurs semblent s’y donner rendez-vous14. À l’époque des grandes chaleurs, en particulier, la situation est déplorable ; une atmosphère empestée et suffocante décuple la fatigue du correcteur et lui fait courir à chaque instant le risque de laisser passer une coquille ou un bourdon qui sera la cause d’un « laissé pour compte ».
Que faut-il donc au correcteur ? Un bureau où il puisse travailler continuellement avec la plénitude de ses facultés ; où, sans jouir du calme de la solitude la plus absolue, il ne soit pas exposé à des dérangements et à des ennuis continuels ; où l’hygiène soit tenue en honneur ; un bureau, enfin, muni d’une petite bibliothèque qui renferme tous les dictionnaires et autres ouvrages utiles au service de la correction : personne ne possède la science infuse, les plus instruits sont exposés à douter même des choses les plus simples. Quelques manuels de typographie ne dépareront point une bibliothèque de correcteur.
Aménagé comme tout autre, le service de la correction ne saurait être privé de direction, une collectivité quelle qu’elle soit ayant besoin d’un chef. Si le prote tient à conserver ce service sous son autorité, qu’il y fasse régner l’ordre et la méthode. Une distribution équitable de la lecture est aussi importante que sa répartition selon les aptitudes et les connaissances de chacun.
S’il n’est pas toujours possible d’éviter les moments de surmenage auxquels sont exposés les correcteurs, surtout le correcteur en première et le tierceur, il n’est pas chimérique d’essayer de régulariser leur travail pour obtenir une correction moins fatigante et plus soignée.
Le correcteur isolé a plus particulièrement besoin d’échapper au surmenage, car il est obligé de cumuler les titres qui suivent et il risque fort de laisser passer même en troisième lecture la faute non signalée en première.
Correcteur en première typographique
Le correcteur en première typographique collationne soigneusement avec la copie l’épreuve à lire en première. Il indique les corrections au moyen de signes conventionnels : lettres à retourner et coquilles ; mots tronqués et mots oubliés (bourdons) ; doubles emplois (doublons) ; mauvaises divisions ; espacement défectueux, c’est-à-dire irrégulier, ou trop large ou trop serré ; caractères mélangés, et toutes autres irrégularités typographiques concernant les accolades, filets, etc. Cette besogne est grandement simplifiée par la préparation du manuscrit.
Il signale aussi les phrases douteuses ou incomplètes, afin que l’auteur puisse réparer ses propres erreurs sur les premières épreuves. Il veille à ce que la « marche » de la maison soit respectée, afin qu’il y ait unité et régularité dans chaque travail.
En somme, le correcteur doit s’attacher à ce que, une fois l’épreuve en première corrigée, la composition soit aussi correcte que possible.
Lorsque la copie ou le travail le permettent, il est toujours prudent, pour les labeurs principalement, de lire les épreuves en première avec un teneur de copie ; le correcteur s’assure alors, soit en sautant un membre de phrase, soit en changeant un mot, que le teneur de copie suit avec attention.
Quand une épreuve est trop chargée, le correcteur ne doit pas hésiter, quelque surcroît de besogne qui en résulte pour lui, à demander une revision afin de s’assurer que les corrections indiquées ont été exécutées.
Par mesure d’ordre, il appose sa signature au-dessous du nom du compositeur, sur la première épreuve de chaque cote complètement lue. Avec cette précaution on est sûr que la lecture a été ou n’a pas été faite ; la responsabilité de chacun est ainsi déterminée.
Correcteur en seconde ou reviseur
Le correcteur chargé de reviser, c’est-à-dire de revoir les feuilles avant leur envoi à l’auteur, collationne les corrections indiquées sur l’épreuve en placard et reporte celles qui ont été omises. Il vérifie la mise en pages, la concordance des folios avec le numéro des feuilles, les réclames : il s’assure qu’il n’y a ni omission ni transposition de lignes. Pour les mêmes raisons que le correcteur en première, il appose sur la première page de chaque feuille sa signature et la mention : Revisé.
Correcteur en bon
Le correcteur en bon est tenu de faire une lecture complète et sérieuse des bons à tirer. Lorsqu’une épreuve est trop chargée, on la corrige tout d’abord et on en fait une autre dénommée « bon typographique », qui est revisée et lue ensuite en bon à tirer.
Le correcteur en bon signale les fautes qui ont pu échapper aux épreuves précédentes. Il veille à ce que tout soit correct et conforme aux bonnes traditions typographiques. Il solutionne, dans la mesure du possible, les points douteux, afin de ne recourir à l’auteur qu’à la dernière extrémité et dans les cas où les matériaux nécessaires à la vérification des points litigieux lui font absolument défaut. Il doit éviter de tomber dans un travers assez sérieux : concentrer toute son attention sur des minuties, au risque de marquer des corrections insignifiantes et d’en omettre d’autres très importantes. Il appose au bas de la première page de chaque feuille (dans le coin de gauche) sa signature et la date. La façon de signer varie donc pour chaque genre de lecture, mais elle aboutit aux mêmes résultats.
Correcteur en troisième ou tierceur
Le tierceur reçoit de l’imprimeur une première feuille lisible, mais sans mise en train. Il vérifie sans retard l’imposition et les blancs15. S’il découvre une transposition de pages ou une mauvaise répartition des blancs, il en informe immédiatement l’imprimeur, afin que la mise en train ne soit pas à refaire. Il poursuit la vérification de cette même feuille et contrôle si toutes les corrections indiquées sur le bon à tirer (ou la revision de bon à tirer) ont été exécutées ; il jette un coup d’œil rapide sur les lignes de titre et les bords de pages.
Toutes les corrections qui n’entraînent aucun déplacement de texte peuvent être exécutées pendant que le conducteur fait sa mise en train. Celle-ci terminée, l’imprimeur envoie au tierceur la feuille revisée et une autre feuille qui ne doit rien laisser à désirer au point de vue de l’impression. Le tierceur contrôle l’exactitude du registre et l’égalisation des marges, il n’oublie pas, le cas échéant, de vérifier la disposition des gravures et la couleur du papier.
Lorsque le travail lui semble irréprochable ou les corrections de peu d’importance, il inscrit, sur la partie inférieure droite de la feuille, les indications relatives au tirage (papier, nombre, etc.) mentionnées sur le bon à tirer et la chemise de commande ; il ajoute le nom du conducteur, la date, et appose sa signature : en un mot, il donne le bon à tirer. L’imprimeur a le devoir de tenir compte des observations du tierceur, mais ce dernier, de son côté, n’oubliera pas que la machine doit rouler le plus promptement possible pour fournir son rendement normal.
Correcteur de journaux
Bien que le correcteur de journaux ne soit astreint qu’à une lecture en première, il mérite une mention spéciale. Si la typographie n’a pas pour lui des règles aussi multiples et aussi strictes que pour le correcteur de labeurs par exemple, les exigences de son emploi l’obligent par contre à travailler dans des conditions beaucoup plus défavorables : la nuit ou le jour, c’est le surmenage continuel ; il faut lire vite, très vite, sans avoir le temps de revoir les épreuves.
Le correcteur de journaux doit non seulement déchiffrer rapidement tous les manuscrits qui passent sous ses yeux, il doit encore avoir une mémoire infaillible des noms et des faits, le temps lui faisant défaut pour se livrer à des recherches réitérées ou longues dans les dictionnaires.
S’ingénier à trouver un moyen pratique pour lever tous les doutes auxquels on peut être exposé est une mesure de prudence qui s’impose d’elle-même : les noms propres les moins connus, les expressions difficiles à retenir seront consignés sur un mémorandum toujours à la portée de ceux qui auront besoin de le consulter.
Si l’importance du journal exige le concours de plusieurs correcteurs, il est indispensable de fixer d’un commun accord une « marche » sur laquelle on n’oubliera pas de mentionner les noms dont l’orthographe n’est pas nettement déterminée. Qu’un correcteur rencontre des mots — des noms propres surtout — orthographiés différemment par plusieurs rédacteurs, cela n’a rien d’étonnant ; mais qu’il ne laisse jamais subsister de telles anomalies dans un journal et, a fortiori, dans un article. Si, cependant, des précautions n’étaient prises, ces irrégularités passeraient fatalement, d’autant plus que la copie est très partagée pour faciliter une exécution rapide du travail.
- Au sens de « coopération à une action commune ». ↩︎
- Le souci pédagogique de Delmas s’était déjà exprimé précédemment : il s’était chargé de l’impression de l’« étude-causerie » Le Prote, de Charles Ifan, en 1904. ↩︎
- Jules Lemoine en a assuré la coordination (« Rapport de M. Borda », Circulaire des protes, no 147, juillet 1908, p. 81) ; M. Borda, la mise en pages (Victor Breton, « L’imprimeur, chef d’industrie et commerçant », Circulaire des protes, no 164, octobre 1909, p. 122). ↩︎
- Lettre de G. Delmas, dans la Circulaire des protes, no 147, juillet 1908, p. 82. ↩︎
- « […] comme prix dont vous pourrez disposer soit pour rembourser les auteurs, soit pour payer les frais de publication de ce travail » (loc. cit.) ↩︎
- Sur papier quadrillé avec de grandes marges. En vente à la libraire Le Serpent qui pense, en juin 2026. ↩︎
- Extrait de la première partie, « L’imprimeur et ses collaborateurs ». IIe partie : Aménagement et matériel. IIIe partie : Organisation — Achats — Législation. IVe partie : Prix de revient et prix de vente. ↩︎
- Voir Il y a un siècle paraissait Le Correcteur Typographe. ↩︎
- Voir Points de suspension : pourquoi trois seulement ? ↩︎
- Pour réduire à leur extrême limite les frais inévitables de correction, certains imprimeurs ont l’habitude d’employer des correctrices, au lieu et place de correcteurs. La correctrice a été l’objet d’articles peu encourageants pour ceux qui, ayant souci du bon renom typographique de leur maison, auraient tendance à développer un mode de recrutement qui ne se recommande ni par les motifs qui le dictent, ni par les résultats qu’il procure. (NdA.) ↩︎
- Je reconnais les mots de Léon Richard, dont j’ai publié le texte dans Un typographe déconseille les correcteurs “lettrés”, 1904. On retrouve cette citation chez Brossard, p. 132. ↩︎
- Il s’agit d’Auguste Bernard, en 1868, dans une lettre à Ambroise Firmin-Didot. Brossard la cite p. 116. ↩︎
- Voir Un correcteur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
- Voir Témoignage de M. Dutripon, correcteur d’épreuves, 1861. ↩︎
- Pour vérifier les blancs, les uns se servent de barèmes, les autres de méthodes diverses : les résultats varient peu. Une de ces méthodes qui simplifie beaucoup les calculs et évite les tâtonnements consiste à disposer d’un tableau où sont consignées en cicéros et points les dimensions exactes des pages de chaque format. En retranchant du total la partie imprimée on obtient les blancs en hauteur et en largeur. On réserve pour les têtes et fonds 2/5, pour les pieds et marges extérieures (grands fonds) 3/5. Le produit est multiplié par 2 pour les fonds, la disposition des pages étant toujours la même. Il est encore multiplié par 2 pour les têtes et pieds, sauf toutefois dans certaines impositions in-12 et in-18 où il faut additionner blanc de tête et blanc de pied. La variation des feuilles d’un même format disparaît dans la fausse marge. (NdA.) ↩︎