Deux écrivains, leurs répétitions et le correcteur

Georges Simenon

« […] vous pou­vez fort bien, dès la pre­mière lec­ture, cor­ri­ger les fautes de frappe, d’orthographe, dou­blons, mais à condi­tion de ne rien chan­ger et sur­tout de n’ajouter ni sup­pri­mer de vir­gules1 car, cor­rec­tion ou non, dans le sens gram­ma­ti­cal ou usage, je suis maniaque sur ce point. Pour les autres cor­rec­tions, conti­nuez à me faire des bouts de papier. Et quand vous rece­vez les épreuves, ne vous éton­nez pas si je n’ai pas tenu compte de toutes vos obser­va­tions. Je tiens à ce que vous les fas­siez. Mais je ne suis pas tou­jours d’accord avec vous. Il arrive sou­vent que vous ayez rai­son aux yeux de la gram­maire. Dans cer­tains cas, je me moque de celle-ci comme des répé­ti­tions de mots, de cer­tains rap­pro­che­ments peu eupho­niques de syl­labes etc. En cela, André Gide était tout à fait de mon avis. Peu m’importe si les puristes se hérissent. »

Lettre à Doringe [Hen­riette Blot, sa cor­rec­trice atti­trée], le 27 mars 1960, citée par Pierre Assou­line, dans Auto­dic­tion­naire Sime­non, Omni­bus, 2009, p. 129.

Henry de Montherlant

« Cer­tains cor­rec­teurs d’imprimerie vous sou­lignent d’un coup de crayon doc­to­ral un même mot répé­té à peu de dis­tance, et quel­que­fois vont jusqu’à vous sug­gé­rer un syno­nyme, comme si vous aviez dix ans, alors que le mot répé­té à bon escient apporte sou­vent une vigueur sin­gu­lière, de même que l’idée répé­tée. Quand je répète dans presque tous mes livres, depuis 1922, qu’il n’y a que les sens (la volup­té) qui ne trompent pas, comme lorsque Sénèque revient à trois reprises, dans le Luci­lius, sur son prin­cipe qu’il ne faut pas répondre aux injures, nous rabâ­chons, bien sûr, mais cela montre à quel point tel juge­ment est enra­ci­né en nous, et impor­tant pour nous. En outre, la plu­part des lec­teurs oubliant tout, il y a trois fois moins de chances qu’ils oublient ce qu’on a répé­té trois fois. »

Car­net de 1967, dans Tous feux éteints, Gal­li­mard, 1975, p. 74.

Voir aus­si :


  1. Sime­non, tou­jours : « Je n’ai jamais accep­té qu’on change, même une vir­gule à un de mes romans. Car je suis maniaque pour une chose, je n’ai peut-être pas un style bien dis­tin­gué, mais je suis maniaque sur les vir­gules. Parce que le rythme pour moi compte beau­coup plus que la belle phrase ; et pour moi, la vir­gule ou le point-vir­gule ont une impor­tance capi­tale. Quand un cor­rec­teur me sup­prime une vir­gule qu’il trouve inutile, je me fâche com­plè­te­ment avec mon édi­teur […] Pour moi, la vir­gule, c’est sacré. Cela fait vrai­ment par­tie de la base du lan­gage, si je puis dire. C’est comme une pause dans la conver­sa­tion. » — Entre­tien avec Mau­rice Piron et Robert Sacré, 20-21 sep­tembre 1982. Ibid., p. 507-508. ↩︎

Le correcteur et l’anacoluthe : pour une chasse raisonnée

Le mot ana­co­luthe appa­raît fré­quem­ment dans les dis­cus­sions entre cor­rec­teurs. L’école et sa gram­maire nor­ma­tive1 nous ont appris à chas­ser de nos phrases cette rup­ture de construc­tion syn­taxique, et ce réflexe est res­té très pré­sent chez nombre d’entre nous. De plus, la défi­ni­tion de l’a­na­co­luthe est impré­cise (voir le TLFi), ce qui ne faci­lite pas son identification.

Cepen­dant, « les ana­co­luthes pul­lulent dans la lit­té­ra­ture fran­çaise » (Dufays), là où « l’impatience de la pen­sée fait vio­lence à la logique for­melle du dis­cours » (Suha­my). C’est « une tour­nure des plus banales, une sorte de rac­cour­ci com­mode per­met­tant d’éviter le recours à des subor­don­nées conju­guées » (Dufays).

On en connaît des exemples célèbres – et res­sas­sés – chez nos auteurs classiques :

Le nez de Cléo­pâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait chan­gé (Pas­cal2).

Et moi, pour tran­cher court toute cette dis­pute, / Il faut qu’absolument mon désir s’exécute (Molière3).

Et pleu­rés du Vieillard, il gra­va sur leur marbre / Ce que je viens de racon­ter (La Fon­taine4).

Exi­lé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de mar­cher » (Bau­de­laire5).

Les autres éter­nel­le­ment sur nous, j’étouffe ! (Clau­del6.)

Mais, en réa­li­té, « […] nous fai­sons beau­coup d’anacoluthes sans le savoir […] » (Suha­my), à l’o­ral comme à l’é­crit. On en trouve dans nos dic­tons (L’ap­pé­tit vient en man­geant), dans nos comp­tines (Prête-moi ta plume pour écrire un mot7) et autres chan­sons (Moi, mes sou­liers ont beau­coup voya­gé8), dans la presse, bien sûr :

Moteurs de voi­tures, cana­pés, som­miers, les gens se débar­rassent de ce qui les gêne (Le Pari­sien, 3 juin 19949).

Né à Cré­teil, en 1955, d’une mère cais­sière, puis ins­ti­tu­trice, et d’un père chauf­feur de maître, sa jeu­nesse de ban­lieu­sard rebelle ten­dance petite frappe, pas­sion­né de rock, aurait pu faire de lui un lou­bard sans son amour pré­coce des livres (Le Monde des livres, 12 octobre 202510).

ou encore dans des livres sans recherche for­melle particulière :

Arbitre du goût, il n’y a sans doute que Paris pour lui per­mettre de trou­ver sa place […] (où le sujet est la Pari­sienne au xviie siècle — Sabine Mel­chior-Bon­net11).

Moli­nié note qu’il existe « une contra­dic­tion entre l’idée d’une trans­gres­sion de la norme et celle d’ériger en figure ce qui d’autre part est consi­dé­ré comme faute ». Ce qu’on admire chez nos grands auteurs, pour­quoi fau­drait-il se l’in­ter­dire absolument ?

Comment trancher ?

La ques­tion que doit se poser le cor­rec­teur face à une ana­co­luthe est plu­tôt celle de son accep­ta­bi­li­té, le cri­tère prin­ci­pal étant celui de la dif­fi­cul­té d’in­ter­pré­ta­tion.

Le cor­rec­teur inter­vient à la fron­tière « très ténue […] entre l’er­reur de syn­taxe invo­lon­taire, l’emploi volon­taire mais mal­adroit de la rup­ture syn­taxique et, enfin, le choix déli­bé­ré de l’a­na­co­luthe comme figure de style […] » (Wiki­pé­dia).

Nombre d’a­na­co­luthes passent inaper­çues ou sont bien tolé­rées : « […] quand le contexte per­met de lever toute équi­voque, on fait bien sou­vent peu de cas de phrases qui devraient pour­tant être consi­dé­rées comme mal construites selon la règle » (OQLF).

Quand un aca­dé­mi­cien célèbre comme Jean d’Or­mes­son écrit :

« En ouvrant mes volets ce matin-là, un grand bon­heur m’envahit »,

on voit bien que la cohé­rence séman­tique (assu­rée par l’ad­jec­tif pos­ses­sif mes et le pro­nom per­son­nel me, qui se répondent d’une pro­po­si­tion à l’autre12) com­pense l’in­co­hé­rence syntaxique.

Comme le résume Dufays, « l’a­na­co­luthe n’a besoin pour deve­nir légi­time que d’ap­pa­raître sous la plume d’un écri­vain ; écri­vez une erreur, signez d’Or­mes­son, et il n’y a plus d’erreur ».

Pour moi, un cor­rec­teur gêné par une ana­co­luthe — sur­tout s’il tra­vaille dans le domaine lit­té­raire — doit s’ef­for­cer de pro­po­ser une refor­mu­la­tion sty­lis­ti­que­ment équi­va­lente. Alour­dir un énon­cé pour évi­ter à tout prix une ana­co­luthe, c’est rem­pla­cer une faute par une autre.

Évi­tons sur­tout les solé­cismes fla­grants (Dans l’at­tente de votre réponse, veuillez agréer, mon­sieur…) et plus encore les jano­tismes13 (« construc­tion incor­recte d’une phrase, abou­tis­sant à une équi­voque ridi­cule, à une niai­se­rie » (Acad.), telle que Il fit boire des jus de citron à ses invi­tés qu’il avait pres­sés lui-même14).

J’en ai récem­ment rele­vé un bel exemple dans la presse locale.

janotisme relevé dans "Le Républicain lorrain" du 1er décembre 2025 : "Et si, grâce à leurs mollets, les déchets des restaurants devenaient du biogaz ?"
Le Répu­bli­cain lor­rain, 1er décembre 2025. Jano­tisme cor­ri­gé le len­de­main (« à la force des mol­lets »).

Sources :

Et les articles de la Banque de dépan­nage lin­guis­tique (Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise, OQLF) :


  1. Lire Moli­nié : « Pour qu’il y ait rup­ture, il faut qu’il y ait trans­gres­sion d’un ordre, il faut donc qu’il y ait un ordre. Or quel ordre ? Il est facile de répondre : celui de la gram­maire nor­ma­tive ; on sait que c’est une inven­tion sco­laire. Plus forte est la réponse : celui de la rhé­to­rique pres­crip­tive du bon goût ; mais beau­coup de pra­ti­ciens ont refu­sé ce car­can. […]
    « On peut s’en sor­tir, plus ou moins bien, en remar­quant la rela­ti­vi­té, à la fois au cours de l’histoire et dans une même époque, selon les esthé­tiques, du sen­ti­ment de l’ordre et de l’usage. On appré­cie­ra de la sorte une cer­taine liber­té à l’or­ga­ni­sa­tion syn­taxique aus­si bien dans les textes baroques ou même clas­siques […] que dans les grandes créa­tions, à tant d’égards révo­lu­tion­naires, de Proust, de Céline, de Cohen et de [Claude] Simon. » ↩︎
  2. Dans les Pen­sées, 392, 1670. Autre exemple (ibid., 41) : « Le plus grand phi­lo­sophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-des­sous un pré­ci­pice, quoique sa rai­son le convainque de sa sûre­té, son ima­gi­na­tion pré­vau­dra. » ↩︎
  3. Les Femmes savantes, V, 3, 1672. ↩︎
  4. « Le vieillard et les trois jeunes hommes », Fables, 1678.  ↩︎
  5. « L’al­ba­tros », Les Fleurs du mal, 1861. ↩︎
  6. Le Sou­lier de satin, 1944, I, 3. ↩︎
  7. Cité par Dufays, p. 125. ↩︎
  8. Félix Leclerc, Moi, mes sou­liers, 1951. ↩︎
  9. Cité par Alain Fron­tier, La Gram­maire du fran­çais, Belin, 1997, p. 138. ↩︎
  10. Vir­gi­nie Fran­çois, « Pierre Jourde : “Le devoir du roman : nous sor­tir de nos fic­tions” », Le Monde, 12 octobre 2025. ↩︎
  11. 24 heures de la vie d’une Pari­sienne au temps de Louis XIV, PUF, 2025, p. 12. ↩︎
  12. Pro­po­si­tion de cri­tère d’é­va­lua­tion des ana­co­luthes par Dufays (p. 133) : « Seraient tenues pour seules légi­times les ana­co­luthes ren­dues claires par la pré­sence d’un sup­port mini­mal (pro­nom com­plé­ment ou adjec­tif pos­ses­sif) et par une incom­pa­ti­bi­li­té d’ac­cord de traits séman­tiques entre le sujet et le com­plé­ment déta­ché. » ↩︎
  13. À moins que l’au­teur soit un dis­ciple de Que­neau : « Le “mau­vais” fran­çais n’est sou­vent que du néo-fran­çais qui n’ose pas dire son nom […]. Je ne recu­le­rai même pas à l’oc­ca­sion devant l’ho­mo­lo­ga­tion des pata­quès, cuirs, velours, impro­prié­tés, jano­tismes, qui­pro­quos, lap­sus, etc. (Bâtons, chiffres et lettres, Gal­li­mard, 1955, cité par le TLFi). ↩︎
  14. Cité par Uni­ver­sa­lis, s.v. jano­tisme. ↩︎

Le correcteur dans “Le Petit Retz de l’expression écrite”

"Le Petit Retz de l’expression écrite", de Michèle Zacharia (Paris, éd. Retz, 1987.
Le Petit Retz de l’expression écrite, de Michèle Zacha­ria (Paris, éd. Retz, 1987).

Ma der­nière trou­vaille d’oc­ca­sion est Le Petit Retz de l’expression écrite, de Michèle Zacha­ria (Paris, éd. Retz, 1987 ; la cou­ver­ture porte en sous-titre : « de la rhé­to­rique à la lisibilité »).

En 200 articles clas­sés par ordre alpha­bé­tique, de abré­via­tion à Zipf (lin­guiste, 1902-1950), ce livre de poche facile d’ac­cès ras­semble ce que — du point de vue de l’agrégée de lettres qui a signé l’ou­vrage1 — tout appren­ti auteur doit savoir, en théo­rie comme en pratique.

On y lit notam­ment, à pro­pos du code typo­gra­phique (p. 26), que son « objet […] est d’unifier les conven­tions de[s] mises au point2, afin, notam­ment, de faci­li­ter la tâche des lecteurs ».

Ces révi­sions se révèlent utiles pour cor­ri­ger l’inexpérience — ou l’étourderie3 de l’auteur — mais néfastes lorsque cer­tains cor­rec­teurs pré­tendent impo­ser leurs règles à des auteurs qui — consciem­ment — en appliquent d’autres. Qu’on pense par exemple à Céline, récrit par le code typo­gra­phique !
Face aux ini­tia­tives des cor­rec­teurs, l’auteur doit donc se com­por­ter avec autant d’humilité et de recon­nais­sance que de fermeté.

À l’en­trée cor­rec­tion (p. 32), il est sur­tout ques­tion de celle effec­tuée par l’au­teur (à qui le livre s’adresse) :

[…] plus le manus­crit […] est soi­gné, […] moins « l’épreuve » reçoit de cor­rec­tions de ceux dont le métier est de cor­ri­ger. Quand son manus­crit revient entre les mains de l’auteur sous forme d’épreuve, il lui faut limi­ter les cor­rec­tions au mini­mum indis­pen­sable (fautes d’orthographe, inexac­ti­tudes…). Il est vrai qu’un texte peut être indé­fi­ni­ment rema­nié, « cor­ri­gé ». Mais il faut, à un moment don­né, accep­ter qu’il se détache de soi. Pour cor­ri­ger, il faut être per­fec­tion­niste avant, mais réa­liste après. [Cela s’ap­plique aus­si au cor­rec­teur : dans un cir­cuit clas­sique, sur épreuve, il aura moins de lati­tude pour inter­ve­nir que lors de la pré­pa­ra­tion de la copie.]

On y trouve encore le mot lamar­ti­nisme (p. 74), pour­tant peu cou­rant. L’ar­ticle explique que 

[c]ertaines […] phrases [de ce cher Alphonse] étaient si longues et si com­plexes dans leurs struc­tures que le verbe — en fin de phrase — ne s’accordait pas avec le sujet, au début de la phrase. Et ni l’auteur, qui — on peut le sup­po­ser — se reli­sait4, ni les met­teurs au point et cor­rec­teurs de la pre­mière édi­tion n’ont déce­lé cette faute. D’où le nom de « lamar­ti­nisme » pour ce type d’incorrection grammaticale.

Un « écran lin­guis­tique » entre le sujet et le verbe fai­sait perdre le fil du dis­cours, pro­vo­quant la double étour­de­rie de l’au­teur et du correcteur.

N.B. — Ce der­nier article, comme l’en­trée cor­rec­tion et d’autres, est signé « F.R. ». On y recon­naît les ini­tiales de Fran­çois Richau­deau (1920-2012), fon­da­teur des édi­tions Retz5 et, en leur sein, de la revue Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages. Il mena des recherches sur la lisi­bi­li­té qui lui ins­pi­rèrent des ouvrages sur la lec­ture rapide et la com­mu­ni­ca­tion écrite effi­cace. Sa somme sur La Chose impri­mée (1977) est un clas­sique de l’his­toire tech­nique de l’im­pri­me­rie. J’ai déjà cité sa réédi­tion de 1999 dans « Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur ».


  1. Michèle Zacha­ria a ensei­gné l’ex­pres­sion écrite, orale et audio­vi­suelle à l’IUT de Paris, de 1970 à 2003. Voir sa fiche sur le site des édi­tions Retz. ↩︎
  2. Un cor­rec­teur par­le­rait plus cou­ram­ment de pré­pa­ra­tion de la copie. Le terme est men­tion­né dans l’ou­vrage. ↩︎
  3. L’er­reur de pla­ce­ment du tiret fer­mant en consti­tue un bel exemple. ↩︎
  4. N’ou­blions pas Eli­sa de Lamar­tine, qui s’est usé la san­té à cor­ri­ger les épreuves de son mari. Voir mon article. ↩︎
  5. Voir aus­si sa fiche sur le site des édi­tions Retz. ↩︎

“Comment écrire”, par Pierre Assouline

Pierre Assouline, "Comment écrire", Albin Michel, 2024

Dehors, une cou­ver­ture bronze métal­li­sé, satu­rée de noms d’écrivains ; dedans, une encre brune sur un papier crème, une maquette élé­gante, agré­men­tée de por­traits d’écrivains, de feuillets manus­crits ratu­rés, de cou­ver­tures de livres et de cita­tions en exergue. 

Le livre est joli­ment dédié « à mon ami Pierre Lemaitre, qui n’en aura pas besoin » ain­si qu’à Laurent Greilsamer. 

« Ce livre ne vous ren­dra pas écri­vain », pré­vient l’avant-propos. Il « vous aider[a] seule­ment à écrire si vous avez en vous le désir, la capa­ci­té, la dis­po­si­tion, le coup de men­ton néces­saires. Car on ne naît pas écri­vain ; on le devient. »

L’originalité de ce livre par rap­port à tant d’autres, c’est qu’il « est consti­tué de conseils tirés de cen­taines d’interviews d’écrivains à tra­vers le monde, ou de leurs propres textes, éclai­rant leurs tech­niques, leurs méthodes — ou leur absence de méthode —, leurs échecs, leurs trucs et astuces… »

Se suc­cèdent ain­si la méthode, le plan, le genre, le mode de nar­ra­tion, le style, les per­son­nages, les dia­logues, les des­crip­tions, la révi­sion et la cor­rec­tion, le titre et la fin du texte.

Pierre Assou­line, qui « n’oublie jamais le cor­rec­teur », comme je l’ai déjà écrit, nous men­tionne dans le cha­pitre 9 : 

On dit par­fois que le talent va dans le pre­mier jet et l’art dans les ver­sions ulté­rieures. Que dire alors du stade de la cor­rec­tion ? On dit sou­vent qu’il y a des cor­rec­teurs pour cela. Ce n’est pas une rai­son pour se repo­ser entiè­re­ment sur eux. Plus le manus­crit qui leur est remis est « propre », mieux c’est même s’il est évident qu’ils auront tou­jours à inter­ve­nir, c’est-à-dire à vous sou­mettre leurs rele­vés d’impropriétés, de bar­ba­rismes, de fautes d’accord et d’orthographe, de coquilles, d’inepties, d’incohérences, d’erreurs his­to­riques, d’incompréhensions, de contra­dic­tions, d’oublis… Il y faut non seule­ment une pro­fonde connais­sance de la langue et de la syn­taxe, mais un œil de lynx. Ils pro­posent, l’auteur dispose.

Dans le même cha­pitre, il cite le regret­té Jacques Drillon : « La ponc­tua­tion appar­tient à celui qui se relit. » Il raconte que Sime­non1 impo­sa à son édi­teur de jeter les épreuves des Anneaux de Bicêtre et d’en faire tirer d’autres parce qu’une vir­gule avait été dépla­cée dans la der­nière phrase : « Un jour, il ira voir son père, avec Lina. »

Il jus­ti­fia ain­si sa réac­tion : sans vir­gule avant Lina, ils vont à Fécamp natu­rel­le­ment et l’histoire finit bien ; avec vir­gule, ils y vont éga­le­ment, mais on com­prend qu’il y a un pro­blème et l’histoire finit mal. »

Voi­là de quoi inci­ter un « père la vir­gule » à la modestie ! 

Écri­vain et jour­na­liste, Pierre Assou­line enseigne l’écriture à Sciences Po depuis 1998. 

Pierre Assou­line, Comme écrire, Albin Michel, 2024, 336 pages.


  1. Lire aus­si Georges Sime­non et ses cor­rec­teurs. ↩︎

Comment améliorer son écriture

On me demande par­fois des conseils pour amé­lio­rer son écri­ture. Je ne suis pas écri­vain, alors je ne vous dirai pas com­ment com­po­ser un roman. Mais, après trente bonnes années de cor­rec­tion, j’ai une cer­taine idée de ce qui rend un texte agréable et facile à lire.

On répète sou­vent qu’on apprend à écrire en lisant. Cela four­nit des modèles, en effet, à condi­tion de bien les choi­sir — la qua­li­té prime la quan­ti­té. Et sur­tout d’y prendre du plai­sir. Quand on aime lire, on ne compte pas ses pages ni le nombre de livres lus par an. On lit.

Mais regar­der des matchs de ten­nis ne fabrique pas des joueurs émé­rites. De même que le manche d’une raquette, il faut un jour empoi­gner un sty­lo (ou se mettre au cla­vier). C’est évi­dem­ment la pra­tique quo­ti­dienne qui est le plus pro­fi­table. Depuis cinq ans, j’écris chaque jour, à la fois sur mon blog et sur les réseaux sociaux — mine de rien, cela repré­sente beau­coup de texte. Et j’estime avoir beau­coup pro­gres­sé, à la fois en aisance rédac­tion­nelle et en cor­rec­tion.

Ne pas attendre, non plus, d’être tou­ché par la grâce. « L’inspiration, c’est une inven­tion des gens qui n’ont jamais rien créé » (Jean Anouilh). On ne le sait pas avant de s’y mettre, mais plus on écrit, plus les idées viennent (et il vaut mieux les noter !). On prend l’habitude de les expri­mer, de les mettre en forme, cela devient un joyeux réflexe.

Enfin, on peut aus­si gagner du temps en étu­diant les outils de l’écrivain. On les appelle les « tech­niques du style ». Je recom­mande le livre de Jean Kokel­berg (voir la fiche de l’é­di­teur). Il existe bien d’autres ouvrages de ce genre, mais, de ceux que j’ai lus, c’est celui qui m’a le plus apporté.

☞ Voir aus­si Com­ment enri­chir son voca­bu­laire et Com­ment trou­ver le mot juste.

"Les techniques du style" de Jean Kokelberg

Apprendre à écrire un article de presse

Hédi Kaddour, "Inventer sa phrase", ediSens, 2021

Qu’est-ce qu’un bon article de presse ? Com­ment ça marche ? Com­ment trans­mettre l’information brute tout en sus­ci­tant l’intérêt ? Com­ment don­ner à voir, à entendre, à sen­tir ? Com­ment réus­sir une attaque, une relance, une chute ? Quel est le poids d’un on, d’un déjà ou d’un impar­fait ? Com­ment émou­voir sans sor­tir les vio­lons ? Pour­quoi les cli­chés sont-ils impor­tants dans la rubrique faits divers ? Qu’est-ce que l’écriture « froide » et l’écriture « sèche » ? Com­ment un rédac­teur peut-il faire pas­ser un choix poli­tique pour le seul pos­sible, en diri­geant les regards ailleurs ? Com­ment un autre peut-il s’exprimer sur une affaire en cours sans craindre d’être atta­qué pour atteinte à la pré­somp­tion d’innocence ? 

Dans ce petit livre, lumi­neux d’intelligence, sans jar­gon aucun, Hédi Kad­dour répond à toutes ces ques­tions et à beau­coup d’autres. 

Une lec­ture que je recom­mande chau­de­ment pour apprendre à écrire des articles… ou à mieux les lire.

Pré­sen­ta­tion de l’éditeur : 

« Un sujet, un verbe, un com­plé­ment. Et pour les adjec­tifs, vous vien­drez me voir ». Telle est la consigne que les rédac­teurs en chef sont cen­sés don­ner aux jeunes jour­na­listes débu­tants. La bonne phrase du jour­na­liste fait, en effet, pen­ser au coup de pin­ceau de l’aquarelliste : pas le temps de lécher la besogne, car le soleil va dis­pa­raître ; pas le temps d’un retour, car on ne ferait que diluer ; pas non plus trente-six choses à déployer, car il n’y a qu’un angle de prise de vue. Dans ce guide, l’auteur se sai­sit d’une phrase, de quelques lignes d’un para­graphe parues dans la presse, les décor­tique, les ana­lyse, les cri­tique pour mon­trer com­ment ils répondent ou non aux exi­gences de l’écriture jour­na­lis­tique. Une invi­ta­tion à amé­lio­rer son style, à inven­ter sa phrase. »

Hédi Kad­dour est, par ailleurs, l’au­teur d’un gros roman, fort remar­qué en 2005, Wal­ten­berg, qui figure dans ma – trop longue – liste de lec­tures à venir.

☞ Pour d’autres réfé­rences, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Hédi Kad­dour, Inven­ter sa phrase, 2e éd., edi­Sens, 2021, 128 p.