Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Dans un journal, une correction regrettable amuse Jean Yanne

Il arrive que, par mégarde, le cor­rec­teur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savou­reuse, qui l’a fait rire.

couverture du livre "J'me marre" de Jean Yanne, Le Cherche midi, 2003.

« Outre les coquilles, ce que je trouve savou­reux dans la presse, c’est l’erreur qui se pro­duit entre le moment où le jour­na­liste écrit son article et le moment où il est impri­mé. Parce que c’est dans cet inter­valle que sévissent les cor­rec­teurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trou­vée, c’est dans un jour­nal bre­ton. Le jour­na­liste avait écrit SE pour sud-est, en abré­gé. Le début de son article était : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de sud-est.” Pas­sé dans les mains du cor­rec­teur, c’est deve­nu, une fois impri­mé : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de Son Émi­nence.” Je sais bien que la Bre­tagne est un pays catho­lique, mais là, j’me marre ! »

Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [post­hume].

PS — L’exemple est amu­sant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été gla­né, il y avait encore un cor­rec­teur dans ce jour­nal. C’est l’habitude de s’en prendre au cor­rec­teur qui est ancienne.

☞ Voir aus­si « “Dis­trac­tions de cor­rec­teur”, une rubrique des années 1850 ».

Pierre Vidal-Naquet, correcteur bénévole du “Monde”

Couverture du livre de François Dosse "Pierre Vidal-Naquet, une vie", La Découverte, 2020

Ma consœur Cathe­rine Magnin, pré­si­dente de l’Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie (ARCI), m’a gen­ti­ment trans­mis un extrait de la bio­gra­phie de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), his­to­rien spé­cia­liste de la Grèce ancienne et intel­lec­tuel enga­gé. Y est men­tion­né un épi­sode peu connu : il fut « cor­rec­teur à titre béné­vole du Monde ». Fran­çois Dosse raconte :

Lorsque le spé­cia­liste de l’histoire antique Mau­rice Sartre fait son entrée en juin 1996 au Monde des livres, il s’entend dire : « On a un cor­rec­teur béné­vole qui nous télé­phone dès qu’il repère une coquille. » Ce cor­rec­teur n’est autre que Pierre Vidal-Naquet, qui télé­phone en effet régu­liè­re­ment au jour­nal pour signa­ler la moindre erreur. Très récep­tif et réac­tif sur les ques­tions d’actualité, Vidal-Naquet est un dévo­reur de presse. Il lit chaque jour Le Monde dans ses deux édi­tions, mais aus­si Le Figa­ro et France-Soir […].

Deve­nus amis en mai 1960 à l’oc­ca­sion d’un pro­cès en dif­fa­ma­tion inten­té par le comi­té Audin (acteur de la lutte anti­co­lo­niale en métro­pole, auquel appar­tient l’his­to­rien) contre La Voix du Nord, Pierre Vidal-Naquet et Robert Gau­thier, rédac­teur en chef adjoint du jour­nal, par­tagent « une même exi­gence tatillonne, un même sou­ci de la per­fec­tion ».

Robert Gau­thier trouve en effet avec Vidal-Naquet son alter ego qui, mal­gré son ensei­gne­ment uni­ver­si­taire, ses recherches éru­dites et sa mili­tance pen­dant la guerre d’Algérie, trouve encore le temps de dévo­rer dès paru­tion la pre­mière édi­tion du Monde en kiosque en début d’après-midi, vers 14 heures. Dès qu’il pointe une erreur, il appelle la rédac­tion pour qu’elle la cor­rige dans la seconde édi­tion de la fin d’après-midi, pre­nant soin de véri­fier si cela a été fait en ache­tant cette édi­tion : « Robert Gau­thier m’en fut recon­nais­sant jusqu’à sa mort1. » […] Robert Gau­thier est sub­mer­gé de lettres de Vidal-Naquet, sans comp­ter les coups de télé­phone, pour signa­ler telle ou telle sco­rie dans le quo­ti­dien du soir : « Quel lec­teur lucide et vigi­lant vous êtes ! Heu­reu­se­ment que tous ne nous portent pas une ami­tié si atten­tive ! Ou mal­heu­reu­se­ment peut-être, car cela nous inci­te­rait à une plus grande rigueur2. » […]
En guise de remer­cie­ment, Robert Gau­thier consi­dère Vidal-Naquet comme un col­la­bo­ra­teur régu­lier du jour­nal et lui ouvre ses colonnes. C’est dans ce cli­mat de confiance qu’il publie son pre­mier article dans Le Monde du 6 mai 1961.

Fran­çois Dosse, Pierre Vidal-Naquet. Une vie, La Décou­verte, 2020, p. 433-435.


  1. Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, t. 2, Le trouble et la lumière (1955‑1998), Seuil/La Décou­verte, Paris, 1998 ; rééd. en poche : Seuil, coll. « Points », Paris, 2007, p. 143. ↩︎
  2. Robert Gau­thier, lettre à Pierre Vidal-Naquet, 26 août 1962 (Archives Vidal-Naquet, EHESS). ↩︎

Une perle repêchée par le correcteur, 1936

Extrait de « Gla­nage à la pêche », un article de trois colonnes sur les perles qu’on trouve dans les jour­naux, comme « Le brave agent reçut un coup de feu qui ne l’atteignit pas » ou « Double sui­cide acci­den­tel par le gaz d’éclairage ». C’est sur­tout l’occasion de mon­trer l’importance du correcteur… 

“Un charmant discours”

Il arrive par­fois qu’un cor­rec­teur empêche la mise en cir­cu­la­tion de cer­taines perles. Témoin le petit fait sui­vant que je garan­tis authentique :

Dans une ville de l’Île-de-France, un chef de cabi­net de pré­fec­ture repré­sen­tait le grand chef du dépar­te­ment au ban­quet annuel d’une socié­té musi­cale. Au cham­pagne, le délé­gué lut un char­mant dis­cours qui fut com­mu­ni­qué à la presse pour être insé­ré dans le compte ren­du. En ter­mi­nant la lec­ture de l’allocution, le cor­rec­teur eut un sou­rire. L’auteur y disait qu’il était un peu musi­cien, puisqu’il avait tou­jours eu un faible pour le tam­bour. Il ter­mi­nait ain­si sa tirade : « Et j’ai tou­jours un regard fervent quand je passe à Paris, devant la sta­tue de Via­la1, le brave petit tam­bour d’Arcole. »

« Sapris­ti ! se dit le lec­teur d’épreuves, je ne suis pas un illu­mi­né quoiqu’étant né un 14 juillet ! Via­la était pour­tant mort lorsqu’il tam­bou­ri­nait à la bataille d’Arcole2 !

Tam­bour d’Ar­cole, sculp­ture de Jean Bar­na­bé Amy, sise à Cade­net (Vau­cluse).

Il fit remar­quer aux auto­ri­tés soi-disant com­pé­tentes qu’il y avait erreur, qu’on se trom­pait d’exécutant. À demi convain­cues, les « lumières » eurent recours au dic­tion­naire du cor­rec­teur, car celui de la mai­son était un petit livre d’écolier à peu près contem­po­rain du per­ce­ment de l’isthme de Suez3. Ce juge suprême four­nit la preuve que Via­la avait été tué en 1793 et que la bataille d’Arcole s’était dérou­lée en 1796. On cou­pa sim­ple­ment l’effet, mais je prends la liber­té de glis­ser un tuyau dans l’oreille du Père Éter­nel : « Sei­gneur, c’est avec dés­in­té­res­se­ment que je vous fais l’offrande de mon idée. Lorsque son­ne­ra l’heure du Juge­ment Der­nier, n’usez donc pas de la trom­pette : faites battre du tam­bour par vos anges, car cet ins­tru­ment est infaillible pour réveiller les morts. »

P. Amblard

Cir­cu­laire des protes, no 428, avril 1936. 


Alexandre Dumas et le correcteur : un conte

Alexandre Dumas père par Nadar, 1855
Alexandre Dumas père, par Nadar, en 1855. Coll. BnF.

Dans le Jour­nal amu­sant du 8 février 1873, le lit­té­ra­teur Paul Cour­ty pro­pose « une anec­dote sur Alexandre Dumas qu[’il] n’ose garan­tir inédite, mais qui du moins est assez peu connue ».

« On sait que Dumas était un fort tireur à la ligne, devant Dieu et devant les protes.

« Un jour, dans un de ses romans-feuille­tons qui se pas­sait sous Louis XIV, il avait pla­cé par mégarde le ter­rain d’un duel dans un champ de pommes de terre. Lors­qu’il vint revoir ses épreuves, le cor­rec­teur de l’im­pri­me­rie lui fit res­pec­tueu­se­ment obser­ver que l’in­tro­duc­tion des pommes de terre en France remon­tait seule­ment au règne de Louis XVI, et qu’il fau­drait peut-être effacer…

« — Effa­cer ! s’é­cria Dumas, bon­dis­sant à ce mot. Comme vous y allez !

« Et sai­sis­sant fié­vreu­se­ment une plume, il écri­vit ce ren­voi en marge de l’épreuve.

« — C’est par erreur que nous venons de dire que les deux adver­saires avaient pris pour ter­rain de leur ren­contre un champ de pommes de terre, puisque l’in­tro­duc­tion en France de ce pré­cieux tuber­cule, due à Par­men­tier, eut lieu seule­ment sous le règne de Louis XVI. C’est dans un champ de navets que le duel avait lieu.

« Et ten­dant l’é­preuve au cor­rec­teur stu­pé­fait, Dumas mur­mu­ra, en se frot­tant joyeu­se­ment les mains :

— Six lignes de plus ! »

Cette anec­dote « peu connue », je ne l’ai pas trou­vée ailleurs. 

Se non è vero, è ben trovato.

Sarcey refuse “Tout vient à point à qui sait attendre”, 1894

Je relève dans Les Annales poli­tiques et lit­té­raires, du 22 avril 1894, sous la plume de Fran­cisque Sar­cey (cri­tique lit­té­raire célèbre), les lignes suivantes : 

Francisque Sarcey à la une des "Contemporains", 1881
Fran­cisque Sar­cey à la une des Contem­po­rains, no 41, 1881.

« Je sup­plie le cor­rec­teur de ne pas me mettre : Tout vient à point à qui sait attendre. » 

Noter la pré­po­si­tion à en italique.

S’agit-il d’une note à l’intention du cor­rec­teur qui s’est retrou­vée — par mégarde ou par choix du cor­rec­teur — dans la com­po­si­tion, ou l’auteur a-t-il vrai­ment sou­hai­té qu’elles soient impri­mées ? Le mys­tère demeurera. 

Mais cette insis­tance demande une expli­ca­tion. On la trouve dans le Wik­tion­naire (d’après Del­boulle A., XIII. Tout vient à point qui sait attendre, in Roma­nia, t. 13, no 50-51, 1884, p. 425-426) :

« On disait au xvie siècle “tout vient à point qui sait attendre”, qui signi­fiait “tout vient à point si l’on sait attendre”. On disait aus­si, dans un sens com­pa­rable, “tout vient à point qui peut attendre”.

« L’emploi de qui dans le sens de “si on”, “si l’on”, fré­quent chez Mon­taigne notam­ment, a pro­gres­si­ve­ment dis­pa­ru et la locu­tion n’a plus été com­prise qu’au prix de l’insertion de la pré­po­si­tion à, entraî­nant une légère modi­fi­ca­tion du sens (“c’est à celui qui sait attendre qu’échoit le moment venu ce qu’il espérait”). »

L’auteur s’explique

Dans une lettre à Paul Risch, trans­mise par celui-ci à Ser­gines [pseu­do­nyme d’Adolphe Bris­son] et publiée dans Les Annales poli­tiques et lit­té­raires, le 31 mai 1903, Fran­cisque Sar­cey confirme cette explication : 

« 26 juin 1898.

« Mon cher ami,

« J’é­cris tou­jours : “Tout vient à point qui sait attendre.” Mais les cor­rec­teurs ne veulent pas. Ils sont nos maîtres.
« Qui, en ce sens, est une vieille for­mule fran­çaise équi­va­lant au si quis des latins.
« Tu en trou­ve­ras deux ou trois exemples au mot qui dans Lit­tré.
« Cette accen­tua­tion ne s’est conser­vée que dans les locu­tions pro­ver­biales.
« Tout vient à point nom­mé, si l’on sait attendre… (si quis ou qui).

« Mes grandes amitiés.

« Tout à toi,
Fran­cisque. »

Un correcteur se voit reprocher d’avoir ergoté sur “ergoterie”, 1870

"La Gazette des eaux", 26 mai 1870.
Man­chette de La Gazette des eaux, revue heb­do­ma­daire, 26 mai 1870.

Dans la Gazette des eaux du 26 mai 18704, revue pro­fes­sion­nelle (eaux miné­rales, cli­ma­to­lo­gie, hydro­thé­ra­pie, bains de mer), on peut lire une lettre d’un auteur se plai­gnant d’une inter­ven­tion du cor­rec­teur. Un grand clas­sique de la presse du xixe siècle.

Correspondance

À Mon­sieur le cor­rec­teur de notre imprimerie

Ergo, donc…

C’était la rubrique favo­rite des baso­chiens5 d’autrefois.

De là on a fait un verbe.

« Il dit ergo à tout pro­pos ; il ergote. »

J’ergote, tu ergotes, il ergote, nous ergo­tons, vous ergo­tez, ils ergotent…

Ergo­ter est le verbe,

Ergo­te­rie est la chose.

Vous ergo­tez, vous faites de l’ergoterie.

Notez que je dis cela pour vous, mon­sieur notre cor­rec­teur, qui, consul­tant l’autre jour Boiste ou Ray­mond6, avez trou­vé qu’un mot en isme irait mieux qu’un mot en rie, dans mon petit dis­cours à M. l’avocat spa­dois7.

Mon Dieu ! je veux bien, à la rigueur, mon­sieur notre cor­rec­teur, si c’est l’autorité de votre dic­tion­naire ; mais j’ai aus­si la mienne, d’autorité, celle d’écrire ce qui me convient, et de me croire assez de cré­dit chez mes lec­teurs pour pou­voir tirer sur eux un mot quel­conque, fût-ce par hasard un bar­ba­risme, sans crainte de le voir protesté.

J’avais donc dit très-régu­liè­re­ment ergo­te­rie, ce qui expri­mait suf­fi­sam­ment ma pen­sée ; vous avez mis ergo­tisme, ce qui l’exprime trop, contrai­re­ment à mon intention.

Ergo­te­rie, mon­sieur notre cor­rec­teur, c’est la chose qui se pro­duit chaque fois qu’on ergote, et c’est ce que je repro­chais aux formes de M. l’avocat spa­dois : « de l’ergoterie, et encore de l’ergoterie. »

Autre­ment, par­lant par votre tru­che­ment, je suis cen­sé dire à M. l’avocat spa­dois : « Vous avez là, mon pauvre mon­sieur, une affec­tion chro­nique fatale, l’ergotisme, qui est aus­si le nom d’une grave intoxi­ca­tion végé­tale8. »

Il est vrai qu’il me dit, lui-même, qu’étant Lan­noy de Gall, par mon nom, je suis cette vilaine excrois­sance para­si­taire que pro­duit je ne sais quel insecte en se logeant dans l’écorce du chêne9 ; et je réponds qu’avec la noix de galle on fait de bonne encre contre les ergo­teurs10.

Néan­moins, mon­sieur notre cor­rec­teur, vous avez mis la mort dans l’âme à ce mal­heu­reux ci-devant conseiller com­mu­nal de la ville de Spa, en le décla­rant atteint d’une mala­die aus­si triste, aus­si hideuse, aus­si abhor­rée, aus­si répu­gnante que l’ergotisme. Il n’est pas de force à être tant malade que cela ; c’est bien assez de l’ergoterie.

Ne le faites plus, mon­sieur notre cor­rec­teur, si vous vou­lez que M. l’avocat vous pardonne.

A. Lan­noy de Gall.

☞ Voir aus­si, notam­ment, Tous­se­nel règle ses comptes avec son cor­rec­teur.


Deux belles blagues faites au correcteur par un typographe

André Ber­ge­ron, le 26 mai 1968. Source : Les Échos.

Dans le second volume de ses sou­ve­nirs11, le jour­na­liste Mau­rice Rajs­fus (1928-2020) évoque un cor­rec­teur avec lequel il s’est par­ti­cu­liè­re­ment lié d’amitié, Minet. J’ai rete­nu l’histoire suivante.

couverture du livre "Le Travail à perpétuité : de la galère au journalisme", de Maurice Rajsfus

« Minet brillait dans l’anecdote. Il aimait rela­ter les « cuirs » où [sic] les mau­vaises plai­san­te­ries met­tant par­fois en péril la situa­tion d’un cor­rec­teur, d’un typo ou du jour­na­liste res­pon­sable d’une rubrique. Ain­si, une nuit de la Saint-Syl­vestre, alors que l’équipe d’Ouest[-]France, à Rennes, était déjà par­tie réveillon­ner en famille, il ne res­tait plus à l’a­te­lier qu’un lino­ty­piste, un typo et un cor­rec­teur pour les der­niers repi­quages. Le lino com­po­sait une liste inter­mi­nable de pro­mus dans l’ordre de la Légion d’hon­neur et, arri­vant au terme de cette cor­vée, il avait cru bon de conclure par deux lignes ven­ge­resses : « Et puis merde ! Tous ces cons-là me font chier ! » Le typo avait ter­mi­né son mon­tage et don­né un coup de clé sup­plé­men­taire à la forme d’a­cier. Entre[-]temps, l’ultime épreuve était arri­vée chez le cor­rec­teur qui n’a­vait pas man­qué de remar­quer les phrases ico­no­clastes et por­té immé­dia­te­ment le holà. « Ne t’in­quiète pas, avait dit le typo, c’é­tait une blague à usage interne. Tu penses bien que les deux lignes ont été reti­rées au marbre. Nous vou­lions juste voir com­ment tu allais réagir. » Le len­de­main, à cinq heures du matin, une armée de cyclistes fai­sait le tour des dépo­si­taires de Rennes et de la région pour reti­rer les exem­plaires contaminés. »

couverture de la "Lettre ouverte à un syndiqué" d'André Bergeron

Dans sa Lettre ouverte à un syn­di­qué (Albin Michel, 1975), André Ber­ge­ron (1922-2014, secré­taire géné­ral de la CGT-FO de 1963 à 1989) raconte une aven­ture similaire. 

« La vie mili­tante offre aus­si des moments amu­sants. Je veux te conter une anec­dote qui date de l’avant-guerre. J’é­tais employé à la Socié­té géné­rale d’im­pri­me­rie à Belfort.

« En 1938, je crois, le car­di­nal Pacel­li, qui devait par la suite deve­nir pape, était venu inau­gu­rer la basi­lique de Lisieux. À cette occa­sion, il pro­non­ça un grand dis­cours qui se ter­mi­nait par quelque chose comme : « Vive Dieu, Vive la Reli­gion, Vive le Catho­li­cisme, etc. » Je pré­cise que la Socié­té géné­rale d’im­pri­me­rie sor­tait La Répu­blique de l’Est, jour­nal de l’é­vê­ché. Par­mi les lino­ty­pistes, il y avait un vieux cama­rade que, parce qu’il avait de grandes mous­taches, nous appe­lions le « Gau­lois ». Il était un peu anar­chiste. À la fin du dis­cours du futur Pie XII, entre le « Vive Dieu » et le « Vive la Reli­gion », il ajou­ta « Vive les Soviets ! » C’était une plai­san­te­rie qui, sans doute, dans son esprit, ne devait pas dépas­ser le bureau des cor­rec­teurs. Seule­ment, les cor­rec­teurs lais­sèrent pas­ser… Tu te rends compte, le jour­nal de l’é­vê­ché est sor­ti avec le « Vive les Soviets » du Gau­lois ! J’en­tends encore les hur­le­ments du patron. Eh bien, fina­le­ment, notre lino est demeu­ré en place. Sans doute la chose pas­se­rait-elle mieux aujourd’­hui étant don­né l’Ag[g]ior­na­men­to ! »


Un correcteur trop hardi

Tout cor­rec­teur expé­ri­men­té a sans doute en réserve le récit d’un jour où il s’est mon­tré trop har­di, trop sûr de lui, ce qui lui a valu de com­mettre une erreur… qu’on n’a pas man­qué de lui faire remar­quer, vu qu’il a pour fonc­tion de cor­ri­ger les erreurs des autres. En voi­ci une, racon­tée du point de vue de l’auteur.

Couverture du livre "Les Chiens du bon monsieur Corteville", d'Albert Plécy, 1973

« Les articles que j’ai écrits sur lui et sur son œuvre [Paul Cor­te­ville, qui a créé une école de dres­sage de chiens guides d’aveugles], grâce au tirage impor­tant du jour­nal (quatre mil­lions de lec­teurs), l’ont ren­du célèbre du jour au len­de­main : il est pas­sé plu­sieurs fois sur le petit écran ; il a reçu des dis­tinc­tions hono­ri­fiques ; les par­tis poli­tiques ont sol­li­ci­té son adhé­sion et dans les rues de sa petite ville du Nord : Was­que­hal, il est désor­mais : “l’homme-des-chiens-qui-passe-dans-le-journal”.

« Tout cela n’a modi­fié en rien son com­por­te­ment. Je suis bien pla­cé pour dire que c’est tout à fait excep­tion­nel.
« Excep­tion­nel comme le titre de mon pre­mier “papier”, comme l’on dit dans le métier.
« C’était le sui­vant : “Cet homme fait cent vingt mille kilo­mètres à pied en vingt ans pour dres­ser des chiens d’aveugles.”

« Cent vingt mille kilo­mètres, trois fois le tour de la terre ! Cela a sem­blé absurde au cor­rec­teur du jour­nal lui-même qui a rec­ti­fié d’office et rame­né le chiffre à douze mille kilo­mètres, ce qui était beau­coup plus vraisemblable.

« Par chance, ce soir-là, je pas­sais au “marbre” et fai­sais réta­blir le chiffre ini­tial : le cal­cul était exact, je l’avais refait plu­sieurs fois pour bien m’en convaincre.

« Pour dres­ser un chien, il faut mar­cher cinq heures et par­cou­rir vingt à vingt[-]cinq kilo­mètres chaque jour, pen­dant trois ou quatre mois. Cela fait deux mille kilo­mètres par chien. M. Cor­te­ville en a dres­sé 60. Il suf­fit de faire la mul­ti­pli­ca­tion : les cent vingt mille kilo­mètres sont là.

« Le plus extra­or­di­naire est que M. Cor­te­ville lui-même en fut sur­pris, encore qu’il n’y atta­chât pas une telle impor­tance : “À la longue, dit[-]il, ça finit par faire beaucoup.” »

Albert Plé­cy, Les Chiens du bon mon­sieur Cor­te­ville, La Table ronde, 1973.

Comment je suis passé de psychologue à correcteur

Mon par­cours en mots-clés fait état de mes études de psy­cho­lo­gie sociale, mais ne dit rien de la tran­si­tion vers le métier de cor­rec­teur. Lais­sez-moi vous racon­ter cela.

À 17 ans, bac en poche, ne sachant pas quoi faire, je m’ins­cris en psy­cho­lo­gie, sim­ple­ment parce qu’au lycée le cours de phi­lo sur la psy­cha­na­lyse m’a pas­sion­né. Je découvre la psy­cho­lo­gie sociale, j’a­dore ça, mais sur­tout, au fil des années, l’a­na­lyse du dis­cours, la prag­ma­tique, les actes de langage…

1984. Apple lance le pre­mier Macin­tosh. Séduit, mon père me pro­pose d’en ache­ter un. Je découvre le trai­te­ment de texte WISIWYG.

1987. Je sou­tiens mon mémoire de maî­trise (M1 aujourd’­hui), avec un docu­ment relié, à impres­sion laser. « Oh ! c’est beau. Com­ment tu as fait ça ? » Mon direc­teur de recherche me parle plus de la forme du docu­ment que de son conte­nu. L’an­née sui­vante, celle de mon DEA (M2), il me pro­pose un contrat avec l’u­ni­ver­si­té pour m’oc­cu­per de l’é­di­tion des actes d’un col­loque qu’il organise.

Revue "Verbum", tome XII, 1989, université de Nancy II

Il s’a­git de recueillir, cor­ri­ger et mettre en forme les dif­fé­rentes contri­bu­tions au col­loque, qui seront publiées, l’an­née sui­vante, dans deux numé­ros de la revue de lin­guis­tique de l’u­ni­ver­si­té, Ver­bum. Tra­vailler sur le fond et la forme d’un texte, voi­là qui me plaît : j’ai trou­vé ma voie. J’en­vi­sage une recon­ver­sion vers les métiers de l’é­di­tion et de la presse.

J’hé­site cepen­dant à tout aban­don­ner, je tiens encore une année en sémi­naire de recherche ; je ne me vois tou­jours pas psy­cho­logue pro­fes­sion­nel… Puis, pro­fi­tant du départ de ma meilleure amie, je suis le mou­ve­ment : je quitte la fac, m’ins­cris à l’ANPE (France Tra­vail aujourd’­hui), suis un stage de PAO, me forme par moi-même (Code typo­gra­phique, Le Secré­ta­riat de rédac­tion, de Louis Gué­ry ; Gre­visse, Jouette, Giro­det, etc.) et cherche un pre­mier bou­lot. Quelques mois plus tard, j’entre dans une agence de presse, à Strasbourg.

Voi­là com­ment ma vie pro­fes­sion­nelle a basculé.

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