Dans son dernier article, Didier Barrière — ancien correcteur à l’atelier du Livre et de l’Estampe (réserve patrimoniale de l’ancienne Imprimerie nationale [IN], voir mon article) — évoque surtout sa fonction de bibliothécaire de l’IN à partir de 2003. Un cauchemar pour tout professionnel de l’archivage : inondations, saleté, encombrement, désordre… J’invite les personnes concernées à s’y reporter : elle vont frémir.
Je ne retiens ici que les lignes consacrées à son activité principale : correcteur.
« […] je faisais partie […] des rouages de la production dans l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe. Dernier des six correcteurs qui avaient travaillé là dans les temps prospères, et dernier des quatre-vingts de toute l’Imprimerie nationale, qui avaient fait du service de la Correction un corps assez puissant autour de 1982.
« Après des années de “punition”, passées dans plusieurs services, à lire les textes de la Direction générale des impôts, les bulletins des Douanes ou de la Comptabilité publique, les interminables listes de naturalisations à devenir fou, le Bulletin officiel de la propriété industrielle […], le Bulletin de la Cour de cassation […], les concours de la Marine nationale, […] je fus enfin affecté en 1987 à ce qui était alors nommé service du Livre, que je convoitais depuis le début, avec l’espoir d’entrer au cœur du patrimoine historique, d’être en prise avec la littérature, avec la langue. […] C’était […] un privilège pour moi de pouvoir explorer tous les mystères des lettres de plomb dans un tel atelier. »
« […] j’avoue que mon attention se portait en priorité […] sur l’activité des compositeurs typographes, puisque je devais veiller avant tout au respect des conventions orthotypographiques. On pratiquait dans cet atelier des règles oubliées, qui donnaient plus de clarté au texte, comme l’usage des espaces fines avant les virgules ou entre les parenthèses et le mot. Il fallait traiter de manière différente la ponctuation haute et la ponctuation basse, insérer parfois une “espace papier”, la plus fine, pour éviter deux lettres qui se cognent en italique. […]. »
Arrive la conclusion :
« Cette bibliothèque singulière […] et cet atelier traditionnel dont nous n’étions plus assez nombreux pour maîtriser toutes les possibilités techniques sont les témoins de savoir-faire que nous risquons de perdre et des fabuleuses richesses d’un patrimoine qui se survit.
« Pour chaque poste de travail, depuis 1987, j’ai vu le personnel de l’atelier se réduire progressivement à un seul agent, puis à zéro. Plus de relieur, plus de brocheuse, plus de mécanicien, plus de manœuvre, plus de linotypiste, plus d’imprimeur aux épreuves, plus de lithographe, plus de typographe orientaliste […], plus de graveur de poinçons, plus de fabricant. Verra-t-on de nouveau un correcteur à temps plein ? »
Didier Barrière, « Souvenirs de la bibliothèque et de l’atelier du Livre à l’Imprimerie nationale », Bulletin du bibliophile, 2026/1, p. 173-178.
