Pierre Assouline n’oublie jamais le correcteur

Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, de Pierre Assouline

Les dic­tion­naires de lit­té­ra­ture recensent les écri­vains, les grandes œuvres, les mou­ve­ments lit­té­raires, par­fois quelques grands édi­teurs, mais oublient géné­ra­le­ment les autres inter­ve­nants de la fameuse « chaîne du livre ». Cepen­dant, les « Dic­tion­naires amou­reux » de chez Plon encou­ragent à sor­tir des sen­tiers bat­tus, et Pierre Assou­line ne s’est pas fait prier. Ain­si, dans son Dic­tion­naire amou­reux des écri­vains et de la lit­té­ra­ture, paru en novembre der­nier, on trouve une entrée consa­crée à ce grand oublié entre tous qu’est le cor­rec­teur, celui dont « on ne sait rien ». 

Sur son blog, il y a dix ans, l’a­ca­dé­mi­cien Gon­court avait déjà ren­du un bel hom­mage au métier de cor­rec­teur, qu’il soit d’é­di­tion (« aus­si appe­lé pré­pa­ra­teur de copie », pré­cise-t-il ici) ou de presse (« dans un jour­nal où on le presse sans cesse »), titré « De la lec­ture angois­sée à la cor­rec­tion névro­tique », dont il reprend les grandes lignes. Voi­ci donc, en com­plé­ment, quelques extraits de ce nou­veau texte.

« Le cor­rec­teur d’é­di­tion […] tra­vaille seul, chez lui, où il prend son temps, enfin c’est ce qu’on s’i­ma­gine […] il inter­vient de plus en plus sou­vent en conseiller his­to­rique, docu­men­ta­liste, rewri­ter… […] C’est un évi­teur de catas­trophes. Il ne doit jamais se fier à la mémoire de l’auteur pour ce qui est des cita­tions. Il doit se méfier des pièges, sosies et homo­pho­nies ; car il ne cor­rige pas que les fautes d’impression mais d’abord l’emploi du fran­çais et la microtypographie. […]

« La névrose du cor­rec­teur : sens hyper­bo­lique du détail, obses­sion de la véri­fi­ca­tion, goût patho­lo­gique de la pré­ci­sion, mania­que­rie en toutes choses et le plus sou­vent pas­sion mono­ma­niaque pour un unique écri­vain à l’aune duquel toute œuvre est jugée. […] »

S’il dit vrai, quel est le vôtre ? 

☞ Puisque Pierre Assou­line men­tionne aus­si dans ce texte le rap­port pri­vi­lé­gié que Georges Sime­non entre­te­nait avec sa cor­rec­trice, Doringe, j’en pro­fite pour rap­pe­ler mon article à ce sujet.

Pierre Assou­line, Dic­tion­naire amou­reux des écri­vains et de la lit­té­ra­ture, coll. « L’A­beille Plon », Plon, 2022, p. 194-195.

Les correcteurs de Berger-Levrault photographiés en 1878

Hier était pour moi un jour de chance. En me pro­me­nant en ville (à Metz, où j’ha­bite), j’entre dans une bou­qui­ne­rie où je vais rare­ment. Après un coup d’œil aux romans récents, je me dirige vers le fond, et là, sur une table consa­crée aux livres sur la Lor­raine, je lis : His­toire d’un impri­meur. Ber­ger-Levrault 1676-19761. Déjà, mon inté­rêt s’éveille. Mais en feuille­tant cet album de 120 pages, très illus­tré, quelle n’est pas ma sur­prise de décou­vrir ceci :

Les correcteurs de l'imprimerie Berger-Levrault, à Nancy, en 1878
Source : Gil­bert Man­gin pour Berger-Levrault.

« 1878 : les cor­rec­teurs. » 1878… Le pre­mier por­trait pho­to­gra­phique datant de 1839, j’ai peu de chances de trou­ver un docu­ment de ce type plus ancien encore. Ou plu­tôt j’ai eu bien de la chance de trou­ver celui-ci !

Née modes­te­ment à Stras­bourg en 1676, l’en­tre­prise Ber­ger-Levrault devien­dra peu à peu un grand impri­meur des docu­ments de l’Ad­mi­nis­tra­tion et des annuaires, entre autres, à l’é­gal de Paul Dupont (Cli­chy) et de Mame (Tours). Elle a aujourd’­hui aban­don­né l’é­di­tion gra­phique pour celle de logi­ciels de gestion.

En 1867, quand Paul Dupont van­tait la moder­ni­té de son impri­me­rie à Cli­chy, il fai­sait encore appel à la gra­vure pour la repré­sen­ter (☞ voir mon article), car la simi­li­gra­vure, pro­cé­dé per­met­tant d’imprimer une pho­to­gra­phie, ne sera inven­tée qu’une bonne dizaine d’années plus tard. 

En 1878, la « notice his­to­rique sur le déve­lop­pe­ment et l’or­ga­ni­sa­tion de la mai­son » Ber­ger-Levrault, que je viens de consul­ter sur Gal­li­ca (et dans laquelle je puise les cita­tions qui sui­vront), est, elle aus­si, illus­trée de gra­vures, mais cette impri­me­rie à échelle indus­trielle ne pou­vait négli­ger une tech­nique moderne : si les pho­tos n’ont pas pu être publiées à l’é­poque, elles existent ! Dans le livre du tri­cen­te­naire que j’ai déni­ché par un heu­reux hasard, on peut donc décou­vrir, sur des cli­chés sépia2, les bureaux, l’a­te­lier de reliure, les presses typo­gra­phiques, la litho­gra­phie, l’a­te­lier de com­po­si­tion et, enfin, les correcteurs. 

Après l’annexion de 1871, Ber­ger-Levrault quitte Stras­bourg pour s’ins­tal­ler à Nan­cy, d’a­bord dans un bâti­ment en bois ache­té à l’an­cienne Manu­fac­ture des tabacs, der­rière les for­ti­fi­ca­tions, lequel bâti­ment sera vic­time d’un incen­die en 1876, puis 18, rue des Gla­cis, « voie ouverte en grande par­tie », cette année-là, « à tra­vers une petite ruelle mal famée » (Wiki­pé­dia).

Vue géné­rale de l’é­ta­blis­se­ment Ber­ger-Levrault, à Nan­cy, en 1878. « La construc­tion affecte la forme d’un immense paral­lé­lo­gramme de 88 mètres de long sur 50 mètres de large, outre les annexes à l’est et dans la cour de ser­vice » (notice, p. 29). Source : gallica.bnf.fr / Biblio­thèque muni­ci­pale de Nancy.

L’im­pri­me­rie y applique « le prin­cipe de la sépa­ra­tion des ate­liers […], néces­si­té impé­rieuse, non-seule­ment en vue de la qua­li­té et de la quan­ti­té des pro­duits, mais aus­si dans l’in­té­rêt des ouvriers eux-mêmes ». En effet, « dans un ate­lier unique, […] les cor­rec­teurs […] et les protes sont déran­gés par les tré­pi­da­tions des machines, le mar­teau du relieur, la pous­sière, etc. » (notice, p. 32).

Plan complet de l'imprimerie Berger-Levrault en 1878
Plan com­plet de l’im­pri­me­rie, sur lequel j’ai entou­ré d’un cercle rouge les trois cabi­nets des cor­rec­teurs et le bureau de la cor­rec­tion en chef. Source : gallica.bnf.fr / Biblio­thèque muni­ci­pale de Nancy.

« La [gale­rie de] Com­po­si­tion a une lon­gueur de 60 mètres ; au milieu est éle­vée une estrade où sont pla­cés les protes ; les cabi­nets des cor­rec­teurs sont situés dans la salle même […] », à proxi­mi­té des bureaux des « employés s’oc­cu­pant des tra­vaux tech­niques » (ibid., p. 33).

Plan partiel de l'imprimerie Berger-Levrault en 1878, montrant la disposition des bureaux et des ateliers
Plan par­tiel (le der­nier tiers du plan pré­cé­dent) mon­trant la dis­po­si­tion des ate­liers et des bureaux de Ber­ger-Levrault en 1878. Le ves­ti­bule débouche sur les bureaux, les­quels ont accès aux quatre gale­ries de l’u­sine. De gauche à droite, 1) maga­sin à papier, maga­sin des ouvrages édi­tés et maga­sin des impri­més admi­nis­tra­tifs ; 2) façon­nage, reliure et dorure ; 3) presses typo­gra­phiques, méca­niques et à bras ; 4) gale­rie de com­po­si­tion, au milieu de laquelle se trouvent l’es­trade de la « pro­te­rie » et, au bout, les trois « cabi­nets » des cor­rec­teurs. Source : gallica.bnf.fr / Biblio­thèque muni­ci­pale de Nancy.

« Le jour vient d’en haut ; le toit est dis­po­sé en dents de scie, à l’ins­tar des grands éta­blis­se­ments du Haut-Rhin et de l’An­gle­terre ; la par­tie pour­vue de vitrages est expo­sée au nord, de façon à don­ner aux ate­liers une grande clar­té, tout en évi­tant les rayons du soleil » (ibid., p. 30).

Gravure représentant la galerie de la composition, imprimerie Berger-Levrault, 1878
Gale­rie de la com­po­si­tion. — Au pre­mier plan, on peut voir le marbre près duquel se trou­vaient, selon le plan, les trois « cabi­nets » des cor­rec­teurs. Source : gallica.bnf.fr / Biblio­thèque muni­ci­pale de Nancy.

« Du haut de l’es­trade, le prote en chef et ses col­lègues peuvent sur­veiller tout ce qui se passe dans la gale­rie, et com­mu­ni­quer sans dépla­ce­ment avec les met­teurs en pages et les prin­ci­paux com­po­si­teurs, qui sont grou­pés aux alen­tours ; près de là se trouve aus­si une presse à épreuves » (ibid., p. 33).

Au bout de la gale­rie des com­po­si­teurs, à droite sur le plan ci-des­sus, près du marbre, se trouvent trois « cabi­nets » de cor­rec­teurs. Les cor­rec­teurs en chef dis­posent d’un bureau sépa­ré, don­nant sur une petite cour. Source : gallica.bnf.fr / Biblio­thèque muni­ci­pale de Nancy.

D’a­près le tableau du per­son­nel (ibid., p. 34), en 1877, « protes et cor­rec­teurs » sont au nombre de huit. En com­pa­rant la pho­to et le plan, on peut rai­son­na­ble­ment sup­po­ser que les cinq cor­rec­teurs ont été réunis, le temps de la prise de vue, dans le bureau de la cor­rec­tion en chef, qui pré­sente l’a­van­tage d’être à la fois plus spa­cieux que leurs trois cabi­nets et éclai­ré par deux grandes fenêtres. 

Comme tous les employés de Ber­ger-Levrault, les cor­rec­teurs tra­vaillaient alors dix heures par jour. Et le tra­vail ne man­quait pas, car pour les seuls pério­diques il fal­lait comp­ter les titres suivants :

Liste des pério­diques impri­més par Ber­ger-Levrault en 1877. Source : gallica.bnf.fr / Biblio­thèque muni­ci­pale de Nancy.

Auquel s’a­jou­taient « 701 feuilles d’im­pres­sion d’ou­vrages très-impor­tants, sans comp­ter ceux en cours d’exé­cu­tion » ni « une quan­ti­té consi­dé­rable de bro­chures, de thèses et autres bil­bo­quets3 en lignes cou­rantes » (ibid., p. 40). Ça me paraît tout de même beau­coup pour cinq per­sonnes (ou huit, en admet­tant que les protes par­ti­cipent à la relec­ture des épreuves)… Je plains mes loin­tains confrères. D’au­tant que pour relire des annuaires sans défaillir, il faut être hors norme comme « il Pro­fes­sore » ima­gi­né par George Stei­ner (☞ voir Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire).

☞ Voir aus­si Pho­to de famille : un congrès de cor­rec­teurs, 1936.


“Problématique” et autres mots longs à la mode

Wal­ter Ben­ja­min… étu­diant une pro­blé­ma­tique ? DR.

D’après Alain Rey, « […] sous l’influence de l’allemand Pro­ble­ma­tik et dans un usage didac­tique, la pro­blé­ma­tique (1929, dans la Revue d’Allemagne) désigne la tech­nique qui consiste à bien poser un pro­blème ou un ensemble cohé­rent de pro­blèmes et, par méto­ny­mie, l’ensemble des pro­blèmes rela­tifs à un sujet don­né » (Dic­tion­naire his­to­rique de la langue fran­çaise).

Dit autre­ment, « la pro­blé­ma­tique est l’art de consi­dé­rer un pro­blème. C’est l’ensemble des ques­tions à poser pour com­prendre et résoudre un pro­blème ou une situa­tion. C’est la façon dont on aborde un sujet » (Tra­vaux de plume).

C’est par­fois pour sous-entendre « un ensemble de pro­blèmes » que les locu­teurs semblent employer pro­blé­ma­tique, par exemple dans « la pro­blé­ma­tique de l’environnement ». Mais pas tou­jours (voir aus­si La Vitrine lin­guis­tique).

Plus lar­ge­ment, on constate une ten­dance à choi­sir un mot plus long pour expri­mer une notion de base. 

Dès novembre 2010, l’excellent site Par­ler fran­çais s’exclamait :

« De grâce, […] évi­tons d’en faire ce détes­table fourre-tout que cer­tains croient utile d’employer à la place de pro­blème, d’enjeu ou de ques­tion à pro­pos de tout sujet de la vie cou­rante néces­si­tant un tant soit peu de réflexion. Pour se don­ner des airs impor­tants ? » (C’est aus­si l’a­vis de l’Aca­dé­mie.)

Ajou­tant en remarque :

« On ne peut que déplo­rer la ten­dance actuelle à rem­pla­cer abu­si­ve­ment un mot simple par un pseu­do-syno­nyme plus long donc plus sérieux : pro­blé­ma­tique au lieu de pro­blème, thé­ma­tique au lieu de thème [voir Aca­dé­mie], tech­no­lo­gie au lieu de tech­nique, métho­do­lo­gie au lieu de méthode, etc. Des­cartes aurait-il eu l’air plus péné­tré en rédi­geant un Dis­cours de la métho­do­lo­gie ?… »

J’y ajou­te­rai typo­lo­gie au lieu de type, dicho­to­mie au lieu de sépa­ra­tion, para­digme au lieu de modèle, etc.

Je n’ai pas trou­vé d’article retra­çant l’origine de cette mode.

Vincent Auger, un des derniers typographes français

Vincent et Jean-Claude Auger composant du texte avec des caractères mobiles
Vincent (au second plan) et Jean-Claude Auger com­po­sant du texte avec des carac­tères mobiles (2018, DR, source : Le Petit Solo­gnot).

Vincent Auger4, 50 ans, a créé son ate­lier à Paris en 2004, avant de s’installer en 2017, avec son père, Jean-Claude (79 ans), à Saint-Loup-sur-Cher (Loir-et-Cher), vil­lage d’enfance de ce der­nier. Des­cen­dant d’une lignée de cinq géné­ra­tions qui se sont consa­crées aux diverses tech­niques de l’imprimerie, for­mé à l’école Estienne comme son père, il est aujourd’­hui l’un des rares déten­teurs fran­çais des savoir-faire de la com­po­si­tion au plomb mobile, de la gra­vure sur bois, de l’impression en relief, de la taille-douce (ensemble des pro­cé­dés de gra­vure en creux sur une plaque de métal) et de la lithographie. 

Un des livres de biblio­phi­lie pro­duits par l’a­te­lier. © Vincent Auger. Source : Ate­lier Vincent Auger (Face­book).

Dans son ate­lier, Vincent Auger réa­lise une dou­zaine de livres par an, en ali­gnant manuel­le­ment des carac­tères de plomb sur un com­pos­teur ou en uti­li­sant un cla­vier et une fon­deuse Mono­type5. Ces ouvrages sont pro­duits en petites quan­ti­tés (cent cin­quante exem­plaires au maxi­mum) pour des socié­tés de biblio­philes, des artistes, des édi­teurs spé­cia­li­sés ou des écri­vains. Chaque exem­plaire est signé par l’auteur, et le nom de son des­ti­na­taire y est indi­qué. Le prix de vente d’un ouvrage peut aller de 300 à 2 500 euros.

Vue générale de l'Atelier Vincent Auger
Vue géné­rale de l’a­te­lier. © Vincent Auger. Source : Ate­lier Vincent Auger (Face­book).

L’imposante col­lec­tion de maté­riel de la famille Auger (repré­sen­tant plus de 60 tonnes !) pro­vient d’un pro­ces­sus de récu­pé­ra­tion d’outils et de machines aujourd’hui introu­vables : casses (casiers) du xixe siècle pour ran­ger les carac­tères en plomb, machines typo­gra­phiques et litho­gra­phiques, presses de taille-douce, cla­viers et fon­deuses Mono­type. Père et fils ont depuis long­temps le pro­jet de mon­ter un centre euro­péen des arts du livre et de l’estampe, qui devrait voir le jour pro­chai­ne­ment à Romo­ran­tin-Lan­the­nay, sur 3 000 mètres car­rés. En atten­dant, l’atelier de Saint-Loup-sur-Cher se visite sur rendez-vous.

« Les tech­no­lo­gies contem­po­raines s’apparentent à de l’impression indus­trielle, décla­rait Jean-Claude Auger, en 2020. Cela n’a rien à voir avec notre tra­vail. Nous impri­mons sur du papier rare  : papier japon, papier chif­fon ou papier fabri­qué à la main. C’est une fabri­ca­tion éli­tiste. […] Les gens sont en extase devant ce que nous fai­sons car le métier est deve­nu rare. » 

Jean-Claude Auger devant le clavier de sa Monotype
Jean-Claude Auger devant le cla­vier de sa Mono­type (2019, © NR, source : La Nou­velle Répu­blique).

Artiste peintre depuis 1968, Jean-Claude se consacre aujourd’hui essen­tiel­le­ment à cet art. Un petit cata­logue de ses œuvres est dis­po­nible sur Cala­méo.

Ate­lier Vincent Auger, 9, Grande-Rue, 41320 Saint-Loup-sur-Cher. — Tél. : 07 63 34 94 86. — Mail : ateliervincent.auger@gmail.com. — Face­book : Ate­lier Vincent Auger (où l’on peut voir de nom­breuses pho­tos du matériel).

☞ Voir aus­si Deux typo­graphes parlent des codes typo, où est men­tion­né l’Atelier typo­gra­phique de Saran (Loi­ret), ain­si que le site de l’Ate­lier Mién­née de Lanouée (Mor­bi­han).

On peut par­ta­ger cinq minutes de l’in­ti­mi­té d’un typo­graphe au plomb (Fran­çois da Ros, à Mon­treuil, Seine-Saint-Denis) en vision­nant cette vidéo.


Cet article est une syn­thèse des sources suivantes : 

– Éli­sa­beth Mismes, « L’Atelier Vincent Auger. Un héri­tage rare, un savoir-faire d’élite », Art et métiers du livre,  n° 274, sep­tembre-octobre 2009,  p. 68-77.
– F.T., « Saint-Loup-sur-Cher – Vous avez dit haute cou­ture ?», Le Petit Solo­gnot, 9 novembre 2018.
– Valen­tin Giraud, « À Saint-Loup, ils com­posent des livres au plomb », La Nou­velle Répu­blique, 14 avril 2019.
– Laure Sau­vage, « Jean-Claude Auger », impri­meur tra­di­tion­nel », Hori­zons, 13 octobre 2020.
– « Loir-et-Cher : Un centre euro­péen des arts du livre en pro­jet dans la val­lée du Cher », La Nou­velle Répu­blique, 6 février 2021.
– Alice Enau­deau, « Impri­me­rie d’art », Loir & Cher info, n° 111, avril 2023, p. 29.


Le général de Gaulle défend ses virgules

Le géné­ral de Gaulle écri­vant ses Mémoires à la Bois­se­rie (Colom­bey-les-Deux-Églises), 1954. © Paris-Match. Source : Fon­da­tion Charles de Gaulle.

Dans un livre, Mar­cel Jul­lian (dia­lo­guiste, écri­vain et homme de télé­vi­sion) évoque « ce cor­rec­teur d’imprimerie6, sou­cieux de rigueur typo­gra­phique, qui avait chan­gé la place de chaque vir­gule dans les Dis­cours et Mes­sages de Charles de Gaulle ». 

Il pour­suit : « J’avais vu le géné­ral. De sa plume, une à une, il les avait réta­blies là où il le vou­lait et pour une rai­son qui lui était propre : elles scan­daient son phra­sé. Il s’était même astreint à me démon­trer, de vive voix, que leur mau­vais usage per­met­tait, seul, une res­ti­tu­tion de son dis­cours. 
— Écou­tez… si je le lis comme votre cor­rec­teur l’a écrit, vous ne recon­nais­sez plus de Gaulle… »

Courte sup­plique au roi pour le bon usage des énarques, Maza­rine, 1979.

J’ai déjà don­né mon point de vue sur cette question : 

On peut lire en complément : 

Article mis à jour le 29 sep­tembre 2023.


Découverte d’un mot rare : “épuçage”

Un singe épuce un autre singe. © Nicho­las San­ta­sier, Pexels.

Déjà rare au sens propre (action d’épucer, « ôter les puces », comme se le font les chiens ou le font entre eux les singes), le nom épu­çage l’est encore plus au sens figuré : 

« L’épuçage des coquilles dans une épreuve typo­gra­phique incombe au cor­rec­teur d’imprimerie et à l’auteur. — L’épuçage de ce texte a révé­lé maintes fautes d’orthographe et de ponc­tua­tion. — Chaque texte est lu huit fois, d’abord par son auteur, puis par le rédac­teur en chef, sou­vent par la direc­tion, enfin par cinq cor­rec­teurs qui ne sont pas là pour recher­cher les coquilles typo­gra­phiques, cet épu­çage étant opé­ré par une autre équipe (Pierre Des­cargues, “Scan­dale chez Larousse”, dans la Tri­bune de Lau­sanne, 3 octobre 1959). » — Jean Hum­bert (1901-1980), Le Fran­çais en éven­tail, Bienne (Suisse), éd. du Pano­ra­ma, 1961, p. 105-106.

« Épu­çage des coquilles » est une asso­cia­tion assez curieuse.

Le TLF confirme l’usage du verbe :

« Au fig., rare. Exa­mi­ner avec un soin minu­tieux pour cher­cher des erreurs, des fautes. Épu­cer un texte. Synon. épouiller. Un autre a épu­cé Vil­lon, s’est effor­cé de démon­trer que la grosse Mar­got de la bal­lade n’é­tait pas une femme mais bien l’en­seigne d’un caba­ret (Huys­mans, Là-bas, t. 1, 1891, p. 33). »

Et remarque : 

« On ren­contre ds la docum. épu­çage, sub­st. masc. Action d’é­pu­cer. Au fig. Et puis sup­pri­mez des blancs et des petits points. Cela trop sou­ligne [sic] le décou­su de l’œuvre [le Roman d’un Spa­hi] qui reste, mal­gré cet épu­çage de votre ami, une œuvre (A. Dau­det ds Loti, Jour­nal intime, 1878-81, p. 206). »

Vic­tor Hugo a employé, lui, épouiller : 

« Exa­mi­ner (quelque chose) avec un soin méti­cu­leux pour sup­pri­mer des erreurs. Épouiller un texte. Les cor­rec­teurs ont deux mala­dies, les majus­cules et les vir­gules, deux détails qui défi­gurent ou coupent le vers. Je les épouille le plus que je peux (Hugo, Cor­resp., 1859, p. 298). » — TLF.

Sur la polysémie du mot “correcteur”

Der­niè­re­ment, j’ai reçu de Lin­ke­dIn des offres d’emploi de « correcteur/rice - mon­teur en ins­tal­la­tions sani­taires » et de « chef correcteur/rice bou­lan­ger ». Éton­nant, non ? Cela m’a don­né l’idée de reve­nir à la poly­sé­mie du mot cor­rec­teur.

Dès le début de mes recherches, il y a trois ans, j’ai été confron­té au manque de per­ti­nence des résul­tats ren­voyés par Google, dû au fait que cor­rec­teur et cor­rec­trice sont à la fois des noms et des adjec­tifs. Ain­si, tout ce qui cor­rige est cor­rec­teur (cor­rec­tif est plus rare). Verres, appa­reils, dis­po­si­tifs divers (cor­rec­teur de tona­li­té, cor­rec­teur gazo­mé­trique, cor­rec­teur de pos­ture, etc.) ou actions. Lan­cer le mot-clé cor­rec­teur ren­voie donc des résul­tats liés à l’optique, à la chi­rur­gie, à l’orthodontie, à la cos­mé­tique, à la gym­nas­tique, etc.

Il m’a fal­lu aus­si éli­mi­ner des résul­tats les cor­rec­teurs d’examens (ou de copies, nou­velle poly­sé­mie, la copie étant, dans l’é­di­tion et l’im­pri­me­rie, le texte des­ti­né à être sai­si et trai­té en com­po­si­tion), ou exa­mi­na­teurs, « chargé[s] de cor­ri­ger et de noter les devoirs rele­vant de [leur] spé­cia­li­té » (TLF), tels les deux exemples avec les­quels j’ai com­men­cé cet article.

Correcteur Tipp-Ex
Cor­rec­teur Tipp-Ex.

Il m’a fal­lu éli­mi­ner encore les pro­duits blancs per­met­tant d’ef­fa­cer les fautes de frappe (pho­to ci-contre) et, sur­tout, les cor­rec­teurs ortho­gra­phiques, logi­ciels ins­tal­lés dans nos ordi­na­teurs et nos télé­phones por­tables, et qui nous valent bien des mésaventures. 

Mais, au fil de mes recherches, j’ai décou­vert d’autres cor­rec­teurs plus inat­ten­dus, dans l’histoire.

Ain­si, le cor­rec­teur dési­gnait autre­fois, dans les col­lèges, un employé char­gé de fouet­ter les éco­liers : 

"Dictionnaire du fouet et de la fessée", PUF, 2022
Isa­belle Pou­trin, Éli­sa­beth Lus­set (dir.), Dic­tion­naire du fouet et de la fes­sée. Cor­ri­ger et punir, PUF, 2022.

« De mon temps, le cor­rec­teur était encore un vivant sou­ve­nir, et la clas­sique férule de cuir jouait avec hon­neur son ter­rible rôle. » — Bal­zac, Louis Lam­bert, 1832.

« La plu­part de ces magis­trats me rap­pellent tou­jours le col­lège où les cor­rec­teurs ont une cabane auprès des com­mo­di­tés, et n’en sortent que pour don­ner le fouet. » — Cham­fort, Maximes et pen­sées, 1795.

« Toutes ses pro­tes­ta­tions furent inutiles ; le prin­ci­pal fut inflexible, et fit mon­ter le cor­rec­teur. » — Jean-Bap­tiste-Joseph Cham­pa­gnac (1796-1858).

Au bagne était aus­si dit cor­rec­teur « l’homme, for­çat ou geô­lier admi­nis­trant le fouet ; terme admi­nis­tra­tif » — Esnault, Notes com­pl. dict. Dele­salle, 1947, cité par le TLF (voir aus­si Bob : dic­tion­naire d’argot).

Une phrase de Remy de Gour­mont (1858-1915) fait d’ailleurs le lien entre la cor­rec­tion lit­té­raire et le châtiment :

« Nous n’a­vons jamais de textes abso­lu­ment cor­rects, l’au­teur même ayant sou­vent été le plus négligent des cor­rec­teurs, ayant été son propre bour­reau, son propre saboteur. »

Dans l’histoire romaine, le cor­rec­teur était un « magis­trat adjoint aux consu­laires et aux pré­si­dents, pour concou­rir à l’administration des pro­vinces » (Larousse).

Dans l’histoire reli­gieuse, c’était un « supé­rieur [ou une supé­rieure] dans cer­tains ordres monas­tiques tels que les minimes » (ibid.). 

Tou­jours au couvent, j’ai trou­vé un sur­pre­nant couple lec­trice-cor­rec­trice, dans la règle de saint Augus­tin : 

extrait de la règle de saint Augustin
Extrait des « Regles de celle qui cor­rige les fautes qui se com­mettent en la lec­ture de table. », La Règle de saint Augus­tin, 1747.

« 1. La Cor­rec­trice des fautes qui se font par­mi la lec­ture de table, ins­trui­ra dou­ce­ment la Lec­trice qui seroit nou­vel­le­ment employée en cet exer­cice, ou qui autre­ment auroit besoin qu’on lui mon­trât la façon de s’en bien acquit­ter.
« 2. Lorsqu’en lisant par­mi le repas la Lec­trice aura fait quelque faute sur un mot ou syl­labe, le pro­non­çant mal, ou pren­nant l’un pour l’autre & ne se cor­ri­ge­ra sur le champ dira modes­te­ment, repe­tés, & en cas que la Lec­trice en le repe­tans ne le dit comme il faut, la Cor­rec­trice cor­ri­ge­ra tout haut le mot, où se trouve la faute.
« 3. Si nean­moins la Lec­trice se trou­bloit, ou se trou­voit confuse ou affli­gée, se voyant sou­vent & tout à coup reprise pour des fautes legeres, la Cor­rec­trice en pour­ra lais­ser une par­tie des moindres sans cor­rec­tion en public, & l’en aver­ti­ra après en par­ti­cu­lier cha­ri­ta­ble­ment, moyennent que ceci s’approuve par la Supé­rieure7. »

Avant les offi­ciers de la Cour des comptes, nous avions les correc­teurs des comptes. On pou­vait « ache­ter un office de cor­rec­teur en la chambre des comptes de Paris ».

Le bureau des cor­rec­teurs des comptes s’appelait la cor­rec­tion (por­ter un compte à la cor­rec­tion), de même que le bureau des cor­rec­teurs d’un jour­nal peut être appe­lé la cor­rec­tion (employer dans ce sens le mot cas­se­tin relève du jar­gon des cor­rec­teurs professionnels). 

Mais toute « action de cor­ri­ger, de chan­ger en mieux, de rame­ner à la règle » (Robert) est une cor­rec­tion. On ne cor­rige donc pas seule­ment les textes, mais aus­si les défauts, les vices, les abus, les mœurs, les habi­tudes, etc.

Les rema­nie­ments qu’apporte un auteur à son texte sont aus­si des cor­rec­tions. 

« Rien n’est plus propre à for­mer le goût que de démê­ler, dans les cor­rec­tions d’un grand écri­vain, le motif des arrêts qu’il a pro­non­cés contre lui-même. » — D’Alembert, Éloges, Des­préaux.

Je n’ai pas besoin de pré­sen­ter les mai­sons de cor­rec­tion, ni de pré­ci­ser ce que rece­voir, méri­ter, subir une cor­rec­tion peut signifier. 

La cor­rec­tion, c’est enfin, en lit­té­ra­ture et dans les beaux-arts, la « qua­li­té de ce qui est cor­rect, pure­té, absence de fautes ou d’écarts » : 

« […] cor­rec­tion gram­ma­ti­cale. cor­rec­tion du style. cor­rec­tion du des­sin. Les Anglais n’étaient pas encore par­ve­nus, du temps de Wal­ler, à écrire avec cor­rec­tion. (Volt.) Ce qui consti­tue une lettre bien écrite ne consiste pas seule­ment dans la cor­rec­tion du style. (Mon­crif.) La cor­rec­tion consiste dans l’observation scru­pu­leuse des règles de la gram­maire et des usages de la langue. (Beau­zée.) Il y a dans le style des qua­li­tés qui tiennent à la véri­té du sen­ti­ment, il y en a qui dépendent de la cor­rec­tion gram­ma­ti­cale. (Mme de Staël.) La cor­rec­tion semble de la pédan­te­te­rie [sic], et bien­tôt le style lit­té­raire aura besoin de com­men­ta­teurs. (Th. Gaut.) » — Larousse.

On devine qu’il faut reje­ter à la mer beau­coup de pois­sons quand on part à la pêche au cor­rec­teur.

NB — Les men­tions du Larousse font réfé­rence à Pierre Larousse, Grand dic­tion­naire uni­ver­sel du xixe siècle, 1866-1877.


Auteur-éditeur, “un couple infernal” ?

Pho­to d’illus­tra­tion, signée Dzia­na Hasan­be­ka­va (Pexels).

On m’a récem­ment deman­dé, dans un com­men­taire sur Lin­ke­dIn, de m’exprimer sur l’interventionnisme des édi­teurs dans les manus­crits de leurs auteurs. Je ne dis­po­sais pas alors des élé­ments néces­saires. Je viens donc de rédi­ger une réponse mieux infor­mée, essen­tiel­le­ment par un long article de l’u­ni­ver­si­taire Oli­vier Bes­sard-Ban­quy8. Les autres réfé­rences sont pré­ci­sées en note.

En lit­té­ra­ture géné­rale, l’auteur livre géné­ra­le­ment un texte qu’il consi­dère comme ache­vé. L’éditeur, lui, « voit le manus­crit comme le point de départ du tra­vail édi­to­rial, la matière pre­mière à par­tir de quoi […] un volume pour­ra être don­né au public, exploi­té com­mer­cia­le­ment. […]. Ce mal­en­ten­du ori­gi­nel est la source de tous les conflits pos­sibles. » Auteur et édi­teur for­me­raient donc « un couple infer­nal », pour reprendre le titre d’un livre de la jour­na­liste Syl­vie Per­ez9.

Raymond Carver et Gordon Lish
Ray­mond Car­ver et Gor­don Lish. DR. Source : About Wri­ting.

Le phé­no­mène n’est pas nou­veau. Pierre-Jules Het­zel « força[it] Jules Verne à retra­vailler ses œuvres pour res­pec­ter une morale tatillonne ». Gor­don Lish « tailla à l’extrême » dans les nou­velles de Ray­mond Car­ver — ce qui, cepen­dant, fit de lui une star10. Céline, lui, refu­sa d’« éla­guer » le Voyage au bout de la nuit, comme le deman­dait le comi­té de la lec­ture de la NRF, et signa avec Denoël11.

Aujourd’hui, selon Oli­vier Bes­sard-Ban­quy, la pro­duc­tion édi­to­riale fran­çaise se stan­dar­dise. « […] sont […] retra­vaillées toutes les lon­gueurs, les finesses, excrois­sances ou fan­tai­sies, tout ce qui peut être de nature à fati­guer ou décou­ra­ger les lec­teurs impa­tients. Plus la mai­son vise un large public et plus elle éva­cue du texte tout ce qui peut divi­ser plu­tôt que fédé­rer, tout ce qui peut rebu­ter les lec­teurs les moins endu­rants, des consom­ma­teurs de textes, enfants de la socié­té du zap­ping, peu sus­cep­tibles de se concen­trer long­temps sur un écrit ardu, éla­bo­ré, com­plexe. Que reste-t-il de la lit­té­ra­ture telle que les anciens ont pu la conce­voir ? Rien selon les plus alar­mistes des pen­seurs contem­po­rains. Un récit plat, lisse, sans sur­prise, sans ori­gi­na­li­té. “Une lit­té­ra­ture sans esto­mac” comme le dit Pierre Jourde12. »

Je recom­mande à ceux que le sujet inté­resse de lire cet article en entier. Il est accom­pa­gné d’une biblio­gra­phie per­met­tant d’ap­pro­fon­dir la question.

Caroline Coutau
Caro­line Cou­tau. © Romain Gué­lat. Source : Fon­da­tion Lee­naards.

Un article de l’éditrice Caro­line Cou­tau13, paru dans le même numé­ro, est à lire éga­le­ment. Elle y recon­naît que :

« […] les contraintes éco­no­miques faussent la donne et jouent trop sou­vent un rôle dans le par­te­na­riat entre l’auteur et l’éditeur. Les manus­crits dans les­quels on trouve une éner­gie mais aus­si de la paresse, un jaillis­se­ment mais aus­si une pau­vre­té de langue, une ima­gi­na­tion défer­lante mais aucune rigueur, une écri­ture fluide mais peu de prises de risque sont par­fois rete­nus pour des rai­sons qui ont peu à voir avec la lit­té­ra­ture. L’éditeur cherche un pre­mier roman à défendre pour sa ren­trée lit­té­raire, a besoin d’un titre ven­deur parce que sa tré­so­re­rie va mal, alors il se per­suade que tel texte moyen­ne­ment inté­res­sant peut se trans­for­mer en un livre qui plai­ra et se ven­dra. Et alors il publie un texte moyen, gen­ti­ment à la mode, cher­che­ra au mieux à l’améliorer, inter­vien­dra sou­vent trop, et devien­dra comme un pseu­do-démiurge : il joue­ra un rôle de presque pre­mier plan, en tout cas trop actif dans l’écriture. »

Elle donne ensuite des exemples concrets de son tra­vail avec cer­tains auteurs, aux­quels je vous ren­voie. Dans le der­nier exemple, « à la fois parce que je crois tant à ce texte que je le veux par­fait et parce que je suis trop ember­li­fi­co­tée dedans, à trop aimer l’auteur ou la per­sonne, je ne sais plus, je donne à relire à mon meilleur cor­rec­teur qui se fait sou­vent plu­tôt relec­teur ». Là aus­si, deux exemples suivent, « qui peuvent don­ner une idée d’une cor­rec­tion idéale mais peut-être légè­re­ment exces­sive ».

Mais son point de vue final est celui-ci : 

« L’auteur arrive avec un texte dont il est sou­vent fati­gué, il a l’impression d’avoir pesé chaque phrase, chaque mot, par­fois il en est très satis­fait, par­fois au contraire il doute beau­coup, mais il n’en peut plus de ce tête-à-tête avec le texte. C’est une déli­cate opé­ra­tion qui s’amorce alors entre l’auteur et l’éditeur, qui est celui qui va en quelque sorte décol­ler, dés­im­bri­quer le texte et son auteur en vue d’une publi­ca­tion. Renon­cer à une scène, modi­fier une phrase, rendre le pro­pos plus ner­veux, don­ner plus de chair à un per­son­nage. Res­ser­rer, cou­per (le texte peut s’embourber, se perdre), sans pour autant que l’ensemble du texte s’effondre ni sur­tout que l’auteur ne s’y retrouve plus. »

« Tout est tou­jours pos­sible, conclut, sur une note plus opti­miste, Oli­vier Bes­sard-Ban­quy, et de la ren­contre impro­bable, inat­ten­due, d’un écri­vain d’exception et d’un édi­teur de grand talent peut naître une œuvre qui mar­que­ra l’histoire des lettres […]. »


L’énigme du crayon bleu du correcteur

Crayons bleu de Prusse et ver­millon Mit­su­bi­shi. Source : Pen­cil Talk.

Lors­qu’il débute dans la cor­rec­tion de presse, en juillet 1945, Claude Jamet écrit dans son jour­nal14 : 

« Et il faut bien que je m’a­voue, de moi à moi, que j’i­gnore en effet l’A B C du métier : je ne me rap­pelle plus tous les signes conven­tion­nels ; je n’ai même pas de crayon bleu… »

Et, plus loin, le 11 septembre :

« Huit bouches à nour­rir, et je n’ai que mes deux bras, que dis-je ? Je n’ai que cette main, qui tient le crayon bleu, à encre15, du cor­rec­teur… »

En matière de cor­rec­tion, tout un cha­cun pense aus­si­tôt au sty­lo rouge, sym­bole même du métier. Alors pour­quoi donc cette insis­tance sur le crayon bleu ? 

L’alternance de rouge et de bleu, je l’ai ren­con­trée très récem­ment. Dans son récit d’une séance de cor­rec­tion avec Bau­de­laire (voir mon article), Léon Cla­del raconte : « […] le sévère cor­rec­teur sou­li­gnait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, man­quaient de force ou d’exactitude, et ne s’adaptaient pas à l’idée, ain­si que les gants de peau. » 

Voi­ci deux autres men­tions du crayon bleu :

Dans un article sur « Le vrai Renan », en 190216, on peut lire : « […] à un cer­tain endroit, le cor­rec­teur avait tra­cé de grandes croix au crayon bleu. — Que veut dire ceci ? remar­qua Renan. — Que ce pas­sage est abso­lu­ment inin­tel­li­gible pour moi. »

Et, la même année, dans un article expli­quant la fabri­ca­tion d’un jour­nal17 : « La copie est relue, prête à pas­ser à l’atelier. Avant de l’y envoyer, il faut indi­quer au crayon bleu, en tête de chaque article, en quels carac­tères cet article doit être com­po­sé. »

Après enquête, il appa­raît que divers usages de cette cou­leur ont coexis­té dans l’im­pri­me­rie : sup­pres­sions, anno­ta­tions, indi­ca­tions typo­gra­phiques ou autres.

Le Gui­chet du savoir (Biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon) cite un blog en anglais, aujourd’hui dis­pa­ru, qui expliquait : 

« Un code cou­leur s’est ins­tau­ré entre édi­teurs et auteurs. Le rouge (uti­li­sé éga­le­ment par les ensei­gnants dans les cor­rec­tions de copies d’é­lèves) est une cou­leur qui res­sort du texte et se remarque. Elle indique à l’au­teur les para­graphes à réécrire com­plè­te­ment. Tan­dis que le bleu, plus dis­cret, sera uti­li­sé pour la mise en forme à des­ti­na­tion des impri­meurs. »

À tel point que les fabri­cants ont inven­té le crayon bico­lore, « d’un côté ver­millon, de l’autre bleu de Prusse », que l’on trouve encore de nos jours.

Crayon rouge et bleu Duo Giant de Lyra.

Le Gui­chet du savoir écrit encore : « […] ce crayon date­rait du xixe siècle. L’ou­vrage inti­tu­lé L’Art d’é­crire un livre, de l’im­pri­mer, et de le publier d’Eu­gène Mou­ton (1896) indique [p. 163] : “Le crayon bleu et rouge est pré­cieux parce qu’il sert à la fois à faire des remarques en sens oppo­sé, comme par exemple : rouge, à revoir ; bleu, à sup­pri­mer ; rouge et bleu, à modi­fier, etc.” »

Le blog Pen­cil Talk (en anglais) consacre de belles pages, riche­ment illus­trées, à ces crayons bico­lores à tra­vers le monde. Ils sont aus­si appe­lés « crayons télé­vi­sion », sans doute parce qu’ils servent dans les plan­nings d’organisation du tra­vail (Wiki­pé­dia).

Pour les cor­rec­teurs, d’après les indices que je trouve, le crayon bleu était sur­tout employé pour des anno­ta­tions (à dis­tin­guer des cor­rec­tions) ou pour des suppressions. 

On en a un aper­çu dans le deuxième feuillet de la pré­pa­ra­tion de copie pour l’édition Char­pen­tier du roman L’Insurgé de Jules Val­lès, visible sur Gal­li­ca (BnF). Les cor­rec­tions y sont por­tées au crayon à papier ou à l’encre noire ; les sup­pres­sions au crayon bleu. 

Deuxième feuillet du NAF 28124 (5), pré­pa­ra­tion de copie pour l’édition Char­pen­tier de L’In­sur­gé de Jules Val­lès. Gal­li­ca (BnF).

Usage qui n’avait appa­rem­ment rien de sys­té­ma­tique, puisque, dans son essai Le Cor­rec­teur Typo­graphe (1924), L.-E. Bros­sard, quand il men­tionne le crayon bleu (p. 316-317), ne l’oppose pas au rouge : les indi­ca­tions doivent être faites, écrit-il, « au crayon bleu, à l’encre rouge ou de toute autre manière ».

Cela me fait pen­ser au « crayon bleu de la cen­sure », expres­sion née vers 1860 et qu’on ren­contre encore par­fois jusqu’à nos jours — Sciences Po l’a employée il y a peu18 —, et à laquelle je revien­drai peut-être dans un pro­chain billet. Elle existe aus­si en anglais, où to blue-pen­cil, lit­té­ra­le­ment « pas­ser au crayon bleu », c’est « cor­ri­ger » ou « cen­su­rer » (Larousse anglais-fran­çais).

« L’usage du crayon bleu [dans l’é­di­tion et la presse] se raré­fie ; la publi­ca­tion assis­tée par ordi­na­teur per­met un sys­tème de ges­tion de ver­sions sans pas­ser par l’im­pri­mé », pré­cise Wiki­pé­dia.

PS — Une consœur suisse m’in­forme que dans le Guide du typo­graphe (romand, 7e éd., 2015), « les signes de pré­pa­ra­tion, de cou­leur bleue » (p. 15) sont tou­jours oppo­sés au « rouge pour la cor­rec­tion des épreuves (p. 18). Mer­ci Catherine.


Le “Quid”, pour tout savoir avant Internet

collection privée de "Quid"
Une col­lec­tion pri­vée d’é­di­tions annuelles du Quid.

Bien que le mot annuaire désigne cou­ram­ment une liste de numé­ros de télé­phone, pour les biblio­logues, tout « ouvrage publié chaque année conte­nant […] des ren­sei­gne­ments d’ordres très divers » (TLF) est un annuaire.

couverture du "Quid" 1963
Cou­ver­ture du Quid 1963.

Le Dic­tion­naire ency­clo­pé­dique du livre (éd. Cercle de la librai­rie, 2002) illustre l’entrée « annuaire » avec la cou­ver­ture du Quid 1963, ce qui me donne l’oc­ca­sion d’y revenir.

La pre­mière édi­tion de cette « ency­clo­pé­die annuelle », donc, a la taille d’un livre de poche de 632 pages, sans aucune illus­tra­tion. L’encyclopédie gros­sit régu­liè­re­ment pour atteindre, en 2007, le volume d’un gros dic­tion­naire : plus de 2 200 pages.

Créé et diri­gé par Domi­nique et Michèle Fré­my, le Quid est d’abord édi­té aux édi­tions Plon (1963 à 1974) puis aux édi­tions Robert Laf­font (1975 à 2007).

« Domi­nique Fré­my […] a le che­veu rare et l’œil mali­cieux, un air affable et curieux de tout, écri­vait Le Monde en mai 200019. On le sent à l’affût de ce qui se passe, des petits chan­ge­ments de la socié­té. C’est nor­mal : il a l’esprit Quid. Dans son bureau, on voit des dic­tion­naires et des ency­clo­pé­dies aux reliures anciennes, mais pas d’ordinateur. Il avoue ne pas savoir s’en ser­vir et attend que la machine s’adapte à l’homme et non le contraire. […] [Michèle, elle,] a épou­sé le Quid en même temps que son mari. Ils se sont mariés le jour de la sor­tie du pre­mier volume. Leur voyage de noces était un périple dans les librai­ries de l’Hexagone pour suivre l’implantation du nouveau-né. »

Dominique, Michèle et Fabrice Frémy lors du lancement du "Quid" 2007
Domi­nique, Michèle et Fabrice Fré­my, lors du lan­ce­ment du Quid 2007.

Moins cher qu’une ency­clo­pé­die en plu­sieurs volumes, le Quid ven­dra entre 300 000 et 400 000 exem­plaires en moyenne dans les années 1990 — 500 000 pour l’é­di­tion 2000. Avant Inter­net, il était bien utile au correcteur.

L’ul­time édi­tion était pré­sen­tée en ces termes :

« De la pré­his­toire à l’année en cours, les grands sujets, les nou­veau­tés, les infor­ma­tions les plus pré­cises sont dans Quid 2007 : arts, astro­no­mie, Bourse, ciné­ma, défense natio­nale, éco­no­mie, ensei­gne­ment, envi­ron­ne­ment, États, his­toire, Inter­net, jeux, lit­té­ra­ture, musique, “people”, poli­tique, régions, reli­gions, retraites, san­té, sports, stra­té­gie, télé­vi­sion, vie quotidienne… […] »

Le texte publi­ci­taire se ter­mi­nait par le slo­gan : « Quid 2007, le “moteur de recherche” idéal. »

Mais depuis 2002, avec la concur­rence de Google et de Wiki­pé­dia, les ventes chu­taient. Le contrat liant les Fré­my à Robert Laf­font, arri­vé à échéance, n’a pas été renou­ve­lé20.

Lan­cé dès 1997 par Fabrice Fré­my, le fils, le site quid.fr a dis­pa­ru, à son tour, en mars 2010.

Mort en 2008, Domi­nique Fré­my est enter­ré au cime­tière de Passy.

Article rédi­gé d’après la fiche Wiki­pé­dia.

☞ Voir aus­si Ency­clo­pé­dies en ligne (pour chan­ger de Wiki­pé­dia).