“Les Crans d’un correcteur”, poème de 1884

La librai­rie Pierre Cas­ta­gné vend 1800 euros une rare­té : la col­lec­tion com­plète de La Musette, « revue ouvrière com­po­sée par et pour les typo­graphes de l’Im­pri­me­rie Nou­velle », au 11 de la rue Cadet, à Paris.

Numéro hors série de la revue "La Musette", tiré sur papier rose, "La Musette polissonne". Photo : Librairie Pierre Castagné.
Numé­ro hors série de la revue La Musette, tiré sur papier rose, La Musette polis­sonne. Pho­to : Librai­rie Pierre Castagné.

« L’Im­pri­me­rie Nou­velle était une asso­cia­tion ouvrière coopé­ra­tive pari­sienne fon­dée en 1865, long­temps diri­gée par le typo­graphe Georges Mas­quin (1824-1888). […] La Musette fut fon­dée par les ouvriers typo­graphes G. Dela­vande, Eugène Paris et Hono­ré Var­let. Le conte­nu, majo­ri­tai­re­ment ver­si­fié, témoigne direc­te­ment de la vie des typos, de leurs pas­sés, actua­li­tés et pré­oc­cu­pa­tions », pré­cise le libraire.

Elle connaî­tra 46 numé­ros (d’août 1883 à mai 1887 — BnF).

Manchette du numéro 13 de "La Musette", août 1884.
Man­chette du no 13 de La Musette, août 1884 (Gallica/BnF).

Dans le numé­ro d’août 1884 (dis­po­nible sur Gal­li­ca), on trouve le poème d’un cor­rec­teur mar­seillais, nom­mé Deshen­ry, inti­tu­lé « Les crans d’un cor­rec­teur ». (« Avoir son cran », pour un typo­graphe, c’est être en colère.) Je le repu­blie ci-des­sous avec quelques notes explicatives.

LES CRANS D’UN CORRECTEUR

Lieux d’aisance sans S1,
Un H au mot vermouth2 !
Cette orthograph’ qui blesse
A3 Marseille on la laisse,
Mais c’est de mauvais goût.

Si le patron vient dire :
Pas d’observation !…
Je n’ai plus qu’à l’écrire,
Ça ne me fait pas rire
De baisser pavillon.

Détournez l’S antique
Je le connais4 toujours
Sans me servir d’optique,
J’ai l’œil typographique5
J’en détourn’ tous les jours.

J’avais écrit en ronde6
Un DU comme un géant !
N’ voulez-vous pas que j’ gronde ?
On se moque du monde
En laissant 10 courant7.

« Sur la Cann’bière8 afflue.....9 »
Erreur, mes bons amis,
C’est faire une bévue
D’omettre le mot : rue…
Dit-on la Paradis10 ?

Parfois si je bougonne,
Ce n’est pas d’être vieux,
C’est que je ne pardonne,
Parlant à la personne,
Qu’on abrège « Monsieur ».

Je marque en bonne place
Deux I pour escoubié11
Et fais une grimace,
En lisant la morasse12 :
C’est encor oublié !…

Que cet avis vous serve,
Croyez le père Hiroux13,
Tout ce qu’il vous observe
Est dit avec réserve
Pour éviter les noux14.

Humectons-nous les lèvres
De quelques toupinets15,
Et pour des poils... de lièvres16
Ne gobons pas de chèvres17
Car nous sommes cranets18 !

Envoyons dans l’ivresse,
Par un choc franc et doux,
Au diable la tristesse !
L’antimoine19 et la presse !
Ne pensons plus aux noux.

Marseille. Deshenry

« Cette col­lec­tion contient l’un les trois numé­ros hors série tirés sur papier rose, La Musette polis­sonne [pho­to d’ou­ver­ture], qui vau­dra au gérant d’être incul­pé pour outrage aux bonnes mœurs. Il s’a­git du numé­ro 41 bis dont le stock fut sai­si par la police. La revue s’ar­rê­te­ra à la suite du pro­cès », explique encore le libraire.

La Cannebière, Marseille. Carte postale sans mention d'éditeur, avant 1914.
La Can­ne­bière, Mar­seille. Carte pos­tale sans men­tion d’é­di­teur, avant 1914.

  1. S’écrit « par­fois aus­si au sing. » (TLF). ↩︎
  2. Ver­mouth n’a gagné son h qu’en 1935 (Dict. Acad., 8e éd.). ↩︎
  3. Voir Remarque sur la pré­po­si­tion À accen­tuée. ↩︎
  4. « Dis­tin­guer, faire la dif­fé­rence entre », comme dans l’ex­pres­sion connaître sa main droite de sa main gauche (TLF).  ↩︎
  5. Apti­tude à dis­tin­guer à l’œil nu la moindre erreur de com­po­si­tion. ↩︎
  6. « Écri­ture dont les lettres ont des jam­bages courbes, des panses et des boucles arron­dies, uti­li­sée sur­tout pour des tra­vaux admi­nis­tra­tifs » (TLF). ↩︎
  7. Je com­prends qu’il a vou­lu cor­ri­ger « 10 cou­rant » (le 10 du mois cou­rant) en « du cou­rant » et que la cor­rec­tion a été omise. ↩︎
  8. De 1857 à 1927, la célèbre artère mar­seillaise s’ap­pelle Can­ne­bière (Wiki­pé­dia). ↩︎
  9. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎
  10. Une des plus longues voies de Mar­seille (Wiki­pé­dia). ↩︎
  11. Balayeur de rue [NdA]. Escou­biié est l’orthographe don­née par le poète mar­seillais Vic­tor Gelu en 1886 (cité par Médé­ric Gas­quet-Cyrus, dans « Peut-on écrire l’accent mar­seillais ? Ana­lyse socio­lin­guis­tique de l’oral sty­li­sé dans un cor­pus de lit­té­ra­ture contem­po­raine », TIPA. Tra­vaux inter­dis­ci­pli­naires sur la parole et le lan­gage [En ligne], 29 | 2013, mis en ligne le 20 décembre 2013. ↩︎
  12. « Der­nière épreuve d’une page des­ti­née à une révi­sion géné­rale, tirée avant le ser­rage défi­ni­tif des formes » (TLF). ↩︎
  13. Réfé­rence lit­té­raire fré­quente chez les typo­graphes : Jean Hiroux est un per­son­nage de fic­tion créé au XIXe siècle par l’é­cri­vain Hen­ry Mon­nier (dans Scènes popu­laires, 1830), repré­sen­tant le voyou, le vaga­bond cynique et le client habi­tuel des cours d’as­sises. Il « fait à sa mère mou­rante l’a­dieu sui­vant : “O ma mère, nous nous retrou­ve­rons un jour dans les lieux ?” / Quel chan­ge­ment de sens peut pro­duire le rem­pla­ce­ment d’un c par un l ! Il y avait cieux au manus­crit » (Bout­my, Coquilles célèbres et curieuses, 1883). ↩︎
  14. Obs­tacles [NdA]. ↩︎
  15. Petits pots de terre à une anse dans les­quels on sert la bière [NdA]. ↩︎
  16. « Des poils de lièvres », je sup­pose qu’il s’agit de brou­tilles.  ↩︎
  17. « Gober une chèvre », pour un typo­graphe, « c’est s’ir­ri­ter, se fâcher, pous­sé à bout par les plai­san­te­ries de l’a­te­lier ou par toute autre cause » (Bout­my, Dict. argot typo­graphes, 1883). ↩︎
  18. Superbes [NdA]. ↩︎
  19. Un des com­po­sants (5 % envi­ron, avec le plomb et l’étain) de l’alliage typo­gra­phique. ↩︎

Engager et payer un correcteur ?!

Venise, 1491. Arri­vé deux ans plus tôt pour mon­ter une impri­me­rie et pro­duire des édi­tions soi­gnées de la lit­té­ra­ture grecque clas­sique, Alde Manuce, pro­fes­seur et gram­mai­rien, se pré­sente chez Andrea Tor­re­sa­ni, impri­meur le plus riche de Venise. Sur une « Machine à Consul­ter les Livres1 », dont son hôte lui fait fiè­re­ment la démons­tra­tion, Alde par­court le début des Épîtres fami­lières de Cicé­ron et y décèle deux graves erreurs. Tor­re­sa­ni convoque aus­si­tôt dans son bureau Fran­ces­co Grif­fo, gra­veur de poin­çons, qui est aus­si son chef d’atelier. Une des scènes de comé­die du roman.

couverture du roman "L'Imprimeur de Venise", de Javier Azpeita, JC Lattès, 2018

— Fran­ces­co ! Viens un moment, s’il te plaît. Non, tout de suite ! C’est impor­tant. […] Regarde ce qui se passe, Fran­ces­co. Dis-le-lui, Alde. […] Montre-lui, parce que moi ça me rend malade.
Fran­ces­co avait la mâchoire cris­pée et ser­rait for­te­ment un poin­çon métal­lique dans son poing. Il fai­sait un peu peur. Alde lui signa­la d’une voix aiguë les deux erreurs, s’efforçant de dis­si­mu­ler le trem­ble­ment de ses mains.
— Très bien. C’est noté, dit Fran­ces­co, se tour­nant vers Tor­re­sa­ni. Autre chose ?
— Attends, Fran­ces­co. Pour­quoi y a-t-il deux erreurs ici ? (Sou­dain Andrea avait pris un ton très rai­son­nable, comme s’il répri­man­dait son fils.) Je t’en parle parce que c’est toi le res­pon­sable.
— Je t’ai dit mille fois que je ne peux pas être res­pon­sable de ça, répon­dit Fran­ces­co, qui avait du mal à se conte­nir. Je suis gra­veur de poin­çons, pas gram­mai­rien. Tu n’as qu’à enga­ger un cor­rec­teur et le payer.
— Tu règles tou­jours tout de la même façon. Tu as vu, Alde ? Enga­ger et payer. Mais avec vous, je cours à ma perte… et ce sera la vôtre aus­si ! Un livre de Cicé­ron, rien de moins ! On va être la risée de Venise.
— Il y en a une autre ici, sur la même page. Et une grosse celle-là, dit sou­dain Alde.
Il ne le fai­sait pas exprès, il pre­nait l’affaire très au sérieux et vou­lait aider du mieux qu’il pou­vait.
— Foutre ! Trois erreurs sur la pre­mière page, Fran­ces­co, je vais cra­quer, s’écria Tor­re­sa­ni, exa­mi­nant le livre. Et com­bien on a payé ce connard d’Ubertino ?
— Qui ?
— Ce type, Uber­ti­no da Cres­cen­ti­no2, qui vient ici.
— Ah. Rien.
Le visage de Fran­ces­co affi­chait un sou­rire pro­vo­ca­teur.
— Bien sûr qu’on ne l’a pas payé ! Comme je dif­fuse ses livres dans toute la chré­tien­té, je le rends célèbre dans une cin­quan­taine de villes. Et en échange, il me donne ses édi­tions pleines d’erreurs. Quelle honte ! Je veux lui par­ler, moi, à cet Uber­ti­no. Faut avoir un sacré culot. Dis-lui de venir immé­dia­te­ment.
— Mais ce n’est pas lui qui a fait l’édition3. En plus il ne vit pas à Venise.
— C’est exact, inter­vint Alde. L’année der­nière il m’a écrit de Cres­cen­ti­no, il est retour­né là-bas. Il est très âgé.
— Je te rap­pelle, conti­nua Fran­ces­co, que nous avons pris le texte de l’édition de Bat­tis­ta de Tor­tis4, qui l’avait pris lui-même d’une édi­tion flo­ren­tine.
— En bien bra­vo, Tor­tis ! s’exclama Tor­re­sa­ni. Si on ne peut même plus se fier à Tor­tis5 ! Je paie une for­tune pour qu’on tra­vaille les livres avec le plus grand soin, pour qu’il n’y ait pas une seule erreur, mais si Tor­tis rem­plit les siens de salo­pe­ries… Je n’en reviens pas ! Peu importe. Arrête tout ce que tu es en train de faire sur-le-champ, va me cher­cher ce fils de pute d’Ubertino je-ne-sais-quoi, même s’il est au bout du monde, et dis-lui de rap­pli­quer ici dare-dare. Je vais lui dire, moi, où il peut se le mettre son livre.

Javier Azpei­tia, L’Imprimeur de Venise, trad. de l’espagnol par Anne Plan­ta­ge­net, JC Lat­tès, 2018, p. 84-86.

Un roman magis­tral, qui donne une chair sur­pre­nante (avec ses plai­sirs et ses tour­ments) à ces per­son­nages his­to­riques, ain­si qu’à Érasme ou à Pic de la Pirandole.


  1. Ana­chro­nisme, car la roue à livres a été inven­tée par l’ingénieur Agos­ti­no Ramel­li dans les années 1580. ↩︎
  2. Le com­men­taire des lettres de Cicé­ron par Uber­ti­no da Cres­cen­ti­no (1405?-1500) remonte à 1480 (Trec­ca­ni [IT]). L’é­di­tion des Épîtres fami­lières par Tor­re­sa­ni, qui reprend le tra­vail d’U­ber­ti­no, date de 1484 (fiche BnF). ↩︎
  3. En effet, l’é­di­teur scien­ti­fique en est Bonac­cor­so da Pisa (fiche BnF). ↩︎
  4. Bat­tis­ta Tor­ti ou de Tor­tis, impri­meur actif à Venise de 1481 à 1536 (BnF, via Biblis­si­ma). Nou­velle fan­tai­sie de l’au­teur : l’é­di­tion Tor­ti est pos­té­rieure d’un an à celle de Tor­re­sa­ni (du moins, c’est la seule que je trouve). ↩︎
  5. Il a trai­té son concur­rent de « mar­gou­lin » un peu plus haut. ↩︎

Imprimerie nationale : de 80 correcteurs à zéro

Dans son der­nier article, Didier Bar­rière — ancien cor­rec­teur à l’atelier du Livre et de l’Es­tampe (réserve patri­mo­niale de l’ancienne Impri­me­rie natio­nale [IN], voir mon article) — évoque sur­tout sa fonc­tion de biblio­thé­caire de l’IN à par­tir de 2003. Un cau­che­mar pour tout pro­fes­sion­nel de l’archivage : inon­da­tions, sale­té, encom­bre­ment, désordre… J’invite les per­sonnes concer­nées à s’y repor­ter : elle vont frémir.

Je ne retiens ici que les lignes consa­crées à son acti­vi­té prin­ci­pale : correcteur.

« […] je fai­sais par­tie […] des rouages de la pro­duc­tion dans l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe. Der­nier des six cor­rec­teurs qui avaient tra­vaillé là dans les temps pros­pères, et der­nier des quatre-vingts de toute l’Imprimerie natio­nale, qui avaient fait du ser­vice de la Cor­rec­tion un corps assez puis­sant autour de 1982.

« Après des années de “puni­tion”, pas­sées dans plu­sieurs ser­vices, à lire les textes de la Direc­tion géné­rale des impôts, les bul­le­tins des Douanes ou de la Comp­ta­bi­li­té publique, les inter­mi­nables listes de natu­ra­li­sa­tions à deve­nir fou, le Bul­le­tin offi­ciel de la pro­prié­té indus­trielle […], le Bul­le­tin de la Cour de cas­sa­tion […], les concours de la Marine natio­nale, […] je fus enfin affec­té en 1987 à ce qui était alors nom­mé ser­vice du Livre, que je convoi­tais depuis le début, avec l’espoir d’entrer au cœur du patri­moine his­to­rique, d’être en prise avec la lit­té­ra­ture, avec la langue. […] C’était […] un pri­vi­lège pour moi de pou­voir explo­rer tous les mys­tères des lettres de plomb dans un tel atelier. »

« […] j’avoue que mon atten­tion se por­tait en prio­ri­té […] sur l’activité des com­po­si­teurs typo­graphes, puisque je devais veiller avant tout au res­pect des conven­tions ortho­ty­po­gra­phiques. On pra­ti­quait dans cet ate­lier des règles oubliées, qui don­naient plus de clar­té au texte, comme l’usage des espaces fines avant les vir­gules ou entre les paren­thèses et le mot. Il fal­lait trai­ter de manière dif­fé­rente la ponc­tua­tion haute et la ponc­tua­tion basse, insé­rer par­fois une “espace papier”, la plus fine, pour évi­ter deux lettres qui se cognent en italique. […]. »

Arrive la conclusion :

« Cette biblio­thèque sin­gu­lière […] et cet ate­lier tra­di­tion­nel dont nous n’étions plus assez nom­breux pour maî­tri­ser toutes les pos­si­bi­li­tés tech­niques sont les témoins de savoir-faire que nous ris­quons de perdre et des fabu­leuses richesses d’un patri­moine qui se sur­vit.
« Pour chaque poste de tra­vail, depuis 1987, j’ai vu le per­son­nel de l’atelier se réduire pro­gres­si­ve­ment à un seul agent, puis à zéro. Plus de relieur, plus de bro­cheuse, plus de méca­ni­cien, plus de manœuvre, plus de lino­ty­piste, plus d’imprimeur aux épreuves, plus de litho­graphe, plus de typo­graphe orien­ta­liste […], plus de gra­veur de poin­çons, plus de fabri­cant. Ver­ra-t-on de nou­veau un cor­rec­teur à temps plein ? »

Didier Bar­rière, « Sou­ve­nirs de la biblio­thèque et de l’atelier du Livre à l’Imprimerie natio­nale », Bul­le­tin du biblio­phile, 2026/1, p. 173-178.

couverture du "Bulletin du bibliophile", 2026/1

“Ombres portées”, de Marie Devois

« Oli­vier Wolf n’en reve­nait pas. Sou­dain, il avait eu un éclair de génie. Le per­son­nage qui lui man­quait pour mener à bien son pro­jet se trou­vait à por­tée de main. Un cor­rec­teur. Le pro­fil était par­fait pour en faire son homme de main s’il n’était pas trop nul. »

Couverture du roman noir "Ombres portées", de Marie Devois, 2022

Lec­teur-cor­rec­teur de romans en indé­pen­dant, Mar­tin Fau­ré, trente-cinq ans, vient de faire l’acquisition d’une mai­son d’architecte qui sur­plombe la baie de Qui­be­ron. Un jour, il reçoit un curieux appel télé­pho­nique : un auteur à suc­cès de thril­lers hor­ri­fiques, cachant son iden­ti­té sous le pseu­do­nyme de Noé, lui pro­pose une forte somme (spoi­ler : trois ver­se­ments de 5 000 € !) pour qu’il cor­rige « un livre d’un genre inédit ». Voi­là qui tombe à pic pour finan­cer les tra­vaux de « La Pointe au Sel ».

Noé emporte sa convic­tion en lui décla­rant : « Ce qui vous dis­tingue des autres cor­rec­teurs, Mar­tin, c’est votre incroyable sens de la per­fec­tion. […] Je connais bien l’écriture habi­tuelle de plu­sieurs des auteurs que vous avez accom­pa­gnés. Je peux même dire où vous avez mis votre patte afin de sépa­rer le bon grain de l’ivraie. »

L’expérience prend rapi­de­ment un tour étrange, puis incom­pré­hen­sible. Si Oli­vier Wolf croit faire de Mar­tin son jouet, celui-ci, quand la police se met à le convo­quer, met à pro­fit son habi­le­té à véri­fier les informations…

Un roman noir de bonne tenue, qui nous amène de Saint-Phi­li­bert (Mor­bi­han) à Paris et sur­tout à Nan­cy, sur les traces du peintre natu­ra­liste Émile Friant (1863-1932), pour « une réflexion sur la rela­tion entre le roman­cier et l’acteur de l’ombre qu’est son lec­teur-cor­rec­teur ain­si que sur le rap­port qu’entretiennent réa­li­té et fic­tion dans le roman » (l’éditeur).

L’autrice l’a dédié « à Agathe Roga, lec­trice-cor­rec­trice dont le métier a ins­pi­ré cet ouvrage, et à tous ses col­lègues, pour leur tra­vail au cœur de la langue que trop sou­vent nos lec­teurs soup­çonnent à peine ». Bien sûr, le nom de la cor­rec­trice du roman, Anne Le Tilly1, est éga­le­ment cité par l’éditeur.

Note per­son­nelle : J’ai fait mes études à Nan­cy, et quand j’y retourne, j’ai l’habitude de rendre visite à Émile Friant (musée des Beaux-Arts) et de des­cendre à l’hôtel de Guise, le même qu’Olivier Wolf.

Marie Devois, Ombres por­tées, Paris, Cohen & Cohen, 2022, 366 pages.


  1. On peut l’é­cou­ter par­ler du métier dans un récent pod­cast. ↩︎

Rare (et cher) pamphlet d’un correcteur excentrique

Frontispice du pamphlet "L'Œil typographique" (1839), de Nicolas Cirier
Fron­tis­pice de L’Œil typo­gra­phique (1839), de Nico­las Cirier, avec texte en fran­çais, latin, grec et arabe.

4 000 euros pour 34 pages. C’est l’offre que vient de publier la Librai­rie du Sca­laire, à Lyon. La biblio­phi­lie est un monde qui ne cesse de me sur­prendre. Pour­quoi une telle somme ? Il s’agit de l’édition ori­gi­nale (1839) de L’Œil typo­gra­phique1, un pam­phlet signé d’un ancien cor­rec­teur de l’Imprimerie royale, Nico­las Cirier (1792-1869), reliée « à la Bra­del » avec un fas­ci­cule de quatre pages pré­ten­dant en don­ner la clé2.

Tour à tour com­po­si­teur, cor­rec­teur puis prote (chef d’atelier) dans dif­fé­rentes villes pen­dant treize années, Nico­las Cirier réus­sit, en 1828, l’é­pi­neux concours d’entrée, comme cor­rec­teur de seconde classe, à l’Imprimerie royale (alors sise rue Vieille-du-Temple, à l’hôtel de Rohan). Sa connais­sance de diverses langues lui vaut notam­ment de cor­ri­ger les épreuves du Jour­nal asia­tique.

En 1831, le direc­teur de l’Imprimerie royale, l’académicien Pierre-Antoine Lebrun, sup­prime l’admission par concours et nomme un cer­tain Audi­guier cor­rec­teur de pre­mière classe. Deux ans plus tard, ce poste est sup­pri­mé et Audi­guier est pro­mu cor­rec­teur en chef. Se sen­tant vic­time d’un “éton­nant, un étrange, un risible, un infâme passe-droit”, Cirier com­prend que toute pro­mo­tion lui est désor­mais impos­sible et pré­sente sa démis­sion en 1836, qui est accep­tée.
Refu­sant de se rési­gner, il entame une cam­pagne pour obte­nir sa réin­té­gra­tion. En 1839, il adresse à Lebrun une lettre impri­mée en cent exem­plaires, récla­mant jus­tice. Il publie éga­le­ment deux pam­phlets […]3

L’Œil typo­gra­phique est le pre­mier d’entre eux.

Le libraire précise : 

Selon l’habitude de l’auteur, l’exemplaire est enri­chi de pape­rolles. Une, col­lée sur la cou­ver­ture, porte cette cita­tion, écrite de la main de Cirier : « Ne ren­voyez pas à la Pro­vi­dence les pauvres que la Pro­vi­dence vous envoie. » L’autre, typo­gra­phiée et impri­mée, en onglet en marge de la pre­mière page de la Clé du Pam­phlet, exprime avec emphase la confu­sion de l’auteur devant la décou­verte d’une coquille enta­chant son texte. Deux cor­rec­tions manus­crites de l’auteur. Ensemble en bon état (cela est rare, en rai­son de la médiocre qua­li­té du papier), bien com­plet de la planche litho­gra­phique en frontispice.

À défaut de pou­voir vous mon­trer cet objet « de super­la­tive rare­té », j’illustre mon billet du fron­tis­pice, avec texte en fran­çais, latin, grec et arabe. « Cette éton­nante planche ne figure que dans une mino­ri­té d’exem­plaires », selon le libraire.

Couverture du livre de Didier Barrière, "Nicolas Cirier, un correcteur fou à l'Imprimerie royale (1792-1869)", éd. des Cendres, 1987.
Cou­ver­ture du livre de Didier Bar­rière, Nico­las Cirier, un cor­rec­teur fou à l’Im­pri­me­rie royale (1792-1869) (éd. des Cendres, 1987).

Redé­cou­vert par Ray­mond Que­neau4, ce sin­gu­lier per­son­nage a été por­trai­tu­ré par Didier Bar­rière (lui-même cor­rec­teur à l’Imprimerie natio­nale5) dans Un cor­rec­teur fou à l’imprimerie royale : Nico­las Cirier (1792-1869) (éd. des Cendres, 1987, 75 p.6). On y trouve notam­ment le détail de ses huit années dans la grande maison.

Lire aus­si les articles « Nico­las CIRIER, typo­graphe et pam­phlé­taire excen­trique », du Dico­pathe, et « Tenir la lettre », de Sophie Aouillé (Essaim, 7/1, 2001, p. 145-159).


  1. Consul­table sur Gal­li­ca. ↩︎
  2. Selon Didier Bar­rière, Nico­las Cirier a « la manie abu­sive de […] four­nir des clefs qui n’ouvrent rien mais intro­duisent au contraire des obs­cu­ri­tés nou­velles ». ↩︎
  3. « Nico­las Cirier », Wiki­pé­dia. ↩︎
  4. Voir « Délire typo­gra­phique », dans Bâtons, chiffres et lettres, Gal­li­mard, « Folio essais », 1965, p. 261-267. ↩︎
  5. Voir L’Atelier du livre d’art de l’Imprimerie natio­nale. ↩︎
  6.  Unique tirage à 750 exem­plaires, épui­sé. ↩︎

Albert Camus vu par des correcteurs de presse

Albert Camus au marbre de "L'Express quotidien", s.d.
Albert Camus au marbre de L’Ex­press quo­ti­dien, s.d. [entre le 13 octobre 1955 et le 1er mars 1956]

Un petit livre (63 pages) de 1962, À Albert Camus, ses amis du Livre, regroupe des témoi­gnages de typo­graphes et de cor­rec­teurs ayant côtoyé l’é­cri­vain dans ses acti­vi­tés de jour­na­lisme, le compte ren­du de sa par­ti­ci­pa­tion, à la fin de l’année 1957, à un groupe d’étude créé par le Syn­di­cat des cor­rec­teurs, ain­si que les impres­sions qu’a gar­dées de cette ren­contre Nico­las Laza­ré­vitch. Extraits.

couverture du livre "À Albert Camus, ses amis du Livre"

Lemoine, ex-typo à Paris-Soir, cor­rec­teur au Figa­ro au moment de son témoignage : 

J’ai connu Albert Camus en 1940, au mois d’août, à Lyon. Avec Paris-Soir [dont Camus était secré­taire de rédac­tion], nous étions d’abord pas­sés par Cler­mont-Fer­rand, puis nous nous sommes trans­por­tés à Lyon. C’est là que j’ai tra­vaillé avec Camus. J’étais de ser­vice de nuit et Camus se trou­vait au marbre aux mêmes heures que moi. Quel gar­çon char­mant et agréable ! Pas fier pour deux sous, on pou­vait lui faire toutes les réflexions pos­sibles à pro­pos de la mise en page, lui faire obser­ver que, pour des rai­sons tech­niques, ce qu’il deman­dait était impos­sible, il était tout de suite d’accord, avec la plus extrême gen­tillesse, et tout allait pour le mieux.

Rirette Maî­tre­jean (1887-1968), « cor­rec­trice retrai­tée » (anar­chiste, ancienne com­pagne de Vic­tor Serge et cor­rec­trice à Paris-Soir pen­dant la guerre) :

Il s’attardait volon­tiers au marbre, au milieu des typos qui l’aimaient bien. Il était à la fois cor­dial et un peu iro­nique, tou­jours un char­mant cama­rade. Nous ne savions pas encore qu’il était déjà un auteur impor­tant, cepen­dant nous com­pre­nions qu’il dépas­sait tout à fait sa condi­tion du moment.

Georges Roy, typo­graphe à France-Soir :

J’ai connu Albert Camus à la libé­ra­tion, à Com­bat, au mois d’août 1944, quand Com­bat est sor­ti au grand jour. […] c’était vrai­ment un gars du marbre, on pou­vait le consi­dé­rer comme un ouvrier du livre. Il avait adop­té nos méthodes par­ti­cu­lières, notre voca­bu­laire, nos qua­li­tés et nos défauts. Il était au marbre comme chez lui, plein d’animation et de gaie­té, bla­gueur et « dans le coup », bref en plein dans la tradition.

Compte ren­du de l’entretien de 1957 :

À une pre­mière ques­tion qui lui est posée à pro­pos des rela­tions entre l’écrivain et les cor­rec­teurs, Camus nous assure qu’en ce qui le concerne, il tient compte avec la plus cor­diale atten­tion des sug­ges­tions qui lui sont pré­sen­tées par le cor­rec­teur en matière de sens et de syn­taxe, et il pré­cise que, huit fois sur dix, il donne rai­son au cor­rec­teur. Leurs rap­ports sont donc par­fai­te­ment courtois.

Regard de Nico­las Laza­ré­vitch (1895-1975), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, ouvrier, puis cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, sur ce moment de l’entrevue : 

Nous, deve­nant petits, méti­cu­leux, tatillons, à force de chas­ser le détail dans les textes ; il nous disait que pour­tant il en avait connu quelques-uns, d’entre nous, chez qui la gran­deur humaine n’avait pas été tout à fait étouf­fée par la peti­tesse du tra­vail ; que cer­tains d’entre nous lui avaient évi­té des lai­deurs et qu’il les remer­ciait du fond de son âme, qu’avec d’autres il avait dis­cu­té comme avec des égaux ; qu’il s’était sépa­ré d’eux res­tant dans le désac­cord, mais recon­nais­sant de lui avoir fait entre­voir com­bien les domaines les plus sûrs ont encore de coins inex­plo­rés ; et puis aus­si, il avait sen­ti, dou­lou­reu­se­ment, comme nous-mêmes, ce qu’il y a encore de cuistre en nous, de petite et mes­quine fier­té à chas­ser l’erreur ; un autre homme a même par­lé de « cuistres anar­chistes », pen­sant au panache de « rous­pé­tance » (et non de révolte) qui sévit, car­na­va­lesque, dans notre métier.
Camus n’a pas dit, et n’aurait pas dit cela.

« Je crois qu’en fin de compte l’imprimerie était un des endroits où il se sen­tait heu­reux », com­mente Roger Grenier.

À Albert Camus, ses amis du Livre, Gal­li­mard, 1962, p. 11-12, 14, 17-18, 42, 60-61. Avant-pro­pos de Roger Grenier.

Remarque sur la préposition À accentuée

Préposition À accentuée

Dans le pre­mier Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale (1971, docu­ment interne ☞ voir mon article), la rédac­tion de l’entrée consa­crée aux capi­tales accen­tuées était légè­re­ment dif­fé­rente de celle que nous connais­sons, ce qui est nor­mal (nous sommes alors une quin­zaine d’années avant la PAO). Mais une appré­cia­tion sub­jec­tive en a dis­pa­ru depuis : « […] sauf en ce qui concerne la lettre A iso­lée (sur laquelle l’accent grave serait dis­gra­cieux), on veille­ra à uti­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment les capi­tales accen­tuées » s’est trans­for­mé aujourd’hui en : « On veille­ra à uti­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment les capi­tales accen­tuées, y com­pris la pré­po­si­tion À. » La cohé­rence l’a empor­té. Tant mieux : une excep­tion de moins.

"Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale", 1971, p. 7.
Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale, 1971, p. 7.

Cette pro­hi­bi­tion ancienne du A accen­tué n’est pas une exclu­si­vi­té de l’Imprimerie natio­nale. « L’accent sur le A, c’est moche », je l’ai enten­du au début de mon par­cours pro­fes­sion­nel. Le Guide du typo­graphe (romand) confirme que « tra­di­tion­nel­le­ment, en Suisse romande notam­ment, l’initiale capi­tale d’un mot com­po­sé en minus­cules n’était pas accen­tuée (Emile). Il en était de même d’une majus­cule iso­lée (A ce moment-là)1 ».

Mais c’est du pas­sé. Rap­pe­lons donc, avec Louis Gué­ry, que « contrai­re­ment à ce que beau­coup pensent et affirment à tort, les capi­tales doivent être accen­tuées, y com­pris la pré­po­si­tion À2 ».


  1. Groupe de Lau­sanne de l’As­so­cia­tion suisse des typo­graphes, 7e éd., 2015, p. 29. ↩︎
  2. Dic­tion­naire des règles typo­gra­phiques, edi­Sens, 5e éd., 2019, p. 42. ↩︎

Quelques observations sur l’orthotypographie au XVIIIe siècle

En feuille­tant des ouvrages du xviiie siècle, il m’est venu l’idée de com­men­ter les usages ortho­ty­po­gra­phiques de l’époque, pour ceux qui ne sont pas fami­liers de l’histoire du livre. Je vous pro­pose, à titre d’exemple, deux pages d’au­teurs fran­çais par­mi les plus célèbres.

Diderot, Pensées philosophiques, 1747, Avis au lecteur

Diderot, "Pensées philosophiques", 1747, Avis au lecteur

1. Point à la fin des titres.
2. Majus­cule aux mots impor­tants1.
3. S long2 (ſ), à ne pas confondre avec un f. Le s long s’emploie en début et en milieu de mot, le s court ou rond (s) en fin de mot. D’autres règles non écrites concer­nant ces deux lettres étaient sui­vies dans la com­po­si­tion typo­gra­phique (voir Wiki­pé­dia).
4. Cou­pure de mot après un seul carac­tère : c’est la régu­la­ri­té de l’es­pa­ce­ment qui prime.
5. Espace devant la vir­gule. Si l’on a besoin de place, on peut la sup­pri­mer (l’espace, bien sûr : lamelle de plomb, donc de genre fémi­nin3).
6. Majus­cule après un deux-points. Usage encore variable.
7. Double s long (ſſ).
8. Conjonc­tion et abré­gée par une esper­luette (&). Cet héri­tage des manus­crits médié­vaux dis­pa­raî­tra à la fin du siècle4.
9. Cadra­tin (ou double espace ?) sépa­rant les phrases5. Usage variable. La chasse du cadra­tin est égale à la force du corps uti­li­sé.
10. Signa­ture : numé­ro d’identification du cahier du livre. Faci­lite l’as­sem­blage des cahiers dans l’ordre de la lec­ture.
11. Réclame : début du pre­mier mot du cahier sui­vant. Plus ancienne que la signa­ture, cette pra­tique dis­pa­raî­tra à la fin du siècle6.

Mis à part le s long, je ne com­mente pas ici la gra­phie des mots. L’or­tho­graphe fran­çaise ne s’est fixée qu’au xixe siècle7. — Pour une expli­ca­tion des gra­phies dif­fé­rens et rai­son­ne­mens, voir tout de même Les “enfans” et les “savans”, une réforme ortho­gra­phique de 1740.

Voltaire, Candide, ou l’Optimisme, 1761-1763 

On y retrouve les mêmes usages que dans l’exemple de Dide­rot, plus ceux-ci :

Voltaire, "Candide, ou l'Optimisme", 1761-1763

1. Ni deux-points ni guille­mets pour mar­quer les dia­logues.
2. Pas de tiret cadra­tin pour mar­quer le chan­ge­ment d’interlocuteur.
3. S long et s rond (c’est la règle à la fin des mots).
4. Points de sus­pen­sion en nombre variable8.
5. Liga­ture du s long avec le i (ſi, lire signe). Il faut un temps d’adaptation pour la dis­tin­guer de la liga­ture du f avec le i (fi, lire esta­fier). C’est la dif­fi­cul­té de dis­tin­guer ſ de f qui fera dis­pa­raître le s long.

Si l’on consulte l’é­di­tion Gar­nier de 1877, on retrouve la pré­sen­ta­tion des dia­logues qui nous est fami­lière. Mais cer­tains usages anciens ont tou­jours cours : point à la fin du titre cou­rant, points de sus­pen­sion au nombre variable.

Voltaire, "Candide, ou l'Optimisme" (dans "Œuvres complètes"), Garnier, 1877
Vol­taire, Can­dide, ou l’Op­ti­misme (dans Œuvres com­plètes, t. 21), Gar­nier, 1877, p. 148. Source : Wiki­source.

  1. Voir « Emphase (typo­gra­phie) », Wiki­pé­dia. ↩︎
  2. Voir « S long », Wiki­pé­dia.  ↩︎
  3. Voir cepen­dant “Une espace”, vrai­ment ? ↩︎
  4. Voir « Esper­luette », Wiki­pé­dia. ↩︎
  5. En 1998, Fran­çois Richau­deau pro­po­se­ra de faire suivre chaque phrase de « deux espaces-mots variables », ce qui, avec un espa­ce­ment moyen, revient à peu près au même (« Pour un nou­veau code typo­gra­phique sim­pli­fié », Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages, no 115, 1er tri­mestre 1998, p. 58-80). ↩︎
  6. Voir « Réclame (impri­me­rie) », Wiki­pé­dia. ↩︎
  7. Voir « Ortho­graphe du fran­çais », Wiki­pé­dia. ↩︎
  8. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎

Court portrait d’un correcteur d’imprimerie du XVIIIe siècle

Por­trait d’un cor­rec­teur d’imprimerie du XVIIIe siècle, que, selon Georges-Adrien Cra­pe­let (1789-1842), « on pou­voit regar­der comme le type du cor­rec­teur de l’ancienne impri­me­rie de Paris ».

Après avoir offi­cié chez Jean-Fran­çois Louis Char­don1 (1739?-179.?), son oncle, Cour­tois pas­sa sous les ordres de Charles Cra­pe­let (1762-1809), qui avait rache­té l’établissement. « Jamais il n’eût consen­ti à exer­cer dans une autre impri­me­rie » : il « se regar­doit comme par­tie inté­grante du mobi­lier de son oncle ».

Des­ti­né d’abord à l’état ecclé­sias­tique, il avoit fait de bonnes études grecques et latines. C’étoit, en 1795, un homme de cin­quante-cinq ans envi­ron, au chef bran­lant, sobre comme un ermite, tenant du Béné­dic­tin par sa patience et son assi­dui­té, plus régu­lier que l’horloge de la paroisse de Saint-Seve­rin, qui domi­noit l’imprimerie située aux qua­trième et cin­quième étages, comme presque toutes les anciennes impri­me­ries à cette époque. Sa mise étoit simple, mais soi­gnée ; sa parole étoit sévère aux ouvriers et aux appren­tis, qui ne l’en esti­moient pas moins, parce qu’ils recon­nois­soient son mérite, et que sa sévé­ri­té n’avoit d’autre cause que son zèle et les soins qu’il appor­toit dans toutes les par­ties de la cor­rec­tion. Il fut enle­vé dans le mois de sep­tembre 1811, à la typo­gra­phie, qui avoit usé qua­rante ans de sa vie.

Georges-Adrien Cra­pe­let, Études pra­tiques et lit­té­raires sur la typo­gra­phie [lien vers Nume­lyo], Paris, Cra­pe­let, 1837, p. 179-180.


  1. « Jean-Fran­çois Louis Char­don (1739?-179.?), reçu libraire en 1758 et impri­meur en 1762, a pour enseigne « À la croix d’or » et n’a pro­ba­ble­ment pas de marque typo­gra­phique : sou­vent, c’est un fleu­ron qui appa­raît sur la page de titre.
    « Il est l’un des fils de l’imprimeur-libraire Jacques Char­don [1688-1766]. Comme son père, il est actif à Paris dans le quar­tier du livre, autour de la rue Saint-Jacques, et tra­vaille sur­tout comme impri­meur, en asso­cia­tion avec un libraire : il imprime des livres de chi­mie et d’aérostatique pour Cuchet, de théâtre pour Bru­net et Vente, de théo­lo­gie pour Hum­blot, etc. Les livres qu’il pro­duit sont d’usage cou­rant et ne demandent pas des orne­men­ta­tions de grand soin. » — Anne-Sophie Duro­zoy, « L’Ornementation typo­gra­phique. Jean-Fran­çois Louis Char­don et la Rose », La Rose et l’Im­pri­mé, expo­si­tion vir­tuelle, s.d. ↩︎

À quoi ressemblent les signes de correction étrangers ?

Les pre­miers signes de cor­rec­tion remontent à l’An­ti­qui­té. D’autres se sont déve­lop­pés dans les scrip­to­ria du Moyen Âge. Dans le tout pre­mier manuel du cor­rec­teur d’im­pri­me­rie (1608), on recon­naît des signes encore employés aujourd’­hui1. Cer­tains des cor­rec­teurs de la Renais­sance ont voya­gé (Genève, Venise, Anvers…) et dif­fu­sé leurs modes de nota­tion. Mais l’u­sage s’est sur­tout nor­ma­li­sé à par­tir du xixe siècle. Depuis 1983, il existe une norme inter­na­tio­nale — ISO 57762, ins­pi­rée des normes bri­tan­nique (BS 5261, 1976) et alle­mandes (DIN 16511, 1929, et 16549-1, 19773) — et d’autres normes natio­nales (comme The Chi­ca­go Manual of Style, aux États-Unis, depuis 1906, ou UNI 5041-69 en Ita­lie, 19964).

Les dif­fé­rents pro­to­coles de cor­rec­tion étran­gers ont donc beau­coup de points com­muns avec le nôtre. Il s’agit tou­jours d’insérer ou de sup­pri­mer, d’approcher ou d’écarter, d’inverser, d’a­li­gner, de redres­ser… La repré­sen­ta­tion gra­phique de ces actions est assez évi­dente. La forme du signe d’insertion varie, le delea­tur peut être rem­pla­cé par une croix… mais glo­ba­le­ment on s’y retrouve. Quelques exemples ci-dessous.

Italie

Source : Meta­Prin­tArt.

Espagne

Source : En la luna de Babel.

États-Unis

Allemagne

Source : Wiki­pe­dia.

Pologne

Source : ABC wizytów­ki.

Suède

Source : Inter­net Archive.

Ukraine

Source : Eksi­ka.

Russie

Source : Wiki­pe­dia.

Chine

Je n’ai pas trou­vé mieux pour l’instant.

Source : TPT.

Si vous connais­sez des exemples dans d’autres langues, notam­ment des langues à idéo­grammes, n’hé­si­tez pas à m’écrire.


  1. Voir Ortho­ty­po­gra­phia, manuel du cor­rec­teur, 1608 et Quelques signes de cor­rec­tion alle­mands du XVIIIe siècle. ↩︎
  2. Voir « ISO 5776 », Wiki­pe­dia [EN].  ↩︎
  3. Voir « Kor­rek­turzeichen », Wiki­pe­dia [DE] et « Kor­rek­tur­zei­chen nach DIN 16511 » (PDF, DE). ↩︎
  4. Voir « La cor­re­zione delle bozze », Meta­Prin­tArt [IT]. ↩︎