“The Chicago Manual of Style”, bible des correcteurs américains

"The Chicago Manual of Style", bible des correcteurs américains
The Chi­ca­go Manual of Style, 15e édi­tion, 2003.

Je me suis pro­cu­ré (pour un prix ridi­cule, 6 € !) la 15e édi­tion (2003) de la bible des cor­rec­teurs amé­ri­cains, The Chi­ca­go Manual of Style. Je n’en ai pas vrai­ment l’u­ti­li­té, mais je suis si curieux… 

Publié par l’université de Chi­ca­go, l’ouvrage, qui se serait écou­lé à 1,75 mil­lion d’exemplaires, fête­ra son cen­te­naire l’an prochain.

Quelle sur­prise en ouvrant l’enveloppe ! C’est un pavé, soli­de­ment relié, de 956 pages (la 18e édi­tion, de 2024, a encore gros­si de 236 pages). Je com­prends mieux son prix éle­vé neuf (il faut débour­ser 75 € pour la der­nière édition).

Tout y est : l’édition de livres et de jour­naux, la pré­pa­ra­tion de la copie, la ges­tion des droits, la gram­maire et le bon usage, l’orthotypographie, la ponc­tua­tion, les cita­tions, les dia­logues, etc.

On peut consul­ter le som­maire com­plet sur le site offi­ciel.

Le conte­nu en ligne, lui, est payant. 

Je pense que nombre de cor­rec­teurs fran­çais seraient heu­reux de pos­sé­der l’équivalent en France.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?

Cinq manuels typographiques méconnus

Dictionnaire typographique (J.-P. Clément), Petit guide de typographie (É. Martini), Manuel typographique du russiste (S. Aslanoff), Code typographique (J. Duval, impr. Corlet) et Autour des mots (G. Morell, Journaux officiels)
Dic­tion­naire typo­gra­phique (Jean-Pierre Clé­ment), Petit guide de typo­gra­phie (Éric Mar­ti­ni), Manuel typo­gra­phique du rus­siste (Serge Asla­noff), Code typo­gra­phique (Cor­let, impri­meur) et Autour des mots (Georges Morell, Jour­naux officiels).

En matière d’orthotypographie1 (les règles de com­po­si­tion des textes), les cor­rec­teurs fran­çais citent tou­jours les mêmes sources : l’Imprimerie natio­nale, Louis Gué­ry, Charles Gou­riou2, les deux Jean-Pierre (Lacroux et Coli­gnon), Aurel Ramat, plus rare­ment Yves Per­rous­seaux et Annick Valade. Le Code typo­gra­phique3 (18 édi­tions entre 1928 et 1997), mis au jour par la pro­fes­sion et qui fut long­temps l’ouvrage le plus uti­li­sé, semble avoir per­du de sa répu­ta­tion. (On peut retrou­ver ces réfé­rences dans mon article « Qui crée les codes typo­gra­phiques ? ».)

Mais voi­ci cinq autres manuels, moins connus, que j’ai acquis récem­ment, après avoir fouillé les biblio­gra­phies et les sites de vente de livres d’oc­ca­sion

Jean-Pierre CLÉMENT, Dic­tion­naire typo­gra­phique ou Petit guide du tapeur à l’usage de ceux qui tapent, sai­sissent ou com­posent textes, thèses ou mémoires à l’aide d’un micro-ordi­na­teur, Paris, Ellipses, 2005, 255 p.
L’auteur (né en 1945), his­pa­niste, était alors pro­fes­seur à l’université qui s’appelait encore Paris-Sor­bonne. Comme Per­rous­seaux, il dif­fuse des conseils aux uti­li­sa­teurs de logi­ciels de trai­te­ment de texte, « tout spé­cia­le­ment aux étu­diants qui rédigent thèses et mémoires ». Par­ti­cu­la­ri­té : les règles sont illus­trées de phrases tirées de la littérature.

Éric MARTINI, Petit guide de typo­gra­phie, Paris, Glyphe & Bio­tem édi­tions, 2002, 70 p.
L’au­teur est direc­teur de l’agence de com­mu­ni­ca­tion Glyphe. ll s’agit de recom­man­da­tions mini­males aux auteurs.

Serge ASLANOFF, Manuel typo­gra­phique du rus­siste, Paris, Ins­ti­tut d’études slaves, 1986, 255 p. 
La curio­si­té m’a pous­sé à me pro­cu­rer cette réfé­rence, l’auteur étant par­fois men­tion­né par les pas­sion­nés de typo­gra­phie. C’est un ouvrage dense et aus­tère. Il s’adresse, bien sûr, à « tout auteur qui écrit en fran­çais sur un sujet rela­tif au domaine russe […]. La pre­mière par­tie […] énu­mère les pro­cé­dés gra­phiques qui s’offrent […] à tous ceux qui, dans leur pro­fes­sion, ont à décrire des choses russes. La deuxième par­tie traite en détail de l’emploi des majus­cules et des pra­tiques — qui sont sou­vent oppo­sées — issues d’une part des tra­di­tions ortho­gra­phiques russes et des normes typo­gra­phiques sovié­tiques, et d’autre part des ouvrages fran­co­phones qui abordent ce pro­blème complexe. »

Code typo­gra­phique, [Condé-sur-Noi­reau], Cor­let, impri­meur, S.A., s. d., 164 p. Avec une intro­duc­tion de Jean Duval.
Celui-ci est une vraie trou­vaille. Il n’est pas réfé­ren­cé par la BnF et très rare­ment men­tion­né dans les biblio­gra­phies. Duval, cor­rec­teur chez Cor­let, l’adresse aux clients et col­la­bo­ra­teurs de l’imprimerie. Le texte reprend, sans le pré­ci­ser, sinon par son titre inté­rieur, une vieille édi­tion du Lexique des règles typo­gra­phiques de l’Imprimerie nationale. 

N.B. — C’est chez Charles Cor­let qu’ont été impri­més le manuel d’Aslanoff et cer­taines des pre­mières édi­tions du Ramat typo­gra­phique

Georges MORELL, Autour des mots. Le plus court che­min entre la typo­gra­phie et vous, Paris, Les édi­tions des Jour­naux offi­ciels, 2005, 579 p. 
L’auteur est décrit dans une des pré­faces comme « typo­graphe de for­ma­tion ». Huit cor­rec­teurs sont men­tion­nés par­mi les nom­breux col­la­bo­ra­teurs de cet ouvrage. 
Les règles typo­gra­phiques y occupent 50 pages. On trouve dans ce gros volume quan­ti­té d’autres infor­ma­tions comme « les termes étran­gers avec leur équi­va­lence fran­çaise, la fémi­ni­sa­tion des noms de métiers et une grande liste de mots pré­sen­tant des dif­fi­cul­tés ortho­gra­phiques ou d’interprétation ». La der­nière par­tie résume l’histoire de l’imprimerie, de l’écriture, des chiffres, de la ponc­tua­tion et du papier. 
C’est une « édi­tion revue et consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tée » d’un Aide-mémoire ortho­gra­phique et typo­gra­phique éta­bli en interne en 1982. 

Notez que, même si je pos­sède désor­mais une jolie col­lec­tion de manuels typo­gra­phiques, je reste un « petit joueur » : l’impressionnante somme biblio­gra­phique de Jean Méron (1948-2022), Ortho­ty­po­gra­phie (PDF, à ne pas confondre avec l’œuvre de Lacroux), recense 2 500 ouvrages depuis le xvie siècle — mais qui vont bien au-delà du champ des règles de com­po­si­tion. Voi­là qui incite à la modestie !


  1. Voir mon article « Ortho­ty­po­gra­phie, un terme mal défi­ni ». ↩︎
  2. Voir « Charles Gou­riou, un (autre) cor­rec­teur-auteur dis­cret ». ↩︎
  3. Voir « De quand date le pre­mier “Code typo­gra­phique” ? ». ↩︎

Depuis quand met-on des traits d’union aux noms de voies ? 

Écrire les noms de voies (ou odo­nymes : rues, bou­le­vards, places, quais, ponts, ronds-points, etc.1) avec des traits d’union est une pra­tique essen­tiel­le­ment fran­çaise (recom­man­dée aus­si en Suisse2 et au Qué­bec3). Les Belges, dont les règles typo­gra­phiques s’ins­pirent des nôtres4, ne nous suivent pas sur ce point (voir, par exemple, la rue du Fos­sé aux Loups, à Bruxelles, ou la rue Pont d’Avroy, à Liège), pas plus que les Ita­liens (via di San Gio­van­ni in Late­ra­no, à Rome) ou les Espa­gnols (calle de Alber­to Agui­le­ra, à Madrid), pour ne par­ler que des langues latines.

Une règle contestée

Contes­tée en Bel­gique (Hanse et Blam­pain5), cette règle a aus­si été décla­rée « fauti[ve] » en France par le lin­guiste Albert Dau­zat en 19476, « inutil[e] » par Le Figa­ro en 19387 ain­si que par l’Office de la langue fran­çaise, selon Le Figa­ro lit­té­raire en 19628. Elle conti­nue d’être dis­cu­tée sur divers forums, notam­ment parce qu’elle fait « par­fois perdre des nuances9 ». D’a­près André Jouette10 (qui fut cor­rec­teur d’é­di­tion spé­cia­li­sé dans les dic­tion­naires et ency­clo­pé­dies11), « [i]l faut conve­nir que cette sorte de trait d’u­nion ne se jus­ti­fie guère. Aus­si voit-on que l’on s’en affran­chit quel­que­fois ; à Paris le pré­fet de la Seine en a pros­crit l’u­sage12 ».

Jouette remarque encore : « L’usage est venu de sup­pri­mer les traits d’union dans le nom des voies (rue Alphonse Allais)13. » Bru­no Dewaele confirme en 2021 : « Voi­là une règle que beau­coup connaissent d’au­tant moins qu’elle est, on l’a dit, en voie de dis­pa­ri­tion14. » Ain­si que San­drine Cam­pese deux ans plus tard15.

Le fait est que, dans l’es­pace public, ce trait d’u­nion est qua­si invi­sible, aus­si bien sur les plaques au coin des rues que sur les façades des bâti­ments por­tant un nom illustre.

Plaque de la rue Croix-des-Petits-Champs, Paris 1er.
Plaque de la rue Croix-des-Petits-Champs, Paris 1er. Source : Fli­ckr.

Comme l’écrit le cor­rec­teur Joseph Der­ny en 193316 :

Les noms de rues com­po­sés de plu­sieurs vocables ne sont jamais impri­més avec traits d’u­nion quand il s’agit d’autres pro­cé­dés que la typo­gra­phie. Et l’on voit cou­ram­ment : Champs Ely­sées, Richard Lenoir, Notre Dame de Lorette, Saint Denis, etc. [Dans une note en bas de page, il pour­suit :] Les plaques émaillées, en cela, sont de bien mau­vais exemples, et, comme le public les consi­dère comme seules offi­cielles, en dépit de toutes les preuves contraires, il est dif­fi­cile d’en cor­ri­ger les erreurs. […] »

Remontons aux sources

Les adver­saires comme les défen­seurs de ce trait d’u­nion déclarent que nous devons la règle à l’administration des postes, sans jamais indi­quer de texte règle­men­taire17 ni même de date. Cela a exci­té ma curiosité.

Les dif­fé­rentes édi­tions de la Liste géné­rale des postes de France, du xviiie siècle, que j’ai pu consul­ter sur Gal­li­ca (cinq entre 1714 et 1760) ne pré­sentent pas de noms de rues, mais les noms des com­munes sont encore écrits sans trait d’union. 

Il faut attendre la Révo­lu­tion, avec la créa­tion des dépar­te­ments (1790), puis la fon­da­tion de la Régie natio­nale des postes et mes­sa­ge­ries (1793) pour que cela change. Dans Le Livre de poste, de 1811, on trouve encore un seul nom de voie, celui de l’hô­tel des Postes (rue Coq-héron18), à Paris, mais les dépar­te­ments et com­munes ont tous leurs traits d’union. Enfin, dans le pre­mier Annuaire des postes que l’on trouve sur Gal­li­ca, celui de 1843, appa­raissent les adresses de quelques bureaux pari­siens, dûment fixées par des traits d’union.

"Annuaire des postes", 1843, p. 19, détail.
Annuaire des postes, ou Manuel du ser­vice de la poste aux lettres, à l’u­sage du com­merce et des voya­geurs, 1843, p. 19, détail. Source : Gallica/BnF.

Cepen­dant, en pour­sui­vant la recherche, on trouve des noms de voies avec traits d’u­nion dès les années 1760, d’abord sans cohé­rence, puis de manière sys­té­ma­tique dans L’Indicateur pari­sien de 1767 (sauf après l’a­bré­via­tion de saint, alors S. et non St).

Il s’a­git donc là d’une pra­tique très ancienne, que les guides typo­gra­phiques du xxe siècle n’ont fait que rati­fier. Nulle cir­cu­laire19 ni règle­ment ne se sont, pour l’ins­tant, pla­cés sur mon che­min20. À défaut, on sup­po­se­ra que c’est par l’exemple que les postes ont dif­fu­sé cet usage ou l’on n’y ver­ra, avec Jouette, qu’une « tra­di­tion21 ».

La discussion reste ouverte

Ce que fit l’ad­mi­nis­tra­tion des postes (et d’autres édi­teurs d’an­nuaires) dans ses listes, dans le but « de main­te­nir à ces noms une forme constante et de leur don­ner une place fixe dans l’ordre alpha­bé­tique22 », devait-il s’é­tendre à ses usa­gers et deve­nir « fré­quent dans les livres et les jour­naux de France, aus­si bien pour des rues que pour des écoles, des fon­da­tions, etc.23 », voire être appli­qué à des dis­tinc­tions (prix Romy-Schnei­der) ?

Aujourd’­hui, sur les sites Pages­Blanches et Pages­Jaunes24, les traits d’u­nion ont dis­pa­ru, aus­si bien des noms de voies que des noms de com­munes25 (ex. : rue Alexandre Bache­let 93400 Saint Ouen sur Seine). Le modèle don­né par La Poste pour « [b]ien rédi­ger l’a­dresse d’une lettre ou d’un colis » n’af­fiche plus aucun trait d’u­nion. Il enfreint même d’autres règles ortho­ty­po­gra­phiques26. Heu­reu­se­ment, l’adressage pos­tal ne concerne que la pré­sen­ta­tion des enveloppes.

Modèle d’a­dresse recom­man­dé dans Les 6 règles d’or d’une adresse pré­cise (PDF) de La Poste.

Faut-il, aujourd’­hui, conti­nuer à impo­ser le trait d’u­nion dans les noms de voies publiés dans les jour­naux et les livres… ou bien abo­lir cette règle qui n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té ? On est en droit de se poser la question.


  1. La règle s’applique aus­si aux « ouvrages d’art » ain­si qu’à « tout orga­nisme, bâti­ment ou monu­ment public por­tant le nom d’une per­sonne notam­ment » — « Trait d’u­nion », Wiki­pé­dia [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  2. Groupe de Lau­sanne de l’As­so­cia­tion suisse des typo­graphes (AST), Guide du typo­graphe, 2015, § 215, p. 35-36. — Office fédé­ral de la sta­tis­tique, Recom­man­da­tion concer­nant l’a­dres­sage des bâti­ments et l’or­tho­graphe des noms de rues, v. 1.0, 3.5. Noms com­po­sés, p. 11 : « Les noms de rues consti­tués de noms com­po­sés s’écrivent en fran­çais et en alle­mand avec un trait d’union. En ita­lien, le trait d’union n’est pas uti­li­sé (excep­tion faite des noms doubles). » Ex. en alle­mand : Jonas-Fur­rer-Strasse.  ↩︎
  3. « Le trait d’union dans les uni­tés lexi­cales », Vitrine lin­guis­tique, Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  4. « L’ouvrage de réfé­rence en matière de la com­po­si­tion de textes impri­més et des règles de typo­gra­phie pour la langue fran­çaise s’intitule Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale », peut-on lire dans les Direc­tives pour les auteurs des publi­ca­tions en langue fran­çaise (PDF), des édi­tions Bre­pols (Turn­hout, Bel­gique), février 2011. ↩︎
  5. « Cet usage a été cri­ti­qué, mais est bien ins­tal­lé et conser­vé dans cer­tains guides. On n’est pas tenu de le suivre cepen­dant. On peut, comme en Bel­gique, écrire : [r]ue Vic­tor Hugo et clas­ser cette rue à Hugo, et ave­nue du Bois de la Cambre. » — Joseph Hanse et Daniel Blam­pain, Dic­tion­naire des dif­fi­cul­tés du fran­çais, 6e éd., 2012, s. v. Trait d’union, 3. Noms de rues, de bâti­ments, etc., p. 649. ↩︎
  6. « Pour le pré­nom et nom dans les noms de rues (rue Fran­çois-Cop­pée) l’usage admi­nis­tra­tif du trait d’union est fau­tif. » — Albert Dau­zat, Gram­maire rai­son­née de la langue fran­çaise, vol. 1, Lyon, édi­tions I.A.C., coll. « Les Langues du monde », série « Gram­maire, phi­lo­lo­gie, lit­té­ra­ture », 1947, p. 43. Cité par Wiki­pé­dia, art. cité. ↩︎
  7. « Il est cer­tain que le but admi­nis­tra­tif est de faci­li­ter, voire de per­mettre dans cer­tains cas, le tri des lettres pour les fac­teurs. L’ad­mi­nis­tra­tion des postes a ses rai­sons, que peut igno­rer l’ad­mi­nis­tra­tion muni­ci­pale. Ce qui est curieux, c’est que beau­coup d’“usagers” aient sui­vi en subis­sant l’in­fluence. On peut atti­rer leur atten­tion sur l’i­nu­ti­li­té (pour eux) du trait d’u­nion dans tous ces cas. » — Le Figa­ro, 2 juillet 1938, p. 5. ↩︎
  8. « L’Office de la Langue fran­çaise s’est éle­vé contre cet usage en le décla­rant inutile. Cepen­dant l’autorité qu’il a prise pro­vient du fait qu’il sim­pli­fie la recherche des noms propres qu’il soude dans les nom­breuses listes alpha­bé­tiques où ils figurent. » — Aris­tide, Le Figa­ro Lit­té­raire, 17 novembre 1962. Cité par Paul Dupré, Ency­clo­pé­die du bon fran­çais dans l’usage contem­po­rain, Paris, éd. de Tré­vise, 1972, t. 3, s. v. rue. noms de rues, p. 2312. ↩︎
  9. « […] si on met des traits d’u­nion par­tout, il devient impos­sible de savoir si le nom d’une rue ou d’une sta­tion est tiré d’un patro­nyme com­po­sé (qui néces­site tout à fait un/des trait(s) d’u­nion), ou d’un pré­nom + un nom. Par exemple, la sta­tion, la rue et le bou­le­vard Richard-Lenoir à Paris ont bien besoin d’un trait d’u­nion car Richard-Lenoir est un patro­nyme (celui de Fran­çois Richard-Lenoir). De même, à Lyon, le cours Richard-Vit­ton (3e arr.) est nom­mé d’a­près la famille Richard-Vit­ton (et plus pré­ci­sé­ment Jean Louis Richard-Vit­ton, fon­da­teur du quar­tier de Mont­chat) et n’est pas à confondre avec le cours Vit­ton (6e arr.), nom­mé d’a­près Hen­ri Vit­ton, ancien maire de La Guillo­tière. A contra­rio, quand on voit “rue Mar­tin Ber­nard”, on sait que la rue est nom­mée d’a­près Mar­tin Ber­nard, et non un Mon­sieur Mar­tin-Ber­nard. » Com­men­taire de Her­bal­ta­blet sur le blog Un monde sans fautes, 21 jan­vier 2021. ↩︎
  10. André Jouette, Dic­tion­naire d’or­tho­graphe et expres­sion écrite, Le Robert, « Les Usuels », 1997, s. v. le trait d’u­nion, p. 677. ↩︎
  11. Voir « Le “TOP”, réfé­rence ancienne du métier du cor­rec­teur ». ↩︎
  12. Je n’en sais pas plus, hélas. ↩︎
  13. André Jouette, op. cit., p. 739. ↩︎
  14. « Un trait d’u­nion… qui ne fait pas pour autant l’u­na­ni­mi­té ! », 13 juin 2021, blog À la for­tune du mot [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  15. « En pra­tique, les traits d’union dans les noms de lieux se raré­fient. » — blog Pro­jet Vol­taire, 1er mai 2023. ↩︎
  16. Cir­cu­laire des protes, no 398, octobre 1933, p. 25. ↩︎
  17. Sur un forum de dis­cus­sion, « Jacques » hasarde l’exis­tence « d’une cir­cu­laire admi­nis­tra­tive adres­sée au per­son­nel de la fonc­tion publique ». — Fran­çais notre belle langue, 7 mars 2008 [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  18. Com­po­si­tion d’o­ri­gine. Voir Gallica/BnF. ↩︎
  19. Pour les noms de com­munes, en revanche, une cir­cu­laire du 18 avril 2017, signée de Bru­no Del­sol, direc­teur géné­ral des col­lec­ti­vi­tés locales, a bien rap­pe­lé aux pré­fets que « tous les mots d’un nom de com­mune, à l’exception de l’article défi­ni ini­tial, doivent être joints par des traits d’union […] ». — « Nom des com­munes nou­velles : une cir­cu­laire rap­pelle les règles », Maire Info, 26 avril 2017 [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  20. J’ai bien cher­ché sur cette page : adresse.data.gouv.fr > Bonnes pra­tiques de l’a­dresse > Textes règle­men­taires [en ligne]. Der­nière mise à jour il y a 8 mois. Consul­té le 4 mars 2025. Mais le moteur de recherche ne ren­voie aucun résul­tat pour « trait d’u­nion » ↩︎
  21. André Jouette, op. cit., p. 677. ↩︎
  22. Mau­rice Gre­visse et André Goosse, Le Bon Usage, De Boeck Supé­rieur, 14e éd., 2008, § 109 b 1° N.B. 1, p. 114. ↩︎
  23. Loc. cit. ↩︎
  24. Édi­tés par Solo­cal, à par­tir des don­nées four­nies par les divers opé­ra­teurs télé­pho­niques. ↩︎
  25. Bru­no Dewaele (art. cité) note aus­si : « […] dans nombre d’in­dex, le trait d’u­nion a été sup­pri­mé. » ↩︎
  26. « La Poste demande aux usa­gers de “mas­sa­crer” l’or­tho­graphe des topo­nymes. [… Elle] vou­drait inter­dire, dans la ligne du code pos­tal, les minus­cules, les accents, les apos­trophes, les traits d’u­nion… […] Rien n’o­blige un citoyen fran­çais à ne pas res­pec­ter l’or­tho­graphe des noms propres admi­nis­tra­tifs de son pays ! » — Jean-Coli­gnon, Dic­tion­naire ortho­ty­po­gra­phique moderne, CFPJ, 2019, s. v. adresses, non pag. ↩︎

Comment une enseigne débutant par “chez” s’intègre à une phrase

Restaurant Chez Vincent, rue des Dominicains, Bruxelles, début 20e. Photographie. Archives de la Ville de Bruxelles.
Res­tau­rant Chez Vincent, rue des Domi­ni­cains, à Bruxelles. Pho­to­gra­phie, début xxe. Archives de la Ville de Bruxelles. Source : Ville de Bruxelles (Face­book).

J’ai ter­mi­né l’article pré­cé­dent sur deux exemples où l’enseigne com­men­çait par une pré­po­si­tion : Chez Cha­blin et Au Ren­dez-vous des Che­mi­nots. Le cas est fré­quent. Comme l’écrit Alain Fron­tier1, « la pré­po­si­tion à […] fait [de l’en­seigne] un com­plé­ment cir­cons­tan­ciel de lieu : Au ren­dez-vous des pêcheurs ; le syn­tagme pré­po­si­tion­nel est déjà tout prêt à être inté­gré dans l’é­non­cé que le limo­na­dier sou­haite que pro­duise son des­ti­na­taire (c’est-à-dire l’é­ven­tuel client) : Allons boire un verre au Ren­dez-vous des pêcheurs… ».

Nous avons vu, dans l’ar­ticle pré­cé­dent, que chez Zola l’en­seigne Au Bon­heur des Dames, quand elle est inté­grée à la phrase, passe en romain et perd sa pré­po­si­tion d’o­ri­gine : « le Bon­heur des Dames », « du Bon­heur des Dames », « au Bon­heur des Dames ». C’est ain­si qu’on parle natu­rel­le­ment et donc qu’on écrit. (Les gram­mai­riens ajou­te­raient que, dans dîner chez ou aller à, la pré­po­si­tion est régie par le verbe.)

Sur son blog2, le cor­rec­teur Sté­phane Lamek liste trois enseignes : « Le café Chez Jules, le res­tau­rant À la Table ronde, l’Hôtel de la clé d’or », qu’il glisse ensuite dans une phrase, en sui­vant les règles pres­crites : « Nous avons bu un soda chez Jules, nous avons man­gé à la Table-Ronde, nous avons dor­mi à la Clé-d’Or. »

Chez Jules ? Quel Jules ?

Les deux der­niers exemples, équi­va­lents à celui du Bon­heur des Dames, ne pré­sentent aucune dif­fi­cul­té. Mais l’é­non­cé « Nous avons bu un café chez Jules » n’est-il pas (ou ne risque-t-il pas d’être) ambigu ?

Bien sûr, quand l’en­seigne est, comme ici, com­po­sée de la pré­po­si­tion chez sui­vie d’un pré­nom, le contexte per­met, le plus sou­vent, de déci­der de quel lieu il s’a­git : par exemple, si « dîner chez Colette » signi­fie être invi­té à la table de la célèbre écri­vaine ou se rendre au res­tau­rant Chez Colette.

De même, si un Lyon­nais vous pro­pose de « dîner chez Georges », il y a de fortes chances qu’il pense vous emme­ner à la célèbre Bras­se­rie Georges (ou bras­se­rie Georges)3. Mais il pour­rait éga­le­ment son­ger au Petit Bou­chon « Chez Georges »4. L’am­bi­guï­té fait par­tie de la vie quotidienne.

Les noms de famille, sur­tout pres­ti­gieux (dîner chez Ledoyer, chez Las­serre, chez Drouant…), sont moins sus­cep­tibles d’oc­ca­sion­ner un doute.

L’i­déal est, évi­dem­ment, de pré­ci­ser sa pen­sée, comme le fait Georges Per­ec dans La Vie mode d’emploi (ch. VIII) : « […] même son petit déjeu­ner, il pré­fé­rait aller le prendre chez Riri, le tabac du coin de la rue Jadin et de la rue de Cha­zelles5. »

Des cas plus épineux

Mais des confrères m’ont récem­ment sou­mis des cas plus épi­neux, tirés de romans. Dans le pre­mier cas, l’auteur avait choi­si d’é­crire « dîner Chez Papa » (enseigne de res­tau­rants pari­siens de cui­sine du Sud-Ouest6). On ne peut écrire « dîner chez Papa » sans ris­quer l’am­bi­guï­té. (L’op­tion « dîner chez Papa » me paraît à peine plus com­pré­hen­sible.) Donc soit on sug­gère à l’au­teur de refor­mu­ler par « dîner au res­tau­rant Chez Papa » (mais ce n’est sans doute pas son sou­hait), soit on admet la capi­tale à chez.

Le second roman conte­nait nombre d’occurrences d’un bar nom­mé Chez Char­lie. L’auteur écri­vait de ses per­son­nages : « ils vont chez Char­lie », se donnent ren­dez-vous chez Char­lie », « passent der­rière chez Char­lie », etc. On peut l’admettre aisé­ment si Char­lie est le patron du bar où ils ont leurs habi­tudes. Mais ce n’était pas le cas. J’ai donc recom­man­dé d’écrire « Chez Char­lie ». Ain­si, on sup­prime l’ambiguïté7.

Voi­ci un exemple équi­valent dans un roman récent8 :

Phrase tirée d'un roman de 2023 : "Vendredi soir, il avait invité Claire à dîner Chez Vincent (avec une capitale à "chez"), la pizzeria chic du quartier."

Autre exemple, cette fois signé de Michel Houel­le­becq (et en ita­lique) : « […] ils s’ar­rê­tèrent pour boire quelque chose Chez Claude, rue du Châ­teau-des-Ren­tiers, qui devait plus tard deve­nir leur café habi­tuel […]9 »

L’en­seigne est glis­sée sans chi­chi dans la phrase. On com­prend aus­si­tôt de quoi il s’a­git. Nombre d’auteurs aiment ain­si bous­cu­ler la syn­taxe avec un titre d’œuvre ou un nom d’enseigne.

Souci d’exactitude

C’est une pra­tique obser­vable sur­tout dans des textes où le res­pect de l’in­té­gri­té de l’en­seigne est impor­tant : livres d’his­toire, guides tou­ris­tiques, mes­sages publi­ci­taires (ache­ter un bou­quet Au Nom de la Rose10). Ain­si, dans Le Roman de Bruxelles11, on peut lire, à pro­pos de Jacques Brel :

Extrait du "Roman de Bruxelles" de José-Alain Fralon (2008), où il apparaît "il dîne Chez Vincent" (enseigne entièrement en italique) puis "emmener sa tribu Aux Armes de Bruxelles" (enseigne entièrement en italique).

La pré­po­si­tion est inté­grée à l’en­seigne, c’est un fait. Est-ce vrai­ment gênant de l’y lais­ser, quand c’est la meilleure solu­tion ? La capi­tale, asso­ciée ou non à l’i­ta­lique, guide la lec­ture. De même, on dis­tingue sans pro­blème « par­cou­rir le monde » de « par­cou­rir Le Monde » ou « lire sur la route » de « lire Sur la route ». L’enseigne, comme le titre d’œuvre, est à lire d’un bloc.


  1. La Gram­maire du fran­çais, Belin, 1997, p. 345. ↩︎
  2. « Les noms des entre­prises, des admi­nis­tra­tions, etc. », Ortho­ty­po­gra­phie. Règles de typo­gra­phie fran­çaise [en ligne]. Consul­té le 21 février 2025. ↩︎
  3. Ins­ti­tu­tion fon­dée en 1836, située à Per­rache et fami­liè­re­ment appe­lée « la Georges ». Site offi­ciel : Bras­se­rie Georges. ↩︎
  4. « Lyon 1er. Au Petit Bou­chon Chez Georges, un des meilleurs ! », La Tri­bune de Lyon, 30 sep­tembre 2021 [en ligne]. Consul­té le 21 février 2025. ↩︎
  5. Pré­ci­sons tout de même que cet énon­cé laisse dans l’in­cer­ti­tude quant à l’en­seigne réelle : Riri (ou Hen­ri) peut n’être que le pré­nom du patron. ↩︎
  6. Site offi­ciel : Chez Papa. ↩︎
  7. On peut même ima­gi­ner un récit où les per­son­nages iraient tan­tôt chez Char­lie (à son domi­cile), tan­tôt Chez Char­lie (à son bar). ↩︎
  8. Gilles Vincent, Beso de la muerte, Les édi­tions du 38, 2023, ch. 7 [livre numé­rique]. ↩︎
  9. La Carte et le Ter­ri­toire, Flam­ma­rion, 2010, p. 111. Je dois cet exemple et celui de Per­ec à une dis­cus­sion de 2010 sur le forum abclf. ↩︎
  10. Fran­chise de fleu­ristes spé­cia­li­sés dans cette fleur. Site offi­ciel : Au Nom de la Rose. ↩︎
  11. José-Alain Fra­lon, éd. du Rocher, 2008. ↩︎

Anarchie dans la composition des noms d’enseignes

Restaurant Au Rendez-vous des Camionneurs, Paris, carte postale, sans date.
Res­tau­rant Au Ren­dez-vous des Camion­neurs, 30, rue Riquet, Paris. Carte pos­tale, s.d., sous la licence CC-BY-NC-SA 2.0 Crea­tive Com­mons.

Les règles de com­po­si­tion typo­gra­phique des noms d’enseignes com­mer­ciales (maga­sin, hôtel, auberge, res­tau­rant, bar, café, etc.) sont connues des cor­rec­teurs. Wiki­pé­dia1 les résume bien :

L’italique est obli­ga­toi­re­ment uti­li­sé […] pour les noms d’enseignes com­mer­ciales lorsqu’ils sont cités inté­gra­le­ment (abré­gés, ils sont com­po­sés en romain et les mots conser­vés sont reliés par des traits d’union ; de même, dans une phrase, l’italique n’est pas obli­ga­toire quand on repro­duit inté­gra­le­ment l’enseigne et que celle-ci com­porte un nom com­mun dési­gnant le type de commerce).

Exemples : en France, l’Auberge des Tem­pliers est un hôtel-res­tau­rant ; on peut man­ger et dor­mir aux Tem­pliers (sous-enten­du « à l’Auberge des Tem­pliers ») ; le maga­sin Au Bon Mar­ché, le maga­sin du Bon-Mar­ché ; dans le cas des enseignes « Grand Hôtel » et « Auberge des Tem­pliers », il est ain­si pos­sible d’écrire « j’ai dor­mi au Grand Hôtel puis à l’Auberge des Tem­pliers » ou bien « j’ai dor­mi au Grand Hôtel puis à l’auberge des Tem­pliers » (cette seconde option — en romain — est pré­fé­rée car elle est plus simple2).

C’est plus compliqué que cela

Contrai­re­ment à ce que laisse pen­ser ce résu­mé, « les usages ortho­ty­po­gra­phiques flottent beau­coup pour cette caté­go­rie de déno­mi­na­tions » (Coli­gnon, 20193), qu’il s’a­gisse de la place des capi­tales, de l’u­sage de l’i­ta­lique ou de l’emploi du trait d’union.

C’est au caba­ret Au franc buveur (ou : Au Franc Buveur, ou : Au Franc-Buveur, ou : C’est au caba­ret « Au Franc Buveur », ou C’est au caba­ret « Au Franc-Buveur », mais : le caba­ret du Franc[-]Buveur)4.

À la dif­fé­rence des titres d’œuvres (ex. : À la recherche du temps per­du), « [l]es noms des enseignes com­mer­ciales prennent [géné­ra­le­ment] des capi­tales au mot ini­tial, aux noms et aux adjec­tifs impor­tants ». Ex. : « l’au­berge Au Che­val Blanc » (IN, p. 76).

Dans les faits, les variantes sont infi­nies. On trouve aus­si bien Au ren­dez-vous des artistes, Au Ren­dez-vous des artistes, Au Ren­dez-vous des Artistes ou Au Ren­dez-Vous des Artistes.

En ce qui concerne le trait d’u­nion dans les enseignes abré­gées, Coli­gnon5 donne : « Le caba­ret du Piment noir (ou : du Piment-Noir) », « le caba­ret de la Belle Angé­lique (ou : de la Belle-Angé­lique) » ou encore « le caba­ret du Che­val furieux (ou : du Che­val-Furieux) ». Pour ma part, cette règle me semble peu connue et rare­ment appli­quée6.

Dans leurs ouvrages typo­gra­phiques res­pec­tifs, Bros­sard (19347) écrit « l’au­berge du Canon d’Or », tan­dis qu’Au­ger (20038) com­pose « Il est des­cen­du au Bon Accueil ». Ita­lique chez l’un, romain chez l’autre, trait d’u­nion chez personne.

Cette fluc­tua­tion de l’u­sage se retrouve, bien sûr, obser­vée par Gre­visse (§ 88 d) :

La salle du Petit-Passe-Temps […] (DUHAMEL, Deux hommes, V). — La clien­tèle de la Boule d’Or […] (JOUHANDEAU, Cha­mi­na­dour, p. 188). — […] les draps minces du Che­val-Blanc (CAYROL, Froid du soleil, p. 41).
[…] l’hô­tel des Deux Cha­mois (TROYAT, Tendre et vio­lente Eli­sa­beth, p. 10). — À côté du café de Flore (J. DUCHÉ, Elle et lui, I). — […] à l’hô­tel de la Poste (COLETTE, Mai­son de Claud., XVII). — […] à l’hô­tel de la Boule d’Or (BEAUVOIR, Force de l’âge, p. 17).

Chez Zola (Au Bon­heur des Dames, cha­pitre pre­mier9), seule l’en­seigne stric­to sen­su est en ita­lique. Quand Jean la lit, c’est le sens des mots qui compte. Puis l’en­seigne, inté­grée à la phrase, est en romain :

Deux figures allé­go­riques, deux femmes riantes, la gorge nue et ren­ver­sée, dérou­laient l’enseigne : Au Bon­heur des Dames. […]
— Au Bon­heur des Dames, lut Jean avec son rire tendre de bel ado­les­cent, qui avait eu déjà une his­toire de femme à Valognes. […]
Il était là, le sang aux yeux, la bouche contrac­tée, mis hors de lui par les éta­lages du Bon­heur des Dames […]
Sa face bilieuse s’était éclai­rée, il n’avait plus les yeux sai­gnants dont il regar­dait le Bon­heur des Dames. […]
Et, mal­gré son bon cœur, ses yeux retour­naient tou­jours au Bon­heur des Dames […].

Et ce n’est pas tout

Le rôle de mise en évi­dence de l’i­ta­lique est par­fois tenu par les guille­mets, comme l’a déjà mon­tré Coli­gnon plus haut et comme dans d’autres exemples don­nés par Gre­visse (§ 134 b 1°) :

Après avoir déjeu­né au res­tau­rant de la Cité, ou « chez Cha­blin10 » (BEAUVOIR, Mém. d’une jeune fille ran­gée, p. 334). — Il prend un bock au « Ren­dez-vous des Che­mi­nots » (SARTRE, Nau­sée, M. L. F., p. 12).

Étant don­né cette anar­chie, « il ne faut pas hési­ter à tran­cher arbi­trai­re­ment afin d’ap­pli­quer une marche de tra­vail constante », conclut Colignon.

☞ Sur le pro­blème que peut poser une enseigne com­men­çant par une pré­po­si­tion comme le der­nier exemple ci-des­sus (Au Ren­dez-vous des Che­mi­nots), voir l’article sui­vant.


  1. « Conven­tions typo­gra­phiques ». L’ar­ticle se fonde sur les règles don­nées par l’Im­pri­me­rie natio­nale (p. 76-77) et par Louis Gué­ry (Dic­tion­naire des règles typo­gra­phiques, p. 86). Pour les réfé­rences de ces ouvrages clas­siques, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur. ↩︎
  2. « Plus simple » mais dis­cu­table : l’Auberge des Tem­pliers n’est pas l’au­berge Aux Tem­pliers, de même que le Café de la Paix n’est pas le café La Paix. ↩︎
  3. Dic­tion­naire ortho­gra­phique moderne, Paris : CFPJ, s.v. caba­rets. ↩︎
  4. Loc. cit. ↩︎
  5. Loc. cit. ↩︎
  6. Mon confrère et ami Raphaël Wat­bled me confirme « ne jamais croi­ser de textes où ce prin­cipe est appli­qué ». ↩︎
  7. L.-E. Bros­sard, Le Cor­rec­teur typo­graphe, t. II : Les règles typo­gra­phiques, Impr. de Châ­te­lau­dren, p. 379. ↩︎
  8. Daniel Auger, Gram­maire typo­gra­phique, t. I, Paris : l’au­teur, p. 196. ↩︎
  9. G. Char­pen­tier et E. Fas­quelle, 1883 — Wiki­source. ↩︎
  10. Je n’ai pas réus­si à véri­fier si « chez Cha­blin » fai­sait effec­ti­ve­ment par­tie de l’en­seigne du res­tau­rant ou s’il s’a­gis­sait là seule­ment d’une manière de le dési­gner par le nom du patron. ↩︎

Citation : coupe entre crochets et point final de la phrase

Quand on coupe la fin d’une cita­tion en uti­li­sant des points de sus­pen­sion entre cro­chets, faut-il conser­ver le point final de la phrase, comme ceci : « […]. » ?

La réponse est oui.

Coli­gnon (Un point, c’est tout !, p. 99) donne l’exemple suivant : 

« Thiers est une des grandes figures du xixe siècle et le pre­mier pro­tec­teur qui soit res­té membre de la Com­pa­gnie. […] Fon­da­teur du jour­nal le Natio­nal, il est le véri­table auteur de l’accession au trône de Louis-Phi­lippe. »
(Duc de Cas­tries, la Vieille Dame du quai Conti, Per­rin, Paris, 1978.)

Puis il explique :

Dans le texte qui pré­cède, nous avons retran­ché une phrase entière, se ter­mi­nant par un point. C’est donc très logi­que­ment que nous avons res­pec­té le point après « Com­pa­gnie », et qu’il n’y a pas de point après le cro­chet fermant.

Dans un autre exemple, il écrit : « Si l’on veut cou­per la der­nière remarque […]1, on indi­que­ra comme suit le retran­che­ment du texte : « … reine […]. »

Le point final de la phrase tron­quée est bien respecté.

On trouve confir­ma­tion de la règle chez Drillon (Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, p. 284) : 

« Les cro­chets doivent res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment la ponc­tua­tion ori­gi­nale, et se pla­cer exac­te­ment à l’endroit de la par­tie retran­chée : ni trop tôt ni trop tard. »

Pour les réfé­rences pré­cises des ouvrages cités, voir la Biblio­thèque du cor­rec­teur.


  1. C’est moi qui ai cou­pé la phrase de Coli­gnon. ↩︎

De quand date le premier “Code typographique” ?

Le plus ancien manuel du cor­rec­teur, Ortho­ty­po­gra­phia, date de 1608. Je lui ai consa­cré un de mes tout pre­miers articles.

Mais à quand remonte le Code typo­gra­phique — ce « choix de règles » pro­po­sé par l’Amicale des direc­teurs, protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de France, dans l’espoir de mettre tout le monde d’accord ?

Tout dépend de qui vous lisez. Sui­vons la chronologie.

1943 — René Billoux écrit qu’il a paru en 1924, après deux ans de tra­vaux (dans son Ency­clo­pé­die chro­no­lo­gique des arts gra­phiques). Ces infor­ma­tions seront reprises en 1993 dans l’encyclopédie Les Sciences de l’écrit (dir. Robert Estivals).

1965 — Pierre Lecerf affirme qu’il a paru en juillet 1926 (aver­tis­se­ment à la 8e édi­tion, repu­blié dans la suivante).

1986 — Serge Asla­noff reprend la date don­née par Pierre Lecerf (Manuel typo­gra­phique du rus­siste). 

1997 — Robert Acker donne, lui, la date de 1946 (pré­face à la « 17e édi­tion » — qui est sans doute la dix-huitième).

1998 — Fran­çois Richau­deau date la pre­mière édi­tion de 1928 (article « Pour un nou­veau code typo­gra­phique simplifié »).

1999 — Cor­ri­geant Richau­deau et Robert Acker, Jean Méron répète la date de 1926, en se réfé­rant à Asla­noff, et donc à Lecerf (article « Le code typo : Pour qui ? Pour quoi faire ? »). 

Les dates de 1924, 1926 et 1946 sont fausses. C’est Richau­deau qui avait raison.

Grâce aux col­lec­tions de la biblio­thèque For­ney, j’ai pu remon­ter aux sources.

Après une pre­mière ten­ta­tive avor­tée en 1908, une nou­velle com­mis­sion de rédac­tion du code typo­gra­phique est consti­tuée en février 1925. En 1926, elle est encore en plein travail.

En juin, Émile Ver­let, qui pré­side la com­mis­sion, déclare en effet : « Il reste […] envi­ron la moi­tié du tra­vail, les trois quarts si l’on consi­dère la mise au point défi­ni­tive après dépouille­ment des réponses par­ve­nues. Encore un peu de patience1… »

En novembre, Eugène Gre­net, pré­sident de l’Amicale, insiste pour que le code soit impri­mé en 1927, avant le congrès de Tou­louse2. Ver­let, son vice-pré­sident, a bon espoir d’y par­ve­nir, mais ce ne sera pas le cas.

Le Code typo­gra­phique ne sera impri­mé qu’en mai 1928, par Gabriel Del­mas, à Bor­deaux. En août, Émile Ver­let fête­ra ses trois années d’ef­forts par un poème.

Je ne m’explique pas que René Billoux, qui repré­sen­tait la sec­tion de Chartres de l’Amicale auprès de la com­mis­sion3, ait pu se trom­per sur la date, sur­tout si près de l’évènement. Pas plus que je ne m’explique les élu­cu­bra­tions de Pierre Lecerf et de Robert Acker. 

Je consacre une par­tie de mes recherches actuelles à l’histoire de ce pre­mier code typo, dans l’espoir de retra­cer bien­tôt les trois décen­nies qui se sont écou­lées depuis la créa­tion de l’Amicale en 1897.


  1. Cir­cu­laire des protes, n° 310, juin 1926, p. 108. ↩︎
  2. Cir­cu­laire des protes, n° 315, novembre 1926, p. 219. ↩︎
  3. Liste des membres de la com­mis­sion dans l’a­ver­tis­se­ment à la pre­mière édi­tion, par Émile Ver­let. ↩︎

Charles Gouriou, un (autre) correcteur-auteur discret

Demande d’adhé­sion de Charles Gou­riou à l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France. (Cir­cu­laire des protes, no 427, mars 1936.)

Après bien des recherches infruc­tueuses, j’ai retrou­vé la trace de Charles Gou­riou, l’auteur du Mémen­to typo­gra­phique, une des réfé­rences des cor­rec­teurs professionnels.

Né à Brest1 en 1905, il est entré dans la pro­fes­sion en 1927 et pro­mu cor­rec­teur l’année sui­vante. En 1936, quand il adhère à l’Ami­cale des protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de France (pho­to), il est employé à la Librai­rie Hachette. Ses par­rains sont Georges Leclerc et Oscar Per­nel, tré­so­rier adjoint de l’A­mi­cale. Sa pré­sence est men­tion­née dans plu­sieurs assem­blées géné­rales de la sec­tion pari­sienne de l’Amicale en 1936 et 1937.

Il demeure alors 8, rue de Latran, à Paris (Ve), puis démé­nage l’année sui­vante 9, rue Laplace, dans le même arron­dis­se­ment. Le recen­se­ment de 1936, dans le quar­tier de la Sor­bonne, le fait appa­raître dans les archives de Paris. Il est marié à Marie, née en 1908, qui lui a don­né un fils en 1932, René2.

Charles Gou­riou avec femme et enfant, dans le recen­se­ment de 1936. Archives de Paris.
"Mémento typographique", Charles Gouriou, Hachette, 1961
Cou­ver­ture du Mémen­to typo­gra­phique, Hachette, 1961.

Quand il publie chez Hachette, son employeur (du moins peut-on le sup­po­ser), en 1961, son Mémen­to typo­gra­phique, appli­qué au « livre d’é­di­tion cou­rante », il a donc 56 ans et trente-trois ans de mai­son. L’ouvrage est pré­fa­cé par Robert Ranc (1905-1984), alors direc­teur de l’école Estienne. L’ou­vrage peut être consi­dé­ré comme la « marche typo­gra­phique » de la mai­son Hachette, puisque Ranc écrit :

La Librai­rie Hachette, qui avait depuis long­temps un tel lan­gage inté­rieur [sa propre gram­maire typo­gra­phique] bien mis au point et heu­reu­se­ment manié, a pen­sé pro­po­ser son code et les règles de son uti­li­sa­tion comme exemples, comme modèles mêmes, après avoir fait pro­cé­der à l’é­tude et au contrôle indis­pen­sables pour en faire un lan­gage non plus par­ti­cu­lier et de mai­son, mais pro­fes­sion­nel et de l’É­di­tion, un lan­gage com­mun aux auteurs et aux impri­meurs, faci­le­ment et géné­ra­le­ment utilisable.

Une « nou­velle édi­tion entiè­re­ment revue » par l’auteur (et sans la pré­face) paraî­tra en 1973. Elle sera rache­tée par le Cercle de la librai­rie et réédi­tée telle quelle en 1990 et 2010.

Charles Gou­riou, lui, est mort à Orsay (Essonne) en 1982.

Voi­là un autre cor­rec­teur-auteur exhu­mé, après Louis Emma­nuel Bros­sard.

Article mis à jour le 3 octobre 2024.


  1. Fiche Décès en France. ↩︎
  2. Je dois cette trou­vaille à mon amie Karine Cha­dey­ron, que je remer­cie. ↩︎

Résultats sportifs exprimés avec les signes prime et seconde

Résultats de la finale du 3 000 m steeple hommes (Championnats du monde d'athlétisme, Budapest, 22 août 2023), exprimés avec les signes prime et seconde, sur le site de "L'Équipe".
Résul­tats de la finale du 3 000 m steeple hommes (Cham­pion­nats du monde d’ath­lé­tisme, Buda­pest, 22 août 2023), expri­més avec les signes prime et seconde, sur le site de L’É­quipe.

Pour la plu­part des manuels typo­gra­phiques, les signes prime (ʹ) et seconde (ʺ) « sont réser­vés aux indi­ca­tions de degrés de lon­gi­tude, lati­tude, d’une cir­con­fé­rence, d’un angle » (Gué­ry, p. 217) et ne doivent donc pas être employés pour expri­mer les durées. Cepen­dant, cet usage est cou­rant dans la presse spor­tive (cela prend moins de place1). Ain­si, on peut lire sur le site de L’É­quipe (18 juin 2024) des textes comme celui-ci :

Maxime Grous­set (47ʺ65) a été le plus rapide en série du 100m ce mar­di aux Cham­pion­nats de France de Chartres. Florent Manau­dou est des­cen­du sous les 48ʺ (47ʺ90) pour la pre­mière fois depuis 2015 mais ne nage­ra pas la finale.

Que l’on tra­vaille pour la presse spor­tive ou que l’on cor­rige un roman y fai­sant réfé­rence, on peut donc être ame­né à res­pec­ter cette pra­tique. Hors de ces cas, on obser­ve­ra les règles clas­siques, comme le fait, par exemple, l’ar­ticle « Records du monde de nata­tion mes­sieurs » de Wiki­pé­dia, où le record mon­dial du 800 m est expri­mé comme suit : 7 min 32 s 12.

Le Guide du typo­graphe (romand, 2015, § 412, p. 60, et § 524, p. 76) accepte que, « dans l’é­nu­mé­ra­tion des résul­tats spor­tifs », on abrège minute et seconde avec les signes prime et seconde, et en donne les règles :

Dans un compte ren­du spor­tif, les signes ʹ et ʺ rem­placent les abré­via­tions min et s ; on les uti­lise ain­si pour mar­quer l’heure pré­cise :
Le vain­queur est arri­vé à 15 h 07ʹ 02ʺ.

On sup­prime le zéro pré­cé­dant l’u­ni­té de minute et l’u­ni­té de seconde pour, dans un clas­se­ment, indi­quer la durée :
Clas­se­ment : 1. Chris­to­pher Froome 83 h 56ʹ 8ʺ ; 2. Nai­ro Quin­ta­na Rojas 84 h 1ʹ 9ʺ.

Je rap­pelle qu’il ne faut pas confondre les signes prime et seconde (ʹ et ʺ) avec l’a­pos­trophe et le guille­mets anglais (’ et ”).

Dans la cap­ture d’é­cran de L’É­quipe que je publie en ouver­ture, il s’a­git vrai­sem­bla­ble­ment d’a­pos­trophes et de guille­mets droits, immé­dia­te­ment acces­sibles au cla­vier, et le jour­nal gagne encore de la place en sup­pri­mant les espaces. On note­ra enfin qu’il n’ob­serve pas la règle de sup­pres­sion du zéro dans les durées.

☞ Pour les réfé­rences des ouvrages cités, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur.


  1. Le signe prime est aus­si employé dans la presse ciné­ma. Ain­si, la durée du Dîner de cons est de « 80ʹ » sur le site des Années laser. ↩︎

La Philharmonie de Paris met les points sur les “I”

Logos de la Philharmonie de Paris
Évo­lu­tion du logo de la Phil­har­mo­nie de Paris. Les I ont gagné des points.

Dans sa der­nière évo­lu­tion, le logo de la Phil­har­mo­nie de Paris a mis des points sur les i majus­cules. Bien que cela sur­prenne, ce n’est pas si rare, comme l’expliquait, hier, un article du site Cap’­Com.

Pour­tant, c’est un prin­cipe en typo­gra­phie : les i majus­cules ne portent jamais de point, à la dif­fé­rence des i minus­cules. Pour­quoi ? Le point ne per­met pas de dis­tin­guer deux mots ; il est donc inutile, contrai­re­ment au tré­ma (MAIS/MAÏS).

Alors, pour­quoi le gra­phiste Antoine Lafuente a-t-il com­mis cet « acci­dent volon­taire », bien accueilli ? « De l’avis géné­ral, ces points-là ajou­taient quelque chose d’un peu éton­nant, d’un peu joueur, qui évoque la musique. » 

La cor­rec­trice de l’infolettre de la Phil­har­mo­nie, elle, Sté­pha­nie Hour­cade, fixe la limite à la fan­tai­sie : « Le cor­rec­teur ne peut et ne doit […] pas inter­ve­nir sur les logos eux-mêmes, bien sûr ; mais dans un texte, l’orthotypographie tra­di­tion­nelle s’applique, et les I n’auront pas de point ! » 

Un article intéressant.