Remarque sur la préposition À accentuée-Une vieille règle refusait l’accentuation d’une majuscule isolée (A ton avis) et de l’initiale capitale d’un mot en minuscules (Emile) …
Cinq manuels typographiques méconnus-Je présente cinq manuels typographiques moins connus que les références habituellement citées par les correcteurs …
De quand date le premier “Code typographique” ?-À quand remonte le “Code typographique”, outil du correcteur ? Différentes dates ont été données au fil du temps. Je suis remonté aux sources …
Signes supérieurs et signes en exposant-Y a-t-il une différence de nature entre les signes supérieurs (abréviations, appels de notes) et les signes en exposant (mesures, algèbre) ? …
Corriger est un métier-Voici un texte qui mettra du baume au cœur de mes confrères et consœurs victimes d’une concurrence déloyale… et incompétente …
À la recherche du code typo perdu -Surpris que diverses sources mentionnent un « code typographique » signé Pierre-François Didot (1731-1795), j’ai mené l’enquête …
Orthotypographie, un terme mal défini-Bien qu’elle soit pratiquée chaque jour, notamment par les correcteurs, l’orthotypographie est une notion aux contours flous …
Des guillemets anglais avec espace ?!-Des espaces fines aux guillemets anglais, ou quand un moment de lecture fait basculer vos certitudes typographiques …
Deux typographes parlent des codes typo-Deux typographes, aujourd’hui formateurs à Saran (45), évoquent les règles communes de composition, qu’ils jugent en voie de disparition …
Tiret long : amour et haine-J’ai découvert une guéguerre entre anciens correcteurs du « Monde » à propos du tiret long, également appelé « tiret [sur] cadratin » …
Pas de point à la fin des titres.-L’usage de ne pas mettre de point à la fin des titres s’apprend quand on commence à travailler dans la presse ou l’édition …
Comment abréger “post-scriptum”-L’abréviation classique est « P.-S. », mais on note une évolution dans les écrits récents (presse, messages électroniques) …
Le “Monde” du jour ou “Le Monde” du jour ?-Dans le Grevisse, je viens de tomber sur une règle bien utile et dont je ne trouve pas l’équivalent dans les codes typo …
La majuscule comme choix politique-Le 30 juin 2020, à la suite de la mort de George Floyd, le « New York Times » annonce qu’il mettra désormais une majuscule à l’adjectif « Black » …
Espacement de la ponctuation en français-Ce que décrivent les codes typographiques est l’état actuel de l’usage français. Mais il a varié, comme on peut le comprendre ici ou là …
Ressources en ligne sur la langue française-Voici une liste de ressources en ligne sur la langue française apportant des réponses bien utiles aux rédacteurs et aux correcteurs …
Qui crée les codes typographiques ?-J’ai établi la liste des ouvrages actuels donnant les règles de composition des textes destinés à l’impression ou à la diffusion numérique …
L’humour de Jean-Pierre Lacroux-Dans l’avant-propos de son « Orthotypographie », Jean-Pierre Lacroux révèle un humour discret mais efficace …
Comment abréger “milliard”-L’abréviation Md€ pour « milliards d’euros » n’est pas officielle, mais courante dans l’administration et la finance …
Les passionnés de typographie connaissent les articles de Jean Méron, chercheur indépendant. Son site n’avait pas été mis à jour depuis février 2021.
Né en 1948, il est mort le 18 janvier 2022, à l’âge de 73 ans.
C’est la liste de diffusion Typographie de l’Inria, dont il était membre, qui l’a annoncé, dans un message du 3 janvier 2023, que je n’ai découvert qu’aujourd’hui :
Grand polémiqueur devant l’Éternel, Jean Méron nous a quittés sur la pointe des pieds après un dernier combat contre la mérule1… Les membres de cette liste se souviennent des discussions homériques qui épiçaient les fils…
Érudit touche-à-tout, Jean s’était illustré par une abondante littérature sur la typographie, son histoire et sur le foisonnement de ses règles parfois contradictoires. Après des études en psychologie, il explore la composition et le bien écrire, sujets, qu’à son habitude, il approfondira jusqu’à les épuiser. Il n’écrira, en revanche, jamais, la grammaire raisonnée dont il rêvait, comme tant d’autres…
Ses derniers mois, il les passa comme conseiller municipal dans sa commune de Guémené-sur-Scorff [Morbihan] et quelques photos nous le montrent, presque hilare, lors des réunions politiques. Jean est parti en janvier 2022, et c’est en raison d’un long silence inhabituel dont nous cherchâmes le motif, que nous apprîmes la nouvelle.
De haut en bas et de gauche à droite : guillemets français (en chevrons doubles), guillemets en chevrons simples, signes mathématiques de comparaison et crochets triangulaires.
Nota : Cet article assez long regroupe des considérations sur des signes peu connus, mais cousins des guillemets français. Il ne s’agit pas, à strictement parler, d’une leçon d’orthotypographie.
Chacun sait que les guillemets dits « français1 » sont des signes en chevrons doubles, « » (motif qui évoque aussi, chez nous, le logo de Citroën). Ils « apparaissent à partir de la fin du xviiie siècle et deviennent majoritaires vers la fin du xixe siècle » (Wikipédia2).
On les oppose aux guillemets dits « anglais », en apostrophes simples, ‘ ’, ou doubles, “ ”.
Guillemets et citations
De nos jours, en France, les guillemets en chevrons doubles sont d’usage majoritaire pour délimiter les citations — même s’il existe d’autres possibilités (italique, corps inférieur, etc.3) moins employées.
Dans le cas où un texte comprend une citation et une sous-citation enchâssée dans la première, l’usage le plus courant, aujourd’hui, est d’employer les guillemets français pour la citation et les guillemets anglais pour la sous-citation. Chaque citation est close par son guillemet fermant.
Introduction : « Citation : “Sous-citation.”»
C’est, notamment, le choix de Louis Guéry4 (qui a formé des générations de journalistes). Par contre, l’Imprimerie nationale — pour qui les guillemets anglais doivent n’être employés qu’« exceptionnellement » dans un texte français — enchâsse les guillemets français et précise : « Si les deux citations se terminent ensemble, on ne composera qu’un guillemet fermant5 » :
Et La Fontaine de conclure l’anecdote qu’il rapporte sur son inspirateur : « Cette raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles et dit en riant : « Les dieux soient loués ! Je n’ai pas fait grand acquisition, à la vérité ; aussi n’ai-je pas déboursé grand argent. »
« Exemple particulièrement curieux », note l’utilisateur Marcel sur Disposition de clavier bépo6, car « si le texte continue, on aura du mal à savoir qui parle, de La Fontaine ou du narrateur ».
Guillemets en chevrons simples
Pour encadrer une sous-citation, d’autres signes seraient possibles, mais ils sont ignorés par la plupart des manuels typographiques français — de même qu’au Québec7. Il s’agit des chevrons simples. (Ils sont espacés comme les guillemets ordinaires.)
C’est pourtant ce que préconisent les typographes romands8 :
Lorsque, à l’intérieur d’une citation, s’en présente une deuxième, nous préconisons l’usage de guillemets simples ‹ › pour signaler celle-ci. […] Lorsqu’un mot entre guillemets se trouve à la fin d’une citation, le guillemet fermant se confond avec le guillemet final : […] Le sélectionneur de l’équipe nationale affirme : « Les hommes que nous avons choisis sont tous des ‹ battants. »9
Pour la graphiste et typographe Muriel Paris, « profiter de l’existence, dans les polices de caractères, des signes doubles et signes simples », c’est « choisir la sobriété »10.
Le typographe Jan Tschichold (1902-1974) prônait, lui, l’ordre inverse :
Je préfère la manière suivante : ‹ – « » – › , de même que je donne la préférence aux guillemets simples de cette forme : ‹ › 11.
Des guillemets d’ironie spécifiques
Outre l’avantage de la cohérence graphique entre chevrons doubles et simples, cet emploi présenterait celui de réserver aux guillemets anglais le rôle que, spontanément, nombre d’auteurs leur donnent, celui de guillemets d’ironie.
Ex. : Il m’a dit : « Je ne suis pas “n’importe qui”. »
Les guillemets d’ironie, dits aussi guillemets ironiques, désignent une utilisation particulière des guillemets pour indiquer que le terme ou l’expression mis en exergue n’a pas sa signification littérale ou habituelle et n’est pas nécessairement cité d’une autre source. Les guillemets d’ironie marquent la distance, l’ironie, le mépris que l’auteur veut montrer vis-à-vis de ce qu’il cite. Ils ont un pouvoir de distanciation et indiquent les réserves de l’auteur par rapport à un mot ou à une expression (Wikipédia12).
Employer le même signe pour deux usages différents dans le même contexte est contraire à la recherche de lisibilité maximale, vers quoi doit tendre l’orthotypographie :
[…] cette mode selon laquelle les mêmes guillemets servent tantôt pour marquer une citation ou un terme cité, tantôt un terme critiquable dont on met en question la signification habituelle, n’a-t-elle pas tout pour fâcher celles et ceux d’entre nous qui aiment la rigueur plutôt que l’ambiguïté ? […] Pour la clarté du discours écrit, il est recommandable d’utiliser les ‹ … › pour les citations de deuxième niveau, et de réserver les “…” aux guillemets d’ironie s’il convient d’en mettre. En voyant des “…”, la lectrice et le lecteur peuvent se rendre compte immédiatement que ce n’est pas donné comme une citation. Effet à éviter donc à l’intérieur des citations, sauf si la personne citée aurait mis des guillemets d’ironie à l’écrit (« Marcel », toujours13).
D’autres chevrons simples
D’un point de vue graphique, les guillemets en chevrons simples sont en concurrence avec d’autres, les signes mathématiques de comparaison (inférieur à, <, et supérieur à, >).
J’évoque là des usages méconnus des non-professionnels de l’édition.
On peut utiliser les chevrons simples (sans espaces intérieures) pour entourer une adresse de site. Si l’adresse termine la phrase, on met un point final après le chevron simple fermant. Mon site est le suivant : <www.ramat.ca>. […] Le chevron fermant (avec espaces) est utilisé pour décrire les opérations informatiques. Accueil > Insérer > Forme > Rectangles (Pour dessiner un rectangle dans Word.)
On emploie également le signe supérieur à, >, dans les « fils d’ariane », c’est-à-dire les chemins d’accès à une page Web15.
Ex. : Pour savoir quels ouvrages je recommande aux correcteurs, voir mon site > Accueil > La bibliothèque du correcteur.
Dans son « Que sais-je ? » sur La Ponctuation16, Nina Catach a employé ces mêmes chevrons pour citer des signes de ponctuation. Ex. : <“ ”> (elle cite les guillemets anglais).
Un domaine particulier : la philologie
Un usage encore plus spécifique ne concerne que la philologie.
En philologie, pour l’édition scientifique d’un texte, le chevron marque généralement les mots ou groupes de mots ajoutés dans le texte par conjecture. Les lacunes peuvent également être indiquées par un groupe de trois astérisques entourées par des chevrons (<***>). — Wikipédia17.
Lorsqu’on emploie les chevrons pour signifier la suppression de mots [par l’auteur du texte étudié, et non par l’éditeur], on les appelle aussi crochets de restitution — Vitrine linguistique18.
Les chevrons sont aussi employés en linguistique pour marquer la parenté entre deux mots (amare > aimer)19 ou « pour indiquer les graphèmes ou les transcriptions graphiques20 ».
Une découverte : les crochets triangulaires
Enfin, il faut mentionner les crochets triangulaires, encore plus rares, dont j’ai découvert l’existence dans la Grammaire typographique (1952) de Jules Denis21.
Dans les éditions philologiques de textes, on indique parfois entre parenthèses, ( ), les lettres ou les mots que l’éditeur considére comme devant être omis, et entre crochets, [ ], les lettres ou les mots qu’il ajoute au document reproduit. Un autre procédé consiste à employer, dans ce genre de travaux, deux sortes de crochets ; les crochets droits, [ ], enfermant des lettres ou des mots existant dans les manuscrits, mais qui sont à exclure ; les crochets triangulaires ⟨ ⟩, enfermant des lettres ou des mots ne figurant dans aucun manuscrit, mais qui sont rétablis par conjecture.
Chevrons simples enchâssés : de l’extérieur vers l’intérieur, guillemets simples, signes mathématiques de comparaison et crochets triangulaires.
On notera que les crochets choisis par Jules Denis, correcteur de l’imprimerie Georges Thone à Liège, ont une forme différente à la fois des guillemets en chevrons simples et des signes de comparaison. Ce sont, eux aussi, des signes mathématiques :
Les deux chevrons ⟨ ⟩ sont utilisés pour noter le produit scalaire, ou pour annoncer une présentation d’un groupe finiment engendré » — Wikipédia22.
Dans le cas précis — rarissime, je le rappelle — où un correcteur serait amené à relire des travaux philologiques employant des chevrons simples, je lui conseillerais de privilégier ces crochets triangulaires, car graphiquement ils s’apparient mieux avec les crochets carrés que les chevrons mathématiques. Précisons toutefois qu’ils sont disponibles dans peu de polices (pour mes illustrations, j’ai utilisé Apple Symbols).
Cet article a été recommandé dans Design fax (lettre professionnelle sur l’actualité du design français), no 1315, 25 mars 2024.
Article mis à jour le 22 mars 2024.
On les dit aussi « typographiques », par opposition aux guillemets dactylographiques ou droits. ↩︎
« Histoire », art. « Guillemet », Wikipédia. Consulté le 11 mars 2024. ↩︎
Voir Lexique des règles en usage à l’Imprimerie nationale, Imprimerie nationale, 2022, p. 49. Pour les autres usages des guillemets, se référer aux manuels habituels. ↩︎
Dictionnaire des règles typographiques, 5e éd., ediSens, 2019, p. 238. ↩︎
Lexique des règles en usage à l’Imprimerie nationale, op. cit., p. 51. ↩︎
« Si la citation principale est encadrée de guillemets français (« »), la meilleure façon d’indiquer la citation interne est de l’encadrer de guillemets anglais (“ ”). » — « 7.2.6 Citation double », Le Guide du rédacteur, TERMIUM Plus. Consulté le 11 mars 2024. ↩︎
Guide du typographe, 7e éd., Groupe de Lausanne de l’Association suisse des typographes, 2015, § 610, p. 99. — En France, cet usage relève de choix singuliers. En 2022, lors d’une discussion dans la liste de diffusion Typographie de l’Inria, Benoît Launay, directeur artistique au CNRS, écrit : « Personnellement, j’apprécie ces guilles et m’en sert dans les publications du CNRS que je réalise. » Jacques Melot lui répond : « Il est évident que ces guillemets simples qui n’ont pas d’usage en français vont évoquer une sorte de balisage destiné à un effet spécial comme lorsqu’il s’agit d’attirer l’attention du lecteur sur le texte en tant que tel dans une production didactique par exemple, c’est-à-dire avoir un effet de ralentissement sur la lecture, irritant sans aucun doute une partie appréciable des lecteurs. C’est tout bonnement antirédactionnel ! » — Le chercheur indépendant Jean Méron (mort en 2022 — voir mon article) les utilisait aussi dans ses textes. Sur le sujet, on lira d’ailleurs, avec profit, son article « En question : le grammaire typographique — Les guillemets », du 14 juin 1999, dont un PDF est disponible sur le site de la Liste Typographie. ↩︎
Pour simplifier ma démonstration, je ne conserve volontairement que le second exemple. La rupture de parité des guillemets, renforcée par leur différence graphique, est perturbante pour le correcteur français. ↩︎
Le Petit Manuel de composition typographique, version 3, autoédité, 2021, p. 77. ↩︎
Jan Tschichold, Livre et typographie, trad. de l’allemand par Nicole Casanova, Allia, 2018, p. 125. ↩︎
« Guillemets d’ironie », art. « Guillemet », Wikipédia, cité. Leur nom anglais est scare quotes. Ils ont été inventés par l’Américaine Elisabeth Anscombe en 1956. — « History », art. « Scare Quotes », Wikipedia (EN). Consulté le 11 mars 2024. ↩︎
« Usage philologique », art « Chevron (typographie) », Wikipédia. Consulté le 11 mars 2024. ↩︎
« Chevrons », Vitrine linguistique, art. cité. J’ai écarté la précision qui suit : « Certains éditeurs préfèrent employer les crochets ; cependant, si on opte pour ce signe, il faut expliquer qu’il s’agit d’un mot qui avait été supprimé par l’auteur, et non d’un ajout de l’éditeur, puisqu’on emploie généralement les crochets pour encadrer les commentaires et les modifications apportées par l’éditeur. » — Jacques Drillon fait une remarque équivalente (Traité de la ponctuation française, Gallimard, 1991, p. 280-281). ↩︎
Aujourd’hui, les codes typographiques réservent l’emploi de l’esperluette à l’écriture des raisons sociales (Dupont & fils) et à leurs dérivés (noms commerciaux, enseignes1), d’où l’autre nom de ce signe : « et commercial ». Cependant, sa forme séduit les graphistes, qui en font un usage plus large.
Les manuels proscrivent aussi la répétition d’etc. à l’écrit, qualifiée d’inutile, alors qu’on la pratique couramment à l’oral, au point que « dans les propos attribués à un personnage, un seul etc. semble[rait] aujourd’hui incongru, insolite » (Jean-Pierre Colignon, Un point, c’est tout !, 2018, p. 113).
Ces règles n’ont pas toujours été en vigueur.
Esperluette et abréviations &c. sur la couverture du livre Description historique et géographique de la ville de Messine…, 1783.
Ainsi, sur la couverture de ce livre de 1783, on compte une esperluette employée comme conjonction de coordination (à l’avant-dernière ligne) et pas moins de cinq abréviations &c. — abréviation d’abréviation, donc, puisque etc. abrège déjà et cætera (ou et cetera). On notera au passage qu’elles ne sont pas séparées par des virgules. Cette abréviation a aujourd’hui disparu — de même que les s longs (ſ et non f) qu’on peut voir dans le mot désastre du titre.
Rappelons que l’esperluette, ligature des lettres et, remonte à l’Antiquité et était très employée par les moines copistes au Moyen Âge pour gagner du temps.
Répétitions d’etc. dans le Journal officiel de la République française, 1er mai 1874.
Un siècle plus tard, on trouve encore aisément des répétitions d’etc. dans les journaux les plus sérieux, y compris dans le Journal officiel (photo ci-dessus).
Autre interdiction des codes typographiques actuels : faire suivre etc. de points de suspension, « car cela constitue un pléonasme qu’on ne saurait racheter ni au nom de l’“expression littéraire”, ni au nom d’un illusoire “renforcement de l’idée”… qui échappera au lecteur » (Colignon, op. cit., p. 112). Mais cela restait courant dans les journaux du xixe siècle et du début du xxe siècle.
Série d’etc. suivis de points de suspension, dans Le Carnet de la semaine, 1er mai 1931.
Il arrive même qu’on trouve dans des journaux ou livres anciens plus de trois points de suspension, ce qui est encore une interdiction actuelle.
Cinq points de suspension dans Illusions perdues, de Balzac, Vve A. Houssiaux, 1874.
Voici un texte qui mettra du baume au cœur de mes confrères et consœurs victimes, sur les réseaux sociaux, d’une concurrence déloyale… et incompétente.
« En dépit des apparences et contrairement à une opinion trop répandue, la préparation de la copie est un travail minutieux, particulièrement difficile. En effet, la typographie est singulièrement plus riche de possibilités que la dactylographie, et le préparateur doit prévoir et préciser les solutions à retenir. Il lui faut donc joindre des connaissances techniques à la culture et au sens de la langue que suppose la correction.
« Et pourtant, quelque important qu’il soit, ce bagage ne suffit pas. À la lecture, l’intelligence opérant sans qu’on s’en aperçoive la plupart des rectifications utiles, l’état réel du texte échappe ordinairement aux yeux. Pour corriger professionnellement, c’est la démarche même de l’esprit qui doit être inversée : on ne prend conscience du véritable aspect du texte qu’en pratiquant des disciplines contraires aux habitudes créées par l’étude et la culture ainsi qu’aux réflexes acquis dès l’enfance. La recherche volontaire et systématique des fautes exige un mode de lecture spécial, d’acquisition difficile — impossible même à certaines intelligences — et qui consiste essentiellement en une épellation analytique mentale, attentive à percevoir tous les signes, assez rapide cependant pour ne pas nuire à la compréhension du texte.
« Il s’agit donc d’un authentique métier qui ne s’acquiert que par un long apprentissage. À défaut des professionnels qualifiés qu’on recrute malaisément, on se contente trop souvent de recourir à ceux qui, de bonne foi, se croient capables de corriger parce qu’ils “aiment lire” et se pensent “soigneux et attentifs” ou parce qu’ils ont pratiqué la correction scolaire qui est tout autre chose. Qu’on trouve des fautes ne prouve point qu’on sache voir les fautes ; et, paradoxalement, celles qui subsistent emportent seules le jugement.
« Nous souhaitons que se recrutent et se forment patiemment ces spécialistes dont la collaboration pèse plus qu’on ne voudrait l’admettre sur le destin du livre. »
Charles Gouriou, « Avant-propos » de son Mémento typographique, Hachette, 1973. Rééd. Cercle de la librairie, 1990, 2010.
En mai 19281, le Code typographique tant attendu a enfin paru, sur les bords de la Garonne, à Bordeaux. Émile Verlet, président (depuis février 1925) de la commission chargée de sa rédaction, peut souffler… et se féliciter de cette naissance difficile en publiant un poème (pour nos confrères, tout était prétexte à rimer). Comme le rappelle en introduction Eugène Grenet, président de la Société amicale des protes et correcteurs de France, dans la Circulaire des protes (no 336, août 1928) où paraît ce texte, « le premier essai de réalisation du Code typographique fut entrepris par l’Amicale, ainsi qu’en avait décidé le Congrès de […] Nantes en 1908. […] ». Par suite de polémiques, « cette œuvre ne put alors être menée à sa fin ». Cela explique le premier vers du poème ci-dessous.
Première annonce de la parution du Code typographique, Circulaire des protes, mai 1928.
LE CODE TYPOGRAPHIQUE
Amis, il a bientôt vingt ans,
Sa carrière commence
Et c’est fou quand on pense
À ce qu’il a fallu de temps
Pour défaire et refaire
Ce qu’on voulait parfaire.
On a cherché quinze ans son nom :
« Méminto [sic] » ou bien « Code »,
« Marche à suivre »… la mode…
Toujours les typos disent : « Non ! »
Pourtant, quinze ans, ça lasse
Et « Code », à la fin, passe.
Puis intervint la Commission,
Travaillant en silence,
Usant son éloquence
Pour obtenir la permission
De quitter sa famille
Avant sa camomille.
On rentrait tard… après minuit,
En portant bas l’oreille :
L’épouse est là qui veille
Pour voir si l’on s’est mal conduit,
Et son œil italique
Interdit la réplique !
Après l’aride abréviation,
Ce fut la capitale
— La faute capitale —
Puis notes, nombres, division,
Parsemés d’italique :
C’en était fantastique !
Oui, trois ans nous avons lutté
De façon exemplaire,
Toujours pour satisfaire
Notre femme et la Faculté.
Oyez notre misère,
Voyez notre calvaire !
Toulouse2, avec tes troubadours,
Veux-tu mettre à la mode
Ce petit, petit Code
En le parant de tes atours ?
Fais que sur la Garonne
Bientôt l’olifant tonne !
Que chacun vibre à ses échos :
Réalisons ce rêve
De proclamer la trêve
Entre correcteurs et typos !
Et vous, frondeurs du Livre,
Aidez le Code à vivre !
E. VERLET.
« Un autre fils de François [Didot], Pierre François [1731-1795, dit le jeune], crée un des premiers codes typographiques à l’usage des correcteurs. »
Les Didot forment une dynastie d’imprimeurs qui, jusqu’au xixe siècle, apporteront « de nombreuses innovations techniques à l’industrie papetière, à l’imprimerie et à la typographie ».
L’Encyclopédie Larousse reprend cette information, avec des italiques : « Il créa également le premier Code des corrections typographiques », mais en l’attribuant à l’un des petits-fils de François Didot, Pierre (1761-1853).
Un code typographique au xviiie siècle ? Voilà qui bouscule mes connaissances, le premier « code typo » proprement dit datant, pour moi, de 1928 — après une série de « manuels typographiques » au xixe siècle. ☞ Voir Qui crée les codes typographiques ?
Silence des catalogues
« Soucieux d’apporter le plus grand soin aux ouvrages qu’il imprimait, Pierre François Didot composa et publia un petit ouvrage à l’adresse des correcteurs d’épreuves : Protocole des corrections typographiques », écrit, pour sa part, Jean-Claude Faudouas, dans son Dictionnaire des grands noms de la chose imprimée (Retz, 1991, p. 45).
Décidément ! Je fouille, bien sûr, le catalogue de la BnF et celui du musée de l’Imprimerie de Lyon, à la recherche de cette pièce historique. Sans succès.
Je ne trouve rien non plus sur Pierre-François3 Didot dans la vaste Somme typographique (1947-1951) de Maurice Audin, numérisée par le musée de l’Imprimerie de Lyon. Pas plus que dans Orthotypographie : recherches bibliographiques (Paris, Convention typographique, 2002), le gros travail de Jean Méron (voir son site).
L’objet identifié
Alors je m’adresse au service d’aide SINDBAD de la BnF, qui m’oriente vers « L’Art de l’imprimerie (Paris, Dictionnaire des arts et métiers, 1773) », cité par Alan Marshall dans « Manuels typographiques conservés au musée de l’Imprimerie de Lyon » (Cahiers GUTenberg, no 6, juillet 1990, p. 40).
Ce document existe bien à la BnF, sous forme de réimpression moderne : « L’art de l’imprimerie, Thorigny-sur-Marne : impr. de E. Morin, 1913, 39 p., in-8, coll. Documents typographique[s], I ».
Il a été « attribué à Didot le jeune par E. Morin4 », comme l’écrit encore Alan Marshall (art. cit.), car le texte n’est pas signé.
Il s’agit précisément de l’article « IMPRIMERIE (L’art de l’) » (p. 480-512), extrait du tome 2 du Dictionnaire raisonné universel des arts et métiers… de Philippe Macquer (1720-1770), revu par l’abbé Jaubert, imprimé en 1773 par Pierre-François Didot.
Le protocole des signes de correction de Pierre-François Didot, reproduit par Louis-Emmanuel Brossard (1924).
Cette planche, numérotée II dans l’article de Didot le jeune, y est introduite par les mots suivants : « Lorsque la forme est entiérement ferrée, il [le compositeur] […] la porte à la presse aux épreuves pour en tirer une première épreuve, que le prote lit, & sur la marge de laquelle il marque les mots passés [bourdons] ou doublés, les lettres mises les unes pour les autres que l’on nomme coquilles, &c.Voyez Pl. II » (p. 497-498).
Le paragraphe qui suit, intitulé « De la correction », ne traite, en fait, que du corrigeage (la correction sur plomb). Il n’évoque jamais le correcteur lui-même, sauf dans les premiers mots : « Quand le compositeur a reçu du Prote, ou de tout autre Correcteur, l’épreuve où les fautes sont indiquées sur les marges, il faut qu’il la corrige […]. » Le mot protocole n’y apparaît pas non plus.
Un précurseur
Sauf erreur, les titres donnés par Larousse et Faudouas sont donc fantaisistes. Le texte de Didot le jeune ne s’adresse pas nommément aux correcteurs. Il ne s’agit pas non plus d’un code typographique, dont je rappelle la définition : « Ouvrage de référence décrivant les règles de composition des textes imprimés ainsi que la façon d’abréger certains termes, la manière d’écrire les nombres et toutes les règles de typographie régissant l’usage des différents types de caractères : capitales, bas de casse, italique, etc. » — Wikipédia.
Signes de correction dans Orthotypographia de Jérôme Hornschuch, 1608.
Il s’agit seulement d’un protocole des signes de correction. Le premier, à ma connaissance, depuis l’embryon proposé par Jérôme Hornschuch en 1608 (☞ Voir Orthotypographia, manuel du correcteur, 1608). Les traités de Marie-Dominique Fertel (1723) et de Pierre-Simon Fournier (1764-1766) ne sont pas destinés au correcteur. Bertrand-Quinquet (1798) mentionne les « signes usités dans l’Imprimerie, et qui lui sont particuliers », mais ne les donne pas. C’est généralement à Marcellin-Aimé Brun (Manuel pratique et abrégé de la typographie française, 1825) qu’on attribue le premier tableau des signes de correction5.
C’est ce changement d’un demi-siècle dans la chronologie qui fait l’intérêt principal du présent article.
Avez-vous déjà entendu parler du CONCUVIT6 (ou CONCUBITE7) ? Il s’agit d’une règle connue des professionnels de l’imprimerie et de l’édition, en particulier des correcteurs, qui doivent veiller à son application. Règle de bienséance plutôt que de typographie, si bien que les auteurs des codes typographiques ne la mentionnent pas tous et que, parmi eux, seuls Lacroux et Guéry osent donner son nom familier.
Cette règle recommande d’éviter les coupures (appelées aussi divisions) de mots en fin ou, plus rarement, en début de ligne généralement qualifiées de « malsonnantes » dans les codes typo.
Ainsi, Colignon écrit (à l’entrée « Coupures en fin de ligne ») :
« On évite, même si les mœurs ont évolué, les coupures “malhonnêtes”, choquantes, malsonnantes, qui peuvent entraîner des significations péjoratives… :
« … alors qu’arrivait le grand cul/ tivateur « Ce metteur en scène propose ici une pièce très cul/ turelle « Le chef de l’État voit en chaque Français un con/ tribuable à presser comme un citron. »
De même, le Ramat-Muller signale :
« J’ai mal occu/ pé ma jeunesse »
Et Guéry déconseille :
« Le général s’était fait présenter les cons/ crits qui arrivaient à la caserne. « Il était angoissé à l’idée d’une mort su/ bite qui lui apparaissait… »
Laisser une telle coupure était encore plus risqué à l’époque de la composition au plomb, où la seconde ligne pouvait disparaître pour une raison quelconque.
« Une fois, dans un potin mondain, il était question d’une célèbre danseuse étoile qui devait participer à une fête de charité en abandonnant son cachet. Cette information brève, banale à la limite, était ainsi conçue :
« … Mademoiselle X. prêtera son gracieux con cours.
« Durant le montage, la seconde ligne disparut. Ce bourdon se termina par un procès bien parisien, et le licenciement du journaliste responsable de la rubrique. »
Qu’on soit ou non « bégueule », comme le dit Lacroux, il vaut mieux éviter ces coupures, ne serait-ce que pour se préserver de telles conséquences.
Si vous êtes correcteur ou si vous lisez ce que les correcteurs publient, vous connaissez le mot orthotypographie ou, du moins, vous l’avez croisé. Il règne un certain flou autour de sa définition, de ce qui relève ou non de cette notion. Certains professionnels, lorsqu’ils parlent de correction orthotypographique, y incluent la grammaire8, voire, quand elle est « approfondie », la cohérence du récit et la réécriture9 !
Le terme orthotypographie ne figure pas dans les dictionnaires de référence (Larousse, Robert, Académie, TLF). Pour Cordial, c’est le « domaine couvrant l’ensemble des corrections de fautes, par l’association de l’orthographe et de la typographie ».
Le Wiktionnaire est plus précis et en propose deux acceptions :
« (Typographie)Ensemble des règles qui permettent d’écrire de façon correcte qui recoupe l’orthographe et les règles typographiques (utilisation des majuscules et des minuscules, des espacements, de la ponctuation, de l’italique, etc.).
Discipline ayant pour objet l’étude de cet ensemble, de son évolution, des ouvrages tels que codes, marches, manuels de bon usage, des pratiques de la correction et de la révision des textes et de celles et ceux qui en font profession. »
Mais la lecture de l’article de Wikipédia consacré à cette notion, au-delà du premier paragraphe, montre que les choses sont plus complexes.
La typographie « au sens large » est, rappelons-le, la « mise en forme de l’écrit10 ». Selon ses racines grecques, l’orthotypographie serait donc la typographie correcte. C’est dans ce sens que Jérôme Hornschuch a créé le terme orthotypographia (en latin) en 1608, dans ce qui est considéré comme le premier manuel du correcteur – lire mon article.
Plus près de nous, la linguiste et historienne de l’orthographe française Nina Catach (1923-1997) a repris le terme, en l’identifiant à une « orthographe typographique11 », incluant la ponctuation et l’« aspect tout extérieur » du texte, c’est-à-dire sa mise en page.
Pour le correcteur et typographe Jean-Pierre Lacroux, orthotypographie est plutôt un mot-valise (à l’instar d’auto-école) :
Couverture du volume II d’Orthotypographie de Jean-Pierre Lacroux en PDF.
« “Orthotypographie” est un beau néologisme. Sa formation, fort différente de celle d’orthotypographia […], ne doit rien à la préfixation. C’est un mot-valise subtil : ortho[graphe] + typographie. Il est parfait pour désigner l’armada des prescriptions à la fois orthographiques et typographiques, par exemple celles qui concernent l’écriture des titres d’œuvres12. »
« De fait, écrit Wikipédia, le terme correspond à une intersection (nécessairement) floue entre orthographe et typographie », mais « reste […] en attente d’une définition précise ».
Je n’entre pas davantage dans les subtilités définitionnelles du terme et je renvoie à l’article complet le lecteur qui souhaiterait en savoir davantage. J’en retiendrai seulement ce paragraphe :
« L’orthotypographie se distingue […] du simple respect de la norme orthographique et grammaticale commun à l’ensemble des productions écrites (y compris les productions courantes). Son but est d’appliquer des normes ortho- et typo-graphiques applicables à l’édition “composée” qui participent à la compréhension visuelle d’un texte structuré, qu’il s’agisse d’impression sur papier ou de mise en ligne. »
Autrement dit, l’orthotypographie, ce seraient les règles à suivre pour qu’un texte imprimé ou numérique soit conforme à un certain « bon usage », qui, selon Lacroux (ibid.), « n’est pas celui des écrivains mais celui des livres (de toute nature). […] il ne s’agit ici ni de la syntaxe ni de l’orthographe, mais de balivernes, telles que la ponctuation ou l’emploi des majuscules, que la plupart des auteurs ont toujours négligées et abandonnées avec empressement au bas peuple des ateliers. »
Bien que ses contours restent à préciser, l’orthotypographie est pratiquée chaque jour, aussi bien par les professionnels de l’édition que par les particuliers.
Quand « la typographie était l’affaire exclusive des typographes ». DR. Source : Pinterest.
À l’époque de l’imprimerie traditionnelle, explique le professeur Jacques Poitou14, « la typographie était l’affaire exclusive des typographes ». Avec l’arrivée de la dactylographie (« dans les bureaux vers la fin du xixe siècle, dans le courant du xxe siècle chez les particuliers »), les possibilités d’enrichissement du texte étaient limitées. Mais avec l’arrivée de la PAO, « le possesseur d’un ordinateur, d’un logiciel de traitement de texte et d’une imprimante a les moyens techniques de produire des documents de qualité. Il a même à sa disposition bien plus de moyens (notamment de polices) que les imprimeurs auraient pu en rêver. » Or, « la mise en forme et la mise en page du texte ne sont généralement pas objet d’enseignement ». Pourtant, bien publier s’apprend.
« Depuis que la “typographie” est morte15, écrit encore Lacroux (ibid.), les codes typographiques sont devenus indispensables. » Avec les automobiles, « quand tout le monde circule vite, il vaut mieux prendre des précautions » (à savoir créer le Code de la route). De même, « quand n’importe qui imprime », il faut des règles communes.
Le « succès public16 » d’un ouvrage comme le Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale montre que des particuliers et des professionnels hors du domaine de l’édition ont encore le souci de produire des documents – imprimés ou numériques – de qualité et que, selon la jolie formule de Lacroux, « la chaleur du plomb n’a pas fini d’irradier la langue écrite ».
Je n’ai jamais corrigé d’ouvrages de mathématiques ni de physique-chimie, mais, bien sûr, il arrive que les textes qu’on me confie comportent des formules chimiques ou des expressions algébriques, dont je dois garantir la lisibilité. Il y a là une source d’erreur qui peut avoir des conséquences fâcheuses.
J’ai notamment vu transformer des symboles minuscules en majuscules, ce qui en change radicalement le sens. Le kilo (k) en Kelvin (K), le gramme (g) en giga (G). À un éditeur qui avait choisi de passer tous les titres en capitales, j’ai dû signaler que cela ne l’autorisait pas à transformer le cobalt (Co) en oxyde de carbone (CO).
Il y a quelques jours, je racontais la disparition du trait d’union au nom de la simplification dactylographique. Le « tiret du 6 » a, en effet, fusionné trait d’union et signe moins. C’est ce dernier que je vais maintenant évoquer, car sa quasi-disparition est plus problématique que celle de son « cousin ».
Le site communautaire 24 jours du Web, déjà mentionné dans mon précédent article, en parlait, bien sûr :
« Le signe moins […] n’est pas directement accessible sur nos claviers. Même les claviers étendus qui proposent un pavé numérique n’offrent qu’une duplication du “trait d’union et signe moins”. Ce symbole mathématique est pourtant différent graphiquement et sémantiquement des autres. Sa hauteur lui permet d’être parfaitement aligné avec son opérateur opposé, le + ; et sa largeur est proche du tiers de cadratin. Sa largeur est également identique aux signes plus et égal, afin d’offrir de meilleurs alignements verticaux […] »
J’ajouterai une autre comparaison (en police Bodoni), très parlante :
De gauche à droite, trait d’union, tiret demi-cadratin, signe moins et signe plus en Bodoni. Le signe moins est différent en largeur, en épaisseur et surtout en hauteur.
Autre problème, jamais mentionné : dans certaines polices, le trait d’union n’a rien d’un tiret rectiligne. Exemples ci-dessous en Jenson et en Novarese (police avec laquelle j’ai longtemps travaillé).
Trait d’union dans les polices Jenson (à gauche) et Novarese.
Quel scientifique accepterait d’exprimer la négativité avec une sorte de tilde, lequel a une autre signification dans sa discipline ?
Enfin, dans le signe « plus ou moins » (±), les deux signes associés ne sont-ils pas de même largeur ? Il y a donc là une incohérence.
Typographie soignée
Sur un blog, qu’il est inutile de nommer, j’ai lu : « En bonne typographie, c’est ce signe [le trait d’union] qui est employé comme “signe moins” dans la transcription mathématique. » Peut-on vraiment parler de « bonne typographie » ?
Il ne faut pas confondre les contraintes pratiques et la théorie.
Pour moi, le correcteur doit mettre en œuvre la meilleure typographie possible ou, du moins, être capable de le faire sur demande. Il faut pour cela la connaître. C’est à cela que servira ce billet.
Les codes et manuels typographiques décrivent les usages différenciés du trait d’union et des tirets (cadratin et demi-cadratin). La plupart oublient de mentionner quel signe il faut employer pour écrire un nombre négatif ! Ce n’est souvent qu’en tombant sur un exemple qu’on en déduit le choix de l’auteur. Et on trouve de tout : ainsi, chez Gouriou (p. 80), un tiret cadratin suivi d’une espace (sous — 20 degrés).
Autre source d’étonnement : la nette distinction qu’ils font entre composition mathématique (par exemple, Imprimerie nationale, p. 115) et composition ordinaire. Peut-on, sans risque, les séparer aussi nettement ? Comme je l’ai déjà dit plus haut, les textes courants peuvent comporter des formules algébriques, qui doivent être relues avec attention par le correcteur professionnel.
Or, inverser la valeur d’un nombre n’a rien d’anodin. Peut-on accepter si facilement de représenter cette opération par un signe étriqué, de moitié moins large qu’un chiffre ?
S’en émouvoir, ce n’est pas être puriste. C’est avoir le souci de la lisibilité. C’est aussi chercher à maintenir vivant l’art de la typographie.
Même Jean-Pierre Colignon parle du signe moins au passé : « […] le vrai “moins” était un signe intermédiaire entre le tiret et le trait d’union, faisant les deux tiers ou les trois quarts du vrai tiret. Ce rôle est joué aujourd’hui par le trait d’union […]17 »
Un correcteur digne de ce nom ne confondrait pas la lettre minuscule x et la croix de multiplication (×), ni le prime (a′) et l’apostrophe (a’). Pourquoi devrait-il confondre trait d’union (ou tiret) et signe moins, en laissant libre cours à une prétendue « norme » ?
Aspect pratique
Bref, quand les codes typo parlent de l’écriture des nombres négatifs, ils recommandent généralement le trait d’union. Voir Colignon (déjà cité) ou Ramat-Muller (p. 83). Pour ma part, je le trouve trop petit et je lui préfère le tiret demi-cadratin, à l’instar du typographe Bruno Bernard18.
L’emploi du signe moins, qui reste recommandable en typographie soignée, présente trois difficultés :
1) Il n’est pas accessible au clavier directement. Il faut soit taper son Unicode (U-2212), soit aller le chercher dans les glyphes, parmi les signes mathématiques.
2) Il n’existe pas dans certaines polices, comme la Garamond de mon Mac.
Le signe moins ne s’affiche pas dans la Garamond de mon ordinateur.
3) Conséquence du 2 : si on travaille sur un texte qui aura plusieurs destinations, par exemple une publication imprimée et une en ligne, on ne peut prendre le risque d’employer un signe qui, potentiellement, disparaîtra du texte. Il faut au moins vérifier que cela est sans danger.
Ces restrictions mises à part, le signe moins reste disponible.
Et l’espacement ?
Pour faire le tour complet de la question, je donne les règles d’espacement du signe moins (difficiles à trouver), évidemment valables si vous utilisez à sa place le trait d’union ou le tiret :
« Un nombre négatif est écrit sans espace séparateur après le signe moins » — Wikipédia19. Inversement, toutes les opérations algébriques s’écrivent avec une espace avant et après le signe. En effet, en mathématiques, on distingue le cas où le signe moins est un opérateur unaire (–1) et celui où il est un opérateur binaire (3 – 1). Pour plus d’information, lire le PDF Règles françaises de typographie mathématique d’Alexandre André.
Même s’il n’en a pas l’usage au quotidien, le correcteur doit au moins connaître l’existence du signe moins et ses propriétés, pour l’employer quand cela est nécessaire. Cela ne me paraît pas follement réactionnaire, simplement rigoureux.
1er décembre, premier jour de l’avent et, bien sûr, défilent, sur les réseaux sociaux et ailleurs, billets et articles surfant sur le « calendrier de l’avent » ou, plus souvent, « de l’Avent ». Pourquoi cette hésitation graphique ?
Anciennement advent (vers 1119), avent vient du latin chrétien adventus (« arrivée, avènement ») et désigne la « période de l’année liturgique de quatre semaines qui précède et prépare la fête de Noël » (Larousse).
Un calendrier de l’avent est une boîte « comprenant vingt-quatre volets à ouvrir chaque jour, du 1er décembre à Noël, pour découvrir une friandise, une surprise » (Robert).
Dans un cas comme dans l’autre, la minuscule s’impose.
Le logiciel Antidote précise : « Comme c’est toute une période qui est désignée par le mot avent et non pas un jour de fête unique, il est recommandé de l’écrire avec une minuscule, comme pour le nom du carême ou du ramadan. La graphie Avent, avec une majuscule, est déconseillée. »
On peut le vérifier dans les dictionnaires suivants : Robert, Jouette, Girodet, Dournon, Littré ; dans les encyclopédies Universalis et Wikipédia, ainsi que dans la Vitrine linguistique (Québec).
Seul Larousse (et le TLFI) maintient la majuscule. Est-ce pour « bien distinguer l’Avent, temps de la liturgie catholique qui précède Noël, de la préposition avant » ? L’argument me paraît mince.
Même le dictionnaire de la si conservatrice Académie a abandonné la majuscule depuis son édition de 1835.
Pourtant, cette tradition – de la majuscule – a la vie dure.
Avent dans calendrier de l’avent serait-il perçu comme le « nom spécifique », sur le modèle de ministère de l’Économie ? S’agit-il de l’expression d’une déférence à l’égard de la religion ? Ou encore d’un exemple de la « majusculite » commerciale ?
J’avoue que l’explication m’échappe. Les hypothèses sont les bienvenues.