Dans une nouvelle inédite de Lucien Ray, publiée par la revue Cinémonde, Stépan Arkailevitch, amoureux de Simone, n’ose lui avouer un terrible secret : pour survivre, il a dû, un temps, se résoudre à « d’obscures besognes de correcteur d’imprimerie ». Mais en lui bat « un cœur affectueux et tendre ». Extraits.
Illustration de la nouvelle « Parler d’amour », dans Cinémonde, 1939.
Une tendresse ardente et sincère unissait ces deux êtres qui n’avaient pas de secret l’un pour l’autre. Une confiance entière et justifiée s’était établie entre eux une fois pour toutes.
Pourtant, en dépit d’une entente parfaite, il y a des sujets que les couples les plus unis préfèrent ne pas aborder.
Quel être n’a pas sa tare secrète, sa souffrance cachée qu’il redoute de dévoiler même à l’être qu’il aime le mieux au monde et qui pourtant est capable de comprendre et de calmer sa douleur ? Simone en voyant son mari si défait comprit aussitôt le motif de sa détresse, de son angoisse.
Stépan, d’origine étrangère, était arrivé très jeune à Paris où il avait fait ses études et connu des débuts difficiles. Des années durant, il lui avait fallu lutter pour poursuivre ses cours, vivre misérablement d’obscures besognes de correcteur d’imprimerie, travaillant la nuit dans une atmosphère chargée de vapeurs plombées, au milieu du vacarme des linotypes, du fracas des rotatives.
Stépan, avec beaucoup de courage, avait lutté, lutté contre la fatigue, contre la faim et contre l’amour.
C’est contre l’amour qu’il devait combattre avec le plus d’opiniâtreté, parce qu’il avait un cœur affectueux et tendre, un besoin d’aimer invincible, une soif de tendresse qui le tourmentait nuit et jour. Mais il ne se sentait pas le droit de lier à son existence précaire une autre existence. Pour ne pas succomber à la tentation, il adopta une attitude négative devant l’amour. Il en rit, il le nia, il le raya de sa vie.
Cela dura longtemps ainsi, jusqu’au jour où il rencontra Simone. Ce jour-là, malgré ses théories, il tomba éperdument amoureux et il dut reconnaître que sa tristesse en fut toute illuminée. De longs mois, il adora en silence Simone qu’il voyait chaque jour et qui ne se doutait pas de la passion qu’elle avait éveillée.
Mais tout finit bien :
Galvanisé par cette admirable compréhension féminine, il osa sortir de son sous-sol empuanti. Il s’enhardit, lui, le correcteur, jusqu’à proposer des articles et des contes à la rédaction, du deuxième étage. Cette ascension était symbolique. Peu à peu, il sortit de l’ornière, il écrivit des scénarios. Il réussit même à en faire tourner un.
Le 15 août 1882, la revue littéraire La Jeune Belgique (lien Wikipédia1) publie le texte d’un certain John Keat narrant son embauche comme correcteur, à moins qu’il ne s’agisse d’une fiction. Rien à voir, bien sûr, avec le célèbre poète anglais John Keats (1795-1821), mort de la phtisie à 24 ans. Le signataire de ce texte (ou son personnage) se serait, d’après le nota — qui fait froid dans le dos — pendu à une corde qui « le défiait » au-dessus de son bureau. On passe brutalement du naturalisme, mouvement défendu par la revue, à l’horreur ! Je n’ai trouvé aucune information supplémentaire au sujet de ce John Keat. Ce texte est surtout intéressant par sa description de l’univers de travail.
CORRECTEUR !
Aujourd’hui pour la première fois, je suis entré dans l’atelier où j’ai obtenu la place de correcteur.
C’est une grande salle allongée, couverte d’un vitrage, comme une serre. Au milieu, deux rangées de casses adossées et au fond cinq presses qui marchent avec un bruit de charrette de brasseur ; le tiroir des presses sort, entre, va, vient régulièrement roulant sur ses rails, tandis que les courroies qui s’élèvent obliquement vers l’arbre, tournent sans fin avec une oscillation lente, et le tiroir avance toujours et recule, éternellement. Des filles perchées sur un tabouret présentent du papier aux griffes de la presse, un rouleau tourne, la feuille disparaît, une autre est happée. Cette machine a l’air d’un monstre, elle me fait peur.
Les ouvriers, les typos, debout devant leurs casses, composent avec un mouvement d’automate, sans parler ; les petits apprentis vous passent entre les jambes et vont chercher de la bière pour les assoiffés.
De temps en temps une margeuse fredonne une chanson monotone qu’accompagnent dans le fond les conducteurs et les gamins, et la chanson s’enfle en bourdonnant, bête et traînarde, jusqu’au moment où un éclat de voix arrête le chœur, qui se tait effrayé.
M. Loutard, le contre-maître, m’a donné une place au fond, près des marbres. Il m’a présenté à mon confrère Malicot, un charmant garçon très-chauve qui se pique de beau langage et qui a la manie de mâcher sans cesse de la centaurée. « C’est bon pour l’estomac, dit-il. »
Malicot me passe des épreuves à corriger : Cahier des charges : Pavage à exécuter sur la route de Namur à Bruxelles par Waterloo, sur une longueur de 160 m. dans la traverse de Sombreffe.
Cela m’a pris deux heures à corriger. Il est vrai que comme intérêt brut, c’était folâtre.
Malicot m’a appris ce que c’est qu’un bourdon, une espace, un cadratin, un lingot, une galée et une forme. Ces notions sont très utiles.
Aujourd’hui le patron a fait le tour des ateliers ; c’est un petit vieux tout gris, à l’air grincheux. Il a daigné me dire que mon épreuve était bien corrigée.
Je le savais. Je ne suis pas modeste de nature. La modestie est la vertu des sots ; ils ont conscience de leur valeur.
Il fait triste à l’atelier ; il pleut dehors et les vitres ruissellent.
Malicot est parti. Il a mangé trop de centaurée.
Son pupitre est désert et dessus se prélasse une épreuve de l’Histoire contemporaine de A. P… Cette épreuve m’attire ; j’ai envie de la prendre. Mais M. Loutard m’a regardé. Il arrive. Horreur ! il m’a donné douze folios de chiffres, des chiffres mal imprimés avec un nimbe noir qui fait papilloter les yeux. J’en ai pour trois heures. C’est horrible. J’ai peur de me transformer en chiffre, de m’arrondir en 6, de me hacher en 4, de me couleuvrer en 8 ; je deviens arithmométrique, je sens des vertiges, les lobes de mon cerveau s’en vont ; je les vois s’envoler sous forme de 000000, comme des ronds de fumée…
« Je deviens arithmométrique… » Composition d’origine.
Malicot est revenu ; il corrige la Revue du Nord et mâche de la centaurée (pour l’estomac). Heureux homme ! il a lu presque entièrement un article de M. X… sur les Améliorations des chemins de fer brabançons, sans compter un chapitre complet d’un roman de Zénaïde Fleuriot — romancier de grand talent, assure-t-il. — Moi, je ne rêve qu’un ouvrage complet à corriger ; ne fût-ce que trois pages, mais que cela ait un commencement et une fin ! Je n’ose plus ouvrir un livre ; je crains de n’y voir que des coquilles et des lettres bloquées ; et puis il me semble qu’au plus palpitant du livre, il y aura une coupure nette et… des annonces de pastilles anti-asthmatiques.
Il y a une corde qui pend au-dessus de mon pupitre. À quoi sert cette corde ? Pourquoi est-elle là ? Elle m’agace, elle a l’air de me défier, je la couperai…
John Keat.
N. B. — Il s’y est pendu.
Précision : Dans la mise en page originelle, le nota et la signature figurent sur la même ligne.
La Jeune Belgique, 2e année, n° 18, vol. 1, p. 282-283.
J’ai trouvé dans Demi-crimes, l’ultime roman d’Henry de Pène (1830-1888), une nouvelle description déplorable du local des correcteurs dans une imprimerie parisienne au xixe siècle. On peut raisonnablement faire crédit à l’auteur de l’authenticité de ses propos, car il a été journaliste pendant une quarantaine d’années.
Le fait est que le petit réduit, une espèce de niche pratiquée, à l’entresol, dans la cage de l’escalier noir qui conduisait de l’atelier des machines aux ateliers de composition et aux bureaux des différents journaux locataires de l’imprimerie Drière, n’était guère fait pour recevoir des visiteurs gantés, vernis, luisants [sic] des pieds à la tête comme l’était d’ordinaire, et plus spécialement encore ce soir-là, M. Jack Stick, l’élégant rédacteur hippique de l’Écho Parisien.
Autant le jeune homme était parfumé, autant le petit local dont il venait de pousser la porte devant lui était puant. L’odeur grasse des encres, le relent des vieux papiers mêlé aux exhalaisons humaines, les fumées refroidies des cigares et des cigarettes, les émanations du gaz, l’absence d’air extérieur, la poussière longuement accumulée sur le plancher, le long des murs, y composaient une atmosphère spéciale et, en quelque sorte, professionnelle qu’on ne pouvait impunément respirer que par grâce d’état2. Dans ce bouge, quatre poitrines humaines étaient condamnées à une asphyxie de chaque nuit. C’étaient Brenard, le correcteur attitré de l’Écho, un apprenti qui lui servait de « teneur de copie » ; un autre correcteur, attaché au service de plusieurs canards de moindre importance qui ne se payaient pas le luxe d’un correcteur spécial. Ce second correcteur était assisté, lui aussi, d’un jeune garçon chargé de suivre sur le manuscrit, tandis que son chef couvrait de signes cabalistiques, intelligibles seulement pour les initiés, les étroites feuilles de papier imprimées dites : paquets, où le premier travail du compositeur dépose parfois presque autant de fautes que de mots. (p. 13-14)
“Des chenils sombres et malsains”
Cet extrait est à rapprocher du témoignage de M. Dutripon (1861 : « on le fourre dans un trou, sous un escalier, sous les rangs des compositeurs, quelquefois dans une espèce de niche qu’on appelle cabinet, sombre, étroit »), du récit de Pierre Larousse (1869 : « Les loges de concierges, dans certaines ruelles du vieux Paris, aujourd’hui disparues, auraient pu passer pour des salons en comparaison des chenils sombres et malsains que telle grande imprimerie de la capitale décore du nom pompeux de bureaux des correcteurs ») et de la vision lugubre du métier par Paul Bodier (1936 : « Les correcteurs sont les plus sacrifiés par tout un clan de misérables patrons dont les ateliers sales et pouilleux sont le refuge de toutes les vermines, de toutes les poussières, de toutes les immondices possibles […] »).
Dans un dialogue, Henry de Pène évoque aussi la rémunération du correcteur, que Jack Stick appelle « avec une familiarité cordiale “père Brenard” ». Ce dernier déclare :
— […] voyez-vous, nous avons des enfants et avec ce que je gagne ici la nuit, ce qu’on me donne au journal du soir où je corrige dans l’après-midi, on a bien de la peine à joindre les deux bouts. — […] Vous ne m’avez jamais dit combien vous vous faisiez par mois à vous crever les yeux et à vous éreinter le tempérament au service de vos deux journaux. — Deux cent cinquante francs ; quelquefois trois cents, quand je puis faire quelques suppléments… (p. 16)
Alexandre Dumas père, par Nadar, en 1855. Coll. BnF.
Dans le Journal amusant du 8 février 1873, le littérateur Paul Courty propose « une anecdote sur Alexandre Dumas qu[’il] n’ose garantir inédite, mais qui du moins est assez peu connue ».
« Un jour, dans un de ses romans-feuilletons qui se passait sous Louis XIV, il avait placé par mégarde le terrain d’un duel dans un champ de pommes de terre. Lorsqu’il vint revoir ses épreuves, le correcteur de l’imprimerie lui fit respectueusement observer que l’introduction des pommes de terre en France remontait seulement au règne de Louis XVI, et qu’il faudrait peut-être effacer…
« — Effacer ! s’écria Dumas, bondissant à ce mot. Comme vous y allez !
« Et saisissant fiévreusement une plume, il écrivit ce renvoi en marge de l’épreuve.
« — C’est par erreur que nous venons de dire que les deux adversaires avaient pris pour terrain de leur rencontre un champ de pommes de terre, puisque l’introduction en France de ce précieux tubercule, due à Parmentier, eut lieu seulement sous le règne de Louis XVI. C’est dans un champ de navets que le duel avait lieu.
« Et tendant l’épreuve au correcteur stupéfait, Dumas murmura, en se frottant joyeusement les mains :
— Six lignes de plus ! »
Cette anecdote « peu connue », je ne l’ai pas trouvée ailleurs.
Les dictionnaires de littérature recensent les écrivains, les grandes œuvres, les mouvements littéraires, parfois quelques grands éditeurs, mais oublient généralement les autres intervenants de la fameuse « chaîne du livre ». Cependant, les « Dictionnaires amoureux » de chez Plon encouragent à sortir des sentiers battus, et Pierre Assouline ne s’est pas fait prier. Ainsi, dans son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, paru en novembre dernier, on trouve une entrée consacrée à ce grand oublié entre tous qu’est le correcteur, celui dont « on ne sait rien ».
Sur son blog, il y a dix ans, l’académicien Goncourt avait déjà rendu un bel hommage au métier de correcteur, qu’il soit d’édition (« aussi appelé préparateur de copie », précise-t-il ici) ou de presse (« dans un journal où on le presse sans cesse »), titré « De la lecture angoissée à la correction névrotique », dont il reprend les grandes lignes. Voici donc, en complément, quelques extraits de ce nouveau texte.
« Le correcteur d’édition […] travaille seul, chez lui, où il prend son temps, enfin c’est ce qu’on s’imagine […] il intervient de plus en plus souvent en conseiller historique, documentaliste, rewriter… […] C’est un éviteur de catastrophes. Il ne doit jamais se fier à la mémoire de l’auteur pour ce qui est des citations. Il doit se méfier des pièges, sosies et homophonies ; car il ne corrige pas que les fautes d’impression mais d’abord l’emploi du français et la microtypographie. […]
« La névrose du correcteur : sens hyperbolique du détail, obsession de la vérification, goût pathologique de la précision, maniaquerie en toutes choses et le plus souvent passion monomaniaque pour un unique écrivain à l’aune duquel toute œuvre est jugée. […] »
S’il dit vrai, quel est le vôtre ?
☞ Puisque Pierre Assouline mentionne aussi dans ce texte le rapport privilégié que Georges Simenon entretenait avec sa correctrice, Doringe, j’en profite pour rappeler mon article à ce sujet.
On m’a récemment demandé, dans un commentaire sur LinkedIn, de m’exprimer sur l’interventionnisme des éditeurs dans les manuscrits de leurs auteurs. Je ne disposais pas alors des éléments nécessaires. Je viens donc de rédiger une réponse mieux informée, essentiellement par un long article de l’universitaire Olivier Bessard-Banquy3. Les autres références sont précisées en note.
En littérature générale, l’auteur livre généralement un texte qu’il considère comme achevé. L’éditeur, lui, « voit le manuscrit comme le point de départ du travail éditorial, la matière première à partir de quoi […] un volume pourra être donné au public, exploité commercialement. […]. Ce malentendu originel est la source de tous les conflits possibles. » Auteur et éditeur formeraient donc « un couple infernal », pour reprendre le titre d’un livre de la journaliste Sylvie Perez4.
Raymond Carver et Gordon Lish. DR. Source : About Writing.
Le phénomène n’est pas nouveau. Pierre-Jules Hetzel « força[it] Jules Verne à retravailler ses œuvres pour respecter une morale tatillonne ». Gordon Lish « tailla à l’extrême » dans les nouvelles de Raymond Carver — ce qui, cependant, fit de lui une star5. Céline, lui, refusa d’« élaguer » le Voyage au bout de la nuit, comme le demandait le comité de la lecture de la NRF, et signa avec Denoël6.
Aujourd’hui, selon Olivier Bessard-Banguy, la production éditoriale française se standardise. « […] sont […] retravaillées toutes les longueurs, les finesses, excroissances ou fantaisies, tout ce qui peut être de nature à fatiguer ou décourager les lecteurs impatients. Plus la maison vise un large public et plus elle évacue du texte tout ce qui peut diviser plutôt que fédérer, tout ce qui peut rebuter les lecteurs les moins endurants, des consommateurs de textes, enfants de la société du zapping, peu susceptibles de se concentrer longtemps sur un écrit ardu, élaboré, complexe. Que reste-t-il de la littérature telle que les anciens ont pu la concevoir ? Rien selon les plus alarmistes des penseurs contemporains. Un récit plat, lisse, sans surprise, sans originalité. “Une littérature sans estomac” comme le dit Pierre Jourde7. »
Je recommande à ceux que le sujet intéresse de lire cet article en entier. Il est accompagné d’une bibliographie permettant d’approfondir la question.
Un article de l’éditrice Caroline Coutau8, paru dans le même numéro, est à lire également. Elle y reconnaît que :
« […] les contraintes économiques faussent la donne et jouent trop souvent un rôle dans le partenariat entre l’auteur et l’éditeur. Les manuscrits dans lesquels on trouve une énergie mais aussi de la paresse, un jaillissement mais aussi une pauvreté de langue, une imagination déferlante mais aucune rigueur, une écriture fluide mais peu de prises de risque sont parfois retenus pour des raisons qui ont peu à voir avec la littérature. L’éditeur cherche un premier roman à défendre pour sa rentrée littéraire, a besoin d’un titre vendeur parce que sa trésorerie va mal, alors il se persuade que tel texte moyennement intéressant peut se transformer en un livre qui plaira et se vendra. Et alors il publie un texte moyen, gentiment à la mode, cherchera au mieux à l’améliorer, interviendra souvent trop, et deviendra comme un pseudo-démiurge : il jouera un rôle de presque premier plan, en tout cas trop actif dans l’écriture. »
Elle donne ensuite des exemples concrets de son travail avec certains auteurs, auxquels je vous renvoie. Dans le dernier exemple, « à la fois parce que je crois tant à ce texte que je le veux parfait et parce que je suis trop emberlificotée dedans, à trop aimer l’auteur ou la personne, je ne sais plus, je donne à relire à mon meilleur correcteur qui se fait souvent plutôt relecteur ». Là aussi, deux exemples suivent, « qui peuvent donner une idée d’une correction idéale mais peut-être légèrement excessive ».
Mais son point de vue final est celui-ci :
« L’auteur arrive avec un texte dont il est souvent fatigué, il a l’impression d’avoir pesé chaque phrase, chaque mot, parfois il en est très satisfait, parfois au contraire il doute beaucoup, mais il n’en peut plus de ce tête-à-tête avec le texte. C’est une délicate opération qui s’amorce alors entre l’auteur et l’éditeur, qui est celui qui va en quelque sorte décoller, désimbriquer le texte et son auteur en vue d’une publication. Renoncer à une scène, modifier une phrase, rendre le propos plus nerveux, donner plus de chair à un personnage. Resserrer, couper (le texte peut s’embourber, se perdre), sans pour autant que l’ensemble du texte s’effondre ni surtout que l’auteur ne s’y retrouve plus. »
« Tout est toujours possible, conclut, sur une note plus optimiste, Olivier Bessard-Banquy, et de la rencontre improbable, inattendue, d’un écrivain d’exception et d’un éditeur de grand talent peut naître une œuvre qui marquera l’histoire des lettres […]. »
Crayons bleu de Prusse et vermillon Mitsubishi. Source : Pencil Talk.
Lorsqu’il débute dans la correction de presse, en juillet 1945, Claude Jamet écrit dans son journal9 :
« Et il faut bien que je m’avoue, de moi à moi, que j’ignore en effet l’A B C du métier : je ne me rappelle plus tous les signes conventionnels ; je n’ai même pas de crayon bleu… »
Et, plus loin, le 11 septembre :
« Huit bouches à nourrir, et je n’ai que mes deux bras, que dis-je ? Je n’ai que cette main, qui tient le crayon bleu, à encre10, du correcteur… »
En matière de correction, tout un chacun pense aussitôt au stylo rouge, symbole même du métier. Alors pourquoi donc cette insistance sur le crayon bleu ?
L’alternance de rouge et de bleu, je l’ai rencontrée très récemment. Dans son récit d’une séance de correction avec Baudelaire (voir mon article), Léon Cladel raconte : « […] le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou d’exactitude, et ne s’adaptaient pas à l’idée, ainsi que les gants de peau. »
Voici deux autres mentions du crayon bleu :
Dans un article sur « Le vrai Renan », en 190211, on peut lire : « […] à un certain endroit, le correcteur avait tracé de grandes croix au crayon bleu. — Que veut dire ceci ? remarqua Renan. — Que ce passage est absolument inintelligible pour moi. »
Et, la même année, dans un article expliquant la fabrication d’un journal12 : « La copie est relue, prête à passer à l’atelier. Avant de l’y envoyer, il faut indiquer au crayon bleu, en tête de chaque article, en quels caractères cet article doit être composé. »
Après enquête, il apparaît que divers usages de cette couleur ont coexisté dans l’imprimerie : suppressions, annotations, indications typographiques ou autres.
Le Guichet du savoir (Bibliothèque municipale de Lyon) cite un blog en anglais, aujourd’hui disparu, qui expliquait :
« Un code couleur s’est instauré entre éditeurs et auteurs. Le rouge (utilisé également par les enseignants dans les corrections de copies d’élèves) est une couleur qui ressort du texte et se remarque. Elle indique à l’auteur les paragraphes à réécrire complètement. Tandis que le bleu, plus discret, sera utilisé pour la mise en forme à destination des imprimeurs. »
À tel point que les fabricants ont inventé le crayon bicolore, « d’un côté vermillon, de l’autre bleu de Prusse », que l’on trouve encore de nos jours.
Crayon rouge et bleu Duo Giant de Lyra.
Le Guichet du savoir écrit encore : « […] ce crayon daterait du xixe siècle. L’ouvrage intitulé L’Art d’écrire un livre, de l’imprimer, et de le publier d’Eugène Mouton (1896) indique [p. 163] : “Le crayon bleu et rouge est précieux parce qu’il sert à la fois à faire des remarques en sens opposé, comme par exemple : rouge, à revoir ; bleu, à supprimer ; rouge et bleu, à modifier, etc.” »
Le blog Pencil Talk (en anglais) consacre de belles pages, richement illustrées, à ces crayons bicolores à travers le monde. Ils sont aussi appelés « crayons télévision », sans doute parce qu’ils servent dans les plannings d’organisation du travail (Wikipédia).
Pour les correcteurs, d’après les indices que je trouve, le crayon bleu était surtout employé pour des annotations (à distinguer des corrections) ou pour des suppressions.
Deuxième feuillet du NAF 28124 (5), préparation de copie pour l’édition Charpentier de L’Insurgé de Jules Vallès. Gallica (BnF).
Usage qui n’avait apparemment rien de systématique, puisque, dans son essai Le Correcteur Typographe (1924), L.-E. Brossard, quand il mentionne le crayon bleu (p. 316-317), ne l’oppose pas au rouge : les indications doivent être faites, écrit-il, « au crayon bleu, à l’encre rouge ou de toute autre manière ».
Cela me fait penser au « crayon bleu de la censure », expression née vers 1860 et qu’on rencontre encore parfois jusqu’à nos jours — Sciences Po l’a employée il y a peu13 —, et à laquelle je reviendrai peut-être dans un prochain billet. Elle existe aussi en anglais, où to blue-pencil, littéralement « passer au crayon bleu », c’est « corriger » ou « censurer » (Larousse anglais-français).
« L’usage du crayon bleu [dans l’édition et la presse] se raréfie ; la publication assistée par ordinateur permet un système de gestion de versions sans passer par l’imprimé », précise Wikipédia.
PS — Une consœur suisse m’informe que dans le Guide du typographe (romand, 7e éd., 2015), « les signes de préparation, de couleur bleue » (p. 15) sont toujours opposés au « rouge pour la correction des épreuves (p. 18). Merci Catherine.
Dans une nouvelle rédigée en 1868 et publiée en 1879, le romancier Léon Cladel (1835-1892) raconte une séance de correction (en 1861 ?) de ses Amours éternelles avec Baudelaire :
« […] nous nous mîmes à l’œuvre incontinent. Tout beau ! Dès la première ligne, que dis-je ? à la première ligne, à la première lettre, il fallut en découdre. Était-il bien exact, ce mot ? Rendait-il rigoureusement la nuance voulue ? Attention ! Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec charmant, avenant avec gentil, séduisant avec provocant, gracieux avec amène, holà ! Ces divers termes ne sont pas synonymes ; ils ont, chacun d’eux une acception toute particulière ; ils disent plus ou moins dans le même ordre d’idées, et non pas identiquement la même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, user de l’un à la place de l’autre. En pratiquant ainsi, l’on en arriverait infailliblement au pur charabia… Les griffonneurs politiques, et surtout les tribuns de même acabit, ont seuls le droit, enseignait cet infaillible pédagogue, d’employer admonition pour conseil, objurgation pour reproche, valeur pour courage, époque pour siècle, contemporain pour moderne, etc., etc. Tout est permis aux orateurs profanes ou sacrés qui sont, sinon tous, du moins la plupart, de très piètres virtuoses ; mais nous, ouvriers littéraires, purement littéraires, nous devons être précis, nous devons toujours trouver l’expression absolue ou bien renoncer à tenir la plume et finir gâcheurs, comme tant d’autres qui, tout en ayant la vogue, n’auront jamais de succès ni de considération. Et tandis qu’il dissertait à voix haute et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou d’exactitude, et ne s’adaptaient pas à l’idée, ainsi que les gants de peau. Cherchons ! Si le substantif ou l’adjectif n’existent point, on les inventera ; mais ils sont là, comme des pépites dans la gangue… […] »
Léon Cladel, « Dux », Bonshommes, G. Charpentier, 1879, p. 282-283.
Ci-contre : « Lettre autographe signée de Léon Cladel, adressée le 1er août 1861 à Charles Baudelaire, en réponse à la lettre que le poète lui avait adressée, fin juillet, pour l’inviter à lui rendre visite afin de lui communiquer ses épreuves des Amours éternel[le]s qu’il dédiera à Baudelaire. » On peut tenter de la déchiffrer sur le site de La Gazette Drouot.
Le 3 décembre 1911, dans la sixième colonne de sa une, le quotidien La Démocratie offrait à ses lecteurs son « conte du dimanche », signé d’Henry du Roure (1883-1914), journaliste catholique, fervent partisan de l’éducation sociale. L’histoire édifiante d’un correcteur de presse tiraillé par sa conscience, qui n’est pas sans rappeler le Monsieur Madeleine de Victor Hugo. Une histoire de rédemption, idéale pour un dimanche de Pâques.
Depuis onze ans au service du journal l’Instantané le père Bruchet était le modèle des correcteurs. Dans l’atelier de composition on disait de lui avec admiration : — Il a l’œil typographique. Et c’était vrai, qu’il ne laissait rien passer. La moindre faute dans une épreuve le frappait aussi vivement qu’un coup de poing en pleine figure. Il dénichait entre mille l’i qui n’avait pas de point et la lettre qui n’était pas du caractère. Une coquille le mettait hors de lui. Avec cela, instruit, sachant l’orthographe, l’histoire, la géographie, les noms des hommes illustres et ceux des députés inconnus. Pour rien au monde, il n’eût laissé écrire Tartampion au lieu de Tartempion. Enfin, une perle !
Mais le plus beau, c’était sa conscience. Admirable conscience professionnelle ! Il avait au plus haut point cette vertu qui se perd : l’amour du beau travail, — de ce qu’une locution populaire appelle « l’ouvrage bien faite ». En voilà un qui ne sabotait pas ! Souvent ses collègues se demandaient : — Mais pourquoi Bruchet travaille-t-il comme cela ? Plus fins, ils eussent démêlé dans son zèle un besoin de se racheter, de réparer.
À vingt ans Bruchet, qui s’appelait alors Cabasse, orphelin, mal élevé, ou plutôt pas élevé du tout, perverti par quelques mauvais drôles, s’était laissé entraîner, un soir qu’il avait bu, dans une singulière expédition. Pendant que ses camarades cambriolaient une bijouterie, il faisait le guet — mal, sans doute, car des agents survenus avaient arrêté ses complices. Il s’était sauvé jusqu’en Belgique.
Condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés, il était rentré en France, sous le nom de Bruchet, après quelques années d’une vie très dure. Il n’était pas foncièrement mauvais, au contraire. Le sang d’une longue lignée de braves gens avait parlé en lui. Il avait horreur de sa faute et souhaitait de se réhabiliter. D’abord typographe, il s’était instruit tout seul, à force d’énergie. Il avait obtenu cette place de correcteur. Il s’était fait ce qu’il était ; un travailleur d’élite et un brave homme.
Bruchet n’était pas marié — à cause des papiers, de l’état-civil, vous comprenez ? Un jour, il avait recueilli la petite fille d’une voisine morte. Lucette avait maintenant huit ans. Il l’aimait tendrement, avec humilité, en homme qui se dit souvent : — Si elle savait qui je suis !…
Un jour, comme il avait eu peur ! Il promenait Lucette au Jardin des Plantes. Un homme de mauvaise mine, en le voyant, s’était écrié : — Cabasse !… C’était Lecat, l’un des cambrioleurs condamnés jadis — l’un de ses complices. — Tais-toi, malheureux !… Appelle-moi Bruchet… — Tu en as eu de la chance, de te débiner ! Moi, j’ai tiré sept ans… — Sept ans ?… Mon pauvre vieux… — Enfin, je ne t’en veux pas… Tu te serais fait pincer, que ça ne m’aurait avancé à rien… Chacun pour soi, n’est-ce pas ?…
Le malheureux Bruchet pensait souvent à cette entrevue, vieille de quatre ans. Il essayait de se rassurer en songeant que dans quelques semaines, il serait couvert par la prescription.
* * *
« Sucres raffinés bonne sorte, 84 ; belle sorte, 84,50. — Suifs indijènes… » — Indigènes !… Avec un G, voyons !… Ainsi bougonnait tout seul le Père Bruchet en corrigeant des épreuves des « Marchés et Bourses ».
Depuis quatre heures déjà, il était enfermé dans son petit, tout petit cabinet sans fenêtres — la cage à lapins, disait-on à l’atelier. Les épreuves s’amoncelaient sur sa table, et, inlassablement, d’une écriture bien nette, il faisait dans les marges les signes cabalistiques qui redressaient les erreurs, abolissaient les coquilles…
À force de corriger, il ne comprenait plus très bien ce qu’il lisait… Et pourtant, il tressaillit soudain. Quoi ? Rêvait-il ? Il venait de voir son nom… son ancien nom… son vrai nom !… Il relut tout le paragraphe. Il suivait les lignes avec sa plume, une plume qui tremblait : « … Oh ! Ils échapperont, vous savez… Il y en a tant qui échappent !… Tenez, un de ceux qui ont cambriolé avec moi la bijouterie Hédard, en 95, Cabassé… (Ici la plume trembla plus fort)… Eh ! bien, il vit tranquillement pas loin d’ici sous un faux nom… La police n’aurait pas de mal à l’arrêter, si elle le voulait… »
C’était une interview de Lecat. Établi marchand de vins, il venait d’être dévalisé. C’était assez piquant, ce cambrioleur cambriolé. L’Instantané lui avait dépêché un reporter… Et voilà ce qu’il avait dit, le misérable, avec beaucoup d’autres choses… Et Bruchet, stupide, considérait ces lignes, qui étaient sa perte… l’écroulement de toutes ses espérances… le bagne… le déshonneur… Et Lucette, mon Dieu, Lucette !…
Quelque chose tomba sur l’épreuve… Une larme… Machinalement, Bruchet prit un buvard, et essuya cette larme ; ensuite, il ajouta une r à arêter, et remplaça l’é de Cabassé par un e muet… Et puis, il resta immobile, assommé, anéanti… — Eh ! bien, la correction, ça vient ? cria le chef d’atelier. — Voilà… voilà… balbutia le pauvre homme.
Il rendit les épreuves des « Bourses et marchés », des « Théâtres », des « Sports »… Après quoi, il revint dans sa cage et, la tête dans les mains, réfléchit. D’un seul coup il vit clair. Parbleu ! Il n’avait qu’à faire sauter ces huit lignes !… Dans une interview qui en comptait 80 qui le remarquerait ?… Barassé le reporter, ne relisait jamais sa « copie » imprimée… Si par hasard il se plaignait, Bruchet répondrait que c’était une erreur des linotypistes, voilà tout… Et il déchirerait l’épreuve, pour qu’on ne vit [sic] pas la correction faite de sa main… On ne s’amuserait pas à rétablir, deux jours plus tard, huit lignes sans intérêt !…
Quant à Lecat, irait-il raconter à d’autres ce qu’il savait ?… Il avait jeté cette boutade sans réfléchir, et non pour le plaisir de dénoncer… La preuve, c’est qu’il n’avait pas livré le nouveau nom de Bruchet… Qui sait, d’ailleurs, comment le peu scrupuleux Barassé s’y était pris pour lui arracher cette confidence ?… Enfin, il ne s’agissait que de gagner trois semaines… Après, ce serait la prescription… Le salut…
Bruchet trempa sa plume dans l’encrier. Et au moment de supprimer les lignes, il s’arrêta… Le correcteur qui était en lui se refusait à saboter une copie… Sa conscience professionnelle se révoltait… En vain, il essayait de la vaincre, il ne pouvait pas… — Je suis trop bête ! se dit-il. Il reprit de l’encre, regarda l’épreuve… Et il lui semblait que sa main, sa main si docile ne voulait plus lui obéir…
— Hé ! Bruchet ?… Cette interview ?… — Oui… oui… tout de suite… Il s’affolait. Il ne voyait plus clair. Il rougissait, comme s’il avait conçu un acte abominable. II essaya de délibérer froidement avec lui-même. Mais les idées dansaient dans sa tête. Il ne savait plus ce qu’il faisait, ni où il était… Dans ce désarroi la conscience professionnelle l’emporta… Il ne prit pas une décision, non… Mais tout d’un coup, il s’aperçut qu’il avait rendu l’épreuve, intacte… D’ailleurs, aurait-il pu barrer huit lignes ?… Ses doigts sans force ne tenaient plus son porte-plume.
* * *
Et son destin s’accomplit. L’interview de Barassé passa sous les yeux du chef de la Sûreté qui trouva drôle de repêcher un contumace, à vingt-cinq jours de la prescription. Lecat, bien « cuisiné », parla. Un jour, Bruchet ne vint pas à l’imprimerie. — Lui, si exact !… Il faut qu’il soit malade, au moins !… dit le chef d’atelier. C’était bien pire : Bruchet, — ou plutôt Cabasse était en prison.
Pour cet accusé sympathique, le tribunal a montré de l’indulgence. Cabasse s’en est tiré avec deux ans de prison. Quelques hommes politiques, rédacteurs à l’Instantané, ont demandé la grâce. Ils l’ont obtenue. Malheureusement, deux heures avant la signature du décret, Cabasse est mort dans sa prison.
Henry du Roure.
À l’imprimerie de l’Instantané, on a beaucoup discuté son cas. On connaît, car il l’a raconté à l’audience, le drame rapide qui s’est joué dans sa conscience. Tarrot, linotypiste, syndiqué libertaire, beau parleur qui pratique volontiers, sans attendre un mot d’ordre de la C. G. T, la « grève des bras croisés », déclare à qui veut l’entendre, et même à qui ne veut pas, que « Cabasse était la dernière des poires », et que s’il avait eu pour deux sous de « conscience de classe », il aurait saboté l’article de Barassé, et de bien d’autres !…
Et ses camarades, en songeant à l’histoire mélancolique du pauvre Cabasse, sont émus. À sa place ils ne l’auraient pas fait, sans doute, l’acte étrange qui l’a perdu… Et cependant, dans le secret de leur cœur, ils sont tentés de penser qu’il y eut là quelque chose de beau… Mais aucun d’eux n’ose le dire, de peur de ne plus passer pour un « prolétaire conscient ».
« Dans le peu de temps libre qu’il lui restait, après avoir expurgé son énième livre, Fantino se baladait dans la ville en scrutant les affiches et les enseignes des magasins, les inscriptions sur les murs. Il n’était pas content tant qu’il n’avait pas trouvé une erreur, même petite, même insignifiante et ridicule : pour chaque quartier, il se contentait d’une apostrophe oubliée, d’une petite virgule. Alors il rentrait chez lui et disait : ça suffit pour aujourd’hui. Mais ensuite, une fois au lit, sa manie le reprenait, alors il rallumait la lumière et il commençait à éplucher les annuaires du téléphone, cinquante, soixante colonnes à chaque fois. Il lui fut facile de comprendre que Monsieur Mariani Parlo était en réalité Mariani Carlo. Quiconque doté d’un peu de patience pouvait saisir cela. Il lui fallut un peu plus de métier pour localiser le numéro de téléphone erroné d’une alimentation : il ne pouvait pas commencer par sept, dans cette zone-là de la ville. Cela devait être un cinq : le matin, il appela le magasin pour vérifier son hypothèse. Il commanda une bouteille de vin rouge très coté et la but au goulot, en se félicitant dans son for intérieur. »
Extrait de la nouvelle « Le Correcteur », de Marco Lodoli, dans Boccacce, traduit de l’italien par Lise Chapuis et Dino Nessuno, illustrations d’Alban Caumont, L’Arbre vengeur, 2007, p. 49-52.
Il n’y a que les romanciers pour imaginer un correcteur infaillible. J’en connais au moins un autre en littérature : le « Professore » de George Steiner, dans Épreuves (voir le résumé dans ma sélection « Le correcteur, personnage littéraire »). Curieusement, lui aussi italien.
Dans la vraie vie, je n’en ai pas connu. Par contre, il est vrai que nous sommes nombreux à avoir du mal à décrocher, comme le raconte aussi Muriel Gilbert, dans Au bonheur des fautes.
Fantino et le Professore sont liés par un point commun. Un triste constat : « Que d’imprécisions dans le grand livre du monde, […] et quelle souffrance de ne pouvoir les corriger. »
« Flairant en Carver l'écrivain de génie, Lish va s'emparer de ses textes et les soumettre à un traitement de choc. [Il] coupe et taille à l'extrême. […] Lish gomme systématiquement toute trace d'émotion, change les titres et les noms, racle la chair des histoires et n'en garde que le squelette : une ossature en noir et blanc, étrange, froide, et follement moderne. […] Pour certaines nouvelles […], il réduit jusqu'à 78 % le texte de Carver ! Ce faisant, néanmoins, il le lance. En quelques années, Carver devient une star. Mais cette gloire le met mal à l'aise. Aux admirateurs qui saluent en lui le “pape du minimalisme”, il lâche : “Je ne sais pas ce qu'est le minimalisme. Demandez à mon éditeur !” » — Florence Noiville, « Débutants et Parlez-moi d'amour, de Raymond Carver : en chair et à l'os », Le Monde, 22 septembre 2010.
« Le 24 juin 1932, le manuscrit de Voyage au bout de la nuit est ainsi jugé au comité de lecture de la NRF : “Roman communiste contenant des épisodes de guerre très bien racontés. Écrit en français argotique un peu exaspérant mais en général avec beaucoup de verve. Serait à élaguer.” Résultat : Céline signera avec Denoël et n'obtiendra pas le prix Goncourt 1932. Il n'élaguera que dalle. » — Arnaud Viviant, Cantique de la critique, La Fabrique, 2022, p. 117.
La mention « crayon, à encre » peut surprendre, les mines de crayon de couleur étant « faites de pigments mélangés à de l'argile et de la gomme ou de la résine » (Wikipédia). Il s’agit là, sans doute, d’un crayon à l’aniline : « Jusqu'à la généralisation du stylo à bille, les crayons à l'aniline dits aussi “crayons à encre”, permettaient d'obtenir un trait bleu intense et pratiquement indélébile. Il fallait pour cela mouiller la pointe de la mine, ce qui se faisait couramment avec la langue, pratique qui pouvait causer certains désagréments, l'aniline étant toxique » (Wikipédia). Des crayons à l'aniline étaient fournis aux poilus dans les tranchées : « Les lettres ne sont pas toujours faciles à déchiffrer : elles sont écrites avec un crayon bleu qui avait une mine contenant une matière colorante et qu'il fallait mouiller pour écrire et “l'encre” est parfois effacée. » — « Paroles de poilus de Liorac pendant la guerre de 14-18 », site Loirac.info de Marie-France Castang-Coutou.
La Libre parole, 24 décembre 1902, p. 1.
G. Bonnefont, « Comment on fait un journal », La République française, 25 octobre 1902, p. 1.