“Parler d’amour”, romance d’un correcteur, 1939

Dans une nou­velle inédite de Lucien Ray, publiée par la revue Ciné­monde, Sté­pan Arkai­le­vitch, amou­reux de Simone, n’ose lui avouer un ter­rible secret : pour sur­vivre, il a dû, un temps, se résoudre à « d’obs­cures besognes de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie ». Mais en lui bat « un cœur affec­tueux et tendre ». Extraits.

photo illustrant la nouvelle "Parler d'amour" dans "Cinémonde" n° 576, novembre 1939
Illus­tra­tion de la nou­velle « Par­ler d’a­mour », dans Ciné­monde, 1939.

Une ten­dresse ardente et sin­cère unis­sait ces deux êtres qui n’a­vaient pas de secret l’un pour l’autre. Une confiance entière et jus­ti­fiée s’é­tait éta­blie entre eux une fois pour toutes.

Pour­tant, en dépit d’une entente par­faite, il y a des sujets que les couples les plus unis pré­fèrent ne pas aborder.

Quel être n’a pas sa tare secrète, sa souf­france cachée qu’il redoute de dévoi­ler même à l’être qu’il aime le mieux au monde et qui pour­tant est capable de com­prendre et de cal­mer sa dou­leur ? Simone en voyant son mari si défait com­prit aus­si­tôt le motif de sa détresse, de son angoisse.

Sté­pan, d’o­ri­gine étran­gère, était arri­vé très jeune à Paris où il avait fait ses études et connu des débuts dif­fi­ciles. Des années durant, il lui avait fal­lu lut­ter pour pour­suivre ses cours, vivre misé­ra­ble­ment d’obs­cures besognes de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, tra­vaillant la nuit dans une atmo­sphère char­gée de vapeurs plom­bées, au milieu du vacarme des lino­types, du fra­cas des rota­tives.

Sté­pan, avec beau­coup de cou­rage, avait lut­té, lut­té contre la fatigue, contre la faim et contre l’amour.

C’est contre l’a­mour qu’il devait com­battre avec le plus d’o­pi­niâ­tre­té, parce qu’il avait un cœur affec­tueux et tendre, un besoin d’ai­mer invin­cible, une soif de ten­dresse qui le tour­men­tait nuit et jour. Mais il ne se sen­tait pas le droit de lier à son exis­tence pré­caire une autre exis­tence. Pour ne pas suc­com­ber à la ten­ta­tion, il adop­ta une atti­tude néga­tive devant l’a­mour. Il en rit, il le nia, il le raya de sa vie.

Cela dura long­temps ain­si, jus­qu’au jour où il ren­con­tra Simone. Ce jour-là, mal­gré ses théo­ries, il tom­ba éper­du­ment amou­reux et il dut recon­naître que sa tris­tesse en fut toute illu­mi­née. De longs mois, il ado­ra en silence Simone qu’il voyait chaque jour et qui ne se dou­tait pas de la pas­sion qu’elle avait éveillée.

Mais tout finit bien :

Gal­va­ni­sé par cette admi­rable com­pré­hen­sion fémi­nine, il osa sor­tir de son sous-sol empuan­ti. Il s’en­har­dit, lui, le cor­rec­teur, jus­qu’à pro­po­ser des articles et des contes à la rédac­tion, du deuxième étage. Cette ascen­sion était sym­bo­lique. Peu à peu, il sor­tit de l’or­nière, il écri­vit des scé­na­rios. Il réus­sit même à en faire tour­ner un.

Ciné­monde, no 576, novembre 1939.

Les sombres débuts d’un jeune correcteur, 1882

Page de titre de la revue "La Jeune Belgique", 1882

Le 15 août 1882, la revue lit­té­raire La Jeune Bel­gique (lien Wiki­pé­dia1) publie le texte d’un cer­tain John Keat nar­rant son embauche comme cor­rec­teur, à moins qu’il ne s’agisse d’une fic­tion. Rien à voir, bien sûr, avec le célèbre poète anglais John Keats (1795-1821), mort de la phti­sie à 24 ans. Le signa­taire de ce texte (ou son per­son­nage) se serait, d’après le nota — qui fait froid dans le dos — pen­du à une corde qui « le défiait » au-des­sus de son bureau. On passe bru­ta­le­ment du natu­ra­lisme, mou­ve­ment défen­du par la revue, à l’hor­reur ! Je n’ai trou­vé aucune infor­ma­tion sup­plé­men­taire au sujet de ce John Keat. Ce texte est sur­tout inté­res­sant par sa des­crip­tion de l’u­ni­vers de travail.

CORRECTEUR !

Aujourd’­hui pour la pre­mière fois, je suis entré dans l’a­te­lier où j’ai obte­nu la place de correcteur.

C’est une grande salle allon­gée, cou­verte d’un vitrage, comme une serre. Au milieu, deux ran­gées de casses ados­sées et au fond cinq presses qui marchent avec un bruit de char­rette de bras­seur ; le tiroir des presses sort, entre, va, vient régu­liè­re­ment rou­lant sur ses rails, tan­dis que les cour­roies qui s’é­lèvent obli­que­ment vers l’arbre, tournent sans fin avec une oscil­la­tion lente, et le tiroir avance tou­jours et recule, éter­nel­le­ment. Des filles per­chées sur un tabou­ret pré­sentent du papier aux griffes de la presse, un rou­leau tourne, la feuille dis­pa­raît, une autre est hap­pée. Cette machine a l’air d’un monstre, elle me fait peur.

Les ouvriers, les typos, debout devant leurs casses, com­posent avec un mou­ve­ment d’au­to­mate, sans par­ler ; les petits appren­tis vous passent entre les jambes et vont cher­cher de la bière pour les assoiffés.

De temps en temps une mar­geuse fre­donne une chan­son mono­tone qu’ac­com­pagnent dans le fond les conduc­teurs et les gamins, et la chan­son s’enfle en bour­don­nant, bête et traî­narde, jus­qu’au moment où un éclat de voix arrête le chœur, qui se tait effrayé.

M. Lou­tard, le contre-maître, m’a don­né une place au fond, près des marbres. Il m’a pré­sen­té à mon confrère Mali­cot, un char­mant gar­çon très-chauve qui se pique de beau lan­gage et qui a la manie de mâcher sans cesse de la cen­tau­rée. « C’est bon pour l’es­to­mac, dit-il. »

Mali­cot me passe des épreuves à cor­ri­ger : Cahier des charges : Pavage à exé­cu­ter sur la route de Namur à Bruxelles par Water­loo, sur une lon­gueur de 160 m. dans la tra­verse de Sombreffe.

Cela m’a pris deux heures à cor­ri­ger. Il est vrai que comme inté­rêt brut, c’é­tait folâtre.

Mali­cot m’a appris ce que c’est qu’un bour­don, une espace, un cadra­tin, un lin­got, une galée et une forme. Ces notions sont très utiles.

Aujourd’­hui le patron a fait le tour des ate­liers ; c’est un petit vieux tout gris, à l’air grin­cheux. Il a dai­gné me dire que mon épreuve était bien corrigée.

Je le savais. Je ne suis pas modeste de nature. La modes­tie est la ver­tu des sots ; ils ont conscience de leur valeur.

Il fait triste à l’a­te­lier ; il pleut dehors et les vitres ruissellent.

Mali­cot est par­ti. Il a man­gé trop de centaurée.

Son pupitre est désert et des­sus se pré­lasse une épreuve de l’His­toire contem­po­raine de A. P… Cette épreuve m’at­tire ; j’ai envie de la prendre. Mais M. Lou­tard m’a regar­dé. Il arrive. Hor­reur ! il m’a don­né douze folios de chiffres, des chiffres mal impri­més avec un nimbe noir qui fait papillo­ter les yeux. J’en ai pour trois heures. C’est hor­rible. J’ai peur de me trans­for­mer en chiffre, de m’ar­ron­dir en 6, de me hacher en 4, de me cou­leu­vrer en 8 ; je deviens arith­mo­mé­trique, je sens des ver­tiges, les lobes de mon cer­veau s’en vont ; je les vois s’en­vo­ler sous forme de 000000, comme des ronds de fumée…

« Je deviens arith­mo­mé­trique… » Com­po­si­tion d’origine.

Mali­cot est reve­nu ; il cor­rige la Revue du Nord et mâche de la cen­tau­rée (pour l’es­to­mac). Heu­reux homme ! il a lu presque entiè­re­ment un article de M. X… sur les Amé­lio­ra­tions des che­mins de fer bra­ban­çons, sans comp­ter un cha­pitre com­plet d’un roman de Zénaïde Fleu­riot — roman­cier de grand talent, assure-t-il. — Moi, je ne rêve qu’un ouvrage com­plet à cor­ri­ger ; ne fût-ce que trois pages, mais que cela ait un com­men­ce­ment et une fin ! Je n’ose plus ouvrir un livre ; je crains de n’y voir que des coquilles et des lettres blo­quées ; et puis il me semble qu’au plus pal­pi­tant du livre, il y aura une cou­pure nette et… des annonces de pas­tilles anti-asthmatiques.

Il y a une corde qui pend au-des­sus de mon pupitre. À quoi sert cette corde ? Pour­quoi est-elle là ? Elle m’a­gace, elle a l’air de me défier, je la couperai…

John Keat.

N. B. — Il s’y est pendu. 


Pré­ci­sion : Dans la mise en page ori­gi­nelle, le nota et la signa­ture figurent sur la même ligne. 

La Jeune Bel­gique, 2e année, n° 18, vol. 1, p. 282-283.

La vie d’un correcteur au XIXe siècle, c’est du Dickens

Henry de Pène par Nadar (avant 1888)
Hen­ry de Pène par Nadar (avant 1888).

J’ai trou­vé dans Demi-crimes, l’ultime roman d’Hen­ry de Pène (1830-1888), une nou­velle des­crip­tion déplo­rable du local des cor­rec­teurs dans une impri­me­rie pari­sienne au xixe siècle. On peut rai­son­na­ble­ment faire cré­dit à l’auteur de l’authenticité de ses pro­pos, car il a été jour­na­liste pen­dant une qua­ran­taine d’années. 

Le fait est que le petit réduit, une espèce de niche pra­ti­quée, à l’entresol, dans la cage de l’escalier noir qui condui­sait de l’atelier des machines aux ate­liers de com­po­si­tion et aux bureaux des dif­fé­rents jour­naux loca­taires de l’imprimerie Drière, n’était guère fait pour rece­voir des visi­teurs gan­tés, ver­nis, lui­sants [sic] des pieds à la tête comme l’était d’ordinaire, et plus spé­cia­le­ment encore ce soir-là, M. Jack Stick, l’élégant rédac­teur hip­pique de l’Écho Pari­sien.

Autant le jeune homme était par­fu­mé, autant le petit local dont il venait de pous­ser la porte devant lui était puant. L’odeur grasse des encres, le relent des vieux papiers mêlé aux exha­lai­sons humaines, les fumées refroi­dies des cigares et des ciga­rettes, les éma­na­tions du gaz, l’absence d’air exté­rieur, la pous­sière lon­gue­ment accu­mu­lée sur le plan­cher, le long des murs, y com­po­saient une atmo­sphère spé­ciale et, en quelque sorte, pro­fes­sion­nelle qu’on ne pou­vait impu­né­ment res­pi­rer que par grâce d’état2. Dans ce bouge, quatre poi­trines humaines étaient condam­nées à une asphyxie de chaque nuit. C’étaient Bre­nard, le cor­rec­teur atti­tré de l’Écho, un appren­ti qui lui ser­vait de « teneur de copie » ; un autre cor­rec­teur, atta­ché au ser­vice de plu­sieurs canards de moindre impor­tance qui ne se payaient pas le luxe d’un cor­rec­teur spé­cial. Ce second cor­rec­teur était assis­té, lui aus­si, d’un jeune gar­çon char­gé de suivre sur le manus­crit, tan­dis que son chef cou­vrait de signes caba­lis­tiques, intel­li­gibles seule­ment pour les ini­tiés, les étroites feuilles de papier impri­mées dites : paquets, où le pre­mier tra­vail du com­po­si­teur dépose par­fois presque autant de fautes que de mots. (p. 13-14)

“Des chenils sombres et malsains”

Cet extrait est à rap­pro­cher du témoi­gnage de M. Dutri­pon (1861 : « on le fourre dans un trou, sous un esca­lier, sous les rangs des com­po­si­teurs, quel­que­fois dans une espèce de niche qu’on appelle cabi­net, sombre, étroit »), du récit de Pierre Larousse (1869 : « Les loges de concierges, dans cer­taines ruelles du vieux Paris, aujourd’hui dis­pa­rues, auraient pu pas­ser pour des salons en com­pa­rai­son des che­nils sombres et mal­sains que telle grande impri­me­rie de la capi­tale décore du nom pom­peux de bureaux des cor­rec­teurs ») et de la vision lugubre du métier par Paul Bodier (1936 : « Les cor­rec­teurs sont les plus sacri­fiés par tout un clan de misé­rables patrons dont les ate­liers sales et pouilleux sont le refuge de toutes les ver­mines, de toutes les pous­sières, de toutes les immon­dices possibles […] »).

On a, heu­reu­se­ment, un contre-exemple avec le bureau des cor­rec­teurs à l’imprimerie Paul Dupont, 1867.

Dans un dia­logue, Hen­ry de Pène évoque aus­si la rému­né­ra­tion du cor­rec­teur, que Jack Stick appelle « avec une fami­lia­ri­té cor­diale “père Bre­nard” ». Ce der­nier déclare : 

— […] voyez-vous, nous avons des enfants et avec ce que je gagne ici la nuit, ce qu’on me donne au jour­nal du soir où je cor­rige dans l’après-midi, on a bien de la peine à joindre les deux bouts.
— […] Vous ne m’avez jamais dit com­bien vous vous fai­siez par mois à vous cre­ver les yeux et à vous érein­ter le tem­pé­ra­ment au ser­vice de vos deux jour­naux.
— Deux cent cin­quante francs ; quel­que­fois trois cents, quand je puis faire quelques sup­plé­ments… (p. 16)


Alexandre Dumas et le correcteur : un conte

Alexandre Dumas père par Nadar, 1855
Alexandre Dumas père, par Nadar, en 1855. Coll. BnF.

Dans le Jour­nal amu­sant du 8 février 1873, le lit­té­ra­teur Paul Cour­ty pro­pose « une anec­dote sur Alexandre Dumas qu[’il] n’ose garan­tir inédite, mais qui du moins est assez peu connue ».

« On sait que Dumas était un fort tireur à la ligne, devant Dieu et devant les protes.

« Un jour, dans un de ses romans-feuille­tons qui se pas­sait sous Louis XIV, il avait pla­cé par mégarde le ter­rain d’un duel dans un champ de pommes de terre. Lors­qu’il vint revoir ses épreuves, le cor­rec­teur de l’im­pri­me­rie lui fit res­pec­tueu­se­ment obser­ver que l’in­tro­duc­tion des pommes de terre en France remon­tait seule­ment au règne de Louis XVI, et qu’il fau­drait peut-être effacer…

« — Effa­cer ! s’é­cria Dumas, bon­dis­sant à ce mot. Comme vous y allez !

« Et sai­sis­sant fié­vreu­se­ment une plume, il écri­vit ce ren­voi en marge de l’épreuve.

« — C’est par erreur que nous venons de dire que les deux adver­saires avaient pris pour ter­rain de leur ren­contre un champ de pommes de terre, puisque l’in­tro­duc­tion en France de ce pré­cieux tuber­cule, due à Par­men­tier, eut lieu seule­ment sous le règne de Louis XVI. C’est dans un champ de navets que le duel avait lieu.

« Et ten­dant l’é­preuve au cor­rec­teur stu­pé­fait, Dumas mur­mu­ra, en se frot­tant joyeu­se­ment les mains :

— Six lignes de plus ! »

Cette anec­dote « peu connue », je ne l’ai pas trou­vée ailleurs. 

Se non è vero, è ben trovato.

Pierre Assouline n’oublie jamais le correcteur

Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, de Pierre Assouline

Les dic­tion­naires de lit­té­ra­ture recensent les écri­vains, les grandes œuvres, les mou­ve­ments lit­té­raires, par­fois quelques grands édi­teurs, mais oublient géné­ra­le­ment les autres inter­ve­nants de la fameuse « chaîne du livre ». Cepen­dant, les « Dic­tion­naires amou­reux » de chez Plon encou­ragent à sor­tir des sen­tiers bat­tus, et Pierre Assou­line ne s’est pas fait prier. Ain­si, dans son Dic­tion­naire amou­reux des écri­vains et de la lit­té­ra­ture, paru en novembre der­nier, on trouve une entrée consa­crée à ce grand oublié entre tous qu’est le cor­rec­teur, celui dont « on ne sait rien ». 

Sur son blog, il y a dix ans, l’a­ca­dé­mi­cien Gon­court avait déjà ren­du un bel hom­mage au métier de cor­rec­teur, qu’il soit d’é­di­tion (« aus­si appe­lé pré­pa­ra­teur de copie », pré­cise-t-il ici) ou de presse (« dans un jour­nal où on le presse sans cesse »), titré « De la lec­ture angois­sée à la cor­rec­tion névro­tique », dont il reprend les grandes lignes. Voi­ci donc, en com­plé­ment, quelques extraits de ce nou­veau texte.

« Le cor­rec­teur d’é­di­tion […] tra­vaille seul, chez lui, où il prend son temps, enfin c’est ce qu’on s’i­ma­gine […] il inter­vient de plus en plus sou­vent en conseiller his­to­rique, docu­men­ta­liste, rewri­ter… […] C’est un évi­teur de catas­trophes. Il ne doit jamais se fier à la mémoire de l’auteur pour ce qui est des cita­tions. Il doit se méfier des pièges, sosies et homo­pho­nies ; car il ne cor­rige pas que les fautes d’impression mais d’abord l’emploi du fran­çais et la microtypographie. […]

« La névrose du cor­rec­teur : sens hyper­bo­lique du détail, obses­sion de la véri­fi­ca­tion, goût patho­lo­gique de la pré­ci­sion, mania­que­rie en toutes choses et le plus sou­vent pas­sion mono­ma­niaque pour un unique écri­vain à l’aune duquel toute œuvre est jugée. […] »

S’il dit vrai, quel est le vôtre ? 

☞ Puisque Pierre Assou­line men­tionne aus­si dans ce texte le rap­port pri­vi­lé­gié que Georges Sime­non entre­te­nait avec sa cor­rec­trice, Doringe, j’en pro­fite pour rap­pe­ler mon article à ce sujet.

Pierre Assou­line, Dic­tion­naire amou­reux des écri­vains et de la lit­té­ra­ture, coll. « L’A­beille Plon », Plon, 2022, p. 194-195.

Auteur-éditeur, “un couple infernal” ?

Pho­to d’illus­tra­tion, signée Dzia­na Hasan­be­ka­va (Pexels).

On m’a récem­ment deman­dé, dans un com­men­taire sur Lin­ke­dIn, de m’exprimer sur l’interventionnisme des édi­teurs dans les manus­crits de leurs auteurs. Je ne dis­po­sais pas alors des élé­ments néces­saires. Je viens donc de rédi­ger une réponse mieux infor­mée, essen­tiel­le­ment par un long article de l’u­ni­ver­si­taire Oli­vier Bes­sard-Ban­quy3. Les autres réfé­rences sont pré­ci­sées en note.

En lit­té­ra­ture géné­rale, l’auteur livre géné­ra­le­ment un texte qu’il consi­dère comme ache­vé. L’éditeur, lui, « voit le manus­crit comme le point de départ du tra­vail édi­to­rial, la matière pre­mière à par­tir de quoi […] un volume pour­ra être don­né au public, exploi­té com­mer­cia­le­ment. […]. Ce mal­en­ten­du ori­gi­nel est la source de tous les conflits pos­sibles. » Auteur et édi­teur for­me­raient donc « un couple infer­nal », pour reprendre le titre d’un livre de la jour­na­liste Syl­vie Per­ez4.

Raymond Carver et Gordon Lish
Ray­mond Car­ver et Gor­don Lish. DR. Source : About Wri­ting.

Le phé­no­mène n’est pas nou­veau. Pierre-Jules Het­zel « força[it] Jules Verne à retra­vailler ses œuvres pour res­pec­ter une morale tatillonne ». Gor­don Lish « tailla à l’extrême » dans les nou­velles de Ray­mond Car­ver — ce qui, cepen­dant, fit de lui une star5. Céline, lui, refu­sa d’« éla­guer » le Voyage au bout de la nuit, comme le deman­dait le comi­té de la lec­ture de la NRF, et signa avec Denoël6.

Aujourd’hui, selon Oli­vier Bes­sard-Ban­guy, la pro­duc­tion édi­to­riale fran­çaise se stan­dar­dise. « […] sont […] retra­vaillées toutes les lon­gueurs, les finesses, excrois­sances ou fan­tai­sies, tout ce qui peut être de nature à fati­guer ou décou­ra­ger les lec­teurs impa­tients. Plus la mai­son vise un large public et plus elle éva­cue du texte tout ce qui peut divi­ser plu­tôt que fédé­rer, tout ce qui peut rebu­ter les lec­teurs les moins endu­rants, des consom­ma­teurs de textes, enfants de la socié­té du zap­ping, peu sus­cep­tibles de se concen­trer long­temps sur un écrit ardu, éla­bo­ré, com­plexe. Que reste-t-il de la lit­té­ra­ture telle que les anciens ont pu la conce­voir ? Rien selon les plus alar­mistes des pen­seurs contem­po­rains. Un récit plat, lisse, sans sur­prise, sans ori­gi­na­li­té. “Une lit­té­ra­ture sans esto­mac” comme le dit Pierre Jourde7. »

Je recom­mande à ceux que le sujet inté­resse de lire cet article en entier. Il est accom­pa­gné d’une biblio­gra­phie per­met­tant d’ap­pro­fon­dir la question.

Caroline Coutau
Caro­line Cou­tau. © Romain Gué­lat. Source : Fon­da­tion Lee­naards.

Un article de l’éditrice Caro­line Cou­tau8, paru dans le même numé­ro, est à lire éga­le­ment. Elle y recon­naît que :

« […] les contraintes éco­no­miques faussent la donne et jouent trop sou­vent un rôle dans le par­te­na­riat entre l’auteur et l’éditeur. Les manus­crits dans les­quels on trouve une éner­gie mais aus­si de la paresse, un jaillis­se­ment mais aus­si une pau­vre­té de langue, une ima­gi­na­tion défer­lante mais aucune rigueur, une écri­ture fluide mais peu de prises de risque sont par­fois rete­nus pour des rai­sons qui ont peu à voir avec la lit­té­ra­ture. L’éditeur cherche un pre­mier roman à défendre pour sa ren­trée lit­té­raire, a besoin d’un titre ven­deur parce que sa tré­so­re­rie va mal, alors il se per­suade que tel texte moyen­ne­ment inté­res­sant peut se trans­for­mer en un livre qui plai­ra et se ven­dra. Et alors il publie un texte moyen, gen­ti­ment à la mode, cher­che­ra au mieux à l’améliorer, inter­vien­dra sou­vent trop, et devien­dra comme un pseu­do-démiurge : il joue­ra un rôle de presque pre­mier plan, en tout cas trop actif dans l’écriture. »

Elle donne ensuite des exemples concrets de son tra­vail avec cer­tains auteurs, aux­quels je vous ren­voie. Dans le der­nier exemple, « à la fois parce que je crois tant à ce texte que je le veux par­fait et parce que je suis trop ember­li­fi­co­tée dedans, à trop aimer l’auteur ou la per­sonne, je ne sais plus, je donne à relire à mon meilleur cor­rec­teur qui se fait sou­vent plu­tôt relec­teur ». Là aus­si, deux exemples suivent, « qui peuvent don­ner une idée d’une cor­rec­tion idéale mais peut-être légè­re­ment exces­sive ».

Mais son point de vue final est celui-ci : 

« L’auteur arrive avec un texte dont il est sou­vent fati­gué, il a l’impression d’avoir pesé chaque phrase, chaque mot, par­fois il en est très satis­fait, par­fois au contraire il doute beau­coup, mais il n’en peut plus de ce tête-à-tête avec le texte. C’est une déli­cate opé­ra­tion qui s’amorce alors entre l’auteur et l’éditeur, qui est celui qui va en quelque sorte décol­ler, dés­im­bri­quer le texte et son auteur en vue d’une publi­ca­tion. Renon­cer à une scène, modi­fier une phrase, rendre le pro­pos plus ner­veux, don­ner plus de chair à un per­son­nage. Res­ser­rer, cou­per (le texte peut s’embourber, se perdre), sans pour autant que l’ensemble du texte s’effondre ni sur­tout que l’auteur ne s’y retrouve plus. »

« Tout est tou­jours pos­sible, conclut, sur une note plus opti­miste, Oli­vier Bes­sard-Ban­quy, et de la ren­contre impro­bable, inat­ten­due, d’un écri­vain d’exception et d’un édi­teur de grand talent peut naître une œuvre qui mar­que­ra l’histoire des lettres […]. »


L’énigme du crayon bleu du correcteur

Crayons bleu de Prusse et ver­millon Mit­su­bi­shi. Source : Pen­cil Talk.

Lors­qu’il débute dans la cor­rec­tion de presse, en juillet 1945, Claude Jamet écrit dans son jour­nal9 : 

« Et il faut bien que je m’a­voue, de moi à moi, que j’i­gnore en effet l’A B C du métier : je ne me rap­pelle plus tous les signes conven­tion­nels ; je n’ai même pas de crayon bleu… »

Et, plus loin, le 11 septembre :

« Huit bouches à nour­rir, et je n’ai que mes deux bras, que dis-je ? Je n’ai que cette main, qui tient le crayon bleu, à encre10, du cor­rec­teur… »

En matière de cor­rec­tion, tout un cha­cun pense aus­si­tôt au sty­lo rouge, sym­bole même du métier. Alors pour­quoi donc cette insis­tance sur le crayon bleu ? 

L’alternance de rouge et de bleu, je l’ai ren­con­trée très récem­ment. Dans son récit d’une séance de cor­rec­tion avec Bau­de­laire (voir mon article), Léon Cla­del raconte : « […] le sévère cor­rec­teur sou­li­gnait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, man­quaient de force ou d’exactitude, et ne s’adaptaient pas à l’idée, ain­si que les gants de peau. » 

Voi­ci deux autres men­tions du crayon bleu :

Dans un article sur « Le vrai Renan », en 190211, on peut lire : « […] à un cer­tain endroit, le cor­rec­teur avait tra­cé de grandes croix au crayon bleu. — Que veut dire ceci ? remar­qua Renan. — Que ce pas­sage est abso­lu­ment inin­tel­li­gible pour moi. »

Et, la même année, dans un article expli­quant la fabri­ca­tion d’un jour­nal12 : « La copie est relue, prête à pas­ser à l’atelier. Avant de l’y envoyer, il faut indi­quer au crayon bleu, en tête de chaque article, en quels carac­tères cet article doit être com­po­sé. »

Après enquête, il appa­raît que divers usages de cette cou­leur ont coexis­té dans l’im­pri­me­rie : sup­pres­sions, anno­ta­tions, indi­ca­tions typo­gra­phiques ou autres.

Le Gui­chet du savoir (Biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon) cite un blog en anglais, aujourd’hui dis­pa­ru, qui expliquait : 

« Un code cou­leur s’est ins­tau­ré entre édi­teurs et auteurs. Le rouge (uti­li­sé éga­le­ment par les ensei­gnants dans les cor­rec­tions de copies d’é­lèves) est une cou­leur qui res­sort du texte et se remarque. Elle indique à l’au­teur les para­graphes à réécrire com­plè­te­ment. Tan­dis que le bleu, plus dis­cret, sera uti­li­sé pour la mise en forme à des­ti­na­tion des impri­meurs. »

À tel point que les fabri­cants ont inven­té le crayon bico­lore, « d’un côté ver­millon, de l’autre bleu de Prusse », que l’on trouve encore de nos jours.

Crayon rouge et bleu Duo Giant de Lyra.

Le Gui­chet du savoir écrit encore : « […] ce crayon date­rait du xixe siècle. L’ou­vrage inti­tu­lé L’Art d’é­crire un livre, de l’im­pri­mer, et de le publier d’Eu­gène Mou­ton (1896) indique [p. 163] : “Le crayon bleu et rouge est pré­cieux parce qu’il sert à la fois à faire des remarques en sens oppo­sé, comme par exemple : rouge, à revoir ; bleu, à sup­pri­mer ; rouge et bleu, à modi­fier, etc.” »

Le blog Pen­cil Talk (en anglais) consacre de belles pages, riche­ment illus­trées, à ces crayons bico­lores à tra­vers le monde. Ils sont aus­si appe­lés « crayons télé­vi­sion », sans doute parce qu’ils servent dans les plan­nings d’organisation du tra­vail (Wiki­pé­dia).

Pour les cor­rec­teurs, d’après les indices que je trouve, le crayon bleu était sur­tout employé pour des anno­ta­tions (à dis­tin­guer des cor­rec­tions) ou pour des suppressions. 

On en a un aper­çu dans le deuxième feuillet de la pré­pa­ra­tion de copie pour l’édition Char­pen­tier du roman L’Insurgé de Jules Val­lès, visible sur Gal­li­ca (BnF). Les cor­rec­tions y sont por­tées au crayon à papier ou à l’encre noire ; les sup­pres­sions au crayon bleu. 

Deuxième feuillet du NAF 28124 (5), pré­pa­ra­tion de copie pour l’édition Char­pen­tier de L’In­sur­gé de Jules Val­lès. Gal­li­ca (BnF).

Usage qui n’avait appa­rem­ment rien de sys­té­ma­tique, puisque, dans son essai Le Cor­rec­teur Typo­graphe (1924), L.-E. Bros­sard, quand il men­tionne le crayon bleu (p. 316-317), ne l’oppose pas au rouge : les indi­ca­tions doivent être faites, écrit-il, « au crayon bleu, à l’encre rouge ou de toute autre manière ».

Cela me fait pen­ser au « crayon bleu de la cen­sure », expres­sion née vers 1860 et qu’on ren­contre encore par­fois jusqu’à nos jours — Sciences Po l’a employée il y a peu13 —, et à laquelle je revien­drai peut-être dans un pro­chain billet. Elle existe aus­si en anglais, où to blue-pen­cil, lit­té­ra­le­ment « pas­ser au crayon bleu », c’est « cor­ri­ger » ou « cen­su­rer » (Larousse anglais-fran­çais).

« L’usage du crayon bleu [dans l’é­di­tion et la presse] se raré­fie ; la publi­ca­tion assis­tée par ordi­na­teur per­met un sys­tème de ges­tion de ver­sions sans pas­ser par l’im­pri­mé », pré­cise Wiki­pé­dia.

PS — Une consœur suisse m’in­forme que dans le Guide du typo­graphe (romand, 7e éd., 2015), « les signes de pré­pa­ra­tion, de cou­leur bleue » (p. 15) sont tou­jours oppo­sés au « rouge pour la cor­rec­tion des épreuves (p. 18). Mer­ci Catherine.


Une séance de correction avec Charles Baudelaire

Léon Cladel, Atelier Nadar, 1900
Léon Cla­del, Ate­lier Nadar, 1900. Coll. BnF.

Dans une nou­velle rédi­gée en 1868 et publiée en 1879, le roman­cier Léon Cla­del (1835-1892) raconte une séance de cor­rec­tion (en 1861 ?) de ses Amours éter­nelles avec Baudelaire : 

« […] nous nous mîmes à l’œuvre incon­ti­nent. Tout beau ! Dès la pre­mière ligne, que dis-je ? à la pre­mière ligne, à la pre­mière lettre, il fal­lut en découdre. Était-il bien exact, ce mot ? Ren­dait-il rigou­reu­se­ment la nuance vou­lue ? Atten­tion ! Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec char­mant, ave­nant avec gen­til, sédui­sant avec pro­vo­cant, gra­cieux avec amène, holà ! Ces divers termes ne sont pas syno­nymes ; ils ont, cha­cun d’eux une accep­tion toute par­ti­cu­lière ; ils disent plus ou moins dans le même ordre d’idées, et non pas iden­ti­que­ment la même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, user de l’un à la place de l’autre. En pra­ti­quant ain­si, l’on en arri­ve­rait infailli­ble­ment au pur cha­ra­bia… Les grif­fon­neurs poli­tiques, et sur­tout les tri­buns de même aca­bit, ont seuls le droit, ensei­gnait cet infaillible péda­gogue, d’employer admo­ni­tion pour conseil, objur­ga­tion pour reproche, valeur pour cou­rage, époque pour siècle, contem­po­rain pour moderne, etc., etc. Tout est per­mis aux ora­teurs pro­fanes ou sacrés qui sont, sinon tous, du moins la plu­part, de très piètres vir­tuoses ; mais nous, ouvriers lit­té­raires, pure­ment lit­té­raires, nous devons être pré­cis, nous devons tou­jours trou­ver l’expression abso­lue ou bien renon­cer à tenir la plume et finir gâcheurs, comme tant d’autres qui, tout en ayant la vogue, n’auront jamais de suc­cès ni de consi­dé­ra­tion. Et tan­dis qu’il dis­ser­tait à voix haute et lente, le sévère cor­rec­teur sou­li­gnait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, man­quaient de force ou d’exactitude, et ne s’adaptaient pas à l’idée, ain­si que les gants de peau. Cher­chons ! Si le sub­stan­tif ou l’adjectif n’existent point, on les inven­te­ra ; mais ils sont là, comme des pépites dans la gangue… […] »

Lettre de Léon Cladel à Baudelaire en 1861

Léon Cla­del, « Dux », Bons­hommes, G. Char­pen­tier, 1879, p. 282-283.

Ci-contre : « Lettre auto­graphe signée de Léon Cla­del, adres­sée le 1er août 1861 à Charles Bau­de­laire, en réponse à la lettre que le poète lui avait adres­sée, fin juillet, pour l’in­vi­ter à lui rendre visite afin de lui com­mu­ni­quer ses épreuves des Amours éter­nel[le]s qu’il dédie­ra à Bau­de­laire. » On peut ten­ter de la déchif­frer sur le site de La Gazette Drouot.

Conte du dimanche : “Le Correcteur”, 1911

Le 3 décembre 1911, dans la sixième colonne de sa une, le quo­ti­dien La Démo­cra­tie offrait à ses lec­teurs son « conte du dimanche », signé d’Hen­ry du Roure (1883-1914), jour­na­liste catho­lique, fervent par­ti­san de l’édu­ca­tion sociale. L’his­toire édi­fiante d’un cor­rec­teur de presse tiraillé par sa conscience, qui n’est pas sans rap­pe­ler le Mon­sieur Made­leine de Vic­tor Hugo. Une his­toire de rédemp­tion, idéale pour un dimanche de Pâques.

Titre original "Le Correcteur", 1911

Depuis onze ans au ser­vice du jour­nal l’Ins­tan­ta­né le père Bru­chet était le modèle des cor­rec­teurs.
Dans l’atelier de com­po­si­tion on disait de lui avec admi­ra­tion : — Il a l’œil typo­gra­phique.
Et c’était vrai, qu’il ne lais­sait rien pas­ser. La moindre faute dans une épreuve le frap­pait aus­si vive­ment qu’un coup de poing en pleine figure. Il déni­chait entre mille l’i qui n’avait pas de point et la lettre qui n’était pas du carac­tère. Une coquille le met­tait hors de lui. Avec cela, ins­truit, sachant l’orthographe, l’histoire, la géo­gra­phie, les noms des hommes illustres et ceux des dépu­tés incon­nus. Pour rien au monde, il n’eût lais­sé écrire Tar­tam­pion au lieu de Tar­tem­pion. Enfin, une perle !

Mais le plus beau, c’était sa conscience. Admi­rable conscience pro­fes­sion­nelle ! Il avait au plus haut point cette ver­tu qui se perd : l’amour du beau tra­vail, — de ce qu’une locu­tion popu­laire appelle « l’ouvrage bien faite ». En voi­là un qui ne sabo­tait pas !
Sou­vent ses col­lègues se deman­daient :
— Mais pour­quoi Bru­chet tra­vaille-t-il comme cela ?
Plus fins, ils eussent démê­lé dans son zèle un besoin de se rache­ter, de réparer.

À vingt ans Bru­chet, qui s’appelait alors Cabasse, orphe­lin, mal éle­vé, ou plu­tôt pas éle­vé du tout, per­ver­ti par quelques mau­vais drôles, s’était lais­sé entraî­ner, un soir qu’il avait bu, dans une sin­gu­lière expé­di­tion. Pen­dant que ses cama­rades cam­brio­laient une bijou­te­rie, il fai­sait le guet — mal, sans doute, car des agents sur­ve­nus avaient arrê­té ses com­plices. Il s’était sau­vé jusqu’en Belgique.

Condam­né par contu­mace à vingt ans de tra­vaux for­cés, il était ren­tré en France, sous le nom de Bru­chet, après quelques années d’une vie très dure. Il n’était pas fon­ciè­re­ment mau­vais, au contraire. Le sang d’une longue lignée de braves gens avait par­lé en lui. Il avait hor­reur de sa faute et sou­hai­tait de se réha­bi­li­ter. D’abord typo­graphe, il s’était ins­truit tout seul, à force d’énergie. Il avait obte­nu cette place de cor­rec­teur. Il s’était fait ce qu’il était ; un tra­vailleur d’élite et un brave homme.

Bru­chet n’était pas marié — à cause des papiers, de l’état-civil, vous com­pre­nez ?
Un jour, il avait recueilli la petite fille d’une voi­sine morte. Lucette avait main­te­nant huit ans. Il l’aimait ten­dre­ment, avec humi­li­té, en homme qui se dit sou­vent :
— Si elle savait qui je suis !…

Un jour, comme il avait eu peur ! Il pro­me­nait Lucette au Jar­din des Plantes. Un homme de mau­vaise mine, en le voyant, s’était écrié :
— Cabasse !…
C’était Lecat, l’un des cam­brio­leurs condam­nés jadis — l’un de ses com­plices.
— Tais-toi, mal­heu­reux !… Appelle-moi Bru­chet…
— Tu en as eu de la chance, de te débi­ner ! Moi, j’ai tiré sept ans…
— Sept ans ?… Mon pauvre vieux…
— Enfin, je ne t’en veux pas… Tu te serais fait pin­cer, que ça ne m’aurait avan­cé à rien… Cha­cun pour soi, n’est-ce pas ?…

Le mal­heu­reux Bru­chet pen­sait sou­vent à cette entre­vue, vieille de quatre ans. Il essayait de se ras­su­rer en son­geant que dans quelques semaines, il serait cou­vert par la prescription.

*
*      *

« Sucres raf­fi­nés bonne sorte, 84 ; belle sorte, 84,50. — Suifs indi­jènes… »
— Indi­gènes !… Avec un G, voyons !…
Ain­si bou­gon­nait tout seul le Père Bru­chet en cor­ri­geant des épreuves des « Mar­chés et Bourses ».

Depuis quatre heures déjà, il était enfer­mé dans son petit, tout petit cabi­net sans fenêtres — la cage à lapins, disait-on à l’atelier. Les épreuves s’amoncelaient sur sa table, et, inlas­sa­ble­ment, d’une écri­ture bien nette, il fai­sait dans les marges les signes caba­lis­tiques qui redres­saient les erreurs, abo­lis­saient les coquilles…

À force de cor­ri­ger, il ne com­pre­nait plus très bien ce qu’il lisait… Et pour­tant, il tres­saillit sou­dain. Quoi ? Rêvait-il ? Il venait de voir son nom… son ancien nom… son vrai nom !…
Il relut tout le para­graphe. Il sui­vait les lignes avec sa plume, une plume qui trem­blait : 
« … Oh ! Ils échap­pe­ront, vous savez… Il y en a tant qui échappent !… Tenez, un de ceux qui ont cam­brio­lé avec moi la bijou­te­rie Hédard, en 95, Cabas­sé… (Ici la plume trem­bla plus fort)… Eh ! bien, il vit tran­quille­ment pas loin d’ici sous un faux nom… La police n’aurait pas de mal à l’arrêter, si elle le vou­lait… »

C’était une inter­view de Lecat. Éta­bli mar­chand de vins, il venait d’être déva­li­sé. C’était assez piquant, ce cam­brio­leur cam­brio­lé. L’Ins­tan­ta­né lui avait dépê­ché un repor­ter… Et voi­là ce qu’il avait dit, le misé­rable, avec beau­coup d’autres choses…
Et Bru­chet, stu­pide, consi­dé­rait ces lignes, qui étaient sa perte… l’écroulement de toutes ses espé­rances… le bagne… le déshon­neur… Et Lucette, mon Dieu, Lucette !…

Quelque chose tom­ba sur l’épreuve… Une larme… Machi­na­le­ment, Bru­chet prit un buvard, et essuya cette larme ; ensuite, il ajou­ta une r à arê­ter, et rem­pla­ça l’é de Cabas­sé par un e muet…
Et puis, il res­ta immo­bile, assom­mé, anéan­ti…
— Eh ! bien, la cor­rec­tion, ça vient ? cria le chef d’atelier.
— Voi­là… voi­là… bal­bu­tia le pauvre homme.

Il ren­dit les épreuves des « Bourses et mar­chés », des « Théâtres », des « Sports »… Après quoi, il revint dans sa cage et, la tête dans les mains, réflé­chit.
D’un seul coup il vit clair. Par­bleu ! Il n’avait qu’à faire sau­ter ces huit lignes !… Dans une inter­view qui en comp­tait 80 qui le remar­que­rait ?… Baras­sé le repor­ter, ne reli­sait jamais sa « copie » impri­mée… Si par hasard il se plai­gnait, Bru­chet répon­drait que c’était une erreur des lino­ty­pistes, voi­là tout… Et il déchi­re­rait l’épreuve, pour qu’on ne vit [sic] pas la cor­rec­tion faite de sa main… On ne s’amuserait pas à réta­blir, deux jours plus tard, huit lignes sans intérêt !…

Quant à Lecat, irait-il racon­ter à d’autres ce qu’il savait ?… Il avait jeté cette bou­tade sans réflé­chir, et non pour le plai­sir de dénon­cer… La preuve, c’est qu’il n’avait pas livré le nou­veau nom de Bru­chet… Qui sait, d’ailleurs, com­ment le peu scru­pu­leux Baras­sé s’y était pris pour lui arra­cher cette confi­dence ?…
Enfin, il ne s’agissait que de gagner trois semaines… Après, ce serait la pres­crip­tion… Le salut…

Bru­chet trem­pa sa plume dans l’encrier.
Et au moment de sup­pri­mer les lignes, il s’arrêta…
Le cor­rec­teur qui était en lui se refu­sait à sabo­ter une copie… Sa conscience pro­fes­sion­nelle se révol­tait… En vain, il essayait de la vaincre, il ne pou­vait pas…
— Je suis trop bête ! se dit-il.
Il reprit de l’encre, regar­da l’épreuve… Et il lui sem­blait que sa main, sa main si docile ne vou­lait plus lui obéir…

— Hé ! Bru­chet ?… Cette inter­view ?…
— Oui… oui… tout de suite…
Il s’affolait. Il ne voyait plus clair. Il rou­gis­sait, comme s’il avait conçu un acte abo­mi­nable. II essaya de déli­bé­rer froi­de­ment avec lui-même. Mais les idées dan­saient dans sa tête. Il ne savait plus ce qu’il fai­sait, ni où il était… Dans ce désar­roi la conscience pro­fes­sion­nelle l’emporta… Il ne prit pas une déci­sion, non… Mais tout d’un coup, il s’aperçut qu’il avait ren­du l’épreuve, intacte… D’ailleurs, aurait-il pu bar­rer huit lignes ?… Ses doigts sans force ne tenaient plus son porte-plume.

*
*      *

Et son des­tin s’accomplit. L’interview de Baras­sé pas­sa sous les yeux du chef de la Sûre­té qui trou­va drôle de repê­cher un contu­mace, à vingt-cinq jours de la pres­crip­tion. Lecat, bien « cui­si­né », par­la. Un jour, Bru­chet ne vint pas à l’imprimerie.
— Lui, si exact !… Il faut qu’il soit malade, au moins !… dit le chef d’atelier.
C’était bien pire : Bru­chet, — ou plu­tôt Cabasse était en prison.

Pour cet accu­sé sym­pa­thique, le tri­bu­nal a mon­tré de l’indulgence. Cabasse s’en est tiré avec deux ans de pri­son. Quelques hommes poli­tiques, rédac­teurs à l’Ins­tan­ta­né, ont deman­dé la grâce. Ils l’ont obte­nue. Mal­heu­reu­se­ment, deux heures avant la signa­ture du décret, Cabasse est mort dans sa prison.

Henry du Roure
Hen­ry du Roure.

À l’im­pri­me­rie de l’Ins­tan­ta­né, on a beau­coup dis­cu­té son cas. On connaît, car il l’a racon­té à l’audience, le drame rapide qui s’est joué dans sa conscience.
Tar­rot, lino­ty­piste, syn­di­qué liber­taire, beau par­leur qui pra­tique volon­tiers, sans attendre un mot d’ordre de la C. G. T, la « grève des bras croi­sés », déclare à qui veut l’entendre, et même à qui ne veut pas, que « Cabasse était la der­nière des poires », et que s’il avait eu pour deux sous de «  conscience de classe », il aurait sabo­té l’article de Baras­sé, et de bien d’autres !…

Et ses cama­rades, en son­geant à l’histoire mélan­co­lique du pauvre Cabasse, sont émus. À sa place ils ne l’auraient pas fait, sans doute, l’acte étrange qui l’a per­du… Et cepen­dant, dans le secret de leur cœur, ils sont ten­tés de pen­ser qu’il y eut là quelque chose de beau…
Mais aucun d’eux n’ose le dire, de peur de ne plus pas­ser pour un « pro­lé­taire conscient ».

Hen­ry du Roure

“Le Correcteur”, de Marco Lodoli

"Le Correcteur" de Marco Lodoli

« Dans le peu de temps libre qu’il lui res­tait, après avoir expur­gé son énième livre, Fan­ti­no se bala­dait dans la ville en scru­tant les affiches et les enseignes des maga­sins, les ins­crip­tions sur les murs. Il n’était pas content tant qu’il n’avait pas trou­vé une erreur, même petite, même insi­gni­fiante et ridi­cule : pour chaque quar­tier, il se conten­tait d’une apos­trophe oubliée, d’une petite vir­gule. Alors il ren­trait chez lui et disait : ça suf­fit pour aujourd’hui. Mais ensuite, une fois au lit, sa manie le repre­nait, alors il ral­lu­mait la lumière et il com­men­çait à éplu­cher les annuaires du télé­phone, cin­quante, soixante colonnes à chaque fois. Il lui fut facile de com­prendre que Mon­sieur Maria­ni Par­lo était en réa­li­té Maria­ni Car­lo. Qui­conque doté d’un peu de patience pou­vait sai­sir cela. Il lui fal­lut un peu plus de métier pour loca­li­ser le numé­ro de télé­phone erro­né d’une ali­men­ta­tion : il ne pou­vait pas com­men­cer par sept, dans cette zone-là de la ville. Cela devait être un cinq : le matin, il appe­la le maga­sin pour véri­fier son hypo­thèse. Il com­man­da une bou­teille de vin rouge très coté et la but au gou­lot, en se féli­ci­tant dans son for intérieur. »

"Boccacce" de Marco Lodoli

Extrait de la nou­velle « Le Cor­rec­teur », de Mar­co Lodo­li, dans Boc­cacce, tra­duit de l’italien par Lise Cha­puis et Dino Nes­su­no, illus­tra­tions d’Alban Cau­mont, L’Arbre ven­geur, 2007, p. 49-52.

Il n’y a que les roman­ciers pour ima­gi­ner un cor­rec­teur infaillible. J’en connais au moins un autre en lit­té­ra­ture : le « Pro­fes­sore » de George Stei­ner, dans Épreuves (voir le résu­mé dans ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire »). Curieu­se­ment, lui aus­si italien.

Dans la vraie vie, je n’en ai pas connu. Par contre, il est vrai que nous sommes nom­breux à avoir du mal à décro­cher, comme le raconte aus­si Muriel Gil­bert, dans Au bon­heur des fautes.

Fan­ti­no et le Pro­fes­sore sont liés par un point com­mun. Un triste constat : « Que d’im­pré­ci­sions dans le grand livre du monde, […] et quelle souf­france de ne pou­voir les corriger. »