“Coquilles” de Léon-Paul Fargue, 1944

Léon-Paul Fargue dans son lit, par Gisèle Freund, en 1938.

« Un édi­teur digne de ce nom fait lire les épreuves, avant de les envoyer à l’auteur, dont après tout ce n’est pas le métier, par le cor­rec­teur de l’imprimerie, d’abord, et les fait lire par son cor­rec­teur par­ti­cu­lier1, ensuite, quand il ne les revoit pas lui‑même. Mais le cor­rec­teur, pour cause de défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle, ne regarde qu’à la typo­gra­phie, tan­dis que vous ne regar­dez qu’au sens. Le cor­rec­teur sait tou­jours, par exemple, que Cle­men­ceau ne prend pas d’accent aigu sur l’e, mais il vous lais­se­ra pas­ser, sans sour­ciller, l’anachronisme le plus hon­teux, la cata­chrèse la plus vicieuse et le pata­quès le plus granuleux.

« Par­fois aus­si, et c’est là le plus dan­ge­reux, le cor­rec­teur se mêle de vous cor­ri­ger. Ce fut ce qui arri­va à La Fon­taine qui avait écrit : que la sage Minerve sor­tit tout armée de la cuisse de Jupi­ter. Le typo­graphe flai­ra l’erreur, et fit sor­tir la déesse de la cui­sine. Il y a aus­si la pêche au cacha­lot deve­nue la pêche au cho­co­lat, Albé­ric II pour Albé­ric Second, la pom­made contre la chute des che­vaux, et autres gentillesses…

« Je n’ai jamais don­né le bon à tirer d’un de mes livres sans trem­bler. Mais je n’en ai pas un sur deux qui soit exempt de sco­ries. Il arrive que l’on m’apporte quelque pla­quette à signer. Croyez‑vous que cela me fasse tou­jours plai­sir ? Je n’en pro­fite pas pour évo­quer les beaux jours de ma jeu­nesse. Je me sai­sis rageu­se­ment d’une plume et je com­mence par cor­ri­ger, pages 6, 8 ou 53, j’y vais natu­rel­le­ment “les yeux fer­més”, les insup­por­tables coquilles dont je devrais avoir la sagesse de me dire que je suis seul, sans doute, ou à peu près seul à les connaître, pour en souf­frir naïvement.

« Je pro­fite donc de l’occasion pour réta­blir, dans un de mes der­niers livres, Refuges, une phrase dont le cor­ri­gé n’avait pas été repor­té par moi sur les der­nières épreuves et qui m’empêche de dor­mir. Il faut lire, à la page 53, ligne 23 (si vous lisez…) : “Les formes d’une nuit qu’ils pour­raient se flat­ter d’avoir per­cée à jour” (etc.).

« Mais ne croyez‑vous pas que la matière de l’imprimerie fait des blagues et qu’il y a, comme dans Samuel But­ler, une révolte des machines ? Moi, je pres­sens des mee­tings : les carac­tères qui ne sont pas “de bonne com­po­si­tion” sortent de leurs com­pos­teurs, se groupent par affi­ni­tés et com­mencent à par­lo­ter : “Et toi ? On t’a cor­ri­gé ? Et tu as cédé ? grand lâche ! Moi, je saute !” Et il y a aus­si les loustics‑fantômes qui changent les marbres de place, comme les étu­diants far­ceurs du temps de Guy de la Faran­dole2 chan­geaient de porte les chaus­sures dans les hôtels.

« Mais il y a peut‑être aus­si une “reine” des carac­tères, comme il y a une reine des abeilles, des four­mis ou des termites… »

Extrait de Léon-Paul Fargue [1876-1947], « Coquilles », dans Lan­terne magique, Robert Laf­font, 1944 ; Seghers, 1982, p. 9-13.


  1. Le cor­rec­teur employé par la mai­son d’édition.
  2. Il s’a­git appa­rem­ment du poète Guy-Péron (1871-1931), sur lequel je trouve peu d’information.