“Avant que j’oublie”, d’Anne Pauly

Anne Pauly, Avant que j'oublie, prix Livre Inter 2020

Pre­mier roman, excellent, d’une secré­taire de rédac­tion et cor­rec­trice, métier qui ne l’empêche pas de prendre des liber­tés – créa­tives – avec la ponc­tua­tion et, bien sûr, avec la langue. L’au­trice m’a séduit et ému. Ce récit d’un deuil est plein de vie. Ci-des­sous, le seul pas­sage où elle évoque sa situa­tion pro­fes­sion­nelle, « à Issy-les-Mou­li­neaux, du nine to five sans congés ni RTT payé en droits d’au­teur » (p. 92).

Le len­de­main, il m’a télé­pho­né vers 15 heures. C’é­tait pas nor­mal qu’il m’ap­pelle en pleine après-midi. Mes col­lègues étaient au cou­rant de la situa­tion mais  l’af­faire ne les concer­nait pas direc­te­ment, cha­cun vaquait, casque sur les oreilles, à ses occu­pa­tions. Je ne vou­lais pas débal­ler mon cha­grin en plein open space. Ma fonc­tion, subal­terne, qui consis­tait à édi­ter des papiers sur des drames fami­liaux et des dis­pa­ri­tions mys­té­rieuses, et que venaient régu­liè­re­ment ponc­tuer des pages « Vie pra­tique », me ran­geait déjà, dans cette entre­prise pour­tant « fami­liale », du côté des inca­pables et des pas­sifs. Une crise de larmes inopi­née, même jus­ti­fiée, m’au­rait fait perdre le peu de cré­dit que j’a­vais gagné à m’é­ner­ver sur le bon emploi des adverbes et des points-vir­gules. J’ai sau­ve­gar­dé les pré­cieuses cor­rec­tions effec­tuées sur « Cinq astuces pour un chat en bonne san­té » et j’ai cou­ru dans les toi­lettes pour pou­voir décro­cher à temps. […]

Anne Pau­ly, Avant que j’ou­blie, Ver­dier, 2019, p. 68-69.

“Par fil spécial” : être SR au début du XXe siècle

Décou­verte, chez mon libraire de quar­tier, de cette réédi­tion d’un texte de 1924, que je vais m’empresser de lire et dont voi­ci la pré­sen­ta­tion sur le site Place des libraires. 

couverture du livre "Par fil spécial. Carnet d'un secrétaire de rédaction", d'André Baillon

Par fil spé­cial, comme l’in­dique son sous-titre, est le « car­net d’un secré­taire de rédac­tion ». Série d’a­nec­dotes mor­dantes et de por­traits acerbes, le livre relate avec cynisme le quo­ti­dien d’un jour­nal, La Der­nière Heure (nom­mé L’U­prême dans le livre), où André Baillon a tra­vaillé pen­dant plus de dix ans (1906 à 1920). En vingt-quatre courts cha­pitres qui sont comme autant de chro­niques, les tra­vers du monde jour­na­lis­tique, les pra­tiques dou­teuses des rédac­teurs et les incon­sé­quences du métier sont nar­rés avec force viva­ci­té et iro­nie. Pour Baillon qui a si mal vécu ses années de jour­na­lisme, c’est aus­si un moyen de mettre en évi­dence l’as­su­jet­tis­se­ment absurde des jour­na­listes à la constante et par­fois irréa­li­sable injonc­tion de la nou­velle « fraîche », à l’ur­gence des hor­loges qui tournent, à la néces­si­té du texte facile à lire, à l’o­bli­ga­tion du fait divers, à la super­fi­cia­li­té d’une écri­ture vouée à être éphé­mère. Au-delà des anec­dotes rela­tées, le livre est aus­si un for­mi­dable témoi­gnage du fonc­tion­ne­ment d’un jour­nal au début du 20e siècle, quand les machines (rota­tives, presses à épreuve, etc.) se trou­vaient à côté des bureaux de rédac­tion et que les articles s’é­cri­vaient à la main. En « écri­vain eth­no­graphe », André Baillon par­vient à dres­ser un por­trait remar­quable du jour­na­lisme, peut-être encore.

André Baillon, Par fil spé­cial. Car­net d’un secré­taire de rédac­tion, coll. « Tuta Blu », Héros-Limite, Genève, 2020, 176 p.