“Les morts manquent de correction”, de Pauline Toulet

couverture du roman "Les morts manquent de correction", de Pauline Toulet

« J’avais pei­né une petite heure sur la cor­rec­tion de l’article […], puis l’avais ren­voyé à Mathis sans éprou­ver la satis­fac­tion du tra­vail bien fait. C’est l’inconvénient, lorsqu’on exerce un métier idiot : même lorsqu’on le fait bien, on le fait mal. » 

Félix Sou­pel est désa­bu­sé. Mal­gré le « soin scru­pu­leux » qu’il lui consacre, il  ne trouve plus d’attraits au métier de cor­rec­teur indé­pen­dant. S’il fait par­tie de cette « noble et […] peu riante1 com­mu­nau­té », son orien­ta­tion est, comme pour beau­coup, le résul­tat d’« acci­dents de par­cours ». « Un jour, raconte-t-il, je m’étais amu­sé à les lis­ter, pour le plai­sir simple que pro­cure l’exhaustivité, mais assez vite je n’avais plus trou­vé cela amusant. »

Ses clients du moment sont un maga­zine de mode, Sapé !, et un autre de dié­té­tique, Miam Mag. Devoir retou­cher un texte sur « les erreurs à évi­ter pour bien choi­sir son short » ne l’inspire guère. Et quand, en cor­ri­geant un numé­ro spé­cial, il découvre que « [s]on régime ali­men­taire [est] à l’exact oppo­sé de celui prô­né par les experts inter­viewés dans le jour­nal », il est car­ré­ment pris d’angoisse.

 « Sous­traire au mal­heur du monde » en cor­ri­geant des fautes d’orthographe — quand d’autres, comme son frère cadet, sauvent des vies — manque de sel. Sa seule pas­sion, inavouée, il en cache les preuves entre les pages de son Larousse des synonymes. 

Aus­si, lorsque, de retour d’un week-end de cure à La Bour­boule, il trouve dans son lit le cadavre de l’homme à qui il avait loué son appar­te­ment pari­sien pour deux nuits, il saute sur l’occasion de bous­cu­ler un quo­ti­dien trop riche en « temps faibles » : ins­pi­ré par ses lec­tures de Mai­gret, il décide de mener l’enquête. 

Chauve, guet­té par l’embonpoint, plu­tôt mal­adroit, pas spé­cia­le­ment cou­ra­geux, Félix Sou­pel n’a rien d’un héros. Son assis­tant non plus, mais il maî­trise mieux Inter­net que lui : Gabriel, neuf ans, est son neveu. L’aventure, cocasse, ne sera pas sans dan­ger… et plus fati­gante que dans les séries télé.

Ancienne secré­taire géné­rale de la rédac­tion du maga­zine Books2, Pau­line Tou­let a dû côtoyer des cor­rec­teurs. Elle semble, en tout cas, bien connaître ce métier, où le retard dans le plan­ning est une constante, où la mis­sion confiée est tou­jours urgente, où la réac­ti­vi­té est une qua­li­té recherchée.

La longue jour­née de bou­clage du maga­zine Sapé !, dont le rédac­teur en chef « écri[t] à lui seul les deux tiers » et qui pro­met d’être « un océan d’ennui », m’a rap­pe­lé de loin­tains sou­ve­nirs. « L’attente exal­tant le désir, la douche était d’autant plus froide lorsque nous décou­vrions la prose que Mathis avait mis si long­temps à extraire de ses pro­fon­deurs intimes. Une fois le texte accou­ché, bien sûr il fal­lait aller vite, et cela mal­gré l’engourdissement de nos facul­tés cog­ni­tives et la mise en som­meil de toute pul­sion vitale que cette situa­tion absurde avait entraînée. »

L’autrice ne manque pas d’imagination, notam­ment quand elle déroule le som­maire d’un « numé­ro spé­cial consa­cré à la mode canine » ou quand elle explique pour­quoi se pri­ver d’une vraie pause déjeu­ner pousse cer­tains clients à s’en prendre aux col­la­bo­ra­teurs extérieurs.

Cette paro­die de roman poli­cier, émaillée de consi­dé­ra­tions, misan­thropes mais lucides, sur les tra­vers de notre socié­té, est pleine de fan­tai­sie. Une lec­ture par­faite pour l’été qui s’annonce. 

Pau­line Tou­let, Les morts manquent de cor­rec­tion, Fini­tude, 2026, 224 pages.


  1. Je lui laisse la res­pon­sa­bi­li­té de ce der­nier qua­li­fi­ca­tif. ↩︎
  2. Aujourd’­hui héber­gé par le site Actua­Lit­té. ↩︎