Engager et payer un correcteur ?!

Venise, 1491. Arri­vé deux ans plus tôt pour mon­ter une impri­me­rie et pro­duire des édi­tions soi­gnées de la lit­té­ra­ture grecque clas­sique, Alde Manuce, pro­fes­seur et gram­mai­rien, rend visite à Andrea Tor­re­sa­ni, impri­meur le plus riche de Venise. Sur une « Machine à Consul­ter les Livres1 », dont son hôte lui fait fiè­re­ment la démons­tra­tion, Alde par­court le début des Épîtres fami­lières de Cicé­ron et y décèle deux graves erreurs. Tor­re­sa­ni convoque aus­si­tôt dans son bureau Fran­ces­co Grif­fo, gra­veur de poin­çons, qui est aus­si son chef d’atelier. Une des scènes de comé­die du roman.

couverture du roman "L'Imprimeur de Venise", de Javier Azpeita, JC Lattès, 2018

— Fran­ces­co ! Viens un moment, s’il te plaît. Non, tout de suite ! C’est impor­tant. […] Regarde ce qui se passe, Fran­ces­co. Dis-le-lui, Alde. […] Montre-lui, parce que moi ça me rend malade.
Fran­ces­co avait la mâchoire cris­pée et ser­rait for­te­ment un poin­çon métal­lique dans son poing. Il fai­sait un peu peur. Alde lui signa­la d’une voix aiguë les deux erreurs, s’efforçant de dis­si­mu­ler le trem­ble­ment de ses mains.
— Très bien. C’est noté, dit Fran­ces­co, se tour­nant vers Tor­re­sa­ni. Autre chose ?
— Attends, Fran­ces­co. Pour­quoi y a-t-il deux erreurs ici ? (Sou­dain Andrea avait pris un ton très rai­son­nable, comme s’il répri­man­dait son fils.) Je t’en parle parce que c’est toi le res­pon­sable.
— Je t’ai dit mille fois que je ne peux pas être res­pon­sable de ça, répon­dit Fran­ces­co, qui avait du mal à se conte­nir. Je suis gra­veur de poin­çons, pas gram­mai­rien. Tu n’as qu’à enga­ger un cor­rec­teur et le payer.
— Tu règles tou­jours tout de la même façon. Tu as vu, Alde ? Enga­ger et payer. Mais avec vous, je cours à ma perte… et ce sera la vôtre aus­si ! Un livre de Cicé­ron, rien de moins ! On va être la risée de Venise.
— Il y en a une autre ici, sur la même page. Et une grosse celle-là, dit sou­dain Alde.
Il ne le fai­sait pas exprès, il pre­nait l’affaire très au sérieux et vou­lait aider du mieux qu’il pou­vait.
— Foutre ! Trois erreurs sur la pre­mière page, Fran­ces­co, je vais cra­quer, s’écria Tor­re­sa­ni, exa­mi­nant le livre. Et com­bien on a payé ce connard d’Ubertino ?
— Qui ?
— Ce type, Uber­ti­no da Cres­cen­ti­no2, qui vient ici.
— Ah. Rien.
Le visage de Fran­ces­co affi­chait un sou­rire pro­vo­ca­teur.
— Bien sûr qu’on ne l’a pas payé ! Comme je dif­fuse ses livres dans toute la chré­tien­té, je le rends célèbre dans une cin­quan­taine de villes. Et en échange, il me donne ses édi­tions pleines d’erreurs. Quelle honte ! Je veux lui par­ler, moi, à cet Uber­ti­no. Faut avoir un sacré culot. Dis-lui de venir immé­dia­te­ment.
— Mais ce n’est pas lui qui a fait l’édition3. En plus il ne vit pas à Venise.
— C’est exact, inter­vint Alde. L’année der­nière il m’a écrit de Cres­cen­ti­no, il est retour­né là-bas. Il est très âgé.
— Je te rap­pelle, conti­nua Fran­ces­co, que nous avons pris le texte de l’édition de Bat­tis­ta de Tor­tis4, qui l’avait pris lui-même d’une édi­tion flo­ren­tine.
— En bien bra­vo, Tor­tis ! s’exclama Tor­re­sa­ni. Si on ne peut même plus se fier à Tor­tis5 ! Je paie une for­tune pour qu’on tra­vaille les livres avec le plus grand soin, pour qu’il n’y ait pas une seule erreur, mais si Tor­tis rem­plit les siens de salo­pe­ries… Je n’en reviens pas ! Peu importe. Arrête tout ce que tu es en train de faire sur-le-champ, va me cher­cher ce fils de pute d’Ubertino je-ne-sais-quoi, même s’il est au bout du monde, et dis-lui de rap­pli­quer ici dare-dare. Je vais lui dire, moi, où il peut se le mettre son livre.

Javier Azpei­tia, L’Imprimeur de Venise, trad. de l’espagnol par Anne Plan­ta­ge­net, JC Lat­tès, 2018, p. 84-86.


  1. Ana­chro­nisme, car la roue à livres a été inven­tée par l’ingénieur Agos­ti­no Ramel­li dans les années 1580. ↩︎
  2. Le com­men­taire des lettres de Cicé­ron par Uber­ti­no da Cres­cen­ti­no (1405?-1500) remonte à 1480 (Trec­ca­ni [IT]). L’é­di­tion des Épîtres fami­lières par Tor­re­sa­ni date de 1484 (fiche BnF). ↩︎
  3. En effet, l’é­di­teur scien­ti­fique en est Bonac­cor­so da Pisa (fiche BnF). ↩︎
  4. Bat­tis­ta Tor­ti ou de Tor­tis, impri­meur actif à Venise de 1481 à 1536 (BnF, via Biblis­si­ma). Nou­velle fan­tai­sie de l’au­teur : l’é­di­tion Tor­ti est pos­té­rieure d’un an à celle de Tor­re­sa­ni. ↩︎
  5. Il a trai­té son concur­rent de « mar­gou­lin » un peu plus haut. ↩︎