Venise, 1491. Arrivé deux ans plus tôt pour monter une imprimerie et produire des éditions soignées de la littérature grecque classique, Alde Manuce, professeur et grammairien, rend visite à Andrea Torresani, imprimeur le plus riche de Venise. Sur une « Machine à Consulter les Livres1 », dont son hôte lui fait fièrement la démonstration, Alde parcourt le début des Épîtres familières de Cicéron et y décèle deux graves erreurs. Torresani convoque aussitôt dans son bureau Francesco Griffo, graveur de poinçons, qui est aussi son chef d’atelier. Une des scènes de comédie du roman.

— Francesco ! Viens un moment, s’il te plaît. Non, tout de suite ! C’est important. […] Regarde ce qui se passe, Francesco. Dis-le-lui, Alde. […] Montre-lui, parce que moi ça me rend malade.
Francesco avait la mâchoire crispée et serrait fortement un poinçon métallique dans son poing. Il faisait un peu peur. Alde lui signala d’une voix aiguë les deux erreurs, s’efforçant de dissimuler le tremblement de ses mains.
— Très bien. C’est noté, dit Francesco, se tournant vers Torresani. Autre chose ?
— Attends, Francesco. Pourquoi y a-t-il deux erreurs ici ? (Soudain Andrea avait pris un ton très raisonnable, comme s’il réprimandait son fils.) Je t’en parle parce que c’est toi le responsable.
— Je t’ai dit mille fois que je ne peux pas être responsable de ça, répondit Francesco, qui avait du mal à se contenir. Je suis graveur de poinçons, pas grammairien. Tu n’as qu’à engager un correcteur et le payer.
— Tu règles toujours tout de la même façon. Tu as vu, Alde ? Engager et payer. Mais avec vous, je cours à ma perte… et ce sera la vôtre aussi ! Un livre de Cicéron, rien de moins ! On va être la risée de Venise.
— Il y en a une autre ici, sur la même page. Et une grosse celle-là, dit soudain Alde.
Il ne le faisait pas exprès, il prenait l’affaire très au sérieux et voulait aider du mieux qu’il pouvait.
— Foutre ! Trois erreurs sur la première page, Francesco, je vais craquer, s’écria Torresani, examinant le livre. Et combien on a payé ce connard d’Ubertino ?
— Qui ?
— Ce type, Ubertino da Crescentino2, qui vient ici.
— Ah. Rien.
Le visage de Francesco affichait un sourire provocateur.
— Bien sûr qu’on ne l’a pas payé ! Comme je diffuse ses livres dans toute la chrétienté, je le rends célèbre dans une cinquantaine de villes. Et en échange, il me donne ses éditions pleines d’erreurs. Quelle honte ! Je veux lui parler, moi, à cet Ubertino. Faut avoir un sacré culot. Dis-lui de venir immédiatement.
— Mais ce n’est pas lui qui a fait l’édition3. En plus il ne vit pas à Venise.
— C’est exact, intervint Alde. L’année dernière il m’a écrit de Crescentino, il est retourné là-bas. Il est très âgé.
— Je te rappelle, continua Francesco, que nous avons pris le texte de l’édition de Battista de Tortis4, qui l’avait pris lui-même d’une édition florentine.
— En bien bravo, Tortis ! s’exclama Torresani. Si on ne peut même plus se fier à Tortis5 ! Je paie une fortune pour qu’on travaille les livres avec le plus grand soin, pour qu’il n’y ait pas une seule erreur, mais si Tortis remplit les siens de saloperies… Je n’en reviens pas ! Peu importe. Arrête tout ce que tu es en train de faire sur-le-champ, va me chercher ce fils de pute d’Ubertino je-ne-sais-quoi, même s’il est au bout du monde, et dis-lui de rappliquer ici dare-dare. Je vais lui dire, moi, où il peut se le mettre son livre.
Javier Azpeitia, L’Imprimeur de Venise, trad. de l’espagnol par Anne Plantagenet, JC Lattès, 2018, p. 84-86.
- Anachronisme, car la roue à livres a été inventée par l’ingénieur Agostino Ramelli dans les années 1580. ↩︎
- Le commentaire des lettres de Cicéron par Ubertino da Crescentino (1405?-1500) remonte à 1480 (Treccani [IT]). L’édition des Épîtres familières par Torresani date de 1484 (fiche BnF). ↩︎
- En effet, l’éditeur scientifique en est Bonaccorso da Pisa (fiche BnF). ↩︎
- Battista Torti ou de Tortis, imprimeur actif à Venise de 1481 à 1536 (BnF, via Biblissima). Nouvelle fantaisie de l’auteur : l’édition Torti est postérieure d’un an à celle de Torresani. ↩︎
- Il a traité son concurrent de « margoulin » un peu plus haut. ↩︎