Deux visions erronées de l’avenir, 1832 et 1866

Typographe composant une ligne au plomb dans un composteur, au-dessus d'une casse
Typo­graphe com­po­sant une ligne au plomb dans un com­pos­teur, au-des­sus d’une casse. Source : musée de l’Im­pri­me­rie et de la Com­mu­ni­ca­tion gra­phique, Lyon.

Le hasard a vou­lu qu’en vingt-quatre heures je tombe suc­ces­si­ve­ment sur deux phrases qui m’ont frap­pé, en ce qu’elles vou­laient croire que le pro­grès ne serait pas néfaste à la pro­fes­sion évo­quée. Voi­ci la pre­mière, à pro­pos du métier de com­po­si­teur typographe :

« […] quant aux édi­tions qui font la gloire de l’imprimerie et l’ornement des biblio­thèques, il serait impos­sible de les tirer à la méca­nique. […]
« il n’est sub­tile com­bi­nai­son de res­sorts et d’engrenage qui puisse ensei­gner aux doigts d’un auto­mate à cher­cher dans la casse le type cor­res­pon­dant au carac­tère écrit, et à le ran­ger dans le com­pos­teur : car il fau­drait que l’automate sût lire. »
— « Bert. », Paris ou Le livre des Cent-et-un1, vol. 5-6, 1832.

L’automate ne sait tou­jours pas lire, M. « Bert. », mais on a bien inven­té les machines à com­po­ser, d’abord au plomb (Mono­type et Lino­type), puis sans plomb (de la pho­to­com­po­si­tion au pré­presse). Aujourd’­hui, le texte — le plus sou­vent écrit, mis en pages et relu sur écran — ne devient matière qu’en toute fin de par­cours. Vous ne pou­viez pas l’imaginer.

Le métier de typo­graphe a dis­pa­ru, à quelques belles excep­tions près. Les sur­vi­vants sont deve­nus des arti­sans d’art plu­tôt que des ouvriers. Voir, notam­ment, Vincent Auger, un des der­niers typo­graphes fran­çais.

Et voi­ci la deuxième phrase, qui s’a­dres­sait à une assem­blée de correcteurs :

Ambroise Firmin-Didot
Ambroise Fir­min-Didot en 1860.

« Féli­ci­tez-vous, Mes­sieurs, de ce que, dans ces trans­for­ma­tions inouïes2, un cor­rec­teur méca­nique ne puisse être jamais inven­té.
« Mais quand tout change ain­si dans l’imprimerie, la cor­rec­tion, cette par­tie intel­lec­tuelle, a gar­dé son impor­tance, tout en se pliant aux exi­gences de cette célé­ri­té tou­jours crois­sante. »
— Dis­cours d’Ambroise Fir­min-Didot à la Socié­té des cor­rec­teurs, 1866.

Fir­min-Didot, non plus, ne pou­vait pas ima­gi­ner le trai­te­ment auto­ma­tique de l’information (ou infor­ma­tique), les logi­ciels de cor­rec­tion, et main­te­nant les machines intel­li­gentes — mais qui ne savent tou­jours pas lire, M. « Bert. ».

Cette « par­tie intel­lec­tuelle » du métier reste aus­si impor­tante qu’elle l’a tou­jours été, mais résis­te­ra-t-elle à la quête infi­nie du profit ? 

Je ne suis pas devin non plus. 

☞ Lire aus­si Deux typo­graphes parlent des codes typo.


Un “placard pour correcteur”, dans un roman de 1957

"Des blondes à pleins paniers", roman de 1957

Mon­té à Paris, un jeune auteur, sans le sou, déses­père de trou­ver du tra­vail. Jusqu’au jour où il est reçu par « le rédac­teur en chef de Marie-Marie, le grand heb­do­ma­daire fémi­nin », qui le recom­mande à un cer­tain Mar­cel, « direc­teur lit­té­raire des Édi­tions Bâché-Fou­ras­son ». En même temps que la nature du tra­vail qu’on attend de lui, il découvre le bureau où il devra s’installer.

« — Louis a eu une bonne idée de vous envoyer. Mais que savez-vous faire ?
— J’ai écrit quelques nou­velles, répon­dit Sébas­tien.
Lapo­stat leva la main, d’un air bla­sé :
— Nor­mal, à vingt ans, plus une tra­gé­die en vers, plus un trai­té de phi­lo­so­phie. Et on lit l’Express pour ache­ver d’avoir l’air d’un mon­sieur très intel­li­gent. Donc, vous ne savez rien faire ? Excellent ! Il vaut mieux apprendre à un pékin à mon­ter à che­val, qu’à le lui désap­prendre pour le lui réap­prendre. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Oui, mon­sieur !
—  J’espère que vous n’avez pas de diplômes ?
—  Je suis licen­cié ès lettres.
— Tâchez de l’ou­blier. Savez-vous taper à la machine ?
— Oui, avec trois doigts, mon­sieur !
— Que ne le disiez-vous tout de suite ? Deux doigts de plus que nos meilleurs écri­vains ! Quand vou­lez-vous com­men­cer ?
— Com­men­cer quoi ?
— Louis ne vous a pas dit que je cher­chais un cor­rec­teur-met­teur au point ?
— C’est que je ne sais pas exac­te­ment en quoi consiste le travail.

« Lapo­stat tira une grosse bouf­fée du cigare suisse à trois sous — trois sous suisses, s’entend — qu’il fumait et essaya d’envoyer des ronds vers le pla­fond. Sans suc­cès.
— Voi­là ! La mai­son édite de nom­breux récits d’explorateurs que rien ne pré­dis­po­sait à la lit­té­ra­ture. Vous savez, ces types qui louent la salle Pleyel avant de par­tir imberbes, et qui reviennent y faire des confé­rences une fois que leur barbe leur a bouf­fé la figure. Ces gars-là sont bien gen­tils, et ils écrivent avec leur machette ou avec celle de leur nègre. C’est du pathos ama­zo­nien, en géné­ral. Remar­quez que quelques-uns écrivent fort bien, mais ne confon­dons pas : ceux-là, ce sont des écri­vains qui explorent. Pas la même chose.

« Lapo­stat cra­cha des bribes de tabac dans un coin et dési­gna des ran­gées de titres sur des éta­gères :
— Nous, notre métier, c’est de vendre leur came­lote. Donc, il faut que je revoie tous leurs ours3 avant paru­tion. Je n’y suf­fis pas. Il me faut quelqu’un qui m’aide, un cor­rec­teur, un met­teur au point… C’est le mot : met­teur au point. Vous allez être le met­teur au point.
« Il pro­po­sa à Sébas­tien un salaire d’essai, qui lui per­met­trait de ne pas cre­ver de faim, et de com­men­cer de suite son tra­vail.
— Vous avez le pied dans la mai­son… Pour quelqu’un qui veut deve­nir auteur, vous com­men­cez bien. Simo­nin, lui, a débu­té par le taxi.

« Il appe­la la stan­dar­diste, qui fai­sait éga­le­ment fonc­tion d’huissière, et lui ordon­na d’installer Sébas­tien dans ses nou­velles fonc­tions. La fille l’enferma dans une sorte de réduit sans fenêtre, éclai­ré au néon en plein jour, qui sen­tait vague­ment le camphre.
— C’est le bureau des cor­rec­teurs, dit-elle d’un ton extrê­me­ment fati­gué.
— Nous sommes plu­sieurs ? deman­da le jeune homme en cal­cu­lant l’exiguïté du réduit.
— Non, on n’en a qu’un à la fois ; mais il en passe tel­le­ment…
« Sur ce bon mot, sans un sou­rire, sans qu’une lueur d’intérêt se fût allu­mée dans ses yeux, elle refer­ma la porte. […] 

« Sébas­tien, à l’idée de tra­vailler chaque jour huit heures dans son pla­card, fut ten­té de se jeter par la fenêtre. Sans doute ses employeurs y avaient-ils pen­sé, puisqu’il n’y en avait pas. Il alla jusqu’à la porte, en fit jouer le bou­ton. On ne l’avait pas ver­rouillée. Si un incen­die se décla­rait, du moins pour­rait-il se sau­ver. L’envie de crier « Au feu », de fran­chir pré­ci­pi­tam­ment le ves­ti­bule et de plon­ger dans le sein de la rue accueillante, l’effleura.

« Sur une table de bois blanc qui, avec une chaise à can­nage, consti­tuait tout le luxe du bureau, il lut : « À rewri­ter ». Un pre­mier manus­crit l’attendait : Avec les cygnes noirs du Ben­gale. La curio­si­té l’emporta sur les dési­rs de fuite.
« Il s’assit. »

Manuel de Cueb­bas, Des blondes à pleins paniers, « Série blonde », Édi­tions de Paris, 1957, p. 42-45.

☞ Voir aus­si ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire ».


Hommage au correcteur, dans “La Démocratie”, 1914

Je repro­duis ci-des­sous un texte publié en une du quo­ti­dien La Démo­cra­tie (Paris), le 17 avril 1914, dans la rubrique « Libres propos ».

« S’il est homme cri­ti­qué, c’est bien le cor­rec­teur, celui qui s’est don­né dans sa vie, la très fâcheuse mis­sion de cor­ri­ger dans une toute petite pièce don­née comme l’on donne une aumône, les inévi­tables « coquilles » si géné­reu­se­ment dis­tri­buées par les typo­graphes. Sa besogne est aride, par­fois amère : sous la blanche lumière d’une lampe, il par­court de ses yeux fati­gués des épreuves plus ou moins lisibles ; un doigt de sa main gauche fixé sur la copie de l’auteur, suit la suc­ces­sion inin­ter­rom­pue des lignes et le fil d’Ariane d’une pen­sée dont le reflet est par­fois rebelle et dont la conti­nui­té s’interrompt sou­dain sous le fâcheux effet d’un quel­conque distraction.

« Der­rière l’humble per­sonne de ce tra­vailleur modeste, les lino­types chantent leur mono­tone mélo­pée : elle n’a rien d’har­mo­nieux cette suc­ces­sion de bruits qui imite à s’y méprendre le cli­que­tis de fan­tas­tiques cisailles qui s’a­gi­te­raient dans le vide : une désa­gréable odeur de plomb fon­du s’at­tarde dans l’atmosphère de l’atelier : les lampes élec­triques pro­jettent sur les machines et sur les gens le brillant reflet de leur impas­sible clar­té. Obs­ti­né­ment pen­ché sur les pla­cards que le prote trans­met avec une déses­pé­rante régu­la­ri­té, le cor­rec­teur exa­mine soi­gneu­se­ment les lignes rigides, fixe les lettres, sur­veille une ponc­tua­tion capri­cieuse et veille avec un soin jaloux à ce que rien ne défi­gure la pen­sée d’un auteur inconnu.

« Ô l’obscure tâche !

« Les connais­sances de ce paria des ate­liers de typo­gra­phie doivent être assez éten­dues pour qu’elles puissent faci­le­ment embras­ser tous les domaines de l’intellectualité : un dic­tion­naire est le com­pa­gnon fidèle et dis­cret, le pré­cieux arbitre qui résout tous les conflits entre l’orthodoxie et la syn­taxe : la patience est la ver­tu néces­saire et son rôle est d’au­tant plus ingrat qu’elle doit s’exercer en des heures de fièvre et de sur­me­nage, alors que la pen­sée devance avec une inquié­tude fébrile une plume trop rétive et trop lente à son gré.

marbre typographique
« […] le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir… » DR.

« La mono­to­mie [sic] appa­rente des heures sombre dans le sou­ci de ne point retar­der le labeur des typo­graphes : aus­si, est-ce d’un œil bien­veillant que le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir : les lignes s’a­joutent aux lignes[,] les para­graphes aux para­graphes, les colonnes aux colonnes : une masse uni­for­mé­ment noire donne à ces heures une de ces joies que des pro­fanes ne soup­çonnent point : nous n’au­rions jamais cru que le plomb, ce vil et popu­laire métal, pût éveiller d’aus­si douces émotions…

« Dans la soli­tude de ton bureau, tra­vaille petit cor­rec­teur : obs­tine-toi avec amour sur l’in­grate tâche et songe à ceux qui, le len­de­main, liront ce jour­nal sur lequel tes yeux se sont si patiem­ment attar­dés : songe à tout cela, songe au bien que pour­ront faire dans les âmes les lignes cor­ri­gées par toi, et dis-toi que ton humble tra­vail a contri­bué à repro­duire avec le plus de fidé­li­té pos­sible, la pen­sée de ceux qui se sont consa­crés au rude apos­to­lat de la plume.

L. de J. »

SR et correcteurs au “Petit Journal”, 1938

Le secrétaire de rédaction annote les dépêches et la copie qu'il vient de recevoir

« On tire une épreuve de ce pre­mier jet (comme la créa­tion spi­ri­tuelle, la créa­tion méca­nique implique des retouches) et on trans­met cette épreuve aux cor­rec­teurs. 
Pen­chés sous des fais­ceaux de lumière, comme des arti­sans sous la lampe, les cor­rec­teurs confrontent l’épreuve qu’ils viennent de rece­voir avec le texte ori­gi­nal. Confrontent. Il fau­drait écrire : recons­ti­tuent. Gloire à eux qui arrivent à faire par­ler les pattes de mouches, à décou­vrir des clar­tés dans des textes plus impé­né­trables que les énigmes du Sphinx…
Conscien­cieu­se­ment, ils redressent les petites entorses à l’orthographe, ils res­ti­tuent au papier les para­graphes oubliés et — confes­sons-le — sou­vent ils redonnent un sens à la pen­sée de l’auteur qui a écrit trop vite et oublié le verbe qui asseyait la phrase… 
La tâche accom­plie, ils redonnent l’épreuve au chef prote.

Correcteurs, grands redresseurs de torts…

« Après cette retouche, ce fil­trage sup­plé­men­taire, voi­ci le “papier” avec son titre dans sa forme défi­ni­tive. Il quitte la réunion [sic, rédac­tion ?] pour gagner le marbre. 
Le marbre est une longue table d’acier (elle était de marbre dans les anciennes impri­me­ries) sur laquelle on “monte” les pages. 
Les articles, revus et cor­ri­gés, se groupent près des formes, ces cadres d’acier qui épousent la “forme” des pages et retrouvent, cli­chées, les pho­to­gra­phies que le secré­taire de rédac­tion a choi­sies pour illus­trer ses articles. 
Les articles spor­tifs sont ain­si ras­sem­blés près de la forme des sports… Les articles de tête, près de la forme de la “une” : la pre­mière page.

Les secrétaires de rédaction composent les pages

« Les secré­taires de rédac­tion — cha­cun res­pon­sable d’une page — sont à leur poste devant leur forme… 
Et le mon­tage com­mence… 
Dis­po­sant ses cli­chés, ses titres gras ou maigres, selon l’importance qu’il leur assigne en indi­quant leurs carac­tères, le secré­taire, len­te­ment, éla­bore son chef-d’œuvre. 
Il essaye de faire chan­ter tout cet uni­vers qu’on lui a appor­té, de don­ner une forme har­mo­nieuse à ces lourdes colonnes de plomb, de com­po­ser un poème vivant avec des lignes, des filets, des traits pleins. 
Il a pré­vu une maquette. 

« Les négo­cia­tions de M. Eden sur deux colonnes, en tête. Bon. Mais, à la der­nière minute, M. Spaak ne sera pas reçu par M. Eden. Toutes les négo­cia­tions de M. Eden, subi­te­ment, perdent de leur impor­tance. Et deux colonnes en tête, c’est beau­coup trop… 
La maquette — toute une soi­rée de réflexion et de com­po­si­tion — ne tient plus… M. Eden a tout gâché. 

« — Vite ! très vite ! — l’heure inexo­rable du pre­mier train qui doit empor­ter l’édition approche — il faut impro­vi­ser une autre maquette. 
Et sou­vent, grâce à une trou­vaille de der­nière heure, la page se pré­sen­te­ra dans sa per­fec­tion, équi­li­brée comme la rai­son, heu­reuse comme la ligne du Temple antique, dans la lumière bleue de l’Acropole… 

Un dernier coup d'œil à la morasse

« — Vite une morasse !
Un peu d’encre, une feuille blanche. Quelques coups de brosse éner­giques. Voi­ci à la lettre, le pre­mier tirage : l’exemplaire no 1.
Le secré­taire de rédac­tion contemple cette morasse comme la fille bien-aimée de ses efforts et de sa pen­sée. Il la scrute du regard pour voir si elle est digne de lui, si une erreur, dans un titre ou dans une légende, ne l’obligerait pas demain à la renier… 

« Tout va bien. Ce titre est clair comme une aurore. Celui en “romain”, sur un papier rela­tif à l’Italie, appa­raît mas­sif et ordon­né, comme un défi­lé de che­mises noires. 
C’est par­fait. En avant !
— Cha­riot ! 
Déjà, voi­ci que s’avance, en grin­çant, pous­sée par des bras mus­clés, cette petite table d’acier que le secré­taire de rédac­tion accueille tou­jours avec le sou­rire, car elle emporte son œuvre… annonce sa libération. » 

Titre Une journée au "Petit Journal"

René Armand, « Une jour­née au “Petit Jour­nal” », Le Petit Jour­nal, 1er février 1938, p. 1-2.

En Suisse romande, des tarifs de correction étonnants

"Perrette et le pot au lait" par Fragonard, vers 1770, musée Cognacq-Jay, Paris.
Per­rette et le pot au lait par Jean-Hono­ré Fra­go­nard, vers 1770, musée Cognacq-Jay, Paris.

Un article4 lu hier, datant de 2009, évo­quait le tarif des indé­pen­dants publié par l’Arci [Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’imprimerie], qui lais­se­rait, disait-il, « les cor­rec­trices et cor­rec­teurs de France métro­po­li­taine […] bien éton­nés ». Après l’avoir décou­vert, je dirais même qu’il les lais­se­rait son­geurs — « Cha­cun songe en veillant, il n’est rien de plus doux ».

Depuis 2009, ce tarif a même lar­ge­ment aug­men­té, alors qu’en France j’entends évo­quer la même four­chette depuis vingt ans. Voi­ci ce que disait l’auteur (j’ai mis à jour les don­nées chiffrées) :

« La cor­rec­tion, en France métro­po­li­taine, relève désor­mais davan­tage du savoir sur­vivre que du savoir-vivre. Ce tarif de l’Arci se fonde […] sur un tarif horaire de [70 à 90] francs suisses pour des textes cor­ri­gibles au rythme de lec­ture angois­sée5 de 15 000 signes par heure. Soit [l’équivalent] en euros6 de ou à l’heure. Plus de quatre fois ce que des bac+5 sur­vi­vant de la cor­rec­tion de ce côté du Léman […] fac­turent géné­ra­le­ment, hélas. »

En effet, on peut lire sur le site de l’Arci, frap­pé d’un éton­ne­ment plus raci­nien que moderne :

« Pour un tra­vail de dif­fi­cul­té moyenne, le tarif horaire mini­mum des indé­pen­dants se monte entre CHF 70.–/h à 90.–/h. Pour du texte de maga­zine grand public issu d’un secré­ta­riat de rédac­tion, le rythme de lec­ture est géné­ra­le­ment de 15 000 signes par heure.

« Quant aux tra­vaux plus com­plexes, il est néces­saire de déter­mi­ner le nombre de signes à l’heure. Sur la base du fichier élec­tro­nique ou des sor­ties impri­mante du texte à cor­ri­ger, un devis sera sou­mis au client.

« Le tarif aux mille signes peut faire l’objet d’une “échelle de com­plexi­té”, par exemple :

  • 100 % : tarif de base, pas trop de cor­rec­tions, uni­for­mi­sa­tion usuelle ;
  • 90 % : réim­pres­sion, texte par­ti­cu­liè­re­ment bien écrit ;
  • 110 % : nom­breuses uni­for­mi­sa­tions ou vérifications ;
  • 120 % : termes scien­ti­fiques ou jar­gon tech­nique, beau­coup de notes7. »

À 25 euros l’heure, on rêve beau­coup moins — « adieu veau, vache, cochon, couvée ».

Et ne par­lons pas des tarifs impo­sés par les mai­sons d’édition à leurs cor­rec­teurs sala­riés TAD, car là on pleure (voir le site des cor­rec­teurs du Syn­di­cat géné­ral du Livre et de la com­mu­ni­ca­tion écrite CGT).

PS – Aus­si­tôt publié, fini de rêver ! Une consœur m’in­forme en ces termes : « Ces tarifs sont dits indi­ca­tifs. Bien rares à ma connais­sance sont celles et ceux qui par­viennent à les faire appli­quer, ou même à s’en appro­cher. Le métier, de ce point de vue, n’est guère mieux consi­dé­ré en Suisse qu’en France. La com­pa­rai­son avec les tarifs fran­çais pousse à la baisse (même si ce n’est pas un cor­rec­teur fran­çais qui est fina­le­ment choi­si, la com­pa­rai­son suf­fit à faire accep­ter des tarifs – bien – plus bas que ceux pré­co­ni­sés par l’Ar­ci, laquelle n’a guère de poids dans cette affaire).
Et n’ou­blions pas un coût de la vie très dif­fé­rent8… »


Qu’est-ce qu’un secrétaire de rédaction ?

Secré­taires de rédac­tion à leur poste de tra­vail. Source : Coré­vi.

Quel est le lien entre Charles Bau­de­laire, Albert Camus, René Gos­cin­ny, Alexandre Via­latte et Paul Léau­taud9 ? Ils ont tous été secré­taires de rédaction.

Mais quelle est cette pro­fes­sion, mécon­nue du grand public comme des étu­diants en jour­na­lisme ? Métier de l’ombre comme celui de cor­rec­teur, sur lequel je m’ex­prime si souvent.

« Le terme de “secré­taire” s’emploie ici dans son sens ancien qui désigne une per­sonne employée dans un bureau et char­gée de l’organisation. […]
Un ou une secré­taire de rédac­tion est, dans la presse écrite, un ou une jour­na­liste dont la fonc­tion est de tra­vailler à la lisi­bi­li­té des textes qui vont être publiés. […]
On a cou­tume de dire que l’enquêteur rédige l’article brut tan­dis que le secré­taire de rédac­tion rédige la page impri­mée » — Wiki­pé­dia.

La fiche de l’Oni­sep décrit assez pré­ci­sé­ment la varié­té des tâches :

« […] Tra­vaillant sur­tout en bout de chaîne, il se charge de la véri­fi­ca­tion et de la mise en forme de l’in­for­ma­tion. Sous la direc­tion du rédac­teur en chef, il veille à la hié­rar­chi­sa­tion des infos (articles, pho­tos, etc.). Il presse les rédac­teurs retar­da­taires, puis relit atten­ti­ve­ment leurs sujets, à l’af­fût de la moindre erreur : struc­ture de l’ar­ticle, style, fautes d’or­tho­graphe ou de syn­taxe. Cri­tique, il veille à la clar­té et à la cohé­rence du pro­pos. Il peut rema­nier un article mal construit, cou­per un papier trop long pour tenir dans la page mon­tée ou, au contraire, l’al­lon­ger. Il s’oc­cupe aus­si des titres, des légendes, plus glo­ba­le­ment de tout ce qui peut relan­cer l’at­ten­tion du lec­teur.
En col­la­bo­ra­tion avec le gra­phiste, par­fois seul, il veille à la mise en pages et suit la phase de fabri­ca­tion. Doté d’une par­faite ortho­graphe et d’une solide culture géné­rale, le secré­taire de rédac­tion maî­trise les logi­ciels de PAO (publi­ca­tion assis­tée par ordi­na­teur) type XPress ou InDesign. »

Une fonction souvent externalisée

Mais la fonc­tion évo­lue, comme partout :

« […] il arrive de plus en plus sou­vent que ce rôle soit attri­bué à un pres­ta­taire externe, appe­lé SR free­lance (ou […] indé­pen­dant). Par­ti­cu­liè­re­ment quand les entre­prises n’ont pas de besoins suf­fi­sants en interne pour une embauche à temps plein, ou qu’elles n’en ont pas les moyens. […]
Son tra­vail est d’autant plus appro­fon­di que son client va lui deman­der de réa­li­ser toutes les mis­sions qui lui incombent, à l’étape de relec­ture finale. Il […] tra­vaille sou­vent sous pres­sion pour rendre son tra­vail dans les délais impar­tis et garan­tir la qua­li­té de la publi­ca­tion confiée » — Coré­vi10.

« Dans leur relec­ture d’article, les secré­taires de rédac­tion doivent se poser toutes les ques­tions que se pose­ra le lec­to­rat, et sur­tout trou­ver la réponse à toutes celles que le lec­to­rat ne doit pas se poser (impré­ci­sions, inco­hé­rences, invrai­sem­blances, etc.). En tant qu’ul­times jour­na­listes à inter­ve­nir sur le jour­nal, c’est la res­pon­sa­bi­li­té des secré­taires de rédac­tion qui est enga­gée si un titre ou une pho­to ne cor­res­pond pas à un article, ou si une légende pho­to contient le nom d’une autre per­son­na­li­té que celle qui est repré­sen­tée » — Wikipédia.

« Le but de notre métier, explique Camille, c’est de faire en sorte que tous soient satis­faits du résul­tat final. Il faut se mettre à la place du rédac­teur, cor­ri­ger ses fautes en res­pec­tant son style, reprendre sans défor­mer, appor­ter des pré­ci­sions lorsqu’il en manque, et veiller à pro­duire un article clair et lisible pour le lec­to­rat. C’est un ouvrage de den­tel­lière : il faut reprendre, dénouer les nœuds, rac­com­mo­der, sans que rien ne puisse se voir » — Est-Actu11.

À lire en com­plé­ment, une longue enquête, un éloge lyrique et un roman satirique :

☞ Sur mon blog, lire aus­si, notam­ment, Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.


Les articles cités ont été consul­tés le 29 jan­vier 2023.

Le métier de correcteur aujourd’hui : témoignages

« Je me suis for­mé tout seul au métier de cor­rec­teur ; en pas­sant mes jour­nées à comp­ter les pois­sons, je m’étais aigui­sé le regard et j’avais acquis la rigueur nécessaire. »

Didier Mounié, correcteur. © Éloïse Murat
Didier Mou­nié, cor­rec­teur.
© Éloïse Murat.

Les entre­tiens avec des cor­rec­teurs sont rares. En voi­ci un, de 2018, trou­vé par hasard sur le site Rico­chet. Il est par­ti­cu­liè­re­ment long (huit pages impri­mées) et sera ins­truc­tif pour les cor­rec­teurs débu­tants ou les per­sonnes s’intéressant au métier. 

« Didier Mou­nié est cor­rec­teur aux édi­tions Milan à Tou­louse depuis 1997. Il enseigne éga­le­ment la cor­rec­tion aux étu­diants en édi­tion à l’université Tou­louse Jean-Jau­rès depuis 2004. Enfin, il est l’auteur de quelques livres pour enfants. »

Extrait :

« Pour être un bon cor­rec­teur, être bon en fran­çais ne suf­fit pas. Il faut éga­le­ment connaître la typo­gra­phie, avoir une solide culture géné­rale, sans cesse dou­ter et se remettre en ques­tion, faire preuve de vigi­lance, de minu­tie et de rigueur ; cela ne signi­fie pas qu’il faut être rigide. Être cor­rec­teur, c’est sou­vent faire un com­pro­mis entre les règles, la ligne de la mai­son d’édition et les dési­rs de l’auteur. Il faut avoir un cer­tain coup d’œil pour remar­quer les erreurs ; c’est quelque chose qui se travaille. »

Didier Mou­nié est notam­ment inter­ro­gé sur sa spé­cia­li­té, la cor­rec­tion en lit­té­ra­ture jeunesse. 

À com­plé­ter par le récent entre­tien en vidéo (4 min 30 s) entre Véro­nique de Lau­nay et Fon­taine O Livres.

D’autres témoi­gnages sont à lire sur le blog Cro­que­feuille.

☞ Sur mon blog, lire notam­ment Condi­tions de tra­vail des cor­rec­teurs au xxe siècle et, sur mon site, visi­ter la page Actua­li­té du métier.

Corriger un édito : attention, danger !

faux éditorial (illustration)

« Pour­quoi un tel article n’a-t-il pas été cor­ri­gé, repei­gné ? Aucun jour­nal ne manque de com­pé­tence au point de ne pas dis­po­ser d’un secré­taire de rédac­tion capable de voir qu’il y a là quelque chose de mena­çant pour l’i­mage même du jour­nal, pour la “une” où figure cet édi­to­rial. Mais la grosse dif­fi­cul­té avec l’é­di­to­rial, c’est que per­sonne n’ose y tou­cher. Texte poli­tique par excel­lence, il ne sau­rait pas­ser à la relec­ture, ni se faire reprendre pour cause de bêtise ou de confu­sion sty­lis­tique. Celui qui l’é­crit jouit d’une cer­taine forme de pou­voir, et affirme ce pou­voir en écri­vant. 
Si l’é­di­to­rial est le lieu même grâce auquel le lec­teur peut s’i­den­ti­fier à son jour­nal, on se demande dans quel mépris l’au­teur tient son public, pour lui des­ti­ner une telle bouillie. […] »

J’en sais quelque chose : pour avoir osé cri­ti­quer la qua­li­té d’un édi­to, en arguant qu’il était « la porte d’en­trée de la revue », on m’a viré. Je crois aus­si que le direc­teur de la rédac­tion, qui en était l’au­teur, cher­chait déjà à faire l’é­co­no­mie d’un cor­rec­teur. C’é­tait il y a deux ans. 

Hédi Kad­dour, Inven­ter sa phrase, Vic­toires Édi­tions, 2007, p. 96. Rééd. edi­Sens, 2021.

Source de l’illus­tra­tion : Le blog de philippenoviant.com.

Être correcteur dans la presse quotidienne, 1964

Couverture de "La Presse quotidienne", 1964

Nico­las Fau­cier (1900-1992), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, exer­ça pério­di­que­ment le métier de cor­rec­teur des années trente à soixante, notam­ment au Jour­nal offi­ciel12. Dans son livre La Presse quo­ti­dienne, publié en 1964, il évoque sur trois pages13 « ce mécon­nu du grand public, mais qui n’en est pas moins un auxi­liaire indis­pen­sable à la bonne tenue ortho­gra­phique du journal ».

Nicolas Faucier
Nico­las Fau­cier. DR.

Pour être un bon cor­rec­teur, pré­cise d’emblée notre ancien confrère, il ne suf­fit pas de « poss[éder] à fond toutes les sub­ti­li­tés de la langue », il faut aus­si une « atten­tion sou­te­nue » […] « pour détec­ter toutes les erreurs gram­ma­ti­cales et aus­si typographiques ».

« Des connaissances précises sur tout »

On exige du cor­rec­teur qu’il ait « des connais­sances pré­cises sur tout » et il doit être doué d’«une mémoire par­ti­cu­liè­re­ment active » […] « de manière à ne jamais hési­ter et ne pas être obli­gé de recou­rir à chaque ins­tant au dic­tion­naire pour cor­ri­ger les irré­gu­la­ri­tés ou répondre à la ques­tion posée par le typo ou le rédac­teur en chef sur un pro­blème gram­ma­ti­cal par­fois épi­neux ».

Moi qui suis habi­tué, dans les manuels de typo­gra­phie du xixe siècle, à voir men­tion­ner, en tête des connais­sances requises du cor­rec­teur, le latin, le grec, le droit ou les sciences, c’est en sou­riant que j’ai décou­vert cette adap­ta­tion à la presse quo­ti­dienne des années soixante, d’au­tant plus valable aujourd’­hui : « Un bon cor­rec­teur doit […] pos­sé­der des rudi­ments des langues étran­gères les plus usuelles et aus­si d’argot. Il doit connaître l’orthographe exacte du nom de la der­nière vedette du ciné­ma, du sport ou de la lit­té­ra­ture, le titre du roman ou du film en vogue, etc. »

« Le travail en équipe »

Fau­cier évoque aus­si « le tra­vail en équipe [qui] per­met de mettre en com­mun le savoir de cha­cun », ce qui, dans le métier, prend sou­vent la forme d’une ques­tion posée « à la cantonade ». 

Il faut connaître les dis­cus­sions sou­vent pas­sion­nées qui s’instaurent entre eux sur cer­taines par­ti­cu­la­ri­tés de la langue fran­çaise pour com­prendre les scru­pules qui assaillent par­fois les cor­rec­teurs appe­lés à se pro­non­cer soit sur l’éternel pro­blème des par­ti­cipes, soit sur la for­ma­tion des mots com­po­sés, si bizar­re­ment accou­plés, les phrases boi­teuses, les cou­pures en fin de ligne, les néo­lo­gismes qui pénètrent de plus en plus notre lan­gage avec les décou­vertes scien­ti­fiques, le sport, etc., mélanges d’expressions et de termes emprun­tés à toutes les langues. 

Hélas, se lamente-t-il, mal­gré les com­pé­tences et la conscience pro­fes­sion­nelle du cor­rec­teur, « on ne lui sait aucun gré de sa vigilance ». 

Le rédac­teur en chef, qui voit la sor­tie du jour­nal retar­dée par ses cor­rec­tions jugées quel­que­fois intem­pes­tives, le typo qui peste contre le « vir­gu­lard » qui lui com­plique l’existence par ses « chi­noi­se­ries », l’attendent au tour­nant. 
Et les cri­tiques ne lui man­que­ront pas si, par mégarde, la coquille sour­noise échappe à sa sol­li­ci­tude. […] 
Cette odieuse coquille, qui s’est insi­nuée hypo­cri­te­ment au milieu d’un mot, et par­fois dans un gros titre, s’étale alors à tous les regards, nar­guant l’impuissance du cor­rec­teur ridi­cu­li­sé, bafoué, humi­lié par ses « enne­mis héré­di­taires »: le rédac­teur — oublieux des bévues qu’il lui épargne et qui ne se fait pas faute de le blâ­mer sévè­re­ment ; le typo qui se venge en bla­guant — pas tou­jours avec bien­veillance — le pauvre cor­rec­teur expo­sé alors à broyer du noir si l’expérience ne l’a pas encore cuirassé… 

Mais l’au­teur ter­mine sur une note posi­tive : « Les erreurs que l’on peut qua­li­fier de « monu­men­tales » — et qui ne lui sont pas toutes impu­tables — sont plus rares qu’on ne le pense et ne sau­raient alté­rer en rien l’harmonie et la bonne humeur qui règnent entre tous. » 


Nico­las Fau­cier, La Presse quo­ti­dienne. Ceux qui la font, ceux qui l’inspirent, Paris, Les Édi­tions syn­di­ca­listes, 1964, 343 pages. Cha­pitres : Avant-pro­pos - Vie et struc­ture d’un grand quo­ti­dien - Dans l’im­pri­me­rie de presse - Les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles - De Renau­dot à la presse moderne - Qu’elle était belle la nou­velle presse sous la clan­des­ti­ni­té - Les ser­vices annexes, agences de presse, mes­sa­ge­ries - Pers­pec­tives pour une presse ouvrière - La liber­té de la presse - Les nou­velles tech­niques d’in­for­ma­tion - Les maitres de la presse. Le livre a connu une seconde édi­tion l’an­née suivante.

Article mis à jour le 26 juillet 2024.


Le bureau des correcteurs à l’imprimerie Paul Dupont, 1867

Gravure figurant le bureau des correcteurs à l'imprimerie Paul Dupont en 1867

Si les por­traits, lit­té­raires ou ico­no­gra­phiques, de cor­rec­teurs sont rares, les images de leurs locaux de tra­vail le sont plus encore. Aus­si suis-je très heu­reux d’a­voir trou­vé cette gra­vure, qui figure l’a­te­lier de cor­rec­tion chez Paul Dupont, à Cli­chy (Hauts-de-Seine), 12, rue du Bac-d’As­nières, en 1867. 

L’imprimerie connaî­tra son apo­gée dans l’entre-deux guerres avec plus de 1 200 employés. Elle fer­me­ra ses portes à la fin des années 1980 (dif­fé­rentes dates sont mentionnées). 

Paul Dupont écrit : 

« […] nous allons péné­trer dans ces cel­lules silen­cieuses que l’on a pla­cées aus­si loin que pos­sible du bruit des ate­liers. Ceux qui les habitent rem­plissent une fonc­tion bien dif­fi­cile, bien pénible, et cepen­dant peu appré­ciée de ceux mêmes à qui leur concours est indis­pen­sable ; car les auteurs et les com­po­si­teurs ne leur épargnent ni les plaintes ni les reproches, et les rendent trop sou­vent res­pon­sables de leurs propres méfaits. Entrons dans ces chambres de tor­ture qu’on appelle bureaux des cor­rec­teurs.
[…] ces retraites stu­dieuses ne vous font-elles pas […] son­ger à celles où s’écoulait la vie de ces hommes qui, ren­fer­més au fond des cloîtres, étaient seuls, autre­fois, en pos­ses­sion de la science et de la littérature ? » 

Quelles informations en tirer ?

La scène est éclai­rée par la droite : on sup­pose une fenêtre hors champ. Un com­mis ou un appren­ti entre en appor­tant une épreuve. Les cor­rec­teurs tra­vaillent en blouse et portent, pour cer­tains, une calotte. 

Au centre, deux auteurs atta­blés, en redin­gote, dont l’un dis­cute avec un autre homme en blouse, peut-être le prote (ou chef d’atelier). Tout à droite, près de la pen­dule, un autre auteur, debout devant la fenêtre, véri­fie son texte. Les impo­santes biblio­thèques de gauche res­semblent à une réserve d’ouvrages impri­més, des­ti­nés à la vente ou à l’expédition. Dans celle de droite, je devine plu­tôt des archives de l’atelier, éven­tuel­le­ment quelques dic­tion­naires, même si leur pré­sence est alors loin d’être sys­té­ma­tique dans les ate­liers. Noter enfin que ces mes­sieurs écrivent encore à la plume d’oie trem­pée dans un encrier (ces outils n’ont dis­pa­ru qu’à la fin du xixe siècle). Je ne sais pas pour­quoi seuls cer­tains cor­rec­teurs dis­posent d’un pupitre incliné. 

C’est, à ce jour, mon inter­pré­ta­tion de l’image. Je suis ouvert à d’autres suggestions. 

Sor­tie des ouvriers de l’Im­pri­me­rie Paul Dupont, en 1900. Y a-t-il des cor­rec­teurs par­mi eux ? Carte pos­tale sous licence CC BY-NC-SA.

Paul Dupont, Une impri­me­rie en 1867, Paris, Paul Dupont, p. 47, 49 et 58.

☞ Sur des condi­tions de tra­vail beau­coup moins agréables, lire Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves, 1861.