Qu’est-ce qu’un secrétaire de rédaction ?

Secré­taires de rédac­tion à leur poste de tra­vail. Source : Coré­vi.

Quel est le lien entre Charles Bau­de­laire, Albert Camus, René Gos­cin­ny, Alexandre Via­latte et Paul Léau­taud1 ? Ils ont tous été secré­taires de rédaction.

Mais quelle est cette pro­fes­sion, mécon­nue du grand public comme des étu­diants en jour­na­lisme ? Métier de l’ombre comme celui de cor­rec­teur, sur lequel je m’ex­prime si souvent.

« Le terme de “secré­taire” s’emploie ici dans son sens ancien qui désigne une per­sonne employée dans un bureau et char­gée de l’organisation. […]
Un ou une secré­taire de rédac­tion est, dans la presse écrite, un ou une jour­na­liste dont la fonc­tion est de tra­vailler à la lisi­bi­li­té des textes qui vont être publiés. […]
On a cou­tume de dire que l’enquêteur rédige l’article brut tan­dis que le secré­taire de rédac­tion rédige la page impri­mée » — Wiki­pé­dia.

La fiche de l’Oni­sep décrit assez pré­ci­sé­ment la varié­té des tâches :

« […] Tra­vaillant sur­tout en bout de chaîne, il se charge de la véri­fi­ca­tion et de la mise en forme de l’in­for­ma­tion. Sous la direc­tion du rédac­teur en chef, il veille à la hié­rar­chi­sa­tion des infos (articles, pho­tos, etc.). Il presse les rédac­teurs retar­da­taires, puis relit atten­ti­ve­ment leurs sujets, à l’af­fût de la moindre erreur : struc­ture de l’ar­ticle, style, fautes d’or­tho­graphe ou de syn­taxe. Cri­tique, il veille à la clar­té et à la cohé­rence du pro­pos. Il peut rema­nier un article mal construit, cou­per un papier trop long pour tenir dans la page mon­tée ou, au contraire, l’al­lon­ger. Il s’oc­cupe aus­si des titres, des légendes, plus glo­ba­le­ment de tout ce qui peut relan­cer l’at­ten­tion du lec­teur.
En col­la­bo­ra­tion avec le gra­phiste, par­fois seul, il veille à la mise en pages et suit la phase de fabri­ca­tion. Doté d’une par­faite ortho­graphe et d’une solide culture géné­rale, le secré­taire de rédac­tion maî­trise les logi­ciels de PAO (publi­ca­tion assis­tée par ordi­na­teur) type XPress ou InDesign. »

Une fonction souvent externalisée

Mais la fonc­tion évo­lue, comme partout :

« […] il arrive de plus en plus sou­vent que ce rôle soit attri­bué à un pres­ta­taire externe, appe­lé SR free­lance (ou […] indé­pen­dant). Par­ti­cu­liè­re­ment quand les entre­prises n’ont pas de besoins suf­fi­sants en interne pour une embauche à temps plein, ou qu’elles n’en ont pas les moyens. […]
Son tra­vail est d’autant plus appro­fon­di que son client va lui deman­der de réa­li­ser toutes les mis­sions qui lui incombent, à l’étape de relec­ture finale. Il […] tra­vaille sou­vent sous pres­sion pour rendre son tra­vail dans les délais impar­tis et garan­tir la qua­li­té de la publi­ca­tion confiée » — Coré­vi2.

« Dans leur relec­ture d’article, les secré­taires de rédac­tion doivent se poser toutes les ques­tions que se pose­ra le lec­to­rat, et sur­tout trou­ver la réponse à toutes celles que le lec­to­rat ne doit pas se poser (impré­ci­sions, inco­hé­rences, invrai­sem­blances, etc.). En tant qu’ul­times jour­na­listes à inter­ve­nir sur le jour­nal, c’est la res­pon­sa­bi­li­té des secré­taires de rédac­tion qui est enga­gée si un titre ou une pho­to ne cor­res­pond pas à un article, ou si une légende pho­to contient le nom d’une autre per­son­na­li­té que celle qui est repré­sen­tée » — Wikipédia.

« Le but de notre métier, explique Camille, c’est de faire en sorte que tous soient satis­faits du résul­tat final. Il faut se mettre à la place du rédac­teur, cor­ri­ger ses fautes en res­pec­tant son style, reprendre sans défor­mer, appor­ter des pré­ci­sions lorsqu’il en manque, et veiller à pro­duire un article clair et lisible pour le lec­to­rat. C’est un ouvrage de den­tel­lière : il faut reprendre, dénouer les nœuds, rac­com­mo­der, sans que rien ne puisse se voir » — Est-Actu3.

À lire en com­plé­ment, une longue enquête, un éloge lyrique et un roman satirique :

☞ Sur mon blog, lire aus­si, notam­ment, Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.


Les articles cités ont été consul­tés le 29 jan­vier 2023.

Le métier de correcteur aujourd’hui : témoignages

« Je me suis for­mé tout seul au métier de cor­rec­teur ; en pas­sant mes jour­nées à comp­ter les pois­sons, je m’étais aigui­sé le regard et j’avais acquis la rigueur nécessaire. »

Didier Mounié, correcteur. © Éloïse Murat
Didier Mou­nié, cor­rec­teur.
© Éloïse Murat.

Les entre­tiens avec des cor­rec­teurs sont rares. En voi­ci un, de 2018, trou­vé par hasard sur le site Rico­chet. Il est par­ti­cu­liè­re­ment long (huit pages impri­mées) et sera ins­truc­tif pour les cor­rec­teurs débu­tants ou les per­sonnes s’intéressant au métier. 

« Didier Mou­nié est cor­rec­teur aux édi­tions Milan à Tou­louse depuis 1997. Il enseigne éga­le­ment la cor­rec­tion aux étu­diants en édi­tion à l’université Tou­louse Jean-Jau­rès depuis 2004. Enfin, il est l’auteur de quelques livres pour enfants. »

Extrait :

« Pour être un bon cor­rec­teur, être bon en fran­çais ne suf­fit pas. Il faut éga­le­ment connaître la typo­gra­phie, avoir une solide culture géné­rale, sans cesse dou­ter et se remettre en ques­tion, faire preuve de vigi­lance, de minu­tie et de rigueur ; cela ne signi­fie pas qu’il faut être rigide. Être cor­rec­teur, c’est sou­vent faire un com­pro­mis entre les règles, la ligne de la mai­son d’édition et les dési­rs de l’auteur. Il faut avoir un cer­tain coup d’œil pour remar­quer les erreurs ; c’est quelque chose qui se travaille. »

Didier Mou­nié est notam­ment inter­ro­gé sur sa spé­cia­li­té, la cor­rec­tion en lit­té­ra­ture jeunesse. 

À com­plé­ter par le récent entre­tien en vidéo (4 min 30 s) entre Véro­nique de Lau­nay et Fon­taine O Livres.

D’autres témoi­gnages sont à lire sur le blog Cro­que­feuille.

☞ Sur mon blog, lire notam­ment Condi­tions de tra­vail des cor­rec­teurs au xxe siècle et, sur mon site, visi­ter la page Actua­li­té du métier.

Corriger un édito : attention, danger !

faux éditorial (illustration)

« Pour­quoi un tel article n’a-t-il pas été cor­ri­gé, repei­gné ? Aucun jour­nal ne manque de com­pé­tence au point de ne pas dis­po­ser d’un secré­taire de rédac­tion capable de voir qu’il y a là quelque chose de mena­çant pour l’i­mage même du jour­nal, pour la “une” où figure cet édi­to­rial. Mais la grosse dif­fi­cul­té avec l’é­di­to­rial, c’est que per­sonne n’ose y tou­cher. Texte poli­tique par excel­lence, il ne sau­rait pas­ser à la relec­ture, ni se faire reprendre pour cause de bêtise ou de confu­sion sty­lis­tique. Celui qui l’é­crit jouit d’une cer­taine forme de pou­voir, et affirme ce pou­voir en écri­vant. 
Si l’é­di­to­rial est le lieu même grâce auquel le lec­teur peut s’i­den­ti­fier à son jour­nal, on se demande dans quel mépris l’au­teur tient son public, pour lui des­ti­ner une telle bouillie. […] »

J’en sais quelque chose : pour avoir osé cri­ti­quer la qua­li­té d’un édi­to, en arguant qu’il était « la porte d’en­trée de la revue », on m’a viré. Je crois aus­si que le direc­teur de la rédac­tion, qui en était l’au­teur, cher­chait déjà à faire l’é­co­no­mie d’un cor­rec­teur. C’é­tait il y a deux ans. 

Hédi Kad­dour, Inven­ter sa phrase, Vic­toires Édi­tions, 2007, p. 96. Rééd. edi­Sens, 2021.

Source de l’illus­tra­tion : Le blog de philippenoviant.com.

Trois beaux hommages aux correcteurs de presse

Je réunis ici trois hom­mages publiés dans les jour­naux par des gens qui connaissent bien la valeur des relec­teurs pro­fes­sion­nels, puisque leurs écrits passent sous ces yeux atten­tifs. On trou­ve­ra d’autres hom­mages dans ma page Actua­li­té du métier

Alexandre Vialatte
Alexandre Via­latte. (DR.)

L’hom­mage d’Alexandre Via­latte aux cor­rec­teurs – « des hommes pâles avec de gros crayons qu’on ren­contre dans les impri­me­ries » –  est rela­ti­ve­ment connu. Dans une de ses chro­niques à La Mon­tagne, il écrit en 1962 : 

Les cor­rec­teurs. On fait une faute, ils la cor­rigent ; on la main­tient, ils la recor­rigent ; on l’exige, ils la refusent ; on se bat au télé­phone, on remue des biblio­thèques, on s’aperçoit qu’ils ont rai­son. Mieux vaut aban­don­ner tout de suite. […]

Mais Via­latte est un far­ceur, et il poursuit : 

Ils savent au point qu’ils peuvent cor­ri­ger les yeux fer­més. Il y en a un, chez Plon, m’a-t-on dit, qui est aveugle. C’est le plus rapide. Quel­que­fois même, pour par­tir plus vite, il fait les cor­rec­tions d’avance […]1.

En 1997, Pierre Georges, rédac­teur en chef du Monde, à pro­pos d’une coquille lais­sée dans une chro­nique trai­tant du bac phi­lo, dédoua­nait les cor­rec­teurs, qui « ne sau­raient cor­ri­ger que ce qui leur est sou­mis dans les temps ».

Jean-Pierre Colignon
Jean-Pierre Coli­gnon, dont la « bande » est van­tée par Pierre Georges en 1997. (DR2.)

[…] Et les cor­rec­teurs, direz-vous ? Les cor­rec­teurs n’y sont pour rien. Les cor­rec­teurs sont des amis très chers. Une esti­mable cor­po­ra­tion que la bande à Coli­gnon3 ! Une admi­rable entre­prise de sau­ve­tage en mer. Tou­jours prête à sor­tir par gros temps, à voguer sur des accords démon­tés, des accents déchaî­nés, des ponc­tua­tions fan­tai­sistes. Jamais un mot plus haut que l’autre, les cor­rec­teurs. Ils connaissent leur monde, leur Monde même. Ils savent, dans le secret de la cor­rec­tion, com­bien nous osons fau­ter, et avec quelle constance. Si les cor­rec­teurs pou­vaient par­ler !
Heu­reu­se­ment, ils ont fait, une fois pour toutes, vœu de silence, nos trap­pistes du dic­tion­naire. Pas leur genre de moquer la clien­tèle, d’accabler le pécheur, de dépri­mer l’abonné à la cor­rec­tion. Un cor­rec­teur cor­rige comme il rit, in pet­to. Il fait son office sans ameu­ter la gale­rie. Avec dis­cré­tion, soin, scru­pules, dili­gence. Ah ! Comme il faut aimer les cor­rec­teurs, et trices d’ailleurs. Comme il faut les ména­ger, les câli­ner, les cour­ti­ser, les célé­brer avant que de livrer notre copie et notre répu­ta­tion à leur science de l’au­top­sie. Par­fois, au marbre, devant les cas d’école, cela devient beau comme un Rem­brandt, la Leçon4 de cor­rec­tion5 !

Enfin, Ber­nard Pivot, à l’oc­ca­sion de la sor­tie du livre de Muriel Gil­bert Au bon­heur des fautes6, consa­cré au métier de cor­rec­teur (elle-même a choi­si d’employer le mas­cu­lin), payait un tri­but de recon­nais­sance à celles qui veillent en secret. 

C’est grâce à elle [Muriel Gil­bert] et à ses sem­blables, cor­rec­trices de presse et cor­rec­trices de mai­son d’é­di­tion, que les jour­na­listes et écri­vains paraissent avoir tous une excel­lente maî­trise du fran­çais. Ma recon­nais­sance à leur égard est immense. Que ce soit au Jour­nal du Dimanche ou chez mes édi­teurs, en par­ti­cu­lier Albin Michel, que de petites fautes ou de méchantes âne­ries elles ont su expur­ger de ma prose ! Je ne sais pas tout, je ne vois pas tout. Elles non plus. Muriel Gil­bert recon­naît modes­te­ment qu’il peut lui arri­ver de pas­ser à côté d’une bourde. […] Les cor­rec­teurs, c’est leur métier, c’est leur talent, voient ce qui nous échappe par manque d’at­ten­tion ou absence de doute, par manque aus­si de temps pour les articles de der­nière heure. S’ils n’é­taient pas tenus par une sorte de secret pro­fes­sion­nel, s’ils publiaient un pal­ma­rès nomi­na­tif des erreurs les plus gros­sières rele­vées dans les copies et les manus­crits, que de répu­ta­tions mises à mal7 !

Bernard et Cécile Pivot
Ber­nard Pivot et sa fille Cécile, jour­na­liste, écri­vaine et cor­rec­trice d’é­di­tion, au moment de la sor­tie de leur livre com­mun, Lire ! (Flam­ma­rion, 2018). (Pho­to Agnès Pivot.)

Être correcteur dans la presse quotidienne, 1964

Couverture de "La Presse quotidienne", 1964

Nico­las Fau­cier (1900-1992), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, exer­ça pério­di­que­ment le métier de cor­rec­teur des années trente à soixante, notam­ment au Jour­nal offi­ciel1. Dans son livre La Presse quo­ti­dienne, publié en 1964, il évoque sur trois pages2 « ce mécon­nu du grand public, mais qui n’en est pas moins un auxi­liaire indis­pen­sable à la bonne tenue ortho­gra­phique du journal ».

Photo de Nicolas Faucier
Nico­las Fau­cier. DR.

Pour être un bon cor­rec­teur, pré­cise d’emblée notre ancien confrère, il ne suf­fit pas de « poss[éder] à fond toutes les sub­ti­li­tés de la langue », il faut aus­si une « atten­tion sou­te­nue » […] « pour détec­ter toutes les erreurs gram­ma­ti­cales et aus­si typographiques ».

« Des connaissances précises sur tout »

On exige du cor­rec­teur qu’il ait « des connais­sances pré­cises sur tout » et il doit être doué d’«une mémoire par­ti­cu­liè­re­ment active » […] « de manière à ne jamais hési­ter et ne pas être obli­gé de recou­rir à chaque ins­tant au dic­tion­naire pour cor­ri­ger les irré­gu­la­ri­tés ou répondre à la ques­tion posée par le typo ou le rédac­teur en chef sur un pro­blème gram­ma­ti­cal par­fois épi­neux ».

Moi qui suis habi­tué, dans les manuels de typo­gra­phie du xixe siècle, à voir men­tion­ner, en tête des connais­sances requises du cor­rec­teur, le latin, le grec, le droit ou les sciences, c’est en sou­riant que j’ai décou­vert cette adap­ta­tion à la presse quo­ti­dienne des années soixante, d’au­tant plus valable aujourd’­hui : « Un bon cor­rec­teur doit […] pos­sé­der des rudi­ments des langues étran­gères les plus usuelles et aus­si d’argot. Il doit connaître l’orthographe exacte du nom de la der­nière vedette du ciné­ma, du sport ou de la lit­té­ra­ture, le titre du roman ou du film en vogue, etc. »

« Le travail en équipe »

Fau­cier évoque aus­si « le tra­vail en équipe [qui] per­met de mettre en com­mun le savoir de cha­cun », ce qui, dans le métier, prend sou­vent la forme d’une ques­tion posée « à la cantonade ». 

Il faut connaître les dis­cus­sions sou­vent pas­sion­nées qui s’instaurent entre eux sur cer­taines par­ti­cu­la­ri­tés de la langue fran­çaise pour com­prendre les scru­pules qui assaillent par­fois les cor­rec­teurs appe­lés à se pro­non­cer soit sur l’éternel pro­blème des par­ti­cipes, soit sur la for­ma­tion des mots com­po­sés, si bizar­re­ment accou­plés, les phrases boi­teuses, les cou­pures en fin de ligne, les néo­lo­gismes qui pénètrent de plus en plus notre lan­gage avec les décou­vertes scien­ti­fiques, le sport, etc., mélanges d’expressions et de termes emprun­tés à toutes les langues. 

Hélas, se lamente-t-il, mal­gré les com­pé­tences et la conscience pro­fes­sion­nelle du cor­rec­teur, « on ne lui sait aucun gré de sa vigilance ». 

Le rédac­teur en chef, qui voit la sor­tie du jour­nal retar­dée par ses cor­rec­tions jugées quel­que­fois intem­pes­tives, le typo qui peste contre le « vir­gu­lard » qui lui com­plique l’existence par ses « chi­noi­se­ries », l’attendent au tour­nant. 
Et les cri­tiques ne lui man­que­ront pas si, par mégarde, la coquille sour­noise échappe à sa sol­li­ci­tude. […] 
Cette odieuse coquille, qui s’est insi­nuée hypo­cri­te­ment au milieu d’un mot, et par­fois dans un gros titre, s’étale alors à tous les regards, nar­guant l’impuissance du cor­rec­teur ridi­cu­li­sé, bafoué, humi­lié par ses « enne­mis héré­di­taires »: le rédac­teur — oublieux des bévues qu’il lui épargne et qui ne se fait pas faute de le blâ­mer sévè­re­ment ; le typo qui se venge en bla­guant — pas tou­jours avec bien­veillance — le pauvre cor­rec­teur expo­sé alors à broyer du noir si l’expérience ne l’a pas encore cuirassé… 

Mais l’au­teur ter­mine sur une note posi­tive : « Les erreurs que l’on peut qua­li­fier de « monu­men­tales » — et qui ne lui sont pas toutes impu­tables — sont plus rares qu’on ne le pense et ne sau­raient alté­rer en rien l’harmonie et la bonne humeur qui règnent entre tous. » 


Nico­las Fau­cier, La Presse quo­ti­dienne. Ceux qui la font, ceux qui l’inspirent, Paris, Les Édi­tions syn­di­ca­listes, 1964, 343 pages. Cha­pitres : Avant-pro­pos - Vie et struc­ture d’un grand quo­ti­dien - Dans l’im­pri­me­rie de presse - Les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles - De Renau­dot à la presse moderne - Qu’elle était belle la nou­velle presse sous la clan­des­ti­ni­té - Les ser­vices annexes, agences de presse, mes­sa­ge­ries - Pers­pec­tives pour une presse ouvrière - La liber­té de la presse - Les nou­velles tech­niques d’in­for­ma­tion - Les maitres de la presse. Le livre a connu une seconde édi­tion l’an­née suivante.

Article mis à jour le 26 juillet 2024.

Le bureau des correcteurs à l’imprimerie Paul Dupont, 1867

Gravure figurant le bureau des correcteurs à l'imprimerie Paul Dupont en 1867

Si les por­traits, lit­té­raires ou ico­no­gra­phiques, de cor­rec­teurs sont rares, les images de leurs locaux de tra­vail le sont plus encore. Aus­si suis-je très heu­reux d’a­voir trou­vé cette gra­vure, qui figure l’a­te­lier de cor­rec­tion chez Paul Dupont, à Cli­chy (Hauts-de-Seine), 12, rue du Bac-d’As­nières, en 1867. 

L’imprimerie connaî­tra son apo­gée dans l’entre-deux guerres avec plus de 1 200 employés. Elle fer­me­ra ses portes à la fin des années 1980 (dif­fé­rentes dates sont mentionnées). 

Paul Dupont écrit : 

« […] nous allons péné­trer dans ces cel­lules silen­cieuses que l’on a pla­cées aus­si loin que pos­sible du bruit des ate­liers. Ceux qui les habitent rem­plissent une fonc­tion bien dif­fi­cile, bien pénible, et cepen­dant peu appré­ciée de ceux mêmes à qui leur concours est indis­pen­sable ; car les auteurs et les com­po­si­teurs ne leur épargnent ni les plaintes ni les reproches, et les rendent trop sou­vent res­pon­sables de leurs propres méfaits. Entrons dans ces chambres de tor­ture qu’on appelle bureaux des cor­rec­teurs.
[…] ces retraites stu­dieuses ne vous font-elles pas […] son­ger à celles où s’écoulait la vie de ces hommes qui, ren­fer­més au fond des cloîtres, étaient seuls, autre­fois, en pos­ses­sion de la science et de la littérature ? » 

Quelles informations en tirer ?

La scène est éclai­rée par la droite : on sup­pose une fenêtre hors champ. Un com­mis ou un appren­ti entre en appor­tant une épreuve. Les cor­rec­teurs tra­vaillent en blouse et portent, pour cer­tains, une calotte. 

Au centre, deux auteurs atta­blés, en redin­gote, dont l’un dis­cute avec un autre homme en blouse, peut-être le prote (ou chef d’atelier). Tout à droite, près de la pen­dule, un autre auteur, debout devant la fenêtre, véri­fie son texte. Les impo­santes biblio­thèques de gauche res­semblent à une réserve d’ouvrages impri­més, des­ti­nés à la vente ou à l’expédition. Dans celle de droite, je devine plu­tôt des archives de l’atelier, éven­tuel­le­ment quelques dic­tion­naires, même si leur pré­sence est alors loin d’être sys­té­ma­tique dans les ate­liers. Noter enfin que ces mes­sieurs écrivent encore à la plume d’oie trem­pée dans un encrier (ces outils n’ont dis­pa­ru qu’à la fin du xixe siècle). Je ne sais pas pour­quoi seuls cer­tains cor­rec­teurs dis­posent d’un pupitre incliné. 

C’est, à ce jour, mon inter­pré­ta­tion de l’image. Je suis ouvert à d’autres suggestions. 

Sor­tie des ouvriers de l’Im­pri­me­rie Paul Dupont, en 1900. Y a-t-il des cor­rec­teurs par­mi eux ? Carte pos­tale sous licence CC BY-NC-SA.

Paul Dupont, Une impri­me­rie en 1867, Paris, Paul Dupont, p. 47, 49 et 58.

☞ Sur des condi­tions de tra­vail beau­coup moins agréables, lire Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves, 1861.

Le rôle du correcteur, par Henri Fournier, imprimeur, 1870

Je repro­duis ci-des­sous, in exten­so et ver­ba­tim, le cha­pitre VII (« De la lec­ture des épreuves ») du Trai­té de la typo­gra­phie de l’im­pri­meur Hen­ri Four­nier (1800-1888), ouvrage qui a connu trois édi­tions, en 1825, 1854 et 1870. Les inter­titres et le gras sont, bien sûr, de mon fait, ain­si que la note 4. 

« De toutes les attri­bu­tions de la typo­gra­phie, la lec­ture des épreuves est sans contre­dit celle qui exige les soins les plus atten­tifs ; aus­si la cor­rec­tion qui en résulte consti­tue-t-elle au plus haut point, et dans le sens le plus sérieux, le mérite d’un livre1. Ses autres qua­li­tés, celles qui ont rap­port à sa com­po­si­tion et à son tirage, peuvent être sou­mises à la diver­si­té des goûts et des appré­cia­tions ; mais la valeur qu’il tire de la pure­té de son texte ne sau­rait lui être contes­tée, puisqu’elle repose sur des prin­cipes uni­ver­sel­le­ment recon­nus. La com­po­si­tion et le tirage, plus ou moins satis­fai­sants, n’intéressent le livre qu’au point de vue de la forme ; mais la cor­rec­tion est une ques­tion de fond, et la pre­mière de toutes. La meilleure édi­tion est donc celle qui pré­sente une entière confor­mi­té avec le modèle dont elle est la repro­duc­tion, et qu’en outre elle a su déga­ger des fautes évi­dentes qu’il pou­vait conte­nir. Mais il est mal­heu­reu­se­ment vrai de dire que cette per­fec­tion n’a presque jamais été atteinte par l’imprimerie2, et que le résul­tat de ses soins les plus zélés, les plus atten­tifs, n’a pu être qu’un ache­mi­ne­ment plus ou moins avan­cé vers ce but idéal. Tou­te­fois, si c’est une pré­ten­tion chi­mé­rique que de vou­loir don­ner à un livre une cor­rec­tion irré­pro­chable, si nous sommes condam­nés à déses­pé­rer de la réus­site de nos efforts dans cette voie, fai­sons en sorte qu’on ne puisse impu­ter notre insuc­cès qu’à l’insuffisance de nos facul­tés, et non à notre insou­ciance, non à une incu­rie volon­taire et inex­cu­sable.

Une fonction capitale dans l’imprimerie

Le rôle du cor­rec­teur (tel est le nom qu’on donne au lec­teur d’épreuves) a donc dans l’imprimerie une impor­tance capi­tale. C’est à ses lumières, à son juge­ment, à son atten­tion constam­ment sou­te­nue, nous pour­rions ajou­ter à sa conscience, qu’est confiée une mis­sion dont l’accomplissement exer­ce­ra une influence déci­sive sur la renom­mée d’une édi­tion et des presses qui l’ont pro­duite. Il devra cher­cher à résoudre tous les doutes qui s’élèveront dans son esprit sur tel point d’orthographe ou de ponc­tua­tion, sur telle date, sur tel texte cité, sur tel mot étran­ger, etc. etc., qui se pré­sen­te­ront dans sa lec­ture. D’un autre côté, il devra être très-cir­cons­pect dans les chan­ge­ments qu’il juge­rait utile d’apporter à l’original. S’il se pro­duit en lui quelque hési­ta­tion, il agi­ra pru­dem­ment en se retran­chant der­rière le texte de la copie, comme dans un fort inex­pug­nable, et il pour­ra se tenir pour assu­ré que tel écri­vain lui sau­ra moins de gré de vingt solu­tions heu­reuses qu’il ne lui témoi­gne­ra d’humeur pour une cor­rec­tion inop­por­tune. Il devra donc s’abstenir, à moins qu’on ne lui ait lais­sé toute liber­té à cet égard, de ces modi­fi­ca­tions non-seule­ment de pen­sée, mais même de style, qui l’exposeraient à se heur­ter contre un amour-propre d’auteur, dont la sus­cep­ti­bi­li­té, sou­vent trop vive, est tou­jours res­pec­table. Dans tous les cas, il doit être très-réser­vé, nous le répé­tons, ne rien livrer au hasard, et ne prendre par­ti qu’avec une entière certitude.

« Le zèle s’est bien refroidi »

Les pre­miers impri­meurs, dont une des prin­ci­pales tâches était de remé­dier au tra­vail défec­tueux des scribes, s’adjoignirent pour la cor­rec­tion de leurs épreuves des éru­dits du pre­mier ordre. Il s’agissait de réta­blir, d’après les manus­crits pri­mi­tifs, des textes qui avaient subi de nom­breuses variantes et de notables alté­ra­tions. Les hommes les plus savants de l’époque bri­guèrent sou­vent l’honneur de concou­rir à la publi­ca­tion des livres latins, grecs ou hébreux, que l’imprimerie nais­sante s’occupa de repro­duire. Nous pour­rions citer Josse Bade, Juste Lipse, Sca­li­ger, Casau­bon, Tur­nèbe et beau­coup d’autres. Depuis lors le zèle s’est bien refroi­di, et la pro­fes­sion, en se pro­pa­geant et en deve­nant un métier, a dû recru­ter pour le tra­vail de la cor­rec­tion, soit des typo­graphes, soit des gram­mai­riens ou des huma­nistes ; mais cette savante pléiade de lin­guistes et de phi­lo­logues qui entou­rèrent le ber­ceau de l’imprimerie ne devait plus désor­mais s’associer à ses œuvres.

On n’a plus le temps de corriger correctement !

Ce n’est pas que la typo­gra­phie n’ait ren­con­tré par­fois et ne ren­contre encore des hommes d’élite se vouant avec ardeur à une tâche pénible et qui ne conduit pas à la renom­mée. Mais l’imprimerie, ou, comme on dit aujourd’hui, la presse, se trouve dans des condi­tions qui ne laissent plus au cor­rec­teur le temps néces­saire pour une lec­ture sérieuse. L’activité dévo­rante avec laquelle l’imprimeur est tenu de pro­duire, et qu’il obtient avec la méca­nique, se com­mu­nique à tous les ser­vices de son éta­blis­se­ment trans­for­mé en usine ; force est au com­po­si­teur et au cor­rec­teur de suivre ce mou­ve­ment accé­lé­ré, comme si les facul­tés phy­siques et intel­lec­tuelles de l’homme pou­vaient subir, à l’instar des organes de la machine, l’impulsion de la vapeur. Aus­si, quand on est témoin de la pré­ci­pi­ta­tion avec laquelle s’exécutent main­te­nant les impres­sions, on est sur­pris de ne pas aper­ce­voir encore plus d’erreurs et de bévues qu’il n’en échappe à la lec­ture et à la cor­rec­tion des formes.

Ce que le correcteur doit maîtriser

Le cor­rec­teur doit pos­sé­der la connais­sance imper­tur­bable des prin­cipes de sa langue, celle de la langue latine et au moins quelques élé­ments de la langue grecque. Ce fonds d’instruction lui est rigou­reu­se­ment néces­saire, et la plus longue expé­rience ne pour­rait y sup­pléer que très-impar­fai­te­ment. S’il sait en outre quelques idiomes étran­gers, s’il s’est livré à l’étude de quelque science d’un usage habi­tuel, telle que celle du droit ou des mathé­ma­tiques, il en recueille­ra le fruit ; il se convain­cra, en un mot, que le domaine de ses connais­sances ne sau­rait avoir trop d’étendue3.

De l’importance de connaître la typographie

Par­mi les per­sonnes char­gées de cet emploi il en est qui sont dépour­vues des notions élé­men­taires de la typo­gra­phie, soit qu’elles les consi­dèrent comme acces­soires, soit qu’elles cherchent à se sous­traire aux lon­gueurs et aux dégoûts d’un appren­tis­sage. Quelque riche que soit d’ailleurs la culture de leur esprit, quelque habi­tude qu’elles acquièrent du tra­vail de la cor­rec­tion, ces qua­li­tés rem­pla­ce­ront dif­fi­ci­le­ment en elles la science pra­tique qui leur aura man­qué d’abord.

Si le cor­rec­teur ne s’est exer­cé préa­la­ble­ment à la com­po­si­tion, une foule d’arrangements vicieux et de dis­po­si­tions contraires au goût échap­pe­ront à son inex­pé­rience ; si, au contraire, il s’est fami­lia­ri­sé avec ce tra­vail, il sau­ra faire dis­pa­raître toutes les taches qui défi­gu­re­raient une édi­tion. Ici il rec­ti­fie­ra un espa­ce­ment irré­gu­lier, là il éga­li­se­ra des inter­lignes ; tan­tôt il ramè­ne­ra à leur mesure com­mune des pages longues ou courtes, tan­tôt il pro­po­se­ra telle autre amé­lio­ra­tion que le typo­graphe seul pour­ra conce­voir. Il y a même plus d’un cas où la connais­sance du tirage peut don­ner lieu à d’utiles modi­fi­ca­tions. Ce n’est donc que la pos­ses­sion de cette double ins­truc­tion qui peut for­mer un cor­rec­teur accompli.

Premières, secondes, tierces

Le pre­mier soin à prendre pour le cor­rec­teur lorsqu’il se met à la lec­ture d’une feuille, c’est de s’assurer de l’exactitude de la signa­ture et des folios, de lire les titres cou­rants, et de véri­fier la réclame4 qu’il a ins­crite sur la copie en ache­vant la lec­ture de la feuille pré­cé­dente : toutes choses qu’il pour­rait perdre de vue s’il ne s’astreignait pas à s’en occu­per de prime abord.

Sui­vant l’usage reçu dans l’imprimerie, les cor­rec­teurs les plus nou­veaux sont char­gés de la lec­ture des pre­mières épreuves, et c’est aux cor­rec­teurs les plus expé­ri­men­tés qu’est confiée celle des secondes ou des bons à tirer, quoique ces attri­bu­tions soient quel­que­fois cumu­lées ou interverties.

Le cor­rec­teur de pre­mières doit s’attacher à pur­ger l’épreuve de toutes les fautes typo­gra­phiques dont la cor­rec­tion incombe aux com­po­si­teurs, et qui, n’étant pas rele­vées par lui, entraî­ne­raient le double incon­vé­nient de pas­ser sous les yeux de l’auteur et de n’être plus cor­ri­gées qu’aux frais du maître impri­meur, alors que le com­po­si­teur aurait été déga­gé de sa res­pon­sa­bi­li­té. Il doit s’attacher scru­pu­leu­se­ment à l’observation de l’unité ortho­gra­phique5, de la ponc­tua­tion, et des règles qui ont pu être spé­cia­le­ment adop­tées quant à l’italique, aux grandes capi­tales, etc., dans l’ouvrage dont il suit la lec­ture. Il doit sur­veiller et sou­te­nir l’attention et l’exactitude du teneur de copie, et si ce rôle était mal rem­pli, mieux vau­drait que le cor­rec­teur lût seul en confé­rant lui-même l’épreuve avec la copie.

C’est au cor­rec­teur de secondes qu’est dévo­lue la tâche plus impor­tante et plus déli­cate de revoir les feuilles en der­nier res­sort ; sa lec­ture est défi­ni­tive, et c’est d’elle que dépend, sous ce rap­port si essen­tiel, la répu­ta­tion de l’édition, et même celle de l’établissement ; car une mai­son peut être jugée sur un seul de ses pro­duits, et non sur leur ensemble. Il doit donc se péné­trer pro­fon­dé­ment des graves consé­quences qui résul­te­raient de son inat­ten­tion. Le cor­rec­teur de secondes est en posi­tion d’exercer avec une uti­li­té très-réelle l’office de cri­tique ; ses obser­va­tions et ses conseils peuvent être très-pro­fi­tables à l’auteur ou à l’éditeur du livre qu’il revoit. C’est à lui de se ren­fer­mer dans les limites d’une sage réserve, et de prou­ver qu’il y aurait injus­tice et ingra­ti­tude à lui appli­quer la sen­tence expri­mée dans le dis­tique suivant :

Erra­ta alte­rius quis­quis cor­rexe­rit, illum
Plus satis invi­diæ, glo­ria nul­la manet6.

Toutes les épreuves d’un ouvrage doivent être lues par le même cor­rec­teur ; et celui-ci devra noter sur un car­net l’orthographe de cer­tains noms propres, ou mots peu usuels, qui seraient sus­cep­tibles de se repré­sen­ter dans le livre. Il est de ces ouvrages, irré­gu­liers et arbi­traires dans leur com­po­si­tion, ceux notam­ment qui sont ran­gés sous la déno­mi­na­tion géné­rique d’ouvrages de ville, dont la cor­rec­tion exige plus par­ti­cu­liè­re­ment des notions spé­ciales de l’art jointes à une cri­tique judi­cieuse de ses opé­ra­tions. Comme le prote est, dans une impri­me­rie, la per­sonne qui doit savoir le mieux appré­cier les divers genres de tra­vaux et l’aptitude des hommes pla­cés sous sa direc­tion, il est bon que toutes les épreuves de cette nature passent sous ses yeux. Cette ins­pec­tion lui four­nit d’ailleurs de fré­quentes occa­sions de juger les ouvriers, de connaître le mérite de leurs œuvres, et les soins ou la négli­gence qu’ils pour­raient y apporter.

Les tierces, ou révi­sions, doivent être confiées à un lec­teur atten­tif ; c’est le der­nier et défi­ni­tif coup d’œil don­né à une feuille avant le tirage. 

Signes de correction

Les cor­rec­tions doivent être pla­cées sur la marge, soit inté­rieure, soit exté­rieure, celle-ci de pré­fé­rence, dans le sens hori­zon­tal des lignes, et les pre­mières tou­jours plus rap­pro­chées de l’impression. Elles sont géné­ra­le­ment indi­quées au moyen d’un trait ver­ti­cal pas­sé sur l’endroit à cor­ri­ger, et répé­té en marge avec la cor­rec­tion à faire. Lorsqu’elles sont en grand nombre sur la même marge, on modi­fie les signes de ren­voi pour les rendre plus dis­tinctes. Quant aux auteurs, ils emploient les indi­ca­tions qui leur conviennent ; toutes sont bonnes, pour­vu qu’elles soient claires, c’est-à-dire appa­rentes et intelligibles.

Cepen­dant, comme il existe des signes de conven­tion adop­tés dans l’imprimerie pour les cor­rec­tions les plus usuelles, et comme ils sont plus connus des ouvriers, nous les avons réunis, afin qu’ils deviennent, s’il est pos­sible, d’un usage géné­ral. Le tableau ci-dess[o]us offre, avec la figure de cha­cun de ces signes, l’exemple du cas auquel il convient d’en faire l’application. »

Four­nier, Hen­ri, Trai­té de la typo­gra­phie, 3e édi­tion cor­ri­gée et aug­men­tée, Tours, Alfred Mame et fils, édi­teurs, 1870, p. 259-268.

☞ Lire aus­si Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.


Le correcteur face à l’auteur médiocre

Tout cor­rec­teur ayant un peu d’ex­pé­rience vous énon­ce­ra cette véri­té : ce sont les auteurs de piètre talent qui montrent le plus de résis­tance à son inter­ven­tion sur leur texte. Nul ne l’a mieux expri­mé que le grand révi­seur qué­bé­cois Jean-Pierre Leroux, avec son humour et son franc-par­ler, dans un article de 1985, « Exer­cices de révi­sion ». Voi­ci l’ex­trait en question.

Curieu­se­ment, les auteurs les plus médiocres sont ceux qui jettent des cris dès qu’on signale dans leurs chefs-d’œuvre une impro­prié­té ou une struc­ture de phrase bran­lante. Ils veulent assi­mi­ler leur igno­rance de la gram­maire et de l’orthographe à une liber­té toute créa­trice. L’effronterie ne cédant en rien à la paresse, ils vont jusqu’à pré­sen­ter leurs tor­chons aux édi­teurs, les­quels édi­teurs en font des livres, les­quels livres s’attirent des éloges, les­quels éloges aident ces fumistes d’auteurs à obte­nir prix, bourses, tour­nées de confé­rences, mais faites qu’on ne me laisse jamais la chance d’approfondir la ques­tion ou de four­nir une liste de noms. (Exer­cice 8. Expli­quez en ver­tu de quoi plus un texte est mal fou­tu, plus l’auteur est soup­çon­neux, plus la révi­sion est ingrate, mal payée, insa­tis­fai­sante, et plus l’éditeur vous met des bâtons dans les roues.) (Exer­cice 9. Expli­quez pour­quoi, lorsqu’un livre est bien révi­sé, les cri­tiques lit­té­raires estiment que l’auteur a du talent et pour­quoi, lorsqu’un livre est mal révi­sé, ils consi­dèrent que l’éditeur n’a pas fait son tra­vail. […] Quant aux auteurs conscien­cieux, baume sur mon cœur endo­lo­ri, ils ne pensent pas que le fait de se ren­sei­gner sur le sens des mots rende le tra­vail d’écriture moins pas­sion­nant. Mieux : ils sont rede­vables au révi­seur qui iden­ti­fie leurs lacunes, leurs tics ; ils pré­fèrent en effet conso­li­der leur ouvrage plu­tôt que leur ego, qui ne se trouve abso­lu­ment pas désho­no­ré d’avoir appris quelque chose.

Leroux, Jean-Pierre, « Exer­cices de révi­sion », Liber­té, 162 (27, 6), décembre 1985, p. 15-16. URL : <http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1034163/31304ac.pdf>.

☞ Lire aus­si mon article Le Gar­dien de la norme, de Jean-Pierre Leroux.

☞ Lire aus­si « L’af­faire du sha­ko » sui­vi de « Pre­mier (et der­nier ?) lec­teur » dans Défense d’un “être hybride”, le cor­rec­teur, 1864.

De quoi le correcteur doit-il douter ?

Le cor­rec­teur, un pro­fes­sion­nel à l’œil aigui­sé… mais dis­cret. (Foto­me­lia)

Un bon cor­rec­teur doute en per­ma­nence. C’est même sa prin­ci­pale qua­li­té – la maî­trise de la langue fran­çaise et la culture géné­rale étant des pré­re­quis. Mais de quoi doute-t-il au juste ? Eh bien, de tout ou presque. Dans son article « Prête-toi ta plume… et ton cer­veau », l’écrivaine qué­bé­coise Suzanne Robert en donne un aper­çu assez ver­ti­gi­neux, mais réa­liste. Le champ d’in­ter­ven­tion du cor­rec­teur sur un texte est très éten­du. Il doit tout voir, tout régler, mais sans se faire remarquer.

[…] Le révi­seur-cor­rec­teur doit non seule­ment pos­sé­der une connais­sance exhaus­tive de la langue fran­çaise — ce qui est la moindre des choses —, mais il doit de plus — ce qui en éton­ne­ra plu­sieurs — être nan­ti d’un amour inébran­lable pour cette langue et, sur­tout, d’un pro­fond sens du doute. Dou­ter de tout, d’un accent, d’un accord, de l’exactitude d’un terme, d’une date, d’un sigle, d’un nom de ville étran­gère, d’un sub­jonc­tif, de la logique d’une pen­sée, etc. Métier d’incertitude ! Tout véri­fier, son­der, cor­ro­bo­rer. Savoir lire avec un œil de lynx et un esprit scien­ti­fique. Culti­ver l’intuition, l’acuité, l’attention, la concen­tra­tion, la logique, la patience. Savoir écrire, récrire, refor­mu­ler, réor­ga­ni­ser. Noter les redon­dances, les répé­ti­tions, les contra­dic­tions, les digres­sions. Adou­cir ici, ren­for­cer là, uni­for­mi­ser le tout, cla­ri­fier, refondre le cha­pitre, réunir les para­graphes, les scin­der. Res­pec­ter le « style » de l’auteur et com­prendre sa « pen­sée » éche­ve­lée, ou étroite, ou confuse, ou sim­ple­ment incom­pré­hen­sible ; com­prendre l’incompréhensible. Suivre à la trace l’auteur, son pro­pos, sa démarche, son ton, qu’il ait ou non (ce qui arrive plus sou­vent qu’on ne le croit) accep­té de dis­cu­ter avec le révi­seur de cer­tains points obs­curs de son texte. Deve­nir l’auteur, s’insérer en lui, puis le rehaus­ser, le repeindre, le rendre par­fait dans son genre. Rendre Dieu plus sem­blable à lui-même en éli­mi­nant les défauts, les erreurs, les méprises — car l’éditeur accepte plus ou moins n’importe quoi, sachant que son brave répa­re­ra tous les dégâts. Réduire à 300 pages un manus­crit de 600 pages ; refaire une biblio­gra­phie de 150 titres pour les­quels l’auteur a omis d’indiquer l’année de publi­ca­tion ou le lieu de l’édition, ou de pré­ci­ser s’il s’agit d’un article, d’une mono­gra­phie, d’un rap­port, etc. ; savoir en quelle année fut éta­bli le pont aérien vers Ber­lin ou de quelle sub­stance miné­rale est fait le rocher Per­cé ; scru­ter les équa­tions algé­briques ; véri­fier la topo­ny­mie d’une région ou l’orthographe de noms nor­vé­giens ; faire les conver­sions métriques ; s’assurer de l’exactitude d’un jeu-ques­tion­naire ou de la cohé­rence d’un roman poli­cier ; recons­truire un tableau de don­nées ; récrire l’envolée phi­lo­so­phique d’un grand pen­seur ; refaire le pas­sage cru­cial d’un roman de déses­poir, etc. Le révi­seur-cor­rec­teur vit une exis­tence de pré­da­teur, tou­jours à l’affût, tenant sa culture géné­rale dans la main gauche et ses livres de réfé­rence (dont il défraie lui-même le coût) dans la main droite. […]

Robert, Suzanne, « Prête-moi ta plume… et ton cer­veau », Liber­té, 162 (27, 6), décembre 1985, p. 7-8. URL : <http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1034163/31303ac.pdf>.

Le correcteur, “taupe de l’édition”

Dans la revue qué­bé­coise Liber­té, sous le titre « Les taupes de l’é­di­tion », ont été réunis en 1985 deux articles savou­reux trai­tant du métier de cor­rec­teur1. Du pre­mier, signé de l’é­cri­vaine Suzanne Robert, je retiens en par­ti­cu­lier le pas­sage ci-des­sous, qui, depuis sa publi­ca­tion, n’a pas pris une ride. 

[…] C’est à ce moment qu’entre en scène notre révi­seur-cor­rec­teur-lin­guis­tique-de-manus­crits. L’éditeur lui remet alors un tor­chon, au mieux un linge troué ou tis­sé à la hâte, en décla­rant : « Voyez ceci, mon brave. Il fau­dra me le répa­rer. Ce ne sera pas long. Rien de grave. Quelques accrocs, tout au plus ». On lui ordonne d’en faire, dans les plus brefs délais, une soie bien tra­mée, dégom­mée, cuite, mon­tée, mou­li­née, souple, d’apparence natu­relle, acces­sible à tous et pour une rému­né­ra­tion déri­soire. Après nuits blanches et épui­se­ments phy­siques et men­taux, le « brave » remet la mer­veille à l’éditeur qui, d’un œil d’expert, regarde de haut le tra­vail ache­vé, reproche à son brave le petit retard qu’il accuse sur le calen­drier d’édition et s’en va pres­te­ment aux salons de l’étage en mur­mu­rant : « Un livre de plus. J’espère qu’il se ven­dra bien ». L’imprimeur se hâte, le cor­rec­teur d’épreuves s’essouffle, l’engrenage va bon train, le livre paraît, les études de mar­ché se confirment et le lec­teur emporte chez lui ce pré­cieux objet que le révi­seur-cor­rec­teur-lin­guis­tique-de-manus­crits a cou­vé, abreu­vé, recons­truit, remo­de­lé, repen­sé, refor­mu­lé, res­sas­sé, récrit, sans même, bien sou­vent, avoir eu droit à un exem­plaire gra­tuit une fois l’ouvrage publié. Sur la cou­ver­ture, sur les pages de titre, dans les jour­naux, sur les affiches, dans les vitrines de librai­ries, à la radio et à la télé brillent les noms de l’auteur et de l’éditeur. Le « brave », quant à lui, retourne à ses caves. […]

Robert, Suzanne, « Prête-moi ta plume… et ton cer­veau », Liber­té, 162 (27, 6), décembre 1985, p. 4. URL : <http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1034163/31303ac.pdf>.