Hommage au correcteur, dans “La Démocratie”, 1914

Je repro­duis ci-des­sous un texte publié en une du quo­ti­dien La Démo­cra­tie (Paris), le 17 avril 1914, dans la rubrique « Libres propos ».

« S’il est homme cri­ti­qué, c’est bien le cor­rec­teur, celui qui s’est don­né dans sa vie, la très fâcheuse mis­sion de cor­ri­ger dans une toute petite pièce don­née comme l’on donne une aumône, les inévi­tables « coquilles » si géné­reu­se­ment dis­tri­buées par les typo­graphes. Sa besogne est aride, par­fois amère : sous la blanche lumière d’une lampe, il par­court de ses yeux fati­gués des épreuves plus ou moins lisibles ; un doigt de sa main gauche fixé sur la copie de l’auteur, suit la suc­ces­sion inin­ter­rom­pue des lignes et le fil d’Ariane d’une pen­sée dont le reflet est par­fois rebelle et dont la conti­nui­té s’interrompt sou­dain sous le fâcheux effet d’un quel­conque distraction.

« Der­rière l’humble per­sonne de ce tra­vailleur modeste, les lino­types chantent leur mono­tone mélo­pée : elle n’a rien d’har­mo­nieux cette suc­ces­sion de bruits qui imite à s’y méprendre le cli­que­tis de fan­tas­tiques cisailles qui s’a­gi­te­raient dans le vide : une désa­gréable odeur de plomb fon­du s’at­tarde dans l’atmosphère de l’atelier : les lampes élec­triques pro­jettent sur les machines et sur les gens le brillant reflet de leur impas­sible clar­té. Obs­ti­né­ment pen­ché sur les pla­cards que le prote trans­met avec une déses­pé­rante régu­la­ri­té, le cor­rec­teur exa­mine soi­gneu­se­ment les lignes rigides, fixe les lettres, sur­veille une ponc­tua­tion capri­cieuse et veille avec un soin jaloux à ce que rien ne défi­gure la pen­sée d’un auteur inconnu.

« Ô l’obscure tâche !

« Les connais­sances de ce paria des ate­liers de typo­gra­phie doivent être assez éten­dues pour qu’elles puissent faci­le­ment embras­ser tous les domaines de l’intellectualité : un dic­tion­naire est le com­pa­gnon fidèle et dis­cret, le pré­cieux arbitre qui résout tous les conflits entre l’orthodoxie et la syn­taxe : la patience est la ver­tu néces­saire et son rôle est d’au­tant plus ingrat qu’elle doit s’exercer en des heures de fièvre et de sur­me­nage, alors que la pen­sée devance avec une inquié­tude fébrile une plume trop rétive et trop lente à son gré.

marbre typographique
« […] le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir… » DR.

« La mono­to­mie [sic] appa­rente des heures sombre dans le sou­ci de ne point retar­der le labeur des typo­graphes : aus­si, est-ce d’un œil bien­veillant que le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir : les lignes s’a­joutent aux lignes[,] les para­graphes aux para­graphes, les colonnes aux colonnes : une masse uni­for­mé­ment noire donne à ces heures une de ces joies que des pro­fanes ne soup­çonnent point : nous n’au­rions jamais cru que le plomb, ce vil et popu­laire métal, pût éveiller d’aus­si douces émotions…

« Dans la soli­tude de ton bureau, tra­vaille petit cor­rec­teur : obs­tine-toi avec amour sur l’in­grate tâche et songe à ceux qui, le len­de­main, liront ce jour­nal sur lequel tes yeux se sont si patiem­ment attar­dés : songe à tout cela, songe au bien que pour­ront faire dans les âmes les lignes cor­ri­gées par toi, et dis-toi que ton humble tra­vail a contri­bué à repro­duire avec le plus de fidé­li­té pos­sible, la pen­sée de ceux qui se sont consa­crés au rude apos­to­lat de la plume.

L. de J. »

SR et correcteurs au “Petit Journal”, 1938

Le secrétaire de rédaction annote les dépêches et la copie qu'il vient de recevoir

« On tire une épreuve de ce pre­mier jet (comme la créa­tion spi­ri­tuelle, la créa­tion méca­nique implique des retouches) et on trans­met cette épreuve aux cor­rec­teurs. 
Pen­chés sous des fais­ceaux de lumière, comme des arti­sans sous la lampe, les cor­rec­teurs confrontent l’épreuve qu’ils viennent de rece­voir avec le texte ori­gi­nal. Confrontent. Il fau­drait écrire : recons­ti­tuent. Gloire à eux qui arrivent à faire par­ler les pattes de mouches, à décou­vrir des clar­tés dans des textes plus impé­né­trables que les énigmes du Sphinx…
Conscien­cieu­se­ment, ils redressent les petites entorses à l’orthographe, ils res­ti­tuent au papier les para­graphes oubliés et — confes­sons-le — sou­vent ils redonnent un sens à la pen­sée de l’auteur qui a écrit trop vite et oublié le verbe qui asseyait la phrase… 
La tâche accom­plie, ils redonnent l’épreuve au chef prote.

Correcteurs, grands redresseurs de torts…

« Après cette retouche, ce fil­trage sup­plé­men­taire, voi­ci le “papier” avec son titre dans sa forme défi­ni­tive. Il quitte la réunion [sic, rédac­tion ?] pour gagner le marbre. 
Le marbre est une longue table d’acier (elle était de marbre dans les anciennes impri­me­ries) sur laquelle on “monte” les pages. 
Les articles, revus et cor­ri­gés, se groupent près des formes, ces cadres d’acier qui épousent la “forme” des pages et retrouvent, cli­chées, les pho­to­gra­phies que le secré­taire de rédac­tion a choi­sies pour illus­trer ses articles. 
Les articles spor­tifs sont ain­si ras­sem­blés près de la forme des sports… Les articles de tête, près de la forme de la “une” : la pre­mière page.

Les secrétaires de rédaction composent les pages

« Les secré­taires de rédac­tion — cha­cun res­pon­sable d’une page — sont à leur poste devant leur forme… 
Et le mon­tage com­mence… 
Dis­po­sant ses cli­chés, ses titres gras ou maigres, selon l’importance qu’il leur assigne en indi­quant leurs carac­tères, le secré­taire, len­te­ment, éla­bore son chef-d’œuvre. 
Il essaye de faire chan­ter tout cet uni­vers qu’on lui a appor­té, de don­ner une forme har­mo­nieuse à ces lourdes colonnes de plomb, de com­po­ser un poème vivant avec des lignes, des filets, des traits pleins. 
Il a pré­vu une maquette. 

« Les négo­cia­tions de M. Eden sur deux colonnes, en tête. Bon. Mais, à la der­nière minute, M. Spaak ne sera pas reçu par M. Eden. Toutes les négo­cia­tions de M. Eden, subi­te­ment, perdent de leur impor­tance. Et deux colonnes en tête, c’est beau­coup trop… 
La maquette — toute une soi­rée de réflexion et de com­po­si­tion — ne tient plus… M. Eden a tout gâché. 

« — Vite ! très vite ! — l’heure inexo­rable du pre­mier train qui doit empor­ter l’édition approche — il faut impro­vi­ser une autre maquette. 
Et sou­vent, grâce à une trou­vaille de der­nière heure, la page se pré­sen­te­ra dans sa per­fec­tion, équi­li­brée comme la rai­son, heu­reuse comme la ligne du Temple antique, dans la lumière bleue de l’Acropole… 

Un dernier coup d'œil à la morasse

« — Vite une morasse !
Un peu d’encre, une feuille blanche. Quelques coups de brosse éner­giques. Voi­ci à la lettre, le pre­mier tirage : l’exemplaire no 1.
Le secré­taire de rédac­tion contemple cette morasse comme la fille bien-aimée de ses efforts et de sa pen­sée. Il la scrute du regard pour voir si elle est digne de lui, si une erreur, dans un titre ou dans une légende, ne l’obligerait pas demain à la renier… 

« Tout va bien. Ce titre est clair comme une aurore. Celui en “romain”, sur un papier rela­tif à l’Italie, appa­raît mas­sif et ordon­né, comme un défi­lé de che­mises noires. 
C’est par­fait. En avant !
— Cha­riot ! 
Déjà, voi­ci que s’avance, en grin­çant, pous­sée par des bras mus­clés, cette petite table d’acier que le secré­taire de rédac­tion accueille tou­jours avec le sou­rire, car elle emporte son œuvre… annonce sa libération. » 

Titre Une journée au "Petit Journal"

René Armand, « Une jour­née au “Petit Jour­nal” », Le Petit Jour­nal, 1er février 1938, p. 1-2.

“Sur Pierre Hermé” et autres emplois de “sur”

La dif­fu­sion épi­dé­mique de la pré­po­si­tion sur n’est plus une nou­veau­té. Pen­ser à je tra­vaille sur Paris (for­mule à laquelle j’ai consa­cré un article) et à la désor­mais célèbre locu­tion on est sur… (par exemple, sur un foie de veau, voir la chro­nique de Muriel Gil­bert).

Mais voi­ci quelques curieuses exten­sions d’emploi de sur, tirées du pro­cès-ver­bal d’une réunion d’une CSSCT1 : 

Le point de vente était en rup­ture sur un pro­duit d’entretien, c’est pour­quoi ils sont allés sur un autre point de vente pour récu­pé­rer du pro­duit pour effec­tuer leur lavage. Ce pro­duit a été trans­va­sé dans un réci­pient type gobe­let. Le gobe­let a été rame­né sur Pierre Her­mé et a été posé à côté du lava­bo, endroit où un col­la­bo­ra­teur effec­tuait son net­toyage. Vu qu’il s’agissait d’un gobe­let stan­dard sans indi­ca­tion par­ti­cu­lière, la vic­time, en voyant le gobe­let, a pen­sé que c’était du jus de fruit et en a bu une gor­gée2.

On y constate sur un pro­duit d’entretien mis pour d’un pro­duit d’entretien, sur un autre point de vente mis pour dans (ou à) un autre point de vente et, sur­tout, sur Pierre Her­mé mis pour dans (ou à) la bou­tique Pierre Her­mé, ce qui consti­tue un rac­cour­ci par­ti­cu­liè­re­ment audacieux.

L’ef­fet invo­lon­tai­re­ment comique de tels énon­cés semble échap­per aux locuteurs.


“De toutes les nuits, les amants”, de Mieko Kawakami

« Après les jours fériés de début mai, où tout du long le temps n’avait pas été fameux, j’ai été sou­dain très occupée. 

« Non seule­ment j’avais les épreuves d’un ouvrage très épais en deux volumes à relire, mais en plus c’était une pré­pa­ra­tion de copie. Pen­dant près de trois semaines, j’ai pas­sé plus de quinze heures par jour à ma table de tra­vail. Et cela n’a pas suffi. 

« Plus je me concen­trais, plus j’avais l’impression que les mots s’éparpillaient et s’échappaient dans tous les sens. Je les pin­çais un par un par le col­let et je les remet­tais en rang sur le papier. Je tra­quais le moindre sens du moindre mot, je les pas­sais au tamis. Et je les soup­çon­nais tous a prio­ri, comme tou­jours, tous sys­té­ma­ti­que­ment. Sur le prin­cipe, à part la quan­ti­té, cela ne dif­fé­rait en rien du tra­vail habi­tuel, mais cette fois, peut-être parce que le texte trai­tait d’un sujet qui ne m’était pas fami­lier, ça avait déra­pé et ça avait fini par me cas­ser la tête. Plus j’essayais de trou­ver mon rythme, plus tout me glis­sait des mains. Un vrai cercle vicieux. Mes yeux deve­naient de plus en plus lents à tra­quer les mots. Fina­le­ment il ne m’était res­té qu’une seule solu­tion : télé­pho­ner à Hiji­ri pour deman­der un délai sup­plé­men­taire de trois jours. […]

[Deux jours plus tard] 

« Fina­le­ment, à l’aube, j’ai tour­né la der­nière page de mon quo­ta du mois. 

« J’ai regar­dé la pile de feuilles entiè­re­ment cor­ri­gées, j’ai pous­sé un gros sou­pir, j’ai posé mes mains des­sus, j’ai lis­sé la pile de papier de la main, et j’ai de nou­veau pous­sé un sou­pir. Sur la table, des deux côtés, mes dic­tion­naires encore ouverts, des livres que je n’aurais jamais tou­chés de ma vie si ça n’avait pas été pour le tra­vail, rem­plis d’une quan­ti­té de marque-pages vert clair, les mon­tagnes de pho­to­co­pies effec­tuées en biblio­thèque, au bord de l’éboulement.

« Je les ai tous ran­gés à leur place, j’ai retaillé mes crayons aux pointes com­plè­te­ment usées, je les ai remis dans leur boîte ou dans le pot à crayons, je suis allée à la salle d’eau prendre une douche […]. Mon dos et mes hanches, com­plè­te­ment sclé­ro­sés au point que j’avais l’impression que j’allais tom­ber en mille mor­ceaux au moindre mou­ve­ment, ont petit à petit repris de l’élasticité, ma nuque a retrou­vé un peu de sou­plesse et j’ai pen­sé que l’eau chaude c’était quand même formidable. »

Mie­ko Kawa­ka­mi, De toutes les nuits, les amants, trad. du japo­nais par Patrick Hon­no­ré, Actes Sud, 2014, p. 55-57. Voir la fiche de l’éditeur.

Ce roman a été adap­té au ciné­ma par Yuki­ko Sode, avec Yuki­no Kishii et Tada­no­bu Asa­no. Le film sera pré­sen­té au Fes­ti­val de Cannes 2026, dans la sec­tion Un Cer­tain Regard. La date de sor­tie est à venir.

☞ Voir aus­si ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire ».

couverture du roman "De toutes les nuits, les amants" de Mieko Kawakami

Article mis à jour le 11 avril 2026.

On n’aide plus, on accompagne

Accom­pa­gner est un mot à la mode. Les ser­vices admi­nis­tra­tifs comme les cabi­nets-conseils ne vous aident plus dans votre vie per­son­nelle ou pro­fes­sion­nelle, ils vous accom­pagnent. Et cela tord par­fois la langue. On ren­contre des accom­pa­gner à + infinitif.

Copie d'écran d'une vidéo d'une thérapeute caennaise: «Pourquoi je peux t’accompagner à passer d’un statut de salarié à un statut d'indépendant à succès».
Image extraite d’une vidéo d’une thé­ra­peute caen­naise : « Pour­quoi je peux t’accompagner à pas­ser d’un sta­tut de sala­rié à un sta­tut d’in­dé­pen­dant à succès ».

Jusqu’alors, on accom­pa­gnait quelqu’un pour qu’il fasse quelque chose. Et si on l’accom­pa­gnait à, cela était sui­vi d’un nom de lieu (à la gare, à la mai­rie…).

La pré­po­si­tion sur étant aus­si deve­nue à la mode, désor­mais, on vous accom­pagne sur… sur le choix de votre acti­vi­té, sur un sta­tut pro­fes­sion­nel, etc.

Accom­pa­gner quelqu’un, c’était l’escorter, lui ser­vir de guide. On l’accompagnait jusqu’à sa voi­ture comme… à sa der­nière demeure. Depuis une ving­taine d’années, on vous accom­pagne dans vos démarches.

 Fré­quence de accom­pagne dans vos dans le cor­pus de Gal­li­ca­gram.

Le verbe s’employait aus­si en soins pal­lia­tifs. Accom­pa­gner un malade, c’était « l’entourer, le sou­te­nir mora­le­ment et phy­si­que­ment à la fin de sa vie » (Robert).

Si nous avons tous tel­le­ment besoin d’être accom­pa­gnés, n’est-ce pas une preuve que le monde est bien malade ?

Comment se corriger soi-même : ma méthode

« On n’est pas bon cor­rec­teur de soi-même. » C’est un prin­cipe assez connu, en tout cas des cor­rec­teurs et des écri­vains. Pour­tant, je m’en sors plu­tôt bien – j’espère que vous serez d’ailleurs d’accord avec cette décla­ra­tion affir­ma­tion immo­deste ! Com­ment est-ce que je m’y prends ? 

J’ai mis en place un pro­ces­sus très assez simple. Le pre­mier jet, je le rédige en texte brut (dans Tex­tE­dit, sur Mac). Sans autre enri­chis­se­ment que l’italique ou les guille­mets, selon la des­ti­na­tion du texte. J’utilise tou­jours la même police à empat­te­ments, qui m’assure une fami­lia­ri­té avec la sil­houette des mots. Le cor­rec­teur de sai­sie m’assure, lui, contre les fautes de frappe, puisqu’un mot mal écrit sera aus­si­tôt sou­li­gné de poin­tillés rouges.

Je lance ensuite le cor­rec­teur Anti­dote, notam­ment pour pla­cer les espaces insé­cables. Le cas échéant Si néces­saire, j’applique les sug­ges­tions qu’il me fait.

Puis je copie-colle ce texte dans l’éditeur de des­ti­na­tion : le CMS Word­Press de mon blog, le modèle module de post sur Lin­ke­dIn, etc., où j’effectue quelques ajus­te­ments. Cela donne déjà un regard dif­fé­rent sur le texte. Je n’invente rien : il est éta­bli que modi­fier la police ou la cou­leur d’un texte aide à se rafraî­chir son l’œil. C’est sou­vent à ce moment-là que je me rends compte d’ remarque avoir tapé un mot pour un autre – ma plus grosse fai­blesse en la matière. (Sans tri­cher, vous voyez bar­rés dans ce texte les mots que j’ai dû rem­pla­cer ou supprimer.)

On peut aus­si « lais­ser repo­ser » le texte quelques heures, une nuit, voire plu­sieurs jours. C’est idéal pour le retrou­ver avec un regard plus frais.

Je suis bien pla­cé pour savoir que ce pro­ces­sus ne rem­place vaut pas une relec­ture pro­fes­sion­nelle – qui pou­vait aurait pu, notam­ment, d’ m’ap­por­ter des sug­ges­tions sty­lis­tiques –, mais le plus ris­qué est évité. 

Enfin, je publie le texte. Qua­si sys­té­ma­ti­que­ment, je découvre alors des détails qui me déplaisent et que je cor­rige aus­si­tôt, autant de fois que nécessaire.

Enfin, Je relis beau­coup, à toutes les étapes, avant et après publication.

Rien de révo­lu­tion­naire, mais c’est efficace.

C’est plu­tôt sur le fond que je suis par­fois pris de doutes. Auquel cas je demande à un ou deux confrères de confiance ce qu’ils en pensent. (Raphaël, Nel­son, mer­ci de votre disponibilité !)

En Suisse romande, des tarifs de correction étonnants

"Perrette et le pot au lait" par Fragonard, vers 1770, musée Cognacq-Jay, Paris.
Per­rette et le pot au lait par Jean-Hono­ré Fra­go­nard, vers 1770, musée Cognacq-Jay, Paris.

Un article3 lu hier, datant de 2009, évo­quait le tarif des indé­pen­dants publié par l’Arci [Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’imprimerie], qui lais­se­rait, disait-il, « les cor­rec­trices et cor­rec­teurs de France métro­po­li­taine […] bien éton­nés ». Après l’avoir décou­vert, je dirais même qu’il les lais­se­rait son­geurs — « Cha­cun songe en veillant, il n’est rien de plus doux ».

Depuis 2009, ce tarif a même lar­ge­ment aug­men­té, alors qu’en France j’entends évo­quer la même four­chette depuis vingt ans. Voi­ci ce que disait l’auteur (j’ai mis à jour les don­nées chiffrées) :

« La cor­rec­tion, en France métro­po­li­taine, relève désor­mais davan­tage du savoir sur­vivre que du savoir-vivre. Ce tarif de l’Arci se fonde […] sur un tarif horaire de [70 à 90] francs suisses pour des textes cor­ri­gibles au rythme de lec­ture angois­sée4 de 15 000 signes par heure. Soit [l’équivalent] en euros5 de ou à l’heure. Plus de quatre fois ce que des bac+5 sur­vi­vant de la cor­rec­tion de ce côté du Léman […] fac­turent géné­ra­le­ment, hélas. »

En effet, on peut lire sur le site de l’Arci, frap­pé d’un éton­ne­ment plus raci­nien que moderne :

« Pour un tra­vail de dif­fi­cul­té moyenne, le tarif horaire mini­mum des indé­pen­dants se monte entre CHF 70.–/h à 90.–/h. Pour du texte de maga­zine grand public issu d’un secré­ta­riat de rédac­tion, le rythme de lec­ture est géné­ra­le­ment de 15 000 signes par heure.

« Quant aux tra­vaux plus com­plexes, il est néces­saire de déter­mi­ner le nombre de signes à l’heure. Sur la base du fichier élec­tro­nique ou des sor­ties impri­mante du texte à cor­ri­ger, un devis sera sou­mis au client.

« Le tarif aux mille signes peut faire l’objet d’une “échelle de com­plexi­té”, par exemple :

  • 100 % : tarif de base, pas trop de cor­rec­tions, uni­for­mi­sa­tion usuelle ;
  • 90 % : réim­pres­sion, texte par­ti­cu­liè­re­ment bien écrit ;
  • 110 % : nom­breuses uni­for­mi­sa­tions ou vérifications ;
  • 120 % : termes scien­ti­fiques ou jar­gon tech­nique, beau­coup de notes6. »

À 25 euros l’heure, on rêve beau­coup moins — « adieu veau, vache, cochon, couvée ».

Et ne par­lons pas des tarifs impo­sés par les mai­sons d’édition à leurs cor­rec­teurs sala­riés TAD, car là on pleure (voir le site des cor­rec­teurs du Syn­di­cat géné­ral du Livre et de la com­mu­ni­ca­tion écrite CGT).

PS – Aus­si­tôt publié, fini de rêver ! Une consœur m’in­forme en ces termes : « Ces tarifs sont dits indi­ca­tifs. Bien rares à ma connais­sance sont celles et ceux qui par­viennent à les faire appli­quer, ou même à s’en appro­cher. Le métier, de ce point de vue, n’est guère mieux consi­dé­ré en Suisse qu’en France. La com­pa­rai­son avec les tarifs fran­çais pousse à la baisse (même si ce n’est pas un cor­rec­teur fran­çais qui est fina­le­ment choi­si, la com­pa­rai­son suf­fit à faire accep­ter des tarifs – bien – plus bas que ceux pré­co­ni­sés par l’Ar­ci, laquelle n’a guère de poids dans cette affaire).
Et n’ou­blions pas un coût de la vie très dif­fé­rent7… »


Orthotypographie, un terme mal défini

Au plomb comme sur ordi­na­teur, la typo­gra­phie, c’est tout un art. Qui dit art dit règles.
© Libra­ry of Congress. Source : Mashable.

Si vous êtes cor­rec­teur ou si vous lisez ce que les cor­rec­teurs publient, vous connais­sez le mot ortho­ty­po­gra­phie ou, du moins, vous l’avez croi­sé. Il règne un cer­tain flou autour de sa défi­ni­tion, de ce qui relève ou non de cette notion. Cer­tains pro­fes­sion­nels, lors­qu’ils parlent de cor­rec­tion ortho­ty­po­gra­phique, y incluent la gram­maire8, voire, quand elle est « appro­fon­die », la cohé­rence du récit et la réécri­ture9 !

Le terme ortho­ty­po­gra­phie ne figure pas dans les dic­tion­naires de réfé­rence (Larousse, Robert, Aca­dé­mie, TLF). Pour Cor­dial, c’est le « domaine cou­vrant l’en­semble des cor­rec­tions de fautes, par l’as­so­cia­tion de l’or­tho­graphe et de la typographie ».

Le Wik­tion­naire est plus pré­cis et en pro­pose deux acceptions :

  1. « (Typo­gra­phie) Ensemble des règles qui per­mettent d’écrire de façon cor­recte qui recoupe l’orthographe et les règles typo­gra­phiques (uti­li­sa­tion des majus­cules et des minus­cules, des espa­ce­ments, de la ponc­tua­tion, de l’italique, etc.).
  2. Dis­ci­pline ayant pour objet l’étude de cet ensemble, de son évo­lu­tion, des ouvrages tels que codes, marches, manuels de bon usage, des pra­tiques de la cor­rec­tion et de la révi­sion des textes et de celles et ceux qui en font profession. »

Mais la lec­ture de l’ar­ticle de Wiki­pé­dia consa­cré à cette notion, au-delà du pre­mier para­graphe, montre que les choses sont plus complexes.

Couverture du livre "Orthotypo & Co" d'Annick Valade
Ortho­ty­po & Co d’An­nick Valade (Cor­nées Laliat).

La typo­gra­phie « au sens large » est, rap­pe­lons-le, la « mise en forme de l’écrit10 ». Selon ses racines grecques, l’orthotypographie serait donc la typo­gra­phie cor­recte. C’est dans ce sens que Jérôme Horn­schuch a créé le terme ortho­ty­po­gra­phia (en latin) en 1608, dans ce qui est consi­dé­ré comme le pre­mier manuel du cor­rec­teur – lire mon article. 

Plus près de nous, la lin­guiste et his­to­rienne de l’orthographe fran­çaise Nina Catach (1923-1997) a repris le terme, en l’identifiant à une « ortho­graphe typo­gra­phique11 », incluant la ponc­tua­tion et l’« aspect tout exté­rieur » du texte, c’est-à-dire sa mise en page.

Pour le cor­rec­teur et typo­graphe Jean-Pierre Lacroux, ortho­ty­po­gra­phie est plu­tôt un mot-valise (à l’instar d’auto-école) :

Cou­ver­ture du volume II d’Ortho­ty­po­gra­phie de Jean-Pierre Lacroux en PDF.

« “Ortho­ty­po­gra­phie” est un beau néo­lo­gisme. Sa for­ma­tion, fort dif­fé­rente de celle d’ortho­ty­po­gra­phia […], ne doit rien à la pré­fixa­tion. C’est un mot-valise sub­til : ortho[graphe] + typo­gra­phie. Il est par­fait pour dési­gner l’armada des pres­crip­tions à la fois ortho­gra­phiques et typo­gra­phiques, par exemple celles qui concernent l’écriture des titres d’œuvres12. »

« De fait, écrit Wiki­pé­dia, le terme cor­res­pond à une inter­sec­tion (néces­sai­re­ment) floue entre ortho­graphe et typo­gra­phie », mais « reste […] en attente d’une défi­ni­tion précise ».

Je n’entre pas davan­tage dans les sub­ti­li­tés défi­ni­tion­nelles du terme et je ren­voie à l’article com­plet le lec­teur qui sou­hai­te­rait en savoir davan­tage. J’en retien­drai seule­ment ce paragraphe : 

« L’orthotypographie se dis­tingue […] du simple res­pect de la norme ortho­gra­phique et gram­ma­ti­cale com­mun à l’ensemble des pro­duc­tions écrites (y com­pris les pro­duc­tions cou­rantes). Son but est d’appliquer des normes ortho- et typo-gra­phiques appli­cables à l’édition “com­po­sée” qui par­ti­cipent à la com­pré­hen­sion visuelle d’un texte struc­tu­ré, qu’il s’agisse d’impression sur papier ou de mise en ligne. »

Autre­ment dit, l’orthotypographie, ce seraient les règles à suivre pour qu’un texte impri­mé ou numé­rique soit conforme à un cer­tain « bon usage », qui, selon Lacroux (ibid.), « n’est pas celui des écri­vains mais celui des livres (de toute nature). […] il ne s’agit ici ni de la syn­taxe ni de l’orthographe, mais de bali­vernes, telles que la ponc­tua­tion ou l’emploi des majus­cules, que la plu­part des auteurs ont tou­jours négli­gées et aban­don­nées avec empres­se­ment au bas peuple des ate­liers. » 

« En somme, tout ce qui entoure le mot13. »

L’orthotypographie, un besoin actuel pour tous

Bien que ses contours res­tent à pré­ci­ser, l’or­tho­ty­po­gra­phie est pra­ti­quée chaque jour, aus­si bien par les pro­fes­sion­nels de l’é­di­tion que par les particuliers.

Mains d'un typographe corrigeant un texte composé au plomb
Quand « la typo­gra­phie était l’affaire exclu­sive des typo­graphes ».
DR. Source : Pin­te­rest.

À l’époque de l’imprimerie tra­di­tion­nelle, explique le pro­fes­seur Jacques Poi­tou14, « la typo­gra­phie était l’affaire exclu­sive des typo­graphes ». Avec l’ar­ri­vée de la dac­ty­lo­gra­phie (« dans les bureaux vers la fin du xixe siècle, dans le cou­rant du xxe siècle chez les par­ti­cu­liers »), les pos­si­bi­li­tés d’enrichissement du texte étaient limi­tées. Mais avec l’arrivée de la PAO, « le pos­ses­seur d’un ordi­na­teur, d’un logi­ciel de trai­te­ment de texte et d’une impri­mante a les moyens tech­niques de pro­duire des docu­ments de qua­li­té. Il a même à sa dis­po­si­tion bien plus de moyens (notam­ment de polices) que les impri­meurs auraient pu en rêver. » Or, « la mise en forme et la mise en page du texte ne sont géné­ra­le­ment pas objet d’enseignement ». Pour­tant, bien publier s’apprend.

« Depuis que la “typo­gra­phie” est morte15, écrit encore Lacroux (ibid.), les codes typo­gra­phiques sont deve­nus indis­pen­sables. » Avec les auto­mo­biles, « quand tout le monde cir­cule vite, il vaut mieux prendre des pré­cau­tions » (à savoir créer le Code de la route). De même, « quand n’importe qui imprime », il faut des règles com­munes.

"Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale"

Le « suc­cès public16 » d’un ouvrage comme le Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale montre que des par­ti­cu­liers et des pro­fes­sion­nels hors du domaine de l’édition ont encore le sou­ci de pro­duire des docu­ments – impri­més ou numé­riques – de qua­li­té et que, selon la jolie for­mule de Lacroux, « la cha­leur du plomb n’a pas fini d’irradier la langue écrite ».

☞ Lire aus­si, notam­ment, Qui crée les codes typo­gra­phiques ? et Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.


Ce que vous n’avez pas lu grâce au correcteur

Si le tra­vail du cor­rec­teur se voit sur­tout quand il échoue, il est bon de rap­pe­ler qu’il réus­sit le plus sou­vent. En voi­ci quelques exemples.

« [Grâce au cor­rec­teur] Vous n’avez pas lu […] dans ce titre de une, qu’une idée avait été “cou­ron­née d’insuccès”. Ni cet entre­fi­let selon lequel “on ne traite pas des lois, mais de l’esprit des loirs”. Vous n’avez pas lu qu’à ce moment de la séance, l’un des indi­vi­dus pré­sents “s’est levé comme un seul homme”. Non plus que les artistes asso­ciés à un pro­jet dont il était ques­tion “réa­li­se­ront une œuvre cha­cun, avec la par­ti­ci­pa­tion d’enfants qui seront mises aux enchères à 14 h”. Et si l’on remonte à quelques années, l’une de mes pré­fé­rées a tou­jours été la fois où quelqu’un avait tenu à remettre “l’église au milieu du virage”… »

« Une année sous de bons hos­pices », La Liber­té (quo­ti­dien de Fri­bourg, Suisse), 28 jan­vier 2023.

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Article signa­lé par une consœur.

Qu’est-ce qu’un secrétaire de rédaction ?

Secré­taires de rédac­tion à leur poste de tra­vail. Source : Coré­vi.

Quel est le lien entre Charles Bau­de­laire, Albert Camus, René Gos­cin­ny, Alexandre Via­latte et Paul Léau­taud17 ? Ils ont tous été secré­taires de rédaction.

Mais quelle est cette pro­fes­sion, mécon­nue du grand public comme des étu­diants en jour­na­lisme ? Métier de l’ombre comme celui de cor­rec­teur, sur lequel je m’ex­prime si souvent.

« Le terme de “secré­taire” s’emploie ici dans son sens ancien qui désigne une per­sonne employée dans un bureau et char­gée de l’organisation. […]
Un ou une secré­taire de rédac­tion est, dans la presse écrite, un ou une jour­na­liste dont la fonc­tion est de tra­vailler à la lisi­bi­li­té des textes qui vont être publiés. […]
On a cou­tume de dire que l’enquêteur rédige l’article brut tan­dis que le secré­taire de rédac­tion rédige la page impri­mée » — Wiki­pé­dia.

La fiche de l’Oni­sep décrit assez pré­ci­sé­ment la varié­té des tâches :

« […] Tra­vaillant sur­tout en bout de chaîne, il se charge de la véri­fi­ca­tion et de la mise en forme de l’in­for­ma­tion. Sous la direc­tion du rédac­teur en chef, il veille à la hié­rar­chi­sa­tion des infos (articles, pho­tos, etc.). Il presse les rédac­teurs retar­da­taires, puis relit atten­ti­ve­ment leurs sujets, à l’af­fût de la moindre erreur : struc­ture de l’ar­ticle, style, fautes d’or­tho­graphe ou de syn­taxe. Cri­tique, il veille à la clar­té et à la cohé­rence du pro­pos. Il peut rema­nier un article mal construit, cou­per un papier trop long pour tenir dans la page mon­tée ou, au contraire, l’al­lon­ger. Il s’oc­cupe aus­si des titres, des légendes, plus glo­ba­le­ment de tout ce qui peut relan­cer l’at­ten­tion du lec­teur.
En col­la­bo­ra­tion avec le gra­phiste, par­fois seul, il veille à la mise en pages et suit la phase de fabri­ca­tion. Doté d’une par­faite ortho­graphe et d’une solide culture géné­rale, le secré­taire de rédac­tion maî­trise les logi­ciels de PAO (publi­ca­tion assis­tée par ordi­na­teur) type XPress ou InDesign. »

Une fonction souvent externalisée

Mais la fonc­tion évo­lue, comme partout :

« […] il arrive de plus en plus sou­vent que ce rôle soit attri­bué à un pres­ta­taire externe, appe­lé SR free­lance (ou […] indé­pen­dant). Par­ti­cu­liè­re­ment quand les entre­prises n’ont pas de besoins suf­fi­sants en interne pour une embauche à temps plein, ou qu’elles n’en ont pas les moyens. […]
Son tra­vail est d’autant plus appro­fon­di que son client va lui deman­der de réa­li­ser toutes les mis­sions qui lui incombent, à l’étape de relec­ture finale. Il […] tra­vaille sou­vent sous pres­sion pour rendre son tra­vail dans les délais impar­tis et garan­tir la qua­li­té de la publi­ca­tion confiée » — Coré­vi18.

« Dans leur relec­ture d’article, les secré­taires de rédac­tion doivent se poser toutes les ques­tions que se pose­ra le lec­to­rat, et sur­tout trou­ver la réponse à toutes celles que le lec­to­rat ne doit pas se poser (impré­ci­sions, inco­hé­rences, invrai­sem­blances, etc.). En tant qu’ul­times jour­na­listes à inter­ve­nir sur le jour­nal, c’est la res­pon­sa­bi­li­té des secré­taires de rédac­tion qui est enga­gée si un titre ou une pho­to ne cor­res­pond pas à un article, ou si une légende pho­to contient le nom d’une autre per­son­na­li­té que celle qui est repré­sen­tée » — Wikipédia.

« Le but de notre métier, explique Camille, c’est de faire en sorte que tous soient satis­faits du résul­tat final. Il faut se mettre à la place du rédac­teur, cor­ri­ger ses fautes en res­pec­tant son style, reprendre sans défor­mer, appor­ter des pré­ci­sions lorsqu’il en manque, et veiller à pro­duire un article clair et lisible pour le lec­to­rat. C’est un ouvrage de den­tel­lière : il faut reprendre, dénouer les nœuds, rac­com­mo­der, sans que rien ne puisse se voir » — Est-Actu19.

À lire en com­plé­ment, une longue enquête, un éloge lyrique et un roman satirique :

☞ Sur mon blog, lire aus­si, notam­ment, Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.


Les articles cités ont été consul­tés le 29 jan­vier 2023.