L’orthographe de “gaieté” fait débat au “Figaro”, 1878

C’est une frian­dise que je vous pro­pose aujourd’hui, un entre­fi­let trou­vé dans le Figa­ro du 22 mars 1878. Vous don­ne­ra-t-il un peu de gaie­té ? C’est mon but, en tout cas. 

entrefilet dans "Le Figaro", 22 mars 1878
Le Figa­ro, 22 mars 1878.

Intro­duite en seconde posi­tion dans le Dic­tion­naire de l’Académie en 1798, l’orthographe gaî­té est donc admise en 1878, date de l’article du Figa­ro, mais la pre­mière, gaie­té, est la seule que l’Académie emploie dans ses défi­ni­tions depuis 1740 : « Avoir de la gaie­té. Perdre toute sa gaie­té. Reprendre sa gaie­té. Mon­trer de la gaie­té. Témoi­gner une grande gaie­té. Il est d’une gaie­té folle. Il a de la gaie­té dans l’esprit. » 

Ces mes­sieurs les cor­rec­teurs sui­vaient donc la pré­fé­rence de l’Académie.

Pré­cé­dem­ment (1694, 1714), l’Académie écri­vait gaye­té – pro­non­cé en trois syl­labes, comme on le voit dans ces vers : 

« Mais je vous avoue­rai que cette gaye­té 
Sur­prend au dépour­vu toute ma fer­me­té »
— Molière, Don Gar­cie de Navarre ou le Prince jaloux (1661), V, 6.

Ensuite, elle écri­ra gaie­té seul (1718, 1762), choix auquel elle revien­dra en 1935.

L’édition actuelle du Dic­tion­naire de l’Académie conserve la seule gaie­té, mais pré­cise en bas de défi­ni­tion : « On trouve aus­si gaî­té » et « Peut s’écrire gai­té, selon les rec­ti­fi­ca­tions ortho­gra­phiques de 1990 ». 

Dans les faits, gaie­té reste net­te­ment majo­ri­taire, gaî­té ne se ren­contre plus que dans des noms propres (théâtre de la Gaî­té) ; gai­té n’a pas encore pris. 

Ajou­tons, pour le plai­sir, qu’en 1878 les gaie­tés dési­gnaient aus­si « des paroles ou des actions folâtres que disent ou que font les jeunes personnes ».

Je vous sou­haite donc, en ce dimanche, d’avoir de la gaie­té ou de faire de petites gaietés. 

PS – Les cor­rec­teurs auront noté, au pas­sage, que la confu­sion mise à/au jour avait déjà cours.

Photo de famille : un congrès de correcteurs, 1936

25e congrès de l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France, Rennes, 31 mai 1936, L’Ouest-Éclair (édi­tion de Rennes), ce même jour.

C’est avec une cer­taine émo­tion que j’ai décou­vert cette « pho­to de famille ». Elle rend leur visage aux membres du 25e congrès de l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France, à Rennes, le 31 mai 1936, dont le pré­sident est alors E. Gre­net (suc­ces­seur de Théo­tiste Lefèvre1, qui offi­cia jus­qu’en 1921, et de A. Geoffrois).

E. Grenet, président général de l'Amicale des Protes et Correcteurs de France, 1936
E. Gre­net, dans L’Ouest-Éclair (Rennes), 31 mai 1936.

Fon­dée à Per­pi­gnan, en 1897, par Joa­chim Comet (1856-1921), cette col­lec­ti­vi­té a connu plu­sieurs noms2. En 1905, elle « compte […] plus de 500 membres […] [et] a pour but la défense des inté­rêts pro­fes­sion­nels et maté­riels de ses membres ; c’est une socié­té de secours mutuels, de pré­voyance et d’assurance pour le cas d’invalidité et pour la vieillesse3 ». En jan­vier 1921, elle avait « un effec­tif de 750 membres envi­ron, dont 300 cor­rec­teurs au plus », écrit L.-E. Bros­sard4

"L'Imprimeur, chef d'industrie et commerçant". Concours Delmas, 1909.
L’Im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant. Concours Del­mas, 1909.

Concrè­te­ment, on sait, par exemple, que le congrès de Tou­louse, en 1904, « s’est prin­ci­pa­le­ment occu­pé des offices de pla­ce­ment ; de la divi­sion ration­nelle de la Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs en sec­tions régio­nales [d’a­bord au nombre de sept, elles seront qua­torze à par­tir de 1911] ; du contrat d’apprentissage et du concours Del­mas5.
« Une inté­res­sante ques­tion, celle de la “coti­sa­tion-décès” en faveur de la famille des membres actifs de la socié­té qui vien­draient à mou­rir, a été réso­lue dans un sens net­te­ment mutua­liste.
« Le congrès s’est occu­pé aus­si de la ques­tion des retraites et a for­mu­lé ses réponses au ques­tion­naire rela­tif au rap­port Tau­dou6, pré­sen­té à Lyon en 19037. »

Des comptes rendus peu informatifs

S’ils sont assez nom­breux dans la presse, les comptes ren­dus des ban­quets annuels et congrès de cor­rec­teurs sont géné­ra­le­ment ennuyeux : ils déroulent de longues listes d’intervenants, tout le monde se remer­cie et se congra­tule. Sont sou­vent pré­sents le maire de la ville et quelques conseillers muni­ci­paux, un ou plu­sieurs maîtres impri­meurs locaux, éven­tuel­le­ment un direc­teur de jour­nal. Dans la presse régio­nale, on trouve des pas­sages de ce genre : 

« Au des­sert, le pré­sident de la sec­tion, M. F. Riou, le visage rayon­nant, se lève et se défen­dant tout d’abord de vou­loir faire un dis­cours, salua en excel­lents termes les dames et les ami­ca­listes pré­sents, puis résu­ma notre pro­gramme de soli­da­ri­té, de mutua­li­té et de pré­voyance sociale. […] Puis, gagné par la cha­leur com­mu­ni­ca­tive, cha­cun y alla de sa romance ou de son mono­logue, et après une sor­tie fami­liale vers Saint-Laurent l’on revint trin­quer à la san­té des pré­sents et… des absents8. »

On a tous les détails de l’organisation des jour­nées ; on sait dans quel bon res­tau­rant tout ce beau monde a déjeu­né (mais pas de quoi, hélas !) ; on nous dit que les dis­cours, nom­breux, ont été très applau­dis, mais on en apprend peu sur les ques­tions débat­tues. À croire qu’il s’agit sur­tout de se régaler… 

une blague du "Figaro"
Une blague du Figa­ro, 28 mai 1912.

J’ai tout de même appris que le congrès de Saint-Étienne, du 15 mai 1910, « s’est occu­pé de la situa­tion pré­caire des cor­rec­teurs, sou­vent moins rétri­bués que les typos. Une nou­velle inter­ven­tion aura lieu auprès des syn­di­cats des Maîtres impri­meurs, en les priant de prendre en consi­dé­ra­tion les vœux qui leur seront sou­mis à nou­veau. Ces vœux visent à la fois les salaires, la consi­dé­ra­tion due aux cor­rec­teurs, les locaux mal­sains dans les­quels ils tra­vaillent9. »

Et qu’en 1926, « le Congrès […] a adop­té un vœu deman­dant huit jours de congé payé par an pour les cor­rec­teurs et les chefs de ser­vice […]10 ». Il fau­dra attendre encore un peu…

Se fédérer, une nécessité

Dès 1880, dans l’an­nonce d’un ban­quet annuel de cor­rec­teurs au Palais-Royal (Paris), pré­si­dé par Eugène Bout­my11, on peut décou­vrir le bien­fait de telles rencontres : 

« L’invitation s’adresse, non-seule­ment aux membres de la socié­té, mais encore et sur­tout aux cor­rec­teurs qui n’en font pas par­tie. Les cor­rec­teurs n’ont que de rares rela­tions ; ils se connaissent dans une impri­me­rie, et encore ! La réunion annuelle a pour but de faire connaître, et par consé­quent appré­cier à tous, la néces­si­té du grou­pe­ment12. » 

Des sujets abor­dés lors de ce « superbe ban­quet [qui] réunis­sait […] un grand nombre des membres de la Socié­té des cor­rec­teurs de Paris », on sait ceci :

« M. E. Mas­sard a insis­té sur la néces­si­té d’établir une soli­da­ri­té étroite entre les com­po­si­teurs et les cor­rec­teurs, et mani­fes­té le désir de voir tous les cor­rec­teurs se grou­per pour faire ces­ser l’exploitation dont ils sont l’objet. Ces tra­vailleurs sala­riés ont besoin de leur appui mutuel pour triom­pher des injus­tices dont ils sont jour­nel­le­ment vic­times de la part des maîtres impri­meurs. 
« Le délé­gué de la Socié­té typo­gra­phique a répon­du que les com­po­si­teurs syn­di­qués seront pro­chai­ne­ment invi­tés à n’accepter dans leurs ate­liers que des cor­rec­teurs éga­le­ment syn­di­qués. Le pré­sident a pris acte de cette impor­tante décla­ra­tion13. […] »

La saveur des “actualités” du passé

Contraint de « cou­vrir » l’é­vè­ne­ment, le rédac­teur du jour­nal local tire par­fois bra­ve­ment à la ligne pour rem­plir ses colonnes. Ain­si, quand les congres­sistes de Rennes, en 1936, partent visi­ter le Mont-Saint-Michel, la plume se fait lyrique : 

« Les cars roulent, main­te­nant, sur la digue, entre des sables de traî­trise, et encore fri­sés de la caresse du flot. Entre Tom­be­laine et le Mont, une pro­ces­sion lil­li­pu­tienne, croix d’or, fai­sant en tête un point lumi­neux, s’avance. Le Mont-Saint-Michel ! tout le monde des­cend ! et c’est l’entrée de la cara­vane par la Bavolle, la Cour du Lion, le bou­le­vard, et enfin cette rampe pit­to­resque, aux mai­sons rap­pro­chées, comme à la cas­bah, avec ses cui­vre­ries de Vil­le­dieu, qui sont bien un peu mau­resques ! Elles tintin[n]abulent aux échop[p]es, sous le tou­cher curieux. Les invites sont pres­santes, le suc­cès de l’omelette renom­mée est le secret de chaque hos­tel­le­rie et de par­tout on vous pro­met vue sur la mer, du haut de la ter­rasse. […]14 »

Les congres­sistes de Rennes, en 1936. Cœur de l’i­mage (la par­tie la plus nette).

Pour la bonne bouche, j’ai rete­nu deux autres pas­sages de ces articles com­pas­sés. À lire avec l’in­to­na­tion des spea­kers de l’époque.

1904 — « Dimanche, jour de Pâques, la sec­tion bor­de­laise de l’Association ami­cale des protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de pro­vince a célé­bré son ban­quet annuel, auquel — gra­cieuse inno­va­tion — les dames ajou­taient le charme de leur pré­sence.
Comme par le pas­sé, l’hôtel Gobi­neau jus­ti­fia sa renom­mée si légi­ti­me­ment acquise, et ses hôtes, tou­jours fidèles, trou­vèrent le fin menu qui leur fut ser­vi en har­mo­nie avec l’élégance de la table15. »

1907 — « À midi, une sur­prise atten­dait les excur­sion­nistes à l’hôtel Bel­le­vue, dont — entre paren­thèses — le Vatel se sur­pas­sa. […] Delu­meau, direc­teur de la Socié­té vini­cole blayaise ; Patrouillet et Bru­nette, impri­meurs à Blaye, […] pré­ve­naient qu’ils se fai­saient repré­sen­ter à ce dîner intime par d’excellentes caisses de vin vieux. Aus­si, quand vint l’instant de débou­cher ces véné­rables fla­cons, ce fut un feu croi­sé de toasts où les remerci[e]ments les plus cha­leu­reux allèrent aux géné­reux dona­teurs, aux orga­ni­sa­teurs aus­si. 
« Enfin, l’heure son­na du retour, et — après un court et mer­veilleux voyage — celle, suprême, de la dis­lo­ca­tion. Ce fut le seul nuage de ces deux belles jour­nées, — bien vite dis­si­pé par l’espérance de l’au-revoir pro­chain, au Congrès géné­ral de Nantes16. »

Ces folles agapes nous paraissent bien lointaines…

« L’Amicale des “Protes” Sté­pha­nois don­nait dimanche son ban­quet annuel », Mémo­rial de la Loire et de la Haute-Loire, 8 juillet 1936. Cette fois, les épouses étaient conviées.

Article mis à jour le 28 novembre 2024.

Hommage au correcteur, dans “La Démocratie”, 1914

Je repro­duis ci-des­sous un texte publié en une du quo­ti­dien La Démo­cra­tie (Paris), le 17 avril 1914, dans la rubrique « Libres propos ».

« S’il est homme cri­ti­qué, c’est bien le cor­rec­teur, celui qui s’est don­né dans sa vie, la très fâcheuse mis­sion de cor­ri­ger dans une toute petite pièce don­née comme l’on donne une aumône, les inévi­tables « coquilles » si géné­reu­se­ment dis­tri­buées par les typo­graphes. Sa besogne est aride, par­fois amère : sous la blanche lumière d’une lampe, il par­court de ses yeux fati­gués des épreuves plus ou moins lisibles ; un doigt de sa main gauche fixé sur la copie de l’auteur, suit la suc­ces­sion inin­ter­rom­pue des lignes et le fil d’Ariane d’une pen­sée dont le reflet est par­fois rebelle et dont la conti­nui­té s’interrompt sou­dain sous le fâcheux effet d’un quel­conque distraction.

« Der­rière l’humble per­sonne de ce tra­vailleur modeste, les lino­types chantent leur mono­tone mélo­pée : elle n’a rien d’har­mo­nieux cette suc­ces­sion de bruits qui imite à s’y méprendre le cli­que­tis de fan­tas­tiques cisailles qui s’a­gi­te­raient dans le vide : une désa­gréable odeur de plomb fon­du s’at­tarde dans l’atmosphère de l’atelier : les lampes élec­triques pro­jettent sur les machines et sur les gens le brillant reflet de leur impas­sible clar­té. Obs­ti­né­ment pen­ché sur les pla­cards que le prote trans­met avec une déses­pé­rante régu­la­ri­té, le cor­rec­teur exa­mine soi­gneu­se­ment les lignes rigides, fixe les lettres, sur­veille une ponc­tua­tion capri­cieuse et veille avec un soin jaloux à ce que rien ne défi­gure la pen­sée d’un auteur inconnu.

« Ô l’obscure tâche !

« Les connais­sances de ce paria des ate­liers de typo­gra­phie doivent être assez éten­dues pour qu’elles puissent faci­le­ment embras­ser tous les domaines de l’intellectualité : un dic­tion­naire est le com­pa­gnon fidèle et dis­cret, le pré­cieux arbitre qui résout tous les conflits entre l’orthodoxie et la syn­taxe : la patience est la ver­tu néces­saire et son rôle est d’au­tant plus ingrat qu’elle doit s’exercer en des heures de fièvre et de sur­me­nage, alors que la pen­sée devance avec une inquié­tude fébrile une plume trop rétive et trop lente à son gré.

marbre typographique
« […] le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir… » DR.

« La mono­to­mie [sic] appa­rente des heures sombre dans le sou­ci de ne point retar­der le labeur des typo­graphes : aus­si, est-ce d’un œil bien­veillant que le cor­rec­teur à ses rares ins­tants de loi­sirs voit les formes du jour­nal s’emplir : les lignes s’a­joutent aux lignes[,] les para­graphes aux para­graphes, les colonnes aux colonnes : une masse uni­for­mé­ment noire donne à ces heures une de ces joies que des pro­fanes ne soup­çonnent point : nous n’au­rions jamais cru que le plomb, ce vil et popu­laire métal, pût éveiller d’aus­si douces émotions…

« Dans la soli­tude de ton bureau, tra­vaille petit cor­rec­teur : obs­tine-toi avec amour sur l’in­grate tâche et songe à ceux qui, le len­de­main, liront ce jour­nal sur lequel tes yeux se sont si patiem­ment attar­dés : songe à tout cela, songe au bien que pour­ront faire dans les âmes les lignes cor­ri­gées par toi, et dis-toi que ton humble tra­vail a contri­bué à repro­duire avec le plus de fidé­li­té pos­sible, la pen­sée de ceux qui se sont consa­crés au rude apos­to­lat de la plume.

L. de J. »

SR et correcteurs au “Petit Journal”, 1938

Le secrétaire de rédaction annote les dépêches et la copie qu'il vient de recevoir

« On tire une épreuve de ce pre­mier jet (comme la créa­tion spi­ri­tuelle, la créa­tion méca­nique implique des retouches) et on trans­met cette épreuve aux cor­rec­teurs. 
Pen­chés sous des fais­ceaux de lumière, comme des arti­sans sous la lampe, les cor­rec­teurs confrontent l’épreuve qu’ils viennent de rece­voir avec le texte ori­gi­nal. Confrontent. Il fau­drait écrire : recons­ti­tuent. Gloire à eux qui arrivent à faire par­ler les pattes de mouches, à décou­vrir des clar­tés dans des textes plus impé­né­trables que les énigmes du Sphinx…
Conscien­cieu­se­ment, ils redressent les petites entorses à l’orthographe, ils res­ti­tuent au papier les para­graphes oubliés et — confes­sons-le — sou­vent ils redonnent un sens à la pen­sée de l’auteur qui a écrit trop vite et oublié le verbe qui asseyait la phrase… 
La tâche accom­plie, ils redonnent l’épreuve au chef prote.

Correcteurs, grands redresseurs de torts…

« Après cette retouche, ce fil­trage sup­plé­men­taire, voi­ci le “papier” avec son titre dans sa forme défi­ni­tive. Il quitte la réunion [sic, rédac­tion ?] pour gagner le marbre. 
Le marbre est une longue table d’acier (elle était de marbre dans les anciennes impri­me­ries) sur laquelle on “monte” les pages. 
Les articles, revus et cor­ri­gés, se groupent près des formes, ces cadres d’acier qui épousent la “forme” des pages et retrouvent, cli­chées, les pho­to­gra­phies que le secré­taire de rédac­tion a choi­sies pour illus­trer ses articles. 
Les articles spor­tifs sont ain­si ras­sem­blés près de la forme des sports… Les articles de tête, près de la forme de la “une” : la pre­mière page.

Les secrétaires de rédaction composent les pages

« Les secré­taires de rédac­tion — cha­cun res­pon­sable d’une page — sont à leur poste devant leur forme… 
Et le mon­tage com­mence… 
Dis­po­sant ses cli­chés, ses titres gras ou maigres, selon l’importance qu’il leur assigne en indi­quant leurs carac­tères, le secré­taire, len­te­ment, éla­bore son chef-d’œuvre. 
Il essaye de faire chan­ter tout cet uni­vers qu’on lui a appor­té, de don­ner une forme har­mo­nieuse à ces lourdes colonnes de plomb, de com­po­ser un poème vivant avec des lignes, des filets, des traits pleins. 
Il a pré­vu une maquette. 

« Les négo­cia­tions de M. Eden sur deux colonnes, en tête. Bon. Mais, à la der­nière minute, M. Spaak ne sera pas reçu par M. Eden. Toutes les négo­cia­tions de M. Eden, subi­te­ment, perdent de leur impor­tance. Et deux colonnes en tête, c’est beau­coup trop… 
La maquette — toute une soi­rée de réflexion et de com­po­si­tion — ne tient plus… M. Eden a tout gâché. 

« — Vite ! très vite ! — l’heure inexo­rable du pre­mier train qui doit empor­ter l’édition approche — il faut impro­vi­ser une autre maquette. 
Et sou­vent, grâce à une trou­vaille de der­nière heure, la page se pré­sen­te­ra dans sa per­fec­tion, équi­li­brée comme la rai­son, heu­reuse comme la ligne du Temple antique, dans la lumière bleue de l’Acropole… 

Un dernier coup d'œil à la morasse

« — Vite une morasse !
Un peu d’encre, une feuille blanche. Quelques coups de brosse éner­giques. Voi­ci à la lettre, le pre­mier tirage : l’exemplaire no 1.
Le secré­taire de rédac­tion contemple cette morasse comme la fille bien-aimée de ses efforts et de sa pen­sée. Il la scrute du regard pour voir si elle est digne de lui, si une erreur, dans un titre ou dans une légende, ne l’obligerait pas demain à la renier… 

« Tout va bien. Ce titre est clair comme une aurore. Celui en “romain”, sur un papier rela­tif à l’Italie, appa­raît mas­sif et ordon­né, comme un défi­lé de che­mises noires. 
C’est par­fait. En avant !
— Cha­riot ! 
Déjà, voi­ci que s’avance, en grin­çant, pous­sée par des bras mus­clés, cette petite table d’acier que le secré­taire de rédac­tion accueille tou­jours avec le sou­rire, car elle emporte son œuvre… annonce sa libération. » 

Titre Une journée au "Petit Journal"

René Armand, « Une jour­née au “Petit Jour­nal” », Le Petit Jour­nal, 1er février 1938, p. 1-2.

“Faites emmerdant”, ou la rigueur journalistique selon Adrien Hébrard

À pro­pos du style jour­na­lis­tique, deux cita­tions his­to­riques sont res­tées célèbres. 

Georges Clemenceau, atelier Nadar, sans date.
Georges Cle­men­ceau, ate­lier Nadar, s.d.

La pre­mière est due à Georges Cle­men­ceau, alors rédac­teur en chef (1903-1906) de L’Aurore. Plu­sieurs variantes cir­culent, mais il s’agissait sans doute d’une cir­cu­laire adres­sée aux rédac­teurs du jour­nal, for­mu­lée ainsi : 

« Faites des phrases courtes.
Vous ne devez pas oublier qu’une phrase se com­pose d’un sujet, d’un verbe et d’un com­plé­ment
Ceux qui vou­dront user d’un adjec­tif pas­se­ront me voir dans mon bureau
Ceux qui emploie­ront un adverbe seront fou­tus à la porte. »

Cle­men­ceau avait son franc par­ler. Par­mi les nom­breuses cita­tions qu’il nous a lais­sées, celle-ci est par­ti­cu­liè­re­ment savou­reuse : « Don­nez-moi qua­rante trous du cul et je vous fais une Aca­dé­mie fran­çaise. » On voit que la « vieille dame du quai Conti » était déjà tenue en haute estime !

“Le Temps”, fruit d’une volonté de sérieux et de qualité

L’autre phrase sou­vent citée à pro­pos de l’écriture jour­na­lis­tique est due à Adrien Hébrard. Qui ça ? 

« Adrien Hébrard [1833-1914] s’efface der­rière son œuvre et les his­to­riens contem­po­rains doivent se conten­ter de quelques ren­sei­gne­ments signa­lé­tiques » (J.-G. Padio­leau17). S’il fut long­temps séna­teur de la Haute-Garonne (1879-1897), il n’est mon­té qu’une fois à la tri­bune. On sait aus­si que, doué en affaires, il inves­tit dans les tra­vaux publics, l’élec­tri­ci­té, le télé­phone, la métal­lur­gie, et mou­rut très riche (Wiki­pé­dia). 

Sur­tout, pour ce qui nous concerne ici, il diri­gea le quo­ti­dien Le Temps de 1871 à sa mort, en 1914, et en fit une puis­sance poli­tique et financière. 

En 1861, en lan­çant Le Temps, Auguste Nefft­zer en avait annon­cé le prin­cipe direc­teur : « De la mis­sion d’éducation publique que nous assi­gnons à la presse, notre pro­gramme découle tout natu­rel­le­ment. […] nous devrons nous atta­cher à sol­li­ci­ter le libre rai­son­ne­ment de nos conci­toyens et […] nous cher­che­rons moins à leur incul­quer une opi­nion toute faite qu’à les mettre en état de s’en for­mer par eux-mêmes » (P. Éve­no18).

Sérieux et qua­li­té étaient donc au programme. 

Dix ans plus tard, Nefft­zer lais­sa la direc­tion du jour­nal au rédac­teur en chef Adrien Hébrard, dont le mot d’ordre fut plus suc­cinct : « Sur­tout, faites emmerdant ! »

« Expres­sion d’une recherche presque manié­rée de l’aus­té­ri­té, mais aus­si réac­tion salu­taire contre la vul­ga­ri­té ou la faci­li­té des nou­veaux grands de la presse quo­ti­dienne (Le Petit Pari­sien, Le Jour­nal) et le sen­sa­tion­na­lisme agres­sif et dif­fa­ma­toire du Matin […] »  (Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis19).

Peut-être était-ce aus­si « pour inci­ter sa rédac­tion à creu­ser les sujets au risque de déplaire, sans crainte de las­ser » (O. Maniette20).

Quo­ti­dien répu­bli­cain et conser­va­teur, Le Temps se sabor­da pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, le 30 novembre 1942. « Ses locaux réqui­si­tion­nés et son maté­riel sai­si à la Libé­ra­tion per­mettent le lan­ce­ment le 18 décembre 1944 du Monde qui le rem­place comme organe de réfé­rence » (BNF21).

« Long­temps, Le Monde a été l’hé­ri­tier [du] jan­sé­nisme [d’Adrien Hébrard]. Plus per­sonne n’é­tait là pour enjoindre de “faire emmer­dant”, mais le style mai­son refu­sait toute fri­vo­li­té. Du gris par­tout, du gris à satié­té. Telle était la norme dans les années 1950 et 1960 » (Le Monde22).

Aujourd’­hui, « Faites des phrases courtes » reste de bon conseil. « Faites emmer­dant », je suis moins sûr.

☞ Lire aus­si Apprendre à écrire un article de presse.


“Histoire d’un livre”, de Mary-Lafon, 1857

Je cite, ci-des­sous, trois longs extraits d’His­toire d’un livre (1857), petit ouvrage signé de Jean-Ber­nard Mary-Lafon, his­to­rien, lin­guiste et dra­ma­turge fran­çais (1810-1884). L’au­teur se pro­pose de démon­trer, à un cer­tain Jean Duval, ancien pro­cu­reur, et à ses six fils, dont l’un sou­haite deve­nir auteur, que rien n’est plus beau ni plus utile que la car­rière d’homme de lettres. Du désir d’être publié à la mise en vente du livre, en pas­sant par les divers ate­liers de l’im­pri­me­rie, se déroule un aimable récit, volon­tai­re­ment décou­su, mêlé de réfé­rences pui­sées dans divers ouvrages, dont les Études pra­tiques et lit­té­raires sur la typo­gra­phie publiées vingt ans plus tôt par l’im­pri­meur Georges-Adrien Cra­pe­let. Il y est bien sûr ques­tion des cor­rec­teurs, notam­ment à tra­vers deux anec­dotes his­to­riques que Mary-Lafon se délecte à raconter… 

Une visite de l’ancienne imprimerie de Plantin, à Anvers

« […] je vous pein­drai mal l’im­pres­sion pro­fonde que je rap­por­tai d’une visite faite, en com­pa­gnie d’un lin­guiste célèbre, dans l’an­cienne impri­me­rie de Plan­tin, à Anvers. C’é­tait le 3 mai 183623 ; le soleil fai­sait jaillir à tra­vers la brume mati­nale ces doux rayons d’or qu’ai­mait tant Rubens. J’at­ten­dais depuis une heure avec mon col­lègue sur la place Ven­dre­di, lors­qu’un homme de bonnes manières, que je sus depuis être un des­cen­dant de Plan­tin, par les femmes, nous intro­dui­sit dans le vieil édi­fice. L’a­te­lier, construit en 1554, est plein de débris pou­dreux, que nous consi­dé­rions comme autant de reliques. Il y a là deux presses du temps, cin­quante à soixante com­pos­teurs en bois, de vieilles galées, des manches de pointes, un tré­pied et une chaise en bois tors. Nous pas­sâmes ensuite dans le bureau de Plan­tin, dont les registres et les livres de comptes et d’af­faires sont encore ran­gés sur les tablettes, comme s’il venait de sor­tir. À côté s’ouvre le cabi­net des correcteurs. 

La salle des cor­rec­teurs du musée Plan­tin-More­tus, à Anvers, de nos jours. DR.
Juste Lipse par Rubens, dans "Les Quatre Philosophes", vers 1615.
Juste Lipse par Rubens (Les Quatre Phi­lo­sophes [détail], vers 1615).

Figu­rez-vous une assez grande pièce, ten­due en cuir doré, avec de ces beaux des­sins de la Renais­sance, à peine effa­cés par le temps. Le jour y est superbe, et tout a si fidè­le­ment gar­dé le cachet du pas­sé qu’en m’ap­pro­chant du bureau, et fer­mant les yeux, il me sem­bla que j’é­tais der­rière Juste Lipse24, cour­bé sur les épreuves, et que j’en­ten­dais ce bon, ce digne Cor­neille Kilian25, le phé­nix des cor­rec­teurs morts et vivants, mur­mu­rer, en se frot­tant les mains, cette petite satire que je vous tra­duis du latin :

Nous cor­ri­geons des livres les erreurs,
Et nous notons les fautes des auteurs ;
Mais un brouillon, que la fureur d’é­crire 
Pour nos péchés dans les lettres attire,
De ce bel art fai­sant un vil métier,
Souille la plume et tache le papier.
Loin de lécher son our­son, il s’empresse 
De le jeter dans les bras de la presse ;
Et si l’on rit de son avor­te­ment,
Voi­là ce sot de furie écu­mant.
Tout aus­si­tôt il s’en prend pour excuse 
Au cor­rec­teur : c’est lui seul qu’il accuse.
— Eh ! mon ami ! laisse le cor­rec­teur 
Débar­bouiller les mar­mots de l’au­teur !
C’est bien assez que ce pauvre homme-lige 
Soit l’en­ne­mi de tous ceux qu’il corrige !…

De ce cabi­net, où Cor­neille Kilian expur­gea des épreuves pen­dant cin­quante ans, ce qui suf­fit, et au delà, pour faire par­don­ner sa bou­tade en vers latins contre les brouillons du temps, on nous fit pas­ser dans la salle des orne­ments typo­gra­phiques. […] » (p. 47-49)

Récriminations éternelles des auteurs

« Impri­meur cor­ri­geant une épreuve ». Gra­vure illus­trant un extrait du livre de Mary-Lafon publié dans Musée des familles. Lec­tures du soir, 1849-1850.

« La cor­rec­tion des épreuves est à l’im­pri­me­rie ce que l’âme est au corps, ce que la vue est à l’homme. Un fou et un aveugle, en effet, peuvent seuls don­ner l’i­dée d’une épreuve cor­ri­gée impar­fai­te­ment ou sans intel­li­gence. Sui­vez-moi dans le cabi­net relé­gué au fond de l’im­pri­me­rie, et regar­dez dis­crè­te­ment. Un enfant de Paris, à mine éveillée et mutine sous son tri­corne de papier, est là, debout, lisant la copie à haute voix, tan­dis que le cor­rec­teur, cour­bé, à son bureau, sur l’é­preuve, suit atten­ti­ve­ment et l’ar­rête pour noter chaque faute.

Si vous vou­lez main­te­nant connaître le résul­tat de cette pre­mière expur­ga­tion, hâtons-nous d’ac­com­pa­gner l’é­preuve chez l’au­teur, et de lui deman­der ce qu’il en pense… Notre ques­tion est à peine for­mu­lée que celui-ci répond furieux :

« C’est une espèce de gâteau de plomb à don­ner mille indi­ges­tions lit­té­raires. Vous trou­vez dans vos lignes sen­ti­men­tales des refrains de vau­de­ville et des débris de conver­sa­tions les plus gro­tesques. L’i­dée écar­te­lée en pages, par­quée en lignes, dis­si­pée en mots, hachée par la jus­ti­fi­ca­tion, l’i­dée qui sou­riait encore pleure. Elle trouve sa cel­lule si étroite ! elle se frappe aux bar­reaux de sa cage26. »

Portrait du poète Joachim du Bellay
Joa­chim du Bel­lay (1522-1560).

Et ne croyez pas que ces plaintes datent d’hier ; elles sont aus­si vieilles que l’im­pri­me­rie elle-même. Voi­ci, par exemple, un auteur du sei­zième siècle, Joa­chim du Bel­loy, qui s’é­criait en 1561 [sic, il est mort l’an­née pré­cé­dente] : « Si tu trouves, amy lec­teur, quelque faute en l’im­pres­sion, tu ne t’en dois prendre à moi, qui m’en suis rap­por­té à la foy d’au­truy. Puis, le labeur de la cor­rec­tion est une œuvre telle que tous les yeux d’Ar­gus27 ne suf­fi­roient pas pour y voir les fautes qui s’y trouvent. »

Le car­di­nal Duper­ron28 ne se plai­gnit pas, vingt-six ans plus tard, avec moins d’a­mer­tume.
« Il faut, disait-il, mettre ordre aux impri­meurs ; en ma harangue ils ont impri­mé les bar­bares Grecs, au lieu de bar­bares Gètes. Ils appellent bar­bare la nation la plus polie qui ait jamais été ! »

Aus­si le grave et savant doc­teur Horn­schuch29, qui cor­ri­geait, en 1608, à Leip­sick30, donne à ses confrères de ter­ribles ins­truc­tions.
« Le cor­rec­teur, dit-il, doit évi­ter avec le plus grand soin de s’a­ban­don­ner à la colère, à la tris­tesse, à la galan­te­rie, enfin à toutes les émo­tions vives. Il doit sur­tout fuir l’i­vro­gne­rie ; car y a-t-il un être dont la vue soit plus trou­blée que cet idiot qui trans­for­mait Diane en gre­nouille : Dia­nam in ranam ! »

Anecdote sur un correcteur trop investi dans son travail

Page de titre de "Correctorum in Typographiis eruditorum centuria" de Conrad Zeltner, 1615
Page de titre du livre de Conrad Zelt­ner, 1716.

N’est-il pas vrai qu’en écou­tant ces bons conseils on est ten­té de paro­dier le mot de Figa­ro ? Aux ver­tus, en effet, que le doc­teur Horn­schuch exige de ses confrères, com­bien trou­ve­rait-on d’im­pri­meurs, aujourd’­hui, dignes d’être cor­rec­teurs ?… Je sais bien qu’en me dérou­lant la glo­rieuse liste des cent cor­rec­teurs illus­trés par Conrad Zelt­ner31, l’ex­cellent Ger­main dirait, s’il pou­vait me répondre, que cette noble pro­fes­sion était embras­sée autre­fois avec un enthou­siasme qui ren­dait la pra­tique de toutes les ver­tus plus facile et tous les sacri­fices légers. Et il ne man­que­rait pas de me citer, après ce Kilian, qu’on vit si déli­cieu­se­ment occu­pé pen­dant un demi-siècle à la cor­rec­tion des épreuves, le trait de Fré­dé­ric Morel32, petit-neveu de Robert Estienne, qui cor­ri­geait, à ce qu’il parait, une tierce, lors­qu’on vint l’a­ver­tir que sa femme allait fort mal.
« Un moment, » dit-il à la ser­vante.
Ce moment fut si long que le méde­cin crut devoir se rendre lui-même dans son cabi­net pour lui dire de se hâter s’il vou­lait voir encore sa femme vivante.
« Je n’ai plus, répon­dit-il, que deux mots à écrire. »
Quelques ins­tants après, on frap­pa à la porte du cabi­net : mais, cette fois, c’é­tait l’homme de Dieu qui venait lui annon­cer que l’in­for­tu­née était morte.
« J’en suis mar­ri, reprit-il tran­quille­ment en se remet­tant à son épreuve, c’é­tait une bonne femme ! »

À ce trait his­to­rique, les six frères Duval pro­tes­tèrent à la fois par un cri d’in­cré­du­li­té.
— Vous dou­tez de ce fana­tisme ?
— Oui, c’est impos­sible ! crièrent-ils. comme on fait dans l’Ariége, c’est-à-dire à tue-tête.
— Ah ! vrai­ment ? Et que diriez-vous si je trou­vais l’é­qui­valent, sans remon­ter plus haut que la fin du der­nier siècle ?
— C’est impossible.

“Un homme dont je suis fier” ou le travail avant tout (bis)

— Écou­tez donc : En l’an de grâce 1773, le salon d’An­toine Stoupe33, suc­ces­seur de Le Bre­ton34, impri­meur ordi­naire du Roi, était brillam­ment illu­mi­né. Le maître impri­meur, comme se qua­li­fiaient modes­te­ment les typo­graphes de ce siècle, avait vou­lu célé­brer chez lui la noce de son cor­rec­teur Charles Cra­pe­let35. La mariée était si belle, avec sa robe blanche et sa guir­lande dont les paillettes étin­ce­laient aux lumières sur sa tête pou­drée avec art, ses yeux bleus se bais­saient avec une can­deur si douce, que toutes les femmes se mor­daient les lèvres de dépit, tan­dis qu’en revanche tous les hommes féli­ci­taient l’heu­reux époux. Celui-ci, à la stu­pé­fac­tion géné­rale, parais­sait rêveur, morose, contraint, et ses regards se por­taient plu­tôt sur la pen­dule que sur sa nou­velle com­pagne. Cette pré­oc­cu­pa­tion n’a­vait échap­pé à aucun des convives, mais trois per­sonnes sem­blaient l’é­pier sur­tout avec un inté­rêt par­ti­cu­lier : c’é­tait le maître impri­meur, la mariée et une vieille tante de cette der­nière, qui, tout en fei­gnant de regar­der les grands per­son­nages verts et jaunes de la tapis­se­rie de laine, ne per­dait pas un seul des mou­ve­ments du jeune époux. À mesure que l’heure avan­çait, elle voyait avec effroi son front se rem­bru­nir. Minuit sonne enfin ; il n’y tient plus, et sort pré­ci­pi­tam­ment du salon. Or, jugez main­te­nant de l’é­moi des convives, du déses­poir de la mariée, quand on ne le vit pas reparaître.

Tous les yeux se tour­nèrent vers Stoupe qui, rayon­nant de joie, aspi­rait de longues prises de tabac et regar­dait la place vide d’un air de triomphe.
Le père de la mariée lui deman­da bien­tôt le motif de cette étrange dis­pa­ri­tion.
Pas de réponse.
La vieille tante répé­ta la ques­tion avec aigreur, il ne parut pas avoir enten­du.
Enfin, la mariée s’é­tant jetée à ses pieds tout en larmes, il la rele­va, et lui met­tant au front un bai­ser pater­nel :
— Réjouis-toi, ma fille, lui dit-il avec enthou­siasme, tu as la perle des maris !
— Un homme qui aban­donne sa femme le jour de ses noces ! obser­va aigre­ment la vieille.
— Oui, Madame, répli­qua le maître, trop froid pour s’emporter jamais, trop heu­reux ce soir-là pour s’é­mou­voir de l’an­xié­té géné­rale ; c’est un homme dont je suis fier !
Lorsque l’ai­guille mar­que­ra trois heures, pour­sui­vit-il, Charles ren­tre­ra dans ce salon.
La mariée sou­pi­ra, les parents mur­mu­rèrent, cha­cun des amis fit une remarque tout bas, mais on atten­dit. Comme trois heures son­naient, le marié ren­tra effec­ti­ve­ment, ain­si que l’a­vait annon­cé Stoupe.
— D’où venez-vous ?… fut le cri qui sor­tit de toutes les bouches.
Je viens de cor­ri­ger des épreuves atten­dues par les impri­meurs, dit-il en regar­dant ten­dre­ment sa jeune femme, qui dut être jalouse, à ce moment, de la typographie.

— Et vous garan­tis­sez l’a­nec­dote ?
— Oui, Mes­sieurs, m’é­criai-je avec l’as­su­rance de Stoupe, car le propre fils du héros, C.-A. [sic, Georges-Adrien] Cra­pe­let, défunt mon col­lègue à la Socié­té impé­riale des anti­quaires de France, m’a racon­té vingt fois le fait dans les mêmes termes, et, non content de l’a­voir dit à tout le monde, il l’a impri­mé sur vélin dans ses Études typo­gra­phiques36, ouvrage aus­si mau­vais d’ailleurs que riche en curieuses recherches.
— Je n’en doute pas le moins du monde, pour mon compte, me dit alors le bon Duval, mais il me semble que cette digres­sion vous éloigne du but.
— Elle m’y ramène au contraire. Ce même Charles Cra­pe­let, dont il était ques­tion tout à l’heure, ayant remar­qué que, dans la pre­mière feuille d’un Télé­maque auquel il don­nait tous ses soins, on avait impri­mé Pélé­nope pour Péné­lope, faillit atten­ter à ses jours. » (p. 56-64)

De Lord Byron à… Érasme

Il résulte de ces erreurs de cor­rec­tion des récri­mi­na­tions amères et assez bien fon­dées, quel­que­fois, de la part des auteurs. « La moindre faute de typo­gra­phie me tue, écri­vait Byron37 à son édi­teur ; cor­ri­gez, je vous en conjure, si vous tenez à ne pas me voir me cou­per la gorge. Ah ! je vou­drais que le com­po­si­teur fût atta­ché sur un che­val et acco­lé à un vampire ! »

Érasme par Holbein le jeune, 1523.
Érasme (1466?-1566) par Hol­bein le jeune, en 1523.

Ces malé­dic­tions, que les com­po­si­teurs et les cor­rec­teurs lui ren­daient au cen­tuple, car son écri­ture était si mau­vaise qu’il ne pou­vait par­ve­nir à la déchif­frer lui-même, l’illustre auteur de Child-Harold38 ne les eût point lan­cées contre les ouvriers de Mur­ray39 s’il avait pris la peine de sur­veiller per­son­nel­le­ment l’im­pres­sion de ses œuvres. Il en était ain­si autre­fois. Érasme ne rou­git pas de se faire le cor­rec­teur de ses propres ouvrages, chez Alde l’an­cien ; et au com­men­ce­ment de ce siècle on vit le car­di­nal Mau­ry40 suivre page à page, ligne à ligne, et en quelque sorte mot à mot, l’im­pres­sion de son Essai sur l’Éloquence de la chaire.

Il ne se pas­sait pas deux jours, dit l’au­teur des Études typo­gra­phiques, sans qu’il vînt à l’im­pri­me­rie, mon­tant rapi­de­ment les quatre étages, pré­cé­dé et sui­vi d’un laquais en livrée. Il était habi­tuel­le­ment en longue sou­tane vio­lette, avec petit camail en des­sous rouge, quel­que­fois en petit man­teau. Il allait dis­crè­te­ment se pla­cer dans le rang de son com­po­si­teur, et là, il lui don­nait toutes les expli­ca­tions néces­saires sur les cor­rec­tions, ou plu­tôt sur la rédac­tion nou­velle du texte, qui a eu jus­qu’à dix ou douze épreuves par feuille.

— Tout cela, fit remar­quer M. Duval, qui ne per­dait jamais l’oc­ca­sion d’é­mettre une opi­nion juste, tout cela dut prendre beau­coup de temps !
— Deux ans, de 1808 à 1810. […] » (p. 65-67)


Mary-Lafon [Mary-Lafon, Jean-Ber­nard, 1812-1884], His­toire d’un livre, Paris, Par­man­tier, 1857, 132 p.

Pour d’autres textes his­to­riques, consul­ter la liste des articles.

Une mention peu flatteuse du métier de correcteur, 1690

extrait des mémoires du marquis de Beauvau, 1690
Extrait de l’A­ver­tis­se­ment de l’é­di­teur aux Mémoires du mar­quis de Beau­vau (1690).

Je retrans­cris tel quel (dans l’or­tho­graphe de l’é­poque) un texte tiré des Mémoires (post­humes) du mar­quis de Beau­vau (1610?-1684), gou­ver­neur de Charles V de Lor­raine. Dans son « Aver­tis­se­ment », l’é­di­teur évoque les risques de contre­fa­çon de cet ouvrage, qui a déjà connu d’autres édi­tions, dont « une copie subrep­tice, pleine de fautes, & presque inin­tel­li­gible », et se montre, au pas­sage, peu tendre avec les cor­rec­teurs de son temps. 

Je donne quelques infor­ma­tions sur l’au­teur que j’ai trou­vées sur le site d’un libraire d’an­cien :

Après avoir pris part, en 1633, à l’expédition des Lor­rains en Alsace ; Hen­ri de Beau­vau finit par quit­ter la Lor­raine où la situa­tion était inte­nable à cause des guerres et se ren­dit à Vienne, où le duc Fran­çois de Lor­raine le char­gea de l’éducation des princes Fer­di­nand et Charles, ses enfants. Il les sui­vit en Flandres, puis en France et enfin se retrou­va en Lor­raine en 1662, fut appe­lé en Bavière en 1668 pour être char­gé de l’éducation du Prince élec­teur. Il ne revint en Lor­raine qu’en 1680 et y mou­rut en 1684. Dans son ouvrage il se montre très ins­truit des affaires de son temps.

« Pour cor­ri­ger tout, il auroit falu faire une nou­velle His­toire sur les Memoires de M. de Beau­vau. Mais outre qu’on n’avoit pas le temps de s’attacher à cela, on appre­hen­doit que pen­dant qu’on seroit occu­pé à ce tra­vail, quelque autre ne fit impri­mer ces Mémoires, & ne les rem­plit de nou­velles fautes, comme c’est l’ordinaire. On ne sçait que trop les rai­sons que nous avions de craindre cet acci­dent, & que la plû­part des Cor­rec­teurs d’Imprimerie ne sont pas de fort habiles gens, parce que ce métier si neces­saire & si utile, n’a rien qui attire les per­sonnes d’esprit. On n’y acquiert ni du bien ni de l’honneur, & cepen­dant il est extré­me­ment penible. Le carac­tére des Auteurs est ordi­nai­re­ment assez dif­fi­cile à lire, les Copistes n’entendent point l’Ortographe, les Impri­meurs ne sçavent pas le plus sou­vent la Langue des Livres sur les­quels ils tra­vaillent : de sorte que quand les Cor­rec­teurs sont igno­rans, il est presque impos­sible que les pre­miéres édi­tions des Livres ne soient pleines de fautes, & que les secondes qu’on fait en l’absence des Auteurs n’en ayent encore plus. C’est une chose qui a déjà furieu­se­ment décrié les impres­sions de Hol­lande, & qui ache­ve­ra de les perdre si l’on n’y prend garde ; je veux dire l’avarice sor­dide des Libraires, qui les empêche de trou­ver de bons Ouvriers, parce qu’elle les empêche de les payer. Il est vrai que les Païs Etran­gers com­mencent à ne faire guére mieux ; & il nous vient tous les jours des Livres d’Allemagne & de Paris aus­si peu cor­rects que ceux de Hol­lande. Si les choses vont à ce train, il n’en fau­dra pas davan­tage pour rame­ner la bar­ba­rie & l’ignorance dans nôtre siécle. »

« Aver­tis­se­ment », in Hen­ri de Beau­vau, Mémoires du mar­quis de Beau­vau, pour ser­vir à l’his­toire de Charles IV, duc de Lor­raine et de Bar, Cologne, Pierre Mar­teau, 1690, non paginé.

Pour d’autres docu­ments his­to­riques, consul­ter la liste des articles.

Être correcteur dans la presse quotidienne, 1964

Couverture de "La Presse quotidienne", 1964

Nico­las Fau­cier (1900-1992), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, exer­ça pério­di­que­ment le métier de cor­rec­teur des années trente à soixante, notam­ment au Jour­nal offi­ciel41. Dans son livre La Presse quo­ti­dienne, publié en 1964, il évoque sur trois pages42 « ce mécon­nu du grand public, mais qui n’en est pas moins un auxi­liaire indis­pen­sable à la bonne tenue ortho­gra­phique du journal ».

Nicolas Faucier
Nico­las Fau­cier. DR.

Pour être un bon cor­rec­teur, pré­cise d’emblée notre ancien confrère, il ne suf­fit pas de « poss[éder] à fond toutes les sub­ti­li­tés de la langue », il faut aus­si une « atten­tion sou­te­nue » […] « pour détec­ter toutes les erreurs gram­ma­ti­cales et aus­si typographiques ».

« Des connaissances précises sur tout »

On exige du cor­rec­teur qu’il ait « des connais­sances pré­cises sur tout » et il doit être doué d’«une mémoire par­ti­cu­liè­re­ment active » […] « de manière à ne jamais hési­ter et ne pas être obli­gé de recou­rir à chaque ins­tant au dic­tion­naire pour cor­ri­ger les irré­gu­la­ri­tés ou répondre à la ques­tion posée par le typo ou le rédac­teur en chef sur un pro­blème gram­ma­ti­cal par­fois épi­neux ».

Moi qui suis habi­tué, dans les manuels de typo­gra­phie du xixe siècle, à voir men­tion­ner, en tête des connais­sances requises du cor­rec­teur, le latin, le grec, le droit ou les sciences, c’est en sou­riant que j’ai décou­vert cette adap­ta­tion à la presse quo­ti­dienne des années soixante, d’au­tant plus valable aujourd’­hui : « Un bon cor­rec­teur doit […] pos­sé­der des rudi­ments des langues étran­gères les plus usuelles et aus­si d’argot. Il doit connaître l’orthographe exacte du nom de la der­nière vedette du ciné­ma, du sport ou de la lit­té­ra­ture, le titre du roman ou du film en vogue, etc. »

« Le travail en équipe »

Fau­cier évoque aus­si « le tra­vail en équipe [qui] per­met de mettre en com­mun le savoir de cha­cun », ce qui, dans le métier, prend sou­vent la forme d’une ques­tion posée « à la cantonade ». 

Il faut connaître les dis­cus­sions sou­vent pas­sion­nées qui s’instaurent entre eux sur cer­taines par­ti­cu­la­ri­tés de la langue fran­çaise pour com­prendre les scru­pules qui assaillent par­fois les cor­rec­teurs appe­lés à se pro­non­cer soit sur l’éternel pro­blème des par­ti­cipes, soit sur la for­ma­tion des mots com­po­sés, si bizar­re­ment accou­plés, les phrases boi­teuses, les cou­pures en fin de ligne, les néo­lo­gismes qui pénètrent de plus en plus notre lan­gage avec les décou­vertes scien­ti­fiques, le sport, etc., mélanges d’expressions et de termes emprun­tés à toutes les langues. 

Hélas, se lamente-t-il, mal­gré les com­pé­tences et la conscience pro­fes­sion­nelle du cor­rec­teur, « on ne lui sait aucun gré de sa vigilance ». 

Le rédac­teur en chef, qui voit la sor­tie du jour­nal retar­dée par ses cor­rec­tions jugées quel­que­fois intem­pes­tives, le typo qui peste contre le « vir­gu­lard » qui lui com­plique l’existence par ses « chi­noi­se­ries », l’attendent au tour­nant. 
Et les cri­tiques ne lui man­que­ront pas si, par mégarde, la coquille sour­noise échappe à sa sol­li­ci­tude. […] 
Cette odieuse coquille, qui s’est insi­nuée hypo­cri­te­ment au milieu d’un mot, et par­fois dans un gros titre, s’étale alors à tous les regards, nar­guant l’impuissance du cor­rec­teur ridi­cu­li­sé, bafoué, humi­lié par ses « enne­mis héré­di­taires »: le rédac­teur — oublieux des bévues qu’il lui épargne et qui ne se fait pas faute de le blâ­mer sévè­re­ment ; le typo qui se venge en bla­guant — pas tou­jours avec bien­veillance — le pauvre cor­rec­teur expo­sé alors à broyer du noir si l’expérience ne l’a pas encore cuirassé… 

Mais l’au­teur ter­mine sur une note posi­tive : « Les erreurs que l’on peut qua­li­fier de « monu­men­tales » — et qui ne lui sont pas toutes impu­tables — sont plus rares qu’on ne le pense et ne sau­raient alté­rer en rien l’harmonie et la bonne humeur qui règnent entre tous. » 


Nico­las Fau­cier, La Presse quo­ti­dienne. Ceux qui la font, ceux qui l’inspirent, Paris, Les Édi­tions syn­di­ca­listes, 1964, 343 pages. Cha­pitres : Avant-pro­pos - Vie et struc­ture d’un grand quo­ti­dien - Dans l’im­pri­me­rie de presse - Les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles - De Renau­dot à la presse moderne - Qu’elle était belle la nou­velle presse sous la clan­des­ti­ni­té - Les ser­vices annexes, agences de presse, mes­sa­ge­ries - Pers­pec­tives pour une presse ouvrière - La liber­té de la presse - Les nou­velles tech­niques d’in­for­ma­tion - Les maitres de la presse. Le livre a connu une seconde édi­tion l’an­née suivante.

Article mis à jour le 26 juillet 2024.


Le bureau des correcteurs à l’imprimerie Paul Dupont, 1867

Gravure figurant le bureau des correcteurs à l'imprimerie Paul Dupont en 1867

Si les por­traits, lit­té­raires ou ico­no­gra­phiques, de cor­rec­teurs sont rares, les images de leurs locaux de tra­vail le sont plus encore. Aus­si suis-je très heu­reux d’a­voir trou­vé cette gra­vure, qui figure l’a­te­lier de cor­rec­tion chez Paul Dupont, à Cli­chy (Hauts-de-Seine), 12, rue du Bac-d’As­nières, en 1867. 

L’imprimerie connaî­tra son apo­gée dans l’entre-deux guerres avec plus de 1 200 employés. Elle fer­me­ra ses portes à la fin des années 1980 (dif­fé­rentes dates sont mentionnées). 

Paul Dupont écrit : 

« […] nous allons péné­trer dans ces cel­lules silen­cieuses que l’on a pla­cées aus­si loin que pos­sible du bruit des ate­liers. Ceux qui les habitent rem­plissent une fonc­tion bien dif­fi­cile, bien pénible, et cepen­dant peu appré­ciée de ceux mêmes à qui leur concours est indis­pen­sable ; car les auteurs et les com­po­si­teurs ne leur épargnent ni les plaintes ni les reproches, et les rendent trop sou­vent res­pon­sables de leurs propres méfaits. Entrons dans ces chambres de tor­ture qu’on appelle bureaux des cor­rec­teurs.
[…] ces retraites stu­dieuses ne vous font-elles pas […] son­ger à celles où s’écoulait la vie de ces hommes qui, ren­fer­més au fond des cloîtres, étaient seuls, autre­fois, en pos­ses­sion de la science et de la littérature ? » 

Quelles informations en tirer ?

La scène est éclai­rée par la droite : on sup­pose une fenêtre hors champ. Un com­mis ou un appren­ti entre en appor­tant une épreuve. Les cor­rec­teurs tra­vaillent en blouse et portent, pour cer­tains, une calotte. 

Au centre, deux auteurs atta­blés, en redin­gote, dont l’un dis­cute avec un autre homme en blouse, peut-être le prote (ou chef d’atelier). Tout à droite, près de la pen­dule, un autre auteur, debout devant la fenêtre, véri­fie son texte. Les impo­santes biblio­thèques de gauche res­semblent à une réserve d’ouvrages impri­més, des­ti­nés à la vente ou à l’expédition. Dans celle de droite, je devine plu­tôt des archives de l’atelier, éven­tuel­le­ment quelques dic­tion­naires, même si leur pré­sence est alors loin d’être sys­té­ma­tique dans les ate­liers. Noter enfin que ces mes­sieurs écrivent encore à la plume d’oie trem­pée dans un encrier (ces outils n’ont dis­pa­ru qu’à la fin du xixe siècle). Je ne sais pas pour­quoi seuls cer­tains cor­rec­teurs dis­posent d’un pupitre incliné. 

C’est, à ce jour, mon inter­pré­ta­tion de l’image. Je suis ouvert à d’autres suggestions. 

Sor­tie des ouvriers de l’Im­pri­me­rie Paul Dupont, en 1900. Y a-t-il des cor­rec­teurs par­mi eux ? Carte pos­tale sous licence CC BY-NC-SA.

Paul Dupont, Une impri­me­rie en 1867, Paris, Paul Dupont, p. 47, 49 et 58.

☞ Sur des condi­tions de tra­vail beau­coup moins agréables, lire Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves, 1861.

Le rôle du correcteur, par Henri Fournier, imprimeur, 1870

Je repro­duis ci-des­sous, in exten­so et ver­ba­tim, le cha­pitre VII (« De la lec­ture des épreuves ») du Trai­té de la typo­gra­phie de l’im­pri­meur Hen­ri Four­nier (1800-1888), ouvrage qui a connu trois édi­tions, en 1825, 1854 et 1870. Les inter­titres et le gras sont, bien sûr, de mon fait, ain­si que la note 4. 

« De toutes les attri­bu­tions de la typo­gra­phie, la lec­ture des épreuves est sans contre­dit celle qui exige les soins les plus atten­tifs ; aus­si la cor­rec­tion qui en résulte consti­tue-t-elle au plus haut point, et dans le sens le plus sérieux, le mérite d’un livre43. Ses autres qua­li­tés, celles qui ont rap­port à sa com­po­si­tion et à son tirage, peuvent être sou­mises à la diver­si­té des goûts et des appré­cia­tions ; mais la valeur qu’il tire de la pure­té de son texte ne sau­rait lui être contes­tée, puisqu’elle repose sur des prin­cipes uni­ver­sel­le­ment recon­nus. La com­po­si­tion et le tirage, plus ou moins satis­fai­sants, n’intéressent le livre qu’au point de vue de la forme ; mais la cor­rec­tion est une ques­tion de fond, et la pre­mière de toutes. La meilleure édi­tion est donc celle qui pré­sente une entière confor­mi­té avec le modèle dont elle est la repro­duc­tion, et qu’en outre elle a su déga­ger des fautes évi­dentes qu’il pou­vait conte­nir. Mais il est mal­heu­reu­se­ment vrai de dire que cette per­fec­tion n’a presque jamais été atteinte par l’imprimerie44, et que le résul­tat de ses soins les plus zélés, les plus atten­tifs, n’a pu être qu’un ache­mi­ne­ment plus ou moins avan­cé vers ce but idéal. Tou­te­fois, si c’est une pré­ten­tion chi­mé­rique que de vou­loir don­ner à un livre une cor­rec­tion irré­pro­chable, si nous sommes condam­nés à déses­pé­rer de la réus­site de nos efforts dans cette voie, fai­sons en sorte qu’on ne puisse impu­ter notre insuc­cès qu’à l’insuffisance de nos facul­tés, et non à notre insou­ciance, non à une incu­rie volon­taire et inex­cu­sable.

Une fonction capitale dans l’imprimerie

Le rôle du cor­rec­teur (tel est le nom qu’on donne au lec­teur d’épreuves) a donc dans l’imprimerie une impor­tance capi­tale. C’est à ses lumières, à son juge­ment, à son atten­tion constam­ment sou­te­nue, nous pour­rions ajou­ter à sa conscience, qu’est confiée une mis­sion dont l’accomplissement exer­ce­ra une influence déci­sive sur la renom­mée d’une édi­tion et des presses qui l’ont pro­duite. Il devra cher­cher à résoudre tous les doutes qui s’élèveront dans son esprit sur tel point d’orthographe ou de ponc­tua­tion, sur telle date, sur tel texte cité, sur tel mot étran­ger, etc. etc., qui se pré­sen­te­ront dans sa lec­ture. D’un autre côté, il devra être très-cir­cons­pect dans les chan­ge­ments qu’il juge­rait utile d’apporter à l’original. S’il se pro­duit en lui quelque hési­ta­tion, il agi­ra pru­dem­ment en se retran­chant der­rière le texte de la copie, comme dans un fort inex­pug­nable, et il pour­ra se tenir pour assu­ré que tel écri­vain lui sau­ra moins de gré de vingt solu­tions heu­reuses qu’il ne lui témoi­gne­ra d’humeur pour une cor­rec­tion inop­por­tune. Il devra donc s’abstenir, à moins qu’on ne lui ait lais­sé toute liber­té à cet égard, de ces modi­fi­ca­tions non-seule­ment de pen­sée, mais même de style, qui l’exposeraient à se heur­ter contre un amour-propre d’auteur, dont la sus­cep­ti­bi­li­té, sou­vent trop vive, est tou­jours res­pec­table. Dans tous les cas, il doit être très-réser­vé, nous le répé­tons, ne rien livrer au hasard, et ne prendre par­ti qu’avec une entière certitude.

“Le zèle s’est bien refroidi”

Les pre­miers impri­meurs, dont une des prin­ci­pales tâches était de remé­dier au tra­vail défec­tueux des scribes, s’adjoignirent pour la cor­rec­tion de leurs épreuves des éru­dits du pre­mier ordre. Il s’agissait de réta­blir, d’après les manus­crits pri­mi­tifs, des textes qui avaient subi de nom­breuses variantes et de notables alté­ra­tions. Les hommes les plus savants de l’époque bri­guèrent sou­vent l’honneur de concou­rir à la publi­ca­tion des livres latins, grecs ou hébreux, que l’imprimerie nais­sante s’occupa de repro­duire. Nous pour­rions citer Josse Bade, Juste Lipse, Sca­li­ger, Casau­bon, Tur­nèbe et beau­coup d’autres. Depuis lors le zèle s’est bien refroi­di, et la pro­fes­sion, en se pro­pa­geant et en deve­nant un métier, a dû recru­ter pour le tra­vail de la cor­rec­tion, soit des typo­graphes, soit des gram­mai­riens ou des huma­nistes ; mais cette savante pléiade de lin­guistes et de phi­lo­logues qui entou­rèrent le ber­ceau de l’imprimerie ne devait plus désor­mais s’associer à ses œuvres.

On n’a plus le temps de corriger correctement !

Ce n’est pas que la typo­gra­phie n’ait ren­con­tré par­fois et ne ren­contre encore des hommes d’élite se vouant avec ardeur à une tâche pénible et qui ne conduit pas à la renom­mée. Mais l’imprimerie, ou, comme on dit aujourd’hui, la presse, se trouve dans des condi­tions qui ne laissent plus au cor­rec­teur le temps néces­saire pour une lec­ture sérieuse. L’activité dévo­rante avec laquelle l’imprimeur est tenu de pro­duire, et qu’il obtient avec la méca­nique, se com­mu­nique à tous les ser­vices de son éta­blis­se­ment trans­for­mé en usine ; force est au com­po­si­teur et au cor­rec­teur de suivre ce mou­ve­ment accé­lé­ré, comme si les facul­tés phy­siques et intel­lec­tuelles de l’homme pou­vaient subir, à l’instar des organes de la machine, l’impulsion de la vapeur. Aus­si, quand on est témoin de la pré­ci­pi­ta­tion avec laquelle s’exécutent main­te­nant les impres­sions, on est sur­pris de ne pas aper­ce­voir encore plus d’erreurs et de bévues qu’il n’en échappe à la lec­ture et à la cor­rec­tion des formes.

Ce que le correcteur doit maîtriser

Le cor­rec­teur doit pos­sé­der la connais­sance imper­tur­bable des prin­cipes de sa langue, celle de la langue latine et au moins quelques élé­ments de la langue grecque. Ce fonds d’instruction lui est rigou­reu­se­ment néces­saire, et la plus longue expé­rience ne pour­rait y sup­pléer que très-impar­fai­te­ment. S’il sait en outre quelques idiomes étran­gers, s’il s’est livré à l’étude de quelque science d’un usage habi­tuel, telle que celle du droit ou des mathé­ma­tiques, il en recueille­ra le fruit ; il se convain­cra, en un mot, que le domaine de ses connais­sances ne sau­rait avoir trop d’étendue45.

De l’importance de connaître la typographie

Par­mi les per­sonnes char­gées de cet emploi il en est qui sont dépour­vues des notions élé­men­taires de la typo­gra­phie, soit qu’elles les consi­dèrent comme acces­soires, soit qu’elles cherchent à se sous­traire aux lon­gueurs et aux dégoûts d’un appren­tis­sage. Quelque riche que soit d’ailleurs la culture de leur esprit, quelque habi­tude qu’elles acquièrent du tra­vail de la cor­rec­tion, ces qua­li­tés rem­pla­ce­ront dif­fi­ci­le­ment en elles la science pra­tique qui leur aura man­qué d’abord.

Si le cor­rec­teur ne s’est exer­cé préa­la­ble­ment à la com­po­si­tion, une foule d’arrangements vicieux et de dis­po­si­tions contraires au goût échap­pe­ront à son inex­pé­rience ; si, au contraire, il s’est fami­lia­ri­sé avec ce tra­vail, il sau­ra faire dis­pa­raître toutes les taches qui défi­gu­re­raient une édi­tion. Ici il rec­ti­fie­ra un espa­ce­ment irré­gu­lier, là il éga­li­se­ra des inter­lignes ; tan­tôt il ramè­ne­ra à leur mesure com­mune des pages longues ou courtes, tan­tôt il pro­po­se­ra telle autre amé­lio­ra­tion que le typo­graphe seul pour­ra conce­voir. Il y a même plus d’un cas où la connais­sance du tirage peut don­ner lieu à d’utiles modi­fi­ca­tions. Ce n’est donc que la pos­ses­sion de cette double ins­truc­tion qui peut for­mer un cor­rec­teur accompli.

Premières, secondes, tierces

Le pre­mier soin à prendre pour le cor­rec­teur lorsqu’il se met à la lec­ture d’une feuille, c’est de s’assurer de l’exactitude de la signa­ture et des folios, de lire les titres cou­rants, et de véri­fier la réclame46 qu’il a ins­crite sur la copie en ache­vant la lec­ture de la feuille pré­cé­dente : toutes choses qu’il pour­rait perdre de vue s’il ne s’astreignait pas à s’en occu­per de prime abord.

Sui­vant l’usage reçu dans l’imprimerie, les cor­rec­teurs les plus nou­veaux sont char­gés de la lec­ture des pre­mières épreuves, et c’est aux cor­rec­teurs les plus expé­ri­men­tés qu’est confiée celle des secondes ou des bons à tirer, quoique ces attri­bu­tions soient quel­que­fois cumu­lées ou interverties.

Le cor­rec­teur de pre­mières doit s’attacher à pur­ger l’épreuve de toutes les fautes typo­gra­phiques dont la cor­rec­tion incombe aux com­po­si­teurs, et qui, n’étant pas rele­vées par lui, entraî­ne­raient le double incon­vé­nient de pas­ser sous les yeux de l’auteur et de n’être plus cor­ri­gées qu’aux frais du maître impri­meur, alors que le com­po­si­teur aurait été déga­gé de sa res­pon­sa­bi­li­té. Il doit s’attacher scru­pu­leu­se­ment à l’observation de l’unité ortho­gra­phique47, de la ponc­tua­tion, et des règles qui ont pu être spé­cia­le­ment adop­tées quant à l’italique, aux grandes capi­tales, etc., dans l’ouvrage dont il suit la lec­ture. Il doit sur­veiller et sou­te­nir l’attention et l’exactitude du teneur de copie, et si ce rôle était mal rem­pli, mieux vau­drait que le cor­rec­teur lût seul en confé­rant lui-même l’épreuve avec la copie.

C’est au cor­rec­teur de secondes qu’est dévo­lue la tâche plus impor­tante et plus déli­cate de revoir les feuilles en der­nier res­sort ; sa lec­ture est défi­ni­tive, et c’est d’elle que dépend, sous ce rap­port si essen­tiel, la répu­ta­tion de l’édition, et même celle de l’établissement ; car une mai­son peut être jugée sur un seul de ses pro­duits, et non sur leur ensemble. Il doit donc se péné­trer pro­fon­dé­ment des graves consé­quences qui résul­te­raient de son inat­ten­tion. Le cor­rec­teur de secondes est en posi­tion d’exercer avec une uti­li­té très-réelle l’office de cri­tique ; ses obser­va­tions et ses conseils peuvent être très-pro­fi­tables à l’auteur ou à l’éditeur du livre qu’il revoit. C’est à lui de se ren­fer­mer dans les limites d’une sage réserve, et de prou­ver qu’il y aurait injus­tice et ingra­ti­tude à lui appli­quer la sen­tence expri­mée dans le dis­tique suivant :

Erra­ta alte­rius quis­quis cor­rexe­rit, illum
Plus satis invi­diæ, glo­ria nul­la manet48.

Toutes les épreuves d’un ouvrage doivent être lues par le même cor­rec­teur ; et celui-ci devra noter sur un car­net l’orthographe de cer­tains noms propres, ou mots peu usuels, qui seraient sus­cep­tibles de se repré­sen­ter dans le livre. Il est de ces ouvrages, irré­gu­liers et arbi­traires dans leur com­po­si­tion, ceux notam­ment qui sont ran­gés sous la déno­mi­na­tion géné­rique d’ouvrages de ville, dont la cor­rec­tion exige plus par­ti­cu­liè­re­ment des notions spé­ciales de l’art jointes à une cri­tique judi­cieuse de ses opé­ra­tions. Comme le prote est, dans une impri­me­rie, la per­sonne qui doit savoir le mieux appré­cier les divers genres de tra­vaux et l’aptitude des hommes pla­cés sous sa direc­tion, il est bon que toutes les épreuves de cette nature passent sous ses yeux. Cette ins­pec­tion lui four­nit d’ailleurs de fré­quentes occa­sions de juger les ouvriers, de connaître le mérite de leurs œuvres, et les soins ou la négli­gence qu’ils pour­raient y apporter.

Les tierces, ou révi­sions, doivent être confiées à un lec­teur atten­tif ; c’est le der­nier et défi­ni­tif coup d’œil don­né à une feuille avant le tirage. 

Signes de correction

Les cor­rec­tions doivent être pla­cées sur la marge, soit inté­rieure, soit exté­rieure, celle-ci de pré­fé­rence, dans le sens hori­zon­tal des lignes, et les pre­mières tou­jours plus rap­pro­chées de l’impression. Elles sont géné­ra­le­ment indi­quées au moyen d’un trait ver­ti­cal pas­sé sur l’endroit à cor­ri­ger, et répé­té en marge avec la cor­rec­tion à faire. Lorsqu’elles sont en grand nombre sur la même marge, on modi­fie les signes de ren­voi pour les rendre plus dis­tinctes. Quant aux auteurs, ils emploient les indi­ca­tions qui leur conviennent ; toutes sont bonnes, pour­vu qu’elles soient claires, c’est-à-dire appa­rentes et intelligibles.

Cepen­dant, comme il existe des signes de conven­tion adop­tés dans l’imprimerie pour les cor­rec­tions les plus usuelles, et comme ils sont plus connus des ouvriers, nous les avons réunis, afin qu’ils deviennent, s’il est pos­sible, d’un usage géné­ral. Le tableau ci-dess[o]us offre, avec la figure de cha­cun de ces signes, l’exemple du cas auquel il convient d’en faire l’application. »

Four­nier, Hen­ri, Trai­té de la typo­gra­phie, 3e édi­tion cor­ri­gée et aug­men­tée, Tours, Alfred Mame et fils, édi­teurs, 1870, p. 259-268.

☞ Lire aus­si Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur.