Ponctuation et italique : aux sources de la règle

La ques­tion esthé­tique du mélange de signes de ponc­tua­tion romains et ita­liques n’est pas à réser­ver à « l’homme de goût » (Dau­pe­ley-Gou­ver­neur) ou à « quelques lec­teurs vétilleux » (Lacroux)… Il suf­fit de s’y inté­res­ser un peu. Com­pa­rons deux polices, Gara­mond et Cambria :

Polices Gara­mond (en haut) et Cam­bria (en bas). 

On constate aisé­ment que la rup­ture de style que consti­tue le point-vir­gule romain entre deux mots en ita­lique est plus nette dans une police très cur­sive comme le Garamond. 

On note aus­si que le point ita­lique en Cam­bria est bien des­si­né en oblique, contrai­re­ment au point romain (ce n’est donc pas tou­jours « kif-kif »).

De plus, le point ita­lique est pla­cé légè­re­ment plus près du t que le point romain (voir l’exemple en Gara­mond ci-contre).

Je pen­sais confu­sé­ment que l’exception dont fait sou­vent l’objet la vir­gule (ain­si que le point et les points de sus­pen­sion, mais ils se remarquent moins) tenait au fait qu’elle est col­lée au mot pré­cé­dent et « accom­pagne » son mou­ve­ment, en quelque sorte. Mais je n’ai pas trou­vé confir­ma­tion de cette hypo­thèse. D’a­bord, parce que les typo­graphes ont long­temps mis de l’es­pace avant la vir­gule (lire Espa­ce­ment de la ponc­tua­tion en fran­çais) ; ensuite, parce que l’usage dif­fé­rait selon les impri­meurs (voire selon leurs dif­fé­rents com­po­si­teurs ?) ou par­fois même à l’in­té­rieur d’un ouvrage.

Quelques exemples

Dans le manuel de A. Frey (18351), la ponc­tua­tion, qu’elle soit haute ou basse, reste en romain après des mots en italique :

Pre­mière ligne : le point-vir­gule après cur­sive est en romain. Troi­sième, qua­trième et sixième lignes : la vir­gule sui­vant un mot en ita­lique est en romain.

Chez Jules Claye (18742), la ponc­tua­tion est oblique quand le texte qui pré­cède est oblique.

Toutes les vir­gules sui­vant de l’i­ta­lique sont com­po­sées dans le même caractère.

À la même époque, on trouve à la fois des vir­gules romaines chez Littré : 

Dic­tion­naire de la langue fran­çaise, 1873-1874.

et des signes de ponc­tua­tion ita­liques (ici, un point-vir­gule) chez Flaubert : 

Madame Bova­ry, 2e par­tie, ch. X, [1857], 2e éd., 1878.

Une règle, enfin

C’est chez G. Dau­pe­ley-Gou­ver­neur (18803) que j’ai trou­vé une pre­mière men­tion de la règle encore men­tion­née dans notre vieux Code typo­gra­phique4 : « La ponc­tua­tion, quelle qu’elle soit, doit être romaine après le romain, ita­lique après l’italique. »

Lui-même admet déjà répondre en pre­mier lieu à un objec­tif esthé­tique. « La règle qui nous occupe est, dit-il, une de celles qui ont pour objet la satis­fac­tion du coup d’œil ; mais elle ne s’accorde pas tou­jours avec la rai­son […] », et il est « for­cé d’ad­mettre une excep­tion en faveur des textes trai­tant spé­cia­le­ment de lin­guis­tique […] dans les­quels l’italique vise presque tou­jours uni­que­ment les mots à l’exclusion de la ponctuation ». 

Mal­gré tout, il sou­hai­te­rait voir sa règle una­ni­me­ment appliquée : 

En ce qui concerne l’emploi des vir­gules ita­liques, il règne mal­heu­reu­se­ment, dans la plu­part des impri­me­ries, pour ne pas dire dans toutes, une trop grande indif­fé­rence de la part du com­po­si­teur. L’expérience nous prouve tous les jours com­bien il est dif­fi­cile d’atteindre ici la per­fec­tion. Le mélange des vir­gules ita­liques et des vir­gules romaines est, nous le savons, un détail qui paraît bien minu­tieux aux gens qui ne sont pas du métier, mais il fera tou­jours la déso­la­tion de l’homme de goût. L’observation de la règle sur ce point a pour nous une réelle impor­tance, parce que l’écueil est à chaque pas, parce qu’il ne se pré­sente que deux che­mins éga­le­ment faciles à suivre, l’un bon, l’autre mau­vais, et que le choix de l’un ou de l’autre est trop sou­vent sou­mis aux caprices du hasard, source d’un désordre perpétuel.

Un remède oublié

Grâce à lui, j’ai décou­vert qu’une solu­tion ori­gi­nale – et per­due depuis – a été ima­gi­née à son époque :

C’est la dif­fi­cul­té d’obvier à ce mélange qui a fait adop­ter depuis quelque temps, dans cer­taines fontes, un genre de vir­gules mixtes, dont l’œil n’est ni tout à fait romain, ni tout à fait ita­lique. Nous approu­vons fort ce sys­tème, qui, n’ayant rien de cho­quant en lui-même, a l’immense avan­tage de parer à l’inconvénient que nous signalons.

Dans une note, il affirme : « La sep­tième édi­tion du Dic­tion­naire de l’Académie (1877) [sic, 1878] a été com­po­sée entiè­re­ment avec des vir­gules mixtes. »  Cela a piqué ma curio­si­té, qui s’est trou­vée en par­tie déçue, car dès la défi­ni­tion du mot vir­gule j’ai trou­vé un mélange de styles :

Vir­gule romaine (ou « mixte » ?) après vir­gule ; vir­gule ita­lique après « saillie ». La belle ambi­tion de cohé­rence semble avoir été trom­pée par le tra­vail des compositeurs…

Pour ma part, afin d’é­vi­ter les « caprices du hasard » et le « désordre per­pé­tuel », je recom­mande, contrai­re­ment à Dau­pe­ley-Gou­ver­neur, de lais­ser la ponc­tua­tion dans le style du texte prin­ci­pal. La « satis­fac­tion de l’œil », en soi déjà dis­cu­table (car si une vir­gule ita­lique est en cohé­rence avec le texte ita­lique qui pré­cède, elle est inco­hé­rente avec le romain qui suit), me paraît ici moins impor­tante que la rigueur du sens com­mu­ni­qué par la typographie.

☞ Lire aus­si l’ar­ticle prin­ci­pal sur ce sujet : La vir­gule qui suit de l’italique doit-elle être en italique ?


Le “TOP”, référence ancienne du métier du correcteur

"TOP. Toute l'orthographe pratique", d'André Jouette, édition Nathan de 1986
Édi­tion de 1986

Cer­tains cor­rec­teurs, aujourd’­hui retrai­tés, ont eu entre les mains un « Jouette » dif­fé­rent de celui que nous connais­sons aujourd’­hui (☞ lire La biblio­thèque du cor­rec­teur). Il por­tait, au choix de l’é­di­teur, le petit nom de « TOP », abré­via­tion du titre entier : Toute l’orthographe pra­tique. L’ou­vrage a été publié par Nathan (coll. Plu­ri­guides, 765 pages) en 1980.

Portrait d'André Jouette dans la pression quotidienne marnaise en 1996
André Jouette dans la presse mar­naise en 1996

Né le 22 juin 1914 à Allian­celles (Marne), André Jouette a été direc­teur d’é­cole, biblio­thé­caire en chef de la ville de Mar­ra­kech, cor­rec­teur d’é­di­tion spé­cia­li­sé dans les dic­tion­naires et ency­clo­pé­dies. Il est l’au­teur d’une dizaine d’ou­vrages sur la langue, dont La Gram­maire facile du fran­çais (Nathan), Le Savoir-écrire (Solar) et Les Pièges du fran­çais actuel (Mara­bout) ; du Secret des nombres (Albin Michel) et d’une chro­no­lo­gie, Toute l’his­toire (Per­rin).

Couverture de "Ortho" rouge, édition scolaire, d'André Sève, 1946
L’Ortho rouge, sco­laire, de 1946

Dès sa sor­tie, le TOP trou­va sa place dans le petit mar­ché des dic­tion­naires d’or­tho­graphe. Seul réel concur­rent, l’Ortho d’An­dré Sève et Jean Per­rot. Conçu comme ouvrage sco­laire dès 1946, il a été édi­té pour le grand public de 1950 à 1983. Le Dic­tion­naire d’or­tho­graphe et des dif­fi­cul­tés du fran­çais, de Jean-Yves Dour­non, paraî­tra tout juste un an après celui de Jouette. Le Dic­tion­naire ortho­gra­phique de Bled le sui­vra de quelques années (1987).

Un ouvrage unique en son genre

Couverture de "Ortho. Dictionnaire orthographique et grammatical", d'André Sève et Jean Perrot, 1983
Ortho vert, grand public, 1983

Le « Jouette » leur est net­te­ment supé­rieur en nombre de mots enre­gis­trés (50 000 dans la pre­mière édi­tion, 70 000 ensuite), mais aus­si par la foule d’in­for­ma­tions pra­tiques qu’il leur adjoint et qui lui donne son carac­tère pra­tique. Homme du métier, André Jouette sait quels sont les doutes que doit lever le cor­rec­teur au quo­ti­dien. Il four­nit donc de nom­breux exemples (Ils s’en sont aper­çus ; les deux heures qu’ils ont cou­ru) et expres­sions (L’en­tre­prise change de mains ; l’ou­vrier fati­gué change de main) aptes à nous tirer d’af­faire5. Mais ce n’est pas tout.

Des articles de syn­thèse […] concernent : la gram­maire (avec une étude com­plète sur l’accord du par­ti­cipe pas­sé) ; le voca­bu­laire (des listes métho­diques faci­litent la connais­sance ana­lo­gique du fran­çais) ; les recom­man­da­tions offi­cielles de fran­ci­sa­tion des mots étran­gers ; la pré­sen­ta­tion (ponc­tua­tion, typo­gra­phie…) ; la culture géné­rale (les noms des sept Muses, des trois Grâces…). On trouve éga­le­ment : des tableaux de conju­gai­son com­plets ; des tableaux ana­lo­giques (liste des noms de col­lec­tion­neurs, des noms de femelles et de petits d’animaux, des États avec le nom de leurs habi­tants et de leur mon­naie…). […]6

Un bon accueil critique dès sa parution

J’ai trou­vé une recen­sion de la pre­mière édi­tion, parue dans la revue Com­mu­ni­ca­tions et lan­gage.

Couverture de "TOP. Toute l'orthographe pratique", d'André Jouette, édition originale de 1980
Édi­tion ori­gi­nale, 1980

Le titre de cet ouvrage est à la fois juste et trom­peur. En effet, pour four­nir tout ce qui est néces­saire à une écri­ture sans faute, il fal­lait dépas­ser lar­ge­ment le cadre strict de l’or­tho­graphe. Et c’est bien cela qu’An­dré Jouette a fait.

« T.O.P. » est beau­coup plus qu’un dic­tion­naire ortho­gra­phique (pour­tant cin­quante mille mots et expres­sions s’y trouvent) et qu’un dic­tion­naire de gram­maire (pour­tant tous les points déli­cats sont pas­sés en revue), c’est une somme d’une sur­pre­nante richesse. De la liste des sept cent soixante-huit villes fran­çaises de plus de dix mille habi­tants et des soixante-dix-neuf sous-pré­fec­tures n’at­tei­gnant pas ce nombre aux lois et décrets concer­nant la langue fran­çaise, des gal­li­ca­nismes [sic, gal­li­cismes] à l’é­cri­ture des noms de vins, il est bien dif­fi­cile d’en rendre compte en quelques mots.

Par ailleurs, ce qui frappe tout de suite, c’est le plai­sir que semble avoir pris l’au­teur à nous faire entrer dans les secrets de la langue. Tou­jours pré­cis et rigou­reux, il va jus­qu’à employer une anno­ta­tion spé­ciale dans le cas par­ti­cu­lier où un mot com­po­sé se trouve cou­pé en fin de ligne à la hau­teur du trait d’u­nion… Ain­si, on peut voir écrit :

… porte-
-cou­teau.

Pour ache­ver, je ne résiste pas au plai­sir de citer quelques curio­si­tés que l’on ren­contre rare­ment ailleurs. Savez-vous, par exemple, que la phrase « Por­tez ce vieux whis­ky au juge blond qui fume » emploie toutes les lettres de l’al­pha­bet ? ou encore qu’un palin­drome est un diver­tis­se­ment ortho­gra­phique fait d’un mot ou d’une phrase pou­vant se lire de droite à gauche comme de gauche à droite (ain­si, engage le jeu que je le gagne) ? Quel est l’a­ni­mal qui ancoule ? Quelle est la conte­nance de la bou­teille qui porte le nom de sal­ma­na­zar ? Vous trou­ve­rez les réponses res­pec­ti­ve­ment aux articles « ani­maux » (p. 65) et « bou­teille » (p. 111). Enfin, il faut men­tion­ner l’an­nexe inti­tu­lée « On en parle, mais quels sont-ils ? », com­po­sée de plus de soixante rubriques qui donnent aus­si bien les noms des douze sybilles, des pro­phètes de la Bible que ceux des six femmes d’Hen­ry VIII ou des quatre poches de l’es­to­mac des rumi­nants. Un livre de pre­mière uti­li­té qui sort vrai­ment de l’or­di­naire7.

Le suc­cès de cet ouvrage, repris par les Édi­tions Le Robert en 1993, ne s’est jamais démen­ti, comme le montre la régu­la­ri­té des rééditions. 

Sans comp­ter les édi­tions dans les clubs du livre. 


Plus réédi­té depuis la mort de l’au­teur (le 9 novembre 2006, à Chan­tilly, Oise, à 92 ans), le « Jouette » reste à ce jour sans véri­table concur­rent, aus­si je recom­mande à ceux qui ne le pos­sèdent pas encore d’en acqué­rir un exem­plaire d’oc­ca­sion, tant qu’il s’en trouve. 

PS – En 2010, 2011 et 2015, Le Robert a publié, au for­mat de poche, un Dic­tion­naire d’or­tho­graphe et de dif­fi­cul­tés sans nom d’au­teur sur la cou­ver­ture, ce qui a pu induire en erreur cer­tains ache­teurs. Rédi­gé par Édouard Trouillez et Géral­dine Moi­nard, sous la direc­tion de Domi­nique Le Fur, c’est avant tout un dic­tion­naire d’or­tho­graphe, les déve­lop­pe­ments étant plus rares et plus suc­cincts que chez Jouette ; les enca­drés qua­si inexis­tants. Dans leur pré­face, les auteurs saluent la mémoire de leur pré­dé­ces­seur, dont ils se sont ins­pi­rés, recon­nais­sant « un tra­vail dont l’ex­cel­lence, l’ex­haus­ti­vi­té et le ton inimi­table furent appré­ciés par le grand public comme par les spé­cia­listes de l’écrit ». 

« Inimi­table»… Je dirais plu­tôt « irrem­pla­çable », en tout cas irremplacé.


Ce que la PAO a changé au métier de correcteur

Correcteur américain comparant la copie à l'épreuve. Lieu et date non communiqués.
Cor­rec­teur amé­ri­cain com­pa­rant la copie et l’é­preuve. Lieu et date n.c. Source : Get­ty Images.

L’avènement de la PAO a pro­vo­qué un chan­ge­ment d’époque pour le métier de cor­rec­teur. L’article « Cor­rec­tion » de l’Ency­clo­pé­die de la chose impri­mée du papier à l’é­cran8 explique bien ce basculement. 

Composition : la double saisie

À l’époque du plomb comme lors de l’arrivée de la pho­to­com­po­si­tion, les maté­riels uti­li­sés pour la com­po­si­tion étaient d’une uti­li­sa­tion réser­vée à des per­son­nels lon­gue­ment et spé­cia­le­ment for­més car ces maté­riels étaient chers, rares, encom­brants et d’emploi com­pli­qué.
La «  sai­sie » était donc confiée à des pro­fes­sion­nels (typo­graphes, lino­ty­pistes, cla­vistes) qui com­po­saient les textes manus­crits confiés par l’auteur… La tâche du cor­rec­teur consis­tait à com­pa­rer scru­pu­leu­se­ment la copie ori­gi­nale et l’épreuve pour évi­ter les bour­dons et les dou­blons, à cor­ri­ger les fautes d’inattention (coquilles), à contrô­ler l’observation des règles typo­gra­phiques (espa­ce­ments, lézardes…) et la qua­li­té du maté­riel de com­po­si­tion (lettres abî­mées, mélan­gées, mas­tics…).
Les cor­rec­tions étaient notées dans les marges de l’épreuve puis exé­cu­tées par le même per­son­nel qui avait com­po­sé le texte (cor­ri­geage). 

PAO : la saisie directe

L’arrivée de la micro-infor­ma­tique a per­mis, à par­tir de 1980, de confier direc­te­ment aux auteurs, aux écri­vains, aux jour­na­listes ou à des dac­ty­lo­graphes un maté­riel de sai­sie léger, éco­no­mique, d’utilisation extrê­me­ment sim­pli­fiée (com­pa­rable à une machine à écrire) et qui pro­duit un fichier infor­ma­tique direc­te­ment uti­li­sable pour la mise en page et l’impression. 
Le cor­rec­teur est sou­vent lui-même équi­pé d’un micro-ordi­na­teur. Sa tâche de com­pa­rai­son avec un texte ori­gi­nal est sup­pri­mée9, mais d’autres sujé­tions ont été ajou­tées à sa tâche. 
La pre­mière, c’est que le pro­fes­sion­nel d’imprimerie connais­sait bien et appli­quait lors de la com­po­si­tion les règles tra­di­tion­nelles de l’utilisation des ita­liques, des gras, des lettres supé­rieures, des espaces spé­ciales, savait pla­cer les capi­tales, com­po­ser les abré­via­tions, etc., toutes com­pé­tences qui ne res­sor­tissent pas de l’éducation du public moyen. 
Les règles déli­cates de la langue (accords des par­ti­cipes pas­sés par exemple, emploi des plu­riels, traits d’union…) n’échappaient pas non plus à l’opérateur de sai­sie. 
L’utilisation d’un micro-ordi­na­teur comme d’une machine à écrire, par un pro­fane sans for­ma­tion spé­cia­li­sée, amène éga­le­ment à devoir cor­ri­ger une bonne par­tie des signes néces­saires à un fran­çais cor­rect (e dans o, c cédille majus­cule, capi­tales accen­tuées, liga­tures, guille­mets, puces, tirets…). 
C’est le cor­rec­teur, pre­mier pro­fes­sion­nel de la chaîne de fabri­ca­tion à inter­ve­nir après l’auteur, qui est char­gé du « net­toyage » du texte, direc­te­ment lors de la lec­ture à l’écran, et simul­ta­né­ment de son cor­ri­geage10.

Cor­rec­teur tra­vaillant sur écran au New York Times. Date n.c. Source : The New York Times.

Sens et cohérence du texte

Cette rup­ture sur le plan tech­nique a cepen­dant lais­sé intacte la par­tie la plus inté­res­sante du métier :

[…] la fonc­tion la plus noble de la cor­rec­tion, toutes époques confon­dues, demeure : véri­fier que le texte a du sens ! Une légende pla­cée sous la mau­vaise pho­to, une note absente à l’appel, un nombre erro­né, un pavé de texte mas­qué par un des­sin, un cha­pô ajou­té en der­nière minute sur la page mon­tée et non relu préa­la­ble­ment… et c’est l’article entier qui perd son sens, quel­que­fois l’ouvrage entier qui perd tout cré­dit !
Dans la jungle des fautes humaines, infor­ma­tiques, méca­niques, le der­nier maillon de la chaîne du «  pré­presse », lors de cet ultime contrôle avant bon à tirer, c’est encore le cor­rec­teur (qui prend alors le nom de « réviseur »).

☞ Lire aus­si Cor­ri­ger au temps de Guten­berg.


Conditions de travail des correcteurs au XXe siècle

« Les cor­rec­teurs en pleine action. » Source : Nico­las Fau­cier, La Presse quo­ti­dienne. Ceux qui la font, ceux qui l’ins­pirent, Paris, Les Édi­tions syn­di­ca­listes, 2e éd., 1965, pl. h.-t.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les déplo­rables condi­tions de tra­vail des cor­rec­teurs du xve au xixe siècle11. Il semble mal­heu­reu­se­ment que le pro­blème ait per­du­ré au xxe siècle. Ain­si trouve-t-on en 1973, dans l’ouvrage d’Yves Blon­deau Le Syn­di­cat des cor­rec­teurs12, le texte suivant :

L’article 3 de l’annexe tech­nique des cor­rec­teurs — conven­tion col­lec­tive de la presse de 1937 — pré­cise « (…) qu’il est dési­rable que les cor­rec­teurs dis­posent, lorsque cela est pos­sible, dans chaque impri­me­rie, d’un local indé­pen­dant et spa­cieux, aéré et, autant que pos­sible, éclai­ré par la lumière du jour et agen­cé spé­cia­le­ment pour l’exécution du tra­vail ». Le peu de pro­grès dans ce domaine est affir­mé par la néces­si­té que les cor­rec­teurs ont eue de faire insé­rer, en les repro­dui­sant mot pour mot, ces quelques lignes dans l’annexe tech­nique de la conven­tion col­lec­tive de la presse de 1959. 
Un aper­çu des condi­tions de tra­vail réelles des cor­rec­teurs est don­né par un article de R. Man­ge­ret13 : « Elles sont légion les impri­me­ries où, dans une atmo­sphère irres­pi­rable (odeur de plomb en fusion, fumée de ciga­rettes, pous­sières vol­ti­geant au moindre dépla­ce­ment), sou­vent au milieu de l’atelier, avec le bruit des lino­types, il (le cor­rec­teur) ne doit pas avoir la moindre dis­trac­tion. L’aération, quand par hasard il occupe une petite pièce, est le plus sou­vent très mau­vaise : pas de fenêtre don­nant sur l’extérieur, donc pas de pos­si­bi­li­té de renou­ve­ler l’air vicié. C’est la lumière cli­gno­tante qui éclaire son bureau exi­gu, c’est la couche de pous­sière gluante qui recouvre tout : murs, tables, armoires, et toute chose qu’on a l’imprudence de lais­ser quelque temps à la même place. 
« Depuis ce jour­nal tris­te­ment célèbre pour la décré­pi­tude de ses locaux, où l’on a peur de se retrou­ver sou­dain au rez-de-chaus­sée par les trous que dis­pense géné­reu­se­ment le plan­cher ver­mou­lu, où les cor­rec­teurs tra­vaillent sur des tables ban­cales, s’asseyent sur des chaises per­cées (sic) et où les vitres cas­sées laissent joyeu­se­ment fil­trer l’air pur du « Crois­sant14 », tout cela dans la crasse…
« Jusqu’à ce grand quo­ti­dien où les vasis­tas à ras du sol s’entrouvrent sur la cour inté­rieure pour que les gaz d’échappement des nom­breuses voi­tures et motos manœu­vrant sans arrêt asphyxient les cor­rec­teurs. Local bien trop petit, sys­tème d’aération inef­fi­cace, sale­té régnant en maî­tresse… (…) »
[…]
Aux odeurs, au manque d’air, aux pous­sières, au bruit, à la vétus­té des locaux, s’ajoute, aujourd’hui encore, un éclai­rage défi­cient, source d’une fatigue sup­plé­men­taire pour les correcteurs.

La « cage de verre » décrite par Georges Sime­non en 197115 et fil­mée par Fran­çois Truf­faut en 197916 est repré­sen­ta­tive de ces locaux exi­gus. Ni l’es­pace ni l’é­clai­rage ne semblent, non plus, bien fameux dans le cas­se­tin recréé par Claire Clou­zot en 198117.

L’arrivée de la pho­to­com­po­si­tion (années 1960), de la PAO (1985) et la loi Évin contre le taba­gisme (1991) ont assai­ni l’air, mais pour ce qui est de l’espace, je peux à mon tour témoi­gner, ces der­nières années, avoir plu­sieurs fois été relé­gué dans une petite pièce sans fenêtre ou sur un coin de bureau. 

Le télé­tra­vail pré­sente au moins l’avantage de pou­voir contrô­ler ses condi­tions maté­rielles de travail. 


“Histoire du livre et de l’édition”, de Yann Sordet

Couverture de l'Histoire du livre et de l'édition, de Yann Sordet
Le « gros roman » de mon été.

Des tablettes sumé­riennes à Google Books. L’His­toire du livre et de l’édition qu’a fait paraître Yann Sor­det en mars der­nier a été pour moi le « gros roman » de l’été. Cette vaste syn­thèse des tra­vaux les plus récents est à la fois riche­ment docu­men­tée, clai­re­ment expo­sée et remar­qua­ble­ment orga­ni­sée. On peut la lire in exten­so, comme je l’ai fait – et c’est pas­sion­nant de bout en bout –, ou y pui­ser des ren­sei­gne­ments sur un thème par­ti­cu­lier, car elle est assor­tie d’une table des matières détaillée et d’un index des noms de per­sonnes, de col­lec­ti­vi­tés, de lieux, et des titres. 

Sur le sujet que je traite dans ce blog, le métier de cor­rec­teur et son his­toire, sans sur­prise je n’y ai pas trou­vé grand-chose. L’auteur pou­vait dif­fi­ci­le­ment trai­ter dans ses 800 pages ce qui n’est qu’effleuré dans les quatre gros volumes de l’His­toire de l’édition fran­çaise, de Roger Char­tier et Hen­ri-Jean Mar­tin (Fayard, 1983-1986, dont je par­le­rai dans un pro­chain article). Si la cor­rec­tion, étape fon­da­men­tale de la vie du livre, n’est pas pas­sée sous silence, elle n’est pas non plus détaillée. Confor­mé­ment à son titre, cet ouvrage est une his­toire du livre, non une his­toire des hommes du livre. Comme le dit Robert Darn­ton dans sa post­face, « c’est la vision large, déve­lop­pée à tra­vers la longue durée, qui carac­té­rise ce volume ». Nous n’entrons jamais dans la vie d’un atelier. 

On devine cepen­dant que le métier a bien chan­gé depuis l’époque de la com­po­si­tion au plomb, « un contexte de pro­duc­tion où, en plus des risques ordi­naires de l’inattention humaine (que connais­sait déjà le copiste), le dis­po­si­tif tech­nique ajou­tait des fac­teurs d’erreurs (inter­ver­sion de lignes, ren­ver­se­ment de carac­tère, mau­vaise suc­ces­sion des pages liée à une erreur d’imposition…) » (p. 193).

Contri­buant dans l’ombre à la qua­li­té des ouvrages impri­més, les cor­rec­teurs répondent à l’exigence for­mu­lée par Érasme dès 1505, pour qui, nous dit Yann Sor­det, « la per­fec­tion du texte écrit est une des ambi­tions les plus hautes ; elle impose une vigi­lance d’autant plus exi­geante que “l’imprimerie […] répand aus­si­tôt une faute unique en mille exem­plaires” » (p. 290). 

Assu­ré­ment, nos ancêtres ont par­ti­ci­pé, au moins par la pra­tique, à la nor­ma­li­sa­tion de la langue fran­çaise et des usages typo­gra­phiques, mais ils sont bien peu nom­breux à avoir lais­sé témoi­gnage de leur vie pro­fes­sion­nelle ou à avoir cou­ché sur le papier leurs réflexions sur le métier, à la notable excep­tion de Jérôme Horn­schuch (1608, lire mon article) et de Louis-Emma­nuel Bros­sard (Le Cor­rec­teur typo­graphe, 1924-1934, article à venir). 

Quoi qu’il en soit, le récit des étapes ayant conduit au livre, et à l’imprimé en géné­ral, tel que nous le connais­sons aujourd’hui – et sur lequel le cor­rec­teur conti­nue d’in­ter­ve­nir – est très inté­res­sant à suivre. Récit d’une suc­ces­sion d’inventions : l’é­cri­ture, ses dif­fé­rents sup­ports et formes jus­qu’au codex en papier, l’imprimerie par Guten­berg, bien sûr, mais aus­si les carac­tères romains puis ita­liques, les lettres accen­tuées, la cédille et l’apostrophe, le décou­page du texte et les signes de ponc­tua­tion, etc. 

Par­mi ces élé­ments figurent les règles typo­gra­phiques : elles sont évo­quées très tard dans l’ouvrage, dans un para­graphe sur la « chaîne gra­phique » (p. 635).

Sous l’ancien régime typo­gra­phique, les choix de com­po­si­tion et de mise en page (alter­nance des casses, signes de ponc­tua­tion, ges­tion des blancs et des cou­pures de lignes, etc.) étaient très lar­ge­ment fixés au sein des ate­liers, même si des usages s’étaient impo­sés de manière cou­tu­mière, avec des par­ti­cu­la­ri­tés ou des ten­dances propres à cer­tains espaces géo­lin­guis­tiques. L’idée d’un code typo­gra­phique géné­ral est appa­rue au xixe siècle et a trou­vé son pre­mier lieu d’expression dans les manuels de com­po­si­tion, comme celui du cor­rec­teur Antoine Frey, paru en 1835 au sein de la col­lec­tion des manuels ency­clo­pé­diques Roret, et qui a été lar­ge­ment dif­fu­sé et réédi­té. En 1889, Hachette avait publié ses Règles typo­gra­phiques géné­ra­le­ment sui­vies et adop­tées pour les publi­ca­tions de la Librai­rie Hachette. En 1928, pour la pre­mière fois paraît un ouvrage déli­bé­ré­ment col­lec­tif, qui tend vers la norme du fait de l’adhésion de plu­sieurs pro­fes­sion­nels à son conte­nu : c’est le Code typo­gra­phique, édi­té par une « socié­té ami­cale des direc­teurs, protes et cor­rec­teurs d’imprimerie », désor­mais régu­liè­re­ment actua­li­sé, et dont la publi­ca­tion sera prise en charge par les asso­cia­tions pro­fes­sion­nelles [la 18e édi­tion, der­nière à ce jour, publiée par la Fédé­ra­tion de la com­mu­ni­ca­tion, CFE-CGC, date de 1997]. Un guide com­plé­men­taire s’impose dans le sec­teur, le Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale, publié pour la pre­mière fois en 1971 et qui a déjà connu cinq éditions.

Réim­pri­mée en 2017, cette der­nière réfé­rence n’a cepen­dant pas été revue depuis 2002 et je doute que cette tâche soit une prio­ri­té du groupe indus­triel (IN Groupe) qu’est deve­nue l’Imprimerie natio­nale dans les années 1990 car, comme le pré­cise Yann Sordet :

[…] entre 2003 et 2005, les dif­fi­cul­tés finan­cières, aggra­vées par la dis­pa­ri­tion du mar­ché de l’annuaire des PTT, la contraignent à céder la plu­part de ses sites, à réduire sa masse sala­riale par des plans sociaux, et à res­ser­rer dras­ti­que­ment son acti­vi­té aux seuls docu­ments dont la pro­duc­tion est entou­rée de mesures par­ti­cu­lières de sécurité. 

Quant au patri­moine « vivant et maté­riel » de l’Imprimerie natio­nale, il est désor­mais conser­vé par l’Ate­lier du livre d’art et de l’estampe, dans le nord de la France. 

Dans ce remar­quable ouvrage, le cor­rec­teur appren­dra aus­si beau­coup des pro­grès tech­niques qui ont mené de la séquence de l’an­cien régime typo­gra­phique (pré­pa­ra­tion de la copie, com­po­si­tion, impo­si­tion, impres­sion, éven­tuel­le­ment reliure) à la chaîne gra­phique actuelle, où le rem­pla­ce­ment du plomb par le cla­vier a par­tiel­le­ment – mais sub­stan­tiel­le­ment – modi­fié la nature de son tra­vail. Sans par­ler des muta­tions de l’é­di­tion, aux­quelles Yann Sor­det consacre de nom­breuses pages tout aus­si captivantes. 


Yann Sor­det, His­toire du livre et de l’édition, Albin Michel, 2021, 800 pages.

Des correcteurs sévèrement punis ?

Dans plu­sieurs jour­naux du début du xxe siècle, on trouve le même texte affir­mant qu’au Ching-Pao, jour­nal chi­nois, « le cor­rec­teur pris en défaut est empa­lé, tout uniment ». 

La répé­ti­tion n’a rien de sur­pre­nant : il n’é­tait pas rare les jour­naux de l’é­poque se copient l’un l’autre pour rem­plir leurs colonnes. Mais la repu­bli­ca­tion d’une infor­ma­tion n’as­sure pas de sa véra­ci­té. Si la Gazette de Pékin (京 报, trans­lit­té­ré Jing Bao, par­fois Ching Pao) a bien exis­té jus­qu’en 191218, l’au­then­ti­ci­té du sup­plice du cor­rec­teur n’est pas garan­tie19 – heureusement !

On trouve une variante de cette his­toire dans La Petite Tuni­sie du 12 sep­tembre 1927 :

LA CHINE EST UN PAYS CHARMANT.
Le jour­nal chi­nois « Ching-Pao » est la plus vieille gazette connue. S’y glisse-t-il une coquille ? Le com­po­si­teur reçoit cent coups de verge, ce qui est ano­din, mais le cor­rec­teur est empa­lé sur l’heure, ce qui est bien quelque chose.
Ce n’est pas comme dans nos jour­naux — sur­tout le nôtre — on découvre peu de coquilles dans le « Ching-Pao ».
Heu­reux journal.

Une anec­dote appro­chante remonte, elle, au xvie siècle. D’a­près l’im­pri­meur Georges-Adrien Cra­pe­let20 (1837), « Un cor­rec­teur mal­in­ten­tion­né fut fouet­té de verges et hon­teu­se­ment chas­sé de la ville épis­co­pale de Wurtz­bourg21, pour avoir omis la lettre w dans un mot, ce qui for­moit un sens obs­cène ». L’in­for­ma­tion est reprise par son confrère Paul Dupont22 puis par l’an­cien libraire-édi­teur Edmond Wer­det23. Plus près de nous, D. B. Dru­cker24 ajoute que la coquille en ques­tion fut « oubliée dans un livre de Cicéron ». 

Mais la source de cette his­toire me reste aus­si incon­nue que celle de la première… 


Défense d’un “être hybride”, le correcteur, 1864

Page de titre de "Typographes et gens de lettres", de Décembre Alonnier, 1864.

Décembre-Alon­nier (nom col­lec­tif de Joseph Décembre et Edmond Alon­nier25) fit paraître au milieu du xixe siècle un savou­reux ouvrage dépei­gnant le monde lit­té­raire pari­sien, Typo­graphes et gens de lettres. Le cha­pitre XII est consa­cré au métier de cor­rec­teur et com­mence par décrire son pitoyable ter­rain d’action… 

[…] sur la lisière de l’im­pri­me­rie et de la lit­té­ra­ture, ser­vant de tran­si­tion de l’au­teur au typo­graphe, il est un être hybride qui doit résu­mer toutes les sciences et les tra­di­tions de la saine typo­gra­phie : nous avons nom­mé le cor­rec­teur.
L’art n’a dépen­sé aucune de ses res­sources pour embel­lir le lieu des­ti­né à ses tra­vaux. Le bureau de la cor­rec­tion a été pla­cé dans la par­tie de l’im­pri­me­rie où il ne gêne pas ; or, comme dans une impri­me­rie toute petite place, tout petit recoin est uti­li­sé, c’est assez dire que le bureau du cor­rec­teur n’a aucune de ces com­mo­di­tés qui font le confor­table.
Aucun orne­ment ne frappe la vue ; seuls quelques paquets d’épreuves et de gros dic­tion­naires pou­dreux s’étalent sur les éta­gères. Le balai fait rare­ment son appa­ri­tion en ce lieu, et l’a­rai­gnée, retrou­vant les beaux jours de l’âge d’or, y file pai­si­ble­ment les méandres argen­tés de sa toile et y meurt de vieillesse.

Une vie de galérien

Le cor­rec­teur, que cer­taines gens ont la naï­ve­té de croire un homme indis­pen­sable, est pour­tant de tous les membres de la grande famille typo­gra­phique celui que l’on traite avec le moins d’égards et le moins de défé­rence.
Ce galé­rien, qui consume son exis­tence à pâlir dix heures par jour sur une masse d’é­preuves qu’il cherche à pur­ger des fautes faites par les com­po­si­teurs et par les écri­vains ; ce galé­rien, repré­sen­tant non avoué de l’A­ca­dé­mie, qui a la pénible mis­sion de faire ren­trer dans le droit che­min de la syn­taxe et de la gram­maire les auteurs que trop dis­po­sés à faire l’école buis­son­nière ; gen­darme lit­té­raire, sa vie se passe à sai­sir en fla­grant délit les solé­cismes et les bar­ba­rismes qui s’ébattent dans les pro­duc­tions du jour à son grand déses­poir ; eh bien ! cet homme on le consi­dère comme une super­flé­ta­tion26, presque comme un para­site implan­té dans une impri­me­rie comme le gui dans l’écorce du chêne ; on lui mar­chande volon­tiers son salaire, car le tra­vail qu’il pro­duit ne peut se sup­pu­ter par francs et cen­times et, com­mer­cia­le­ment par­lant, n’a aucune valeur.
Lors de la der­nière aug­men­ta­tion accor­dée aux typo­graphes, les cor­rec­teurs d’une mai­son de second ordre crurent devoir aus­si la deman­der ; le patron leur répon­dit fort tran­quille­ment qu’il s’é­ton­nait d’une sem­blable demande de leur part, parce qu’il les payait assez cher pour ce qu’ils lui rap­por­taient de béné­fices ; que, du reste, il n’a­vait jamais com­pris l’u­ti­li­té des cor­rec­teurs, et que s’il en avait encore dans sa mai­son, c’est uni­que­ment parce qu’il avait eu le tort de suivre les anciens erre­ments typographiques.

« Bouc émissaire de la littérature »

Dans la vie sociale, des récom­penses sont décer­nées à ceux qui se dis­tinguent : le sol­dat a en pers­pec­tive la croix d’hon­neur ou les épau­lettes ; l’ar­tiste, les dis­tinc­tions flat­teuses ; le lit­té­ra­teur, les accla­ma­tions de la foule ; le géné­ral vain­queur, les enivre­ments du triomphe ; pour le cor­rec­teur, il n’est rien ; rien ne vient le sti­mu­ler, nul éloge ne le dédom­mage de ses peines : car, après le pape, il doit être infaillible ! Encore des jour­naux de notre temps ont-ils rele­vé notre sou­ve­rain pon­tife de cette lourde tâche, mais le cor­rec­teur, jamais ! Il ne doit lais­ser échap­per aucune faute, car on le paye pour cela. Il est le bouc émis­saire de la lit­té­ra­ture, voué aux exé­cra­tions de la foule qui le hue !
Et pour­tant com­bien d’au­teurs se sont glis­sés en cachette dans son bureau enfu­mé et pou­dreux, et, le cha­peau bas, sont venus le sup­plier de révi­ser leur manus­crit, le priant de conti­nuer une répu­ta­tion sou­vent due à la réclame et à la cama­ra­de­rie, sauf à dédai­gner au grand jour cette col­la­bo­ra­tion modeste et  à jeter au besoin la pre­mière pierre.

Rire de lui, un sport journalistique

Du reste, tous ceux qui ont des rap­ports plus ou moins directs avec l’im­pri­me­rie se font un malin plai­sir de trou­ver les fautes que le cor­rec­teur aura oubliées : il semble qu’ils se décernent un bre­vet de haute intel­li­gence et qu’ils disent : « Le cor­rec­teur est un homme ins­truit, que suis-je alors, moi, qui trouve des fautes après lui ? »
D’autres per­fec­tionnent : ils inventent des fautes à plai­sir, pour avoir l’oc­ca­sion de manier l’a­nec­dote typo­gra­phique et de faire pâmer leurs abon­nés aux dépens des soi-disant balour­dises du cor­rec­teur.
Ain­si le rédac­teur en chef d’un jour­nal, visant à l’es­prit, s’a­mu­sait à tron­quer des mots, à ren­ver­ser des phrases à des­sein dans la copie de petites nou­velles. Le cor­rec­teur, quoique sou­vent fort éton­né, par res­pect pour l’au­teur et pour la copie, lais­sait sub­sis­ter le tout dans une sainte inté­gri­té.
Au numé­ro sui­vant, on trou­vait inva­ria­ble­ment, entre filets, une nou­velle annon­çant qu’une bévue du cor­rec­teur avait fait dire une chose bur­lesque tout oppo­sée à  la chose sérieuse que l’on avait vou­lu dire. L’anecdote, bien tour­née, déso­pi­lait les naïfs lec­teurs de l’étincelant jour­nal, qui n’a­vaient pas ri depuis 1830. Et le can­dide cor­rec­teur ava­lait cela tout le pre­mier, mau­dis­sant sa négligence.


Portrait de « l’homme classique »

Froid et calme, il parle peu ; il évite avec soin de prendre part aux dis­cus­sions oiseuses qui four­millent dans les ate­liers. Inébran­lable dans ses convic­tions, s’il lui arrive de don­ner son opi­nion, il le fait pour l’ac­quit de sa conscience, mais avec la cer­ti­tude qu’il ne convain­cra per­sonne. Il connaît trop les hommes pour les avoir vus défi­ler dans son cabi­net.
Homme de tact, sous sa froi­deur appa­rente se cachent une exquise poli­tesse et sur­tout la crainte de frois­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés. A-t-il une obser­va­tion à faire à un auteur dont l’i­ma­gi­na­tion voyage dans les plaines obs­cures de l’am­phi­gou­ri, ou dont l’or­tho­graphe et le style se per­mettent un roman­tisme par trop éche­ve­lé, il enve­loppe cette obser­va­tion d’une telle déli­ca­tesse, d’un tel res­pect, que l’écrivain le plus ombra­geux ne sau­rait s’en for­ma­li­ser.
Ain­si dans une copie de P. Lacroix, l’au­teur avait mis :
« Le comte de Pro­vence, depuis Charles X. »
Le com­po­si­teur, qui connais­sait son his­toire, vit l’er­reur, et mit « Louis XVIII ».
Le cor­rec­teur, res­pec­tant la copie, réta­blit « Charles X », et quand il envoya l’épreuve, il mit en marge : « Ne serait-ce pas plu­tôt Louis XVIII ? »
Cela est de tra­di­tion dans… — j’al­lais dire l’art ; mais doit-on dire le métier ? — la cor­rec­tion, de ne jamais faire aucun chan­ge­ment, quand même gram­maire, syn­taxe, bon sens, tout serait outra­geu­se­ment vio­lé. Le cor­rec­teur se contente de mettre en marge du pas­sage délin­quant un point d’in­ter­ro­ga­tion27.

Travailler sans dictionnaire

Le cor­rec­teur est tenu de connaître tous les termes de phy­sique, de chi­mie, de zoo­lo­gie, de méde­cine, de paléon­to­lo­gie, etc., etc., et pour suf­fire à tout ce que l’on exige de lui, tous les dic­tion­naires pos­sibles lui seraient néces­saires ; pour­tant c’est tout au plus si on lui accorde le Dic­tion­naire de l’Académie, et nous affir­me­rions volon­tiers que dans la moi­tié des impri­me­ries de Paris on ne sau­rait l’y trou­ver.
Un cor­rec­teur nou­vel­le­ment entré dans une mai­son où les dic­tion­naires brillaient par leur absence, s’a­vi­sa d’en deman­der un.
« Com­ment ! lui répon­dit le patron, votre métier est de connaître le fran­çais et vous deman­dez un dic­tion­naire ?
— Par­don, mon­sieur, répon­dit l’homme clas­sique sans se décon­cer­ter, ce sont jus­te­ment ceux qui ne connaissent pas leur langue qui s’en passent parfaitement. »

L’Académie taquinée

Dans toutes les ins­ti­tu­tions il y a des dis­sen­sions, dans toutes les reli­gions il y a des schismes, dans la cor­rec­tion il en est de même. Les uns, ce sont les jeunes, empor­tés par la fougue de l’âge et séduits par les théo­ries des nova­teurs, — il y en a en toutes choses, — méprisent les tra­di­tions et cor­rigent d’a­près Napo­léon Lan­dais28 ou d’a­près Bes­che­relle29.
Mais les autres, les vieux, reve­nus des choses d’i­ci-bas, mûris par l’ex­pé­rience et com­pre­nant qu’en gram­maire comme en poli­tique l’u­ni­té de convic­tion et de foi est néces­saire, cor­rigent d’a­près l’A­ca­dé­mie, sup­po­sant sans doute, sans faire tort à l’es­prit des réfor­ma­teurs, que la docte assem­blée, com­po­sée de qua­rante immor­tels, sans comp­ter ceux qui jouissent de leur pri­vi­lège aux Champs-Ély­sées, doit avoir de l’es­prit au moins comme qua­rante.
Il gémit bien des incon­sé­quences qui éclatent à chaque page du Pan­théon de la langue fran­çaise ; mais, sol­dat dis­ci­pli­né, il sait obéir sans mur­mu­rer et, héros de la ser­vi­tude pas­sive, il défend le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie contre les attaques indis­crètes des pro­fanes, et même, au besoin, contre celles des académiciens. 

Correcteur-académicien : 1-0

Un ministre du der­nier règne, dont l’im­po­pu­la­ri­té n’eut d’égale que son extrême inté­gri­té, avait remar­qué que diverses cor­rec­tions qu’il avait indi­quées sur ses épreuves n’étaient point exé­cu­tées au tirage. Sur­pris d’une négli­gence sem­blable, il s’in­for­ma de la cause et apprit que c’était le cor­rec­teur qui les avait bif­fées. Son éton­ne­ment aug­men­ta, et il deman­da à par­ler au cor­rec­teur.
On le condui­sit au bureau de la cor­rec­tion.
« Par­don, mon­sieur, dit l’au­teur de l’His­toire de mon Temps, je m’a­per­çois que nous fai­sons  à nous deux le tra­vail de Péné­lope ; plus je marque de cor­rec­tions, plus vous sem­blez vous obs­ti­ner à les sup­pri­mer ou à les chan­ger : vous m’o­bli­ge­riez en m’en fai­sant connaître la rai­son.
— Mon Dieu, mon­sieur, répon­dit le cor­rec­teur sans s’émouvoir, la rai­son est fort simple, elle est vôtre.
— Je ne com­prends pas. 
— Vous êtes aca­dé­mi­cien et vous cor­ri­gez d’a­près une ortho­graphe que vous avez adop­tée ; mais moi, qui ne suis qu’un simple mor­tel, je prends pour guide le Dic­tion­naire de l’Académie, voi­là pour­quoi nous ne nous ren­con­trons jamais. »
L’a­ca­dé­mi­cien ne dit rien ; mais, pre­nant le Dic­tion­naire, il cher­cha les mots en litige, et vit qu’il s’était trom­pé. 
Alors, sou­riant d’une façon toute cour­toise, il s’in­cli­na en disant :
« Je recon­nais que vous, mes­sieurs les cor­rec­teurs, vous êtes les seuls véri­tables conser­va­teurs de la langue. »
Et il se retira.

L’affaire du shako

Mais tous les auteurs ne se rendent pas aus­si faci­le­ment, et il en est qui se cabrent sous les obser­va­tions, comme le che­val de manége30 sous le fouet du dres­seur.
Dans un ouvrage mili­taire, l’au­teur s’obs­ti­nait à mettre un c à sha­ko, qui n’en prend pas. Le cor­rec­teur, avec autant de patience, le fait enle­ver ; ce manége se répète plu­sieurs fois, et il se décide à écrire en marge sur une seconde que l’on envoyait à l’au­teur :
« Sha­ko ne prend pas le c, voyez le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie. »
Voi­ci la réponse que reçut cette digne anno­ta­tion :
« Je me f… de l’A­ca­dé­mie et du cor­rec­teur ; je mets un c à sha­ko, parce que cela me convient d’a­bord, et ensuite parce qu’en ma qua­li­té de mili­taire je connais mieux l’or­tho­graphe de cette coif­fure que qui que ce soit. » 

Premier (et dernier ?) lecteur

De même que les petits esprits s’at­tachent aux petites choses, de même ce sont les écri­vains les plus médiocres qui adressent le plus de récri­mi­na­tions au cor­rec­teur ; ce sont eux qui font reten­tir de leurs plaintes les échos d’a­len­tour et qui disent fort sérieu­se­ment : « Mon livre ne s’est pas ven­du, parce qu’il y avait une faute à la page 39. » Mais ils oublient de par­ler des fautes de bon sens dont le livre four­mille.
C’est pour ces auteurs qu’il sem­ble­rait qu’on a créé le cor­rec­teur, exprès pour leur don­ner la cer­ti­tude d’a­voir au moins un lec­teur assu­ré, condam­né à ce labeur comme le galé­rien aux tra­vaux for­cés. Com­bien, sans cela, ver­raient pas­ser leurs œuvres de l’im­pri­me­rie à la frui­tière31, après une courte sta­tion chez le libraire, sans que nul être humain les ait lues !

Devenir correcteur, « une odyssée »

On com­prend, par ce qui pré­cède, que pour qu’un homme d’es­prit se décide à faire ce métier il faut qu’il ait pas­sé par de cruelles épreuves, et qu’il ait acquis au rude contact de la vie cette phi­lo­so­phie qui fait tout accep­ter avec rési­gna­tion.
L’his­toire d’un cor­rec­teur est toute une odys­sée.
Quel­que­fois ce sont des mal­heurs de famille qui sont venus bri­ser une car­rière qui s’ou­vrait brillante, en le for­çant à inter­rompre ses études ; ou bien, esprit avide de liber­té et d’in­dé­pen­dance, il n’a pu se plier à la dis­ci­pline ; ou, encore, refu­sé à quelque exa­men, il s’est trou­vé aux prises avec la néces­si­té, il a sen­ti qu’il lui fal­lait tra­vailler pour vivre, et il est entré dans l’im­pri­me­rie32.
On lui a don­né une casse comme à un appren­ti, afin qu’il pût s’i­ni­tier aux pre­miers prin­cipes de l’im­pri­me­rie, et, au bout d’un mois, on lui a confié des épreuves à corriger.

La fougue du débutant

Le cor­rec­teur qui débute a tou­jours la manie de vou­loir refaire le manus­crit des auteurs, c’est-à-dire de les faire écrire cor­rec­te­ment, et cela au grand déplai­sir des com­po­si­teurs ; il bou­le­verse toute la ponc­tua­tion ; les paque­tiers33, pour se ven­ger de ces petites misères invo­lon­taires et indi­rectes, lui décernent le sobri­quet de la Vir­gule, et font mali­cieu­se­ment remar­quer les coquilles et les lettres retour­nées qu’il a lais­sées pas­ser sur l’épreuve ; car il est aus­si impos­sible en impri­me­rie de rendre une épreuve cor­recte que de trou­ver la qua­dra­ture du cercle ; et cela est tel­le­ment vrai que tout cor­rec­teur qui n’a pas trou­vé une faute à mar­quer sur une épreuve la relit vive­ment, crai­gnant de l’a­voir mal lue la pre­mière fois
Lorsque le cor­rec­teur est obli­gé d’al­ler dans l’a­te­lier, il est sûr d’être accueilli par une foule de ques­tions dans le genre de celles-ci :
« Met­tez-vous l’u flexe à dévoue­ment ou l’e ?
— À tout à l’heure faut-il des divi­sions ?
Usus­fruc­tus, est-ce un seul mot ?
— Met-on les deux capi­tales à conseil d’État ?
Voyez est sou­li­gné sur la copie, et vous me le mar­quez en romain. » 
Toutes ces ques­tions qui se croisent d’un bout à l’autre de l’a­te­lier n’émeuvent nul­le­ment le cor­rec­teur, qui se contente de répondre, impas­sible comme un Terme34 :
« Sui­vez vos copies, nous ver­rons à l’épreuve. » 

« Supplice » de la lecture

Le cor­rec­teur a géné­ra­le­ment hor­reur de toute espèce d’étude ; sa jour­née finie, il n’as­pire qu’au repos ; lire pour lui est un hor­rible sup­plice ; n’a-t-il pas lieu d’en être plus que dégoû­té lors­qu’il use dix heures sur vingt-quatre de sa vie à lire toutes sortes de choses qui lui sont indif­fé­rentes, et qu’il a consa­cré ce temps à déchif­frer des manus­crits hié­ro­gly­phiques dans le goût de ceux de MM. Jules Janin et Gus­tave Planche ?
Le cor­rec­teur pro­fesse le plus pro­fond mépris pour tout le clin­quant de la lit­té­ra­ture, et n’a de consi­dé­ra­tion que pour le vrai talent.
Par­fois il arrive, par un coup du sort, qu’il par­vienne à une posi­tion brillante : il ne rou­gi­ra jamais de ses anciens cama­rades. C’est, croyons-nous, le plus bel éloge que l’on puisse faire de la corporation.

Décembre-Alon­nier, Typo­graphes et gens de lettres [lien vers Gal­li­ca], Michel Lévy frères, 1864, p. 31-34 et 37-43.

☞ Voir aus­si Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves d’im­pri­me­rie, 1861, qui confirme nombre de ces observations.


André Lemoyne, un correcteur statufié

Buste du monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Buste du monu­ment à la mémoire d’An­dré Lemoyne, sur la place por­tant son nom, à Saint-Jean-d’An­gé­ly (Cha­rente-Mari­time).

« J’aime mieux être arti­san que magis­trat, gagner ma vie à la sueur de mon front que ser­vir aux basses œuvres de la tyran­nie. » — André Lemoyne, 1852

Rares sont les cor­rec­teurs aux­quels on a éri­gé un monu­ment. C’est pour­tant le cas d’André Lemoyne (1822-1907), célé­bré comme poète, étu­dié par Ver­laine35, pré­fa­cé par Sainte-Beuve et par Jules Val­lès, mul­ti­pri­mé par l’Académie36 et fait che­va­lier de la Légion d’honneur en 187737. Si c’est le poète qui fut ain­si sta­tu­fié, son pas­sé de cor­rec­teur y est aus­si ins­crit à tra­vers le comi­té qui a sou­hai­té ce monu­ment38 :

Monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Musée d’Or­say, fonds Debuis­son. Source : E-monumen.net

Il mou­rut le 28 février 1907 en sa ville natale, qui a don­né son nom à une place publique. Ses amis, ses admi­ra­teurs lui ont éle­vé, par une sous­crip­tion publique à laquelle la Socié­té ami­cale des Protes et Cor­rec­teurs d’imprimerie de France a pris très lar­ge­ment part, un modeste monu­ment qui fut inau­gu­ré le 31 octobre 1909, au Jar­din public de Saint-Jean-d’Angély39.

Ver­laine salue ain­si l’homme : 

Lemoyne vit digne­ment d’un bel emploi dans la mai­son Didot. C’est l’homme du Livre comme c’est l’homme d’un livre. Quoi de plus noble et de plus logique ? Mais c’est aus­si l’homme de la Nature mer­veilleu­se­ment tra­duite, du cœur com­bien fine­ment devi­né, de la femme sue et impec­ca­ble­ment appré­ciée, dite à ravir. Et quoi de mieux ?

Je repro­duis ici le bel hom­mage que lui rend L.-E. Bros­sard, en 1924, dans Le Cor­rec­teur typo­graphe40 :

« En plein rêve de jeu­nesse, alors que son esprit et son cœur débor­daient des plus nobles ambi­tions, André Lemoyne, au milieu des évé­ne­ments de 1848, vit dis­pa­raître toute la for­tune pater­nelle dans une catas­trophe impré­vue. Jeune et ins­truit, il eût pu se tour­ner vers la poli­tique ou le jour­na­lisme, où, grâce à son talent d’a­vo­cat et à l’ar­deur de ses convic­tions, il se fût taillé une brillante situa­tion. André Lemoyne pré­fé­ra deve­nir un simple arti­san et ne devoir qu’au tra­vail de ses mains le pain et la sécu­ri­té de ses jours : stoï­que­ment, sans amer­tume, ni regret, il s’en­rô­la dans la pha­lange des tra­vailleurs du Livre. Entré comme appren­ti typo­graphe dans l’im­pri­me­rie Fir­min-Didot, André Lemoyne, que ses connais­sances éten­dues et variées dési­gnaient à l’at­ten­tion de ses chefs, devint bien­tôt cor­rec­teur. Son éru­di­tion et son carac­tère lui conquirent, dans ce poste, des ami­tiés solides et l’es­time d’au­teurs illustres qui jugeaient à sa valeur la pré­cieuse col­la­bo­ra­tion de ce tra­vailleur dis­cret. C’est dans ces fonc­tions que Lemoyne vit un jour, pour la pre­mière fois, la gloire venir vers lui : un aca­dé­mi­cien, M. de Pon­ger­ville, « en habit bleu à bou­tons d’or, pan­ta­lon gris perle à sous-pieds, cha­peau blanc à longues soies », venait, au nom de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, appor­ter ses féli­ci­ta­tions et ser­rer la main au modeste cor­rec­teur qui se révé­lait un poète de pre­mier ordre. »

André Lemoyne fut en effet un vrai poète : « dans la pra­tique de son métier de cor­rec­teur il avait décou­vert toutes les nuances, toutes les somp­tuo­si­tés du « verbe » ; nour­ri aux meilleures sources clas­siques, il avait sucé jus­qu’à la moelle l’os savou­reux de notre vieille lit­té­ra­ture ; il en connais­sait l’har­mo­nieuse beau­té et les res­sources infi­nies ; il en com­pre­nait la sou­plesse et la logique ; il l’ai­mait avec un res­pect, avec une admi­ra­tion sin­cères. S’il concé­dait par­fois qu’il est des dif­fi­cul­tés, des contra­dic­tions, des illo­gismes qu’on peut sans dom­mage éla­guer de la luxu­riante fron­dai­son de la gram­maire et de l’or­tho­graphe, jamais il ne vou­lut admettre qu’on pût tou­cher aux règles ou aux formes gram­ma­ti­cales. Avec quelle amer­tume, lui d’or­di­naire si doux, ne dénonce-t-il pas les infil­tra­tions de mots étrangers :

… Je pense à toi, pauvre langue fran­çaise,
Quand tu dis­pa­raî­tras sous les nom­breux afflux
De source ger­ma­nique et d’o­ri­gine anglaise :
Nos arrière-neveux ne te connaî­tront plus !

« Tra­vailleur d’é­lite probe et fidèle, Lemoyne ne pou­vait oublier que pen­dant près de trente années il avait été du nombre de ces humbles et pré­cieux auxi­liaires de l’im­pri­me­rie, du nombre de ces éru­dits ano­nymes qui veillent au res­pect des belles tra­di­tions, du nombre de ces cor­rec­teurs qui éclairent les expres­sions obs­cures, redressent les phrases boi­teuses et sont, sui­vant Mon­se­let, les « ortho­pé­distes » et les ocu­listes de la langue. Alors qu’il avait depuis longues années aban­don­né l’a­te­lier pour rem­plir les fonc­tions de biblio­thé­caire archi­viste à l’É­cole des Arts déco­ra­tifs, n’a­vait-il point cet orgueil de mon­trer à ses intimes la blouse noire qu’il avait endos­sée au temps de sa jeu­nesse et de son âge mûr. N’est-ce point encore sur cette blouse qu’il épin­gla fiè­re­ment la croix, alors qu’il fut fait che­va­lier de la Légion d’hon­neur ? Au reste, ne pro­cla­mait-il point avec une osten­ta­tion de bon aloi : « Je connais mon dic­tion­naire. Son­gez que pen­dant trente ans j’ai été ouvrier typo­graphe et cor­rec­teur chez Didot… » »


Quelques observations sur le métier de correcteur, 1888

Page de titre du livre d'Émile Désormes "Notions de typographie à l'usage des écoles professionnelles", 1888

En 1889, Émile Desormes, direc­teur tech­nique de l’école Guten­berg, à Paris, publie Notions de typo­gra­phie à l’usage des écoles pro­fes­sion­nelles (la 3e édi­tion, de 1895, est télé­char­geable à L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consa­crées à la lec­ture des épreuves (p. 260-300). Je repro­duis ci-des­sous quelques obser­va­tions qui me semblent tou­jours inté­res­santes pour le cor­rec­teur, même si la dif­fu­sion de codes typo­gra­phiques41 et de dic­tion­naires maniables a, depuis lors, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré l’exer­cice de son métier.

Généralités sur la lecture des épreuves

La lec­ture des épreuves est un tra­vail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même per­sonne lit en pre­mière, en seconde et en revi­sion, qu’elle laisse pas­ser des fautes gros­sières si elles lui ont échap­pé une pre­mière fois : la fatigue céré­brale que pro­cure la lec­ture réité­rée et atten­tive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pen­sée elle-même. 
Il est donc néces­saire, si l’on veut évi­ter des acci­dents sou­vent irré­mé­diables, de confier à autant de per­sonnes dif­fé­rentes cha­cune des espèces d’épreuves, heu­reux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échap­per. 
Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arri­vé à éta­blir pour la cor­rec­tion une marche uni­forme, sui­vie et adop­tée par toutes les impri­me­ries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque mai­son ayant sa manière de tour­ner les guille­mets, de ponc­tuer, de ren­fon­cer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la vir­gule42 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins43 et là de la vir­gule ;44 ailleurs, on cor­rige d’après l’Académie, et, dans la mai­son d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons dif­fé­rentes de corriger […]

De la ponctuation 

La ques­tion de la ponc­tua­tion est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne recon­naissent pas aux cor­rec­teurs le droit de la chan­ger quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habi­tude de la mettre sur leur copie, par la rai­son qu’il est des phrases dont le sens peut chan­ger com­plè­te­ment par le seul dépla­ce­ment ou l’adjonction d’une vir­gule. 
Or, comme le lec­teur d’épreuves ne connaît pas la pen­sée de l’auteur, il est de toute évi­dence qu’il doit appor­ter la plus grand cir­cons­pec­tion dans le dépla­ce­ment ou la sup­pres­sion de la ponc­tua­tion s’il n’est pas au cou­rant des habi­tudes, du carac­tère, ou du tem­pé­ra­ment de l’écrivain. 
C’est sur­tout dans la poé­sie que cette néces­si­té se fait sen­tir et que le droit de l’auteur doit être res­pec­té. C’est qu’ils sont nom­breux, les exemples que l’on  pour­rait citer de désa­gré­ments sur­ve­nus à l’imprimeur du fait même des cor­rec­teurs ; nous n’en vou­lons pour preuve qu’une lettre qu’il nous sou­vient avoir été écrite, en 1875, par Vic­tor Hugo à un célèbre impri­meur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plai­gnait que les cor­rec­teurs lui eussent modi­fié, en bon à tirer, toute sa ponc­tua­tion45
Quand un homme comme Vic­tor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nom­breux métro­manes qui cherchent le che­min de la gloire à la lueur de cet astre puis­sant ? 
Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au cor­rec­teur, qui devra ponc­tuer comme il le ferait lui-même. 
Il nous reste peu de chose à dire de la ponc­tua­tion, si ce n’est qu’on ne doit pas abu­ser des vir­gules, qui, trop sou­vent répé­tées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fati­guer le lec­teur. Il faut pour­tant faire une excep­tion en faveur des ouvrages tech­niques, qui demandent à être lus à tête repo­sée et offrent une grand dif­fi­cul­té de rédac­tion à cause des mêmes expres­sions qui reviennent sous la plume avec une néces­si­té per­sis­tante. Dans ces condi­tions, les vir­gules ont pour consé­quence d’accentuer la pen­sée et de rendre intel­li­gibles les pas­sages les plus ardus. 
Cette dis­tinc­tion, si sub­tile qu’elle soit, est néces­saire, car il est facile à un cor­rec­teur de com­prendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique. 

Noms dont le pluriel est difficile

Desormes pro­duit sur cinq pages une liste de plu­riels de « noms fran­çais et étran­gers, simples ou com­po­sés », jus­ti­fiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas don­né à tous les cor­rec­teurs de pos­sé­der un Larousse, un Lit­tré ou un dic­tion­naire de l’Académie » (le pre­mier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la com­mente comme suit.

Les auto­ri­tés aux­quelles nous nous sommes adres­sé, Larousse et Lit­tré, pour éta­blir cette liste de noms, ne sont pas tou­jours d’accord avec l’Académie ; mais com­ment en serait-il autre­ment quand on voit cette der­nière écrire : un panier de rai­sin et un panier de gro­seilles ; un balai de plumes et un lit de plume ;  une fri­cas­sée de pou­lets, comme si l’on ne pou­vait fri­cas­ser un seul pou­let ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plu­sieurs troncs, il n’y avait pas plu­sieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rap­ports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières dif­fé­rentes ? 
L’Académie n’écrit-elle pas aus­si sirop de gro­seilles, com­pote de pommes et gelée de gro­seille, gelée de pomme ? Loin de nous la pen­sée de nous insur­ger contre une ins­ti­tu­tion uni­que­ment com­po­sée d’hommes aus­si ins­truits d’éminents, mais com­ment veut-on qu’un com­po­si­teur, qui compte au plus six ans d’école pri­maire, puisse se recon­naître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exac­te­ment les mêmes, et qui pour­tant sont régis par une ortho­graphe si différente ? 

Je n’aborde pas ici les règles typo­gra­phiques pro­po­sées par ce manuel, dont cer­taines pré­sentent une diver­gence avec les règles actuelles. Elles feront éven­tuel­le­ment l’objet d’un billet ultérieur. 


Corriger en rouge, une pratique antique

Un article d’Actua­Lit­té attire notre atten­tion sur une tablette égyp­tienne antique, appar­te­nant aux col­lec­tions du Metro­po­li­tan Museum of Art (Met), à New York.

Pro­duite entre 1981 et 1802 av. J.-C., la tablette est enduite de ges­so, une sous-couche tra­di­tion­nelle qui en uni­for­mise la sur­face.
Ces planches étaient régu­liè­re­ment blan­chies à la chaux pour être réuti­li­sées et fai­saient office d’outil pour les élèves scribes. […] Le texte prin­ci­pal, com­po­sé par le scribe négligent, est un modèle de lettre clas­sique, que l’élève était sans doute sup­po­sé mémoriser.

On y dis­tingue tou­jours les cor­rec­tions du pro­fes­seur. Je ne savais pas que l’ha­bi­tude de cor­ri­ger en rouge remon­tait si loin. 

PS — Depuis cet article, j’ai rédi­gé une Petite his­toire de la cor­rec­tion en rouge.

Article mis à jour le 9 octobre 2023.