Dans plusieurs journaux du début du xxe siècle, on trouve le même texte affirmant qu’au Ching-Pao, journal chinois, « le correcteur pris en défaut est empalé, tout uniment ».
À gauche, Le Courrier de La Rochelle, 18 janvier 1906. À droite, Le Mémorial de Lombez, 24 décembre 1911.
La répétition n’a rien de surprenant : il n’était pas rare les journaux de l’époque se copient l’un l’autre pour remplir leurs colonnes. Mais la republication d’une information n’assure pas de sa véracité. Si la Gazette de Pékin (京 报, translittéré Jing Bao, parfois Ching Pao) a bien existé jusqu’en 19121, l’authenticité du supplice du correcteur n’est pas garantie2 – heureusement !
On trouve une variante de cette histoire dans La Petite Tunisie du 12 septembre 1927 :
LA CHINE EST UN PAYS CHARMANT. Le journal chinois « Ching-Pao » est la plus vieille gazette connue. S’y glisse-t-il une coquille ? Le compositeur reçoit cent coups de verge, ce qui est anodin, mais le correcteur est empalé sur l’heure, ce qui est bien quelque chose. Ce n’est pas comme dans nos journaux — surtout le nôtre — on découvre peu de coquilles dans le « Ching-Pao ». Heureux journal.
Une anecdote approchante remonte, elle, au xvie siècle. D’après l’imprimeur Georges-Adrien Crapelet3 (1837), « Un correcteur malintentionné fut fouetté de verges et honteusement chassé de la ville épiscopale de Wurtzbourg4, pour avoir omis la lettre w dans un mot, ce qui formoit un sens obscène ». L’information est reprise par son confrère Paul Dupont5 puis par l’ancien libraire-éditeur Edmond Werdet6. Plus près de nous, D. B. Drucker7 ajoute que la coquille en question fut « oubliée dans un livre de Cicéron ».
Mais la source de cette histoire me reste aussi inconnue que celle de la première…
Décembre-Alonnier (nom collectif de Joseph Décembre et Edmond Alonnier8) firent paraître au milieu du xixe siècle un savoureux ouvrage dépeignant le monde littéraire parisien, Typographes et gens de lettres. Le chapitre XII est consacré au métier de correcteur et commence par décrire son pitoyable terrain d’action…
[…] sur la lisière de l’imprimerie et de la littérature, servant de transition de l’auteur au typographe, il est un être hybride qui doit résumer toutes les sciences et les traditions de la saine typographie : nous avons nommé le correcteur. L’art n’a dépensé aucune de ses ressources pour embellir le lieu destiné à ses travaux. Le bureau de la correction a été placé dans la partie de l’imprimerie où il ne gêne pas ; or, comme dans une imprimerie toute petite place, tout petit recoin est utilisé, c’est assez dire que le bureau du correcteur n’a aucune de ces commodités qui font le confortable. Aucun ornement ne frappe la vue ; seuls quelques paquets d’épreuves et de gros dictionnaires poudreux s’étalent sur les étagères. Le balai fait rarement son apparition en ce lieu, et l’araignée, retrouvant les beaux jours de l’âge d’or, y file paisiblement les méandres argentés de sa toile et y meurt de vieillesse.
Une vie de galérien
Le correcteur, que certaines gens ont la naïveté de croire un homme indispensable, est pourtant de tous les membres de la grande famille typographique celui que l’on traite avec le moins d’égards et le moins de déférence. Ce galérien, qui consume son existence à pâlir dix heures par jour sur une masse d’épreuves qu’il cherche à purger des fautes faites par les compositeurs et par les écrivains ; ce galérien, représentant non avoué de l’Académie, qui a la pénible mission de faire rentrer dans le droit chemin de la syntaxe et de la grammaire les auteurs que trop disposés à faire l’école buissonnière ; gendarme littéraire, sa vie se passe à saisir en flagrant délit les solécismes et les barbarismes qui s’ébattent dans les productions du jour à son grand désespoir ; eh bien ! cet homme on le considère comme une superflétation9, presque comme un parasite implanté dans une imprimerie comme le gui dans l’écorce du chêne ; on lui marchande volontiers son salaire, car le travail qu’il produit ne peut se supputer par francs et centimes et, commercialement parlant, n’a aucune valeur. Lors de la dernière augmentation accordée aux typographes, les correcteurs d’une maison de second ordre crurent devoir aussi la demander ; le patron leur répondit fort tranquillement qu’il s’étonnait d’une semblable demande de leur part, parce qu’il les payait assez cher pour ce qu’ils lui rapportaient de bénéfices ; que, du reste, il n’avait jamais compris l’utilité des correcteurs, et que s’il en avait encore dans sa maison, c’est uniquement parce qu’il avait eu le tort de suivre les anciens errements typographiques.
« Bouc émissaire de la littérature »
Dans la vie sociale, des récompenses sont décernées à ceux qui se distinguent : le soldat a en perspective la croix d’honneur ou les épaulettes ; l’artiste, les distinctions flatteuses ; le littérateur, les acclamations de la foule ; le général vainqueur, les enivrements du triomphe ; pour le correcteur, il n’est rien ; rien ne vient le stimuler, nul éloge ne le dédommage de ses peines : car, après le pape, il doit être infaillible ! Encore des journaux de notre temps ont-ils relevé notre souverain pontife de cette lourde tâche, mais le correcteur, jamais ! Il ne doit laisser échapper aucune faute, car on le paye pour cela. Il est le bouc émissaire de la littérature, voué aux exécrations de la foule qui le hue ! Et pourtant combien d’auteurs se sont glissés en cachette dans son bureau enfumé et poudreux, et, le chapeau bas, sont venus le supplier de réviser leur manuscrit, le priant de continuer une réputation souvent due à la réclame et à la camaraderie, sauf à dédaigner au grand jour cette collaboration modeste et à jeter au besoin la première pierre.
Rire de lui, un sport journalistique
Du reste, tous ceux qui ont des rapports plus ou moins directs avec l’imprimerie se font un malin plaisir de trouver les fautes que le correcteur aura oubliées : il semble qu’ils se décernent un brevet de haute intelligence et qu’ils disent : « Le correcteur est un homme instruit, que suis-je alors, moi, qui trouve des fautes après lui ? » D’autres perfectionnent : ils inventent des fautes à plaisir, pour avoir l’occasion de manier l’anecdote typographique et de faire pâmer leurs abonnés aux dépens des soi-disant balourdises du correcteur. Ainsi le rédacteur en chef d’un journal, visant à l’esprit, s’amusait à tronquer des mots, à renverser des phrases à dessein dans la copie de petites nouvelles. Le correcteur, quoique souvent fort étonné, par respect pour l’auteur et pour la copie, laissait subsister le tout dans une sainte intégrité. Au numéro suivant, on trouvait invariablement, entre filets, une nouvelle annonçant qu’une bévue du correcteur avait fait dire une chose burlesque tout opposée à la chose sérieuse que l’on avait voulu dire. L’anecdote, bien tournée, désopilait les naïfs lecteurs de l’étincelant journal, qui n’avaient pas ri depuis 1830. Et le candide correcteur avalait cela tout le premier, maudissant sa négligence.
Portrait de « l’homme classique »
Froid et calme, il parle peu ; il évite avec soin de prendre part aux discussions oiseuses qui fourmillent dans les ateliers. Inébranlable dans ses convictions, s’il lui arrive de donner son opinion, il le fait pour l’acquit de sa conscience, mais avec la certitude qu’il ne convaincra personne. Il connaît trop les hommes pour les avoir vus défiler dans son cabinet. Homme de tact, sous sa froideur apparente se cachent une exquise politesse et surtout la crainte de froisser les susceptibilités. A-t-il une observation à faire à un auteur dont l’imagination voyage dans les plaines obscures de l’amphigouri, ou dont l’orthographe et le style se permettent un romantisme par trop échevelé, il enveloppe cette observation d’une telle délicatesse, d’un tel respect, que l’écrivain le plus ombrageux ne saurait s’en formaliser. Ainsi dans une copie de P. Lacroix, l’auteur avait mis : « Le comte de Provence, depuis Charles X. » Le compositeur, qui connaissait son histoire, vit l’erreur, et mit « Louis XVIII ». Le correcteur, respectant la copie, rétablit « Charles X », et quand il envoya l’épreuve, il mit en marge : « Ne serait-ce pas plutôt Louis XVIII ? » Cela est de tradition dans… — j’allais dire l’art ; mais doit-on dire le métier ? — la correction, de ne jamais faire aucun changement, quand même grammaire, syntaxe, bon sens, tout serait outrageusement violé. Le correcteur se contente de mettre en marge du passage délinquant un point d’interrogation10.
Travailler sans dictionnaire
Le correcteur est tenu de connaître tous les termes de physique, de chimie, de zoologie, de médecine, de paléontologie, etc., etc., et pour suffire à tout ce que l’on exige de lui, tous les dictionnaires possibles lui seraient nécessaires ; pourtant c’est tout au plus si on lui accorde le Dictionnaire de l’Académie, et nous affirmerions volontiers que dans la moitié des imprimeries de Paris on ne saurait l’y trouver. Un correcteur nouvellement entré dans une maison où les dictionnaires brillaient par leur absence, s’avisa d’en demander un. « Comment ! lui répondit le patron, votre métier est de connaître le français et vous demandez un dictionnaire ? — Pardon, monsieur, répondit l’homme classique sans se déconcerter, ce sont justement ceux qui ne connaissent pas leur langue qui s’en passent parfaitement. »
L’Académie taquinée
Dans toutes les institutions il y a des dissensions, dans toutes les religions il y a des schismes, dans la correction il en est de même. Les uns, ce sont les jeunes, emportés par la fougue de l’âge et séduits par les théories des novateurs, — il y en a en toutes choses, — méprisent les traditions et corrigent d’après Napoléon Landais11 ou d’après Bescherelle12. Mais les autres, les vieux, revenus des choses d’ici-bas, mûris par l’expérience et comprenant qu’en grammaire comme en politique l’unité de conviction et de foi est nécessaire, corrigent d’après l’Académie, supposant sans doute, sans faire tort à l’esprit des réformateurs, que la docte assemblée, composée de quarante immortels, sans compter ceux qui jouissent de leur privilège aux Champs-Élysées, doit avoir de l’esprit au moins comme quarante. Il gémit bien des inconséquences qui éclatent à chaque page du Panthéon de la langue française ; mais, soldat discipliné, il sait obéir sans murmurer et, héros de la servitude passive, il défend le Dictionnaire de l’Académie contre les attaques indiscrètes des profanes, et même, au besoin, contre celles des académiciens.
Correcteur-académicien : 1-0
Un ministre du dernier règne, dont l’impopularité n’eut d’égale que son extrême intégrité, avait remarqué que diverses corrections qu’il avait indiquées sur ses épreuves n’étaient point exécutées au tirage. Surpris d’une négligence semblable, il s’informa de la cause et apprit que c’était le correcteur qui les avait biffées. Son étonnement augmenta, et il demanda à parler au correcteur. On le conduisit au bureau de la correction. « Pardon, monsieur, dit l’auteur de l’Histoire de mon Temps, je m’aperçois que nous faisons à nous deux le travail de Pénélope ; plus je marque de corrections, plus vous semblez vous obstiner à les supprimer ou à les changer : vous m’obligeriez en m’en faisant connaître la raison. — Mon Dieu, monsieur, répondit le correcteur sans s’émouvoir, la raison est fort simple, elle est vôtre. — Je ne comprends pas. — Vous êtes académicien et vous corrigez d’après une orthographe que vous avez adoptée ; mais moi, qui ne suis qu’un simple mortel, je prends pour guide le Dictionnaire de l’Académie, voilà pourquoi nous ne nous rencontrons jamais. » L’académicien ne dit rien ; mais, prenant le Dictionnaire, il chercha les mots en litige, et vit qu’il s’était trompé. Alors, souriant d’une façon toute courtoise, il s’inclina en disant : « Je reconnais que vous, messieurs les correcteurs, vous êtes les seuls véritables conservateurs de la langue. » Et il se retira.
L’affaire du shako
Mais tous les auteurs ne se rendent pas aussi facilement, et il en est qui se cabrent sous les observations, comme le cheval de manége13 sous le fouet du dresseur. Dans un ouvrage militaire, l’auteur s’obstinait à mettre un c à shako, qui n’en prend pas. Le correcteur, avec autant de patience, le fait enlever ; ce manége se répète plusieurs fois, et il se décide à écrire en marge sur une seconde que l’on envoyait à l’auteur : « Shako ne prend pas le c, voyez le Dictionnaire de l’Académie. » Voici la réponse que reçut cette digne annotation : « Je me f… de l’Académie et du correcteur ; je mets un c à shako, parce que cela me convient d’abord, et ensuite parce qu’en ma qualité de militaire je connais mieux l’orthographe de cette coiffure que qui que ce soit. »
Premier (et dernier ?) lecteur
De même que les petits esprits s’attachent aux petites choses, de même ce sont les écrivains les plus médiocres qui adressent le plus de récriminations au correcteur ; ce sont eux qui font retentir de leurs plaintes les échos d’alentour et qui disent fort sérieusement : « Mon livre ne s’est pas vendu, parce qu’il y avait une faute à la page 39. » Mais ils oublient de parler des fautes de bon sens dont le livre fourmille. C’est pour ces auteurs qu’il semblerait qu’on a créé le correcteur, exprès pour leur donner la certitude d’avoir au moins un lecteur assuré, condamné à ce labeur comme le galérien aux travaux forcés. Combien, sans cela, verraient passer leurs œuvres de l’imprimerie à la fruitière14, après une courte station chez le libraire, sans que nul être humain les ait lues !
Devenir correcteur, « une odyssée »
On comprend, par ce qui précède, que pour qu’un homme d’esprit se décide à faire ce métier il faut qu’il ait passé par de cruelles épreuves, et qu’il ait acquis au rude contact de la vie cette philosophie qui fait tout accepter avec résignation. L’histoire d’un correcteur est toute une odyssée. Quelquefois ce sont des malheurs de famille qui sont venus briser une carrière qui s’ouvrait brillante, en le forçant à interrompre ses études ; ou bien, esprit avide de liberté et d’indépendance, il n’a pu se plier à la discipline ; ou, encore, refusé à quelque examen, il s’est trouvé aux prises avec la nécessité, il a senti qu’il lui fallait travailler pour vivre, et il est entré dans l’imprimerie15. On lui a donné une casse comme à un apprenti, afin qu’il pût s’initier aux premiers principes de l’imprimerie, et, au bout d’un mois, on lui a confié des épreuves à corriger.
La fougue du débutant
Le correcteur qui débute a toujours la manie de vouloir refaire le manuscrit des auteurs, c’est-à-dire de les faire écrire correctement, et cela au grand déplaisir des compositeurs ; il bouleverse toute la ponctuation ; les paquetiers16, pour se venger de ces petites misères involontaires et indirectes, lui décernent le sobriquet de la Virgule, et font malicieusement remarquer les coquilles et les lettres retournées qu’il a laissées passer sur l’épreuve ; car il est aussi impossible en imprimerie de rendre une épreuve correcte que de trouver la quadrature du cercle ; et cela est tellement vrai que tout correcteur qui n’a pas trouvé une faute à marquer sur une épreuve la relit vivement, craignant de l’avoir mal lue la première fois. Lorsque le correcteur est obligé d’aller dans l’atelier, il est sûr d’être accueilli par une foule de questions dans le genre de celles-ci : « Mettez-vous l’u flexe à dévouement ou l’e ? — À tout à l’heure faut-il des divisions ? — Ususfructus, est-ce un seul mot ? — Met-on les deux capitales à conseil d’État ? — Voyez est souligné sur la copie, et vous me le marquez en romain. » Toutes ces questions qui se croisent d’un bout à l’autre de l’atelier n’émeuvent nullement le correcteur, qui se contente de répondre, impassible comme un Terme17 : « Suivez vos copies, nous verrons à l’épreuve. »
« Supplice » de la lecture
Le correcteur a généralement horreur de toute espèce d’étude ; sa journée finie, il n’aspire qu’au repos ; lire pour lui est un horrible supplice ; n’a-t-il pas lieu d’en être plus que dégoûté lorsqu’il use dix heures sur vingt-quatre de sa vie à lire toutes sortes de choses qui lui sont indifférentes, et qu’il a consacré ce temps à déchiffrer des manuscrits hiéroglyphiques dans le goût de ceux de MM. Jules Janin et Gustave Planche ? Le correcteur professe le plus profond mépris pour tout le clinquant de la littérature, et n’a de considération que pour le vrai talent. Parfois il arrive, par un coup du sort, qu’il parvienne à une position brillante : il ne rougira jamais de ses anciens camarades. C’est, croyons-nous, le plus bel éloge que l’on puisse faire de la corporation.
Dans ma Bibliothèque du correcteur, j’avais déjà référencé une dizaine de romans dont le protagoniste est correcteur. Je viens de relancer la recherche dans les catalogues des bibliothèques nationales : il semble que notre métier ait encore inspiré les écrivains ces dernières années. Peut-être trouverez-vous dans cette liste des idées de lecture pour l’été.
Delphine de Vigan, Les Gratitudes, JC Lattès, 2019 ; Le Livre de Poche, 2020.
Michka, ancienne correctrice de presse, est en train de perdre peu à peu l’usage de la parole. Autour d’elles, deux personnes se retrouvent : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre.
Il n’est pas vraiment question du métier dans ce roman, mais le destin d’une correctrice qui s’éloigne du langage ne pouvait que m’émouvoir.
Michel Beuvens, La Cage, Plombières-les-Bains : éd. Ex aequo, 2018.
La vengeance est un plat qui épaissit en refroidissant… Arrivé à la fin de sa vie, un père tente de mettre par écrit l’histoire d’une vengeance. Vengeance qui a bien tourné, ou qui a mal tourné ? Il ne sait plus… Par manuscrit interposé, une correctrice devient sa confidente. Mais elle se rend compte qu’il n’a pas tout dit : est-ce vraiment un meurtrier qui a écrit ça ? Ne serait-ce pas quelqu’un de sensible ? Intriguée, elle décide de mener son enquête et de combler les blancs qu’elle a décelés dans le récit.
Claude Denuzière, La Correctrice, éd. de Fallois, 2017.
À dix-neuf ans Ernesto Messina choisit de fuir la dictature de Castro. Son père lui a donné ce prénom, en hommage à Che Guevara, mais sa passion va plutôt à celui qu’il appelle « le Grand Ernest », l’écrivain américain Ernest Hemingway. Parti de Cuba pour Key West, il rencontre sur son chemin la belle Angela qui donne des cours d’anglais, et la redoutable éditrice Julia Martínez. Celle-ci va l’aider à se lancer, sous le pseudonyme de Victor Hemings, dans l’écriture d’une saga policière que le monde entier va bientôt s’arracher. Mais le soir du dernier jour d’octobre 1985, au sommet de sa gloire, Ernesto Messina disparaît sans laisser de traces. C’est sa femme qui va devoir assurer la promotion de son dernier roman, Unis par la mort. D’Halloween à Thanksgiving, de New York à La Nouvelle-Orléans, qu’est-il arrivé à Ernesto Messina ? A-t-il vraiment disparu ?
François Hoff, Le Cadavre dans le canal (Les Mystères de Strasbourg ; 2), Barr : Le Verger Éditeur, 2017.
« Mademoiselle Wilhelmina Pierron, institutrice, se rendait à l’école Saint-Thomas, rue des Cordonniers, au petit matin, en longeant le bras de l’Ill sur le chemin de halage. En passant sous le pont Saint-Martin, il lui sembla apercevoir, dans l’eau, sortant d’un bouquet d’algues, “à un pied de la berge, quelque chose comme une main”. Elle poussa un cri, mais nul ne l’entendit, car elle était seule. En arrivant à son école, elle informa sa directrice, qui haussa les épaules. » En cet hiver 1846, Floréal Krattz, le héros (malgré lui) des Mystères de Strasbourg, va devoir reprendre du service. Pris en étau entre Mina l’institutrice et le commissaire Engelberger, le jeune pion du Collège royal va se faire correcteur d’imprimerie pour enquêter sur l’assassinat d’Alphonse Decker, imprimeur d’almanachs. Est-ce un vol commis par des tortionnaires sans vergogne ? Un règlement de compte lié à ce trafic de littérature interdite ? Ou, pire encore, cette affaire annonce-t-elle le retour du “Cogneur”, ce malfrat de l’ombre qui avait mis sous sa coupe toute la pègre de Strasbourg ?
Fuyuko a trente-quatre ans, correctrice elle travaille en free-lance pour l’édition, vit seule et ne s’imagine aucune relation affective. Elle ne se nourrit pas de ses lectures : elle décortique les mots, cherche la faute cachée, l’erreur embusquée. Elle n’écrit pas, ne connaît pas la musique, s’habille sans la moindre recherche. Mais Fuyuko aime la lumière. Elle ne sort la nuit qu’au soir de ses anniversaires en hiver, seule, pour voir et pour compter les lumières dans ce froid qu’on peut presque entendre si l’on tend l’oreille, dans cet air sec et aride mais quelque part fertile. Timide, introvertie, Fuyuko va néanmoins laisser entrer deux personnes aux abords de sa vie : Hijiri, son interlocutrice professionnelle, et M. Mitsutsuka, un professeur de physique qui lui offre un accès d’une autre dimension vers la lumière : le bleu a une longueur d’onde très courte, elle se diffuse facilement, c’est pourquoi le ciel apparaît si vaste.
Février 2001. Sergio Caliz quitte sa Lorraine natale et s’installe au Luxembourg. Il vient d’être employé comme rédacteur-correcteur au service communication interne des Chemins de fer luxembourgeois (CFL). Léa, sa compagne, est partie de son coté poursuivre ses études d’histoire à Strasbourg et ne donne plus de nouvelles du jour au lendemain. Quelques semaines plus tard, Sergio reçoit de sa part une lettre de quelques lignes qui signera leur rupture au cœur de l’automne. Dans le but de survivre à cette séparation, Sergio multiplie les rencontres, mais la haine qu’il porte en lui est plus forte que le pardon. Beaucoup de jeunes femmes croisent alors son chemin et le paient de leur vie. Chaque meurtre violent appelle à un nouveau meurtre encore plus barbare, révélant le symptôme d’un mal-être sociétal, au gré des nébuleux souvenirs de Léa malgré le besoin d’absolu et les désillusions.
Hajime, après avoir été correcteur chez un éditeur, a épousé Yukiko, dont le père, homme d’affaires véreux, lui offre d’ouvrir un club de jazz. Tout dans sa vie lui réussit. Un soir il retrouve Shimamoto-san, une femme qui a été sa voisine et son amie dans son enfance. Ils deviennent amants, mais elle disparaît. Yukiko donne à son mari le temps de réfléchir. Hajime décide de rester avec sa famille.
Philippe Muray, On ferme, Les Belles Lettres, 2011.
Jean-Sébastien, correcteur dans l’édition, s’est retiré avec sa famille dans le Midi pour finir de corriger son roman qu’il s’apprête à publier. Ce roman raconte l’existence parallèle de deux personnages principaux : Michel, un intellectuel qui travaille comme nègre professionnel dans l’édition, et Bérénice, qui travaille dans un cabinet privé chargé d’élaborer le look des businessmen.
Goran Petrovic, Soixante-neuf tiroirs, trad. du serbe par Gojko Lukic, éd. du Rocher, 2003 ; Le Serpent à plumes, 2006 ; Zulma, 2021.
Adam, étudiant en lettres et correcteur intérimaire, doit remanier un vieux livre mystérieux pour le compte d’obscurs clients. Se plongeant dans le texte, il s’aperçoit vite qu’il n’est pas seul : d’autres lecteurs le hantent, parmi lesquels une vieille dame excentrique, un agent des services secrets et une jeune fille au doux parfum.
« C’est étourdissant comme La bibliothèque de Babel, de Jorge Luis Borges, poétique et aérien comme Le Cimetière des livres oubliés de Carlos Ruiz Zafón. Et c’est serbe. » — Alain Lallemand, Le Soir
Mérida Reinhart, Un Noël qui a du chien, Saint-Martin-d’Hères : éd. Legacy, 2020 ; Bookmark, 2022.
Correctrice dans une petite maison d’édition d’Angoulême, Lou Dulac tente de noyer son chagrin dans un pot de glace suite à sa rupture, mouvementée, avec le supposé homme de sa vie. Fort heureusement, elle peut compter sur sa meilleure amie, Lucille Wallace, et un millionième visionnage des adaptations de Jane Austen, pour se remettre en selle. C’est d’ailleurs une idée soufflée par Lucille qui va retourner son existence de fond en comble : avoir un ange gardien. Mais, Lou ne fait rien comme tout le monde : lorsqu’elle croise la pet-sitter de son immeuble et son shiba-inu, elle décide que son ange gardien sera poilu et à quatre pattes. Une aventure qui ne sera pas de tout repos, d’autant qu’elle coïncide avec l’arrivée de son nouveau patron, charismatique et hautain, Nathaniel Hamelin – qu’elle manque d’assommer dès le premier jour. Celui-ci lui confie la lourde responsabilité de s’occuper du dernier manuscrit de Hugo Crawford – auteur vedette qui souhaite publier un roman très cher à son cœur. Lorsque son passé menace de refaire surface, rien ne va plus à l’approche de Noël !
Bernhard Schlink, Le Retour, trad. de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, « Du monde entier », 2007 ; Folio, 2008.
Les grands-parents du jeune Peter Debauer travaillent comme relecteurs pour une collection de littérature populaire. Souvent, Peter dessine ou fait ses devoirs au dos de jeux d’épreuves corrigées. Un jour, il se met à lire un de ces feuilletons malgré l’interdiction grand-parentale. Intrigué, il découvre dans le récit pourtant incomplet d’un prisonnier de guerre détenu en Sibérie des détails qui se rattachent étrangement à sa propre vie… Une longue quête commence alors pour lui, et sa volonté de découvrir la fin de l’histoire l’entraînera dans une odyssée à travers l’histoire allemande et le passé de sa propre famille.
Mélisande a un père correcteur qui relit la dernière édition du célèbre dictionnaire Labrousse. Un soir, quatre chevals en colère sonnent à sa porte. Criant à l’injustice, ils exigent son aide pour faire leur entrée dans l’ouvrage avant « chevaux ». Face à ces créatures fantastiques, Mélisande sait que sa tâche ne sera pas facile…
Ici le narrateur, correcteur chez un éditeur scientifique, affiche deux passions : celle qui le lie à Dora Weiss, avocate, avec laquelle il forme un couple d’inséparables, et celle qu’il voue à la philosophie chinoise, où il puise l’art de l’harmonie intérieure. Un roman d’amour et du culte de la mue en soi.
Fernando Trías de Bes, Encre, trad. de l’espagnol par Delphine Valentin, Actes Sud, 2012.
Dans la Mayence de Gutenberg, un libraire et un mathématicien cherchent vainement dans les livres la raison de leur malheur. Avec les services d’un correcteur et d’un imprimeur, ils créent un ouvrage à l’encre insolite qui ne se laisse lire qu’avec le cœur.
Jabbour Douaihy, Le Manuscrit de Beyrouth, trad. de l’arabe par Stéphanie Dujols, Actes Sud, 2017.
Farid, jeune et naïf, fait le tour des éditeurs beyrouthins avec un ouvrage rédigé de sa main qu’il a fièrement intitulé Le Livre. Hélas, personne ne daigne prêter attention à son chef-d’œuvre. La mort dans l’âme, il se résout à accepter l’emploi de correcteur qu’on lui propose à l’imprimerie Karam Frères. Le patron, Abdallah, descend d’une brillante lignée d’imprimeurs mais manque cruellement de tout ce qui a fait leur renommée pendant plus d’un siècle. Médiocre et blasé, défiguré par une explosion, il se défoule auprès des filles de joie, n’osant plus s’approcher de sa femme, la belle Perséphone, qui finit par jeter son dévolu sur Farid. Pour l’impressionner, elle fait imprimer un magnifique exemplaire, un seul, de son manuscrit. C’est le début des démêlés du correcteur avec Interpol dans une sordide affaire de faux billets.
Buste du monument à la mémoire d’André Lemoyne, sur la place portant son nom, à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime).
« J’aime mieux être artisan que magistrat, gagner ma vie à la sueur de mon front que servir aux basses œuvres de la tyrannie. » — André Lemoyne, 1852
Rares sont les correcteurs auxquels on a érigé un monument. C’est pourtant le cas d’André Lemoyne (1822-1907), célébré comme poète, étudié par Verlaine18, préfacé par Sainte-Beuve et par Jules Vallès, multiprimé par l’Académie19 et fait chevalier de la Légion d’honneur en 187720. Si c’est le poète qui fut ainsi statufié, son passé de correcteur y est aussi inscrit à travers le comité qui a souhaité ce monument21 :
Il mourut le 28 février 1907 en sa ville natale, qui a donné son nom à une place publique. Ses amis, ses admirateurs lui ont élevé, par une souscription publique à laquelle la Société amicale des Protes et Correcteurs d’imprimerie de France a pris très largement part, un modeste monument qui fut inauguré le 31 octobre 1909, au Jardin public de Saint-Jean-d’Angély22.
Verlaine salue ainsi l’homme :
Lemoyne vit dignement d’un bel emploi dans la maison Didot. C’est l’homme du Livre comme c’est l’homme d’un livre. Quoi de plus noble et de plus logique ? Mais c’est aussi l’homme de la Nature merveilleusement traduite, du cœur combien finement deviné, de la femme sue et impeccablement appréciée, dite à ravir. Et quoi de mieux ?
Je reproduis ici le bel hommage que lui rend L.-E. Brossard, en 1924, dans Le Correcteur typographe23 :
« En plein rêve de jeunesse, alors que son esprit et son cœur débordaient des plus nobles ambitions, André Lemoyne, au milieu des événements de 1848, vit disparaître toute la fortune paternelle dans une catastrophe imprévue. Jeune et instruit, il eût pu se tourner vers la politique ou le journalisme, où, grâce à son talent d’avocat et à l’ardeur de ses convictions, il se fût taillé une brillante situation. André Lemoyne préféra devenir un simple artisan et ne devoir qu’au travail de ses mains le pain et la sécurité de ses jours : stoïquement, sans amertume, ni regret, il s’enrôla dans la phalange des travailleurs du Livre. Entré comme apprenti typographe dans l’imprimerie Firmin-Didot, André Lemoyne, que ses connaissances étendues et variées désignaient à l’attention de ses chefs, devint bientôt correcteur. Son érudition et son caractère lui conquirent, dans ce poste, des amitiés solides et l’estime d’auteurs illustres qui jugeaient à sa valeur la précieuse collaboration de ce travailleur discret. C’est dans ces fonctions que Lemoyne vit un jour, pour la première fois, la gloire venir vers lui : un académicien, M. de Pongerville, « en habit bleu à boutons d’or, pantalon gris perle à sous-pieds, chapeau blanc à longues soies », venait, au nom de l’Académie française, apporter ses félicitations et serrer la main au modeste correcteur qui se révélait un poète de premier ordre. »
André Lemoyne fut en effet un vrai poète : « dans la pratique de son métier de correcteur il avait découvert toutes les nuances, toutes les somptuosités du « verbe » ; nourri aux meilleures sources classiques, il avait sucé jusqu’à la moelle l’os savoureux de notre vieille littérature ; il en connaissait l’harmonieuse beauté et les ressources infinies ; il en comprenait la souplesse et la logique ; il l’aimait avec un respect, avec une admiration sincères. S’il concédait parfois qu’il est des difficultés, des contradictions, des illogismes qu’on peut sans dommage élaguer de la luxuriante frondaison de la grammaire et de l’orthographe, jamais il ne voulut admettre qu’on pût toucher aux règles ou aux formes grammaticales. Avec quelle amertume, lui d’ordinaire si doux, ne dénonce-t-il pas les infiltrations de mots étrangers :
… Je pense à toi, pauvre langue française, Quand tu disparaîtras sous les nombreux afflux De source germanique et d’origine anglaise : Nos arrière-neveux ne te connaîtront plus !
« Travailleur d’élite probe et fidèle, Lemoyne ne pouvait oublier que pendant près de trente années il avait été du nombre de ces humbles et précieux auxiliaires de l’imprimerie, du nombre de ces érudits anonymes qui veillent au respect des belles traditions, du nombre de ces correcteurs qui éclairent les expressions obscures, redressent les phrases boiteuses et sont, suivant Monselet, les « orthopédistes » et les oculistes de la langue. Alors qu’il avait depuis longues années abandonné l’atelier pour remplir les fonctions de bibliothécaire archiviste à l’École des Arts décoratifs, n’avait-il point cet orgueil de montrer à ses intimes la blouse noire qu’il avait endossée au temps de sa jeunesse et de son âge mûr. N’est-ce point encore sur cette blouse qu’il épingla fièrement la croix, alors qu’il fut fait chevalier de la Légion d’honneur ? Au reste, ne proclamait-il point avec une ostentation de bon aloi : « Je connais mon dictionnaire. Songez que pendant trente ans j’ai été ouvrier typographe et correcteur chez Didot… » »
« Soudain, elle a lancé le nom de Tristan Corbière… Bon sang, elle aimait Corbière ! Elle possédait même, chez elle, une édition rare des Amours jaunes. 1932 ! Librairie Celtique ! Je voulais la voir, la toucher, flairer ses pages. »
À la bibliothèque du Centre Pompidou, un écrivain rencontre une correctrice. Sans succès et sans le sou, logeant chez des amis ou des maîtresses, il finit par demander asile à la jeune femme… Premier roman de David Nahmias, La Correctrice est un récit alerte, plein d’humour, qui parle beaucoup de l’écriture et de la correction. Lisa, la correctrice du titre, est obsédée à l’idée « d’en laisser passer une » (coquille), ce qui confine à la manie. Les fautes, « elle les voyait partout, aussi bien dans les livres et les journaux, que sur les affiches murales, les prospectus, les plaques du corps médical ou juridique, les génériques des programmes télévisés, enfin partout ». C’est « une Gustave Flaubert de la correction, que l’on retrouverait un jour, évanouie, la tête posée sur des feuilles éparses, le doigt pointé sur le dernier mot consulté dans un dictionnaire ».
Cette obsession n’est pas sans charme pour le narrateur :
Lorsqu’elle hésitait sur l’orthographe d’un nom propre, elle était capable de retrouver rapidement le livre, puis la page où elle se souvenait l’avoir déjà lu. Son travail ressemblait à celui d’un insecte butineur. Elle glanait des mots dans ses dictionnaires, dans les livres de sa bibliothèque et mouchetait la page de traces rouges, sortes de coups de griffe portés au texte. Elle me fascinait, et je la portais aux nues avec l’aveuglement propre aux amants.
Jusqu’au jour où il se reconnaît dans l’auteur objet de son travail acharné :
Lisa, pendant ce temps, bouillonnait sur le pavé. Je supportais mal qu’elle se place en juge, qu’elle puisse ainsi toucher à un travail de création et lui rappelais sa simple place dans le cheminement du livre. J’étais piqué à vif (sic), comme si ce texte m’appartenait. C’était moi qu’on voulait charcuter. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de gratter une toile, d’ajouter de la couleur à un tableau. Alors pourquoi ne pas user du même respect vis-à-vis de nous, pauvres auteurs ? — Et le respect du lecteur, tu t’en tapes ? — Le lecteur est capable de juger par lui-même. Il n’a pas besoin de censeurs. Elle se leva d’un bond. — Ce n’est pas de la censure, c’est de la correction ! — Ah, le grand mot ! Et je quittai la pièce pour ne pas poursuivre le débat.
Dans Histoire du siège de Lisbonne, de José Saramago24, le correcteur change un mot. Relisant le manuscrit d’un amant, Lisa va plus loin :
Puis, peu à peu, Lisa s’est immiscée dans l’écriture même du roman. Elle a remplacé, d’abord, des mots par d’autres, refondu entièrement des tournures de phrases, ajouté un détail, une idée propre à elle. Un jour, alors que Dan, dans la cuisine, improvisait un sandwich, elle s’est glissée dans le texte pour insérer un paragraphe : quatre, cinq lignes, sur lesquelles elle est revenue plusieurs fois, pour les poncer, les polir, imbriquer parfaitement les mots. Par oubli ou, peut-être, délibérément, elle ne les a pas lues à Dan, laissant ces lignes au cœur du texte : galets visibles sur le lit d’une rivière. Deux jours plus tard Dan découvrait par hasard les intruses. Elles étaient belles, parfaites, lisses, mais elles n’étaient pas de lui. En un instant il comprit que Lisa ne se cantonnait plus à son rôle de correctrice, mais s’infiltrait dans la trame de l’histoire qu’elle prenait, tout bonnement, à son compte.
Le correcteur que je suis n’a pas manqué de relever un certain nombre de problèmes de langue dans ce roman. Comme le dit Lisa, « on peut se crever les yeux sur les lignes, il y a toujours une coquille qui vous glisse d’entre les cils… C’est terrible !… »
« Toute la matinée, il se sentit bien. Il travaillait lentement, minutieusement. Puriste, il avait horreur des fautes de grammaire. Il en avait trouvé dans des textes d’agrégés et d’académiciens. » — La Cage de verre, chapitre V.
Dans ma bibliothèque du correcteur, j’ai déjà mentionné La Cage de verre, roman de 1971 où Simenon met en scène Émile Virieu, un correcteur d’imprimerie particulièrement terne25. Cette œuvre a une résonance avec sa biographie :
Tous les simenoniens connaissent l’épisode extravagant de la cage de verre dans laquelle Simenon s’était engagé à écrire un roman en une semaine26. [Au] début de l’année 1927 […] Eugène Merle, directeur de plusieurs journaux parisiens, lui lance un défi : Simenon devra écrire un roman sous les yeux du public, enfermé dans une cage de verre… Attiré par la somme importante que lui propose son employeur, il accepte immédiatement, mais le projet n’aboutira pas pour diverses raisons qui restent encore un peu obscures. Cependant, l’épisode de la cage de verre restera dans la légende de Simenon et contribuera à faire de ce romancier un véritable phénomène : plusieurs journaux ont raconté en effet l’exploit qui ne s’est jamais produit27 !
Des romans parsemés de correcteurs
Outre Émile Virieu, d’autres correcteurs apparaissent dans les intrigues de Simenon, chacun dans « son coin, sa cage qui le prot[ège] contre tout ce qu exist[e] au dehors » – le cassetin28.
Dans Maigret chez le ministre :
— Elle travaille comme correctrice d’épreuves à l’Imprimerie du Croissant29, où elle fait partie de l’équipe de nuit.
Dans L’Homme au petit chien :
— Figurez-vous qu’à trente-cinq ans, je me suis mis en tête d’épouser un certain Émile Doyen, un homme de quarante ans, à peu près de mon âge, qui avait l’air aussi paisible que vous. Son métier n’était pas moins tranquille : correcteur à l’Imprimerie du Croissant, où il passait ses journées ou ses nuits dans une cage de verre, penché sur des épreuves.
Dans Les Anneaux de Bicêtre :
Personne, par exemple, n’aurait pu dire où il habitait, ni quelles étaient ses ressources, et il a fallu un hasard pour que Maugras le découvre dans une cage vitrée, à l’imprimerie de la Bourse, où Jublin gagnait sa matérielle comme correcteur.
On raconte aisément que Simenon refusait toute intervention sur ses créations, insistant notamment sur le respect de la ponctuation. Ses nombreux points de suspension étaient, pour lui, « le reflet des réflexions de Maigret30 ».
Il eut pourtant des correcteurs, dont les seuls connus (de moi, en tout cas) sont Pierre Deligny et la mystérieuse Doringe.
Maigret et l’absence de virgule
Dans son blog, le traducteur Michel Volkovitch analyse une phrase :
« Au lieu de grogner en cherchant l’appareil à tâtons dans l’obscurité comme il en avait l’habitude quand le téléphone sonnait au milieu de la nuit, Maigret poussa un soupir de soulagement. »
C’est la première phrase de Maigret et les braves gens et je me la relis avec délectation. Ce qui m’enchante en elle ? Presque rien : une absence de virgule. C’est cette absente, après « obscurité », qui donne à l’ensemble son juste rythme : le segment anormalement long, qui nous fait sentir cette recherche à tâtons interminable, qui déjà installe un malaise — annonçant la couleur du livre entier ! —, puis le bref apaisement. J’imagine Simenon qui envoie sa phrase ainsi ponctuée, le correcteur de 1961 qui s’effraie, qui cherche à la normaliser en collant la virgule, l’auteur qui se fâche, qui biffe la virgule, à lui le dernier mot puisque c’est une star. Oui, mais c’est trop beau. À la réflexion, le scénario inverse tient tout aussi bien la route : Simenon colle sa virgule machinalement et le correcteur la supprime, au nom de la correction grammaticale. Avec cette fichue virgule, en effet, « comme il en avait l’habitude… » pourrait à la rigueur dépendre de la principale qui suit, et non de la subordonnée qui précède. La plupart des lecteurs, même les plus pointilleux, accepteraient sûrement cette absence de virgule au nom de la règle du plus vraisemblable ; mais qui nous dit que le correcteur en l’occurrence n’était pas un adepte de la clarté grammaticale absolue — espèce redoutable ?
Mais Simenon eut-il vraiment un correcteur pour ce Maigret en 1961 ? «[…] les éditions originales [étaient] souvent imprimées hâtivement et riches en coquilles31. »
Pierre Deligny, correcteur passionné… et bénévole
C’est Pierre Deligny (Arras, 1926 – Poitiers, 2005) qui corrigea, pour leur édition définitive, la totalité des romans de l’écrivain. Dans le catalogue Simenon composé par le libraire Henri Thyssens32, on trouve de passionnantes informations sur sa relation avec Simenon. Je résume l’introduction du catalogue :
Pierre Deligny paraît avoir contracté le virus simenonien en 1967. Correcteur d’imprimerie, il vient alors d’être embauché comme lecteur-correcteur à l’Encyclopædia Universalis. Ayant trouvé quantité d’erreurs typographiques dans les livres de Simenon, il le fait savoir à l’écrivain, avec qui il échangera une centaine de lettres entre 1967 et 1988. Il poursuivra durant des années son inlassable quête des coquilles dans ses textes.
Dans son exemplaire de Maigret hésite (Presses de la Cité, 1968), adressé à Simenon, Deligny écrit :
« Mon cher Georges Simenon, Maigret hésite peut-être… mais moi, je n’hésite pas à déclarer que ce livre, comme tous ceux qui précèdent, est fort mal corrigé. Je rêve pour vous (et pour nous, vos lecteurs assidus) des Œuvres complètes de Simenon (puisqu’il semble qu’on ne puisse espérer cela des Presses de la Cité) enfin sans fautes (ou presque). Je m’y emploie. » Ce coup d’audace lui valut de corriger désormais la plupart des ouvrages de l’auteur en vue de la publication de la collection « Tout Simenon ». L’exemplaire est un modèle des méthodes de travail de Pierre Deligny qui y porte des corrections en rouge (coquilles, mastics, fautes préjudiciables à la compréhension de l’œuvre), en vert (coquilles, fautes bénignes non nuisibles à la compréhension), en bleu (suggestions faites à l’auteur). Sur certaines pages, c’est une vraie symphonie de couleurs.
De même, son exemplaire de La Main (Presses de la Cité, 1968) est corrigé et annoté « en trois couleurs », avec la remarque :
Compte rendu d’une « catastrophe typographique », d’un véritable « sabotage industriel » dont j’espère fermement qu’il ne se renouvellera plus… Et si je puis y contribuer, ce sera avec plaisir et enthousiasme !
Simenon le lui a dédicacé ainsi :
Pour Pierre Deligny qui connaît mieux mes livres et surtout leurs petits défauts que moi, en le remerciant de l’énorme travail qu’il s’impose si généreusement […]
La première édition des œuvres complètes, établie par Gilbert Sigaux (Lausanne, éd. Rencontre), est publiée entre 1967 et 1973. Les 72 volumes portent, sur la garde, un papillon avec cet avis :
« Cette collection, entièrement annotée et corrigée par Pierre Deligny, correcteur et ami de Georges Simenon, a servi à l’établissement de l’édition des Presses de la Cité “Tout Simenon”, 25 volumes (1988-1992). » En réalité, ce travail minutieux a aussi servi de modèle à l’édition en 10 volumes du « Cycle Maigret », puis aux réimpressions des Éditions Rencontre.
Un exemplaire de La Cage de verre (1971) porte l’envoi :
« Pour Pierre Deligny, dans sa “cage morale”, en souvenir de tant de corrections dans mes textes imprimés. Son ami reconnaissant, Georges Simenon, 1982. »
Pierre Deligny, mentionné comme « ancien chef correcteur adjoint » dans l’Encyclopædia Universalis, y signera la fiche consacrée au romancier. On lui doit aussi les 32 pages de Jalons chronobiographiques dans Tout Simenon, t. 27 (Presses de la Cité, 1993). Avec Claude Menguy, il a publié Simenon au fil des livres et des saisons (Omnibus, 2003), ainsi que de nombreux articles dans la revue Traces, éditée par le Centre d’études Georges Simenon (Liège).
Deligny, correcteur de Jean Failler
Jean Failler.
Auteur de la série policière Mary Lester, Jean Failler (né en 1940) évoque son correcteur et ami Pierre Deligny à plusieurs endroits. Je synthétise :
J’ai eu un excellent correcteur, il s’appelait Pierre Deligny, mais hélas, il nous a quittés. Pierre avait été chef correcteur à l’Encyclopédie Universalis où il supervisait une équipe de six correcteurs très avisés. Cependant, lorsque l’Encyclopédie est sortie, il subsistait des coquilles. Il prétendait qu’un livre sans défauts de ce genre n’existe pas car ce serait la perfection. Or, ajoutait-il, la perfection est d’essence divine, et nous ne sommes que de pauvres humains33.
En retraite, il me proposa [en 1997] de mettre sa science au service de Mary Lester. J’eus ainsi, pendant près de dix ans, le plus savant des correcteurs, le plus sourcilleux aussi, qui n’hésitait pas me taquiner à propos de certaines fautes grossières et répétitives. Si, comme le dit le proverbe, qui aime bien, châtie bien, Pierre m’aimait beaucoup. Mary Lester a perdu en la personne de Pierre Deligny le plus fidèle de ses serviteurs et moi le meilleur des amis, une sorte de grand frère qui n’hésitait pas à commencer ses lettres par la formule célèbre du juge Ti : “frère né après moi” et qui les terminait en signant – en breton – du surnom qu’il s’était lui-même attribué, Kraïon ru (ce qui signifie crayon rouge, couleur dont il soulignait vigoureusement mes turpitudes orthographiques)34.
À propos de la collaboration de Deligny et Simenon, il raconte :
Pierre avait également été le correcteur de Georges Simenon. Il commençait à corriger le livre en attaquant la dernière page, puis l’avant-dernière afin de ne pas se laisser prendre par le récit. Ensuite il le relisait à l’endroit pour vérifier les erreurs de dates, de noms, etc.35.
Pierre avait […] établi des listes de TOUS les intervenants dans les ouvrages de Simenon. Imaginez le travail ! Quand on connaît l’œuvre du grand Georges, ça laisse pantois. D’autant que l’ami Pierre n’avait jamais touché à un ordinateur et que toutes ces compilations étaient établies à la plume sur des fiches cartonnées36.
Enfin, il ajoute cette information intéressante :
Simenon avait une autre correctrice en la personne de sa secrétaire [s’agit-il de Joyce Aitken37 ?] qui aimait lui faire aigrement remarquer ses errements orthographiques, ce qui agaçait prodigieusement maître Georges. Il l’envoya un jour sur les roses en lui disant : « C’est entendu, si j’avais votre orthographe, votre sens de la grammaire et de la syntaxe, je fournirais des manuscrits parfaits. Mais je suppose que j’aurais alors aussi votre style plat et votre total manque d’imagination… À qui vendrait-on des livres écrits de la sorte ? » Et toc, voilà la demoiselle recadrée38.
Une autre femme est cependant connue des simenoniens.
Doringe, « correctrice attitrée » ?
« Doringe […] a l’âge de ma mère et pourtant, c’est mon amie. Très intelligente, très cultivée, très avertie de tout, et d’un goût très sûr, elle a un tel sens de l’amitié qu’elle y mêle de la jalousie. » — Lettre de Simenon, citée dans l’Autodictionnaire Simenon de Pierre Assouline.
On sait peu de chose sur Doringe, plusieurs fois citée par Pierre Assouline, dans sa biographie de Simenon39, comme sa « correctrice attitrée ». « […] les renseignements que l’on possède sur elle sont parcimonieux et assez difficiles à trouver », reconnaît Murielle Wenger en décembre 2016, sur le site Simenon Simenon, avant de brosser son portrait :
Belge d’origine, Doringe [en réalité, Henriette] a été professeur d’anglais, puis « journaliste tous terrains », comme l’écrit Assouline : elle était en particulier chroniqueuse de cinéma, et elle a interviewé, entre autres, Jean Gabin ; en 1912, elle avait fondé un hebdomadaire, la Tribune des bêtes, un journal qui défendait la cause des animaux. La même année, elle avait épousé un journaliste, André Blot. Mais elle a été aussi traductrice de romanciers américains, Slaughter en particulier. D’après Assouline, Simenon jugeait son amitié un peu envahissante, mais indispensable. Leurs échanges épistolaires portent souvent sur le style du romancier. Comme l’écrit encore le biographe, Doringe est « la seule personne avec laquelle il accepte de discuter du bien-fondé de ses choix, qu’il s’agisse de grammaire, de syntaxe ou encore d’orthographe ». Simenon a sa propre vision de son style, et il n’est pas toujours d’accord avec les corrections proposées par Doringe, mais il ne peut se passer d’elle. Et Assouline de raconter cette émouvante anecdote : en 1964, alors qu’elle souffre d’un cancer généralisé, Doringe tient à finir la correction du dernier manuscrit de Simenon, Maigret se défend. Elle est alitée, n’a plus de force. Alors elle fait venir le curé, non pour se confesser, mais pour qu’il l’aide à terminer la correction du texte…
Simenon n’aimait peut-être pas être corrigé, mais ses principaux correcteurs, eux, lui étaient tout dévoués.
Parmi les quelques auteurs célèbres ayant, un temps, exercé le métier de correcteur figure le poète Georges Brassens, dont l’engagement anarchiste est connu.
Celui-ci se fera en cohérence totale avec ses obsessions. Il sera du combat par les mots. C’est pour cela qu’au journal Le Libertaire, Brassens est à la fois correcteur et secrétaire de rédaction35.
Ce journal « n’avait que deux pages38 », précise son ami René Iskin. Dans leur biographie de l’artiste40, Victor Laville (son ami d’enfance) et Christian Mars font le récit de cette aventure :
Au siège du Libertaire, dans une petite boutique au fond du canal Saint-Martin, Georges fait […] la connaissance de Roger Toussenot, un garçon brillant et bien élevé […] que Georges […] décrit comme « l’ami du meilleur de moi-même », tout en lui reprochant de « l’obliger à être intelligent ». […] Tel n’est pas le cas d’Henri Bouyé, tour à tour coresponsable du Libertaire, fleuriste et chauffeur de taxi, le moins intello de tous, mais qui est fort impressionné par l’érudition de ce gros nounours de Brassens […] Un drôle de correcteur en vérité : à Henri qui s’étonne que l’on puisse veiller à ce point à l’orthographe et à la syntaxe des articles du journal, Georges explique patiemment qu’il en va de l’écriture comme du calcul, que si l’on se trompe de mots, on met un raisonnement par terre, et que, de la même façon, si l’on se trompe de chiffres, on fait des fautes qui risquent d’avoir des conséquences catastrophiques. Il faut donc faire attention à tout et non seulement à ce que l’on dit, mais aussi à la façon dont on le dit ! Toute atteinte à la forme est une atteinte au fond ! Henri hoche la tête, admiratif, mais il n’en croit rien, tandis que certains autres commencent à critiquer ouvertement ce « professeur », qui corrige leurs copies et se permet de leur donner des leçons. Le correcteur-professeur se mettant à écrire des articles sous divers pseudonymes, les choses ne s’arrangent pas. […] […] Devenu responsable du Libertaire, il confie à Toussenot les petites misères, le harcèlement et les mesquineries que lui font subir ses petits camarade du journal. […]
“Regratteur de virgules”
Jean-Claude Lamy41 évoque le même épisode avec d’autres mots :
Brassens va d’abord être pris pour un « petit marrant » qui écrit des chansons suspectes parce qu’elles parlent trop de Dieu. Mais son érudition impressionnera Marcel Lepoil, ouvrier chauffagiste devenu à la Libération codirecteur du Libertaire, et Henri Bouyé, marchand de fleurs et secrétaire général de la Fédération anarchiste. Ce drôle de zig a suffisamment de temps libre pour être mis à contribution. La collaboration bénévole de Georges Brassens sera d’abord celle de correcteur à l’imprimerie du Croissant42 où le journal est tiré. Il doit veiller à ce que les phrases soient bien construites et la syntaxe correcte. Mais il commencera à agacer quand il révisera les épreuves comme un prof corrige des copies. Pour lui, le mot a une importance capitale. Une impropriété de langage le met en rogne. Il suit l’exemple de Boileau : « Et ne saurait souffrir qu’un phrase insipide / Vienne, à la fin d’un vers, remplir une place vide ; / Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois, / Si j’écris quatre mots, j’en effacerai trois. » Petit à petit, le correcteur d’épreuves rédige lui-même des textes, d’abord de courts « papiers », puis des articles plus longs. Comme le remarque Marc Wilmet, « le sobriquet de [Géo] Cédille cadre bien avec les fonctions de prote “regratteur de virgules” ».
Un correcteur intransigeant ?
L’expérience sera de courte durée, comme le raconte Le Maitron43 :
[…] la tâche déplut singulièrement à Georges Brassens, qui regrettait, entre autres choses, de se voir contraint de répondre au courrier des lecteurs, qu’il qualifiait de « prose débilitante et inepte ». Revenant ultérieurement sur cette période dans un article paru dans Le Libertaire, Henri Bouyé insistait sur ce point pour expliquer les raisons du départ d’un Brassens « resté très bohème » et qui, devant les plaintes, s’était déclaré « incorrigible » et avait pris le parti de quitter son poste. Aussi, dès [le 6] janvier 1947, Georges Brassens cessa sa collaboration au Libertaire [il fut remplacé par André Prudhommeaux44], et n’y écrivit plus qu’à de rares occasions. Les raisons précises de ce départ firent l’objet de débats et certains ont également avancé l’idée selon laquelle Brassens, correcteur intransigeant, aurait été vexé que l’on lui reproche son zèle. Toutefois, rien ne permet d’étayer une telle hypothèse.
En 1889, Émile Desormes, directeur technique de l’école Gutenberg, à Paris, publie Notions de typographie à l’usage des écoles professionnelles (la 3e édition, de 1895, est téléchargeable à L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consacrées à la lecture des épreuves (p. 260-300). Je reproduis ci-dessous quelques observations qui me semblent toujours intéressantes pour le correcteur, même si la diffusion de codes typographiques45 et de dictionnaires maniables a, depuis lors, considérablement amélioré l’exercice de son métier.
Généralités sur la lecture des épreuves
La lecture des épreuves est un travail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même personne lit en première, en seconde et en revision, qu’elle laisse passer des fautes grossières si elles lui ont échappé une première fois : la fatigue cérébrale que procure la lecture réitérée et attentive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pensée elle-même. Il est donc nécessaire, si l’on veut éviter des accidents souvent irrémédiables, de confier à autant de personnes différentes chacune des espèces d’épreuves, heureux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échapper. Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arrivé à établir pour la correction une marche uniforme, suivie et adoptée par toutes les imprimeries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque maison ayant sa manière de tourner les guillemets, de ponctuer, de renfoncer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la virgule46 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins47 et là de la virgule ;48ailleurs, on corrige d’après l’Académie, et, dans la maison d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons différentes de corriger […]
De la ponctuation
La question de la ponctuation est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne reconnaissent pas aux correcteurs le droit de la changer quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habitude de la mettre sur leur copie, par la raison qu’il est des phrases dont le sens peut changer complètement par le seul déplacement ou l’adjonction d’une virgule. Or, comme le lecteur d’épreuves ne connaît pas la pensée de l’auteur, il est de toute évidence qu’il doit apporter la plus grand circonspection dans le déplacement ou la suppression de la ponctuation s’il n’est pas au courant des habitudes, du caractère, ou du tempérament de l’écrivain. C’est surtout dans la poésie que cette nécessité se fait sentir et que le droit de l’auteur doit être respecté. C’est qu’ils sont nombreux, les exemples que l’on pourrait citer de désagréments survenus à l’imprimeur du fait même des correcteurs ; nous n’en voulons pour preuve qu’une lettre qu’il nous souvient avoir été écrite, en 1875, par Victor Hugo à un célèbre imprimeur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plaignait que les correcteurs lui eussent modifié, en bon à tirer, toute sa ponctuation49. Quand un homme comme Victor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nombreux métromanes qui cherchent le chemin de la gloire à la lueur de cet astre puissant ? Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au correcteur, qui devra ponctuer comme il le ferait lui-même. Il nous reste peu de chose à dire de la ponctuation, si ce n’est qu’on ne doit pas abuser des virgules, qui, trop souvent répétées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fatiguer le lecteur. Il faut pourtant faire une exception en faveur des ouvrages techniques, qui demandent à être lus à tête reposée et offrent une grand difficulté de rédaction à cause des mêmes expressions qui reviennent sous la plume avec une nécessité persistante. Dans ces conditions, les virgules ont pour conséquence d’accentuer la pensée et de rendre intelligibles les passages les plus ardus. Cette distinction, si subtile qu’elle soit, est nécessaire, car il est facile à un correcteur de comprendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique.
Noms dont le pluriel est difficile
Desormes produit sur cinq pages une liste de pluriels de « noms français et étrangers, simples ou composés », justifiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas donné à tous les correcteurs de posséder un Larousse, un Littré ou un dictionnaire de l’Académie » (le premier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la commente comme suit.
Les autorités auxquelles nous nous sommes adressé, Larousse et Littré, pour établir cette liste de noms, ne sont pas toujours d’accord avec l’Académie ; mais comment en serait-il autrement quand on voit cette dernière écrire : un panier de raisin et un panier de groseilles ; un balai de plumes et un lit de plume ; une fricassée de poulets, comme si l’on ne pouvait fricasser un seul poulet ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plusieurs troncs, il n’y avait pas plusieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rapports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières différentes ? L’Académie n’écrit-elle pas aussi sirop de groseilles, compote de pommes et gelée de groseille, gelée de pomme ? Loin de nous la pensée de nous insurger contre une institution uniquement composée d’hommes aussi instruits d’éminents, mais comment veut-on qu’un compositeur, qui compte au plus six ans d’école primaire, puisse se reconnaître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exactement les mêmes, et qui pourtant sont régis par une orthographe si différente ?
Je n’aborde pas ici les règles typographiques proposées par ce manuel, dont certaines présentent une divergence avec les règles actuelles. Elles feront éventuellement l’objet d’un billet ultérieur.
Produite entre 1981 et 1802 av. J.-C., la tablette est enduite de gesso, une sous-couche traditionnelle qui en uniformise la surface. Ces planches étaient régulièrement blanchies à la chaux pour être réutilisées et faisaient office d’outil pour les élèves scribes. […] Le texte principal, composé par le scribe négligent, est un modèle de lettre classique, que l’élève était sans doute supposé mémoriser.
On y distingue toujours les corrections du professeur. Je ne savais pas que l’habitude de corriger en rouge remontait si loin.
Les correcteurs s’interrogent souvent sur la nécessité de conserver la capitale initiale aux noms de marque déposée. Tel mot est-il « une marque de fabrique, choisie par l’inventeur ou le fabricant et légalement déposée » ou appartient-il aux noms de marque « si répandus qu’ils sont devenus de véritables noms communs » ?
Le premier « reste invariable, sera composé en romain avec une capitale initiale (des fermetures Éclair, cinq Frigidaire) », tandis que les seconds, « on les compose naturellement en romain, en bas de casse et éventuellement avec la marque du pluriel (trois diesels, quatre jeeps, du nylon, six poubelles) » (Imprimerie nationale50).
Or certains noms déposés sont « tendanciellement noms propres au regard de leur usage technique, tendanciellement noms communs dans l’usage courant51 », surtout quand ils viennent « combler un vide lexical52 ».
Au rang des noms désormais communs, Grevisse53 cite aspirine, klaxon et… frigidaire, aujourd’hui lexicalisé (et même abrégé en frigo) et partout cité. Pédalo a perdu toute valeur et Durit est devenu durite54. Le Guide du typographe (romand) leur adjoint browning, colt, internet, kalachnikov, lavallière, linotype, massicot, minitel, natel, net, poubelle, stetson, web et zeppelin55. Le guide d’Antidote nomme mobylette – « toutefois déconseillé dans un registre surveillé, où l’on préfèrera le synonyme qui convient ». Outre frigidaire, Wikipédia énumère kleenex, scotch, zodiac, karcher, stabilo, bic ou encore walkman. Comme nous allons le voir, cette dernière liste est audacieuse.
Pousser un caddie dans un roman
S’il se pose dans tous les textes, le problème du respect des noms de marque est particulièrement préoccupant en littérature. Dans un roman, quand un personnage dit caddie ou coton-tige, c’est pour lui un nom commun ; il ne pense pas Caddie® ni Coton-Tige®, pas plus que chariot de supermarché ni bâtonnet ouaté.
Entre autres exemples de cet usage littéraire, on peut citer Annie Ernaux56 :
Le caddie que j’ai pris à l’entrée du niveau 2 roule mal. Je m’aperçois qu’il est enfoncé sur un côté, la chaîne qui sert à l’attacher à un autre caddie a été arrachée. C’est un caddie qui a dû voyager hors du parking, servir à déménager ou jouer aux autos tamponneuses, etc. C’est fou tout ce qu’on peut faire sans doute avec un caddie. Je ne comprends pas pourquoi on ne les emprunte pas plus, pour un euro c’est une affaire.
L’auteur ou le correcteur peut-il pour autant refuser leur majuscule à toutes les marques passées dans le vocabulaire courant ? Les entreprises voient-elles dans la perte de leur majuscule une consécration, une « source de pérennisation lexicale57 » ? Non, certaines refusent l’antonomase et « se battent pour défendre leur marque, jusqu’aux limites du raisonnable58 ».
Risque de déchéance de la marque
En la matière, l’exemple de Caddie, précité, est assez connu59. De même, ceux des marques Bic et Meccano60. Des confrères m’ont raconté avoir été témoins de pressions de la part des marques Post-It, Scotch (y compris contre les dérivés scotcher et scotchant) et Formule 1 (automobile). Pourquoi tant d’insistance ?
« En France, selon l’article L. 714-6 du Code de la propriété intellectuelle [CPI], le titulaire d’une marque encourt la déchéance de ses droits sur cette marque devenue de son fait l’expression usuelle dans le commerce des produits et services couverts par cette marque. C’est à ce titre que les propriétaires de certaines de ces marques refusent toute utilisation générique de ces mots. » […] Il n’y a pas à proprement parler de faute à l’usage de ces noms, et le choix est laissé à l’auteur selon le niveau linguistique de son écrit, sauf quand le propriétaire de la marque s’est clairement opposé à cet usage61.
Prudence face à des marques combatives
La prudence s’impose donc, « particulièrement dans les textes de nature commerciale62 » et les « écrits normés et techniques63 ». Voilà qui est contraignant, car il serait intéressant de pouvoir « s’ajuster au contexte et préciser l’intention ».
Que veut-on dire exactement et à qui se destine le propos ? Par exemple : – les moteurs Diesel (avec majuscule) permet de mettre l’accent sur le fabricant ; – mais les moteurs diesel (sans majuscule) semble tout à fait recevable dès lors que l’attention se porte sur le carburant utilisé […] ; – la fibre nylon, voire la fibre en nylon, semble également tout à fait recevable dès lors que l’attention se porte sur la nature de la fibre plutôt que sur la marque Nylon proprement dite ou le dépôt du brevet64.
Pour la plupart des travaux, notamment journalistiques et littéraires, je décevrai donc ici mon lecteur en ne fournissant pas de réponse claire. Mais un changement récent dans la législation doit être porté à sa connaissance :
[…] le CPI dispose désormais, en vertu de l’ordonnance du 13 novembre 2019 rentrée déjà en vigueur, que « lorsque la reproduction d’une marque dans un dictionnaire, une encyclopédie ou un ouvrage de référence similaire, sous forme imprimée ou électronique, donne l’impression qu’elle constitue le terme générique désignant les produits ou les services pour lesquels elle est enregistrée et que le titulaire de la marque en fait la demande, l’éditeur indique sans délai et au plus tard lors de l’édition suivante si l’ouvrage est imprimé qu’il s’agit d’une marque enregistrée ». […] Autant dire qu’il vaut mieux prévenir que guérir et s’inquiéter de cela par anticipation lors de la préparation du texte65…