Petit éloge de la typographie au plomb

En 1958, sur fond de guerre d’Algérie, Manuel Bixio, jeune libraire pari­sien, décide de deve­nir édi­teur. Ne connais­sant rien à l’imprimerie, il se rend chez Felipe Gral, dit « F G », qui tient un petit ate­lier de typo­gra­phie dans un pas­sage du Marais…

« Il accepte volon­tiers de don­ner à Manuel, non des conseils, mais des indi­ca­tions élé­men­taires sur la manière dont il faut s’y prendre pour impri­mer des livres. La leçon ne dure pas plus d’un quart d’heure. Il débite très vite quelques géné­ra­li­tés sur le plomb et l’offset, qua­li­fiant le pre­mier de noble et de tyran­nique, le second de cochon­ne­rie de l’avenir. Il montre ses casses, plonge les mains dans les tiroirs et joue avec les carac­tères : il parle de l’œil et de la graisse. Manuel ne sait pas encore, mais il va apprendre, ce qu’est le plai­sir, par­fois même le trouble char­nel que pro­cure le contact du plomb, son poids, sa dou­ceur, quand il se réchauffe comme un corps vivant et pour­tant résis­tant sous la paume : quand son tou­cher, insen­si­ble­ment, devient caresse. F G lui montre des formes, prêtes au tirage, des lignes de lino­ty­pie, qu’il a fait com­po­ser à façon pour des livres trop impor­tants dont il ne pou­vait assu­rer seul la com­po­si­tion. Manuel ne sait pas encore, mais il va apprendre, ce qu’est une lino­type, cette énorme machine à écrire aux touches innom­brables larges comme des domi­nos, cet orgue de l’écriture où le plomb en fusion cir­cule comme l’air dans les tuyaux de l’instrument de musique pour tom­ber en lignes brû­lantes dans un bruit bref et déchi­rant d’arc élec­trique. Il ne sait pas encore que le bon lino­ty­piste, comme l’organiste, connaît des moments de maî­trise et de plé­ni­tude, une jouis­sance incom­mu­ni­cable, qui l’élèvent au-des­sus du com­mun et le rendent, pour le reste du temps, fer­mé, indul­gent et souverain. »

Fran­çois Mas­pe­ro, Le Figuier, éd. du Seuil, 1988, p. 55.

PS — Sous le per­son­nage de Felipe Gral se cache Guy Lévis Mano (1904-1980), poète, tra­duc­teur, typo­graphe, qui fut édi­teur de poé­sie sous le sigle GLM, dans son ate­lier de la rue Huy­ghens, à Paris.

Henry Miller, correcteur du “Chicago Tribune”, à Paris, en 1932

En 1930, l’é­cri­vain amé­ri­cain Hen­ry Mil­ler (1891-1980) s’ins­talle seul à Paris, où ses pre­miers mois de bohème sont misé­rables. En mars 1932, il est embau­ché comme cor­rec­teur de l’édition pari­sienne du Chi­ca­go Tri­bune, grâce à l’é­cri­vain bri­tan­nique Alfred Per­lès, qui y était employé. Il relate cette expé­rience dans un roman qu’il a déjà com­men­cé à écrire — avec une liber­té de ton qu’il veut totale — et qui sera célèbre : Tro­pique du Can­cer. Extraits.

« […] Assis dans ma petite niche, tous les poi­sons que le monde répand chaque jour passent à tra­vers mes mains. Je ne me souille même pas le bout de l’ongle. Je suis abso­lu­ment immu­ni­sé. Je suis même plus pépère qu’un gars du labo­ra­toire, parce que je n’ai pas d’odeurs nau­séa­bondes ici, tout juste l’odeur du plomb brû­lant. Le monde peut sau­ter ! — je n’en serai pas moins ici, à mettre une vir­gule ou un point-virgule. […]

« […] Un bon cor­rec­teur d’épreuves n’a ni ambi­tion, ni orgueil, ni cafard. Un bon cor­rec­teur d’épreuves est un peu comme Dieu tout-puis­sant : il est dans le monde, mais n’en fait pas par­tie. Il en tient pour le dimanche seule­ment. Le dimanche est sa nuit de repos. Le dimanche, il des­cend de son pié­des­tal et montre son der­rière aux fidèles. Une fois par semaine il se met à l’écoute pour cap­ter tous les cha­grins pri­vés et la misère du monde ; et ça lui suf­fit pour le reste de la semaine. Le reste de la semaine, il demeure dans les maré­cages d’hiver gla­cés, il est l’absolu, l’impeccable abso­lu, avec seule­ment une cica­trice de vac­ci­na­tion pour le dis­tin­guer de l’immense vide.

« La plus grande cala­mi­té pour un cor­rec­teur, c’est la menace de perdre sa place. Quand nous nous réunis­sons pen­dant la pause, la ques­tion qui nous fait cou­rir un fris­son dans le dos, est : qu’est-ce que tu feras si on te fout à la porte ? […]

« Cette vie, qui, si j’étais un homme ayant encore de l’honneur, de l’orgueil, de l’ambition et ain­si de suite, m’apparaîtrait comme le der­nier éche­lon de la dégra­da­tion, je l’accueille avec joie main­te­nant, comme un malade accueille la mort. C’est une réa­li­té néga­tive, juste comme la mort — une espèce de para­dis sans la souf­france et la ter­reur de la mort. Dans ce monde chtho­nien la seule chose d’importance est l’orthographe et la ponc­tua­tion. Peu importe la nature de la cala­mi­té, pour­vu qu’elle soit ortho­gra­phiée cor­rec­te­ment. […] Rien n’échappe à l’œil du cor­rec­teur, mais rien ne pénètre à tra­vers sa cotte de mailles. »

Hen­ry Mil­ler, Tro­pique du Can­cer [1934], trad. de l’anglais (États-Unis) par Paul Rivert, Denoël, 1945.

Correcteur par nécessité, dans un roman des années 1930

couverture du roman "En route pour la vie", de Bertrande Rouzès, 1937

Dans un roman édi­fiant des années 1930, Hen­ri Ser­gier, fils d’une riche famille de la capi­tale, doit révé­ler à sa mère « des choses assez pénibles » à pro­pos de Richard Bel­le­court, « un de [s]es meilleurs cama­rades de col­lège » (l’é­ta­blis­se­ment pri­vé catho­lique Sta­nis­las). Pour avoir pla­cé toute sa for­tune dans des mines pétro­li­fères, « [s]on père s’est rui­né et en est mort ». Mais ce n’est pas tout… (NB : Les erreurs de ponc­tua­tion dans les dia­logues sont d’origine.)

[…] Car le pis, vois-tu maman, n’est pas la détresse maté­rielle dans laquelle il se trouve, c’est… l’état phy­sique où cette détresse l’a jeté !
— Que veux-tu dire ?
— J’ai eu peine à le recon­naître, maman ! Il est en train de gâcher bête­ment sa jeu­nesse et sa san­té à une besogne pour laquelle il n’était point fait ! Tu savais, n’est-ce pas, que les Bel­le­court pos­sé­daient une impri­me­rie fort bien acha­lan­dée, rue Jacob. Cette impri­me­rie a, natu­rel­le­ment, été ven­due par les soins du père quelques mois avant sa mort, pour payer des dettes criardes. Et les pro­prié­taires actuels — d’affreux mer­can­tis, à ce qu’il m’a paru, — ont offert à Richard qui, sans res­sources, était allé leur pro­po­ser ses com­pé­tences, sais-tu quelle sorte d’emploi ?
— Je crois me sou­ve­nir qu’il secon­dait son père dans la direc­tion de l’imprimerie…
— Oui, bien sûr ! Il aurait pu occu­per, après la débâcle, un poste de confiance dans cette mai­son qui n’était plus la sienne, mais, sous pré­texte que les affaires mar­chaient moins bien, et qu’ils pou­vaient tout diri­ger par eux-mêmes, ils lui ont pro­po­sé, ain­si qu’on jette un os à un chien affa­mé, un vul­gaire emploi de cor­rec­teur !…
Qu’est-ce au juste que ce métier ?
Celui d’un bon ouvrier typo­graphe qui aurait reçu, à l’école pri­maire, une ins­truc­tion pas­sable. Si tu avais vu le pauvre sou­rire de Richard, quand il m’a expli­qué qu’il suf­fi­sait, pour être cor­rec­teur, « de pos­sé­der une bonne orto­graphe [sic], de connaître les signes conven­tion­nels de l’imprimerie, et, par-des­sus tout, d’être très méti­cu­leux, très atten­tif, afin de ne pas lais­ser pas­ser de « coquilles »…
« Méti­cu­leux ! Lui que j’ai connu si bouillant, cet impé­tueux, cet indé­pen­dant, il est deve­nu méticuleux !…

“Un Richard absolument méconnaissable”

« Tu ne peux com­prendre, maman, quelle impres­sion cela m’a causé[e] de le trou­ver dégui­sé en prote, dans un affreux réduit com­pa­rable à un cachot, pre­nant jour sur une cour nau­séa­bonde, par une lucarne haut per­chée et plein d’une écœu­rante puan­teur de plomb fon­du qui, dès l’entrée, m’a pris à la gorge. Mon ami était pen­ché au-des­sus d’une table gros­sière, macu­lée de taches, sur laquelle des pape­rasses s’éparpillaient. Une cent bou­gies1 répan­dait sur les épreuves typo­gra­phiques son aveu­glante clar­té. Et c’est cette clar­té qui m’a tout d’abord mon­tré un Richard abso­lu­ment mécon­nais­sable. Ses yeux étaient enfon­cés dans les orbites, ses joues creu­sées et cada­vé­riques et, quand, de sur­prise, en me voyant, il s’est mis debout, ses épaules sont demeu­rées voû­tées. Ce n’était plus, mais plus du tout, le Richard d’autrefois… Je n’ai pu m’empêcher de lui en faire la remarque au risque de le pei­ner.
« — Que veux-tu, m’a-t-il répon­du d’un ton rési­gné. C’est for­cé qu’on s’anémie ici, dans le voi­si­nage de la fon­deuse2.
« — Mais pour­quoi ne t’a-t-on pas ins­tal­lé en un bureau un peu moins abject ? lui ai-je deman­dé.
« — Impos­sible ! Le cor­rec­teur doit demeu­rer à proxi­mi­té immé­diate des ate­liers. Cet esca­lier que tu vois y conduit direc­te­ment.
« — Alors, pour­quoi as-tu accep­té ça ?
« — Parce que je ne trou­vais pas autre chose, par ces temps dif­fi­ciles.
« — Com­ment ? Avec tes diplômes ? Ta licence ?
« — Eh oui ! avec tout cela…
« — Il sou­riait avec une amer­tume qui fai­sait mal.
« — Je t’emmène, lui ai-je crié, outré. Allons pour­suivre cette conver­sa­tion à l’air libre.
« — Impos­sible. Il faut attendre midi. Je suis appoin­té à la semaine et ne puis dis­po­ser de mon temps à ma guise.
« Il avait cet air sou­mis et mélan­co­lique des gens qui tra­vaillent de telle heure à telle heure, cet air que j’ai sou­vent remar­qué sur des visages d’ouvriers et d’employés, le matin, devant les bouches de métro…
« J’ai quit­té le cachot de Richard et suis allé l’attendre dans un café voi­sin où il m’a rejoint lorsqu’il a pu se libérer. […]

Ber­trande Rou­zès3, En route pour la vie, Paris : J. Dupuis, Fils et Cie, 1937, p. 12-13.

☞ Voir aus­si, notam­ment, « Sou­ve­nirs de Jeanne Hum­bert, qui fut cor­rec­trice après la Seconde Guerre ».


  1. Une lampe de cent bou­gies, la bou­gie étant une « ancienne uni­té de mesure d’in­ten­si­té lumi­neuse, dont la valeur variait selon les pays » (Le Grand Robert). ↩︎
  2. L’a­né­mie est, en effet, un des symp­tômes de l’in­toxi­ca­tion au plomb ou satur­nisme. ↩︎
  3. En 1932, elle a reçu le prix Artigue, de l’A­ca­dé­mie, pour Veillées soli­taires. ↩︎

Une correctrice d’ouvrages d’art chez Douglas Kennedy

J’ai une nou­velle invi­tée ! Amé­lie Chas­tang, bio­graphe et cor­rec­trice, m’a écrit à pro­pos du roman Une rela­tion dan­ge­reuse, de Dou­glas Ken­ne­dy, qu’elle venait de relire : elle avait redé­cou­vert que l’hé­roïne y cor­ri­geait des livres de musique, de ciné­ma et de beaux-arts. Autant qu’elle nous en fasse pro­fi­ter. Je lui ai donc pro­po­sé de prendre la plume.

Couverture du roman "Une relation dangereuse" de Douglas Kennedy, Belfond, 2003

Auteur qu’on ne pré­sente plus, Dou­glas Ken­ne­dy a écrit plus de trente livres, du roman au récit de voyage et à l’observation de son pays natal, les États-Unis. Je n’en cite­rai que quelques-uns comme L’Homme qui vou­lait vivre sa vieLe Désar­roi de Ned Allen ou À la pour­suite du bon­heur.

J’ai lu nombre de ses ouvrages et, si celui-ci était le deuxième de la liste, c’est qu’il est ancien : Une rela­tion dan­ge­reuse. Alors qu’une bonne cen­taine de livres attendent patiem­ment dans ma biblio­thèque que je les ouvre enfin, j’ai eu une envie irré­pres­sible de le relire, vingt ans après ma découverte.

J’avais le sou­ve­nir d’un livre angois­sant, poi­gnant, pal­pi­tant, mais je n’avais pas tout gar­dé en mémoire. Aus­si, quelle ne fut pas ma sur­prise de redé­cou­vrir que Sal­ly, la nar­ra­trice dont le mari lui a enle­vé leur fils alors qu’elle souf­frait d’une dépres­sion post-par­tum aigüe, embras­sait une car­rière de cor­rec­trice pour une mai­son d’édition spé­cia­li­sée dans les livres « tech­niques » de musique, de ciné­ma et d’autres arts.

Un rythme soutenu

Si je me suis deman­dé com­ment elle pou­vait tenir un tel rythme, res­ter concen­trée en reli­sant « trois pages par heure, deux fois quatre heures avec une pause de trente minutes au milieu » – la masse à cor­ri­ger est expri­mée en nombre de pages plu­tôt qu’en signes espaces com­prises, sans doute pour ne pas emmê­ler le lec­teur –, l’évocation du métier m’a sem­blé très juste.

La ques­tion de la cadence à tenir pour res­pec­ter des délais courts – Sal­ly doit pas­ser en revue plus de 1 500 pages pour son pre­mier contrat en free-lance – est abor­dée, tout comme le sou­ci du res­pect « des par­ti­cu­la­ri­tés de la langue anglaise telle qu’elle est pra­ti­quée en Grande-Bre­tagne » ain­si que la spé­ci­fi­ci­té tech­nique du guide, qui néces­site une connais­sance des codes appli­qués dans les cata­logues. Bien enten­du, en France, nous connais­sons les mêmes contraintes de res­pect de chartes, du lan­gage sou­hai­té par l’auteur, voire des régionalismes.

“J’apprends plein de choses”

Ce que j’ai trou­vé amu­sant – au milieu de la situa­tion ubuesque, effrayante que lui fait subir son mari –, c’est la réflexion de sa sœur, réflexion qui, il faut bien le dire, doit tra­ver­ser l’esprit de nos proches : « Ça doit te rendre folle de relire mot par mot tout ce four­bi de musi­co­logues […]. » Et elle de répondre : « Non, ça me plaît, je dois dire. Parce que j’apprends plein de choses […]. » De quoi ras­sa­sier sa curio­si­té de journaliste.

Dou­glas Ken­ne­dy glisse ici un pré­cieux rap­pel : la lec­ture que nous pra­ti­quons en tant que cor­rec­teur est en tout point dif­fé­rente de la lec­ture de loi­sir. Mais elle nous per­met de ren­for­cer notre culture géné­rale ou de réfor­mer nos idées.

La des­crip­tion du métier pra­ti­qué par Sal­ly, qui a inté­gré la mai­son d’édition sur recom­man­da­tion, n’apparaît qu’en page 464 de ma vieille ver­sion France Loi­sirs, qui en compte 596 ; elle n’est donc pas cen­trale dans l’intrigue, mais je laisse quelques sur­prises à celles et ceux qui vou­draient enta­mer la lec­ture de ce page-tur­ner dont on ne sort pas indemne.

Dou­glas Ken­ne­dy, Une rela­tion dan­ge­reuse, trad. par Ber­nard Cohen, éd. Bel­fond, 2003, 405 p. ; Pocket, 2005 [plu­sieurs rééd.], 533 p.

David Nicholls dans les pas d’une correctrice

Ma consœur Caro­line Abo­li­vier m’a récem­ment infor­mé que le der­nier roman d’un auteur bri­tan­nique à suc­cès met­tait en scène une cor­rec­trice. Je lui ai donc pro­po­sé de rédi­ger elle-même un compte ren­du de sa lec­ture. C’est la pre­mière fois que j’ai une invi­tée et j’en suis ravi.

"You Are Here", roman de David Nicholls

L’auteur bri­tan­nique David Nicholls a séduit des mil­lions de lec­trices et de lec­teurs avec Un jour, adap­té en film, puis en série. Dans son der­nier roman, You Are Here (non tra­duit en fran­çais à ce jour), son héroïne, Mar­nie, est une cor­rec­trice et relec­trice de 38 ans. « Indé­pen­dante, seule », mal­heu­reuse en amour, mais non dénuée d’humour, elle part ran­don­ner dans un décor (et sous un cli­mat) typi­que­ment anglais.

Mar­nie consi­dère que son tra­vail consiste à faire preuve de pré­ci­sion, à « com­bler autant que pos­sible les nids-de-poule sus­cep­tibles de rendre la lec­ture caho­teuse ». Elle se sait « conseillère, effa­cée, mais indis­pen­sable, signa­lant à l’auteur, par un geste dis­cret, le mor­ceau d’épinard coin­cé entre ses dents ». Les pro­jets se suivent et, « de même qu’un den­tiste ne se réveille pas en pleine nuit pour se deman­der si ses patients se sont bien bros­sé les dents, elle véri­fie rare­ment si ses recom­man­da­tions ont été suivies ».

Mar­nie observe que les jeunes auteurs « délaissent les guille­mets » et qu’« il y a des modes dans l’usage des minus­cules ». Elle regrette « le recours exces­sif aux points vir­gules qui trans­forme la lec­ture en une course de saut d’obstacles » et s’interroge : à quand une IA capable de cor­ri­ger un roman à sa place, « en une nano­se­conde » ? Elle repère les « adeptes du terme “épo­nyme” » et les « triples “mais” dans une même phrase ». Sur­tout, elle sait dis­tin­guer une « construc­tion fau­tive » d’un « choix stylistique ».

Mal­gré « un maigre salaire », bien que « la notion même de congé soit extra­va­gante, et la crainte de tom­ber malade bien trop pré­gnante », Mar­nie aime son métier. D’ailleurs, elle y excelle. Pour preuve, édi­teurs et auteurs « la réclament, comme on récla­me­rait une coif­feuse ou un chi­rur­gien en par­ti­cu­lier ». Ils l’implorent comme on sup­plie­rait « un assas­sin d’accepter une ultime mis­sion. Résul­tat, voi­là trois ans qu’elle n’a pas pris de vacances. »  Et, lorsqu’elle se décide enfin à par­tir ran­don­ner, elle pro­fite de son tra­jet en train pour cor­ri­ger un roman par­ti­cu­liè­re­ment sul­fu­reux, « ter­ri­ble­ment sou­la­gée de n’avoir pas de voi­sin ». Un texte aus­si riche en per­son­nages qu’en péri­pé­ties orgiaques. 

L’acte sexuel peut-il avoir un goût d’océan ?

À tel point que la voi­là qui « doit prendre des notes sur sa ser­viette en papier pour com­prendre qui fait quoi, tra­çant un enche­vê­tre­ment de flèches et d’initiales, telle une repré­sen­ta­tion de la bataille d’Austerlitz ». Après avoir véri­fié l’emploi indif­fé­ren­cié (et dou­teux) de « PVC » et « latex », elle prend soin d’effacer son his­to­rique de recherche. Pro­fes­sion­nelle, elle pro­cède « de façon métho­dique, se deman­dant si l’acte sexuel peut vrai­ment avoir un goût d’océan et, dans ce cas, si c’est posi­tif. La réponse dépen­dant peut-être de l’océan dont il est ques­tion. Car qui vou­drait boire l’eau de la Manche ? »

Alors que « sa dead­line » approche, Mar­nie « trouve son tem­po, elle enchaîne les cha­pitres, les scènes de sexe et de meurtre, anti­ci­pant l’identité du cou­pable (l’agent secret), goû­tant une forme de plé­ni­tude dans son rythme, accé­dant au stade de la cor­rec­tion-relec­ture à l’état pur et suprême, comme une gamine face à un jeu d’arcade », dégom­mant les lettres super­flues et tra­quant « les yeux gris deve­nus verts ». 

Au gré d’une plume pince-sans-rire et cise­lée, David Nicholls prend plai­sir à confron­ter la soli­tude de son héroïne à la nature anglaise et aux inter­ac­tions sociales nées de la ran­don­née. Un voyage pro­pice à la décou­verte de soi et de l’autre, loin du refuge de l’appartement qui sert aus­si, bien sûr, de bureau à Marnie. 

David Nicholls, You Are Here, éd. Sceptre, 2024, 368 pages.

☞ Voir aus­si Romans récents avec un per­son­nage de cor­rec­teur.

Un correcteur anarchiste dans “Le Transfert”, de Jean Vuilleumier

"Le Transfert" de Jean Vuilleumier

Je viens de lire Le Trans­fert (Lau­sanne, L’Âge d’Homme, 1999), roman de l’écrivain gene­vois Jean Vuilleu­mier (1934-2012), parce qu’il y est ques­tion d’un cor­rec­teur de presse. Une jour­na­liste du Temps résume ain­si le thème du récit :

Com­ment conti­nuer à vivre dans un monde régi par des rap­ports de force, qu’il s’a­gisse de la vie pri­vée ou publique ? À cha­cun sa réponse, choi­sie ou impo­sée par les évé­ne­ments et à pro­pos de laquelle le roman­cier se garde bien de conclure : mort acci­den­telle (ou non), retrait volon­taire du monde, obs­cur che­mi­ne­ment mys­tique1.

Ce court roman (115 pages) ne m’a pas mar­qué et, sur­tout, sa repré­sen­ta­tion du métier m’a lais­sé sur ma faim. Sur l’emploi (« qu’il sup­po­sait pro­vi­soire », p. 32) de Chris­tophe Bache­lard comme cor­rec­teur à La Dépêche, jour­nal fic­tif de Genève, nous ne sau­rons que ceci :

Plu­sieurs pièces en enfi­lade, sépa­rées par des cloi­sons vitrées, menaient au bureau des cor­rec­teurs. De loin, le pre­mier jour, Julien avait aper­çu Chris­tophe, pen­ché sur une épreuve (p. 36). 

Julien et Chris­tophe étaient deux cama­rades d’université. C’est grâce à Chris­tophe que Julien, le pro­ta­go­niste, trou­va son emploi à la rédac­tion. Nous sommes alors au début des années 1970, puisque sont men­tion­nées la bande à Baa­der et les Bri­gades rouges (p. 49).

Cor­rec­teur de presse n’était pas une voca­tion chez Christophe : 

Pour sa part, il dau­bait la futi­li­té du milieu jour­na­lis­tique. Il se réser­vait pour le ser­vice d’une cause plus exal­tante que celle d’un jour­nal à voca­tion régio­nale, impli­ci­te­ment inféo­dé à la classe diri­geante. Selon lui, les pro­fes­sion­nels de la presse ne pou­vaient être, mal­gré leurs pré­ten­tions, que des lar­bins. Il s’amusait néan­moins de leurs déri­soires stra­té­gies et de leur vani­té. […] Déjà Chris­tophe s’imaginait dans un rôle de conspi­ra­teur, influant par rédac­teurs inter­po­sés sur la ligne du jour­nal (p. 37).

En effet, les deux amis par­ta­geaient « la même incli­na­tion pour l’anarchisme, une iden­tique viru­lence à l’encontre du désordre éta­bli » (p. 31). Mais, alors que Julien s’intéressait aux mys­tiques, Chris­tophe était

plu­tôt féru d’action vio­lente. À Maître Eck­hart, il pré­fé­rait Genet. À la vie contem­pla­tive, la gué­rilla. Du moins le pro­fes­sait-il. Mais sa pug­na­ci­té ne trans­pa­rais­sait pas dans son atti­tude effa­cée. Seuls ses écrits tra­dui­saient par­fois son extré­misme, et encore, son pen­chant pour la litote en atté­nuait-il l’impact (p. 41).

Nombre de cor­rec­teurs du xixe et du xxe siècle éprou­vaient une sym­pa­thie pour l’anar­chisme (le mot-clé cor­rec­teur donne plus de 150 résul­tats dans le Dic­tion­naire des anar­chistes) et cer­tains (Louis Lecoin, Nico­las Laza­re­vitch, Jacky Tou­blet…) sont connus pour leur enga­ge­ment dans ce mou­ve­ment2. C’est ce que je retien­drai de ce roman :

Intrai­table, il [Chris­tophe] n’admettait aucune rémis­sion pour un sys­tème broyeur d’humains. Pas de salut sans table rase ! Voix sourde et regard bas, il évo­quait le marbre des banques, emper­lé d’une rosée de sang. Vision obsé­dante, par quoi se mani­fes­tait l’allégorie des vic­times pas­sées au lami­noir jusqu’à exsu­der leurs glo­bules rouges. D’immondes huis­siers pou­vaient bien en épon­ger la trace, un jour vien­drait où le plas­tic les rédui­rait en char­pie, avec tous leurs com­plices, dans l’interminable bom­bar­de­ment des gra­vats. Enne­mi juré des demi-mesures, il ne conce­vait d’autre solu­tion que finale. Pas ques­tion de s’attarder en che­min ni de s’engluer en de vaines palabres. Plus la soi­rée avan­çait, plus s’imposait l’urgence des inter­ven­tions déci­sives. Un tel radi­ca­lisme ne man­quait pas d’épater Julien (p. 44).

Chris­tophe s’absentait très sou­vent, sans expli­ca­tion, jusqu’au jour où il dis­pa­rut pour de bon. Plus de vingt ans après, à la faveur d’un repor­tage sur le mona­chisme, Julien com­prend où allait son ami, en le retrou­vant dans l’abbaye dont il tient la cui­sine. C’est ain­si que débute le roman.

Jean Vuilleu­mier fut cri­tique lit­té­raire au Jour­nal de Genève puis rédac­teur à La Tri­bune de Genève jus­qu’à la retraite (1959-1999)3. Proche de Georges Hal­das4, autre écri­vain gene­vois, il lui consa­cra une bio­gra­phie cri­tique5 (1982). Hal­das qui fut cor­rec­teur au Jour­nal de Genève dans les années 19406, mais ne rêvait, lui, que de se consa­crer à la poésie.


  1. « Livres : Jean Vuilleu­mier : Le Trans­fert », par Isa­belle Mar­tin, Le Temps, 11 décembre 1999. En ligne. Consul­té le 9 décembre 2024. ↩︎
  2. « Le syn­di­cat des cor­rec­teurs main­tient encore de nos jours une répu­ta­tion quelque peu sul­fu­reuse d’extrémisme poli­tique anar­chi­sant tout à fait dans la lignée de son repré­sen­tant le plus haut en cou­leur, K. X., l’“homme aux san­dales”, ami de Léo Malet, qui publiait dans L’Insurgé ses “Pro­pos d’un cor­rec­teur”. » — Vit­to­rio Fri­ge­rio, « Por­trait de l’anarchiste en lec­teur », in La Lit­té­ra­ture de l’a­nar­chisme, Gre­noble, UGA Édi­tions, 2014. En ligne. ↩︎
  3. Pré­sen­ta­tion des papiers Jean Vuilleu­mier, biblio­thèque de Genève. ↩︎
  4. « L’é­cri­vain gene­vois Jean Vuilleu­mier est décé­dé à l’âge de 79 ans », RTS, 13 juin 2012. Consul­té le 9 décembre 2024. ↩︎
  5. Claude Fro­chaux, « Vuilleu­mier, Jean », in Dic­tion­naire his­to­rique de la Suisse (DHS), ver­sion du 5 jan­vier 2015. En ligne. Consul­té le 9 décembre 2024. ↩︎
  6. Voir mon billet sur Lin­ke­dIn. ↩︎

L’imprimerie d’un journal parisien dans les années 1960

Philippe Ragueneau, "Un homme à vendre", 1979

Rien de tel que la lit­té­ra­ture pour vous plon­ger dans un milieu que vous n’a­vez pas connu. Ain­si, dans un roman de 1979, on par­tage la vie d’un grand quo­ti­dien, Paris-Matin, après la guerre d’Al­gé­rie. Il est sur­tout ques­tion de sa dis­tri­bu­tion, car le héros du livre, Maxime Fer­ral, ancien sol­dat de métier et mer­ce­naire, est, à cette période de sa vie, ins­pec­teur des ventes du quo­ti­dien. Mais voi­ci des extraits où l’on per­çoit « l’ambiance enfié­vrée de l’atelier », un « bruit de ruche au tra­vail », « des odeurs indé­fi­nis­sables et subtiles ».

Toutes les lino­types cré­pi­taient en même temps, hachant les mots fugi­tifs comme des mitrailleuses. Sous les doigts des opé­ra­teurs, les lignes de carac­tères tom­baient de la fon­deuse et s’alignaient sur les pla­teaux. Les typos, devant les casses, com­po­saient des titres, un œil sur la maquette. Sur les marbres, les protes dis­po­saient rapi­de­ment la com­po­si­tion dans les formes, sépa­rant les colonnes d’interlignes et de filets les­te­ment cou­pés, à la dimen­sion, dans les lamelles de plomb souple et luisant. 

Si le métier de cor­rec­teur est men­tion­né plus loin — le jour­nal est le résul­tat du « tra­vail obs­cur et concer­té de plu­sieurs cen­taines de pro­fes­sion­nels, de l’en­voyé spé­cial au cor­rec­teur […] » —, c’est appa­rem­ment le seul secré­taire de rédac­tion qui, dans ce jour­nal, véri­fie les morasses.

Plus loin, on encrait des reliefs qui seraient des pages et, sous la feuille blanche, à coups de maillet, la morasse sur­gis­sait, pre­mière et gros­sière épure que le secré­taire de rédac­tion haus­sait avi­de­ment à hau­teur d’un regard cri­tique, pour la sou­pe­ser, voir son « œil », esti­mer sa fidé­li­té au modèle.
La page était « bonne ». Le secré­taire de rédac­tion posait un doigt sur un bou­ton et, dans tout l’atelier, des voyants rouges sur les tableaux signa­laient que la 7 pas­sait à la prise d’empreinte. Décras­sées d’un coup de chif­fon imbi­bé d’essence, les formes, habillées de feutre et de car­ton mou, glis­saient sous la presse de l’Hydrotyp. Et le flan sur­gis­sait, fouillis de creux et de bosses menus que le cli­cheur, dans la salle voi­sine, allait prendre en compte et trans­for­mer en métal.

Un autre soir, le jour­nal appro­chant du bou­clage, « l’atelier [est] à demi déser­té, encore vibrant d’une fièvre à peine retombée » :

À la com­po­si­tion, on fai­sait la pause. Une lino­type qui ache­vait des cor­rec­tions cré­pi­tait toute seule dans son coin. Deux gars s’engueulaient à voix basse à pro­pos d’une inver­sion de légendes. Amé­dée remet­tait de l’ordre dans ses casses.
Max […] repous­sait du pied des épreuves macu­lées que les balayeurs, au matin, pour­chas­se­raient jusqu’aux pou­belles. À la cli­che­rie, les rognures de métal, tom­bées des cli­chés bros­sés, cris­saient sous le pas et s’incrustaient dans la semelle. Les ampoules nues, au bout de leur fil, et les rampes de néon arra­chaient des lueurs grises au marbre lisse où Albert récla­mait à tue-tête ses cor­rec­tions pour pou­voir ser­rer la forme des der­nières nou­velles. Dans le ves­tiaire, on enten­dait des robi­nets cou­ler et des rires.

Phi­lippe Rague­neau, Un homme à vendre, Albin Michel, 1979, p. 95, 96 et 108.

Cet article a été repu­blié dans His­to­Livre no 32 (Ins­ti­tut CGT d’histoire sociale du Livre pari­sien, décembre 2024, p. 4-5).

L’arrivée de l’informatique dans un triste cassetin belge

Xavier Hanotte, "Du vent", Belfond, 2016

Dans le roman Du vent (Bel­fond, 2016), de l’écrivain et tra­duc­teur belge Xavier Hanotte, le pro­ta­go­niste, Jérôme Walque, ancien étu­diant en phi­lo­lo­gie et roman­cier à ses heures per­dues, a choi­si de gagner sa vie comme cor­rec­teur. Il est employé « dans une mai­son d’é­di­tion juri­dique de la capi­tale » (ce fut aus­si le cas, à Paris, d’Eugène Iones­co1). C’est, pour l’auteur, l’occasion de bros­ser un tableau sinistre des locaux où les cor­rec­teurs offi­cient. Un de plus2.

L’établissement lui-même – un véné­rable hôtel de maître aux esca­liers pom­peux et grin­çants, suant la médio­cri­té capi­ton­née des culs-de-sac intel­lec­tuels – sem­blait un îlot du dix-neu­vième siècle oublié en che­min par les explo­ra­teurs de la moder­ni­té. On y com­po­sait encore cer­tains annuaires à la mono­type et, à la fin du mois, cha­cun des loyaux ser­vi­teurs de la mai­son rece­vait une enve­loppe en papier kraft où tin­taient, au cen­time près, les pièces de son salaire entre deux billets neufs. C’é­tait peu dire que le tra­vail, pour exi­geant qu’il fût, lui lais­sait l’âme en paix et l’i­ma­gi­na­tion libre de vaga­bon­der, pen­dant comme après les heures de service.

Une des Pri­sons ima­gi­naires (Car­ce­ri d’in­ven­zione, 1750) de Gio­van­ni Bat­tis­ta Piranesi.

Plus loin, l’auteur détaille « le bureau des cor­rec­teurs », dont le « charme dis­cu­table […] l’ap­pa­ren­tait, dans l’es­prit de ses occu­pants, au greffe pous­sié­reux d’une pri­son vue par Pira­nèse » (savou­reuse référence).

Com­plète depuis la Révo­lu­tion belge, la col­lec­tion du jour­nal offi­ciel capi­ton­nait les murs du sol au pla­fond, man­teau de che­mi­née com­pris. […] Pro­fi­tant de l’u­nique fenêtre, un soleil aus­si patient qu’é­co­nome avait jau­ni tous les fas­ci­cules, dont de nom­breuses pages par­taient en lam­beaux sous l’ef­fet de l’a­ci­di­té. Dans la pièce, haute comme le salon qu’elle avait jadis été, stag­nait un par­fum com­po­site de pipe froide […] et de vieux papier. Le défi­lé des typo­graphes y ajou­tait une odeur tenace d’encre grasse. […].

Il évoque aus­si l’arrivée de l’informatique, ce qui me conduit à situer l’action au tout début des années 1980. Né en 1960, Hanotte a tra­vaillé « un temps dans une mai­son d’é­di­tion juri­dique de la capi­tale [peut-être bien comme cor­rec­teur3] pour ensuite s’orienter vers la ges­tion de bases de don­nées infor­ma­tiques4 ».

Dans ce tableau de genre, les taches claires et géo­mé­triques des ordi­na­teurs consti­tuaient presque une faute de goût. Car au même moment, trois étages plus bas, l’im­pri­me­rie pro­lon­geait la vie d’ou­tils à peine pos­té­rieurs au père Guten­berg. […]
« Néan­moins, le trium­vi­rat au pou­voir dans la mai­son s’é­tait las­sé de pas­ser, dans le lan­der­neau édi­to­rial, pour le musée vivant de la cor­po­ra­tion et avait récem­ment lan­cé l’en­tre­prise dans un pru­dent défri­che­ment des voies de la moder­ni­té. En com­men­çant par l’ad­mi­nis­tra­tion.
« Comp­tables, libraires et cor­rec­teurs avaient donc vu, sous forme d’é­crans mono­chromes, s’ou­vrir devant eux quelques fenêtres sur le monde impi­toyable de l’é­co­no­mie de marché. […]

Ces pas­sages mis à part, il s’a­git davan­tage d’un (bon) roman sur le tra­vail de l’é­cri­vain et sur la place de la lit­té­ra­ture5.

Xavier Hanotte, Du vent, Bel­fond, 2016, p. 89-90 et 149-151.


  1. Voir mon Petit dico des cor­rec­teurs et cor­rec­trices célèbres. ↩︎
  2. Voir notam­ment Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861 et Condi­tions de tra­vail des cor­rec­teurs au XXe siècle. ↩︎
  3. « Cor­rec­teur d’imprimerie lors de son ser­vice mili­taire, c’est tout natu­rel­le­ment que Xavier Hanotte s’est diri­gé vers ce métier dans la vie active. » Article « Xavier Hanotte : Un obser­va­teur du monde et de ses tour­ments », Catho­Bel, 13 mai 2024.  ↩︎
  4. Fiche de l’au­teur sur Bela. ↩︎
  5. Lire les cri­tiques sur Babe­lio, sur La Cause lit­té­raire et sur Leslibraires.fr. ↩︎

Étienne, dans “L’Épaisseur d’un cheveu”, de Claire Berest

J’avais repé­ré, par­mi les nou­veau­tés de la ren­trée lit­té­raire, le roman de Claire Berest, L’Épaisseur d’un che­veu (Albin Michel). D’un des deux pro­ta­go­nistes, Ouest-France écri­vait : « Étienne […], cor­rec­teur dans l’édition, obses­sion­nel, épris de Ver­laine, dis­si­mule ses pen­chants para­noïaques sous une rigueur socia­le­ment accep­table1. » Il est en fait « le seul et véri­table per­son­nage du livre », pré­ci­sait L’Éclaireur Fnac2.

Une consœur a lu ce roman et m’a gen­ti­ment trans­mis les pages où est évo­qué le métier (mer­ci Catherine !).

C’est après une pre­mière expé­rience en fac de lettres, alors qu’un ami lui a confié son manus­crit, cor­ri­gé « comme dans un corps-à-corps avec un ani­mal furieux et non domes­ti­qué », qu’Étienne a choi­si ce métier. 

Employé aux édi­tions de l’Instant fou, il se voit en « Homme réduit à un seul labeur : il en avait tant cor­ri­gé de manus­crits. Textes cochon­nés, truf­fés d’écueils, de pla­ti­tudes, par­se­més d’erreurs et de mal­adresses, il avait tant redres­sé, net­toyé, déman­te­lé, purifié. » 

Frus­tré de n’être que cor­rec­teur, et non édi­teur, il a per­du ses illu­sions de jeu­nesse d’intervenir dans le « des­tin de la lit­té­ra­ture fran­çaise » et regrette l’« imper­son­na­li­té pro­gres­sive impo­sée à sa fonc­tion » « Les cor­rec­teurs […] ne sont jamais nom­més dans les livres aux­quels ils ont contri­bué », de même que le sculp­teur fran­çais Daniel Druet qui ten­ta, dans un pro­cès, de se faire recon­naître cocréa­teur de cer­taines œuvres de l’artiste ita­lien Mau­ri­zio Cat­te­lan, pro­cès évo­qué dans le roman3.

La rigueur obses­sion­nelle d’É­tienne ne l’at­teint pas que dans le tra­vail : « […] il pre­nait du temps sur ses loi­sirs pour signa­ler les erreurs sys­té­ma­tiques qu’il rele­vait dans les revues ou à la radio, il fal­lait bien que quelqu’un s’en charge » (on pense à Fan­ti­no, le cor­rec­teur mis en scène par Mar­co Lodo­li, voir l’ex­trait que j’ai publié). Sa com­pagne lui reproche aus­si de clas­ser leur biblio­thèque par ordre alpha­bé­tique des titres d’ouvrages.

Mal­gré sa « sus­cep­ti­bi­li­té légen­daire », les édi­teurs recon­naissent qu’il abat « un tra­vail colos­sal » : « Il cor­ri­geait entre qua­rante et soixante manus­crits par an, sans comp­ter quelques dizaines de textes de pré­sen­ta­tion ou com­mu­ni­qués de presse […] ». Le rythme de tra­vail est évo­qué aus­si à un autre endroit : « […] il avait ce matin cor­ri­gé près de trente-cinq pages du manus­crit en cours, ce qui était un bon ren­de­ment car il était à la peine […] ».

Comme le Pro­fes­sore ima­gi­né par George Stei­ner (voir ma sélec­tion « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire »), Étienne est d’une effi­ca­ci­té redoutable : 

« Il ne lou­pait aucune coquille ni aucune faute d’orthographe. Il tra­quait en limier les répé­ti­tions, les inco­hé­rences, redon­dances, et toute rup­ture de rythme ou de registre non jus­ti­fiée. Chaque contexte his­to­rique, poli­tique, géo­gra­phique, chaque anec­dote réelle uti­li­sée dans un manus­crit était pas­sée au tamis de ses talents de cher­cheur maniaque et exhaus­tif. Il allait véri­fier si la men­tion des attri­buts d’une obs­cure espèce de planc­ton dans un roman était cor­recte ; et si l’au­teur par­lait du soleil qui régnait sur Paris le 17 avril 1684, il était capable de lui signi­fier qu’il en était déso­lé mais qu’il pleu­vait ce jour-là. Il était une machine4. »

Il est pour­tant trai­té avec peu d’égards : « Aux édi­tions de l’Instant fou, il par­ta­geait un coin de table chè­re­ment convoi­té, en alter­nance avec trois autres col­lègues dans un espace ouvert à tous les vents, qui ne lui offrait aucune intimité […] ».

Jusqu’ici, rien de très nou­veau dans la des­crip­tion lit­té­raire du métier. 

Plus ori­gi­nale est l’évocation du sta­tut social actuel du cor­rec­teur. Étienne est, en effet, « un des der­niers sala­riés d’une mai­son dans son sec­teur d’activité ». Un sta­tut « deve­nu une arlé­sienne dans le milieu, cela ne se pra­ti­quait plus ».

« Le reste des troupes était à son compte, les impé­ra­tifs bud­gé­taires de l’é­di­tion avaient guillo­ti­né les têtes des cor­rec­teurs, tous deve­nus autoen­tre­pre­neurs. Et depuis 2016 : micro-entre­pre­neurs ! Des êtres aux micro-aspi­ra­tions, avec de micro-bras et micro-cœurs, avaient tran­ché d’in­vi­sibles scribes de la loi Pinel5 […] Lui était fier d’être res­té sala­rié, d’a­voir résis­té. […] Depuis que les édi­tions de l’IF avaient été ache­tées par un grand groupe, les rumeurs malignes de nou­veaux amé­na­ge­ments suin­taient sans arrêt des cou­loirs. Mais il appar­te­nait à l’an­cienne école, […], celle qu’on ne débou­lonne pas avec faci­li­té. Il avait son bout de bureau et son salaire men­suel, il les garderait. »

Pro­blème pour Katia Roll­man, l’éditrice : « […] tu ne cor­riges pas les textes, tu les réécris entiè­re­ment. » Pour Étienne, c’est au nom de son « éthique pro­fes­sion­nelle » qu’il réécrit ces « navets illi­sibles sans inté­rêt ». Mais :

« […] s’il avait réel­le­ment réécrit le texte [il] n’au­rait rien gar­dé […]. Il aurait pris les quatre cent trente-deux pages de cet auteur fat nar­cis­sique insi­pide et sur­co­té et il aurait jeté ça dans la cuvette […] il n’a­vait insé­ré que cent cin­quante-sept post-it indis­pen­sables, il était res­té à sa place, il s’en était tenu à la réso­lu­tion de pro­blèmes mani­festes de syn­taxe – du niveau d’un enfant qui entre en CE1 – et avait ten­té de remé­dier LÉGÈREMENT à l’in­di­gence du vocabulaire. »

Claire Berest évoque alors l’arrivée de l’intelligence arti­fi­cielle dans le métier de l’édition :

« Sou­hai­te­raient-ils un appa­reil de cor­rec­tion auto­ma­tique pour le rem­pla­cer, une connec­tique sans états d’âme ni goût de l’ex­cel­lence ? Ils pour­raient tout aus­si bien créer une machine qui scan­ne­rait les textes comme des codes-barres, l’al­go­rithme lis­se­rait le bazar pour le trans­for­mer en un insi­pide brouet de mots creux. »

Sont même men­tion­nées les craintes sus­ci­tées par le modèle de lan­gage ChatGPT. « Comme s’il fal­lait craindre qu’une machine puisse être Kaf­ka ou Céline ! Insensé ! »

Le che­mi­ne­ment inté­rieur qui condui­ra Étienne au crime n’est pas sans rap­pe­ler celui d’É­mile Virieu, le cor­rec­teur de La Cage de verre (1971) de Georges Sime­non (voir « Le cor­rec­teur, per­son­nage lit­té­raire »).

Claire Berest, L’Épaisseur d’un che­veu, Albin Michel, 240 pages.


La vie d’un correcteur au XIXe siècle, c’est du Dickens

Henry de Pène par Nadar (avant 1888)
Hen­ry de Pène par Nadar (avant 1888).

J’ai trou­vé dans Demi-crimes, l’ultime roman d’Hen­ry de Pène (1830-1888), une nou­velle des­crip­tion déplo­rable du local des cor­rec­teurs dans une impri­me­rie pari­sienne au xixe siècle. On peut rai­son­na­ble­ment faire cré­dit à l’auteur de l’authenticité de ses pro­pos, car il a été jour­na­liste pen­dant une qua­ran­taine d’années. 

Le fait est que le petit réduit, une espèce de niche pra­ti­quée, à l’entresol, dans la cage de l’escalier noir qui condui­sait de l’atelier des machines aux ate­liers de com­po­si­tion et aux bureaux des dif­fé­rents jour­naux loca­taires de l’imprimerie Drière, n’était guère fait pour rece­voir des visi­teurs gan­tés, ver­nis, lui­sants [sic] des pieds à la tête comme l’était d’ordinaire, et plus spé­cia­le­ment encore ce soir-là, M. Jack Stick, l’élégant rédac­teur hip­pique de l’Écho Pari­sien.

Autant le jeune homme était par­fu­mé, autant le petit local dont il venait de pous­ser la porte devant lui était puant. L’odeur grasse des encres, le relent des vieux papiers mêlé aux exha­lai­sons humaines, les fumées refroi­dies des cigares et des ciga­rettes, les éma­na­tions du gaz, l’absence d’air exté­rieur, la pous­sière lon­gue­ment accu­mu­lée sur le plan­cher, le long des murs, y com­po­saient une atmo­sphère spé­ciale et, en quelque sorte, pro­fes­sion­nelle qu’on ne pou­vait impu­né­ment res­pi­rer que par grâce d’état6. Dans ce bouge, quatre poi­trines humaines étaient condam­nées à une asphyxie de chaque nuit. C’étaient Bre­nard, le cor­rec­teur atti­tré de l’Écho, un appren­ti qui lui ser­vait de « teneur de copie » ; un autre cor­rec­teur, atta­ché au ser­vice de plu­sieurs canards de moindre impor­tance qui ne se payaient pas le luxe d’un cor­rec­teur spé­cial. Ce second cor­rec­teur était assis­té, lui aus­si, d’un jeune gar­çon char­gé de suivre sur le manus­crit, tan­dis que son chef cou­vrait de signes caba­lis­tiques, intel­li­gibles seule­ment pour les ini­tiés, les étroites feuilles de papier impri­mées dites : paquets, où le pre­mier tra­vail du com­po­si­teur dépose par­fois presque autant de fautes que de mots. (p. 13-14)

“Des chenils sombres et malsains”

Cet extrait est à rap­pro­cher du témoi­gnage de M. Dutri­pon (1861 : « on le fourre dans un trou, sous un esca­lier, sous les rangs des com­po­si­teurs, quel­que­fois dans une espèce de niche qu’on appelle cabi­net, sombre, étroit »), du récit de Pierre Larousse (1869 : « Les loges de concierges, dans cer­taines ruelles du vieux Paris, aujourd’hui dis­pa­rues, auraient pu pas­ser pour des salons en com­pa­rai­son des che­nils sombres et mal­sains que telle grande impri­me­rie de la capi­tale décore du nom pom­peux de bureaux des cor­rec­teurs ») et de la vision lugubre du métier par Paul Bodier (1936 : « Les cor­rec­teurs sont les plus sacri­fiés par tout un clan de misé­rables patrons dont les ate­liers sales et pouilleux sont le refuge de toutes les ver­mines, de toutes les pous­sières, de toutes les immon­dices possibles […] »).

On a, heu­reu­se­ment, un contre-exemple avec le bureau des cor­rec­teurs à l’imprimerie Paul Dupont, 1867.

Dans un dia­logue, Hen­ry de Pène évoque aus­si la rému­né­ra­tion du cor­rec­teur, que Jack Stick appelle « avec une fami­lia­ri­té cor­diale “père Bre­nard” ». Ce der­nier déclare : 

— […] voyez-vous, nous avons des enfants et avec ce que je gagne ici la nuit, ce qu’on me donne au jour­nal du soir où je cor­rige dans l’après-midi, on a bien de la peine à joindre les deux bouts.
— […] Vous ne m’avez jamais dit com­bien vous vous fai­siez par mois à vous cre­ver les yeux et à vous érein­ter le tem­pé­ra­ment au ser­vice de vos deux jour­naux.
— Deux cent cin­quante francs ; quel­que­fois trois cents, quand je puis faire quelques sup­plé­ments… (p. 16)