Corriger un édito : attention, danger !

faux éditorial (illustration)

« Pour­quoi un tel article n’a-t-il pas été cor­ri­gé, repei­gné ? Aucun jour­nal ne manque de com­pé­tence au point de ne pas dis­po­ser d’un secré­taire de rédac­tion capable de voir qu’il y a là quelque chose de mena­çant pour l’i­mage même du jour­nal, pour la “une” où figure cet édi­to­rial. Mais la grosse dif­fi­cul­té avec l’é­di­to­rial, c’est que per­sonne n’ose y tou­cher. Texte poli­tique par excel­lence, il ne sau­rait pas­ser à la relec­ture, ni se faire reprendre pour cause de bêtise ou de confu­sion sty­lis­tique. Celui qui l’é­crit jouit d’une cer­taine forme de pou­voir, et affirme ce pou­voir en écri­vant. 
Si l’é­di­to­rial est le lieu même grâce auquel le lec­teur peut s’i­den­ti­fier à son jour­nal, on se demande dans quel mépris l’au­teur tient son public, pour lui des­ti­ner une telle bouillie. […] »

J’en sais quelque chose : pour avoir osé cri­ti­quer la qua­li­té d’un édi­to, en arguant qu’il était « la porte d’en­trée de la revue », on m’a viré. Je crois aus­si que le direc­teur de la rédac­tion, qui en était l’au­teur, cher­chait déjà à faire l’é­co­no­mie d’un cor­rec­teur. C’é­tait il y a deux ans. 

Hédi Kad­dour, Inven­ter sa phrase, Vic­toires Édi­tions, 2007, p. 96. Rééd. edi­Sens, 2021.

Source de l’illus­tra­tion : Le blog de philippenoviant.com.

Comment un correcteur a créé un mot malgré lui

En cette chaude jour­née de 14-Juillet, j’ai trou­vé dans le livre du jour­na­liste Alex Tay­lor sur les langues, Bouche bée, tout ouïe, une anec­dote amu­sante. Elle narre com­ment l’annotation mar­gi­nale d’un cor­rec­teur a eu une consé­quence inattendue. 

Par­fois les mots naissent pour les rai­sons les plus pit­to­resques. Si l’on se tourne vers le Dic­tion­naire Webs­ters [sic, Webs­ter] de 1934 on tombe sur un curieux mot : dord. D’après les expli­ca­tions four­nies, il s’agirait d’un terme chi­mique plus ou moins équi­valent à la « den­si­té ». La vraie ori­gine du mot est plus cocasse. Lors de la rédac­tion du dic­tion­naire, quelqu’un avait anno­té dans les marges que le mot den­si­ty pou­vait être repré­sen­té par la seule abré­via­tion « d ». Le cor­rec­teur a cru bon de pré­ci­ser que cette lettre pou­vait s’écrire soit en majus­cule soit en minus­cule, se limi­tant à ins­crire dans la marge : « D or d ». L’un des impri­meurs s’est ensuite trom­pé, concluant que ceci consti­tuait un mot à part entière. Du coup dord a connu une gloire éphé­mère le temps que quelqu’un se rende compte de la supercherie.

Alex Tay­lor, Bouche bée, tout ouïe. Com­ment tom­ber amou­reux des langues ?, JC Lat­tès, 2010, p. 142-143 [rééd. Le Goût des mots, Points, 2011].

Des correcteurs sévèrement punis ?

Dans plu­sieurs jour­naux du début du xxe siècle, on trouve le même texte affir­mant qu’au Ching-Pao, jour­nal chi­nois, « le cor­rec­teur pris en défaut est empa­lé, tout uniment ». 

La répé­ti­tion n’a rien de sur­pre­nant : il n’é­tait pas rare les jour­naux de l’é­poque se copient l’un l’autre pour rem­plir leurs colonnes. Mais la repu­bli­ca­tion d’une infor­ma­tion n’as­sure pas de sa véra­ci­té. Si la Gazette de Pékin (京 报, trans­lit­té­ré Jing Bao, par­fois Ching Pao) a bien exis­té jus­qu’en 19121, l’au­then­ti­ci­té du sup­plice du cor­rec­teur n’est pas garan­tie2 – heureusement !

On trouve une variante de cette his­toire dans La Petite Tuni­sie du 12 sep­tembre 1927 :

LA CHINE EST UN PAYS CHARMANT.
Le jour­nal chi­nois « Ching-Pao » est la plus vieille gazette connue. S’y glisse-t-il une coquille ? Le com­po­si­teur reçoit cent coups de verge, ce qui est ano­din, mais le cor­rec­teur est empa­lé sur l’heure, ce qui est bien quelque chose.
Ce n’est pas comme dans nos jour­naux — sur­tout le nôtre — on découvre peu de coquilles dans le « Ching-Pao ».
Heu­reux journal.

Une anec­dote appro­chante remonte, elle, au xvie siècle. D’a­près l’im­pri­meur Georges-Adrien Cra­pe­let3 (1837), « Un cor­rec­teur mal­in­ten­tion­né fut fouet­té de verges et hon­teu­se­ment chas­sé de la ville épis­co­pale de Wurtz­bourg4, pour avoir omis la lettre w dans un mot, ce qui for­moit un sens obs­cène ». L’in­for­ma­tion est reprise par son confrère Paul Dupont5 puis par l’an­cien libraire-édi­teur Edmond Wer­det6. Plus près de nous, D. B. Dru­cker7 ajoute que la coquille en ques­tion fut « oubliée dans un livre de Cicéron ». 

Mais la source de cette his­toire me reste aus­si incon­nue que celle de la première…