Corriger au temps de Gutenberg

Au début de l’im­pri­me­rie, la rare­té des carac­tères en plomb contrai­gnait les ate­liers à tra­vailler en « flux ten­du », cor­rec­teurs compris. 

On ima­gine com­bien le tra­vail d’impression est sou­mis à des contraintes maté­rielles com­plexes, qui sup­posent de l’organiser très pré­ci­sé­ment. Chaque feuille doit pas­ser deux fois sous la presse (pour le rec­to et le ver­so) et il faut en outre pré­voir les épreuves. Or, les carac­tères (les fontes) sont très oné­reux et en nombre insuf­fi­sant pour impri­mer à la suite des volumes par­fois impor­tants. En règle géné­rale, les impri­meurs opèrent donc feuille à feuille : ils décom­posent les pre­mières feuilles (la redis­tri­bu­tion) pour dis­po­ser des carac­tères néces­saires à la suite de leur tra­vail. Non seule­ment on doit coor­don­ner le tra­vail de com­po­si­tion et d’impression, mais la cor­rec­tion des épreuves se fait aus­si en fonc­tion de ce rythme : il faut que l’auteur ou le cor­rec­teur soit dis­po­nible dans l’atelier même ou à proxi­mi­té immé­diate tout le temps du tra­vail d’impression, de manière à ce que chaque épreuve cor­res­pon­dant à une forme puisse être aus­si­tôt cor­ri­gée, puis impri­mée, avant que l’on n’en redis­tri­bue les carac­tères pour pas­ser à la suite. 

Fré­dé­ric Bar­bier, His­toire du livre, Armand Colin, 2000, p. 70

Antoine Doinel, correcteur d’imprimerie

Antoine Doinel correcteur d'imprimerie

Dans L’A­mour en fuite (1979), de Fran­çois Truf­faut, Antoine Doi­nel est cor­rec­teur d’im­pri­me­rie. Trois scènes se passent dans le cas­se­tin, au cœur de l’a­te­lier. La prise de vues s’est dérou­lée au Matin de Paris1 (1977-1987), quo­ti­dien du Nou­vel Obser­va­teur. On com­prend bien pour­quoi Sime­non a appe­lé ce bureau la cage de verre (Presses de la Cité, 1971). ☞ Voir aus­si Georges Sime­non et ses cor­rec­teurs.

Dans la deuxième des trois scènes se dérou­lant dans le cas­se­tin, le col­lègue d’An­toine vient lui confier un tra­vail secret : 

« Voi­là les épreuves du bou­quin. Ça raconte, minute par minute, ce que le géné­ral de Gaulle a fait, le 30 mai 68, tu sais, quand il avait dis­pa­ru. Et toute la presse veut savoir ce qu’il y a dans ce livre, mais le patron a pro­mis un silence abso­lu. En plus, il y a un seul jeu d’épreuves et, tu vois, les plombs seront fon­dus juste après l’impression. Alors, écoute, tu les mets dans le coffre, je me tire, et je ne veux même pas connaître la combinaison. »

Le thème du manus­crit secret confié à un cor­rec­teur se retrouve dans Les Souf­frances du jeune ver de terre, roman de Cla­ro, coll. Babel noir, Actes Sud, 2014.

☞ Voir aus­si L’Homme fra­gile, un cor­rec­teur au ciné­ma.

Article modi­fié le 20 sep­tembre 2025.


  1. Témoi­gnage per­son­nel du cor­rec­teur Pierre Lagrue à l’au­teur. Il était pré­sent et appa­raît « invo­lon­tai­re­ment » à l’i­mage. ↩︎

Un espèce de ?

Et sou­dain je découvre que « un espèce de » était déjà employé par les meilleurs auteurs du xviiie siècle ! 

Gre­visse, § 431 :

Le carac­tère adjec­ti­val du syn­tagme espèce de est tel qu’espèce lui-même prend fré­quem­ment le genre du nom com­plé­ment : °Un espèce de pro­phète. Ce tour, cou­rant dans la langue par­lée, pénètre dans l’écrit, et depuis longtemps.

Note his­to­rique :

Espèce était déjà par­fois trai­té comme masc. dans cette construc­tion au xviiie s.: M. Maisne et moi le menâmes […] dans un espèce de cabi­net (S.‑Simon, Mém., Pl., t. I, p. 341). — Le Réci­pien­daire pou­roit bien aus­si être un espece de grand homme (Volt., Lettres phil., XXIV). — Vous faites de l’entendement du phi­lo­sophe […] un espece de musi­cien (Did., Rêve de d’Alemb., p. 23). — Ils parlent de St Louis come d’un espece d’imbecille (Bern. de Saint-P., Vie et ouvr. de J.-J. Rouss., p. 26). Un écri­vain mon­té­vi­déen […] l’honorait d’un espèce de culte roman­tique (Lar­baud, dans la Nouv. revue fr., 1er janv. 1926, p. 116).— Crois-tu qu’elle s’est amou­ra­chée du fils Azé­vé­do ? Oui, par­fai­te­ment : cet espèce de phti­sique (Mau­riac, Th. Des­quey­roux, p. 65). [Œuvres com­pl., p. 198 : cette.] — Un espèce de mur­mure (Ber­na­nos, M. Ouine, p. 89). [Pl., p. 1424 : une.] — Dans cet espèce de four­reau de soie (ib. , p. 11). [Pl., p. 1357 : cette.] — Et quant aux Arabes, à tous ces espèces de pro­phètes à la manque (Clau­del, dans le Figa­ro litt., 5 févr. 1949). — Tous ces espèces d’Arabes (J.-J. Gau­tier, Hist. d’un fait divers, p. 60). — Cet espèce de navet (G. Mar­cel, dans les Nouv. litt., 10 nov. 1955). — Un espèce de sor­cier (M. de Saint Pierre , ib. , 18 déc. 1958). — Un espèce de val­lon (Pagnol, Temps des secrets, p. 121). — J’ai vu où ser­raient les mains de cet espèce d’oiseau [= un homme] (Cl. Simon, Vent, p. 38).

Voir aus­si Une/un espèce de sur le site de Grevisse. 

La virgule qui manquait

Jacques Drillon, "Traité de la ponctuation française"

J’ai pro­fi­té du pre­mier confi­ne­ment pour lire in exten­so le Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, de Jacques Drillon (Gal­li­mard, 1991) – un vieux pro­jet. Un ouvrage évi­dem­ment pas­sion­nant et instructif.

Dans la pre­mière par­tie, outre l’histoire de la ponc­tua­tion, on apprend notam­ment que, même dans les édi­tions cri­tiques (Pléiade), la ponc­tua­tion des auteurs clas­siques (avant le xixe s.) est modi­fiée, ce qui n’est pas sans poser problème.

Dans la seconde par­tie, j’ai consta­té avec plai­sir que la plu­part des nom­breuses règles m’é­taient acquises par la pra­tique de la cor­rec­tion et la fré­quen­ta­tion des écrivains.

Une règle, cepen­dant, a rete­nu mon atten­tion, car je la cher­chais incons­ciem­ment. Jamais de vir­gule entre le sujet et le verbe, dit le code typo­gra­phique1. Il y a tout de même des excep­tions, que j’ai sou­vent ren­con­trées au cours de mes lectures.

« On met une vir­gule pour sépa­rer les divers sujets d’un verbe (s’ils ne sont pas reliés, répé­tons-le, par une conjonc­tion). Le der­nier sujet est lui-même sépa­ré du verbe par une vir­gule […] on peut consi­dé­rer que la der­nière vir­gule, immé­dia­te­ment avant le verbe, confère à tous les sujets une valeur égale. »

« La sot­tise, l’er­reur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et tra­vaillent nos corps » — Baudelaire

« Les arbres, les eaux, les revers des fos­sés, les champs mûris­sants, flam­boient sous le res­plen­dis­se­ment mys­té­rieux de l’heure de Saturne » — Claudel

Cela fonc­tionne aus­si après la der­nière épi­thète d’un com­plé­ment ou d’un sujet :

« Tout un monde loin­tain, absent, presque défunt, vit dans tes pro­fon­deurs, forêt aro­ma­tique » — Baudelaire

… ou après plu­sieurs adverbes :

« L’infirmier leur mas­sait lon­gue­ment, puis­sam­ment, les muscles des jambes […]» — Michel Mouton

Inver­se­ment, « dans une laisse de sujets dont les deux der­niers sont liés par “et”, on ne met pas de vir­gule entre le der­nier et le verbe » :

« Trop de dia­mants, d’or et de bon­heur rayonnent aujourd’­hui sur les verres de ce miroir où Monte-Cris­to regarde Dan­tès » – Dumas 

Gre­visse donne la même règle au § 128, avec des exemples pris chez Mau­riac et Saint-Exu­pé­ry. Par­mi les autres cas où il admet la vir­gule « inter­dite », il donne celui-ci :

Lorsque le sujet a une cer­taine lon­gueur, la pause néces­saire dans l’oral est par­fois ren­due par une vir­gule dans l’écrit (mais on pré­fère aujourd’hui une ponc­tua­tion plus logique, qui ne sépare pas le sujet et le verbe) : La foudre que le ciel eût lan­cée contre moi, m’aurait cau­sé moins d’épouvante (Chat., Mém., I, ii, 8). — Quand la per­sonne dont nous sommes accom­pa­gnés, nous est supé­rieure par le rang et la qua­li­té (Lit­tré, art. accom­pa­gné). — Les soins à don­ner aux deux nour­ris­sons qui lui sont confiés par l’Assistance, l’empêchent de gar­der le lit (Gide, Jour­nal, 27 janv. 1931). — Le pas­sé simple et la troi­sième per­sonne du Roman, ne sont rien d’autre que ce geste fatal par lequel l’écrivain montre du doigt le masque qu’il porte (Barthes, Degré zéro de l’écriture, I, 3). — La réponse que je don­nai à l’enquête par Voyage en Grèce (revue tou­ris­tique de pro­pa­gande) et que l’on trou­ve­ra en tête de la seconde par­tie de ce recueil, sert donc […] de char­nière entre les deux par­ties (Que­neau, Voyage en Grèce, p. 11).

Je n’entre pas plus dans les détails – la vir­gule occupe chez Drillon plus de cent pages – et vous ren­voie aux pages 165 à 176 pour ce point pré­cis. Drillon pré­cise que « le Code typo­gra­phique » (celui de la Fédé­ra­tion CGC de la com­mu­ni­ca­tion, 1989) et « cer­tains gram­mai­riens » désap­prouvent ces excep­tions. Pour ma part, je trouve là la confir­ma­tion qui me man­quait. Je n’ajouterai que cette citation :

« Il arrive à la vir­gule d’être “facul­ta­tive”. C’est alors que l’auteur se montre, et par quoi il se dis­tingue d’un autre » (p. 150).

Article mis à jour le 16 sep­tembre 2024.


  1. Sur l’his­toire de ce « tabou », voir Jacques Dür­ren­matt, « La vir­gule entre sujet et verbe : petite his­toire d’un emploi oublié », L’In­for­ma­tion gram­ma­ti­cale, n° 102, juin 2004, p. 31-34. ↩︎

D’après guerre ou d’après-guerre ?

J’ai tou­jours res­sen­ti une dif­fé­rence entre d’après guerre et l’après-guerre (le trait d’u­nion est un « signe d’u­ni­té lexi­cale », Gre­visse, § 109).

On lit dans le TLFI :

« Ortho-vert 1966 […] fait la rem. suiv. : “Lorsque le mot après est sui­vi direc­te­ment d’un nom on n’emploie le trait d’u­nion que s’il s’a­git d’un véri­table nom com­po­sé ; ce n’est pas le cas quand on peut inter­ca­ler l’ar­ticle le, la entre après et le nom : je pas­se­rai l’a­près-dîner avec vous, je pas­se­rai vous voir après dîner (après le dîner). L’a­près-guerre, le chaos d’a­près guerre (d’a­près la guerre).”»

Cepen­dant, aujourd’­hui, « après guerre sans trait d’u­nion est excep­tion­nel », dit aus­si le TLFI. 

Bien des noms ain­si com­po­sés sont consa­crés par l’usage, y com­pris avec d’ : avant-dîner, avant-guerre, après-guerre, après-rasage, après-sou­per, après-messe, avant-scène… et, bien sûr, après-midi.

« Au milieu de cela, quelques pro­me­neurs et pro­me­neuses, qui ont l’air de faire insou­ciam­ment et tout comme autre­fois leur pro­me­nade d’a­vant-dîner sur l’asphalte. » (E. et J. de Gon­court, Jour­nal, 1871.)

« Elle me parle avec émo­tion de la bien­heu­reuse époque d’a­vant-guerre “que vous n’a­vez pas pu connaître”, ajoute-t-elle. » (Green, Jour­nal, 1932.)

« … à cer­tains ouvrages d’une école lit­té­raire qui fut la seule (…) à appor­ter dans la période d’a­près-guerre autre chose que l’es­poir d’un renou­vel­le­ment à ravi­ver les délices épui­sées du para­dis tou­jours enfan­tin des explo­ra­teurs. » (Gracq, Au châ­teau d’Ar­gol, 1938.)

« Quelle mau­vaise par­te­naire d’après-aimer je fais » (Colette, Clau­dine en ménage, 1902.)

Tsai Ming-liang : du trait d’union dans les noms chinois

Je me deman­dais pour­quoi cer­tains noms asia­tiques, comme celui du cinéaste taï­wa­nais Tsai Ming-liang (Hou Hsiao-hsien, Wong Kar-wai, Bong Joon-ho…), sont trans­crits en fran­çais avec un trait d’u­nion et une minus­cule au second vocable. 

Je savais que Tsai est le nom de famille, Ming-liang, le « nom per­son­nel », com­po­sé de deux idéo­grammes. Je ne m’in­ter­ro­geais que sur l’a­jout du trait d’u­nion en fran­çais, la trans­crip­tion en pinyin étant Cài Mín­gliàng.

Une aimable consœur a inter­ro­gé deux spé­cia­listes à ce sujet. Voi­ci son compte rendu.

« Ayons à l’es­prit tout d’a­bord que les Chi­nois ne parlent que par vocables iso­lés, chaque « son » cor­res­pon­dant à un idéo­gramme, tou­jours déta­ché du pré­cé­dent et du sui­vant. Donc, même si, en termes de « sens », on a un mot trans­crit en fran­çais comme Qigong, en chi­nois, ce mot sera tou­jours trans­crit avec deux idéo­grammes : Qi + Gong.

« Idem pour les noms propres. On trouve effec­ti­ve­ment le nom de famille en pre­mier com­po­sé d’un seul vocable, sui­vi du pré­nom à deux vocables (et non de deux pré­noms). Ex.: Min­gliang.

« Le chi­nois clas­sique consi­dère que 1 mot = 1 carac­tère, donc les tra­duc­teurs atta­chés à la tra­di­tion pré­fé­re­ront cou­per un pré­nom en deux mots : Ming-Liang, le trait d’u­nion ser­vant à rap­pe­ler qu’il s’a­git d’un seul pré­nom. C’est le sys­tème uti­li­sé à Taï­wan encore aujourd’hui.

« Le chi­nois moderne admet plus faci­le­ment que 1 mot = 2 carac­tères, et trans­cri­ra alors Min­gliang.

« Le pinyin, sys­tème inter­na­tio­nal uti­li­sé pour roma­ni­ser le chi­nois depuis les années 1970, uti­lise donc la ver­sion moderne : tous les pré­noms chi­nois devraient donc s’é­crire en un seul mot : Min­gliang.

« Il n’en demeure pas moins que beau­coup uti­lisent mal­gré tout le trait d’u­nion. Pour citer une de mes amies sino­logues, c’est « une erreur qui per­dure»…

« Cela dit, même si l’on choi­sit la ver­sion tra­di­tion­nelle, il n’y a (et ils sont bien d’ac­cord sur ce point) aucune, mais alors, aucune rai­son de mettre une majus­cule à un des vocables et pas à l’autre, ce qui lais­se­rait sup­po­ser, à tort, qu’il y a une hié­rar­chie dans les vocables com­po­sant un prénom. »

Je ne pou­vais espé­rer plus précis.

Le “Monde” du jour ou “Le Monde” du jour ?

Dans le Gre­visse, je viens de tom­ber sur une règle bien utile et dont je ne trouve pas l’é­qui­valent dans les codes typo.

On sait que « lorsqu’il fait par­tie inté­grante du titre réel, l’article se com­pose en ita­lique1 » : « dans Les Mar­tyrs de Cha­teau­briand ». Mais qu’en est-il si l’œuvre est sui­vie d’un autre com­plé­ment que le nom de l’auteur ?

Gre­visse nous dit (§ 588) : « La syn­taxe l’emporte sur le res­pect du titre néces­sai­re­ment dans Ache­ter deux Monde, Ache­ter le Times. Il est donc pré­fé­rable d’écrire Dans le Monde d’aujourd’hui plu­tôt que Dans Le Monde d’aujourd’hui. »

Si l’on suit cette règle, on devrait écrire dif­fé­rem­ment : « J’ai emprun­té le Monde de Jean » et « J’ai emprun­té Le Monde à Jean ». Éton­nant, non ?

Dans les ouvrages du xixe siècle, on ren­contre sou­vent « dans le Figa­ro », alors qu’aujourd’hui l’usage le plus fré­quent est « dans Le Figa­ro ». Certes, « plu­sieurs jour­naux arbo­rant le titre Figa­ro (avec ou sans article) paraissent de manière irré­gu­lière entre 1826 et 18542 », mais à par­tir de 1854 l’ar­ticle est fixé. Il sem­ble­rait donc que cette dif­fé­rence de com­po­si­tion soit davan­tage liée à la pri­mau­té de la syn­taxe qu’à la géné­ra­li­sa­tion du code typo.

À “via” je dis : “Vai via!”

Entré dans la langue fran­çaise par (via ?) la cor­res­pon­dance d’Hu­go, pous­sé par l’in­fluence de l’an­glais, il est par­tout3 :

  • Aus­si moderne qu’économe, Sophie fait toutes ses emplettes via Internet.
  • Ce film invite à l’évasion via l’univers musi­cal de Gershwin.
  • Je vous ferai pas­ser le dos­sier, via M. Durand.

S’il reste fami­lier pour le TLFI (clos en 1994) ou le Larousse (l’Académie l’ignore tout à fait), le Robert et la Banque de dépan­nage lin­guis­tique (BDL) l’accueillent sans res­tric­tion (et même en romain, à la dif­fé­rence de l’Imprimerie natio­nale et de Lacroux). La BDL déclare : « Via s’emploie aus­si au figu­ré, et ce, depuis le début du siècle der­nier. La pré­po­si­tion sert alors à intro­duire une chose per­çue comme un lieu ; Inter­net n’est qu’un exemple de cette forme d’analogie. […] « Cer­tains dic­tion­naires apposent la marque “fami­lier” à via au sens de “par l’intermédiaire de”. Or, de l’usage se dégage une per­cep­tion tout à fait contraire, selon laquelle via s’apparenterait davan­tage au lan­gage stan­dard qu’à la langue familière. »

Certes, on le trouve déjà chez Paul Morand : « Ces récits mythiques de petites Lon­do­niennes, ven­dues, vio­lées ou cru­ci­fiées, qui venaient jus­qu’à nous sous le man­teau, du fond du dix-hui­tième siècle, en pas­sant par Jean Lor­rain et par Tou­let, via les Gon­court » (Londres, 1933).

Mais sa dis­sé­mi­na­tion pose deux problèmes :

  1. Par­fois, le lien entre les deux élé­ments qu’il unit n’est pas clair.
  2. Comme tout mot à la mode, il en fait dis­pa­raître pro­vi­soi­re­ment beau­coup d’autres. En l’occurrence, par, sur, à tra­vers, au tra­vers de, par l’intermédiaire de, par l’entremise de, au moyen de, en fai­sant usage de, par le biais de, en uti­li­sant, en employant, etc.

Ce serait dom­mage de les abandonner.

Quand “ou” impose de choisir un genre

Cor­ri­geant régu­liè­re­ment des articles de nature juri­dique, je suis confron­té à un pro­blème épi­neux : l’accord après deux sujets liés par un ou exclu­sif et de genres ou de nombres dif­fé­rents. Que faire dans ce cas ? Atten­tion, chaus­sée glissante !

Pour bien poser le pro­blème, je rap­pelle quelques exemples ne pré­sen­tant pas de dif­fi­cul­té au correcteur : 

  • Hen­ri ou Étienne sera le pre­mier de la classe ce mois-ci.
  • Un seul être ou objet peut convenir.
  • Lorsqu’une rente via­gère ou une pen­sion aura été léguée au titre d’aliments (Code civil, art. 1015).

Mais voi­ci un cas ren­con­tré cette semaine : 

L’opéra ou la com­pa­gnie char­gée de la pro­duc­tion du spec­tacle doit cher­cher… 

Faut-il écrire char­gé ou char­gée ? (On ne peut écrire char­gés, puisque le ou est exclusif.)

« Selon la tra­di­tion gram­ma­ti­cale, si l’accord ne se fait qu’avec un des termes unis par ou ou par ni, ce terme est le der­nier anté­cé­dent », nous dit Le Fran­çais cor­rect (§ 955).

Exemples (ibi­dem ; Jouette, art. par­ti­cipe pas­sé, III, F, 9):

  • C’est son salut ou sa perte qu’il a ris­quée.
  • Est-ce une louange ou un blâme qu’il a méri­té ? 
  • Est-ce le bou­lan­ger ou sa femme que tu as vue ?

Pour­tant, dans d’autres cas, la règle est inverse. Hanse affirme, en effet (art. adjec­tifs qua­li­fi­ca­tifs, § 2.7.2) :

« Si les noms ne sont pas du même genre et qu’il y ait exclu­sion d’un des sujets, l’adjectif attri­but (ou le par­ti­cipe employé avec être) reste au mas­cu­lin : Est-ce le père ou la mère qui est le plus âgé ?»

Il nous faut donc deman­der son avis à Gre­visse (§ 449).

« La tra­di­tion gram­ma­ti­cale enseigne […] que, si l’accord se fait avec un seul des termes unis par ou, ce terme est le der­nier [accord de proxi­mi­té]. Mais la réa­li­té de l’usage est beau­coup moins simple. »

Gre­visse cite des exemples sui­vant la tradition : 

  • On entou­rait d’une par­ti­cu­lière défé­rence celui ou celle qui était « res­tée à écrire » (Proust, Pas­tiches et mélanges, p. 227). 
  • Le monde aus­si­tôt a été mena­cé d’une anar­chie ou d’un désordre uni­ver­sel (Lamen­nais, De la reli­gion, VI). […]

Mais il poursuit : 

«[…] contrai­re­ment à ce que disent beau­coup de gram­mai­riens, le pre­mier terme déter­mine plus sou­vent l’accord que le deuxième

  • Le tri­bu­nal pro­non­ce­ra […] si le père ou la mère qui offri­ra de rece­voir […] l’enfant à qui il devra des ali­ments, devra […] être dis­pen­sé de payer la pen­sion ali­men­taire (Code civil, art. 211).
    Quel poi­son ou quelle drogue m’a-t-on injec­té, qui m’incendie ? (J. Roy, Maître de la Mitid­ja)
  • Quelque héma­tome ou bles­sure que je m’étais infli­gé en jouant au foot­ball (Rinal­di, Roses de Pline).
  • Un sen­ti­ment ou une expres­sion ori­gi­nal (R. Des­nos, cit. dans Stu­dia neo­phi­lo­lo­gi­ca, 1946-1947).
  • Pla­teau ou table uti­li­sé pour ser­vir le café (Tré­sor, art. caba­ret).
  • Tâche ou ser­vice impo­sée (Dict. du fr. vivant, art. pres­ta­tion).

De plus, quand l’adjectif ou le par­ti­cipe pas­sé est au mas­cu­lin sin­gu­lier, sommes-nous cer­tains de ce qui motive le choix de l’auteur ? 

« Il ne faut pas oublier en effet que le mas­cu­lin est aus­si le genre indif­fé­ren­cié et que la troi­sième per­sonne est la per­sonne indif­fé­ren­ciée, la « non-per­sonne » (§ 655, c). Dès lors le recours à ce genre ou à cette per­sonne peut être, soit la marque d’un accord avec le terme qui est à ce genre ou à cette per­sonne, soit une absence d’accord. Cela est par­ti­cu­liè­re­ment vrai du par­ti­cipe pas­sé conju­gué avec avoir que cer­tains laissent inva­riable même quand l’objet direct pré­cède (cf. § 942).»

Nous voi­là bien ! Si nous reve­nons à notre exemple de départ, nous pou­vons suivre la tra­di­tion, éven­tuel recours : 

L’o­pé­ra ou la com­pa­gnie char­gée de la production

ou bien suivre l’usage cou­rant, moti­vé par deux rai­sons dif­fé­rentes, la proxi­mi­té ou l’indifférenciation : 

L’o­pé­ra ou la com­pa­gnie char­gé de la production

Pour ne pas allon­ger infi­ni­ment ce billet déjà dense, j’ai écar­té les pro­blèmes d’accord du verbe face à deux genres ou deux per­sonnes dif­fé­rents (noter, ici, l’accord au plu­riel), mais je ne résiste pas à cette devinette :

Quel futur après Toi ou lui par­ti­ra (lui ou la non-personne) ? 

Non, nous dit Jouette, au même endroit : par­ti­rez. « On tourne la dif­fi­cul­té »… au mépris de la logique (un seul des deux partira).

J’espère que vous aviez des pneus neige. 

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NOTES : 

  1. Le pro­blème évo­qué ci-des­sus est équi­valent avec ni. Voir cet exemple :
    « Ni Robert ni sa femme ne sera tré­so­rière de l’association. Le fémi­nin tré­so­rière nous heurte parce que nous atten­dons une sorte de neu­tra­li­té (sou­hai­table lorsque mas­cu­lin et fémi­nin sont en concur­rence) et que notre neutre est tra­duit par un mas­cu­lin sin­gu­lier. Alors on écrit com­mu­né­ment : Ni Robert ni sa femme ne sera tré­so­rier de l’association (seront tré­so­riers n’est pas pos­sible : il n’y a qu’une place à pour­voir). Le mieux serait d’écrire en ce cas : Ni Jac­que­line ni son mari ne sera tré­so­rier de l’association. L’oreille et la règle y trou­ve­ront leur compte. » (Jouette, art. verbes, XVII, C, 3°, c.)
  2. Il n’est pas tou­jours aisé de déter­mi­ner si nous sommes face à un ou exclu­sif. L’opéra ou la com­pa­gnie char­gée de la pro­duc­tion du spec­tacle doit cher­cher… Ne peut-on ima­gi­ner une copro­duc­tion ? (Ce n’est pas l’option choi­sie par l’auteur ici.)

Verbes d’incise non déclaratifs

La presse emploie de plus en plus des incises de cita­tion telles que sou­pire-t-il ou s’étonne-t-elle, un phé­no­mène qu’un lin­guiste (Ralu­ca Nita, 2010) appelle « le verbe intro­duc­teur non décla­ra­tif », dont « l’usage […] demeure encore hors norme » [dix ans ont pas­sé depuis], et qu’il étu­die en par­ti­cu­lier dans les chro­niques judi­ciaires de Libé­ra­tion.

La ques­tion qui inté­resse le cor­rec­teur est la sui­vante : « Faut-il fixer une règle ? » Elle est for­mu­lée par Jacques Des­ro­siers (éva­lua­teur lin­guis­tique pour le gou­ver­ne­ment cana­dien), dans un court article de 2001

L’auteur for­mule « deux prin­cipes de base » qui peuvent nous aider à veiller à leur usage : « relief de la cita­tion et dis­cré­tion de l’incise », c’est-à-dire mar­quer la sépa­ra­tion entre dis­cours de l’auteur et dis­cours rap­por­té, tout en évi­tant de mettre l’accent sur l’incise elle-même

Citant un exemple du type insiste le secré­taire géné­ral, Des­ro­siers rap­pelle que « le verbe insis­ter est en fait un rac­cour­ci pour insis­ter sur le fait que. De même pro­tes­ter, c’est dire en mani­fes­tant son oppo­si­tion, s’étonner, dire en expri­mant de l’étonnement. Tous ces rac­cour­cis sont des usages consa­crés depuis long­temps par les dic­tion­naires et les grands ouvrages de langue. »

Mais, pour­suit-il : « Tout va bien [tant que] l’on reste dans l’univers du verbe dire. […] C’est d’ailleurs ici que Gre­visse […] trace la limite. » Je cite Gre­visse [§ 416] :

« Tan­tôt cette super­po­si­tion de l’idée de “dire” est impos­sible et on peut être heur­té par l’illogisme de telles incises, comme : ° C’est affreux, pâlit-il, s’enfuit-il, tom­ba-t-il, etc. Il faut recon­naître pour­tant que beau­coup d’auteurs, et cer­tains non médiocres, se servent sans gêne d’incises de cette espèce : Mon­sieur, m’aborda-t-il céré­mo­nieu­se­ment… (Bor­deaux, Pays sans ombre). — Ah !… s’apaisa-t-elle tout à coup (Châ­teau­briand, M. des Lour­dines). — Du secours ! sur­sau­ta la visi­teuse (Billy, Prin­cesse folle). — « Nie­ra-t-on qu’il soit chas­seur ? » se fût alors retour­né notre homme, dis­cer­nant dans un coin un fusil et une gibe­cière (Mon­therl., Céli­ba­taires). — On se moque de nous, tremblent-ils (Bre­mond, Poé­sie pure). — Par­don ! s’étrangla le bon­homme (Dor­ge­lès, Tout est à vendre). — Je vou­drais bien la per­mis­sion de minuit, sou­rit-il ( La Varende, Roi d’Écosse). — La mai­son, c’est évi­dem­ment consi­dé­rable, s’agitait le méde­cin (Mal­let-Joris, Men­songes).»

L’exemple de Mon­ther­lant est par­ti­cu­liè­re­ment surprenant ! 

Au vu de ces exemples, il est logique que Nita écrive que le dis­cours jour­na­lis­tique, « en se foca­li­sant sur la mise en scène, […] emprunte des traits lit­té­raires ». C’est, dit-il dans sa conclu­sion, « un moyen de […] res­ti­tuer l’authenticité de la parole qu’il repré­sente. Le DD [dis­cours direct] n’est plus une simple cita­tion, mais une parole prise sur le vif dans un fais­ceau d’éléments para­ver­baux (gestes, mou­ve­ments, réac­tions émotionnelles). […]»

Pour Des­ro­siers, « ces tours sont cho­quants pour des rai­sons sty­lis­tiques : leur sens est si lourd, et leur emploi si éloi­gné de l’usage cou­rant, que c’est l’incise elle-même qui est mise en valeur. Elle est étran­ge­ment sur­char­gée d’expressivité. […]

« Il serait uto­pique, ajoute-t-il, de ten­ter de dres­ser la liste des verbes admis­sibles. Tout sug­gère que non seule­ment c’est une ques­tion de juge­ment, mais qu’il est pré­fé­rable de dis­po­ser d’une cer­taine marge de manœuvre, d’autant plus que la rai­son d’être fon­da­men­tale des inver­sions étant d’ordre sty­lis­tique, celui qui en use a jusqu’à un cer­tain point le droit de pous­ser l’expressivité un peu plus loin. […]»

Pour ma part, en lisant un des exemples don­nés par Nita : 

M. Har­per a bon­di : « Nous rece­vons notre man­dat de la popu­la­tion et non de l’ambassadeur des États-Unis », a-t-il décla­ré. (Le Monde)

j’ai pris conscience qu’un verbe intro­duc­teur non décla­ra­tif pas­sait beau­coup mieux devant la cita­tion que der­rière, le com­por­te­ment étant visua­li­sé avant la prise de parole et non après. On pour­rait, sans pro­blème, faire l’é­co­no­mie du a-t-il décla­ré.