Je viens de lire La typographie cent règles (Angers, Le Polygraphe, 2005). Les auteurs en sont le romancier Patrick Boman, qui était alors réviseur à L’Express, et Christian Laucou, typographe, éditeur et metteur en page, chargé d’enseignement à l’école Estienne.
Ce petit livre (11,5 × 16 cm, 95 p.), pour tout public, donne les règles essentielles de la typographie, agrémentées d’anecdotes et de courtes biographies (d’Alde Manuce à Jan Tschichold), et illustrées par Pascal Jousselin.
À propos du préparateur de copie et du correcteur, Boman et Laucou écrivent ceci :
« […] Homme ou femme de l’ombre, le préparateur (ou préparatrice) de copie est honni de l’auteur – dont il révèle les faiblesses –, de l’éditeur – dont il ponctionne les finances tout en allongeant les délais de publication –, du correcteur – qui lui reproche les erreurs oubliées. »
« […] Métier ingrat, pouvant mener à des syndromes obsessionnels compulsifs, la correction d’épreuves, comme la préparation de copie, fait l’objet d’un tir groupé : l’éditeur (trop cher, plante les délais) ; le maquettiste (du travail en plus) ; l’auteur (alerté sur une monstruosité résiduelle alors qu’il dépense son à-valoir sur une plage de l’Adriatique) ; l’imprimeur, dont les machines tournent à vide, impatientes de reproduire le chef-d’œuvre à cent mille exemplaires… »
Trop sérieux, s’abstenir ! Mais sous la pochade se cache un fond de vérité.
Enfin, les auteurs « rappel[lent] aux fâcheux qui grincent des dents devant une cédille tombée de la casse que, à la haute époque, le Petit Larousse subissait, dit-on, quatorze lectures-corrections impitoyables, ce qui lui valait sa réputation d’être sans tache (et non sans tâche) ».
Haute époque, en effet !
P.-S. — Fondée en 1990 par l’ancien correcteur Pierre Laureandeau, également auteur sous divers pseudonymes, et son épouse Agnès Jehier, la maison d’édition Le Polygraphe a fermé ses portes en 2017 (Wiki-Anjou). Laureandeau et Boman ont aussi cosigné un petit Éloge de la correction (Mots & Cie, 2003).
Le Professionnel du livre, mai 1938. Source : Gallica/BnF.
Une perle est relevée dans les colonnes d’un journal et, comme toujours, on en blâme le correcteur (photo ci-dessus). C’est une fois de trop pour Letellier, lui-même correcteur expérimenté, en labeur et en presse. Adhérent de la fédération qui publie Le Professionnel du livre, il prend la plume pour rappeler qu’une correction demandée peut être oubliée, mal interprétée, mal exécutée, voire refusée pour diverses raisons.
Injustement tenue pour responsable des coquilles, bourdons1 et autres accidents qui rendent très souvent les meilleurs articles incompréhensibles, la corporation des correcteurs, par la plume de notre camarade Letellier, se défend énergiquement. À la lecture de cette plaidoirie, nos camarades pourront reconnaître au passage certaines vérités — sévères mais justes — qui dénotent un abaissement du niveau de la conscience professionnelle chez ceux qui pratiquent ou tolèrent, ou encouragent des procédés tels que ceux qui nous sont signalés par notre adhérent. Puissent un jour, nos collaborateurs — dont plus d’un ignorant conteste l’érudition parfois très étendue — jouir d’une influence suffisante et… bienfaisante, afin de rendre à la corporation du Livre un lustre qui est bien près de disparaître. M. B.2
Dans le dernier numéro du Professionnel du Livre, je vois un conseil donné aux correcteurs : ne pas laisser passer de bourdons comme celui qui s’est produit dans un journal de Lille. Voilà une excellente occasion de montrer aux disciples de Gutenberg (j’étends le mot disciple à tous les membres de la corporation de l’imprimerie), l’erreur de ceux qui attribuent aux correcteurs toutes les fautes du journal.
Si je prends ici la défense des correcteurs, c’est parce que moi-même j’en suis un (trente ans de métier dont quatre ans et quelques mois de journal). Je crois être l’interprète de tous mes collègues : d’où l’emploi du mot nous et autres formes de la première personne du pluriel pour désigner l’ensemble des membres de la spécialité.
Des fautes “restées malgré nous”
Il n’entre nullement dans ma pensée de faire décharger les correcteurs de toute responsabilité en matière de coquilles, mastics3, etc., et de nous dire infaillibles : la pratique du métier nous a instruits et nous instruit encore, pour si anciens que nous soyons, et elle fait méditer aux orgueilleux — s’il y en a parmi nous — la mésaventure de saint Pierre : « Avant que le coq chante… » Il se peut même qu’une mauvaise écriture fasse mal lire nos corrections. C’est à chacun de chercher à écrire lisiblement (sans toutefois aller jusqu’à faire de l’épreuve une page d’écriture), de pratiquer la retouche, si une infirmité (névrite, goutte, rhumatisme…) s’oppose à une écriture lisible au premier jet et de mettre les noms propres en lettres bâtons (c’est peut-être l’absence de cette précaution, soit chez un rédacteur, soit chez un correcteur, qui a amené un lino4 à composer MÉTRONG au lieu de MÉ-KONG5. Si, maigre ces précautions, il arrive encore quelque mécompte, nous le mettrons dans le domaine de l’imprévisible.
Non moins loin de moi la pensée de nous reconnaître coupables de toutes les fautes qui passent dans les journaux. Il se peut que nous n’y soyons pour rien et même que ces fautes soient restées malgré nous. Je vais, à l’appui de mon dire, donner des exemples ; ne pouvant pas en emprunter à des collègues et ne voulant pas en inventer, je citerai des cas personnels, bien que, dit-on, ce soit malséant.
Je serai bref en ce qui tient à la faillibilité humaine, comme l’in-octavo raison6 (correction non exécutée) ou les bourses du travail affolées à la C.G.T. (correction à moitié marquée, d’où affilées, mais non pas affiliées) ; c’était au temps où les journaux se composaient encore en mobile7 (1907).
Bien plus récent (de la semaine dernière) et aussi en mobile (labeur8) : sur le bon à tirer, les hommes du Palais ; sur la tierce9 : les hommmes du palais. Comment s’est fait ce changement ? M’étant informé, j’ai appris qu’entre le tirage des épreuves d’auteur et la mise des paquets dans le rang, il y avait eu une ligne mise en pâte10, l’auteur du dommage avait réparé celui-ci, d’où le double changement constaté.
Jusqu’ici je n’ai cité que des cas où la volonté n’a eu aucune part ; elle a eu le principal rôle dans les exemples qui vont suivre.
Mauvaise volonté des typos
Si, à cause des fameuses « nécessités de la mise en pages » ou pour d’autres raisons d’ordre matériel, il ne pouvait être retenu qu’un seul des exemples ci-après, en voici un auquel je tiens essentiellement, en raison du caractère odieux qu’il présente ; il est typique et vaut, moralement, son pesant d’or, que dis-je, son pesant de radium.
Un correspondant de journal raconte l’histoire d’un individu qui a volé une jument à sa patronne qu’il mène à la foire. Correction : volé à sa patronne une jument… Le lino se plaint au prote11. Celui-ci dit de ne pas faire la correction, « parce qu’on n’a pas le temps de s’arrêter à des bêtises pareilles ». J’ignore si j’ai eu les honneurs du « parc aux huîtres » de Fantasio12, pourtant, une « bêtise pareille » en aurait été bien digne.
Manchette (1930) de Fantasio, périodique satirique (1906-1937, 1948). Son « Parc aux huîtres » recensait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.
Connaissez-vous le Lion de Belfort ? Si oui, vous comprendrez que j’aie protesté quand j’ai eu sous les yeux, comme copie, une couverture de cahier où il était dit que le Lion est taillé dans le rocher qui porte le Château. Réponse : « Si le Lion est rouge, c’est qu’il n’a pas subi la patine du temps, au contraire du rocher qui est à découvert depuis des milliers d’années13. » J’apprécie l’humour, mais pas dans des cas semblables ; j’en dis autant de ce qu’on appelle la « souplesse commerciale14 » laquelle, me semble-t-il, se cache derrière la réponse rapportée ci-dessus.
Parlons maintenant un peu de la marine.
« Mouvement de la flotte. — Kersaint, parti de Nouméa pour les Hébrides. » Réfléchissez un peu et, comme moi, vous trouverez invraisemblable que le gouvernement français fasse venir des antipodes un navire de guerre pour l’envoyer au nord de l’Écosse, alors qu’il y avait à Brest, par exemple, ce qu’il fallait pour cela. Correction : les Nouvelles-Hébrides15. Quelle fatigue, pour le lino, d’avoir à refaire quatre ou cinq lignes ! Et aussi quelle ruine pour la maison ! C’est pourquoi le Kersaint continua… dans le journal, d’exécuter cet ordre fantastique.
À qui le tour ? À un autre navire, qui allait sur l’est — l — apostrophe — e — s — t — de Bordeaux au Sénégal. Correction : non plus l’est, mais lest, les quatre lettres d’un seul tenant. Cette fois, le lino fit ce que n’avaient pas fait ceux dont il a été question précédemment. Il me demanda une explication que je lui donnai immédiatement.
1o Définition du lest16 (un marin y aurait probablement trouvé à redire) ;
2o Impropriété du terme naviguer sur tel point du compas ;
3o Erreur géographique : même si l’expression était marine, elle ne pouvait pas s’appliquer au navire en question, qui, une fois sorti de la Gironde, avait pris comme point de direction le sud-ouest, jusqu’au tournant de la côte d’Espagne (cap Finisterre), puis le sud.
Mon explication ne servit à rien : la correction me fut refusée obstinément. Elle a été faite, mais ce fut par un autre lino.
Revenons à ce que, pour la facilité de mon élocution17, j’appellerai le cas de Lille. Je suis d’autant plus à mon aise pour en parler que je n’ai jamais mis les pieds dans le département du Nord.
De deux choses l’une : ou Le Professionnel a reproduit le texte tronqué avec sa justification et, sinon dans le même caractère, du moins avec la même force de corps, et alors je ne peux rien dire ; ou le texte du journal et celui du Professionnel ne vont pas ligne pour ligne, alors on peut envisager la disposition suivante : le mot invitation se serait trouvé à la marge de droite, une ou plusieurs des lignes auraient disparu et le texte aurait repris avec etaux drapeaux à la marge de gauche. « Coïncidence fâcheuse et bien étrange », dira-t-on peut-être. Étrange, soit, mais invraisemblable, non.
“Mettre en pages sans lecture”
Cette explication m’a été inspirée par le souvenir de la première fois où j’ai corrigé dans un journal de nuit (remplacement).
L’homme de bois18m’a enlevé plus d’une fois des épreuves non encore lues entièrement et même il en a pris sur la table d’autres qui n’ont servi absolument à rien, comme les premières, d’ailleurs. Lui-même m’a donné, quelques années plus tard l’explication de cette singulière manière de travailler : l’équipe des linotypistes avait, cette nuit-là, comme d’ordinaire, six hommes, mais l’un d’eux était hors d’état de travailler ; pour comble de malheur, il semblait que tout fût détraqué à la rédaction, la copie n’était pas envoyée dans l’ordre habituel, d’où la nécessité de mettre en pages sans lecture. Rien ne me permet de dire qu’il en a été de même dans le cas de Lille, mais le souvenir énoncé ci-dessus m’incite à ne pas juger le collègue lillois.
Deuxième hypothèse : il y avait un bourdon dans l’alinéa en question ; ce bourdon pouvait être long ; pour ne pas gâcher son blanc (entendez par là sa marge), blanc qui pouvait lui être fort utile par la suite pour d’autres corrections, le correcteur aura suivi le conseil de la prudence : « Remettez à plus tard ce dont l’exécution immédiate présente des inconvénients, des risques », autrement dit, il comptait copier plus tard sur l’épreuve le texte manquant ; celle-ci lui a été enlevée plus tôt qu’il ne l’avait prévu et le bourdon a été oublié.
“S’interdire tout jugement”
Je reconnais bien volontiers combien est légitime le mécontentement d’un auteur ou d’un client lorsqu’il voit un nom estropié, un faire-part de décès sans la date de l’enterrement ou… une invitation mutilée, comme dans le cas de Lille, mais je n’en tirerai pas moins ma conclusion que voici :
Avant d’accuser qui que ce soit — correcteur ou non — d’un mastic, d’une coquille, d’une omission ou, en général, d’un accident typographique quelconque, il faudrait avoir fait une enquête, avoir vu les preuves, c’est-à-dire l’épreuve et même les épreuves, et la copie, avoir interrogé ceux qui peuvent être mis en cause. Encore faut-il pouvoir le faire. Tant que cela n’a pas été fait, constater, rétablir le texte, si l’on peut, mais s’interdire tout jugement ; en ces matières on risque trop en pareilles circonstances de commettre un jugement téméraire.
Je m’excuse d’avoir été si long ; peut-être n’ai-je rien appris à mes collègues, puissé-je avoir instruit et fait réfléchir ceux qui, ne connaissant pas les choses de la correction, trouvent tout naturel de nous attribuer toutes les fautes.
Si nos accusateurs faisaient l’enquête dont j’ai parlé, ils auraient peut-être de l’indulgence pour ceux qui ont suivi leur copie comme une machine de chair et d’os qui conduit une machine de métal (ceux-ci peuvent être des gens de bonne volonté), mais ils [les accusateurs19], après avoir regretté la « souplesse commerciale » (Lion de Belfort), tireraient, comme je le fais, de sévères conclusions contre ceux qui ont fait montre de leur incompréhension (cas des Nouvelles-Hébrides) ou de leur mauvaise foi (navigation sur l’est) ou, comme le prote dans l’histoire de la jument, pardon, de la patronne menée à la foire, nous ont refusé l’appui d’une autorité qu’ils ont fait servir à un acte de sabotage, pour une méprisable question d’argent ou de temps.
Letellier.
Le Professionnel du livre (publié par la Fédération des syndicats professionnels des travailleurs du livre-papier et des industries polygraphiques, CFTC), 11e année, no 65, juillet 1938, p. 4.
Erreur de composition qui se traduit par l’omission d’un mot ou d’un membre de phrase (TLF). ↩︎
Maurice Bouladoux, syndicaliste français, secrétaire général de 1948 à 1953, puis président de 1953 à 1961 de la CFTC (Wikipédia). ↩︎
Inversion de lignes, de mots ou de caractères dans une composition typographique (TLF). ↩︎
Apocope de linotypiste, ouvrier typographe opérant sur une machine à composer Linotype. ↩︎
Aujourd’hui, Mékong, fleuve d’Asie du Sud-Est. ↩︎
Il fallait lire l’in-octavoraisin, deux termes précisant le format d’impression. ↩︎
En caractères mobiles, avant l’arrivée des machines à composer. ↩︎
L’imprimerie de labeur produit des ouvrages (livres, annuaires, etc.) nécessitant des moyens de production importants et s’oppose à l’imprimerie de presse. ↩︎
Dernière épreuve, servant à vérifier que les dernières corrections demandées (sur le bon à tirer) ont bien été appliquées, sans provoquer d’erreur nouvelle. ↩︎
Les caractères formant la ligne sont tombés ; il a fallu la composer de nouveau. ↩︎
Fantasio, sous-titré « Magazine gai », est un périodique satirique illustré bimensuel français publié par Félix Juven, de 1906 à 1937, puis en 1948, en lien avec le journal Le Rire (Wikipédia). « Parc aux huîtres » était une rubrique relevant des perles dans la presse. ↩︎
Cette sculpture « est constituée de blocs de grès rose de Pérouse (type de grès rouge des Vosges […]), sculptés individuellement, puis déplacés sur une terrasse verdoyante et adossée à la paroi calcaire grise de la falaise sous le château de Belfort, citadelle édifiée par Vauban puis remaniée par le général Haxo, pour y être assemblés » (Wikipédia). ↩︎
Peut-être une allusion au fait que, pour l’imprimeur, le client est roi. ↩︎
Aujourd’hui, le Vanuatu, archipel au nord-nord-est de la Nouvelle-Calédonie. ↩︎
Corps pesant chargé dans la partie basse de la cale, ou fixé au plus bas de la quille d’un bâtiment pour en assurer la stabilité. Et donc aller sur lest, sans chargement, à vide (TLF). ↩︎
Au sens de la rhétorique (elocutio) : art de trouver des mots qui mettent en valeur les arguments. ↩︎
Désignation ironique d’un ouvrier chargé des fonctions (distribution, corrigeage) auprès d’un metteur en pages (d’après Boutmy). ↩︎
Écrivain1 français d’origine belge, Marcel Moreau (1933-20202) fut correcteur pendant trente-cinq ans3. Orphelin de père à 15 ans, il travaille d’abord comme ouvrier dans une robinetterie, puis est recruté comme aide-comptable au journal Le Peuple. En 1955, il répond à une annonce : on cherche un correcteur. « Je ne savais pas très bien ce que cela voulait dire. J’en savais assez cependant pour rêver à un monde délivré des nombres, à un royaume de mots4. » Il entre ainsi dans le cassetin5 du Soir, à Bruxelles.
C’est pour lui une pénible expérience (pointage, contrôle, chef médiocre…), dont il se « purifie » par l’écriture : il rentre, le soir, « l’œil brouillé par une somme inhumaine de lecture », « ayant trituré toute la journée et jusqu’à la nausée l’infra-vocabulaire », pour « un salaire ridiculement bas ».
En 1962 paraît Quintes, son premier roman, qui « met en scène un employé d’imprimerie cherchant à rompre avec la médiocrité de sa vie6 ». Grâce à cette « fiction aux résonances kafkaïennes [… il] fait une entrée remarquée dans le monde littéraire7 ».
Couverture du livre Incandescences de Marcel Moreau (Bruxelles, Labor, 1984), regroupant Égobiographie tordue (ou L’Ivre livre, 1973) et des extraits de Quintes (1962). Toutes les citations du présent article en sont extraites.
En 1968, il s’installe à Paris avec femme et enfants, et travaille aux éditions Alpha (9, rue Chauchat8), puis au Parisien libéré et, enfin, au Figaro9. Sa vie change alors. Il prend goût au métier de correcteur — « En dépit des purismes découragés et des laxismes entendus, ce métier tel que je l’exerce en ce momentreste à mes yeux l’un des plus beaux qui soient » —, tout en continuant à écrire, avant et après sa journée de travail10.
“Cette peuplade sans race”
Dans son Égobiographie tordue (1984, rééd. de L’Ivre livre, 1973), Moreau consacre des pages élogieuses aux correcteurs de presse et aux ouvriers du livre. Comme d’autres avant lui (notamment, Boutmy, 1866, et Décembre-Alonnier, 1864), il rappelle que les correcteurs sont une « peuplade sans race » et des « être[s] hybride[s], […] mi-ouvrier[s] mi-intellectuel[s] » :
[…] contrairement aux linos et aux typos qui ont en commun d’être passés par la formation professionnelle, les correcteurs semblent venir de partout et de nulle part. Ils me font l’effet d’immigrés ayant abandonné une terre appelée spécialisation pour chercher l’aventure dans une contrée appelée correction. On trouve parmi eux d’anciens avocats, d’ex-professeurs ou artistes, des marins, des aviateurs, des curés défroqués, des marchands de beurre, des saxophonistes, des rimailleurs, et je ne jurerais même pas qu’il n’y ait parmi nous au moins une prostituée en puissance ou repentie, un ex-voleur de grands chemins blasé par les années de prison.
Outre la variété des parcours, il s’émerveille aussi du mélange des positions politiques de ses collègues :
Politiquement, le registre confine à la pétaudière. Communistes, trotskistes, maoïstes, anarchistes [c’est à ces derniers qu’il s’accorde le mieux] dansent un sabbat théorique autour d’une poignée d’olibrius dépolitisés auxquels se mêlent les obscurs effectifs du fascisme nostalgique.
Les échanges entre eux peuvent être vifs, mais l’humour fait oublier les dissensions :
C’est ici que l’on apprend à blasphémer, à vociférer, à rire de tout et de rien comme si, finalement, nous en savions plus long que n’importe qui sur la dérision qui passe. L’humour se fait alors en toute innocence médiateur pour un conflit fugace. Autour d’un calembour les énergies un instant contrariées se refont une cohésion de quelques heures.
Les correcteurs de presse, par « leur contact permanent avec la nouvelle […], savent comment cet événement est fabriqué, modifié, falsifié même » :
Je respire le mot dans sa fraîcheur encrée au moment même où j’en décèle toutes les usures. Ses malices journalistiques, les tours de passe-passe auxquels il se prête n’ont plus de secrets pour nous. À notre manière, nous savons fêter sa promptitude au mirage, sa plasticité toute perverse. C’est un clown dont notre rôle consiste à faire chaque jour la toilette avant la représentation. Mais ce n’est que nous qu’il fait rire.
Un cassetin, en fin de compte, c’est un univers unique et attachant :
Les correcteurs ne sont pas un remède au scepticisme philosophique. Sur leurs tréteaux, ils déroulent l’invariable spectacle des travers humains. Mais la diversité de leurs origines, à quoi s’ajoute sinon un certain sens de la liberté du moins une tension permanente vers elle, tout cela concourt souvent à donner à l’endroit où ils se trouvent une qualité d’atmosphère inconcevable ailleurs. […] C’est une engeance dont je ne suis pas encore lassé […].
“Courte expérience anarchique”
Julie ou la dissolution (1971), roman le plus connu de Marcel Moreau, « dépeint l’arrivée d’une nouvelle dactylo, Julie Malchair, dans la rédaction d’une revue scientifique. Elle entre ainsi dans le quotidien d’un correcteur et de ses collègues et les conduit à se libérer des habitudes et des règles que la vie sociale leur impose. Le recours au vin et à la drogue conduit à des festins décadents dans le bureau […]11 ».
D’après le témoignage de l’auteur, c’est lui-même qui, semble-t-il, se cache derrière le personnage de Julie Malchair. En effet, dans une maison d’édition (Alpha ?), en l’absence du chef de service, qu’il remplaçait contre son gré, il « introduisi[t] sans vergogne les facteurs de libations ». Il pensait, prétend-il, qu’« encourage[r] le rire, l’ivresse, le spectacle » ne nuirait pas à l’exécution des tâches. Cette « courte expérience anarchique », quoique « réussie sur le plan ludique, tourna […] à la déconfiture » : « La fête se fit, mais sans le travail. » Il en garde cependant « un souvenir exquis ».
La vie du cassetin devait être joyeuse avec « ce fou de Marcel » à ses côtés.
« Considéré comme un écrivain marginal, au style verbal fort singulier – véhément et organique, teinté de lyrisme et d’envolées paroxystiques, tout à la fois caressant et bousculant –, il est l’auteur d’une œuvre ample et foisonnante, foncièrement charnelle » (Espace Nord, 4e de couverture de Julie ou la dissolution, 2021). ↩︎
Victime du Covid-19 dans l’Ehpad de Bobigny (Seine-Saint-Denis) où il résidait depuis deux ans. ↩︎
Toutes les citations de cet article sont tirées du livre de Marcel Moreau Incandescences (Bruxelles, Labor, 1984 ; rééd. Espace Nord, 2001). Il regroupe Égobiographie tordue, réédition de L’Ivre livre (1973), et des extraits de Quintes (1962). Catherine Magnin, présidente de l’Association romande des correctrices et correcteurs d’imprimerie (ARCI), m’en a gentiment transmis les pages pertinentes pour mes travaux (p. 115 à 135). Qu’elle en soit ici remerciée. ↩︎
Terme de jargon pour le bureau des correcteurs. ↩︎
Témoignage de Françoise Lachkareff, rapporté par Langue sauce piquante (« Ce fou de Marcel s’en est allé », 12 avril 2020) : « Au premier étage, la rédaction et le secrétariat de fabrication, et au deuxième, dans une soupente, le “petit monde à part des correcteurs” — dont Marcel […]. Le chef correcteur, c’était Eugène Simongiovanni, le “très méticuleux”. Marcel, Françoise en parle comme de “l’ami de la langue”. Elle se souvient comme si c’était avant-hier de ses doigts jaunis, de sa barbe pleine de brins de tabac, de son “amour très marqué pour les dames”, et de ses sorties dans l’après-midi pour aller ravitailler l’équipe en jaja. Ça non, Marcel ne buvait pas en Suisse, il y en avait pour tout le monde, “c’était un pousse-au-crime !”. » ↩︎
Témoignage de Thierry Porré, recueilli par Langue sauce piquante (ibid.) : « L’atelier se trouvait avenue Matignon, à deux pas de l’hôtel particulier […] où logeait à l’époque le journal ; à l’étage, les clients venaient passer leurs annonces, et… à la cave, elles étaient corrigées. […] “Je fus bien surpris de voir quelqu’un comme lui s’activer comme un diable placide ! Que faisait un écrivain de son envergure dans un cassetin où il était plus important de vérifier les numéros de téléphone des petites annonces immobilières que d’exceller dans les accords de participes ?” se demandait Thierry. “Marcel préférait les services du matin, la fraternité avec les typos, sans oublier les libations !” Et puis les PA, la pub’, les annonces de mariages, de fiançailles, d’enterrement…, tout cela laissait l’esprit “plus tranquille”. » ↩︎
« L’écriture […] l’engage corps et âme. Il s’y adonne sans relâche, dès cinq heures du matin et sitôt finie sa journée de travail. » Macha Séry, « L’écrivain belge Marcel Moreau est mort », Le Monde, 6 avril 2020. ↩︎
Ma consœur Brigitte Meyer m’a signalé l’existence d’un terme intéressant du vocabulaire typographique allemand : Zwiebelfisch (nom masculin). Ce mot, m’a-t-elle expliqué, a été remis en vedette grâce à une chronique du même nom (2003-2012) dans le Spiegel Online, où Bastian Sick, correcteur, traducteur et journaliste, traitait des difficultés de la langue allemande. Les six recueils de ces articles1 ont été des succès de librairie (Sick est donc le Muriel Gilbert local).
Dans le monde de l’imprimerie, Zwiebelfisch désigne une lettre à l’intérieur d’un mot qui a été composée dans une autre police de caractères (photo ci-dessous) ou un autre style d’écriture, par exemple un e gras dans un mot composé en épaisseur normale. Il s’agit donc d’une coquille d’un genre particulier. (Résultat d’une erreur de distribution, la coquille est, au sens strict, « une lettre à la place d’une autre, provenant d’un cassetin voisin, ou la même lettre mais appartenant à une autre fonte ».)
À l’époque du plomb, en français, on parlait aussi de lettre « d’un autre œil », c’est-à-dire, par rapport à la fonte utilisée dans l’épreuve, d’une lettre plus grosse ou plus petite, plus grasse ou plus maigre (voir Qu’est-ce que l’œil d’une lettre ?), mais il ne s’agissait pas spécifiquement d’une différence de police d’écriture. Je ne connais pas de mot français propre à ce cas.
Dans la langue allemande courante, Zwiebelfisch (« poisson-oignon ») est un synonyme de Ukelei, l’équivalent de notre ablette, qui se mange en friture. C’est sans doute sa faible valeur (celle de l’oignon) qui lui a valu de servir de nom pour un défaut de typographie. On appelait même Zwiebelfischbude (« baraque de poissons-oignons ») un atelier de typographie qui commettait beaucoup d’erreurs.
Publicité de la Compagnie des libraires-experts de France (CLEF), parue dans un magazine en juin 1990. Collection personnelle.
Vous connaissez les rats de bibliothèque, ces personnes qui passent leur vie dans les livres1. (J’ai l’honneur d’en faire partie.)
« Ce surnom [leur] est donné parce que les rats fréquentent aussi les bibliothèques pour grignoter les livres » (R. Billoux, 1943). On les compte parmi les « ennemis du livre2 », avec la chaleur, l’humidité, certains insectes (vrillettes, poissons d’argent, psoques3…) et l’homme, bien sûr4.
Pour un bibliophile (F. Fertiault, 1877), c’est tout le contenu du livre qui profite au rat :
« Tout fier d’avoir grimpé sur la tête du livre, / C’est avec un entrain féroce qu’il se livre / À son grignotement, vrai gourmet, vrai glouton. // Quel régal ! De la marge et du texte il se gave. »
Jean Chevrier, eau-forte illustrant « Bouquins et rats » de François Fertiault, dans Les Amoureux du livre. Sonnets d’un bibliophile. Fantaisies d’un bibliomane. Commandements du bibliophile. Bibliophiliana. Notes et anecdotes, Paris, Claudin, 1877, n. p.
Selon un autre bibliophile (J. Marchand, 1940), les rats ne sont pas les plus dangereux des parasites du livre :
« Comme leur taille leur défend de percer des galeries dans le corps des volumes, ces rongeurs ne grignotent guère que les couvertures et les bords ; si les marges sont vastes, ils portent difficilement la dent jusqu’au texte : ne crois donc pas qu’ils s’abstiennent d’y toucher par respect — ou par mépris — de l’érudition. »
Précisons que, si les dégâts provoqués par leur grignotage sont bien réels, ils ne sont pas authentiquement bibliophages :
Ils « grignote[nt] les livres, dans le but surtout de construire leurs nids ; on a pu remarquer leur préférence pour les livres imprimés sur papier tendre. Si des étoffes en laine séjournent dans une bibliothèque, les rats dévoreront les dites étoffes plutôt que les livres » (R. Billoux).
Seul un écrivain imaginatif (Sam Savage, 2009) leur confère un vrai goût pour les livres :
« Dans les premiers temps, mon appétit était primitif, orgiaque, imprécis, goinfre — une bouchée de Faulkner ou une bouchée de Flaubert, je ne faisais pas la différence —, mais il ne m’a pas fallu longtemps pour discerner quelques nuances. J’ai tout d’abord remarqué que chaque livre avait un goût propre — sucré, aigre, amer, doux, rance, salé, acide. »
Couverture de Firmin. Autobiographie d’un grignoteur de livres, de Sam Savage, trad. Céline Leroy, Actes Sud, 2009.
Sources :
René Billoux, Encyclopédie chronologique des arts graphiques, l’auteur, 1943, p. 99.
François Fertiault, « Bouquins et rats. I. L’assaut », dans Les Amoureux du livre. Sonnets d’un bibliophile. Fantaisies d’un bibliomane. Commandements du bibliophile. Bibliophiliana. Notes et anecdotes, Paris, Claudin, 1877, p. 12.
Jean Marchand, S’ensuit la tierce épitre fort récréative, assaisonnée à l’huyle et au vinaigre, ou il est traicté de quelques ennemis tres cruels des bibliothèques et des bibliothécaires, Imprimerie Taffard, Bordeaux, 1940.
« […] les emprunteurs, les inconscients, les manieurs de ciseaux, les collectionneurs de vignettes, les acharnés du gribouillage et les… amateurs eux-mêmes. » (Bertrand Galimard Flavigny, Être bibliophile. Petit guide pratique, Séguier, 2004, p. 190.) Sans compter ceux qui brûlent les livres (voir Lucien X. Polastron, Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques, éd. rev. et augm., « Folio essais », Folio, 2009). ↩︎
Selon certains experts de la typographie, comme Fernand Baudin, les lignes d’un texte justifié1 se terminant par un signe de ponctuation simple ou une division (un trait d’union, en langage courant) paraissent légèrement en retrait. D’autres parlent d’« impression de trou2 ».
Les signes de ponctuation simples et divisions en fin de ligne créent des trous (zones en rose) dans l’alignement d’un texte justifié. Exemple tiré d’un hors-série de Lire/Magazine littéraire de 2022.
Ce « problème », auquel je n’étais pas sensible jusqu’ici — comme beaucoup, j’imagine —, peut aujourd’hui être résolu « techniquement, économiquement et esthétiquement3 », si l’on utilise le logiciel de mise en page Adobe InDesign4. Celui-ci propose, en effet, une option appelée « alignement optique des marges », dont voici l’explication :
L’alignement des bordures gauche et droite des colonnes contenant des signes de ponctuation et des lettres telles que « W » peut sembler altéré. L’alignement optique des marges permet de contrôler si les signes de ponctuation […] et le bord de certaines lettres (telles que W ou A) sont en retrait à l’extérieur des marges, de façon à ce que le texte semble aligné5.
Elle est accompagnée de cette illustration :
Avant (à gauche) et après (à droite) application de l’option Alignement optique des marges. Manuel en ligne du logiciel InDesign.
Cette « technique typographique sophistiquée », le site MyFonts l’appelle « ponctuation suspendue », ou « accrochée », ou encore « hongroise » (sans expliquer ce dernier terme). Il précise que « les signes de ponctuation généralement suspendus sont les points, les virgules, les traits d’union, les tirets, les guillemets et les astérisques », c’est-à-dire des « glyphes sans grande masse verticale ».
On active cette option dans InDesign par le chemin suivant : menu Texte > Article > Alignement optique des marges.
Deux exemples français récents
Bien qu’elle soit facile d’accès, cette technique est rarement mise en œuvre. J’en ai trouvé un exemple dans un livre édité récemment par l’Imprimerie nationale (Impressions, 2021, p. 79) :
Ponctuation suspendue dans l’ouvrage Impressions (Imprimerie nationale, 2021, p. 79).
L’hebdomadaire culturel Télérama l’emploie également :
Ponctuation suspendue dans Télérama (no 3865, 7 février 2024).
Le Guide du typographe (suisse romand) explique l’alignement optique (7e éd., 2015, § 1028, p. 264) et l’applique dans ses pages6.
Une pratique ancienne
Mais il s’agit de la restauration d’un usage qui remonte aux origines de l’imprimerie : on peut l’observer dans la Biblede Gutenberg ! Les coupures de mots en fin de ligne y sont marquées par deux traits obliques7, lesquels viennent dans la marge. (Le nombre de divisions successives n’est pas encore limité à trois, comme aujourd’hui : c’est la régularité de l’espacement qui prime8.)
Extrait de la Bible à 42 lignes : on note (surlignées) quatre coupures successives, marquées par des doubles traits obliques, placés dans la marge. Détail d’une reproduction dans L’Effet Gutenberg de Fernand Baudin (éd. du Cercle de la librairie, 1994, p. 81).
Fernand Baudin, L’Effet Gutenberg, éd. du Cercle de la librairie, 1994, p. 81. ↩︎
Selon l’Association GUTenberg (page citée), on peut aussi programmer ce dépassement dans la marge en LaTeX. Il est nommé character protrusion dans la documentation en anglais. ↩︎
Adobe InDesign, manuel en ligne, chapitre « Mise en forme des paragraphes », paragraphe « Création de ponctuation en retrait ». ↩︎
Passionné par la question de l’espacement, Fernand Baudin cite volontiers le correcteur typographe Désiré Greffier : « L’espacement régulier des mots est la première qualité d’une bonne composition typographique. […] il vaudrait mieux faire une mauvaise division qu’un mauvais espacement. […] la première règle d’unité en typographie, après l’orthographe, est l’interlignage et l’espacement réguliers. » Les Règles de la composition typographique, Arnold Muller, 1897, p. 4-7. ↩︎
Si vous êtes né·e en 1957, 1969, 1981, 1993 ou 20051, vous avez peut-être des prédispositions pour la correction. Du moins si l’on en croit l’astrologie chinoise. En effet, dans un livre sur le coq, on peut lire, à propos du signe portant le nom de cet animal dans le zodiaque chinois :
« Ce que d’aucuns considèrent ennuyeux ne le rebute nullement. Il ne rechigne ni à la routine ni aux tâches laborieuses telles que la préparation des budgets, la comptabilité courante, la correction de textes et d’épreuves d’imprimerie. […] Doté d’une grande intelligence analytique, il possède un esprit logique et clair. Les imperfections, même minimes, l’agacent au plus haut point. Il n’aura de cesse qu’il ne corrige cette minuscule erreur que personne n’avait remarquée avant lui. Il peut se montrer tatillon à l’extrême, surtout lorsqu’on bouleverse ses habitudes ou son emploi du temps. En revanche, il n’est pas imprévisible : chaque chose à son heure et pas de raccourcis. Cet excentrique ne craint jamais de soulever des controverses afin de rétablir l’ordre. »
Et plus loin :
« Ne sous-estimez jamais le talent du Coq : rien n’échappe à sa vigilance. Tôt ou tard, il effectuera un inventaire et découvrira une erreur. Les meilleurs comptables, les spécialistes de la productivité, les scientifiques, les stratèges, les cracks de l’informatique et les correcteurs d’épreuves appartiennent souvent à ce signe. »
Les typographes fêtent la Saint-Jean-Porte-Latine. Gravure de Pierre Eugène Lacoste, dans Physiologie de l’imprimeur, de Constant Moisand, Paris, Desloges, 1842, p. 72. Source : Gallica/BnF.
Nous sommes le 6 mai, jour de la Saint-Jean-Porte-Latine. C’est la fête patronale des typographes et des imprimeurs (mais aussi des papetiers, des relieurs, des écrivains, des copistes, des libraires, « enfin de tous ceux par les mains desquels passe le livre, véhicule de la pensée1 » — et les correcteurs ?). Ou plutôt c’était une fête célébrée depuis la fin du xvie siècle2, par une messe suivie d’un bal ou d’un banquet. « Avant la Révolution, les imprimeurs, qui étaient admis à la cour, devaient, ce jour-là, fermer boutique et ateliers sous peine d’amende3. »
Rappel de l’interdiction de travailler un jour de fête. Code de la librairie et imprimerie de Paris, ou Conférence du réglement arrêté au Conseil d’État du Roy, le 28 février 1723, et rendu commun pour tout le royaume, par arrêt du Conseil d’État du 24 mars 1744. Source : Gallica/BnF.
Ensuite, la tradition s’est maintenue quelque temps dans certains ateliers.
En 1836, par exemple, le Courrier du Midi avertit ses abonnés que le vendredi 6 mai, les ateliers d’imprimerie seront fermés, ce qui repoussera la sortie du journal daté du samedi au dimanche matin.
Courrier du Midi, journal de l’Hérault, 5 mai 1836. Source : Gallica/BnF.
Quand ils ont commencé à festoyer, les typographes ont du mal à s’arrêter4. Dans sa Physiologie de l’imprimeur (1842), Constant Moisand raconte avec humour :
Vienne par exemple le six mai, jour de la St-Jean-Porte-Latine, fête des compositeurs, le singe5 fait ce qu’il appelle ses frais6. Tous les compagnons du même atelier se réunissent pour aller dîner aux Vendanges de Bourgogne7, et cet illustre restaurant devient alors le théâtre des débauches les plus désordonnées. Cette délicieuse noce dure au moins trois jours, jusqu’à ce qu’enfin les eaux soient devenues tellement basses, qu’il faille retourner à ce maudit atelier8.
Mais la tradition est déjà en train de se perdre. Trente ans plus tard, la Saint-Jean-Porte-Latine « n’est plus guère chômée9 », selon le correcteur Eugène Boutmy (Dictionnaire de l’argot des typographes, 1878).
Toutefois, le Bulletin folklorique d’Ile-de-France (1948) rapporte qu’en 1899 les typographes d’Étampes (Essonne) ont encore dignement marqué l’évènement. Une seule journée.
LES TYPOGRAPHES et « LA SAINT-JEAN PORTE-LATINE »
La corporation des typographes d’Étampes donnait […] tous les ans une fête en l’honneur de son saint patron : [s]aint Jean Porte Latine. En 1899, les membres de cette importante corporation, coiffés du chapeau haut de forme, vêtus de la grande blouse noire du typographe et portant la grosse cravate noire nouée ont défilé par les rues de la ville, aux accents entra[î]nants de marches exécutées par une fanfare de bigophones10 et de chants d’une chorale dont tous les chanteurs étaient recrutés parmi eux.
Un ensemble de bigophones caricaturé par Léonce Burret en 1913. Source : Wikipédia.
À l’extrémité de la ville ils prirent d’assaut, au nombre d’une cinquantaine, les breacks11 [sic] qui devaient les emmener en excursion à Milly en Gâtinais (devenu depuis peu Milly-la-Forêt). À leur arrivée à Milly, ils firent grande sensation sur les habitants qui manifestèrent leur joie. Après avoir exécuté plusieurs morceaux de musique et des chants sur la grande place, ils se rendirent à l’hôtel où un banquet leur avait été préparé. Le repas, sablé au champagne, fut fort gai. Les toasts furent suivis de chansons. Le retour se fit vers 2 heures du matin.
Dans la presse de la première moitié du xxe siècle, on trouve encore l’annonce ou le compte rendu de banquets de typographes et d’imprimeurs un dimanche proche de la date du 6 mai. Le 5 mai 1935, une messe à la basilique du Sacré-Cœur a réuni 250 professionnels parisiens du livre12.
En 1942, le graveur Jean Chièze a représenté saint Jean Porte Latine parmi une série de « Saints patrons des métiers de France ». « Saint Jean est ici représenté jeune, imberbe, auréolé, assis, écrivant son évangile sur un pupitre soutenu par l’aigle, son principal attribut. Il domine une scène se déroulant dans une imprimerie : l’un des ouvriers est à la presse. Sur le premier des bois gravés se trouvant au sol, on peut voir la représentation du supplice de [s]aint Jean (à Rome, il est plongé dans un chaudron d’huile bouillante qui lui fit l’effet d’un bain rafraîchissant)13. »
Saint Jean Porte Latine, patron des imprimeurs, se fête le 6 mai. Estampe de Jean Chièze, éd. Henri Lefebvre, 1942. Coll. musée Carnavalet, Paris.
« Une déclaration du roi, du 10 septembre 1572 […] accorda [aux compagnons] […] qu’ils auront congé le jour de la Saint-Jean-Porte-Latine […] ». Louis Morin, Essai sur la police des compagnons imprimeurs sous l’ancien régime, impr. de L. Sézanne (Lyon), 1898, p. 24. ↩︎
« Faire ses frais », c’est à la fois « faire des dépenses inhabituelles » et « être récompensé de ses peines ». Voir « Il faut que je m’amuse un peu avant de prendre congé ! Je veux faire mes frais » (Balzac, Marâtre, 1848, III, 9, p. 104). — TLF. ↩︎
Constant Moisand, Physiologie de l’imprimeur, Paris, Desloges, 1842, p. 72-73. ↩︎
« C’était dimanche la fête de Saint-Jean-Porte-Latine, patron des typograpbes. Elle coïncide avec l’épanouissement du printemps et l’apparition des feuilles. Ce serait une raison pour que le saint soit fêté dignement par ceux qu’il protège ; mais il n’en a rien été croyons-nous à Belfort », regrette Le Ralliement (journal républicain du Territoire de Belfort), le 10 mai 1888. ↩︎
« Instrument de musique burlesque, de formes diverses, dont on joue en chantant dans l’embouchure » (TLF). ↩︎
Break : « Voiture découverte, à quatre roues (TLF). ↩︎
Hebdomadaire Choisir : vivre c’est choisir, 19 mai 1935. ↩︎
Delphine de Girardin caricaturée par Le Charivari en 1848.
Au xixe siècle, si l’on voulait écrire et surtout être publiée, il valait mieux prendre un nom d’homme, fût-on la femme du patron. Pour signer son « Courrier de Paris » dans le quotidien de son mari, « Mme Émile de Girardin », prénommée Delphine, avait choisi le pseudonyme du vicomte Charles de Launay. Tant qu’à faire !
Mais fallait-il que monsieur le vicomte soit si dur avec le pauvre correcteur ? Après Barbey d’Aurevilly qui voulait l’abattre comme un chien (voir mon précédent article), le voilà désigné comme « ennemi du journaliste ». Lisez plutôt :
« Chaque animal a son ennemi naturel, savoir : un être plus fort que lui, qui vit à ses dépens, qui le guette, qui le poursuit, qui le tue et qui le mange ; et manger son ennemi, c’est réellement vivre à ses dépens. La mouche a pour ennemie l’araignée ; la colombe a pour ennemi le vautour ; la brebis, le loup ; la souris, le chat, et le chat, le marchand de peaux de lapin ; puis, au moral, la femme a pour ennemi l’homme, l’homme a pour ennemi le démon, le peuple a pour ennemi le philanthrope, le gouvernement a le publiciste, le poëte a le journaliste, et le journaliste a le correcteur.
« Or, de tous les ennemis, le correcteur est le plus dangereux, car il n’y a aucun recours contre sa négligence ; la veille on ne peut prévoir ses coups, le lendemain on ne peut guérir ses blessures. L’errata est permis à l’auteur, l’auteur a un droit de carton1 qui le console et le justifie ; le feuilletoniste n’a rien pour se défendre : la bêtise qu’on lui fait dire lui reste, l’intelligence du lecteur est son unique ressource.
« Mais encore il est des fautes inexplicables que le lecteur le plus intelligent ne peut deviner ; ainsi l’erreur suivante s’étalant dans les graves colonnes du Moniteur : “Le ministre des affaires étrangères a obtenu vingt mille francs pour le chocolat à la vanille.” Quel abus ! vingt mille francs de chocolat pour un seul ministère ; il y avait de quoi soulever le pays, amener une révolution ; au lieu de cela, il fallait lire : “vingt mille francs pour le consulat de Manille !” »
L’erreur paraît certes grossière, mais on ignore quel gribouillis à la plume a tenu lieu de copie pour notre infortuné confrère.
La Presse, 27 juillet 1837.
Feuillet imprimé après coup destiné à remplacer, dans un volume, un passage à modifier ou à corriger (TLF). ↩︎
Jules Barbey d’Aurevilly photographié par Nadar.
Les correcteurs sont rarement menacés de mort dans l’exercice de leur travail, et c’est heureux. Certains auteurs, plus sourcilleux et colériques que les autres, laissent cependant exploser leur mécontentement.
Vous connaissez peut-être la phrase de Mark Twain : « Hier [mon éditeur] m’a écrit que le correcteur de l’imprimerie améliorait ma ponctuation, et j’ai télégraphié l’ordre qu’on le descende sans lui laisser le temps de faire sa prière1. »
Eh bien, nous avons le pendant parmi ses contemporains français : « Je tuerais un correcteur d’épreuves qui fait des fautes, comme un chrétien tuerait un chien turc », a écrit Jules Barbey d’Aurevilly à son ami Guillaume-Stanislas Trébutien.
Il faut dire que « […] tout en collaborant pendant de longues années à des journaux, [Barbey] a infatigablement instruit le procès du journalisme ». Et « [m]aintes lettres […] témoignent de son irritation lorsqu’il découvre qu’une main nonchalante ou malhabile a introduit des fautes dans son article, lors de l’impression ».
Ainsi, il écrit à Hector de Saint-Maur, à propos des typographes du Constitutionnel : « Je viens de me mettre dans une colère de Duc de Bourgogne en relisant mon article de ce matin, ils m’ont éclopé une phrase en oubliant un qui, et manqué une date. »
On peut comprendre son agacement, soulagés tout de même qu’il ait préféré la plume au pistolet.
Source : Barbey d’Aurevilly journaliste, articles et chroniques choisis et présentés par Pierre Glaudes, GF Flammarion, 2016.
« Yesterday Mr. Hall wrote that the printer’s proof-reader was improving my punctuation for me, & I telegraphed orders to have him shot without giving him time to pray », 1889 — www.twainquotes.com. ↩︎