Quelques signes de correction allemands du XVIIIe siècle

Page de titre du manuel typographique "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
Page de titre du manuel typo­gra­phique Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (Nurem­berg, End­ter, 1721).

Il n’existe pas de norme inter­na­tio­nale en matière de signes de cor­rec­tion sur épreuves1, et je me dou­tais bien qu’il devait y avoir des dif­fé­rences d’un pays à l’autre, voire dans un même pays au fil de l’his­toire. Je viens d’en avoir confirmation.

J’ai trou­vé des signes de cor­rec­tion dans un manuel typo­gra­phique alle­mand de 1721 : Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (« l’im­pri­me­rie bien ordon­née »), de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (1664-1723), impri­mé par End­ter à Nurem­berg. Cela me per­met quelques observations.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.) "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
 « Cha­rac­teres wel­cher ſich die Cor­rec­tores und andere, bey Dur­chſe­hung der Cor­rec­tu­ren, bedie­nen » (Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves). Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Pre­mière page, de haut en bas, signes pour :
– chan­ger un mot ;
– chan­ger une lettre ;
– ali­gner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– com­po­ser une lettre dans la fonte du texte (capi­tale et bas-de-casse) ;
– retour­ner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– créer un para­graphe ;
– sup­pri­mer une espace.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.), suite. "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
« Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves », suite. Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Seconde page, de haut en bas, signes pour :
– créer une espace (deux signes au choix — oder, « ou ») ;
– sup­pri­mer un ali­néa ;
– bais­ser une espace2 (au choix, croix en X simple ou double) ;
– sup­pri­mer une lettre ;
– ajou­ter une lettre ;
– sup­pri­mer un mot ;
– ajou­ter un mot ;
– inter­ver­tir deux mots (en les numé­ro­tant) ;
– inter­ver­tir deux lettres (croi­sillon droit) ;
– annu­ler une correction.

Les cor­rec­teurs fran­çais habi­tués aux signes de cor­rec­tion auront noté que le croi­sillon (#) droit, qui nous sert aujourd’­hui à mar­quer une espace à insé­rer, sert ici à inter­ver­tir deux lettres, ce qui est assez surprenant.

Dans Ortho­ty­po­gra­phia (pre­mier manuel du cor­rec­teur, écrit en latin et publié à Leip­zig en 1608 — voir mon article), cette croix à doubles traits mar­quait une espace à bais­ser : « Spa­cium depri­men­dum ſigni­fi­cat3. »

Signes de correction dans "Orthotypographia", 1608
Signes de cor­rec­tion dans Ortho­ty­po­gra­phia, de Hie­ro­ny­mus Horn­schuch (Leip­zig, 1608).

Dans une tra­duc­tion alle­mande de 1740, cela est deve­nu : « Läßt ſich ein Spa­tium ſehen, weil es zu hoch ſte­het ; So muß es ange­merckt wer­den. » (Si une espace est visible parce qu’elle dépasse [est trop haute], alors cela doit être signalé.)

Cette édi­tion semble avoir été adap­tée aux usages de son temps, puisque pour insé­rer une lettre, on emploie une barre ver­ti­cale (|), pour insé­rer un mot, un signe en forme de F, alors que chez Horn­schuch, il s’a­gis­sait d’une encoche (^) dans les deux cas.

Cepen­dant, dans une pré­cé­dente tra­duc­tion alle­mande, de 1634, c’é­tait une croix en X qui mar­quait l’es­pace à bais­ser : « Diß Zei­chen bedeutet/ wenn ein ſpa­cium hochſtehet/ daß es ſol nie­der­ge­macht wer­den » (ce signe signi­fie, lorsqu’une espace dépasse [est trop haute], qu’elle doit être abaissée).

Il serait inté­res­sant d’é­tu­dier dans quelle mesure les anciennes tra­duc­tions alle­mandes d’Ortho­ty­po­gra­phia se sont éloi­gnées de l’o­ri­gi­nal. Mon niveau d’al­le­mand est, hélas, trop rudi­men­taire pour cela.

En France, le plus ancien pro­to­cole de cor­rec­tion connu a été impri­mé en 1773 par Pierre-Fran­çois Didot (on peut le voir dans un de mes articles). L’es­pace à bais­ser y est mar­quée d’une croix en X, comme dans Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, et l’es­pace à insé­rer d’un croisillon (#).

C’est encore le cas dans le Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002, p. 58) ou dans le Code typo­gra­phique (1986, ch. pre­mier, n.p.)

"Lexique des règles en usage à l'Imprimerie nationale" (2022), p. 58. Baisser une interligne ou une espace visibles (traces noires sur l'épreuve) est demandé par une croix dans la marge.
Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002), p. 58. Bais­ser une inter­ligne ou une espace visibles (traces noires sur l’é­preuve) est deman­dé par une ou plu­sieurs croix en X dans la marge.

Dans le Nou­veau Code typo­gra­phique (1997, der­nière édi­tion parue), la croix en X sert à « net­toyer les pétouilles et les défauts ». On ne ren­contre, en effet, plus d’es­pace noire (ni d’in­ter­ligne visible) depuis la PAO.

L’es­sen­tiel reste que cor­rec­teurs et com­po­si­teurs (aujourd’­hui, toute per­sonne char­gée de la sai­sie des cor­rec­tions) par­tagent le même protocole.


Sources :

  • Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, Nurem­berg, End­ter, 1721. Dif­fu­sion numé­rique : Baye­rische Staats­bi­blio­thek, Digi­tale Biblio­thek / Mün­che­ner Digi­ta­li­sie­rung­szen­trum, Mün­chen. Per­ma­lien : https://www.digitale-sammlungen.de/en/details/bsb11710475
  • D. Hie­ro­ny­mi Horn­schuchs Wohl unter­wie­se­ner Cor­rec­tor, Oder : Kurt­zer Unter­richt Vor die­je­ni­gen, welche Wercke, so gedruckt wer­den, cor­ri­gi­ren wol­len (Le Cor­rec­teur bien ins­truit du Dr Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, ou : Brève ins­truc­tion pour ceux qui veulent cor­ri­ger des ouvrages des­ti­nés à l’im­pres­sion), Leip­zig, Geß­ner, v. 1740. Dif­fu­sion numé­rique : Staats­bi­blio­thek zu Ber­lin, Preußi­scher Kul­tur­be­sitz, Sta­bi Digi­ta­li­sierte Samm­lun­gen, 2024. Per­ma­lien : https://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht/?PPN=PPN721128572
  • Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, Ortho­ty­po­gra­phia, Das ist : Ein kurt­zer Vnter­richt, für die­je­ni­gen, die gedruckte Werck cor­ri­gi­ren wol­len, Leip­zig, Ritzsch, 1634. Dif­fu­sion numé­rique : Dres­den : SLUB, 2007. Per­ma­lien : https://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/12656/1
  1. Les signes de pré­pa­ra­tion sont moins nom­breux et dif­fèrent quelque peu. ↩︎
  2. Une espace est une lamelle de plomb, moins haute que les autres signes. Si elle est insuf­fi­sam­ment enfon­cée, elle peut mar­quer le papier. ↩︎
  3. Je note, d’ailleurs, une erreur dans la tra­duc­tion fran­çaise publiée par les Édi­tions des Cendres en 1997, p. 72 : « Ce signe indique qu’il faut insé­rer une espace. » ↩︎

Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Le correcteur et l’anacoluthe : pour une chasse raisonnée

Le mot ana­co­luthe appa­raît fré­quem­ment dans les dis­cus­sions entre cor­rec­teurs. L’école et sa gram­maire nor­ma­tive1 nous ont appris à chas­ser de nos phrases cette rup­ture de construc­tion syn­taxique, et ce réflexe est res­té très pré­sent chez nombre d’entre nous. De plus, la défi­ni­tion de l’a­na­co­luthe est impré­cise (voir le TLFi), ce qui ne faci­lite pas son identification.

Cepen­dant, « les ana­co­luthes pul­lulent dans la lit­té­ra­ture fran­çaise » (Dufays), là où « l’impatience de la pen­sée fait vio­lence à la logique for­melle du dis­cours » (Suha­my). C’est « une tour­nure des plus banales, une sorte de rac­cour­ci com­mode per­met­tant d’éviter le recours à des subor­don­nées conju­guées » (Dufays).

On en connaît des exemples célèbres – et res­sas­sés – chez nos auteurs classiques :

Le nez de Cléo­pâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait chan­gé (Pas­cal2).

Et moi, pour tran­cher court toute cette dis­pute, / Il faut qu’absolument mon désir s’exécute (Molière3).

Et pleu­rés du Vieillard, il gra­va sur leur marbre / Ce que je viens de racon­ter (La Fon­taine4).

Exi­lé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de mar­cher » (Bau­de­laire5).

Les autres éter­nel­le­ment sur nous, j’étouffe ! (Clau­del6.)

Mais, en réa­li­té, « […] nous fai­sons beau­coup d’anacoluthes sans le savoir […] » (Suha­my), à l’o­ral comme à l’é­crit. On en trouve dans nos dic­tons (L’ap­pé­tit vient en man­geant), dans nos comp­tines (Prête-moi ta plume pour écrire un mot7) et autres chan­sons (Moi, mes sou­liers ont beau­coup voya­gé8), dans la presse, bien sûr :

Moteurs de voi­tures, cana­pés, som­miers, les gens se débar­rassent de ce qui les gêne (Le Pari­sien, 3 juin 19949).

Né à Cré­teil, en 1955, d’une mère cais­sière, puis ins­ti­tu­trice, et d’un père chauf­feur de maître, sa jeu­nesse de ban­lieu­sard rebelle ten­dance petite frappe, pas­sion­né de rock, aurait pu faire de lui un lou­bard sans son amour pré­coce des livres (Le Monde des livres, 12 octobre 202510).

ou encore dans des livres sans recherche for­melle particulière :

Arbitre du goût, il n’y a sans doute que Paris pour lui per­mettre de trou­ver sa place […] (où le sujet est la Pari­sienne au xviie siècle — Sabine Mel­chior-Bon­net11).

Moli­nié note qu’il existe « une contra­dic­tion entre l’idée d’une trans­gres­sion de la norme et celle d’ériger en figure ce qui d’autre part est consi­dé­ré comme faute ». Ce qu’on admire chez nos grands auteurs, pour­quoi fau­drait-il se l’in­ter­dire absolument ?

Comment trancher ?

La ques­tion que doit se poser le cor­rec­teur face à une ana­co­luthe est plu­tôt celle de son accep­ta­bi­li­té, le cri­tère prin­ci­pal étant celui de la dif­fi­cul­té d’in­ter­pré­ta­tion.

Le cor­rec­teur inter­vient à la fron­tière « très ténue […] entre l’er­reur de syn­taxe invo­lon­taire, l’emploi volon­taire mais mal­adroit de la rup­ture syn­taxique et, enfin, le choix déli­bé­ré de l’a­na­co­luthe comme figure de style […] » (Wiki­pé­dia).

Nombre d’a­na­co­luthes passent inaper­çues ou sont bien tolé­rées : « […] quand le contexte per­met de lever toute équi­voque, on fait bien sou­vent peu de cas de phrases qui devraient pour­tant être consi­dé­rées comme mal construites selon la règle » (OQLF).

Quand un aca­dé­mi­cien célèbre comme Jean d’Or­mes­son écrit :

« En ouvrant mes volets ce matin-là, un grand bon­heur m’envahit »,

on voit bien que la cohé­rence séman­tique (assu­rée par l’ad­jec­tif pos­ses­sif mes et le pro­nom per­son­nel me, qui se répondent d’une pro­po­si­tion à l’autre12) com­pense l’in­co­hé­rence syntaxique.

Comme le résume Dufays, « l’a­na­co­luthe n’a besoin pour deve­nir légi­time que d’ap­pa­raître sous la plume d’un écri­vain ; écri­vez une erreur, signez d’Or­mes­son, et il n’y a plus d’erreur ».

Pour moi, un cor­rec­teur gêné par une ana­co­luthe — sur­tout s’il tra­vaille dans le domaine lit­té­raire — doit s’ef­for­cer de pro­po­ser une refor­mu­la­tion sty­lis­ti­que­ment équi­va­lente. Alour­dir un énon­cé pour évi­ter à tout prix une ana­co­luthe, c’est rem­pla­cer une faute par une autre.

Évi­tons sur­tout les solé­cismes fla­grants (Dans l’at­tente de votre réponse, veuillez agréer, mon­sieur…) et plus encore les jano­tismes13 (« construc­tion incor­recte d’une phrase, abou­tis­sant à une équi­voque ridi­cule, à une niai­se­rie » (Acad.), telle que Il fit boire des jus de citron à ses invi­tés qu’il avait pres­sés lui-même14).

J’en ai récem­ment rele­vé un bel exemple dans la presse locale.

janotisme relevé dans "Le Républicain lorrain" du 1er décembre 2025 : "Et si, grâce à leurs mollets, les déchets des restaurants devenaient du biogaz ?"
Le Répu­bli­cain lor­rain, 1er décembre 2025. Jano­tisme cor­ri­gé le len­de­main (« à la force des mol­lets »).

Sources :

Et les articles de la Banque de dépan­nage lin­guis­tique (Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise, OQLF) :


  1. Lire Moli­nié : « Pour qu’il y ait rup­ture, il faut qu’il y ait trans­gres­sion d’un ordre, il faut donc qu’il y ait un ordre. Or quel ordre ? Il est facile de répondre : celui de la gram­maire nor­ma­tive ; on sait que c’est une inven­tion sco­laire. Plus forte est la réponse : celui de la rhé­to­rique pres­crip­tive du bon goût ; mais beau­coup de pra­ti­ciens ont refu­sé ce car­can. […]
    « On peut s’en sor­tir, plus ou moins bien, en remar­quant la rela­ti­vi­té, à la fois au cours de l’histoire et dans une même époque, selon les esthé­tiques, du sen­ti­ment de l’ordre et de l’usage. On appré­cie­ra de la sorte une cer­taine liber­té à l’or­ga­ni­sa­tion syn­taxique aus­si bien dans les textes baroques ou même clas­siques […] que dans les grandes créa­tions, à tant d’égards révo­lu­tion­naires, de Proust, de Céline, de Cohen et de [Claude] Simon. » ↩︎
  2. Dans les Pen­sées, 392, 1670. Autre exemple (ibid., 41) : « Le plus grand phi­lo­sophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-des­sous un pré­ci­pice, quoique sa rai­son le convainque de sa sûre­té, son ima­gi­na­tion pré­vau­dra. » ↩︎
  3. Les Femmes savantes, V, 3, 1672. ↩︎
  4. « Le vieillard et les trois jeunes hommes », Fables, 1678.  ↩︎
  5. « L’al­ba­tros », Les Fleurs du mal, 1861. ↩︎
  6. Le Sou­lier de satin, 1944, I, 3. ↩︎
  7. Cité par Dufays, p. 125. ↩︎
  8. Félix Leclerc, Moi, mes sou­liers, 1951. ↩︎
  9. Cité par Alain Fron­tier, La Gram­maire du fran­çais, Belin, 1997, p. 138. ↩︎
  10. Vir­gi­nie Fran­çois, « Pierre Jourde : “Le devoir du roman : nous sor­tir de nos fic­tions” », Le Monde, 12 octobre 2025. ↩︎
  11. 24 heures de la vie d’une Pari­sienne au temps de Louis XIV, PUF, 2025, p. 12. ↩︎
  12. Pro­po­si­tion de cri­tère d’é­va­lua­tion des ana­co­luthes par Dufays (p. 133) : « Seraient tenues pour seules légi­times les ana­co­luthes ren­dues claires par la pré­sence d’un sup­port mini­mal (pro­nom com­plé­ment ou adjec­tif pos­ses­sif) et par une incom­pa­ti­bi­li­té d’ac­cord de traits séman­tiques entre le sujet et le com­plé­ment déta­ché. » ↩︎
  13. À moins que l’au­teur soit un dis­ciple de Que­neau : « Le “mau­vais” fran­çais n’est sou­vent que du néo-fran­çais qui n’ose pas dire son nom […]. Je ne recu­le­rai même pas à l’oc­ca­sion devant l’ho­mo­lo­ga­tion des pata­quès, cuirs, velours, impro­prié­tés, jano­tismes, qui­pro­quos, lap­sus, etc. (Bâtons, chiffres et lettres, Gal­li­mard, 1955, cité par le TLFi). ↩︎
  14. Cité par Uni­ver­sa­lis, s.v. jano­tisme. ↩︎

Des corps de métier(s), un syndicat de métier(s) ?

Il règne un grand désordre dans l’emploi du com­plé­ment de métier après les noms corps, syn­di­cat ou union1. On le trouve tan­tôt au sin­gu­lier, tan­tôt au plu­riel, aus­si bien dans les ouvrages de réfé­rence que dans les textes des livres et jour­naux. Si un emploi iso­lé passe inaper­çu, il est pré­fé­rable d’unifier la gra­phie lorsque les occur­rences se mul­ti­plient dans un même texte.

Google Ngram de la fré­quence, entre 2000 et 2020, des gra­phies syn­di­cat de métier, syn­di­cat de métiers, union de métier et union de métiers.

Or « il n’y a pas de règle abso­lue qui déter­mine si le nom en fonc­tion de com­plé­ment du nom se met au sin­gu­lier ou au plu­riel ; c’est géné­ra­le­ment le sens qui nous fait opter pour l’un ou l’autre2 ». Quel est alors le sens de ce de métier ?

Retour au Moyen Âge

Rap­pe­lons, pour com­men­cer, que « le mot [métier] a vu son sens s’étendre nota­ble­ment. Il a d’abord signi­fié une occu­pa­tion manuelle ou méca­nique avec l’indication d’une cer­taine oppo­si­tion à l’égard du mot art3. […] Métier peut s’utiliser aujourd’hui pour dési­gner n’importe quelle pro­fes­sion : être méde­cin, quel métier4 ! »

Autre­fois, les corps de métier étaient des com­mu­nau­tés d’artisans dont les membres for­maient des cor­po­ra­tions5. On les appe­lait aus­si « les métiers ». (Elles ont été rem­pla­cées par les chambres consu­laires et syn­di­cales.) Aujourd’hui, un corps de métier désigne l’ensemble des per­sonnes exer­çant la même pro­fes­sion. Anti­dote donne pour exemples : Les règles et tra­di­tions d’un corps de métier. Les corps de métier du bâti­ment com­prennent les char­pen­tiers, les maçons, les plom­biers, etc. — tout en notant l’hésitation gra­phique au plu­riel dans son cor­pus. Le Larousse admet les deux gra­phies6. Le Grand Robert et l’Académie7 donnent seule­ment le plu­riel corps de métiers. Outre son héri­tage his­to­rique, cette gra­phie béné­fi­cie aus­si de la ten­dance qu’ont cer­tains scrip­teurs à mar­quer dou­ble­ment le plu­riel : à la fois au nom et à son complément.

Curieu­se­ment, la locu­tion (tous) corps d’é­tat8, cou­rante dans le domaine de la construc­tion, est peu affec­tée par cette ten­dance, alors que son sens est équi­valent. Autant être cohé­rent : les corps d’état, les corps de métier.

L’Union des métiers du bois est une union de métier

De même, on trouve aus­si bien syn­di­cat de métier que de métiers, union de métier et de métiers, là aus­si avec un fré­quent « plu­riel par attrac­tion » (un syn­di­cat de métier, des syn­di­cats de métiers).

L’hésitation est com­pré­hen­sible : ces asso­cia­tions regroupent-elles plu­sieurs métiers ou bien des per­sonnes exer­çant le même métier ? Cer­tains inti­tu­lés tels que Union des métiers et des indus­tries de l’hô­tel­le­rie ou Grou­pe­ment des métiers de l’im­pri­me­rie incitent à choi­sir le plu­riel, mais leurs adhé­rents ont bien en com­mun l’hô­tel­le­rie ou l’im­pri­me­rie. Au-delà de leurs dif­fé­rences (les métiers regrou­pés), ils par­tagent un métier.

Contrai­re­ment à corps de métier, je ne trouve ces termes dans aucun dic­tion­naire usuel, mais le Larousse donne : « Syn­di­ca­lisme de métier, syn­di­ca­lisme de type bri­tan­nique (trade unio­nism), ayant pour but de défendre les inté­rêts des sala­riés par métier (trade) et non par branche pro­fes­sion­nelle9. » C’est bien le métier qui les réunit.

Il me semble donc pré­fé­rable, du moins dans un même texte, d’é­crire corps de métier, syndicat(s) de métier et union(s) de métier.

Pour faire le tour de la ques­tion, ajou­tons que les chambres de métiers (et non des métiers, comme on le dit sou­vent10) — qui, depuis 1925 en France, assurent la défense des inté­rêts de l’ar­ti­sa­nat — ont chan­gé de nom en 2004 : elles sont deve­nues les chambres de métiers et de l’ar­ti­sa­nat (CMA). Elles tiennent le registre public des arti­sans de France, qui s’ap­pelle bien le réper­toire natio­nal des métiers.

Logo des chambres de métiers et de l’artisanat.

Men­tion­nons, pour finir, l’emploi du nom com­plé­ment métier sans pré­po­si­tion11, plus déli­cat encore à tran­cher — avec, là aus­si, une ten­dance au plu­riel par attrac­tion12 et une indé­ci­sion séman­tique. Des pro­ces­sus métier(s) sont-ils ceux du métier ou des métiers de l’en­tre­prise13 ? Et ses direc­tions métier(s)14 ? ses besoins métier(s)15 ? Faut-il écrire une fiche métier, des fiches métiers ? L’u­sage hésite16.

Cette ten­dance forte à la jux­ta­po­si­tion de noms, par­ti­cu­liè­re­ment dans les textes tech­niques, n’est pas le moindre pro­blème posé au correcteur. 


  1. Cœur de métier (acti­vi­té pre­mière d’une entre­prise) ou homme/femme de métier (professionnel·le) posent moins de pro­blèmes. ↩︎
  2. « Règles géné­rales quant au nombre du com­plé­ment du nom », Banque de dépan­nage lin­guis­tique, Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise (OQLF), 2015. ↩︎
  3. On la trouve encore dans la dési­gna­tion de l’École natio­nale supé­rieure darts et métiers. ↩︎
  4. Paul Dupré, Ency­clo­pé­die du bon fran­çais, éd. de Tré­vise, 1972, t. II., p. 1596. Voir aus­si le long article « Métier » du TLFi. ↩︎
  5. Voir « Métier (corps) », Wiki­pé­dia. « Tous les Arti­sans sont divi­sez par la Police en plu­sieurs corps de mes­tiers », écrit Fure­tière en 1690 (onglet « 17e siècle », dans « Métier », Dico en ligne Le Robert (je sou­ligne). ↩︎
  6. « Métier », Larousse. ↩︎
  7. « Corps », Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie, 9e éd. Voir aus­si corps de métier au sin­gu­lier dans « Métier », ibid. ↩︎
  8. À ne pas confondre avec les corps de l’É­tat. Voir Corps (fonc­tion publique fran­çaise), Wiki­pé­dia. ↩︎
  9. « Métier », Larousse. Voir aus­si « Syn­di­ca­lisme de métier », Wiki­pé­dia. ↩︎
  10. Et comme l’é­crit le Larousse. ↩︎
  11. Cer­taines gram­maires (notam­ment celle d’An­ti­dote) parlent d’appo­si­tion. ↩︎
  12. « Quand on place ce nom direc­te­ment après un autre, on le fait sans trait d’union, et il prend facul­ta­ti­ve­ment la marque du plu­riel en contexte plu­riel », écrit Anti­dote (je sou­ligne). ↩︎
  13. L’ar­ticle « Pro­ces­sus métier : défi­ni­tion, ges­tion et exemples », de HubS­pot (par Erell Le Gall, 20 jan­vier 2023), a choi­si le sin­gu­lier. ↩︎
  14. L’ar­ticle « Direc­tion métier : rôle, fonc­tions, et stra­té­gies pour l’op­ti­mi­sa­tion des opé­ra­tions », du Blog du diri­geant (par Yous­sef Eid, 30 août 2024), penche pour l’accord en nombre. ↩︎
  15. L’ac­cord est pri­vi­lé­gié dans l’ar­ticle « Défi­ni­tion des besoins métiers avec vos uti­li­sa­teurs », d’IS­LEAN (par Paul Schwe­bius, 21 sep­tembre 2021). ↩︎
  16. « Quand on peut sous-entendre une pré­po­si­tion devant le nom com­plé­ment, […] c’est le sens qui indique si le nom com­plé­ment évoque l’idée d’une réa­li­té unique ou mul­tiple. Cela dit, le nom com­plé­ment est le plus sou­vent sin­gu­lier. » — « Règle géné­rale du plu­riel et du trait d’union pour le nom com­plé­ment du nom », Banque de dépan­nage lin­guis­tique, OQLF (je sou­ligne). ↩︎

Une dictée pour entrer à Coforma (école de correcteurs, 1978-1998)

Victor Sorin, "Le Jeu de la dictée", Hatier, 1986

Dans un recueil de dic­tées de dif­fi­cul­té variable, j’ai trou­vé le texte d’une de celles que Cofor­ma1, ancienne école de cor­rec­teurs (1978-19982), sou­met­tait aux can­di­dats. Le livre le pré­sente ainsi : 

« Cofor­ma est un orga­nisme qui assure la for­ma­tion des cor­rec­teurs de l’im­pri­me­rie, de la presse et de l’é­di­tion. Un bagage sérieux est néces­saire pour réus­sir au concours d’en­trée. On apprend ensuite à jon­gler avec les innom­brables dif­fi­cul­tés de la gram­maire et de l’u­sage, on élar­git, tous azi­muts, le champ de ses connaissances.

« Quand les rota­tives de L’Équipe ou du Monde sont prêtes à rou­ler, le cor­rec­teur n’a plus guère le temps de se deman­der com­ment on écrit “Zim­babwe” ou “Zoe­te­melk” et il lui faut connaître sur-le-champ la capi­tale du Burun­di3 et le plu­riel de pied-à-terre4. Voi­ci l’une des épreuves du concours d’entrée : la dictée.

« J’ai grand peur que vous ne vous effrayez des épreuves ortho­gra­phiques que vos pro­fes­seurs se sont plus à vous impo­ser. Quoique vous en disiez, quoique vous vous en plai­gniez, il est opor­tun qu’ils recourrent à ces exer­cices, qu’ils ont, non sans rai­son, esti­mé néces­saire à votre for­ma­tion. L’expérience, non moins que la logique, me convaint que l’élève qui pos­sède un cer­tain fond d’intelligeance résout assez aisé­ment les dif­fi­cul­tées, les plus épi­neuses-mêmes, dont on les a héris­sées. Mais ceux qui s’étant enor­gueuillis de leurs dis­po­si­tions natu­relles ou s’étant acco­mo­dés d’une cer­taine non­cha­lence, ont dou­té qu’il fal­lût tra­vailler sans nulle relâche pour par­ve­nir au suc­cès, se sont trou­vés cruel­le­ment embar­ras­sés. Sache donc, jeune homme ou jeune fille qui m’écoute, que la per­sé­vé­rence et le tra­vail seul te condui­ront au succès. »

C’est l’au­teur du livre qui a « volon­tai­re­ment truf­fé de fautes » le texte, pour que l’on puisse jouer, au choix, à la dic­tée ou au correcteur.

J’ai sou­mis ce texte au logi­ciel Anti­dote : il a cor­ri­gé qua­torze erreurs, en a ajou­té une et dans cinq autres cas est res­té indé­cis, lais­sant l’u­ti­li­sa­teur tran­cher. Résul­tat insuf­fi­sant pour un cor­rec­teur professionnel. 

Ferez-vous mieux ? Je l’es­père ! (Un conseil : pour atteindre le sans-faute, prê­tez atten­tion à la date de paru­tion du livre.)

Vic­tor Sorin, Le Jeu de la dic­tée, « Loi­sirs et jeux », Hatier, 1986, p. 55. 


  1. Mis à la fois pour Cor­rec­tion-For­ma­tion et pour Com­mu­ni­ca­tion-For­ma­tion, selon Fran­çois Don­zel, son fon­da­teur et pré­sident de 1980 à 1997 (dans l’ar­ticle « Cor­rec­teur : com­prendre son rôle pour s’in­ven­ter un ave­nir », Médias Pou­voirs, no 17, « Médias : ques­tions de for­ma­tion », jan­vier-février-mars 1990, p. 132-136). ↩︎
  2. Sise 49, rue Pigalle (Paris 9e), puis 18, rue Théo­dore-Deck (Paris 15e), Cofor­ma est deve­nue For­ma­com en 1998 (19, rue Hono­ré-d’Es­tienne-d’Orves, 93500 Pan­tin), laquelle, après avoir été mise en redres­se­ment judi­ciaire en 2012, a fer­mé en 2015. Le Gre­ta CDMA (Créa­tion, desi­gn et métiers d’art, 21, rue de Sambre-et-Meuse, Paris 10e) a alors repris la for­ma­tion. ↩︎
  3. À l’é­poque, c’é­tait Bujum­bu­ra ; aujourd’­hui, c’est Gite­ga. ↩︎
  4. J’ai ajou­té l’i­ta­lique. ↩︎

Une coquille diabolique, à perdre la raison

C’est l’histoire de mon­sieur Jacques, « de loin le meilleur cor­rec­teur de toute la cor­po­ra­tion », per­tur­bé par une coquille infer­nale. Alors que l’imprimerie où il tra­vaille « prépar[e] une édi­tion par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnée des Pen­sées de Pas­cal », il « commen[ce] à faire de ter­ribles cauchemars »…

Couverture de "Pentaméron", de Jean-François Sonnay, L'Âge d'homme, 1993

« […] On en était au pre­mier jeu d’épreuves, lorsque mon­sieur Jacques eut sa pre­mière vision d’horreur : avec une extra­or­di­naire pré­ci­sion, la page 53 lui appa­rut en rêve, par­fai­te­ment com­po­sée, élé­gam­ment jus­ti­fiée, cepen­dant qu’une voix malé­fique répé­tait : “coquille ! coquille ! il y a une coquille à la page 53 !” Il se dres­sa d’un bond sur son lit, trem­pé de sueur, per­sua­dé d’être vic­time d’une hal­lu­ci­na­tion dia­bo­lique, car il ne pou­vait admettre qu’une erreur échap­pât à sa vigi­lance. Après deux heures de grande agi­ta­tion, il réus­sit à se ren­dor­mir, mais le len­de­main il trou­va le chiffre 53 grif­fon­né sur son paquet de ciga­rettes et l’angoisse le sai­sit à nou­veau. Il se pré­ci­pi­ta à l’imprimerie et quelle ne fut pas son humi­lia­tion de décou­vrir qu’effectivement une coquille salis­sait la page 53 : “incré­dule” avait été écrit avec un accent grave. Il s’empressa de cor­ri­ger et il tira même une cer­taine fier­té de sa mésa­ven­ture : fal­lait-il qu’il eût un sacré coup d’œil pour repé­rer incons­ciem­ment une faute et pour s’en sou­ve­nir pré­ci­sé­ment pen­dant son som­meil ! Ouf ! À quelque chose mal­heur est bon.

« Mais la nuit sui­vante, catas­trophe ! Le même rêve se repro­dui­sit image pour image, mot pour mot ! Inca­pable cette fois de se ren­dor­mir, mon­sieur Jacques revint de nuit à l’imprimerie pour consta­ter avec stu­peur que la page 53 pré­sen­tait tou­jours la même faute : l’accent d’incrédule était encore grave ! Avait-il par mégarde oublié de noter la cor­rec­tion et de refaire la ligne, empor­té par l’émotion d’avoir trou­vé l’erreur ? Ce n’était pas impos­sible, aus­si entre­prit-il sur le champ [sic] de recom­po­ser la chose, puis il ren­tra chez lui. Ce matin-là fut le pre­mier où il arri­va en retard à l’atelier. Mais le diable peut-être s’en mêlait, car la nuit sui­vante même cau­che­mar, et la sui­vante, et la sui­vante, et au deuxième jeu d’épreuves, et au troi­sième… Quand le livre sor­tit enfin, mon­sieur Jacques était deve­nu com­plè­te­ment fou et on dut l’interner. »

Extrait du conte « La coquille », dans Penta­mé­ron, de Jean-Fran­çois Son­nay [né en 1954], Lau­sanne, éd. L’Âge d’homme, 1993, p. 77-79. L’in­té­gra­li­té du conte est dis­po­nible sur Google Livres.

Henry Miller, correcteur du “Chicago Tribune”, à Paris, en 1932

En 1930, l’é­cri­vain amé­ri­cain Hen­ry Mil­ler (1891-1980) s’ins­talle seul à Paris, où ses pre­miers mois de bohème sont misé­rables. En mars 1932, il est embau­ché comme cor­rec­teur de l’édition pari­sienne du Chi­ca­go Tri­bune, grâce à l’é­cri­vain bri­tan­nique Alfred Per­lès, qui y était employé. Il relate cette expé­rience dans un roman qu’il a déjà com­men­cé à écrire — avec une liber­té de ton qu’il veut totale — et qui sera célèbre : Tro­pique du Can­cer. Extraits.

« […] Assis dans ma petite niche, tous les poi­sons que le monde répand chaque jour passent à tra­vers mes mains. Je ne me souille même pas le bout de l’ongle. Je suis abso­lu­ment immu­ni­sé. Je suis même plus pépère qu’un gars du labo­ra­toire, parce que je n’ai pas d’odeurs nau­séa­bondes ici, tout juste l’odeur du plomb brû­lant. Le monde peut sau­ter ! — je n’en serai pas moins ici, à mettre une vir­gule ou un point-virgule. […]

« […] Un bon cor­rec­teur d’épreuves n’a ni ambi­tion, ni orgueil, ni cafard. Un bon cor­rec­teur d’épreuves est un peu comme Dieu tout-puis­sant : il est dans le monde, mais n’en fait pas par­tie. Il en tient pour le dimanche seule­ment. Le dimanche est sa nuit de repos. Le dimanche, il des­cend de son pié­des­tal et montre son der­rière aux fidèles. Une fois par semaine il se met à l’écoute pour cap­ter tous les cha­grins pri­vés et la misère du monde ; et ça lui suf­fit pour le reste de la semaine. Le reste de la semaine, il demeure dans les maré­cages d’hiver gla­cés, il est l’absolu, l’impeccable abso­lu, avec seule­ment une cica­trice de vac­ci­na­tion pour le dis­tin­guer de l’immense vide.

« La plus grande cala­mi­té pour un cor­rec­teur, c’est la menace de perdre sa place. Quand nous nous réunis­sons pen­dant la pause, la ques­tion qui nous fait cou­rir un fris­son dans le dos, est : qu’est-ce que tu feras si on te fout à la porte ? […]

« Cette vie, qui, si j’étais un homme ayant encore de l’honneur, de l’orgueil, de l’ambition et ain­si de suite, m’apparaîtrait comme le der­nier éche­lon de la dégra­da­tion, je l’accueille avec joie main­te­nant, comme un malade accueille la mort. C’est une réa­li­té néga­tive, juste comme la mort — une espèce de para­dis sans la souf­france et la ter­reur de la mort. Dans ce monde chtho­nien la seule chose d’importance est l’orthographe et la ponc­tua­tion. Peu importe la nature de la cala­mi­té, pour­vu qu’elle soit ortho­gra­phiée cor­rec­te­ment. […] Rien n’échappe à l’œil du cor­rec­teur, mais rien ne pénètre à tra­vers sa cotte de mailles. »

Hen­ry Mil­ler, Tro­pique du Can­cer [1934], trad. de l’anglais (États-Unis) par Paul Rivert, Denoël, 1945.

Choisir entre “à l’attention de” et “à l’intention de”

Il est par­fois dif­fi­cile de tran­cher entre à l’in­ten­tion de et à l’at­ten­tion de, car ces locu­tions paro­ny­miques « servent toutes deux à intro­duire le ou la des­ti­na­taire de quelque chose1 ».

Pour­tant, à lire la plu­part des sources, cela ne pose­rait pas de pro­blème : à l’at­ten­tion de ne s’emploierait que dans l’a­dresse d’une lettre2, à l’ex­clu­sion de à l’in­ten­tion de3, qui s’emploierait par­tout ailleurs.

Tout cor­rec­teur sait ou sent que ce n’est pas si simple. « […] dans le contexte de la cor­res­pon­dance, quand il est ques­tion de mes­sages, de lettres, la locu­tion à l’at­ten­tion de est régu­liè­re­ment uti­li­sée en rem­pla­ce­ment de à l’in­ten­tion de4 ».

« La lettre que j’a­vais alors rédi­gée à son atten­tion » (Yann Moix, 2002), « [Il] rédi­gea [un mémoire] à l’at­ten­tion de son par­rain » (Renaud Camus, 2002), « Elle rédi­gea un billet à son atten­tion » (Chris­tine Orban, 2012), « Les réponses qu’il rédige à son atten­tion » (Vir­gi­nie Des­pentes, 2015), « Une lettre avait été dépo­sée à son atten­tion » (Vincent Engel, 2016), « Une petite enve­loppe avec un mot rédi­gé à ton atten­tion » (Marc Levy, 2012), « Un rap­port sur la qua­li­té de l’air a été rédi­gé à l’at­ten­tion du Pre­mier ministre » (Daniel Lacotte, 2019), « Ce mes­sage a été lais­sé à l’at­ten­tion de… » (Julien Sou­lié, 2021)5.

Est-ce à rai­son ? Ten­tons de cla­ri­fier la question.

Dire et écrire pour quelqu’un

Ce qu’on dit (déclare, exprime, remarque, etc.), ce qu’on écrit est bien à l’in­ten­tion de quel­qu’un, c’est-à-dire pour lui : ça lui est destiné.

On écrit un mémoire à l’in­ten­tion d’un jury ou d’une socié­té savante, on rédige un dos­sier à l’in­ten­tion des par­le­men­taires, on annote une par­ti­tion à l’in­ten­tion des musi­ciens, on délivre une ordon­nance à l’in­ten­tion du phar­ma­cien ou du patient.

Hec­tor, dit le taver­nier, n’as-tu point honte et ver­gogne de venir ain­si trou­bler mon réfec­toire ? Je vais te don­ner du bâton. C’est mon ser­vi­teur pale­fre­nier, ajou­ta-t-il à l’in­ten­tion du duc — R. QUENEAU, Les Fleurs bleues, p. 33.

Le Géné­ral, au mot de « Madame », pous­sant à l’in­ten­tion de Pety­pon une petite excla­ma­tion de triomphe. Aha ! — G. FEYDEAU, La Dame de chez Maxim’s, I, 12, 1914, p. 18.

Debout toutes deux […], elles me consi­dé­rèrent. La robe jaune, au bout d’un temps de réflexion, jacas­sa quelque chose à l’in­ten­tion de la robe verte — FARRÈRE, L’Homme qui assas­si­na, 1907, p. 259.

Et puis, ne m’ap­pe­lez pas Pédro-sur­plus. Ça m’a­gace. C’est un blase que j’ai inven­té sur l’ins­tant, comme ça, à l’in­ten­tion de Gabrielle […] — R. QUENEAU, Zazie dans le métro, Folio, p. 159.

Agir pour ou contre quelqu’un

De même, on consti­tue une rente ou une dot, on achète un cadeau, on pré­pare une fête… à l’in­ten­tion d’une ou plu­sieurs per­sonnes (pour que ces actions leur soient béné­fiques, pro­fi­tables ; pour leur faire hon­neur, leur rendre hommage).

J’ai pu ce matin relire une par­tie de Mme de Sévi­gné, à l’in­ten­tion de mes jeunes élèves fémi­nins — AMIEL, Jour­nal, 1866, p. 539.

On crée une œuvre, on publie un jour­nal, on dif­fuse une émis­sion de radio ou de télé­vi­sion, on orga­nise un grand évè­ne­ment… à l’in­ten­tion d’un public.

[…] durant une semaine et à l’in­ten­tion de plus de 6 000 can­cé­ro­logues repré­sen­tant 63 nations, 2 000 rap­por­teurs firent écla­ter simul­ta­né­ment leurs tra­vaux — Science et Vie, janv. 1967.

On prie, on boit ou on répand un liquide (liba­tion), on immole un ani­mal (sacri­fice) à l’in­ten­tion d’une divi­ni­té ; on quête, on fait une col­lecte à l’in­ten­tion de sinis­trés ; on fait dire une messe à l’in­ten­tion d’un défunt, d’une famille, des âmes du pur­ga­toire, etc.

On pro­fère une menace ou on pré­pare un mau­vais coup à l’in­ten­tion d’un rival, d’un enne­mi :

Le Dee­rhound est mouillé près des grands cui­ras­sés turcs, qui sont pos­tés là comme des chiens de garde, à l’in­ten­tion de la Rus­sie — LOTI, Aziya­dé, Azraël, xxix, p. 114.

Depuis long­temps, il mijo­tait en soi, à l’in­ten­tion du père Soupe, le plan d’une blague gigan­tesque — COURTELINE, Mes­sieurs les ronds-de-cuir, II, 2.

Bref, ce qu’on fait et ce qu’on dit à l’in­ten­tion de quel­qu’un, on le lui des­tine, on le lui… adresse. Un des syno­nymes de à l’in­ten­tion de est, d’ailleurs, le clas­sique à l’a­dresse de.

Écrire à son intention… pour retenir son attention

Le des­ti­na­taire, on espère aus­si, par­fois, atti­rer son atten­tion6. De même qu’un coup de klaxon à l’in­ten­tion d’un ami sert à l’a­ver­tir, de même qu’une offrande à un dieu sol­li­cite ses faveurs, on peut écrire un texte pour cette rai­son (à cette inten­tion — on n’en sort pas). Quand des lob­byistes rédigent un dos­sier à l’in­ten­tion des par­le­men­taires, ils ont l’in­ten­tion (et l’es­poir) d’ob­te­nir leur atten­tion (et leurs votes).

On com­prend mieux que cer­tains scrip­teurs puissent confondre les deux mots, y com­pris hors du domaine de la cor­res­pon­dance : leur inten­tion se relève dans l’énoncé.

Smack, a refait l’a­vo­cate à l’at­ten­tion de son amour, oh toi mon aimé que j’aime, smack, smack […] — Vincent RAVALEC, Vol de sucettes, p. 88.

À l’in­té­rieur du TLFi lui-même, on note une contra­dic­tion : entre la défi­ni­tion de décla­ra­tion (« P. ext. Tout ce qui peut s’é­crire ou se dire en public ou à l’at­ten­tion d’un public ») et celle d’adresse (« Vieilli. Décla­ra­tion for­mu­lée à l’in­ten­tion d’un des­ti­na­taire. En par­ti­cu­lier, dans le domaine de la politique »).

Gagner l’attention d’autrui

À l’at­ten­tion de n’est pas seule­ment une « men­tion uti­li­sée en tête d’une lettre, pour pré­ci­ser son des­ti­na­taire (Grand Robert) ou, « dans la langue admi­nis­tra­tive, [… une] for­mule uti­li­sée pour dési­gner, par­mi le per­son­nel d’une admi­nis­tra­tion, le des­ti­na­taire d’une note, d’une lettre, etc. » (TLFi).

On appelle à l’at­ten­tion de quel­qu’un7, on (se) signale à son atten­tion8, on désigne (quelqu’un ou quelque chose) à l’at­ten­tion de quelqu’un9, on (s’)impose à son atten­tion10, on (se) pro­pose ou on porte à son attention :

Com­bien de fois la clar­té des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l’heure qui pré­cède l’aube viennent-ils vai­ne­ment se pro­po­ser à l’at­ten­tion des hommes ? Ne pas accor­der d’at­ten­tion à la beau­té du monde est […] un crime d’in­gra­ti­tude — S. WEIL, Écrits de Mar­seille11.

Il avait pou­voir de por­ter à l’at­ten­tion de ce conseil toute affaire qui, à son avis, pou­vait mena­cer la paix et la sécu­ri­té inter­na­tio­nales — Charte Nations unies, 1946.

Inver­se­ment, on échappe à l’at­ten­tion de quelqu’un ou on s’y sous­trait.

Il faut bien admettre qu’entre rédi­ger un docu­ment à l’in­ten­tion de quel­qu’un et en por­ter le conte­nu à son atten­tion, la fron­tière est mince et donc aisé­ment franchie.


Les cita­tions sont extraites du Grand Robert et du TLFi, sauf men­tion contraire.

  1. Banque de dépan­nage lin­guis­tique, « Sens et emploi de à l’attention de et de à l’intention de ». ↩︎
  2. « On signale ain­si que le docu­ment est sou­mis, pro­po­sé à l’atten­tion, à l’exa­men atten­tif de la per­sonne men­tion­née » (Giro­det). Voir aus­si l’avis de l’A­ca­dé­mie. ↩︎
  3. On peut se deman­der pour­quoi il est consi­dé­ré comme fau­tif d’employer à l’in­ten­tion de dans la vedette d’une lettre (puisque celle-ci a bien un des­ti­na­taire). C’est ain­si. ↩︎
  4. Cédrick Fai­ron et Anne-Claire Simon, Le Petit Bon Usage de la langue fran­çaise, De Boeck, 2018, p. 81. ↩︎
  5. Exemples cités par le blog Par­ler fran­çais, « Attention/intention », s.d. ↩︎
  6. C’est-à-dire, selon les cas, son appli­ca­tion, sa concen­tra­tion. sa curio­si­té, son inté­rêt, etc. ↩︎
  7. « Aver­tis­se­ment : Appel à l’at­ten­tion de quel­qu’un pour le gar­der d’une chose fâcheuse, d’un dan­ger ; mise en garde (contre qqc.) » (TLFi). ↩︎
  8. « Sou­li­gner : Signa­ler quelque chose à l’at­ten­tion de façon insis­tante » (TLFi). ↩︎
  9. « Recom­man­der : Dési­gner quel­qu’un à l’at­ten­tion, à la bien­veillance, aux soins de quel­qu’un. » (TLFi). ↩︎
  10. « L’im­pres­sion­nisme, bon ou mau­vais, s’é­tait impo­sé à l’at­ten­tion du public (MAUCLAIR, Maîtres impres­sionn., 1923, p. 157) » — TLFi, s.v. impo­ser. ↩︎
  11. Simone Weil, « L’a­mour de Dieu et le mal­heur », dans Écrits de Mar­seille, dans Œuvres com­plètes, t. IV, vol. 1, Gal­li­mard, 2008, p. 373-374. ↩︎

Comment utiliser la recherche assistée du “TLFi”

Le Tré­sor de la langue fran­çaise infor­ma­ti­sé, dic­tion­naire des xixe et xxe siècles, est une des res­sources de réfé­rence des pro­fes­sion­nels de la langue. Il dis­pose de puis­sants outils de recherche, faciles d’emploi. Le cor­rec­teur peut ain­si y trou­ver rapi­de­ment ce dont il a besoin.

fenêtre de recherche assistée du "Trésor de la langue française informatisé" (TLFi)
Fenêtre de recherche assis­tée du Tré­sor de la langue fran­çaise infor­ma­ti­sé (TLFi).

Pre­nons un exemple : vous vou­lez y cher­cher la tour­nure juri­dique en tant que de besoin (voir son expli­ca­tion par l’A­ca­dé­mie).

Une fois entré dans le TLFi, en haut de la page, cli­quez sur Recherche assis­tée : une nou­velle fenêtre s’ouvre alors. Au point no 5, tapez en tant que de besoin (sans guille­mets) dans Conte­nu 1 > Oui. Dans le menu dérou­lant (type d’ob­jet recher­ché), choi­sis­sez Para­graphe quel­conque, puis cli­quez sur le bou­ton Valider :

Fenêtre de recherche assistée du TLFi. Recherche de la tournure "en tant que de besoin" dans un paragraphe quelconque.
Détail de la fenêtre de recherche assis­tée du TLFi.

Vous obte­nez deux résultats :

résultats de la recherche dans le TLFi
La tour­nure en tant que de besoin appa­raît dans deux entrées du TLFi.

Cli­quez sur Affi­chage détaillé et le pre­mier résul­tat (en tant que de besoin dans l’en­trée Arran­ge­ment) s’af­fiche en rouge : 

Tournure "en tant que de besoin" dans l'entrée "Arrangement" du TLFi
Le géné­ral de Gaulle a employé cette tour­nure dans ses Mémoires.

Pour pas­ser au résul­tat sui­vant, cli­quez sur le bou­ton +. Appa­raît alors en tant que de besoin dans l’en­trée Volet :

Tournure "en tant que de besoin" dans l'entrée "Volet" du TLFi
Le TLFi lui-même emploie cette tour­nure pour défi­nir le mot volet dans le domaine théâtral.

Avec le bou­ton –, vous pou­vez reve­nir au résul­tat pré­cé­dent. Avec Affi­chage glo­bal, reve­nir à la liste des résultats. 

Dans la fenêtre de recherche, si vous aviez choi­si comme type d’ob­jet Exemple ou Défi­ni­tion (au lieu de Para­graphe quel­conque), vous n’au­riez obte­nu qu’un des deux résul­tats, en tant que de besoin, dans l’en­trée Arran­ge­ment, appar­te­nant à une phrase du géné­ral du Gaulle, alors que, dans l’en­trée Volet, la tour­nure sert à défi­nir le mot, dans le domaine du théâtre.

D’autres types de recherche sont pos­sibles. Pour les décou­vrir, cli­quez sur Voir des exemples d’u­ti­li­sa­tion du for­mu­laire, en haut de la fenêtre de recherche assistée.

Je n’ai pas encore étu­dié si l’autre mode de recherche, dit com­plexe (qui exige de mettre en œuvre des liens logiques), peut être utile au correcteur.

☞ Voir aus­si La biblio­thèque du cor­rec­teur.

Le correcteur dans “La typographie cent règles” (2005)

"La typographie cent règles", de Patrick Boman et Christian Laucou, Le Polygraphe, 2005

Je viens de lire La typo­gra­phie cent règles (Angers, Le Poly­graphe, 2005). Les auteurs en sont le roman­cier Patrick Boman, qui était alors révi­seur à L’Ex­press, et Chris­tian Lau­cou, typo­graphe, édi­teur et met­teur en page, char­gé d’enseignement à l’école Estienne.

Ce petit livre (11,5 × 16 cm, 95 p.), pour tout public, donne les règles essen­tielles de la typo­gra­phie, agré­men­tées d’anecdotes et de courtes bio­gra­phies (d’Alde Manuce à Jan Tschi­chold), et illus­trées par Pas­cal Jous­se­lin

À pro­pos du pré­pa­ra­teur de copie et du cor­rec­teur, Boman et Lau­cou écrivent ceci :

« […] Homme ou femme de l’ombre, le pré­pa­ra­teur (ou pré­pa­ra­trice) de copie est hon­ni de l’auteur – dont il révèle les fai­blesses –, de l’éditeur – dont il ponc­tionne les finances tout en allon­geant les délais de publi­ca­tion –, du cor­rec­teur – qui lui reproche les erreurs oubliées. »

« […] Métier ingrat, pou­vant mener à des syn­dromes obses­sion­nels com­pul­sifs, la cor­rec­tion d’épreuves, comme la pré­pa­ra­tion de copie, fait l’objet d’un tir grou­pé : l’éditeur (trop cher, plante les délais) ; le maquet­tiste (du tra­vail en plus) ; l’auteur (aler­té sur une mons­truo­si­té rési­duelle alors qu’il dépense son à-valoir sur une plage de l’Adriatique) ; l’imprimeur, dont les machines tournent à vide, impa­tientes de repro­duire le chef-d’œuvre à cent mille exemplaires… »

Trop sérieux, s’abstenir ! Mais sous la pochade se cache un fond de vérité. 

Enfin, les auteurs « rappel[lent] aux fâcheux qui grincent des dents devant une cédille tom­bée de la casse que, à la haute époque, le Petit Larousse subis­sait, dit-on, qua­torze lec­tures-cor­rec­tions impi­toyables, ce qui lui valait sa répu­ta­tion d’être sans tache (et non sans tâche) ». 

Haute époque, en effet !

P.-S. — Fon­dée en 1990 par l’ancien cor­rec­teur Pierre Lau­rean­deau, éga­le­ment auteur sous divers pseu­do­nymes, et son épouse Agnès Jehier, la mai­son d’édition Le Poly­graphe a fer­mé ses portes en 2017 (Wiki-Anjou). Lau­rean­deau et Boman ont aus­si cosi­gné un petit Éloge de la cor­rec­tion (Mots & Cie, 2003).