“Parler d’amour”, romance d’un correcteur, 1939

Dans une nou­velle inédite de Lucien Ray, publiée par la revue Ciné­monde, Sté­pan Arkai­le­vitch, amou­reux de Simone, n’ose lui avouer un ter­rible secret : pour sur­vivre, il a dû, un temps, se résoudre à « d’obs­cures besognes de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie ». Mais en lui bat « un cœur affec­tueux et tendre ». Extraits.

photo illustrant la nouvelle "Parler d'amour" dans "Cinémonde" n° 576, novembre 1939
Illus­tra­tion de la nou­velle « Par­ler d’a­mour », dans Ciné­monde, 1939.

Une ten­dresse ardente et sin­cère unis­sait ces deux êtres qui n’a­vaient pas de secret l’un pour l’autre. Une confiance entière et jus­ti­fiée s’é­tait éta­blie entre eux une fois pour toutes.

Pour­tant, en dépit d’une entente par­faite, il y a des sujets que les couples les plus unis pré­fèrent ne pas aborder.

Quel être n’a pas sa tare secrète, sa souf­france cachée qu’il redoute de dévoi­ler même à l’être qu’il aime le mieux au monde et qui pour­tant est capable de com­prendre et de cal­mer sa dou­leur ? Simone en voyant son mari si défait com­prit aus­si­tôt le motif de sa détresse, de son angoisse.

Sté­pan, d’o­ri­gine étran­gère, était arri­vé très jeune à Paris où il avait fait ses études et connu des débuts dif­fi­ciles. Des années durant, il lui avait fal­lu lut­ter pour pour­suivre ses cours, vivre misé­ra­ble­ment d’obs­cures besognes de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, tra­vaillant la nuit dans une atmo­sphère char­gée de vapeurs plom­bées, au milieu du vacarme des lino­types, du fra­cas des rota­tives.

Sté­pan, avec beau­coup de cou­rage, avait lut­té, lut­té contre la fatigue, contre la faim et contre l’amour.

C’est contre l’a­mour qu’il devait com­battre avec le plus d’o­pi­niâ­tre­té, parce qu’il avait un cœur affec­tueux et tendre, un besoin d’ai­mer invin­cible, une soif de ten­dresse qui le tour­men­tait nuit et jour. Mais il ne se sen­tait pas le droit de lier à son exis­tence pré­caire une autre exis­tence. Pour ne pas suc­com­ber à la ten­ta­tion, il adop­ta une atti­tude néga­tive devant l’a­mour. Il en rit, il le nia, il le raya de sa vie.

Cela dura long­temps ain­si, jus­qu’au jour où il ren­con­tra Simone. Ce jour-là, mal­gré ses théo­ries, il tom­ba éper­du­ment amou­reux et il dut recon­naître que sa tris­tesse en fut toute illu­mi­née. De longs mois, il ado­ra en silence Simone qu’il voyait chaque jour et qui ne se dou­tait pas de la pas­sion qu’elle avait éveillée.

Mais tout finit bien :

Gal­va­ni­sé par cette admi­rable com­pré­hen­sion fémi­nine, il osa sor­tir de son sous-sol empuan­ti. Il s’en­har­dit, lui, le cor­rec­teur, jus­qu’à pro­po­ser des articles et des contes à la rédac­tion, du deuxième étage. Cette ascen­sion était sym­bo­lique. Peu à peu, il sor­tit de l’or­nière, il écri­vit des scé­na­rios. Il réus­sit même à en faire tour­ner un.

Ciné­monde, no 576, novembre 1939.

Mon parcours de recherche bibliographique

Voi­là plus de trois ans que j’ai com­men­cé ces recherches sur l’histoire du métier de cor­rec­teur (☞ voir Liste des articles). J’ai sim­ple­ment démar­ré sur Google, puis ont sui­vi Gal­li­ca, Google Livres, le cata­logue géné­ral de la BnF (et les visites sur place, un bon­heur), Retro­news, le site de presse de la BnF, ouvert en sep­tembre 2021 (une mine), la biblio­thèque patri­mo­niale de l’école Estienne (où j’ai reçu un superbe accueil), le site du musée de l’Imprimerie et de la Com­mu­ni­ca­tion gra­phique de Lyon, d’autres cata­logues encore…

Je ne compte pas, bien sûr, les nom­breux livres ache­tés, emprun­tés, cer­tains consul­tés, d’autres lus inté­gra­le­ment (☞ voir Biblio­gra­phie com­men­tée).

Au bout de ces trois années, après avoir croi­sé les mots-clés dans tous les sens (notam­ment pour contour­ner le pro­blème de la poly­sé­mie du mot cor­rec­teur), et télé­char­gé des cen­taines de docu­ments, je com­men­çais à me dire que j’avais à peu près tout exhu­mé. Mon disque dur est plein de textes his­to­riques numé­ri­sés, d’articles de jour­naux ou de blogs en PDF, d’images diverses…

Et c’est pré­ci­sé­ment là, il y a quelques jours, que j’ai décou­vert les col­lec­tions numé­ri­sées des biblio­thèques patri­mo­niales de la Ville de Paris. Et hop ! un bon mil­lier de docu­ments sup­plé­men­taires à étudier. 

Vision­neuse des col­lec­tions numé­ri­sées des biblio­thèques patri­mo­niales de la Ville de Paris.

Leur vision­neuse est excel­lente. Sur la gauche, la liste des occur­rences du mot-clé (en ita­lique, gras et rouge) dans le docu­ment sélec­tion­né. Sur la droite, le docu­ment en ques­tion, avec le mot-clé sur­li­gné en rouge et enca­dré d’un filet bleu. Le télé­char­ge­ment est rapide. Les sites Gal­li­ca et Retro­news (mal­gré leur qua­li­té) devraient s’en ins­pi­rer. On gagne­rait en fluidité.

J’ai aus­si­tôt entre­pris l’épluchage… Résul­tat, quelque 250 extraits de jour­naux ont rejoint ma collection. 

Cap­ture d’é­cran mon­trant mes listes d’ex­traits de jour­naux numé­ri­sés, télé­char­gés depuis le site des biblio­thèques patri­mo­niales de la Ville de Paris.

Reste main­te­nant à lire et anno­ter tout ça. Reste à se poser les bonnes ques­tions et à y répondre… ce qui peut occa­sion­ner de nou­velles recherches. C’est la par­tie la plus intéressante. 

☞ Lire aus­si Der­lin­din­din ou l’histoire d’un échec.

Les sombres débuts d’un jeune correcteur, 1882

Page de titre de la revue "La Jeune Belgique", 1882

Le 15 août 1882, la revue lit­té­raire La Jeune Bel­gique (lien Wiki­pé­dia1) publie le texte d’un cer­tain John Keat nar­rant son embauche comme cor­rec­teur, à moins qu’il ne s’agisse d’une fic­tion. Rien à voir, bien sûr, avec le célèbre poète anglais John Keats (1795-1821), mort de la phti­sie à 24 ans. Le signa­taire de ce texte (ou son per­son­nage) se serait, d’après le nota — qui fait froid dans le dos — pen­du à une corde qui « le défiait » au-des­sus de son bureau. On passe bru­ta­le­ment du natu­ra­lisme, mou­ve­ment défen­du par la revue, à l’hor­reur ! Je n’ai trou­vé aucune infor­ma­tion sup­plé­men­taire au sujet de ce John Keat. Ce texte est sur­tout inté­res­sant par sa des­crip­tion de l’u­ni­vers de travail.

CORRECTEUR !

Aujourd’­hui pour la pre­mière fois, je suis entré dans l’a­te­lier où j’ai obte­nu la place de correcteur.

C’est une grande salle allon­gée, cou­verte d’un vitrage, comme une serre. Au milieu, deux ran­gées de casses ados­sées et au fond cinq presses qui marchent avec un bruit de char­rette de bras­seur ; le tiroir des presses sort, entre, va, vient régu­liè­re­ment rou­lant sur ses rails, tan­dis que les cour­roies qui s’é­lèvent obli­que­ment vers l’arbre, tournent sans fin avec une oscil­la­tion lente, et le tiroir avance tou­jours et recule, éter­nel­le­ment. Des filles per­chées sur un tabou­ret pré­sentent du papier aux griffes de la presse, un rou­leau tourne, la feuille dis­pa­raît, une autre est hap­pée. Cette machine a l’air d’un monstre, elle me fait peur.

Les ouvriers, les typos, debout devant leurs casses, com­posent avec un mou­ve­ment d’au­to­mate, sans par­ler ; les petits appren­tis vous passent entre les jambes et vont cher­cher de la bière pour les assoiffés.

De temps en temps une mar­geuse fre­donne une chan­son mono­tone qu’ac­com­pagnent dans le fond les conduc­teurs et les gamins, et la chan­son s’enfle en bour­don­nant, bête et traî­narde, jus­qu’au moment où un éclat de voix arrête le chœur, qui se tait effrayé.

M. Lou­tard, le contre-maître, m’a don­né une place au fond, près des marbres. Il m’a pré­sen­té à mon confrère Mali­cot, un char­mant gar­çon très-chauve qui se pique de beau lan­gage et qui a la manie de mâcher sans cesse de la cen­tau­rée. « C’est bon pour l’es­to­mac, dit-il. »

Mali­cot me passe des épreuves à cor­ri­ger : Cahier des charges : Pavage à exé­cu­ter sur la route de Namur à Bruxelles par Water­loo, sur une lon­gueur de 160 m. dans la tra­verse de Sombreffe.

Cela m’a pris deux heures à cor­ri­ger. Il est vrai que comme inté­rêt brut, c’é­tait folâtre.

Mali­cot m’a appris ce que c’est qu’un bour­don, une espace, un cadra­tin, un lin­got, une galée et une forme. Ces notions sont très utiles.

Aujourd’­hui le patron a fait le tour des ate­liers ; c’est un petit vieux tout gris, à l’air grin­cheux. Il a dai­gné me dire que mon épreuve était bien corrigée.

Je le savais. Je ne suis pas modeste de nature. La modes­tie est la ver­tu des sots ; ils ont conscience de leur valeur.

Il fait triste à l’a­te­lier ; il pleut dehors et les vitres ruissellent.

Mali­cot est par­ti. Il a man­gé trop de centaurée.

Son pupitre est désert et des­sus se pré­lasse une épreuve de l’His­toire contem­po­raine de A. P… Cette épreuve m’at­tire ; j’ai envie de la prendre. Mais M. Lou­tard m’a regar­dé. Il arrive. Hor­reur ! il m’a don­né douze folios de chiffres, des chiffres mal impri­més avec un nimbe noir qui fait papillo­ter les yeux. J’en ai pour trois heures. C’est hor­rible. J’ai peur de me trans­for­mer en chiffre, de m’ar­ron­dir en 6, de me hacher en 4, de me cou­leu­vrer en 8 ; je deviens arith­mo­mé­trique, je sens des ver­tiges, les lobes de mon cer­veau s’en vont ; je les vois s’en­vo­ler sous forme de 000000, comme des ronds de fumée…

« Je deviens arith­mo­mé­trique… » Com­po­si­tion d’origine.

Mali­cot est reve­nu ; il cor­rige la Revue du Nord et mâche de la cen­tau­rée (pour l’es­to­mac). Heu­reux homme ! il a lu presque entiè­re­ment un article de M. X… sur les Amé­lio­ra­tions des che­mins de fer bra­ban­çons, sans comp­ter un cha­pitre com­plet d’un roman de Zénaïde Fleu­riot — roman­cier de grand talent, assure-t-il. — Moi, je ne rêve qu’un ouvrage com­plet à cor­ri­ger ; ne fût-ce que trois pages, mais que cela ait un com­men­ce­ment et une fin ! Je n’ose plus ouvrir un livre ; je crains de n’y voir que des coquilles et des lettres blo­quées ; et puis il me semble qu’au plus pal­pi­tant du livre, il y aura une cou­pure nette et… des annonces de pas­tilles anti-asthmatiques.

Il y a une corde qui pend au-des­sus de mon pupitre. À quoi sert cette corde ? Pour­quoi est-elle là ? Elle m’a­gace, elle a l’air de me défier, je la couperai…

John Keat.

N. B. — Il s’y est pendu. 


Pré­ci­sion : Dans la mise en page ori­gi­nelle, le nota et la signa­ture figurent sur la même ligne. 

La Jeune Bel­gique, 2e année, n° 18, vol. 1, p. 282-283.

Un correcteur dans une gravure de fantaisie, 1927

prote ou correcteur, gravure, "Revista Gráfica", Barcelone, sans date
Gra­vure tirée de la Revis­ta Grá­fi­ca, s.d. [1900-1928], Barcelone.

« […] le prote ou le cor­rec­teur en che­veux longs, vêtu éga­le­ment d’une robe », selon la des­crip­tion du Bul­le­tin offi­ciel [Union syn­di­cale des maîtres impri­meurs de France], dans son album de Noël 1927 : « Ico­no­gra­phie de l’im­pri­me­rie et du livre ». Illus­tra­tion tirée de la Revis­ta Grá­fi­ca, Ins­ti­tut cata­lan des arts du livre, Bar­ce­lone [1900-1928].

La revue « se pré­sente sous la sau­ve­garde d’un bla­son aux cou­leurs d’A­ra­gon (d’or, à quatre pals de gueules), char­gé en cœur d’un écus­son en losange, d’argent, à deux balles d’im­pri­me­rie, le tout res­sor­tant sur l’aigle por­teur [sic, por­teuse] du viso­rium et du com­pos­teur. Cet ensemble, d’un héral­disme hété­ro­doxe, est pla­qué contre un rang à la pente trop rapide, où tra­vaillent : ici un com­po­si­teur aux che­veux fri­sés, à robe de moine ; là, le prote ou le cor­rec­teur en che­veux longs, vêtu éga­le­ment d’une robe ; dans sa petite biblio­thèque [hors champ], quelques livres voi­sinent avec une tête de mort. Ce pseu­do-prote est-il, devant son pupitre, un ascète dou­blé d’un auteur ? »

Une vision de fan­tai­sie, pour ce qui est de l’Histoire, mais aujourd’hui, avec le télé­tra­vail, peut-être une réa­li­té pour certains… 

titre de la "Revista Gráfica", Barcelone, sans date
Titre de la Revis­ta Grá­fi­ca, s.d. [1900-1928], Barcelone.

Un typographe déconseille les correcteurs “lettrés”, 1904

"Le Courrier du livre", 1927
Le Cour­rier du livre, cou­ver­ture de 1927 (pour illustrer).

Il y va fort, Léon Richard. Lui-même typo­graphe à Lyon, il « estim[e] qu’il est pré­fé­rable pour les impri­meurs de […] prendre [les cor­rec­teurs] par­mi leurs typo­graphes ». En effet, « le com­po­si­teur deve­nu typo­graphe est flat­té de cette marque de confiance, son amour-propre est satis­fait. Cela l’en­gage à faire tout ce qui est en son pou­voir pour livrer un tra­vail aus­si par­fait que pos­sible ». Tan­dis que le cor­rec­teur let­tré… je vous laisse décou­vrir en quels termes choi­sis il en parle.

Correcteurs, Corrections

Les cor­rec­teurs pris en dehors de la typo­gra­phie sont trop sou­vent des déclas­sés2, assez pré­ten­tieux, mécon­tents de leur situa­tion sociale, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pra­tique de la composition.

Leurs grandes capa­ci­tés leur font lais­ser sans sanc­tion les incor­rec­tions tech­niques, les coquilles, les carac­tères mélan­gés, les petites fautes d’or­tho­graphe, etc… Ces cor­rec­teurs s’at­tachent à vou­loir cor­ri­ger les auteurs dans leur style et dans leur doc­trine par­fois ; ils ne parlent que syn­taxe et étymologie…

Cepen­dant, nous devons à la véri­té de dire que quelques-uns, et ils sont rares, se fami­lia­risent béné­vo­le­ment avec la typo­gra­phie, qu’ils s’as­si­milent assez pra­ti­que­ment après un stage fait à la casse pen­dant quelques mois ; mais, la plus grande par­tie des cor­rec­teurs, pris en dehors de la typo­gra­phie, a sou­vent plus de pré­ten­tions que de capa­ci­tés comme cor­rec­teur : aus­si la fonc­tion de cor­rec­teur n’est-elle pour eux qu’une posi­tion d’at­tente, un pis-aller…

[…] Le let­tré qui échoue comme cor­rec­teur subit plu­tôt sa pro­fes­sion qu’il ne l’a­dopte, il cherche tou­jours après une situa­tion plus digne de sa science. Par­fois, ne trou­vant pas dans la fonc­tion de cor­rec­teur les res­sources néces­saires à ses besoins, il finit par s’ai­grir et en vient alors à négli­ger com­plè­te­ment sa lecture.

[…] Mal­heu­reu­se­ment, le cor­rec­teur est bien sou­vent le pelé, le galeux3 de nos impri­me­ries, et on ne lui rend guère jus­tice de la res­pon­sa­bi­li­té qui lui incombe. On feint de ne voir en lui qu’un man­geur de béné­fices, un frais-géné­raux4, ne pro­dui­sant rien : quand, au contraire, il évite bien des mal­fa­çons. La fonc­tion de cor­rec­teur est l’une des plus ingrates de l’im­pri­me­rie. On lui tient rigueur de quelques erreurs peu impor­tantes, cepen­dant bien excu­sable, étant don­né la quan­ti­té d’é­preuves qu’il a à lire, et on ne lui sait aucun gré des nom­breux bouillons qu’il pré­vient. Par­fois, le prote lui fait la vie dure et le traite en enne­mi. Cela lui rend le carac­tère ombrageux…

[…] Nous ter­mi­nons cet article en répé­tant qu’il y a tout inté­rêt pour les impri­meurs à for­mer comme cor­rec­teurs des com­po­si­teurs capables et intel­li­gents plu­tôt que de prendre des bache­liers ou autres licen­ciés beso­gneux, ayant par­fois com­mis des erreurs qui leur ferment d’autres car­rières. Il sera dif­fi­cile à ceux-ci de faire de bons cor­rec­teurs, notam­ment en ce qui concerne la bonne exé­cu­tion typo­gra­phique des tra­vaux, leur com­pé­tence dans les ques­tions pro­fes­sion­nelles étant nulle. Ces savants peuvent trou­ver ailleurs des situa­tions plus en rap­port avec la science qu’ils pos­sèdent et les besoins maté­riels qu’elle réclame. La rému­né­ra­tion des cor­rec­teurs étant sou­vent infé­rieure au salaire de bien des typographes.

Léon Richard.

Le Cour­rier du livre (organe spé­cial du Syn­di­cat des indus­tries du livre), [revue men­suelle, 1899-1940], no 137, 1er décembre 1904. 


Un poème fête la naissance du “Code typographique”, 1928

En mai 19285, le Code typo­gra­phique tant atten­du a enfin paru, sur les bords de la Garonne, à Bor­deaux. Émile Ver­let, pré­sident (depuis février 1925) de la com­mis­sion char­gée de sa rédac­tion, peut souf­fler… et se féli­ci­ter de cette nais­sance dif­fi­cile en publiant un poème (pour nos confrères, tout était pré­texte à rimer). Comme le rap­pelle en intro­duc­tion Eugène Gre­net, pré­sident de la Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs de France, dans la Cir­cu­laire des protes (no 336, août 1928) où paraît ce texte, « le pre­mier essai de réa­li­sa­tion du Code typo­gra­phique fut entre­pris par l’Ami­cale, ain­si qu’en avait déci­dé le Congrès de […] Nantes en 1908. […] ». Par suite de polé­miques, « cette œuvre ne put alors être menée à sa fin ». Cela explique le pre­mier vers du poème ci-dessous.

Annonce de la parution du "Code typographique", mai 1928
Pre­mière annonce de la paru­tion du Code typo­gra­phique, Cir­cu­laire des protes, mai 1928.

LE CODE TYPOGRAPHIQUE

Amis, il a bientôt vingt ans,
Sa carrière commence
Et c’est fou quand on pense
À ce qu’il a fallu de temps
Pour défaire et refaire
Ce qu’on voulait parfaire.

On a cherché quinze ans son nom :
« Méminto [sic] » ou bien « Code »,
« Marche à suivre »… la mode…
Toujours les typos disent : « Non ! »
Pourtant, quinze ans, ça lasse
Et « Code », à la fin, passe.

Puis intervint la Commission,
Travaillant en silence,
Usant son éloquence
Pour obtenir la permission
De quitter sa famille
Avant sa camomille.

On rentrait tard… après minuit,
En portant bas l’oreille :
L’épouse est là qui veille
Pour voir si l’on s’est mal conduit,
Et son œil italique
Interdit la réplique !

Après l’aride abréviation,
Ce fut la capitale
— La faute capitale —
Puis notes, nombres, division,
Parsemés d’italique :
C’en était fantastique !

Oui, trois ans nous avons lutté
De façon exemplaire,
Toujours pour satisfaire
Notre femme et la Faculté.
Oyez notre misère,
Voyez notre calvaire !

Toulouse6, avec tes troubadours,
Veux-tu mettre à la mode
Ce petit, petit Code
En le parant de tes atours ?
Fais que sur la Garonne
Bientôt l’olifant tonne !

Que chacun vibre à ses échos :
Réalisons ce rêve
De proclamer la trêve
Entre correcteurs et typos !
Et vous, frondeurs du Livre,
Aidez le Code à vivre !

E. VERLET.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?


Une perle repêchée par le correcteur, 1936

Extrait de « Gla­nage à la pêche », un article de trois colonnes sur les perles qu’on trouve dans les jour­naux, comme « Le brave agent reçut un coup de feu qui ne l’atteignit pas » ou « Double sui­cide acci­den­tel par le gaz d’éclairage ». C’est sur­tout l’occasion de mon­trer l’importance du correcteur… 

“Un charmant discours”

Il arrive par­fois qu’un cor­rec­teur empêche la mise en cir­cu­la­tion de cer­taines perles. Témoin le petit fait sui­vant que je garan­tis authentique :

Dans une ville de l’Île-de-France, un chef de cabi­net de pré­fec­ture repré­sen­tait le grand chef du dépar­te­ment au ban­quet annuel d’une socié­té musi­cale. Au cham­pagne, le délé­gué lut un char­mant dis­cours qui fut com­mu­ni­qué à la presse pour être insé­ré dans le compte ren­du. En ter­mi­nant la lec­ture de l’allocution, le cor­rec­teur eut un sou­rire. L’auteur y disait qu’il était un peu musi­cien, puisqu’il avait tou­jours eu un faible pour le tam­bour. Il ter­mi­nait ain­si sa tirade : « Et j’ai tou­jours un regard fervent quand je passe à Paris, devant la sta­tue de Via­la7, le brave petit tam­bour d’Arcole. »

« Sapris­ti ! se dit le lec­teur d’épreuves, je ne suis pas un illu­mi­né quoiqu’étant né un 14 juillet ! Via­la était pour­tant mort lorsqu’il tam­bou­ri­nait à la bataille d’Arcole8 !

Tam­bour d’Ar­cole, sculp­ture de Jean Bar­na­bé Amy, sise à Cade­net (Vau­cluse).

Il fit remar­quer aux auto­ri­tés soi-disant com­pé­tentes qu’il y avait erreur, qu’on se trom­pait d’exécutant. À demi convain­cues, les « lumières » eurent recours au dic­tion­naire du cor­rec­teur, car celui de la mai­son était un petit livre d’écolier à peu près contem­po­rain du per­ce­ment de l’isthme de Suez9. Ce juge suprême four­nit la preuve que Via­la avait été tué en 1793 et que la bataille d’Arcole s’était dérou­lée en 1796. On cou­pa sim­ple­ment l’effet, mais je prends la liber­té de glis­ser un tuyau dans l’oreille du Père Éter­nel : « Sei­gneur, c’est avec dés­in­té­res­se­ment que je vous fais l’offrande de mon idée. Lorsque son­ne­ra l’heure du Juge­ment Der­nier, n’usez donc pas de la trom­pette : faites battre du tam­bour par vos anges, car cet ins­tru­ment est infaillible pour réveiller les morts. »

P. Amblard

Cir­cu­laire des protes, no 428, avril 1936. 


Poème “Le Correcteur”, 1927

Conscient correcteur, tu es la bête noire
De tous les ignorants et de tous les jaloux,
Quand, penché tout le jour sur un affreux grimoire,
Tu te permets d'y voir des sottises, des « loups ».
J'entends par « loups » ici, les oublis, les bêtises
Qui parfois échappés à la dactylographe
Feraient dire à l'auteur d'énormes balourdises
Toujours assaisonnées de fautes d'orthographe.
Mais il est entendu que tu es responsable
Et que tu dois tout voir, même le mot absent.
Le Code, à l'avenir, te sera secourable10,
Même si le typo se moque de l'accent.
Le temps n'est plus, hélas ! de lire les épreuves
En somnolant, béat, les yeux à demi clos.
Tout va vite aujourd'hui… il faut donner des preuves
D'un savoir étendu, sans quoi tu es forclos.
Le typo maladroit, ennemi des virgules,
Le metteur trop pressé de terminer à temps
Tempêteront souvent contre tes majuscules
Ou tes alinéas et diront en partant :
« Combien ce correcteur est donc insupportable ;
» Il s'applique vraiment à tout nous compliquer,
» Car ce que nous faisons nous paraît raisonnable.
» À travail d'automate, à quoi bon s'appliquer ? »
Mais le bon correcteur garde son habitude
De regarder de près ce qui paraît fautif ;
Passionné de son œuvre, il est, comme Latude11,
Patient pour le mot : nom, pronom, adjectif.
De quelque état d'esprit qu'on le brime ou l'entoure
Il va, il va toujours et sans trop s'émouvoir
Il poursuit son travail : c'est une chasse à courre
Aux fautes des humains qu'il peut apercevoir.
Mais je ne vais pas dire qu'il demeure infaillible
Dans le monde des fautes, il peut en oublier,
Car, sauf le Créateur, qui donc n'est pas faillible ?
Non, mais le correcteur est un rude ouvrier.

H. JURY.

Cir­cu­laire des protes, no 320, avril 1927.

Com­po­si­tion d’origine. 

Article mis à jour le 11 novembre 2024.

De l’importance de la correction, 1911

Extrait d’un long et vibrant éloge au cor­rec­teur. Inti­tu­lé sim­ple­ment « Du Cor­rec­teur et de la Cor­rec­tion », celui-ci court sur six pages (onze colonnes) de la Cir­cu­laire des protes no 181, de mars 1911. Il est signé « A. MARSILLAC », que je n’ai pas iden­ti­fié et qui n’ap­pa­raît à aucune autre date dans la revue.

“L’auteur plane trop haut”

« […] l’esprit empor­té vers les hori­zons loin­tains du rêve poé­tique ou des spé­cu­la­tions ardues, l’at­ten­tion absor­bée par l’a­gen­ce­ment logique des idées, l’ef­fort ten­du à la pour­suite de l’ex­pres­sion la plus com­plète et la plus juste, l’au­teur peut perdre de vue cer­tains détails : il plane trop haut. Sous le mar­tè­le­ment de sa pen­sée, de nou­veaux aspects de son sujet jaillissent comme des étin­celles sur l’en­clume ; ces étin­celles l’é­blouissent, toutes elles l’at­tirent, il court de l’une à l’autre, et, dans son empres­se­ment à les sai­sir toutes, dans sa hâte à n’en perdre aucune, il laisse une idée inache­vée, sans liai­son avec ses voi­sines ou en entre­mêle les mots.

« Certes, ce sont défaillances infimes, mais elles déparent l’œuvre, comme une tache dépré­cie un bro­cart, un accroc une riche tapis­se­rie. Ôtez la tache, repri­sez l’ac­croc, le bro­cart et la tapis­se­rie rede­viennent ines­ti­mables. Mais com­bien habiles, com­bien déli­cates doivent être les mains char­gées de ce tra­vail ! C’est celui du correcteur.

Une collaboration étroite

« Devant lui la pen­sée de l’au­teur s’é­tale à nu. Il en sai­sit l’é­clo­sion, en suit la marche, en devine les efforts, les hési­ta­tions, les retours, toutes choses que lui dévoilent les ratures, les ren­vois du manus­crit ; l’é­cri­ture calme ou fié­vreuse a pour lui un lan­gage. Cette pen­sée de l’au­teur, dont il a sur­pris les plus sub­tiles évo­lu­tions et les replis les plus secrets, il doit la faire sienne, s’en péné­trer tel­le­ment qu’il sache don­ner à chaque titre, à chaque par­tie de l’ou­vrage l’im­por­tance et, par suite, la place qui leur convient. Il faut que, grâce à lui, une série de pages écrites d’une main mono­tone et uni­forme ait, une fois impri­mée, comme le relief d’un monu­ment, en sorte que l’œil du lec­teur sai­sisse le thème de l’étude, les déve­lop­pe­ments du sujet trai­té, les phases du récit offert à sa curiosité.

« Dans le détail, le cor­rec­teur doit éla­guer les irré­gu­la­ri­tés du manus­crit, en sup­pléer les inat­ten­tions, en répa­rer les oublis, en rec­ti­fier les lap­sus cala­mi, com­bler les défaillances de mémoire, réta­blir les cita­tions fau­tives, car il se peut que l’au­teur, entraî­né par sa pen­sée, ait lu, dans le pas­sage cité, non ce qui est mais ce qui devrait être.

« Telle est, vrai­ment étroite, et dans l’en­semble et dans le détail, la col­la­bo­ra­tion du cor­rec­teur et de l’é­cri­vain. Aus­si Vic­tor Hugo aimait à rendre hom­mage à ces « modestes savants si habiles à lus­trer les plumes du génie » ; aus­si P. Larousse, après Fir­min-Didot, les appelle ses « auxi­liaires les plus précieux. »

À la recherche du code typo perdu 

Un article de la BnF consa­cré à l’his­toire de la typo­gra­phie (signé Danièle Mer­met, non daté) écrit : 

« Un autre fils de Fran­çois [Didot], Pierre Fran­çois [1731-1795, dit le jeune], crée un des pre­miers codes typo­gra­phiques à l’u­sage des cor­rec­teurs. »

Les Didot forment une dynas­tie d’imprimeurs qui, jus­qu’au xixe siècle, appor­te­ront « de nom­breuses inno­va­tions tech­niques à l’in­dus­trie pape­tière, à l’im­pri­me­rie et à la typographie ».

L’Ency­clo­pé­die Larousse reprend cette infor­ma­tion, avec des ita­liques : « Il créa éga­le­ment le pre­mier Code des cor­rec­tions typo­gra­phiques », mais en l’at­tri­buant à l’un des petits-fils de Fran­çois Didot, Pierre (1761-1853).

Un code typo­gra­phique au xviiie siècle ? Voi­là qui bous­cule mes connais­sances, le pre­mier « code typo » pro­pre­ment dit datant, pour moi, de 1928 — après une série de « manuels typo­gra­phiques » au xixe siècle. ☞ Voir Qui crée les codes typographiques ?

Silence des catalogues 

« Sou­cieux d’apporter le plus grand soin aux ouvrages qu’il impri­mait, Pierre Fran­çois Didot com­po­sa et publia un petit ouvrage à l’adresse des cor­rec­teurs d’épreuves : Pro­to­cole des cor­rec­tions typo­gra­phiques », écrit, pour sa part, Jean-Claude Fau­douas, dans son Dic­tion­naire des grands noms de la chose impri­mée (Retz, 1991, p. 45).

Déci­dé­ment ! Je fouille, bien sûr, le cata­logue de la BnF et celui du musée de l’Imprimerie de Lyon, à la recherche de cette pièce his­to­rique. Sans succès. 

Je ne trouve rien non plus sur Pierre-Fran­çois12 Didot dans la vaste Somme typo­gra­phique (1947-1951) de Mau­rice Audin, numé­ri­sée par le musée de l’Imprimerie de Lyon. Pas plus que dans Ortho­ty­po­gra­phie : recherches biblio­gra­phiques (Paris, Conven­tion typo­gra­phique, 2002), le gros tra­vail de Jean Méron (voir son site).

L’objet identifié

Alors je m’adresse au ser­vice d’aide SINDBAD de la BnF, qui m’oriente vers « L’Art de l’im­pri­me­rie (Paris, Dic­tion­naire des arts et métiers, 1773) », cité par Alan Mar­shall dans « Manuels typo­gra­phiques conser­vés au musée de l’Imprimerie de Lyon » (Cahiers GUTen­berg, no 6, juillet 1990, p. 40).

Ce docu­ment existe bien à la BnF, sous forme de réim­pres­sion moderne : « L’art de l’im­pri­me­rie, Tho­ri­gny-sur-Marne : impr. de E. Morin, 1913, 39 p., in-8, coll. Docu­ments typographique[s], I ». 

Il a été « attri­bué à Didot le jeune par E. Morin13 », comme l’écrit encore Alan Mar­shall (art. cit.), car le texte n’est pas signé.

Il s’agit pré­ci­sé­ment de l’ar­ticle « IMPRIMERIE (L’art de l’) » (p. 480-512), extrait du tome 2 du Dic­tion­naire rai­son­né uni­ver­sel des arts et métiers… de Phi­lippe Mac­quer (1720-1770), revu par l’ab­bé Jau­bert, impri­mé en 1773 par Pierre-Fran­çois Didot. 

Je le retrouve alors men­tion­né chez Louis-Emma­nuel Bros­sard (Le Cor­rec­teur Typo­graphe, 1924, p. 287), où il tient sur une page, que voici. 

Le pro­to­cole des signes de cor­rec­tion de Pierre-Fran­çois Didot, repro­duit par Louis-Emma­nuel Bros­sard (1924).

Cette planche, numé­ro­tée II dans l’ar­ticle de Didot le jeune, y est intro­duite par les mots sui­vants : « Lorsque la forme est entié­re­ment fer­rée, il [le com­po­si­teur] […] la porte à la presse aux épreuves pour en tirer une pre­mière épreuve, que le prote lit, & sur la marge de laquelle il marque les mots pas­sés [bour­dons] ou dou­blés, les lettres mises les unes pour les autres que l’on nomme coquilles, &c. Voyez Pl. II » (p. 497-498). 

Le para­graphe qui suit, inti­tu­lé « De la cor­rec­tion », ne traite, en fait, que du cor­ri­geage (la cor­rec­tion sur plomb). Il n’é­voque jamais le cor­rec­teur lui-même, sauf dans les pre­miers mots : « Quand le com­po­si­teur a reçu du Prote, ou de tout autre Cor­rec­teur, l’é­preuve où les fautes sont indi­quées sur les marges, il faut qu’il la cor­rige […]. » Le mot pro­to­cole n’y appa­raît pas non plus.

Un précurseur

Sauf erreur, les titres don­nés par Larousse et Fau­douas sont donc fan­tai­sistes. Le texte de Didot le jeune ne s’a­dresse pas nom­mé­ment aux cor­rec­teurs. Il ne s’agit pas non plus d’un code typo­gra­phique, dont je rap­pelle la défi­ni­tion : « Ouvrage de réfé­rence décri­vant les règles de com­po­si­tion des textes impri­més ain­si que la façon d’abréger cer­tains termes, la manière d’écrire les nombres et toutes les règles de typo­gra­phie régis­sant l’usage des dif­fé­rents types de carac­tères : capi­tales, bas de casse, ita­lique, etc. » — Wiki­pé­dia.

Signes de correction dans "Orthotypographia", 1608
Signes de cor­rec­tion dans Ortho­ty­po­gra­phia de Jérôme Horn­schuch, 1608.

Il s’a­git seule­ment d’un pro­to­cole des signes de cor­rec­tion. Le pre­mier, à ma connais­sance, depuis l’embryon pro­po­sé par Jérôme Horn­schuch en 1608 (☞ Voir Ortho­ty­po­gra­phia, manuel du cor­rec­teur, 1608). Les trai­tés de Marie-Domi­nique Fer­tel (1723) et de Pierre-Simon Four­nier (1764-1766) ne sont pas des­ti­nés au cor­rec­teur. Ber­trand-Quin­quet (1798) men­tionne les « signes usi­tés dans l’Im­pri­me­rie, et qui lui sont par­ti­cu­liers », mais ne les donne pas. C’est géné­ra­le­ment à Mar­cel­lin-Aimé Brun (Manuel pra­tique et abré­gé de la typo­gra­phie fran­çaise, 1825) qu’on attri­bue le pre­mier tableau des signes de cor­rec­tion14. 

C’est ce chan­ge­ment d’un demi-siècle dans la chro­no­lo­gie qui fait l’intérêt prin­ci­pal du pré­sent article. 

Article mis à jour le 26 octobre 2023.