Quelques signes de correction allemands du XVIIIe siècle

Page de titre du manuel typographique "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
Page de titre du manuel typo­gra­phique Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (Nurem­berg, End­ter, 1721).

Il n’existe pas de norme inter­na­tio­nale en matière de signes de cor­rec­tion sur épreuves1, et je me dou­tais bien qu’il devait y avoir des dif­fé­rences d’un pays à l’autre, voire dans un même pays au fil de l’his­toire. Je viens d’en avoir confirmation.

J’ai trou­vé des signes de cor­rec­tion dans un manuel typo­gra­phique alle­mand de 1721 : Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (« l’im­pri­me­rie bien ordon­née »), de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (1664-1723), impri­mé par End­ter à Nurem­berg. Cela me per­met quelques observations.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.) "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
 « Cha­rac­teres wel­cher ſich die Cor­rec­tores und andere, bey Dur­chſe­hung der Cor­rec­tu­ren, bedie­nen » (Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves). Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Pre­mière page, de haut en bas, signes pour :
– chan­ger un mot ;
– chan­ger une lettre ;
– ali­gner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– com­po­ser une lettre dans la fonte du texte (capi­tale et bas-de-casse) ;
– retour­ner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– créer un para­graphe ;
– sup­pri­mer une espace.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.), suite. "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
« Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves », suite. Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Seconde page, de haut en bas, signes pour :
– créer une espace (deux signes au choix — oder, « ou ») ;
– sup­pri­mer un ali­néa ;
– bais­ser une espace2 (au choix, croix en X simple ou double) ;
– sup­pri­mer une lettre ;
– ajou­ter une lettre ;
– sup­pri­mer un mot ;
– ajou­ter un mot ;
– inter­ver­tir deux mots (en les numé­ro­tant) ;
– inter­ver­tir deux lettres (croi­sillon droit) ;
– annu­ler une correction.

Les cor­rec­teurs fran­çais habi­tués aux signes de cor­rec­tion auront noté que le croi­sillon (#) droit, qui nous sert aujourd’­hui à mar­quer une espace à insé­rer, sert ici à inter­ver­tir deux lettres, ce qui est assez surprenant.

Dans Ortho­ty­po­gra­phia (pre­mier manuel du cor­rec­teur, écrit en latin et publié à Leip­zig en 1608 — voir mon article), cette croix à doubles traits mar­quait une espace à bais­ser : « Spa­cium depri­men­dum ſigni­fi­cat3. »

Signes de correction dans "Orthotypographia", 1608
Signes de cor­rec­tion dans Ortho­ty­po­gra­phia, de Hie­ro­ny­mus Horn­schuch (Leip­zig, 1608).

Dans une tra­duc­tion alle­mande de 1740, cela est deve­nu : « Läßt ſich ein Spa­tium ſehen, weil es zu hoch ſte­het ; So muß es ange­merckt wer­den. » (Si une espace est visible parce qu’elle dépasse [est trop haute], alors cela doit être signalé.)

Cette édi­tion semble avoir été adap­tée aux usages de son temps, puisque pour insé­rer une lettre, on emploie une barre ver­ti­cale (|), pour insé­rer un mot, un signe en forme de F, alors que chez Horn­schuch, il s’a­gis­sait d’une encoche (^) dans les deux cas.

Cepen­dant, dans une pré­cé­dente tra­duc­tion alle­mande, de 1634, c’é­tait une croix en X qui mar­quait l’es­pace à bais­ser : « Diß Zei­chen bedeutet/ wenn ein ſpa­cium hochſtehet/ daß es ſol nie­der­ge­macht wer­den » (ce signe signi­fie, lorsqu’une espace dépasse [est trop haute], qu’elle doit être abaissée).

Il serait inté­res­sant d’é­tu­dier dans quelle mesure les anciennes tra­duc­tions alle­mandes d’Ortho­ty­po­gra­phia se sont éloi­gnées de l’o­ri­gi­nal. Mon niveau d’al­le­mand est, hélas, trop rudi­men­taire pour cela.

En France, le plus ancien pro­to­cole de cor­rec­tion connu a été impri­mé en 1773 par Pierre-Fran­çois Didot (on peut le voir dans un de mes articles). L’es­pace à bais­ser y est mar­quée d’une croix en X, comme dans Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, et l’es­pace à insé­rer d’un croisillon (#).

C’est encore le cas dans le Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002, p. 58) ou dans le Code typo­gra­phique (1986, ch. pre­mier, n.p.)

"Lexique des règles en usage à l'Imprimerie nationale" (2022), p. 58. Baisser une interligne ou une espace visibles (traces noires sur l'épreuve) est demandé par une croix dans la marge.
Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002), p. 58. Bais­ser une inter­ligne ou une espace visibles (traces noires sur l’é­preuve) est deman­dé par une ou plu­sieurs croix en X dans la marge.

Dans le Nou­veau Code typo­gra­phique (1997, der­nière édi­tion parue), la croix en X sert à « net­toyer les pétouilles et les défauts ». On ne ren­contre, en effet, plus d’es­pace noire (ni d’in­ter­ligne visible) depuis la PAO.

L’es­sen­tiel reste que cor­rec­teurs et com­po­si­teurs (aujourd’­hui, toute per­sonne char­gée de la sai­sie des cor­rec­tions) par­tagent le même protocole.


Sources :

  • Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, Nurem­berg, End­ter, 1721. Dif­fu­sion numé­rique : Baye­rische Staats­bi­blio­thek, Digi­tale Biblio­thek / Mün­che­ner Digi­ta­li­sie­rung­szen­trum, Mün­chen. Per­ma­lien : https://www.digitale-sammlungen.de/en/details/bsb11710475
  • D. Hie­ro­ny­mi Horn­schuchs Wohl unter­wie­se­ner Cor­rec­tor, Oder : Kurt­zer Unter­richt Vor die­je­ni­gen, welche Wercke, so gedruckt wer­den, cor­ri­gi­ren wol­len (Le Cor­rec­teur bien ins­truit du Dr Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, ou : Brève ins­truc­tion pour ceux qui veulent cor­ri­ger des ouvrages des­ti­nés à l’im­pres­sion), Leip­zig, Geß­ner, v. 1740. Dif­fu­sion numé­rique : Staats­bi­blio­thek zu Ber­lin, Preußi­scher Kul­tur­be­sitz, Sta­bi Digi­ta­li­sierte Samm­lun­gen, 2024. Per­ma­lien : https://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht/?PPN=PPN721128572
  • Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, Ortho­ty­po­gra­phia, Das ist : Ein kurt­zer Vnter­richt, für die­je­ni­gen, die gedruckte Werck cor­ri­gi­ren wol­len, Leip­zig, Ritzsch, 1634. Dif­fu­sion numé­rique : Dres­den : SLUB, 2007. Per­ma­lien : https://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/12656/1
  1. Les signes de pré­pa­ra­tion sont moins nom­breux et dif­fèrent quelque peu. ↩︎
  2. Une espace est une lamelle de plomb, moins haute que les autres signes. Si elle est insuf­fi­sam­ment enfon­cée, elle peut mar­quer le papier. ↩︎
  3. Je note, d’ailleurs, une erreur dans la tra­duc­tion fran­çaise publiée par les Édi­tions des Cendres en 1997, p. 72 : « Ce signe indique qu’il faut insé­rer une espace. » ↩︎

Le correcteur dans “La typographie cent règles” (2005)

"La typographie cent règles", de Patrick Boman et Christian Laucou, Le Polygraphe, 2005

Je viens de lire La typo­gra­phie cent règles (Angers, Le Poly­graphe, 2005). Les auteurs en sont le roman­cier Patrick Boman, qui était alors révi­seur à L’Ex­press, et Chris­tian Lau­cou, typo­graphe, édi­teur et met­teur en page, char­gé d’enseignement à l’école Estienne.

Ce petit livre (11,5 × 16 cm, 95 p.), pour tout public, donne les règles essen­tielles de la typo­gra­phie, agré­men­tées d’anecdotes et de courtes bio­gra­phies (d’Alde Manuce à Jan Tschi­chold), et illus­trées par Pas­cal Jous­se­lin

À pro­pos du pré­pa­ra­teur de copie et du cor­rec­teur, Boman et Lau­cou écrivent ceci :

« […] Homme ou femme de l’ombre, le pré­pa­ra­teur (ou pré­pa­ra­trice) de copie est hon­ni de l’auteur – dont il révèle les fai­blesses –, de l’éditeur – dont il ponc­tionne les finances tout en allon­geant les délais de publi­ca­tion –, du cor­rec­teur – qui lui reproche les erreurs oubliées. »

« […] Métier ingrat, pou­vant mener à des syn­dromes obses­sion­nels com­pul­sifs, la cor­rec­tion d’épreuves, comme la pré­pa­ra­tion de copie, fait l’objet d’un tir grou­pé : l’éditeur (trop cher, plante les délais) ; le maquet­tiste (du tra­vail en plus) ; l’auteur (aler­té sur une mons­truo­si­té rési­duelle alors qu’il dépense son à-valoir sur une plage de l’Adriatique) ; l’imprimeur, dont les machines tournent à vide, impa­tientes de repro­duire le chef-d’œuvre à cent mille exemplaires… »

Trop sérieux, s’abstenir ! Mais sous la pochade se cache un fond de vérité. 

Enfin, les auteurs « rappel[lent] aux fâcheux qui grincent des dents devant une cédille tom­bée de la casse que, à la haute époque, le Petit Larousse subis­sait, dit-on, qua­torze lec­tures-cor­rec­tions impi­toyables, ce qui lui valait sa répu­ta­tion d’être sans tache (et non sans tâche) ». 

Haute époque, en effet !

P.-S. — Fon­dée en 1990 par l’ancien cor­rec­teur Pierre Lau­rean­deau, éga­le­ment auteur sous divers pseu­do­nymes, et son épouse Agnès Jehier, la mai­son d’édition Le Poly­graphe a fer­mé ses portes en 2017 (Wiki-Anjou). Lau­rean­deau et Boman ont aus­si cosi­gné un petit Éloge de la cor­rec­tion (Mots & Cie, 2003).

Henri Bordier fustige la “tyrannie typographique” (1861)

Titre de "La Correspondance littéraire" n° 16 du 25 juin 1861.

Dans La Cor­res­pon­dance lit­té­raire1 no 16 du 25 juin 1861 (p. 371-376), l’historien et biblio­thé­caire Hen­ri Bor­dier (1817-1888) adresse une lettre à son confrère Ludo­vic Lalanne (1815-1898), direc­teur-gérant de la revue. Ils sont amis et ont rédi­gé ensemble, une dizaine d’an­nées plus tôt, le Dic­tion­naire de pièces auto­graphes volées aux biblio­thèques publiques de la France (Paris, librai­rie Pan­ckoucke, 1851-1853, que le Dico­pathe a récem­ment pré­sen­té dans un article). 

Après de longues consi­dé­ra­tions sur Vau­ge­las2, les « caprices » de l’u­sage3 et cer­tains choix de l’A­ca­dé­mie4, que je ne retiens pas ici, Bor­dier s’en prend aux impri­meurs, typo­graphes et cor­rec­teurs, par qui on serait pas­sés, selon lui, de l« anar­chie » à la « tyran­nie ». On com­prend que l’empire exer­cé, à par­tir du xixe siècle, par les typo­graphes sur la copie de l’au­teur n’a pas été admis sans dis­cus­sion. Après Vic­tor Hugo5, George Sand6 ou encore Bau­de­laire7, une autre voix s’é­lève d’outre-tombe. (Comme tou­jours, j’ai res­pec­té l’or­tho­graphe et la ponc­tua­tion d’origine.)

Titre original "De la tyrannie typographie. Lettre à M. Ludovic Lalanne."

Mon cher ami, je te prie de vou­loir bien m’accorder une petite place dans le pro­chain numé­ro de la Cor­res­pon­dance lit­té­raire. Il y a long­temps que je veux for­mu­ler quelques récla­ma­tions contre les noirs per­son­nages qui font cou­ler à flots.… non le sang et les larmes, mais seule­ment l’encre d’imprimerie, et qui me semblent exer­cer leur pou­voir avec une rigi­di­té tant soit peu révol­tante. […]

“La typographie ne souffre pas la contradiction”

[…] si, dans les régions de l’école et du pro­fes­so­rat, l’on doit aux règles éta­blies une obéis­sance pas­sive, dans les vastes champs de la lit­té­ra­ture on peut se mou­voir plus libre­ment et user d’une cer­taine indé­pen­dance. Il y a sans cesse des doutes, il y a même des revi­re­ments, donc la dis­cus­sion est ouverte et per­ma­nente. Et com­ment la rai­son pour­ra-t-elle récla­mer tou­jours et l’emporter quel­que­fois, si ce n’est par les chan­ge­ments que les auteurs feront peu à peu pré­va­loir dans l’usage com­mun par leur propre exemple ? C’est ce que pro­fesse le maître [Vau­ge­las] dont je viens d’invoquer tant de fois le témoi­gnage. Il défi­nit l’usage : « La façon de par­ler de la plus saine par­tie de la Cour, confor­mé­ment à la façon d’écrire de la plus saine par­tie des aut­heurs du temps. » La Cour, si impo­sante en effet au temps de Vau­ge­las, n’existe plus pour nous qu’à l’état de fic­tion poli­tique ; ce n’est qu’au théâtre, au bar­reau, à la tri­bune par­le­men­taire quand il en existe une, que se fait entendre aujourd’hui la langue par­lée ; aus­si l’autorité des auteurs n’en est-elle que plus consi­dé­rable. Or cette auto­ri­té est anni­hi­lée en par­tie par celle des typo­graphes. La typo­gra­phie s’est faite la gar­dienne incor­rup­tible de l’usage, mais avec la dif­fé­rence qu’elle ne souffre pas la contradiction.

“Si les Estiennes eussent eu des correcteurs pour le français…”

Je crois que c’est trop de zèle. L’un des hommes qui s’est cer­tai­ne­ment le plus pré­oc­cu­pé de la beau­té, de la gloire et du per­fec­tion­ne­ment de notre langue, le savant impri­meur Hen­ri Estienne qui publia, en 1579, son trai­té De la pré­cel­lence du lan­gage fran­çois, raconte quelque part qu’il y avait dans l’établissement typo­gra­phique de Robert Estienne, son père, dix cor­rec­teurs qu’on avait fait venir à grands frais des pays les plus loin­tains et qui ne pou­vaient se com­prendre les uns les autres qu’au moyen du latin. Je doute fort qu’il y eût par­mi eux un cor­rec­teur pour le fran­çais, et c’est heu­reux. Si les Estiennes et tous leurs confrères eussent eu des cor­rec­teurs, armés comme on l’est à pré­sent d’un code du style et de l’orthographe, et spé­cia­le­ment char­gés de les pétri­fier dans tous les livres pas­sant par leurs mains, nous devrions écrire et par­ler, en 1861, [à] peu près comme on le fai­sait à la fin du règne de Louis XIV. Quelques admi­ra­teurs pas­sion­nés du grand siècle, comme M. de Sacy8 et M. Cou­sin9, s’en applau­di­raient sans doute, mais notre langue serait deve­nue un ins­tru­ment insuf­fi­sant pour nos idées, en retard sur elles et livrée, par suite, à l’envahissement des formes étrangères.

Portrait d'Henri Bordier, imp. Lemercier & Cie, après 1888.
Por­trait d’Hen­ri Bor­dier, imp. Lemer­cier & Cie, après 1888. Source : biblio­thèque de Genève.

“Faire autrement, c’est déranger les habitudes de l’établissement”

Il n’est pas rare que nos impri­meurs reçoivent des manus­crits rem­plis de beau­tés sans doute, mais rem­plis aus­si de fautes contre les règles les plus élé­men­taires. Au lieu d’en lais­ser la res­pon­sa­bi­li­té à qui de droit, ils se croient par un faux point d’honneur obli­gés à ne rien lais­ser sor­tir de leurs mai­sons qui ne leur paraisse irré­pro­chable. Votre impri­me­rie, ce à quoi les injonc­tions poli­tiques du moment contri­buent pour beau­coup, se regarde comme soli­daire de vos œuvres. Elle a donc des cor­rec­teurs qui dans une pre­mière lec­ture de la copie com­po­sée sou­mettent celle-ci à toutes les lois vul­gaires de la ponc­tua­tion, de l’orthographe, voire même de la gram­maire avant de l’envoyer à l’auteur, et qui revisent encore après le bon à tirer de celui-ci, c’est-à-dire sans lui en faire part : rien de plus com­mode pour les négli­gents, mais rien de plus clair comme abus. Il s’est donc éta­bli dans la typo­gra­phie fran­çaise une sorte de dis­ci­pline tacite qui va si loin, dans ce que j’appelle sa tyran­nie, que l’on est refu­sé tout net si l’on désire seule­ment effa­cer des capi­tales inutiles (par exemple aux mots Apôtre, Évan­gile, Ascen­sion) ou modé­rer le déluge des vir­gules, à la mode depuis quelque temps. Faire autre­ment que tout le monde ? vous dit-on. Mais c’est déran­ger les habi­tudes de notre éta­blis­se­ment, et, de plus, c’est com­pro­mettre sa renom­mée. Une dis­ci­pline tacite, ai-je écrit ! Mais elle n’a pas même le vague et l’élasticité que com­porte ce qui n’est que tacite. La chambre des impri­meurs de Paris déli­bère sur les formes à don­ner par elle aux œuvres lit­té­raires, et prend des déci­sions aux­quelles tous les impri­meurs de France s’empressent d’acquiescer avec d’autant plus de doci­li­té qu’elles sont conçues, l’on peut en être assu­ré d’avance, dans l’intérêt bien enten­du.… de la typo­gra­phie. Je sup­pose que c’est à la suite d’une déci­sion de ce genre qu’ont dis­pa­ru de nos livres ces excel­lentes man­chettes10 qui gar­nis­saient les marges de som­maires, de dates ou d’autres indi­ca­tions pré­cieuses pour le lec­teur, mais qui, à ce qu’il paraît, gênaient beau­coup le met­teur en pages ; ce dont je suis plus sûr, c’est qu’il y a deux ou trois ans, la typo­gra­phie pari­sienne a déci­dé qu’elle ne met­trait plus de ponc­tua­tion sur les titres11. Cela s’exécute main­te­nant par toute la France. Louis Per­rin, de Lyon, va même jusqu’à y sup­pri­mer toute accen­tua­tion, et il imprime : poeme inedit de j. marot publie d’apres un manusc. de la biblio­theque impe­riale. Je ne trouve pas cela mau­vais, et je ne serais même pas fâché qu’on se rap­pro­chât le plus pos­sible de la pure sim­pli­ci­té romaine qui lais­sait le lec­teur accen­tuer et ponc­tuer lui-même ; il était for­cé de faire atten­tion à ce qu’il lisait. Mais je me demande com­ment s’arrangeront de l’arrêt nou­veau dont je parle les auteurs qui, non sans rai­son, aiment à déve­lop­per lon­gue­ment sur le titre le conte­nu de leur livre. Com­ment ferait, par exemple, l’abbé Migne12 qui emploie, pour cha­cun des innom­brables volumes de sa Patro­lo­gie, un titre de 52 lignes conte­nant en moyenne seize à dix-huit phrases, s’il n’avait son impri­me­rie à lui ? « Gar­dez-vous des sys­tèmes, mes chers Welches13. » Toute règle abso­lue est mau­vaise par cela seul qu’elle est absolue.

“Un peu flottantes alors, les règles permettaient au langage de se mouvoir”

Fau­dra-t-il donc pos­sé­der une impri­me­rie pour se per­mettre une opi­nion lit­té­raire contraire à celle des impri­meurs ? Telle est la voie où nous ten­dons. Le zèle, exa­gé­ré selon moi, de la typo­gra­phie, cette hono­rable auxi­liaire des lettres, tend à sub­sti­tuer une classe indus­trielle au sou­ve­rain tri­bu­nal de l’opinion publique que Vau­ge­las avait rai­son d’invoquer avec confiance dans un temps où chaque écri­vain jouis­sait encore d’une cer­taine mesure d’initiative et de liber­té. Les règles, un peu flot­tantes alors, et non point stric­te­ment appli­quées comme elles sont main­te­nant, per­met­taient au lan­gage, par la main du pre­mier venu, de cor­ri­ger, de ten­ter, de hasar­der, de se mou­voir enfin, et d’opérer peu à peu une part des trans­for­ma­tions qui sont la condi­tion vitale de toute chose en ce monde. Et notons bien que l’omnipotence de la typo­gra­phie, tout en ban­nis­sant de ses pro­duits les atteintes décla­rées qu’on pour­rait oser contre l’usage, ne prête aucun appui à la langue contre les plus odieux néo­lo­gismes. La gram­maire ni le dic­tion­naire ne défendent pas qu’un roman­cier fasse deman­der à M. Prud­homme14 com­ment se portent ses demoi­selles15. La typo­gra­phie n’y peut rien, du moins elle n’a pas encore été jusque-là.

“Maîtresse à peu près absolue dans la ponctuation”

Ce grand art typo­gra­phique, cette puis­sance des socié­tés modernes, est essen­tiel­le­ment impropre à aucune direc­tion en matière de lit­té­ra­ture, de langue, de style, de gram­maire, d’orthographe ou même de simple ponc­tua­tion. La rai­son en est simple : c’est qu’en toutes ces matières ou plu­tôt en ces dif­fé­rentes rami­fi­ca­tions d’une matière unique, si l’usage est le plus fort, si la rai­son a qua­li­té pour se pla­cer à côté de lui, il y a aus­si les affaires de nuance, d’oreille, de goût, qui font que telle ou telle irré­gu­la­ri­té paraî­tra bonne par la manière dont elle sera ame­née, par la place qu’elle occu­pe­ra ; qu’on la trou­ve­ra bonne en un endroit et point en un autre ; tan­dis que la typo­gra­phie ne peut pas admettre de dis­tinc­tions ni de nuances, et qu’elle est en pos­ses­sion de la règle comme d’un grand cou­pe­ret avec lequel il faut qu’elle coupe tou­jours. Voyons com­ment elle agit là où elle est maî­tresse à peu près abso­lue, dans la ponctuation. 

Je lui rends d’abord cette jus­tice, que par la mul­ti­pli­ci­té de ses pro­duits, elle a beau­coup contri­bué à faire naître l’idée et le besoin d’une ponc­tua­tion logique et utile. Avant elle les scribes du moyen âge se ser­vaient de points, de traits, de vir­gules et de beau­coup d’autres signes de ponc­tua­tion qu’ils employaient d’une manière cer­tai­ne­ment utile à leurs yeux, mais qui est pour nous un chaos. Comme chaque écri­vain avait son sys­tème, aucun usage géné­ral n’a pu se for­mer jusqu’à ce que la typo­gra­phie popu­la­ri­sât la lec­ture. Long­temps a régné dans les livres autant d’anarchie à cet égard que dans les manus­crits. Ce n’est qu’avec bien du temps qu’on est par­ve­nu à com­prendre la vir­gule et à voir en elle l’alliance du besoin qu’éprouve l’auteur de scin­der, pour le rendre plus clair, cha­cun des membres for­mant le déve­lop­pe­ment logique de son idée et du besoin qu’éprouve le lec­teur de trou­ver indi­qués les moments où il lui est per­mis de reprendre haleine16. Il me semble que vers le milieu du der­nier siècle, après trois cents ans de tâton­ne­ments, la typo­gra­phie était par­ve­nue à faire une appli­ca­tion saine et satis­fai­sante de ces don­nées du bon sens. Ain­si j’ouvre le pre­mier livre venu, de ce temps-là, que j’ai à por­tée de ma main, et j’y lis : « II n’y a plus de pro­grès à espé­rer dans les arts, si tout se borne à imi­ter les choses faites ; la cri­tique si néces­saire à leur per­fec­tion ne peut avoir lieu, qu’autant qu’on aura des règles fon­dées, non sur ce qui est, mais sur ce qui doit être. » L’imprimeur du P. Lau­gier17, à qui je fais cet emprunt (Essai sur l’Archit., 1755), ne lui per­met­trait plus de dis­po­ser ain­si la suite de ses idées et lui enca­dre­rait bon gré mal gré ces mots « dans les arts, » et « si néces­saire à leur per­fec­tion, » entre deux vir­gules comme étant pro­po­si­tions inci­dentes. C’est une sorte de cachet de nos livres actuels d’être far­cis de vir­gules ; il semble que le lec­teur soit recon­nu inca­pable de digé­rer une phrase, si l’aide mater­nelle de la typo­gra­phie ne prend soin de la lui cou­per en tout petits mor­ceaux. Ain­si dans les der­nières pages de Mme Sand impri­mées dans la Revue des Deux-Mondes on trouve des phrases cou­pées ain­si : « … Une leçon de bonne tenue à M. Nils, qui, debout, la ser­viette sous le bras, ne mon­trait pas trop de mau­vaise volon­té. » — « La toux dis­pa­rut ; mais, peu après, je fus alar­mé de nou­veau. » La phrase très-simple en elle-même a pris le hoquet en pas­sant chez M. Buloz18. Cette vir­gule opi­niâtre est encore plus fati­gante, quand la phrase est un peu ondu­leuse comme l’aime M. Sainte-Beuve : « Né le 1er novembre 1636, à Paris, et, comme il est prou­vé aujourd’hui, rue de Jéru­sa­lem, en face de la mai­son qui fut le ber­ceau de Vol­taire, Nico­las Boi­leau était le quin­zième enfant d’un père gref­fier.… » Cette phrase paraî­trait moins entor­tillée, si l’on eût jugé à pro­pos de faire éco­no­mie des pre­mière, troi­sième et cin­quième vir­gules qui l’encombrent inuti­le­ment. La pro­po­si­tion inci­dente est un inépui­sable pré­texte à vir­gules ; toute expres­sion qui peut s’isoler dans le dis­cours, notam­ment les adverbes et expres­sions adver­biales (on vient de le voir pour debout, peu après, en face19), est admise à la digni­té de pro­po­si­tion inci­dente et immé­dia­te­ment flan­quée de ses deux petits poteaux. Le mal­heu­reux pro­nom qui, la petite conjonc­tion et, sont faits tous les deux, par leur signi­fi­ca­tion et par leur forme si rapide, pour ser­vir par eux-mêmes de cou­pures dans la phrase ; cela ne suf­fit pas, ils ne comptent plus ; on leur met vir­gule à droite et vir­gule à gauche, indi­quant du reste très-bien par là qu’il n’en faut pas du tout, et que quand ces petits mots se trouvent iso­lés ain­si c’est qu’ils font eux-mêmes la fonc­tion de séca­teurs. C’est par le même pro­cé­dé que la paren­thèse, qui de sa nature n’est qu’un séca­teur énorme, se ren­force ordi­nai­re­ment d’une vir­gule finale par­fai­te­ment rédon­dante pour ceux qui n’ont pas oublié la force inhé­rente à la parenthèse.

“Lorsque ces broussailles parasites portent atteinte au sens”

Ces petits cro­chets qui hérissent de leurs brous­sailles para­sites les pages de la typo­gra­phie actuelle sont encore sup­por­tables, peut-être, lorsqu’ils ne donnent que de l’ennui. Mais lorsqu’ils portent atteinte au sens ? Lorsqu’ils sont une source de confu­sion ? Com­bien ne ren­contre-t-on pas, en lisant, de ces jalons mis à faux par-des­sus les­quels nous pas­sons, parce que nous en avons contrac­té l’habitude, mais qui altèrent évi­dem­ment le dis­cours. Je regrette aujourd’hui de n’en avoir pas fait col­lec­tion pour appuyer mon dire, mais je ne crains pas d’être démen­ti en disant qu’on trouve par pel­le­tées dans nos livres des phrases ponc­tuées comme celle-ci : « Tan­tôt le navire s’élevait vers le ciel, tan­tôt il s’abaissait entre les vagues, de telle sorte qu’on ne voyait plus que le som­met de ses mâts. » (A. Karr.) L’intervention blâ­mable de la seconde vir­gule ne forme-t-elle pas un sens faux en rap­por­tant éga­le­ment aux deux pre­miers membres de la phrase le troi­sième membre qui ne devrait faire qu’un avec le second ? La typo­gra­phie ne nous per­met plus aujourd’hui d’écrire sim­ple­ment : « Phi­lippe roi de Macé­doine et son fils Alexandre. » Il lui faut quatre vir­gules pour tran­quilli­ser sa conscience et lui per­mettre de croire qu’elle est par­ve­nue à nous rendre ces huit mots intel­li­gibles ; elle nous fait donc mettre for­cé­ment : « Phi­lippe, roi de Macé­doine, et son fils, Alexandre ; » je demande à quoi bon ce fatras ! Et j’ajoute que non-seule­ment il n’aide à rien, mais que dans une phrase énu­mé­ra­tive il pro­duit un amphi­gou­ri com­plet. Si l’on a, par exemple : « Le comte de Com­minges, Alphonse, Robert, l’évêque de Mar­seille, Ber­nard, l’envoyé du roi, et plu­sieurs autres per­son­nages se réunirent pour juger cette affaire, » on pour­ra défier plus d’un lec­teur de savoir s’il y a là trois per­son­nages nom­més ou s’il y en a six.

“Un peu de respect pour l’initiative individuelle”

Tous ces traits défec­tueux qu’on peut appe­ler des vétilles, mais qui papillotent comme autant de taches, lorsqu’une fois aver­tis les yeux ne peuvent plus s’empêcher d’y faire atten­tion, et qui ne sont pas d’ailleurs sans quelque impor­tance pour la langue elle-même, ne sont dus qu’au zèle des cor­rec­teurs. Ce ne sont guère les écri­vains qui sur­chargent ain­si la ponc­tua­tion. La ponc­tua­tion cepen­dant, ce pré­cieux auxi­liaire du style, ne devrait être maniée que par les auteurs eux-mêmes, parce que ses besoins, comme tou­jours en matière d’art et de goût, sont variables, et que les auteurs seuls peuvent juger du degré d’aide et de clar­té qu’exigent leurs phrases. Un style lym­pide [sic], franc, lumi­neux comme celui de M. de Lamar­tine, n’a presque pas besoin d’être ponc­tué ; un style savant, fin, déli­cat, comme celui de M. Sainte-Beuve, a besoin au contraire d’une ponc­tua­tion très-étu­diée ; com­ment leur appli­quer les mêmes pro­cé­dés ? Et cepen­dant la machine gram­ma­ti­cale du typo­graphe fonc­tionne tou­jours de même.

Donc pour la ponc­tua­tion, comme pour le dic­tion­naire, comme pour la gram­maire, comme pour cent autres choses dont je ne par­le­rai pas aujourd’hui, je récla­me­rais un peu de liber­té, un peu de res­pect pour l’initiative indi­vi­duelle. Aus­si j’ai cette confiance, mon cher direc­teur, que ces modestes obser­va­tions aux­quelles j’aurais vou­lu don­ner plus d’étendue et sur­tout joindre de plus nom­breux exemples, pour­ront trou­ver place dans la Cor­res­pon­dance.

HENRI BORDIER.


  1. Publiée à Paris de 1856 à 1865. ↩︎
  2. Gram­mai­rien (1585-1650), et l’un des pre­miers aca­dé­mi­ciens, auquel nous devons la célèbre phrase « L’usage est le maistre et le sou­ve­rain des langues vivantes », « règle adop­tée par l’Académie et sui­vie par les gram­mai­riens modernes », comme le com­mente Bor­dier. ↩︎
  3. Il regrette notam­ment que chère madame ait sup­plan­té ma chère dame et que l’A­ca­dé­mie recom­mande d’é­crire doré­na­vant avec un accent aigu que l’é­ty­mo­lo­gie (d’ore en avant) ne jus­ti­fie nul­le­ment. ↩︎
  4. « […] il y a bien des cas où l’usage adop­té d’abord par le public, puis consa­cré par le Dic­tion­naire et les gram­mai­riens, n’est pas à l’abri de la cri­tique. » ↩︎
  5. « Les cor­rec­teurs ont deux mala­dies, les majus­cules et les vir­gules […]. » Voir « Vic­tor Hugo nous a-t-il qua­li­fiés de “modestes savants” ? ». ↩︎
  6. « Ces nuances ne sont pas du res­sort des protes [chefs d’a­te­lier, sou­vent confon­dus avec les cor­rec­teurs au XIXe siècle]. Un bon prote est un par­fait gram­mai­rien et il sait sou­vent beau­coup mieux son affaire que nous savons la nôtre ; mais aus­si quand nous la savons et que nous y fai­sons inter­ve­nir le rai­son­ne­ment, le prote nous gêne ou nous tra­hit. Il ne doit pas se lais­ser gou­ver­ner par le sen­ti­ment ; il aurait trop à faire pour entrer dans le sen­ti­ment de cha­cun de nous ; mais quand il a à cor­ri­ger nos épreuves après nous, il doit lais­ser à cha­cun de nous la res­pon­sa­bi­li­té de sa ponc­tua­tion comme il lui laisse celle de son style. » Voir Annette Loren­ceau, « La ponc­tua­tion au XIXe siècle. George Sand et les impri­meurs », Langue fran­çaise, no 45, 1980, La ponc­tua­tion, p. 50-59. ↩︎
  7. Voir « Bau­de­laire, infa­ti­gable relec­teur des “Fleurs du mal” ». ↩︎
  8. Sans doute s’a­git-il d’Usta­zade Sil­vestre de Sacy (1801-1879), cri­tique lit­té­raire au Jour­nal des débats, conser­va­teur de la biblio­thèque Maza­rine et aca­dé­mi­cien. ↩︎
  9. Peut-être s’a­git-il de Jules Cou­sin (1830-1899), col­lec­tion­neur de livres et biblio­thé­caire. ↩︎
  10. « Note ou addi­tion com­po­sée en marge d’un texte, sou­vent dans un corps plus petit que celui du texte cou­rant. » (Dic­tion­naire ency­clo­pé­dique du livre, 2005.) ↩︎
  11. Voir « Pas de point à la fin des titres. ». ↩︎
  12. Jacques-Paul Migne (1800-1875), prêtre catho­lique fran­çais, impri­meur, jour­na­liste et édi­teur de livres reli­gieux. ↩︎
  13. Vol­taire, Dic­tion­naire phi­lo­so­phique (1764), s.v. Langues. ↩︎
  14. Per­son­nage cari­ca­tu­ral de bour­geois créé par Hen­ry Mon­nier. Voir Wiki­pé­dia. ↩︎
  15. Dans la pre­mière par­tie, il écrit : « Le petit mar­chand se per­met d’appeler ses pra­tiques des clients [« Clientes, sol­li­ci­teurs, pro­té­gés », NDA], sa bou­tique un maga­sin, et, rou­gis­sant par sot­tise des excel­lents mots de femme et de fille, il ne souffre plus qu’on lui parle que de sa dame et de sa demoi­selle. […] L’usage géné­ral aura-t-il la lâche­té de consa­crer les inven­tions de MM. les petites gens de Paris et d’immoler à leur indis­crète bouf­fis­sure une ving­taine de locu­tions de notre meilleur lan­gage ? Le pro­chain Dic­tion­naire de l’Académie nous le dira, et nous pou­vons, en atten­dant, espé­rer de lui des rigueurs salu­taires. » ↩︎
  16. Voir « Regard d’historien sur la ponc­tua­tion des textes clas­siques ». ↩︎
  17. Marc-Antoine Lau­gier (1713-1769), jésuite deve­nu abbé béné­dic­tin, his­to­rien et théo­ri­cien fran­çais de l’ar­chi­tec­ture du XVIIIe siècle. ↩︎
  18. Fran­çois Buloz (1803-1877) fut prote d’im­pri­me­rie, puis com­po­si­teur d’im­pri­me­rie et cor­rec­teur, avant de deve­nir, en 1831, le direc­teur de la Revue des Deux Mondes. ↩︎
  19. J’a­joute l’i­ta­lique pour plus de lisi­bi­li­té. ↩︎

“The Chicago Manual of Style”, bible des correcteurs américains

"The Chicago Manual of Style", bible des correcteurs américains
The Chi­ca­go Manual of Style, 15e édi­tion, 2003.

Je me suis pro­cu­ré (pour un prix ridi­cule, 6 € !) la 15e édi­tion (2003) de la bible des cor­rec­teurs amé­ri­cains, The Chi­ca­go Manual of Style. Je n’en ai pas vrai­ment l’u­ti­li­té, mais je suis si curieux… 

Publié par l’université de Chi­ca­go, l’ouvrage, qui se serait écou­lé à 1,75 mil­lion d’exemplaires, fête­ra son cen­te­naire l’an prochain.

Quelle sur­prise en ouvrant l’enveloppe ! C’est un pavé, soli­de­ment relié, de 956 pages (la 18e édi­tion, de 2024, a encore gros­si de 236 pages). Je com­prends mieux son prix éle­vé neuf (il faut débour­ser 75 € pour la der­nière édition).

Tout y est : l’édition de livres et de jour­naux, la pré­pa­ra­tion de la copie, la ges­tion des droits, la gram­maire et le bon usage, l’orthotypographie, la ponc­tua­tion, les cita­tions, les dia­logues, etc.

On peut consul­ter le som­maire com­plet sur le site offi­ciel.

Le conte­nu en ligne, lui, est payant. 

Je pense que nombre de cor­rec­teurs fran­çais seraient heu­reux de pos­sé­der l’équivalent en France.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?

Cinq manuels typographiques méconnus

Dictionnaire typographique (J.-P. Clément), Petit guide de typographie (É. Martini), Manuel typographique du russiste (S. Aslanoff), Code typographique (J. Duval, impr. Corlet) et Autour des mots (G. Morell, Journaux officiels)
Dic­tion­naire typo­gra­phique (Jean-Pierre Clé­ment), Petit guide de typo­gra­phie (Éric Mar­ti­ni), Manuel typo­gra­phique du rus­siste (Serge Asla­noff), Code typo­gra­phique (Cor­let, impri­meur) et Autour des mots (Georges Morell, Jour­naux officiels).

En matière d’orthotypographie1 (les règles de com­po­si­tion des textes), les cor­rec­teurs fran­çais citent tou­jours les mêmes sources : l’Imprimerie natio­nale, Louis Gué­ry, Charles Gou­riou2, les deux Jean-Pierre (Lacroux et Coli­gnon), Aurel Ramat, plus rare­ment Yves Per­rous­seaux et Annick Valade. Le Code typo­gra­phique3 (18 édi­tions entre 1928 et 1997), mis au jour par la pro­fes­sion et qui fut long­temps l’ouvrage le plus uti­li­sé, semble avoir per­du de sa répu­ta­tion. (On peut retrou­ver ces réfé­rences dans mon article « Qui crée les codes typo­gra­phiques ? ».)

Mais voi­ci cinq autres manuels, moins connus, que j’ai acquis récem­ment, après avoir fouillé les biblio­gra­phies et les sites de vente de livres d’oc­ca­sion

Jean-Pierre CLÉMENT, Dic­tion­naire typo­gra­phique ou Petit guide du tapeur à l’usage de ceux qui tapent, sai­sissent ou com­posent textes, thèses ou mémoires à l’aide d’un micro-ordi­na­teur, Paris, Ellipses, 2005, 255 p.
L’auteur (né en 1945), his­pa­niste, était alors pro­fes­seur à l’université qui s’appelait encore Paris-Sor­bonne. Comme Per­rous­seaux, il dif­fuse des conseils aux uti­li­sa­teurs de logi­ciels de trai­te­ment de texte, « tout spé­cia­le­ment aux étu­diants qui rédigent thèses et mémoires ». Par­ti­cu­la­ri­té : les règles sont illus­trées de phrases tirées de la littérature.

Éric MARTINI, Petit guide de typo­gra­phie, Paris, Glyphe & Bio­tem édi­tions, 2002, 70 p.
L’au­teur est direc­teur de l’agence de com­mu­ni­ca­tion Glyphe. ll s’agit de recom­man­da­tions mini­males aux auteurs.

Serge ASLANOFF, Manuel typo­gra­phique du rus­siste, Paris, Ins­ti­tut d’études slaves, 1986, 255 p. 
La curio­si­té m’a pous­sé à me pro­cu­rer cette réfé­rence, l’auteur étant par­fois men­tion­né par les pas­sion­nés de typo­gra­phie. C’est un ouvrage dense et aus­tère. Il s’adresse, bien sûr, à « tout auteur qui écrit en fran­çais sur un sujet rela­tif au domaine russe […]. La pre­mière par­tie […] énu­mère les pro­cé­dés gra­phiques qui s’offrent […] à tous ceux qui, dans leur pro­fes­sion, ont à décrire des choses russes. La deuxième par­tie traite en détail de l’emploi des majus­cules et des pra­tiques — qui sont sou­vent oppo­sées — issues d’une part des tra­di­tions ortho­gra­phiques russes et des normes typo­gra­phiques sovié­tiques, et d’autre part des ouvrages fran­co­phones qui abordent ce pro­blème complexe. »

Code typo­gra­phique, [Condé-sur-Noi­reau], Cor­let, impri­meur, S.A., s. d., 164 p. Avec une intro­duc­tion de Jean Duval.
Celui-ci est une vraie trou­vaille. Il n’est pas réfé­ren­cé par la BnF et très rare­ment men­tion­né dans les biblio­gra­phies. Duval, cor­rec­teur chez Cor­let, l’adresse aux clients et col­la­bo­ra­teurs de l’imprimerie. Le texte reprend, sans le pré­ci­ser, sinon par son titre inté­rieur, une vieille édi­tion du Lexique des règles typo­gra­phiques de l’Imprimerie nationale. 

N.B. — C’est chez Charles Cor­let qu’ont été impri­més le manuel d’Aslanoff et cer­taines des pre­mières édi­tions du Ramat typo­gra­phique

Georges MORELL, Autour des mots. Le plus court che­min entre la typo­gra­phie et vous, Paris, Les édi­tions des Jour­naux offi­ciels, 2005, 579 p. 
L’auteur est décrit dans une des pré­faces comme « typo­graphe de for­ma­tion ». Huit cor­rec­teurs sont men­tion­nés par­mi les nom­breux col­la­bo­ra­teurs de cet ouvrage. 
Les règles typo­gra­phiques y occupent 50 pages. On trouve dans ce gros volume quan­ti­té d’autres infor­ma­tions comme « les termes étran­gers avec leur équi­va­lence fran­çaise, la fémi­ni­sa­tion des noms de métiers et une grande liste de mots pré­sen­tant des dif­fi­cul­tés ortho­gra­phiques ou d’interprétation ». La der­nière par­tie résume l’histoire de l’imprimerie, de l’écriture, des chiffres, de la ponc­tua­tion et du papier. 
C’est une « édi­tion revue et consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tée » d’un Aide-mémoire ortho­gra­phique et typo­gra­phique éta­bli en interne en 1982. 

Notez que, même si je pos­sède désor­mais une jolie col­lec­tion de manuels typo­gra­phiques, je reste un « petit joueur » : l’impressionnante somme biblio­gra­phique de Jean Méron (1948-2022), Ortho­ty­po­gra­phie (PDF, à ne pas confondre avec l’œuvre de Lacroux), recense 2 500 ouvrages depuis le xvie siècle — mais qui vont bien au-delà du champ des règles de com­po­si­tion. Voi­là qui incite à la modestie !


  1. Voir mon article « Ortho­ty­po­gra­phie, un terme mal défi­ni ». ↩︎
  2. Voir « Charles Gou­riou, un (autre) cor­rec­teur-auteur dis­cret ». ↩︎
  3. Voir « De quand date le pre­mier “Code typo­gra­phique” ? ». ↩︎

Depuis quand met-on des traits d’union aux noms de voies ? 

Écrire les noms de voies (ou odo­nymes : rues, bou­le­vards, places, quais, ponts, ronds-points, etc.1) avec des traits d’union est une pra­tique essen­tiel­le­ment fran­çaise (recom­man­dée aus­si en Suisse2 et au Qué­bec3). Les Belges, dont les règles typo­gra­phiques s’ins­pirent des nôtres4, ne nous suivent pas sur ce point (voir, par exemple, la rue du Fos­sé aux Loups, à Bruxelles, ou la rue Pont d’Avroy, à Liège), pas plus que les Ita­liens (via di San Gio­van­ni in Late­ra­no, à Rome) ou les Espa­gnols (calle de Alber­to Agui­le­ra, à Madrid), pour ne par­ler que des langues latines.

Une règle contestée

Contes­tée en Bel­gique (Hanse et Blam­pain5), cette règle a aus­si été décla­rée « fauti[ve] » en France par le lin­guiste Albert Dau­zat en 19476, « inutil[e] » par Le Figa­ro en 19387 ain­si que par l’Office de la langue fran­çaise, selon Le Figa­ro lit­té­raire en 19628. Elle conti­nue d’être dis­cu­tée sur divers forums. D’a­près André Jouette9 (qui fut cor­rec­teur d’é­di­tion spé­cia­li­sé dans les dic­tion­naires et ency­clo­pé­dies10), « [i]l faut conve­nir que cette sorte de trait d’u­nion ne se jus­ti­fie guère. Aus­si voit-on que l’on s’en affran­chit quel­que­fois ; à Paris le pré­fet de la Seine en a pros­crit l’u­sage11 ».

Jouette remarque encore : « L’usage est venu de sup­pri­mer les traits d’union dans le nom des voies (rue Alphonse Allais)12. » Bru­no Dewaele confirme en 2021 : « Voi­là une règle que beau­coup connaissent d’au­tant moins qu’elle est, on l’a dit, en voie de dis­pa­ri­tion13. » Ain­si que San­drine Cam­pese deux ans plus tard14.

Le fait est que, dans l’es­pace public, ce trait d’u­nion est qua­si invi­sible, aus­si bien sur les plaques au coin des rues que sur les façades des bâti­ments por­tant un nom illustre.

Plaque de la rue Croix-des-Petits-Champs, Paris 1er.
Plaque de la rue Croix-des-Petits-Champs, Paris 1er. Source : Fli­ckr.

Comme l’écrit le cor­rec­teur Joseph Der­ny en 193315 :

Les noms de rues com­po­sés de plu­sieurs vocables ne sont jamais impri­més avec traits d’u­nion quand il s’agit d’autres pro­cé­dés que la typo­gra­phie. Et l’on voit cou­ram­ment : Champs Ely­sées, Richard Lenoir, Notre Dame de Lorette, Saint Denis, etc. [Dans une note en bas de page, il pour­suit :] Les plaques émaillées, en cela, sont de bien mau­vais exemples, et, comme le public les consi­dère comme seules offi­cielles, en dépit de toutes les preuves contraires, il est dif­fi­cile d’en cor­ri­ger les erreurs. […] »

Remontons aux sources

Les adver­saires comme les défen­seurs de ce trait d’u­nion déclarent que nous devons la règle à l’administration des postes, sans jamais indi­quer de texte règle­men­taire16 ni même de date. Cela a exci­té ma curiosité.

Les dif­fé­rentes édi­tions de la Liste géné­rale des postes de France, du xviiie siècle, que j’ai pu consul­ter sur Gal­li­ca (cinq entre 1714 et 1760) ne pré­sentent pas de noms de rues, mais les noms des com­munes sont encore écrits sans trait d’union. 

Il faut attendre la Révo­lu­tion, avec la créa­tion des dépar­te­ments (1790), puis la fon­da­tion de la Régie natio­nale des postes et mes­sa­ge­ries (1793) pour que cela change. Dans Le Livre de poste, de 1811, on trouve encore un seul nom de voie, celui de l’hô­tel des Postes (rue Coq-héron17), à Paris, mais les dépar­te­ments et com­munes ont tous leurs traits d’union. Enfin, dans le pre­mier Annuaire des postes que l’on trouve sur Gal­li­ca, celui de 1843, appa­raissent les adresses de quelques bureaux pari­siens, dûment fixées par des traits d’union.

"Annuaire des postes", 1843, p. 19, détail.
Annuaire des postes, ou Manuel du ser­vice de la poste aux lettres, à l’u­sage du com­merce et des voya­geurs, 1843, p. 19, détail. Source : Gallica/BnF.

Cepen­dant, en pour­sui­vant la recherche, on trouve des noms de voies avec traits d’u­nion dès les années 1760, d’abord sans cohé­rence, puis de manière sys­té­ma­tique dans L’Indicateur pari­sien de 1767 (sauf après l’a­bré­via­tion de saint, alors S. et non St).

Il s’a­git donc là d’une pra­tique très ancienne, que les guides typo­gra­phiques du xxe siècle n’ont fait que rati­fier. Nulle cir­cu­laire18 ni règle­ment ne se sont, pour l’ins­tant, pla­cés sur mon che­min19. À défaut, on sup­po­se­ra que c’est par l’exemple que les postes ont dif­fu­sé cet usage ou l’on n’y ver­ra, avec Jouette, qu’une « tra­di­tion20 ».

La discussion reste ouverte

Ce que fit l’ad­mi­nis­tra­tion des postes (et d’autres édi­teurs d’an­nuaires) dans ses listes, dans le but « de main­te­nir à ces noms une forme constante et de leur don­ner une place fixe dans l’ordre alpha­bé­tique21 », devait-il s’é­tendre à ses usa­gers et deve­nir « fré­quent dans les livres et les jour­naux de France, aus­si bien pour des rues que pour des écoles, des fon­da­tions, etc.22 », voire être appli­qué à des dis­tinc­tions (prix Romy-Schnei­der) ?

Aujourd’­hui, sur les sites Pages­Blanches et Pages­Jaunes23, les traits d’u­nion ont dis­pa­ru, aus­si bien des noms de voies que des noms de com­munes24 (ex. : rue Alexandre Bache­let 93400 Saint Ouen sur Seine). Le modèle don­né par La Poste pour « [b]ien rédi­ger l’a­dresse d’une lettre ou d’un colis » n’af­fiche plus aucun trait d’u­nion. Il enfreint même d’autres règles ortho­ty­po­gra­phiques25. Heu­reu­se­ment, l’adressage pos­tal ne concerne que la pré­sen­ta­tion des enveloppes.

Modèle d’a­dresse recom­man­dé dans Les 6 règles d’or d’une adresse pré­cise (PDF) de La Poste.

Faut-il, aujourd’­hui, conti­nuer à impo­ser le trait d’u­nion dans les noms de voies publiés dans les jour­naux et les livres… ou bien abo­lir cette règle qui n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té ? On est en droit de se poser la question.


  1. La règle s’applique aus­si aux « ouvrages d’art » ain­si qu’à « tout orga­nisme, bâti­ment ou monu­ment public por­tant le nom d’une per­sonne notam­ment » — « Trait d’u­nion », Wiki­pé­dia [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  2. Groupe de Lau­sanne de l’As­so­cia­tion suisse des typo­graphes (AST), Guide du typo­graphe, 2015, § 215, p. 35-36. — Office fédé­ral de la sta­tis­tique, Recom­man­da­tion concer­nant l’a­dres­sage des bâti­ments et l’or­tho­graphe des noms de rues, v. 1.0, 3.5. Noms com­po­sés, p. 11 : « Les noms de rues consti­tués de noms com­po­sés s’écrivent en fran­çais et en alle­mand avec un trait d’union. En ita­lien, le trait d’union n’est pas uti­li­sé (excep­tion faite des noms doubles). » Ex. en alle­mand : Jonas-Fur­rer-Strasse.  ↩︎
  3. « Le trait d’union dans les uni­tés lexi­cales », Vitrine lin­guis­tique, Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  4. « L’ouvrage de réfé­rence en matière de la com­po­si­tion de textes impri­més et des règles de typo­gra­phie pour la langue fran­çaise s’intitule Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale », peut-on lire dans les Direc­tives pour les auteurs des publi­ca­tions en langue fran­çaise (PDF), des édi­tions Bre­pols (Turn­hout, Bel­gique), février 2011. ↩︎
  5. « Cet usage a été cri­ti­qué, mais est bien ins­tal­lé et conser­vé dans cer­tains guides. On n’est pas tenu de le suivre cepen­dant. On peut, comme en Bel­gique, écrire : [r]ue Vic­tor Hugo et clas­ser cette rue à Hugo, et ave­nue du Bois de la Cambre. » — Joseph Hanse et Daniel Blam­pain, Dic­tion­naire des dif­fi­cul­tés du fran­çais, 6e éd., 2012, s. v. Trait d’union, 3. Noms de rues, de bâti­ments, etc., p. 649. ↩︎
  6. « Pour le pré­nom et nom dans les noms de rues (rue Fran­çois-Cop­pée) l’usage admi­nis­tra­tif du trait d’union est fau­tif. » — Albert Dau­zat, Gram­maire rai­son­née de la langue fran­çaise, vol. 1, Lyon, édi­tions I.A.C., coll. « Les Langues du monde », série « Gram­maire, phi­lo­lo­gie, lit­té­ra­ture », 1947, p. 43. Cité par Wiki­pé­dia, art. cité. ↩︎
  7. « Il est cer­tain que le but admi­nis­tra­tif est de faci­li­ter, voire de per­mettre dans cer­tains cas, le tri des lettres pour les fac­teurs. L’ad­mi­nis­tra­tion des postes a ses rai­sons, que peut igno­rer l’ad­mi­nis­tra­tion muni­ci­pale. Ce qui est curieux, c’est que beau­coup d’“usagers” aient sui­vi en subis­sant l’in­fluence. On peut atti­rer leur atten­tion sur l’i­nu­ti­li­té (pour eux) du trait d’u­nion dans tous ces cas. » — Le Figa­ro, 2 juillet 1938, p. 5. ↩︎
  8. « L’Office de la Langue fran­çaise s’est éle­vé contre cet usage en le décla­rant inutile. Cepen­dant l’autorité qu’il a prise pro­vient du fait qu’il sim­pli­fie la recherche des noms propres qu’il soude dans les nom­breuses listes alpha­bé­tiques où ils figurent. » — Aris­tide, Le Figa­ro Lit­té­raire, 17 novembre 1962. Cité par Paul Dupré, Ency­clo­pé­die du bon fran­çais dans l’usage contem­po­rain, Paris, éd. de Tré­vise, 1972, t. 3, s. v. rue. noms de rues, p. 2312. ↩︎
  9. André Jouette, Dic­tion­naire d’or­tho­graphe et expres­sion écrite, Le Robert, « Les Usuels », 1997, s. v. le trait d’u­nion, p. 677. ↩︎
  10. Voir « Le “TOP”, réfé­rence ancienne du métier du cor­rec­teur ». ↩︎
  11. Je n’en sais pas plus, hélas. ↩︎
  12. André Jouette, op. cit., p. 739. ↩︎
  13. « Un trait d’u­nion… qui ne fait pas pour autant l’u­na­ni­mi­té ! », 13 juin 2021, blog À la for­tune du mot [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  14. « En pra­tique, les traits d’union dans les noms de lieux se raré­fient. » — blog Pro­jet Vol­taire, 1er mai 2023. ↩︎
  15. Cir­cu­laire des protes, no 398, octobre 1933, p. 25. ↩︎
  16. Sur un forum de dis­cus­sion, « Jacques » hasarde l’exis­tence « d’une cir­cu­laire admi­nis­tra­tive adres­sée au per­son­nel de la fonc­tion publique ». — Fran­çais notre belle langue, 7 mars 2008 [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  17. Com­po­si­tion d’o­ri­gine. Voir Gallica/BnF. ↩︎
  18. Pour les noms de com­munes, en revanche, une cir­cu­laire du 18 avril 2017, signée de Bru­no Del­sol, direc­teur géné­ral des col­lec­ti­vi­tés locales, a bien rap­pe­lé aux pré­fets que « tous les mots d’un nom de com­mune, à l’exception de l’article défi­ni ini­tial, doivent être joints par des traits d’union […] ». — « Nom des com­munes nou­velles : une cir­cu­laire rap­pelle les règles », Maire Info, 26 avril 2017 [en ligne]. Consul­té le 4 mars 2025. ↩︎
  19. J’ai bien cher­ché sur cette page : adresse.data.gouv.fr > Bonnes pra­tiques de l’a­dresse > Textes règle­men­taires [en ligne]. Der­nière mise à jour il y a 8 mois. Consul­té le 4 mars 2025. Mais le moteur de recherche ne ren­voie aucun résul­tat pour « trait d’u­nion » ↩︎
  20. André Jouette, op. cit., p. 677. ↩︎
  21. Mau­rice Gre­visse et André Goosse, Le Bon Usage, De Boeck Supé­rieur, 14e éd., 2008, § 109 b 1° N.B. 1, p. 114. ↩︎
  22. Loc. cit. ↩︎
  23. Édi­tés par Solo­cal, à par­tir des don­nées four­nies par les divers opé­ra­teurs télé­pho­niques. ↩︎
  24. Bru­no Dewaele (art. cité) note aus­si : « […] dans nombre d’in­dex, le trait d’u­nion a été sup­pri­mé. » ↩︎
  25. « La Poste demande aux usa­gers de “mas­sa­crer” l’or­tho­graphe des topo­nymes. [… Elle] vou­drait inter­dire, dans la ligne du code pos­tal, les minus­cules, les accents, les apos­trophes, les traits d’u­nion… […] Rien n’o­blige un citoyen fran­çais à ne pas res­pec­ter l’or­tho­graphe des noms propres admi­nis­tra­tifs de son pays ! » — Jean-Coli­gnon, Dic­tion­naire ortho­ty­po­gra­phique moderne, CFPJ, 2019, s. v. adresses, non pag. ↩︎

Comment une enseigne débutant par “chez” s’intègre à une phrase

Restaurant Chez Vincent, rue des Dominicains, Bruxelles, début 20e. Photographie. Archives de la Ville de Bruxelles.
Res­tau­rant Chez Vincent, rue des Domi­ni­cains, à Bruxelles. Pho­to­gra­phie, début xxe. Archives de la Ville de Bruxelles. Source : Ville de Bruxelles (Face­book).

J’ai ter­mi­né l’article pré­cé­dent sur deux exemples où l’enseigne com­men­çait par une pré­po­si­tion : Chez Cha­blin et Au Ren­dez-vous des Che­mi­nots. Le cas est fré­quent. Comme l’écrit Alain Fron­tier1, « la pré­po­si­tion à […] fait [de l’en­seigne] un com­plé­ment cir­cons­tan­ciel de lieu : Au ren­dez-vous des pêcheurs ; le syn­tagme pré­po­si­tion­nel est déjà tout prêt à être inté­gré dans l’é­non­cé que le limo­na­dier sou­haite que pro­duise son des­ti­na­taire (c’est-à-dire l’é­ven­tuel client) : Allons boire un verre au Ren­dez-vous des pêcheurs… ».

Nous avons vu, dans l’ar­ticle pré­cé­dent, que chez Zola l’en­seigne Au Bon­heur des Dames, quand elle est inté­grée à la phrase, passe en romain et perd sa pré­po­si­tion d’o­ri­gine : « le Bon­heur des Dames », « du Bon­heur des Dames », « au Bon­heur des Dames ». C’est ain­si qu’on parle natu­rel­le­ment et donc qu’on écrit. (Les gram­mai­riens ajou­te­raient que, dans dîner chez ou aller à, la pré­po­si­tion est régie par le verbe.)

Sur son blog2, le cor­rec­teur Sté­phane Lamek liste trois enseignes : « Le café Chez Jules, le res­tau­rant À la Table ronde, l’Hôtel de la clé d’or », qu’il glisse ensuite dans une phrase, en sui­vant les règles pres­crites : « Nous avons bu un soda chez Jules, nous avons man­gé à la Table-Ronde, nous avons dor­mi à la Clé-d’Or. »

Chez Jules ? Quel Jules ?

Les deux der­niers exemples, équi­va­lents à celui du Bon­heur des Dames, ne pré­sentent aucune dif­fi­cul­té. Mais l’é­non­cé « Nous avons bu un café chez Jules » n’est-il pas (ou ne risque-t-il pas d’être) ambigu ?

Bien sûr, quand l’en­seigne est, comme ici, com­po­sée de la pré­po­si­tion chez sui­vie d’un pré­nom, le contexte per­met, le plus sou­vent, de déci­der de quel lieu il s’a­git : par exemple, si « dîner chez Colette » signi­fie être invi­té à la table de la célèbre écri­vaine ou se rendre au res­tau­rant Chez Colette.

De même, si un Lyon­nais vous pro­pose de « dîner chez Georges », il y a de fortes chances qu’il pense vous emme­ner à la célèbre Bras­se­rie Georges (ou bras­se­rie Georges)3. Mais il pour­rait éga­le­ment son­ger au Petit Bou­chon « Chez Georges »4. L’am­bi­guï­té fait par­tie de la vie quotidienne.

Les noms de famille, sur­tout pres­ti­gieux (dîner chez Ledoyer, chez Las­serre, chez Drouant…), sont moins sus­cep­tibles d’oc­ca­sion­ner un doute.

L’i­déal est, évi­dem­ment, de pré­ci­ser sa pen­sée, comme le fait Georges Per­ec dans La Vie mode d’emploi (ch. VIII) : « […] même son petit déjeu­ner, il pré­fé­rait aller le prendre chez Riri, le tabac du coin de la rue Jadin et de la rue de Cha­zelles5. »

Des cas plus épineux

Mais des confrères m’ont récem­ment sou­mis des cas plus épi­neux, tirés de romans. Dans le pre­mier cas, l’auteur avait choi­si d’é­crire « dîner Chez Papa » (enseigne de res­tau­rants pari­siens de cui­sine du Sud-Ouest6). On ne peut écrire « dîner chez Papa » sans ris­quer l’am­bi­guï­té. (L’op­tion « dîner chez Papa » me paraît à peine plus com­pré­hen­sible.) Donc soit on sug­gère à l’au­teur de refor­mu­ler par « dîner au res­tau­rant Chez Papa » (mais ce n’est sans doute pas son sou­hait), soit on admet la capi­tale à chez.

Le second roman conte­nait nombre d’occurrences d’un bar nom­mé Chez Char­lie. L’auteur écri­vait de ses per­son­nages : « ils vont chez Char­lie », se donnent ren­dez-vous chez Char­lie », « passent der­rière chez Char­lie », etc. On peut l’admettre aisé­ment si Char­lie est le patron du bar où ils ont leurs habi­tudes. Mais ce n’était pas le cas. J’ai donc recom­man­dé d’écrire « Chez Char­lie ». Ain­si, on sup­prime l’ambiguïté7.

Voi­ci un exemple équi­valent dans un roman récent8 :

Phrase tirée d'un roman de 2023 : "Vendredi soir, il avait invité Claire à dîner Chez Vincent (avec une capitale à "chez"), la pizzeria chic du quartier."

Autre exemple, cette fois signé de Michel Houel­le­becq (et en ita­lique) : « […] ils s’ar­rê­tèrent pour boire quelque chose Chez Claude, rue du Châ­teau-des-Ren­tiers, qui devait plus tard deve­nir leur café habi­tuel […]9 »

L’en­seigne est glis­sée sans chi­chi dans la phrase. On com­prend aus­si­tôt de quoi il s’a­git. Nombre d’auteurs aiment ain­si bous­cu­ler la syn­taxe avec un titre d’œuvre ou un nom d’enseigne.

Souci d’exactitude

C’est une pra­tique obser­vable sur­tout dans des textes où le res­pect de l’in­té­gri­té de l’en­seigne est impor­tant : livres d’his­toire, guides tou­ris­tiques, mes­sages publi­ci­taires (ache­ter un bou­quet Au Nom de la Rose10). Ain­si, dans Le Roman de Bruxelles11, on peut lire, à pro­pos de Jacques Brel :

Extrait du "Roman de Bruxelles" de José-Alain Fralon (2008), où il apparaît "il dîne Chez Vincent" (enseigne entièrement en italique) puis "emmener sa tribu Aux Armes de Bruxelles" (enseigne entièrement en italique).

La pré­po­si­tion est inté­grée à l’en­seigne, c’est un fait. Est-ce vrai­ment gênant de l’y lais­ser, quand c’est la meilleure solu­tion ? La capi­tale, asso­ciée ou non à l’i­ta­lique, guide la lec­ture. De même, on dis­tingue sans pro­blème « par­cou­rir le monde » de « par­cou­rir Le Monde » ou « lire sur la route » de « lire Sur la route ». L’enseigne, comme le titre d’œuvre, est à lire d’un bloc.


  1. La Gram­maire du fran­çais, Belin, 1997, p. 345. ↩︎
  2. « Les noms des entre­prises, des admi­nis­tra­tions, etc. », Ortho­ty­po­gra­phie. Règles de typo­gra­phie fran­çaise [en ligne]. Consul­té le 21 février 2025. ↩︎
  3. Ins­ti­tu­tion fon­dée en 1836, située à Per­rache et fami­liè­re­ment appe­lée « la Georges ». Site offi­ciel : Bras­se­rie Georges. ↩︎
  4. « Lyon 1er. Au Petit Bou­chon Chez Georges, un des meilleurs ! », La Tri­bune de Lyon, 30 sep­tembre 2021 [en ligne]. Consul­té le 21 février 2025. ↩︎
  5. Pré­ci­sons tout de même que cet énon­cé laisse dans l’in­cer­ti­tude quant à l’en­seigne réelle : Riri (ou Hen­ri) peut n’être que le pré­nom du patron. ↩︎
  6. Site offi­ciel : Chez Papa. ↩︎
  7. On peut même ima­gi­ner un récit où les per­son­nages iraient tan­tôt chez Char­lie (à son domi­cile), tan­tôt Chez Char­lie (à son bar). ↩︎
  8. Gilles Vincent, Beso de la muerte, Les édi­tions du 38, 2023, ch. 7 [livre numé­rique]. ↩︎
  9. La Carte et le Ter­ri­toire, Flam­ma­rion, 2010, p. 111. Je dois cet exemple et celui de Per­ec à une dis­cus­sion de 2010 sur le forum abclf. ↩︎
  10. Fran­chise de fleu­ristes spé­cia­li­sés dans cette fleur. Site offi­ciel : Au Nom de la Rose. ↩︎
  11. José-Alain Fra­lon, éd. du Rocher, 2008. ↩︎

Citation : coupe entre crochets et point final de la phrase

Quand on coupe la fin d’une cita­tion en uti­li­sant des points de sus­pen­sion entre cro­chets, faut-il conser­ver le point final de la phrase, comme ceci : « […]. » ?

La réponse est oui.

Coli­gnon (Un point, c’est tout !, p. 99) donne l’exemple suivant : 

« Thiers est une des grandes figures du xixe siècle et le pre­mier pro­tec­teur qui soit res­té membre de la Com­pa­gnie. […] Fon­da­teur du jour­nal le Natio­nal, il est le véri­table auteur de l’accession au trône de Louis-Phi­lippe. »
(Duc de Cas­tries, la Vieille Dame du quai Conti, Per­rin, Paris, 1978.)

Puis il explique :

Dans le texte qui pré­cède, nous avons retran­ché une phrase entière, se ter­mi­nant par un point. C’est donc très logi­que­ment que nous avons res­pec­té le point après « Com­pa­gnie », et qu’il n’y a pas de point après le cro­chet fermant.

Dans un autre exemple, il écrit : « Si l’on veut cou­per la der­nière remarque […]1, on indi­que­ra comme suit le retran­che­ment du texte : « … reine […]. »

Le point final de la phrase tron­quée est bien respecté.

On trouve confir­ma­tion de la règle chez Drillon (Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, p. 284) : 

« Les cro­chets doivent res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment la ponc­tua­tion ori­gi­nale, et se pla­cer exac­te­ment à l’endroit de la par­tie retran­chée : ni trop tôt ni trop tard. »

Pour les réfé­rences pré­cises des ouvrages cités, voir la Biblio­thèque du cor­rec­teur.


  1. C’est moi qui ai cou­pé la phrase de Coli­gnon. ↩︎

De quand date le premier “Code typographique” ?

Le plus ancien manuel du cor­rec­teur, Ortho­ty­po­gra­phia, date de 1608. Je lui ai consa­cré un de mes tout pre­miers articles.

Mais à quand remonte le Code typo­gra­phique — ce « choix de règles » pro­po­sé par l’Amicale des direc­teurs, protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de France, dans l’espoir de mettre tout le monde d’accord ?

Tout dépend de qui vous lisez. Sui­vons la chronologie.

1943 — René Billoux écrit qu’il a paru en 1924, après deux ans de tra­vaux (dans son Ency­clo­pé­die chro­no­lo­gique des arts gra­phiques). Ces infor­ma­tions seront reprises en 1993 dans l’encyclopédie Les Sciences de l’écrit (dir. Robert Estivals).

1965 — Pierre Lecerf affirme qu’il a paru en juillet 1926 (aver­tis­se­ment à la 8e édi­tion, repu­blié dans la suivante).

1986 — Serge Asla­noff reprend la date don­née par Pierre Lecerf (Manuel typo­gra­phique du rus­siste). 

1997 — Robert Acker donne, lui, la date de 1946 (pré­face à la « 17e édi­tion » — qui est sans doute la dix-huitième).

1998 — Fran­çois Richau­deau date la pre­mière édi­tion de 1928 (article « Pour un nou­veau code typo­gra­phique simplifié »).

1999 — Cor­ri­geant Richau­deau et Robert Acker, Jean Méron répète la date de 1926, en se réfé­rant à Asla­noff, et donc à Lecerf (article « Le code typo : Pour qui ? Pour quoi faire ? »). 

Les dates de 1924, 1926 et 1946 sont fausses. C’est Richau­deau qui avait raison.

Grâce aux col­lec­tions de la biblio­thèque For­ney, j’ai pu remon­ter aux sources.

Après une pre­mière ten­ta­tive avor­tée en 1908, une nou­velle com­mis­sion de rédac­tion du code typo­gra­phique est consti­tuée en février 1925. En 1926, elle est encore en plein travail.

En juin, Émile Ver­let, qui pré­side la com­mis­sion, déclare en effet : « Il reste […] envi­ron la moi­tié du tra­vail, les trois quarts si l’on consi­dère la mise au point défi­ni­tive après dépouille­ment des réponses par­ve­nues. Encore un peu de patience1… »

En novembre, Eugène Gre­net, pré­sident de l’Amicale, insiste pour que le code soit impri­mé en 1927, avant le congrès de Tou­louse2. Ver­let, son vice-pré­sident, a bon espoir d’y par­ve­nir, mais ce ne sera pas le cas.

Le Code typo­gra­phique ne sera impri­mé qu’en mai 1928, par Gabriel Del­mas, à Bor­deaux. En août, Émile Ver­let fête­ra ses trois années d’ef­forts par un poème.

Je ne m’explique pas que René Billoux, qui repré­sen­tait la sec­tion de Chartres de l’Amicale auprès de la com­mis­sion3, ait pu se trom­per sur la date, sur­tout si près de l’évènement. Pas plus que je ne m’explique les élu­cu­bra­tions de Pierre Lecerf et de Robert Acker. 

Je consacre une par­tie de mes recherches actuelles à l’histoire de ce pre­mier code typo, dans l’espoir de retra­cer bien­tôt les trois décen­nies qui se sont écou­lées depuis la créa­tion de l’Amicale en 1897.


  1. Cir­cu­laire des protes, n° 310, juin 1926, p. 108. ↩︎
  2. Cir­cu­laire des protes, n° 315, novembre 1926, p. 219. ↩︎
  3. Liste des membres de la com­mis­sion dans l’a­ver­tis­se­ment à la pre­mière édi­tion, par Émile Ver­let. ↩︎

Charles Gouriou, un (autre) correcteur-auteur discret

Demande d’adhé­sion de Charles Gou­riou à l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France. (Cir­cu­laire des protes, no 427, mars 1936.)

Après bien des recherches infruc­tueuses, j’ai retrou­vé la trace de Charles Gou­riou, l’auteur du Mémen­to typo­gra­phique, une des réfé­rences des cor­rec­teurs professionnels.

Né à Brest1 en 1905, il est entré dans la pro­fes­sion en 1927 et pro­mu cor­rec­teur l’année sui­vante. En 1936, quand il adhère à l’Ami­cale des protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de France (pho­to), il est employé à la Librai­rie Hachette. Ses par­rains sont Georges Leclerc et Oscar Per­nel, tré­so­rier adjoint de l’A­mi­cale. Sa pré­sence est men­tion­née dans plu­sieurs assem­blées géné­rales de la sec­tion pari­sienne de l’Amicale en 1936 et 1937.

Il demeure alors 8, rue de Latran, à Paris (Ve), puis démé­nage l’année sui­vante 9, rue Laplace, dans le même arron­dis­se­ment. Le recen­se­ment de 1936, dans le quar­tier de la Sor­bonne, le fait appa­raître dans les archives de Paris. Il est marié à Marie, née en 1908, qui lui a don­né un fils en 1932, René2.

Charles Gou­riou avec femme et enfant, dans le recen­se­ment de 1936. Archives de Paris.
"Mémento typographique", Charles Gouriou, Hachette, 1961
Cou­ver­ture du Mémen­to typo­gra­phique, Hachette, 1961.

Quand il publie chez Hachette, son employeur (du moins peut-on le sup­po­ser), en 1961, son Mémen­to typo­gra­phique, appli­qué au « livre d’é­di­tion cou­rante », il a donc 56 ans et trente-trois ans de mai­son. L’ouvrage est pré­fa­cé par Robert Ranc (1905-1984), alors direc­teur de l’école Estienne. L’ou­vrage peut être consi­dé­ré comme la « marche typo­gra­phique » de la mai­son Hachette, puisque Ranc écrit :

La Librai­rie Hachette, qui avait depuis long­temps un tel lan­gage inté­rieur [sa propre gram­maire typo­gra­phique] bien mis au point et heu­reu­se­ment manié, a pen­sé pro­po­ser son code et les règles de son uti­li­sa­tion comme exemples, comme modèles mêmes, après avoir fait pro­cé­der à l’é­tude et au contrôle indis­pen­sables pour en faire un lan­gage non plus par­ti­cu­lier et de mai­son, mais pro­fes­sion­nel et de l’É­di­tion, un lan­gage com­mun aux auteurs et aux impri­meurs, faci­le­ment et géné­ra­le­ment utilisable.

Une « nou­velle édi­tion entiè­re­ment revue » par l’auteur (et sans la pré­face) paraî­tra en 1973. Elle sera rache­tée par le Cercle de la librai­rie et réédi­tée telle quelle en 1990 et 2010.

Charles Gou­riou, lui, est mort à Orsay (Essonne) en 1982.

Voi­là un autre cor­rec­teur-auteur exhu­mé, après Louis Emma­nuel Bros­sard.

Article mis à jour le 3 octobre 2024.


  1. Fiche Décès en France. ↩︎
  2. Je dois cette trou­vaille à mon amie Karine Cha­dey­ron, que je remer­cie. ↩︎