Chansons du correcteur

Sur Gal­li­ca, je suis tom­bé sur une chan­son du cor­rec­teur signée « Chol­let ». S’a­git-il d’un aïeul de Louis Chol­let, auteur du Petit manuel de com­po­si­tion à l’u­sage des typo­graphes et des cor­rec­teurs (Lyon, Armand Mame et fils, 1912) ? Il n’é­tait pas rare que le métier se trans­mette de père en fils. 

Ce texte sort des presses de l’impri­me­rie de Fain, 4, rue Racine (place de l’O­déon), à Paris, active de 1803 à 1848 (?).

Il est à chan­ter sur l’air de la Treille de sin­cé­ri­té, écrite par Désau­giers (à l’é­poque aus­si célèbre que Béran­ger), dont on trouve la par­ti­tion au Musée vir­tuel de la chan­son maçon­nique

La treille de sin­cé­ri­té est, selon Lit­tré, une « vigne ima­gi­naire dont le vin fai­sait invo­lon­tai­re­ment par­ler avec sin­cé­ri­té ceux qui en buvaient ».

Le Correcteur d’imprimerie

L'homme sage,
Dit un adage,
De son métier se fait honneur: 
Le mien est d'être Correcteur.

Une réforme inopinée
Me fit prendre un jour ce parti; 
De ma nouvelle destinée
L'avantage sera senti: (bis.)
J'affirmerie sans gasconnade
Que c'est l'état le plus charmant, 
Pourvu qu'on ne soit pas malade
Et que l'on vive sobrement.
Je confesse
Que ma paresse
De l'entreprise eut d'abord peur; 
Enfin je devins Correcteur.

En raccourci je vois le monde
Dans notre modeste atelier; 
Tout ce qu'on invente à la ronde, 
Chez nous on vient le publier: (bis.)
Billets de morts ou de naissance,
Roman, mémoire, et cætera,
De nouvelles et de science
C'est un petit panorama.
Par ma tâche,
J'ai sans relâche,
Matin et soir, même bonheur: 
Quel plaisir d'être correcteur!

Je corrige avec même zêle
Un écrit sur l'égalité,
Et maint discours qui nous rappelle
Les dangers de la liberté; (bis.)
De tel ouvrage académique
Le style m'est recommandé,
Et d'une phrase romantique
Le sens est par moi décidé.
Sans médire
Je pourrais dire,
Quand l'ouvrage n'est pas meilleur,
N'accusez pas le Correcteur.

Je puis vanter en assurance
L'exactitude des auteurs,
Et du public la confiance
Aux promesses des éditeurs. (bis.)
J'aurais de quoi sur cette glose
Faire un chapitre tout entier;
Mais je dois me taire, et pour cause:
C'est le secret de mon métier.
Mon silence
N'est que prudence,
Chaque abus a son protecteur,
Je n'en suis pas le Correcteur.

Des substituts à la censure
Quoiqu'on se plaigne de nos jours,
Sans prononcer, je me rassure,
Puisque l'on imprime toujours. (bis.)
Mon goût n'est rien en cette affaire,
Le reste me touche fort peu:
Nonotte aussi-bien que Voltaire
Fera bouillir mon pot-au-feu.
Quand sans crime
Cette maxime
Se pratique et s'apprend par cœur,
Que peut y faire un Correcteur?

Mes confrères de cette esquisse
Reconnaîtront la vérité;
Je suis sans fiel et sans malice,
Et n'ai peint que le beau côté. (bis.)
Chaque chose a le sien de même
Qu'il faut choisir pour être heureux;
Dans mon état j'ai pour système,
Le bien est l'ennemi du mieux.
Mon histoire,
Veuillez le croire,
Sera la vôtre, ami lecteur,
Si vous vous faites Correcteur.
Chollet

Le même Chol­let signe une autre chan­son, « cou­plets chan­tés le 7 juillet 1822, dans une réunion com­po­sée de MM. Casi­mir, prote de l’im­pri­me­rie de M. FAIN ; Pro­vost, Chol­let, Laurent, Bou­vet, Broin, Mayeux, Gui­bert, cor­rec­teurs ». Celle-ci colle à l’air du vau­de­ville en un acte Lan­ta­ra, ou le Peintre au caba­ret (créé en 1809) « À jeun je suis trop phi­lo­sophe ». (J’en cherche encore la partition.)

Les Correcteurs en goguette à Charenton

Certain dimanche, en pique-nique,
De Fain l'état-major piéton,
Octovirat typographique,
S'achemina vers Charenton. (bis.)
Un correcteur peut se mettre en goguette;
Le cas n'est pas commun, je crois;
Il peut quitter le régime et la diète,
Et risque la barbe une fois. (bis.) [des deux dernières lignes]

Pour charmer le cours du voyage,
On fait le menu du repas,
Et chacun, plein de cette image,
Se livre à de joyeux ébats.
Car du plaisir c'est une loi secrète :
Désir passe réalité;
Tout amoureux, tout buveur en goguette
Éprouva cette vérité.

On arrive, on se met à table,
Et l'on débouche le vin vieux.
« Messieurs, quel moment délectable! »
Dit G******, le front radieux.
« Vive une bonne et large côtelette!
» Et vive encor plus le bon vin!
» Puisque, ma foi, nous sommes en goguette,
» Au diable ici grec et latin! »
A cette harangue éloquente
La troupe applaudit de grand cœur;
L'appétit, une soif ardente,
Ont redoublé la bonne humeur.
On te bannit, triste et froide étiquette,
Dont l'aspect fait fuir la gaîté;
Mais qu'à ta place arrive la goguette,
Elle aime à rire en liberté.

La soif avec la faim s'apaise,
Des bons mots vient enfin le tour;
On jase, on discourt à son aise
Sur mainte anecdote du jour.
J'avoûrai bien qu'une langue discrète
Eût parlé sur un autre ton;
Mais le moyen de se taire en goguette,
Et d'être sage à Charenton!

Alors B*****, l'âme attendrie,
(On est si tendre en buvant sec!)
S'écrie: « O France! honneur! patrie!
» Ceci, messieurs, n'est pas du grec....
» La volonté du ciel en tout soit faite.
» J'étais né pour un beau destin!....
» Un jour, hélas! pour suivre la goguette,
» Je laissai la gloire en chemin.»

— « Et moi, répondit un confrère,
» Ai-je eu, mon cher, plus de bonheur,
» Quand, de sous-chef au ministère,
» Je suis retombé correcteur?
» C'est un métier à se rompre la tête,
» Encor n'y boit-on que de l'eau;
» Aussi jamais je ne rêve goguette
» Que je ne rêve à mon bureau.»

— « Messieurs, trêve à cette matière,»
Dit le doyen, homme prudent;
« Pourquoi regarder en arrière,
» Lorsqu'il faut regarder devant?
» Un sage a dit, et je vous le répète:
» Portons notre fardeau gaîment;
» Passons plutôt notre vie en goguette,
» Si notre bonheur en dépend.»

Du bon doyen cette sentence
Est entonnée à l'unisson,
Et de plus belle on recommence
A faire sauter le bouchon.
Noyons, amis, noyons dans la buvette
Du temps passé le souvenir;
Et, vrais enfans de la franche goguette,
Espérons tout de l'avenir.
A.-F. Chollet.

Voir éga­le­ment la Chan­son du cor­rec­teur, de H. Val­lée (1912), repu­bliée par la revue His­to­Livre dans son numé­ro 20, d’oc­tobre 2018.

Enfin, voi­ci le texte de l’hymne des typo­graphes, À la san­té du confrère (dit aus­si « le À la… »), « qui s’en­tonne le verre à la main ». On peut l’en­tendre chan­ter dans cette vidéo You­Tube.

Refrain :
À la !... À la !... À la !...
À la santé du confrère,
qui nous régal' aujourd'hui.
Ce n'est pas de l'eau de rivière
Encor' moins de celle du puits.
À la !... À la !... À la !... 
À la santé du confrère.
qui nous régale aujourd'hui.
Pas d'eau !... Pas d'eau !... Pas d'eau !... 

À la santé d'Baptisse,
Plus l'on boit, plus l'on pisse,
À la santé d'saint Nicolas,
plus l'on boira, plus l'on pissera.

À la !... À la !... À la !... 

À boire !... À boire !... À boire !...
Nous laiss'rez-vous sans boire !...
Non !...
Car les typos n'sont pas si fous,
Pous se quitter sans boire un coup !...

À la !... À la !... À la !...

« Il sem­ble­rait que notre À la remonte au Second Empire. En effet, une loi de Napo­léon III dur­cit l’ap­pli­ca­tion de la loi Le Cha­pe­lier inter­di­sant toute coa­li­tion ouvrière. 
« Exclues des ate­liers, les assem­blées typo­gra­phiques se dérou­lèrent alors au domi­cile des confrères. À leur tour de rôle cha­cun rece­vait ses cama­rades d’a­te­lier autour d’un verre. 
« Lors de ces réunions on por­tait une san­té au confrère amphi­tryon. Cela ne dura que fort peu car les typos retrou­vèrent bien vite le che­min du marbre. 
« Les paroles et la musique de cet hymne typo­gra­phique sont de Adda-Dor­gel et Pad­dy. Quant aux ver­sions alle­mande et anglaise, ce sont des adap­ta­tions libres1

La vérité sur le “démon des coquilles”

Le sty­lo rouge des cor­rec­teurs est-il un chasse-démons ? Titi­vil­lus est-il leur démon patron ? Il figure sur des tee-shirts, des déco­ra­tions murales ; les enseignes de mai­sons d’édition, de cor­rec­teurs, d’un web­mas­ter… Il a même sa pièce de chambre, com­po­sée par Bet­sy Jolas en l’an 2000 « pour conju­rer le bogue ». Saint-Léger, édi­teur de textes reli­gieux, a publié sa légende, le qua­li­fiant de « démon de tous les amou­reux du livre : auteur, édi­teur, cor­rec­teur, typo­graphe, impri­meur… ». Pour­tant, est-il bien cou­pable de tout ce qu’on lui attri­bue ? Rou­vrons le dossier. 

« Titi­vil­lus est selon la tra­di­tion un démon tra­vaillant pour Bel­phé­gor, Luci­fer ou Satan pour par­se­mer d’er­reurs le tra­vail des copistes », affirme d’emblée Wiki­pé­dia dans la fiche qu’elle lui consacre. « […] La pre­mière réfé­rence sous ce nom se trouve dans le Trac­ta­tus de Peni­ten­tia, vers 1285, de Jean de Galles, voire avant chez Cae­sa­rius [Césaire de Hes­ter­bach].»

Cepen­dant, le por­trait du démon que brosse l’his­to­rien André Ver­net en 1958 est tout autre :

Césaire de Heis­ter­bach, Jacques de Vitry, Étienne de Bour­bon, etc., dans la pre­mière moi­tié du xiiie siècle, ont racon­té, pour l’é­di­fi­ca­tion de leurs audi­teurs, l’his­toire de ce diable (dia­bo­lus, demon) qui recueillait dans un sac les ver­sets oubliés, les mots sau­tés, les syl­labes syn­co­pées, les voyelles omises dans leur psal­mo­die par des chantres pares­seux, dis­traits ou som­no­lents, pour les en acca­bler au jour du Juge­ment der­nier. Un siècle plus tard, John Bro­myard, dans sa Sum­ma pre­di­can­tium (v. 1360-1368), connaît le nom de ce dia­blo­tin : Titi­vil­lus2.

Celui-ci fait aus­si son miel des paroles inutiles lâchées par les fidèles durant l’of­fice, qu’il note sur un par­che­min. Il serait éga­le­ment, selon Pierre Mar­ti­ni, savant du xvie siècle, le démon qui note, dans un énorme codex, « les péchés com­mis par les hommes dans toutes les régions de la terre ». 

À par­tir de là, la légende s’am­pli­fie. « Titi­vil­lus, démon des copistes » (Sama­ran, 19463), « des copistes et des moines étour­dis » (Viel­liard, 19574), « de la cal­li­gra­phie » (Dro­gin, 19805), « de la typo­gra­phie » (Fra­ti­co­la, 20016).

« Pour allé­ger ce far­deau per­ma­nent de la faute, l’i­ma­gi­naire monas­tique a créé, pro­ba­ble­ment par jeu, au début, un démon par­ti­cu­lier, du nom de Titi­vil­lus […], auquel les moines fai­saient por­ter la res­pon­sa­bi­li­té de leurs erreurs, disant par­fois au dos de leur copie : “Titi­vil­lus m’a fait faire cette faute”», affirme l’Ency­clo­pé­die uni­ver­selle en ligne. Selon les sites, cette nou­velle « fonc­tion » remon­te­rait soit au xiiie, soit au xve siècle ! Il est même dit que cet agent de Satan ajou­te­rait lui-même des erreurs dans les textes.

Démon des chantres, et non des copistes

Pure calom­nie, nous dit en sub­stance Julio Igna­cio Gonzá­lez Mon­tañés, cher­cheur en his­toire de l’art (dans un texte espa­gnol en 20157, puis ita­lien en 20188). S’il ne met pas de point d’in­ter­ro­ga­tion au titre de son livre, « le démon des coquilles », sa réponse est nette : les infor­ma­tions sur l’ac­ti­vi­té de Titi­vil­lus comme « pousse-au-crime » des copistes et des typo­graphes sont tar­dives et peu fiables. 


Aucun texte médié­val n’y fait réfé­rence, pas plus qu’elle ne figure dans l’art du Moyen Âge. C’est, dit-il, une créa­tion fran­çaise de la seconde moi­tié du xixe siècle, à par­tir d’une asso­cia­tion d’idées de Vic­tor Le Clerc9, dif­fu­sée dans les dic­tion­naires de l’époque10 et popu­la­ri­sée par Ana­tole France. Pour Mon­tañés, la « pre­mière réfé­rence concrète à la ques­tion dans la biblio­gra­phie fran­çaise est datée de 1877 » : 

[…] la super­sti­tion s’en mêla : on inven­ta un démon : Titi­vi­ti­la­rius, ou Titi­vil­lus, qui empor­tait les sacs de syl­labes oubliées par les moines dans les psal­mo­dies noc­turnes ou dans les copies des livres11.

En résu­mé, le démon sachant écrire au Moyen Âge serait deve­nu, bien plus près de notre époque, le démon des écri­vains et autres manieurs de plume et de plomb.

Minia­ture du Livre des Heures, biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon, vers 1510.

Quant à la minia­ture, lar­ge­ment repro­duite, cen­sée repré­sen­ter Titi­vil­lus en action, elle méri­te­rait, tou­jours d’a­près Mon­tañés, une autre inter­pré­ta­tion. La créa­ture ailée fai­sant face à saint Ber­nard de Men­thon ne serait pas notre démon, mais celui qui, selon la légende, aurait révé­lé à l’ar­chi­diacre les sept vers des psaumes dont la réci­ta­tion quo­ti­dienne assure le salut (sep­tem ver­sus san­ti Ber­nar­di, titre latin de l’i­mage, en rouge – je n’entre pas les détails plus érudits). 

Alors, quel est donc le texte où Ana­tole France aurait assu­ré la noto­rié­té de Titi­vil­lus ? Notre écri­vain le cite à la fin de la longue pré­face de sa Vie de Jeanne d’Arc12 :

Au siècle que j’ai essayé de faire revivre en cet ouvrage, un démon nom­mé Titi­vil­lus met­tait chaque soir dans son sac toutes les lettres omises ou chan­gées par les copistes durant la jour­née et les por­tait en enfer, pour que Saint-Michel [sic], alors qu’il pèse­rait les âmes de ces scribes négli­gents, mît la part de cha­cun dans le pla­teau des ini­qui­tés. Je crois que ce diable jus­te­ment vétilleux, s’il a sur­vé­cu à la décou­verte de l’im­pri­me­rie, assume aujourd’­hui la lourde tâche de rele­ver les coquilles semées dans les livres qui pré­tendent à l’exac­ti­tude ; car il serait bien naïf de s’oc­cu­per des autres. Je pense qu’il met ces coquilles, selon le cas, à la charge du prote ou de l’au­teur. J’ai une infi­nie recon­nais­sance à mes édi­teurs et amis MM. Cal­mann-Lévy et à leurs excel­lents col­la­bo­ra­teurs d’a­voir, par leurs soins et leur expé­rience, allé­gé de beau­coup le sac dont Titi­vil­lus me char­ge­ra au jour du jugement.

Nous autres, cor­rec­teurs, ne pou­vons donc blâ­mer Titi­vil­lus lorsque nous lais­sons mal­en­con­treu­se­ment pas­ser une erreur – la fatigue et le stress du bou­clage sont nos vrais enne­mis. Le pauvre dia­blo­tin, lui, a bien d’autres chats à fouet­ter : les dis­cus­sions oiseuses et les com­mé­rages sur Inter­net ont lar­ge­ment de quoi rem­plir ses sacs. 


Covid-19 et gestes barrières

Le 7 mai 2020, l’A­ca­dé­mie fran­çaise publiait sur son site, dans la rubrique « Dire, ne pas dire », un avis sur le genre de Covid-19. En voi­ci les der­nières lignes : 

On devrait donc dire la covid 19, puisque le noyau est un équi­valent du nom fran­çais fémi­nin mala­die. Pour­quoi alors l’emploi si fré­quent du mas­cu­lin le covid 19 ? Parce que, avant que cet acro­nyme ne se répande, on a sur­tout par­lé du coro­na virus, groupe qui doit son genre, en rai­son des prin­cipes expo­sés plus haut, au nom mas­cu­lin virus. Ensuite, par méto­ny­mie, on a don­né à la mala­die le genre de l’agent patho­gène qui la pro­voque. Il n’en reste pas moins que l’emploi du fémi­nin serait pré­fé­rable et qu’il n’est peut-être pas trop tard pour redon­ner à cet acro­nyme le genre qui devrait être le sien.

Cette recom­man­da­tion a sus­ci­té des débats dans les médias, et cer­tains jour­na­listes l’ont aus­si­tôt sui­vie. J’é­tais plu­tôt de ceux13 qui pen­saient qu’elle venait trop tard et for­çait l’u­sage déjà bien établi. 

Un inté­res­sant article de France Culture, créé pré­cé­dem­ment mais modi­fié le 18 mai, revient sur cette ques­tion. On y apprend, entre autres, que le pré­ten­du « avis de l’A­ca­dé­mie fran­çaise » serait dû à la seule plume de sa secré­taire per­pé­tuelle, aus­si res­pec­table soit-elle. Tiens donc ! Les avis des lin­guistes inter­ro­gés sont plus nuan­cés et penchent pour le mas­cu­lin, du moins en France

Les cor­rec­teurs du Monde ont aus­si choi­si le masculin.

Enfin, le 27 sep­tembre, un billet de la direc­trice édi­to­riale du Robert rap­pelle : « Cet acro­nyme a été créé en anglais, langue qui ne connaît pas de genre pour les sub­stan­tifs, et il n’a pas été pré­ci­sé s’il devait être fémi­nin ou mas­cu­lin dans les tra­duc­tions. […] L’usage en France est majo­ri­tai­re­ment mas­cu­lin, pro­ba­ble­ment sous l’influence de virus, les sigles en fran­çais adop­tant le plus sou­vent le genre du pre­mier mot. »

Le 21 jan­vier 2021, Ouest-France a pro­po­sé une carte14 de l’u­sage en France. Elle est parlante : 

La ques­tion de la bonne gra­phie des gestes barrière(s) cir­cule aus­si sur Internet :

L’Aca­dé­mie fran­çaise (ou sa secré­taire per­pé­tuelle ?) écrit :

S’agissant de geste bar­rière, on peut consi­dé­rer que ces gestes forment une bar­rière et pré­fé­rer le sin­gu­lier, mais dans la mesure où l’on peut aus­si dire que ces gestes sont des bar­rières, l’accord au plu­riel semble le meilleur choix, et le plus simple. On écri­ra donc des gestes barrières.

Dans sa der­nière édi­tion, Le Petit Robert fait le même choix :

Geste, mesure bar­rière : pré­cau­tion prise dans la vie quo­ti­dienne pour limi­ter la pro­pa­ga­tion d’un virus, d’une mala­die. Res­pec­ter les gestes bar­rières.


La majuscule comme choix politique

Devant la rédac­tion du New York Times le 30 juin 2020. Pho­to Johannes Eisele. AFP

Le 30 juin 2020, à la suite de la mort de George Floyd et des mani­fes­ta­tions qui ont secoué les États-Unis, le New York Times annonce qu’il met­tra désor­mais une majus­cule à l’ad­jec­tif Black, mais pas à white. L’agence de presse Asso­cia­ted Press l’a pré­cé­dé dans ce choix. 

C’est donc un choix poli­tique, un exemple de dis­cri­mi­na­tion posi­tive par la typo­gra­phie.

Sur ce sujet, Libé­ra­tion répond à la ques­tion d’un lecteur : 

Concer­nant une éven­tuelle capi­ta­li­sa­tion du mot « blanc », l’agence de presse AP se pose encore la ques­tion. Le New York Times, de son côté, a tran­ché : « Nous conser­ve­rons le trai­te­ment en minus­cule pour le mot “blanc”. Bien qu’il y ait une ques­tion évi­dente de paral­lé­lisme, il n’y a pas eu de mou­ve­ment com­pa­rable vers l’adoption géné­ra­li­sée d’un nou­veau style de “blanc”, et il y a moins le sen­ti­ment que “blanc” décrit une culture et une his­toire par­ta­gées. De plus, les groupes hai­neux et les supré­ma­cistes blancs ont long­temps pri­vi­lé­gié le style majus­cule, ce qui en soi est une rai­son pour l’éviter. »

En France, la grande majo­ri­té des médias met une majus­cule à « Blanc » et à « Noir », prin­ci­pa­le­ment pour des rai­sons gram­ma­ti­cales. C’est la règle du sub­stan­tif qui s’applique en effet. « Par ana­lo­gie avec les eth­niques [gen­ti­lés15] déri­vés de noms propres, on met la majus­cule à des noms qui dési­gnent des groupes humains, par exemple d’après la cou­leur de leur peau ou d’après l’endroit où ils résident (lequel n’est pas dési­gné par un vrai nom propre)», détaille le Gre­visse de la langue française.

C’est cette même règle qui est sui­vie depuis plu­sieurs années à Libé. « À par­tir du moment où on l’utilise comme une eth­nie, la règle des natio­na­li­tés s’applique », explique Michel Bec­quem­bois, chef du ser­vice édition.

J’en pro­fite pour don­ner les exemples du Grevisse :

Des Noirs en file indienne (Mal­raux, Anti­mé­moires, p. 163). — Les femmes ne sont pas comme les Noirs d’Amérique, comme les Juifs, une mino­ri­té (Beau­voir, Deux. sexe, t. I, p. 17). — L’Asie ras­semble la plus grande par­tie des Jaunes de la pla­nète (Grand dict. enc. Lar., art. Asie). — Ce bras­sage inces­sant de Pro­vin­ciaux et de Pari­siens (H. Wal­ter, Pho­no­lo­gie du fr., p. 16). — Un d’entre eux, qui se déclare sim­ple­ment Auver­gnat, a été ran­gé […] par­mi les Méri­dio­naux (A. Mar­ti­net, Pro­nonc. du fr. contemp., p. 29). — Les Peaux-Rouges du Nou­veau Monde (Ac. 2007).

Comment trouver le mot juste

Il existe deux types de dic­tion­naires recen­sant les mots d’une langue dans toute leur éten­due : les dic­tion­naires de syno­nymes et les thé­sau­rus. Les pre­miers sont clas­sés par mots, les seconds par thèmes – Le Thé­sau­rus. Dic­tion­naire des ana­lo­gies, de Larousse, est excellent.

La plu­part des dic­tion­naires de syno­nymes actuels, aus­si bons soient-ils, se « contentent », à chaque entrée, de pro­po­ser d’autres mots, sans expli­ca­tion des nuances entre eux. Or :

« Les dic­tion­naires de syno­nymes qui donnent des listes de mots ne sont pas inutiles […], ils per­mettent à la per­sonne qui écrit de choi­sir celui qui lui semble le meilleur dans une liste qu’elle n’a pas for­cé­ment en tête, mais en réa­li­té ils ne rendent ser­vice qu’à ceux qui connaissent déjà bien le sens des mots », écrit très jus­te­ment Jean Pru­vost, dans Le Dico des dic­tion­naires, p. 436.

Trou­ver le mot juste néces­site donc un dic­tion­naire de syno­ny­mie dis­tinc­tive.

Les dic­tion­naires de syno­ny­mie dis­tinc­tive voient le jour en France en 1718 sous la plume de [l’ab­bé Gabriel] Girard. Cette caté­go­rie de dic­tion­naire de syno­nymes est par­ti­cu­lière puisqu’elle se base sur le fait que la syno­ny­mie par­faite n’existe pas, et qu’il est du devoir du syno­ny­miste d’avertir le lec­teur sur les fautes à ne pas com­mettre lorsque l’on prend deux mots pour syno­nymes. En effet, d’après les syno­ny­mistes, l’emploi inadé­quat d’un terme amène à un manque de clar­té et de jus­tesse dans la langue. C’est pour­quoi Girard inti­tu­le­ra le pre­mier recueil de syno­nymes fran­çais La Jus­tesse de la langue fran­çaise. Après cet ouvrage, au moins 24 dic­tion­naires du même genre ver­ront le jour en France jusqu’en 1981 dont 21 aux xviiie et xixe siècles. Cette longue tra­di­tion lexi­co­gra­phique a lais­sé place à la syno­ny­mie cumu­la­tive, syno­ny­mie ne pre­nant pas en compte la dif­fé­rence de sens exis­tante entre les termes dits syno­nymes.

Source (PDF) : Alice Fer­ra­ra-Létur­gie, Étude contras­tive de la lexi­co­gra­phie syno­ny­mique dis­tinc­tive en France et en Europe aux xviiie et xixe siècles, Eur­alax, 2012, p. 502.

Le der­nier dic­tion­naire de syno­ny­mie dis­tinc­tive du xixe siècle, le Dic­tion­naire des syno­nymes de la langue fran­çaise, de Ben­ja­min Lafaye (1858), est dis­po­nible sur Gal­li­ca (édi­tion de 1884).

L’ou­vrage de 1981 auquel il est fait allu­sion ci-des­sus, le Dic­tion­naire Mara­bout des syno­nymes, de Georges Younes, que Jean Pru­vost juge « de grande qua­li­té16 », est bien sûr épui­sé, mais on le trouve faci­le­ment d’oc­ca­sion. « […] tan­tôt [il] pré­sente des syno­nymes clai­re­ment dis­tin­gués, tan­tôt [il] offre une simple liste de syno­nymes, mais avec d’excellents ren­vois », pré­cise Pruvost.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Dans le Dic­tion­naire de syno­nymes, nuances et contraires, aux édi­tions Le Robert, « 500 enca­drés mettent en regard près de 1 400 mots qui font sou­vent l’ob­jet d’a­mal­game ou de confu­sion », tel celui-ci :

Encadré distinguant "abdiquer, se démettre, renoncer" dans le "Dictionnaire de synonymes, nuances et contraires" du Robert

Une édi­tion de poche enri­chie a paru en juin 2020.

Mais ces enca­drés res­tent par­se­més dans les pages.

Dans les dix mille pages du célèbre Dic­tion­naire de la langue fran­çaise (1873-1874) de Lit­tré, on trouve de fré­quentes notices où le lexi­co­graphe situe le mot par rap­port à des cou­sins aux signi­fi­ca­tions proches. À l’en­trée suf­fi­sant, par exemple, on trouve la dis­tinc­tion entre suf­fi­sant, pré­somp­tueux et vain :

Entrée "suffisant" du Littré

Le Lit­tré est numé­ri­sé et dis­po­nible gra­tui­te­ment en ligne.

En 1994, Duchesne et Leguay, pas­sion­nés par Lit­tré, ont réuni envi­ron deux cents de son mil­lier de notices17 et les ont enri­chies. La pre­mière édi­tion de leur livre s’ap­pe­lait La Nuance. Dic­tion­naire des sub­ti­li­tés du fran­çais (Larousse, 351 p.).

Couverture du livre "Surpris ou étonné ? Nuances et subtilités des mots de la langue française" de Duchesne et Leguay

La der­nière, qui s’in­ti­tule Sur­pris ou éton­né ? Nuances et sub­ti­li­tés des mots de la langue fran­çaise, date de 2005, mais elle est aus­si épui­sée. On peut la trou­ver d’occasion.

Der­nière solu­tion, et non des moindres : le logi­ciel Anti­dote – qui annonce « 1 000 000 de syno­nymes, hypo­nymes et hyper­onymes ». Exemple ci-des­sous : les syno­nymes du verbe nuan­cer. Quand on clique sur l’un des syno­nymes, sa défi­ni­tion appa­raît dans la colonne de droite. En pas­sant d’une défi­ni­tion à l’autre, on peut se faire une idée pré­cise des dif­fé­rents syno­nymes et trou­ver celui qui convient.

Écran du logiciel Antidote présentant les synonymes du verbe nuancer
Cap­ture d’é­cran du dic­tion­naire des syno­nymes du logi­ciel Antidote

Enfin, pour une pre­mière approche, on peut se tour­ner vers Trou­vez le mot juste d’An­dré Rou­ge­rie (Hatier, 1976, réédi­té plu­sieurs fois). Cette bro­chure de tra­vaux pra­tiques pro­pose de s’exer­cer à dis­tin­guer les syno­nymes selon leur sens, leur carac­tère péjo­ra­tif, leur degré et leur niveau de langue.

☞ Voir aus­si Syno­nymes imparfaits


“Avant que j’oublie”, d’Anne Pauly

Anne Pauly, Avant que j'oublie, prix Livre Inter 2020

Pre­mier roman, excellent, d’une secré­taire de rédac­tion et cor­rec­trice, métier qui ne l’empêche pas de prendre des liber­tés – créa­tives – avec la ponc­tua­tion et, bien sûr, avec la langue. L’au­trice m’a séduit et ému. Ce récit d’un deuil est plein de vie. Ci-des­sous, le seul pas­sage où elle évoque sa situa­tion pro­fes­sion­nelle, « à Issy-les-Mou­li­neaux, du nine to five sans congés ni RTT payé en droits d’au­teur » (p. 92).

Le len­de­main, il m’a télé­pho­né vers 15 heures. C’é­tait pas nor­mal qu’il m’ap­pelle en pleine après-midi. Mes col­lègues étaient au cou­rant de la situa­tion mais  l’af­faire ne les concer­nait pas direc­te­ment, cha­cun vaquait, casque sur les oreilles, à ses occu­pa­tions. Je ne vou­lais pas débal­ler mon cha­grin en plein open space. Ma fonc­tion, subal­terne, qui consis­tait à édi­ter des papiers sur des drames fami­liaux et des dis­pa­ri­tions mys­té­rieuses, et que venaient régu­liè­re­ment ponc­tuer des pages « Vie pra­tique », me ran­geait déjà, dans cette entre­prise pour­tant « fami­liale », du côté des inca­pables et des pas­sifs. Une crise de larmes inopi­née, même jus­ti­fiée, m’au­rait fait perdre le peu de cré­dit que j’a­vais gagné à m’é­ner­ver sur le bon emploi des adverbes et des points-vir­gules. J’ai sau­ve­gar­dé les pré­cieuses cor­rec­tions effec­tuées sur « Cinq astuces pour un chat en bonne san­té » et j’ai cou­ru dans les toi­lettes pour pou­voir décro­cher à temps. […]

Anne Pau­ly, Avant que j’ou­blie, Ver­dier, 2019, p. 68-69.

Synonymes imparfaits

« Il n’y a pas de syno­nymes. Il n’y a que des mots néces­saires, et le bon écri­vain les connaît. »
— Jules Renard

« Leçons d’é­cri­ture et de lec­ture », éd. du Son­neur, 2009.

Syno­nyme ne signi­fie pas « de même sens » mais « de même nom ».

Le Dic­tion­naire his­to­rique de la langue fran­çaise d’A­lain Rey (éd. Le Robert) nous éclaire (j’ai rac­cour­ci la notule) :

Le mot syno­nyme est emprun­té au bas latin gram­ma­ti­cal syno­ny­mum, ce der­nier repre­nant le grec sunô­nu­mos « de même nom que ». Chez Aris­tote, la notion concerne des noms dont le sens est lié par un genre com­mun, mais qui ont des sens dif­fé­rents ; ain­si, vert et rouge par rap­port à cou­leur.

À l’é­poque clas­sique et sur­tout à par­tir du xviiie siècle, la notion, par refus de l’ap­proxi­ma­tion et du cumul, évo­lue vers l’idée moderne de « mot de même sens qu’un autre, mais pou­vant dif­fé­rer par un autre aspect : conno­ta­tions, valeur expres­sive, etc. ».

Les défi­ni­tions que les prin­ci­paux dic­tion­naires donnent du mot syno­nyme prennent en compte, diver­se­ment, le fait que les syno­nymes ne sont jamais parfaits :

Le Petit Robert : « Se dit de mots ou d’ex­pres­sions qui ont une signi­fi­ca­tion très voi­sine et, à la limite, le même sens. »

Larousse : « Se dit de termes que l’on peut sub­sti­tuer l’un à l’autre dans un énon­cé sans chan­ger le sens de celui-ci. »

Le Robert ajoute :

Les syno­nymes par­faits n’existent qu’abs­trai­te­ment, hors usage. […] Syno­nymes dis­tin­gués par une dif­fé­rence d’in­ten­si­té (fati­gué, épui­sé ; aimer, ado­rer), d’emploi ou d’af­fec­ta­tion (salaire, trai­te­ment, appoin­te­ments), de niveau social ou sty­lis­tique (ennuyer, embê­ter voi­ture, bagnole). Syno­nymes par­tiels (maga­zine, syno­nyme de revue, seule­ment quand ce mot désigne un périodique).

« des syno­nymes comme redou­ter, craindre, avoir peur n’ont de valeur propre que par leur oppo­si­tion ; si redou­ter n’exis­tait pas, tout son conte­nu irait à ses concur­rents » (Saus­sure).

© 2019 Dic­tion­naires Le Robert - Le Petit Robert de la langue française

☞ Voir aus­si Com­ment trou­ver le mot juste

Espacement de la ponctuation en français

Pour mon métier, j’ai lu quan­ti­té de manuels de typo­gra­phie, et jamais je n’ai lu d’ex­pli­ca­tion sur l’o­ri­gine de l’es­pa­ce­ment des signes de ponc­tua­tion. Ce que décrivent les codes typo­gra­phiques est sim­ple­ment l’état actuel de l’u­sage fran­çais.

Mais il a varié, comme on peut le com­prendre ici ou là.

« Jadis, la vir­gule était pré­cé­dée d’“une” espace. Cette règle est tom­bée en désué­tude », nous dit Jacques Drillon18.

Cette évo­lu­tion est détaillée par Jean-Pierre Lacroux :

Les anciens typo­graphes étaient plus souples que les modernes. Ils savaient jouer avec les espaces liées à la ponctuation.

Lefevre 1883 : « On met une espace d’un point avant la vir­gule, le point-vir­gule, le point d’exclamation et le point d’interrogation, si la ligne où ils se trouvent est espa­cée ordi­nai­re­ment ; mais si elle est plus ser­rée, on se dis­pense d’en mettre avant la vir­gule, sur­tout lorsqu’elle est pré­cé­dée d’une lettre de forme ronde. Le contraire a lieu, c’est-à-dire que l’on peut aug­men­ter l’espace d’un demi-point avant ces diverses ponc­tua­tions, et sur­tout avant les points d’exclamation et d’interrogation, si la ligne est espa­cée plus lar­ge­ment. On ne met pas d’espace avant le point qui ter­mine une phrase, ni avant le point abré­via­tif, ni avant les points sus­pen­sifs. »

La vir­gule a per­du son espace éven­tuelle. Resquies­cat in pace ! En revanche, rien n’interdit de conti­nuer à faire varier les espaces qui pré­cèdent le point-vir­gule, le point d’exclamation et le point d’interrogation. Aujourd’hui, rares sont les com­po­si­teurs qui se donnent la peine de modi­fier au coup par coup les espaces insé­cables fixes qui pré­cèdent la ponc­tua­tion haute. Dom­mage, car de très légères modi­fi­ca­tions — qua­si imper­cep­tibles — peuvent éli­mi­ner des cou­pures ou amé­lio­rer l’espace jus­ti­fiante d’une ligne donnée.

L’ar­ri­vée de l’in­for­ma­tique dans l’é­di­tion a sim­pli­fié les usages ; celle d’In­ter­net les a bous­cu­lés, comme le note Jean-Pierre Colignon :

Comme le point d’in­ter­ro­ga­tion, le point d’ex­cla­ma­tion doit, en prin­cipe, être pré­cé­dé d’une espace fine et sui­vi d’une espace forte. Dans la réa­li­té, si le second espa­ce­ment est res­pec­té, l’es­pace fine, elle, dis­pa­raît sou­vent, ou bien cède la place à une espace plus ou moins moyenne, en fonc­tion des blancs à répar­tir dans la ligne par la per­sonne, écri­vain, jour­na­liste, secré­taire d’é­di­tion, secré­taire de rédac­tion, qui fait la sai­sie du texte19.

Les com­po­si­teurs de texte « à l’an­cienne » ayant qua­si­ment dis­pa­ru, bien peu de pro­fes­sion­nels de l’é­di­tion ont connais­sance de règles comme celle édic­tée par Charles Gouriou :

Le point-vir­gule (;), le point d’ex­cla­ma­tion (!) et le point d’in­ter­ro­ga­tion (?) sont sépa­rés du mot pré­cé­dent par une espace variable selon les corps et les carac­tères : elle est de 2 points au moins (on peut se régler sur 1/3 de cadra­tin)20.

(On note­ra qu’il pour­rait y avoir débat entre Coli­gnon et Gou­riou, car une espace fine fait un point (Lacroux), alors que « 2 points au moins » est « une espace plus ou moins moyenne ».)

N.B. : Comme il n’existe pas un code typo­gra­phique unique auquel se réfé­rer, l’es­pa­ce­ment de la ponc­tua­tion peut varier, même entre pro­fes­sion­nels. Par exemple, cer­tains font pré­cé­der le deux-points d’une espace forte (règle la plus cou­rante en France) ; d’autres pré­fèrent une fine, notam­ment les Belges et les Suisses.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?


Des fautes dans le dictionnaire ?

Le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise contient une « erreur » célèbre depuis sa 8e édi­tion (1935) : nénu­phar. Le ph ne se jus­ti­fie pas éty­mo­lo­gi­que­ment, le mot venant de l’a­rabe nînû­far. Les sept édi­tions pré­cé­dentes l’é­cri­vaient nénu­far – comme l’ont fait Bal­zac et Proust. Depuis 1990, la gra­phie nénu­far est à nou­veau admise par l’Académie.

Faute d’or­tho­graphe et dic­tion­naire sont deux notions qu’il faut abso­lu­ment dis­cu­ter en avant-propos.

L’or­tho­graphe fran­çaise n’a été « fixée » qu’au xviie siècle et n’a, mal­gré tout, jamais ces­sé d’é­vo­luer. L’a­ga­ce­ment devant le non-res­pect de l’or­tho­graphe ne com­mence vrai­ment qu’au xixe siècle et il faut attendre 1936 pour que Paul Valé­ry écrive : « L’or­tho­graphe est deve­nue le cri­té­rium de la belle édu­ca­tion21. »

Dic­tion­naire, lui, est un mot géné­rique qui recouvre des réa­li­tés variées : dic­tion­naire de langue ou ency­clo­pé­dique, géné­ral ou spé­cia­li­sé, mono­lingue ou bilingue, d’ap­pren­tis­sage, etc., le tout avec des qua­li­tés variables, car les grandes mai­sons d’é­di­tion comme Le Robert et Larousse ne sont pas seules sur le marché.

Comme toute entre­prise humaine, un dic­tion­naire ne peut être par­fait. Même rédi­gé et cor­ri­gé par les mai­sons d’é­di­tion pré­ci­tées, il contient ici ou là une erreur, au moins une incohérence.

Les inco­hé­rences se retrouvent aus­si entre les dif­fé­rents dic­tion­naires, les lexi­co­graphes fai­sant des choix, non seule­ment de mots, mais aus­si d’or­tho­graphe. Depuis 1990, notam­ment, les rec­ti­fi­ca­tions ortho­gra­phiques sont trai­tées dif­fé­rem­ment d’une mai­son à l’autre :

Ain­si quand pour paraître et abîme, les lexi­co­graphes du Dic­tion­naire Hachette pro­posent la variante sans accent cir­con­flexe, dans le même temps en 2005, il n’en est pas fait men­tion dans le Petit Robert et le Petit Larousse (Pru­vost, 2006, p. 168).

Jean Pru­vost rap­pelle aus­si que :

[…] dans le Petit Larousse 2006, on pro­po­sait faseyer, fasier ou fasiller « en par­lant d’une voile », ou encore fakir ou faquir, autant de variantes qui ont dis­pa­ru, seule la pre­mière forme ayant sur­vé­cu (p. 167).

« Vicieu­se­ment », Pru­vost évoque dans un autre ouvrage22 les pre­miers dic­tion­naires de réfé­rence pour l’or­tho­graphe fran­çaise, celui de Riche­let (1680) et celui de Fure­tière (1690).

Riche­let écrit orto­graphe et orto­gra­phïe, tan­dis que Fure­tière défi­nit ortho­gra­phier comme « Escrire cor­rec­te­ment, & selon les loix de la Grammaire ».

C’é­tait l’é­poque où l’or­tho­graphe offi­cielle res­sem­blait à cela :

Début de la pré­face de la pre­mière édi­tion du Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise (1694).

Poin­ter telle ou telle faute d’or­tho­graphe dans un dic­tion­naire contem­po­rain n’au­rait donc pas beau­coup d’in­té­rêt, « chaque période de l’his­toire moderne [ayant] son ortho­graphe » (Pru­vost, 2014, p. 354).


Ce français qui n’en finit plus de mourir

Toute langue vivante évo­lue constam­ment. Le fran­çais ne fait pas excep­tion. Ses chan­ge­ments pas­sionnent les Fran­çais. Cer­tains se contentent de les obser­ver, d’autres les critiquent.

Depuis que j’ai fait du fran­çais mon métier, j’ai vu défiler :

  • Le fran­çais écor­ché, 1987 (P.-V. Ber­thier et J.-P. Colignon) ;
  • Ce fran­çais qu’on mal­mène, 1991 (P.-V. Ber­thier et J.-P. Colignon) ;
  • Petit manuel du fran­çais mal­trai­té, 2002 (Pierre Bénard) ;
  • Le fran­çais mal-t-à-pro­pos, 2007 (Pierre Merle, qui a publié qua­si­ment un livre sur l’é­tat du fran­çais par an entre 1986 et 2012) ;
  • Défense et illus­tra­tion de la langue fran­çaise aujourd’­hui, 2013 (col­lec­tif) ;
  • De quel amour bles­sée. Réflexions sur la langue fran­çaise, 2014 (Alain Borer) ;
  • Langue fran­çaise : arrê­tez le mas­sacre !, 2014 (Jean Maillet) ;
  • Langue fran­çaise : le mas­sacre conti­nue !, 2016 (Jean Maillet) ;
  • C’est le fran­çais qu’on assas­sine, 2017 (Jean‑Paul Brighelli) ;
  • Le fran­çais a-t-il per­du sa langue ?, 2018 (dir. Éric Fottorino),

et j’en passe…

Mais ce n’est pas nou­veau. La pre­mière Défense et illus­tra­tion de la langue fran­çaise, écrite par Joa­chim du Bel­lay, date de 1549 !