Comment une enseigne débutant par “chez” s’intègre à une phrase

Restaurant Chez Vincent, rue des Dominicains, Bruxelles, début 20e. Photographie. Archives de la Ville de Bruxelles.
Res­tau­rant Chez Vincent, rue des Domi­ni­cains, à Bruxelles. Pho­to­gra­phie, début xxe. Archives de la Ville de Bruxelles. Source : Ville de Bruxelles (Face­book).

J’ai ter­mi­né l’article pré­cé­dent sur deux exemples où l’enseigne com­men­çait par une pré­po­si­tion : Chez Cha­blin et Au Ren­dez-vous des Che­mi­nots. Le cas est fré­quent. Comme l’écrit Alain Fron­tier1, « la pré­po­si­tion à […] fait [de l’en­seigne] un com­plé­ment cir­cons­tan­ciel de lieu : Au ren­dez-vous des pêcheurs ; le syn­tagme pré­po­si­tion­nel est déjà tout prêt à être inté­gré dans l’é­non­cé que le limo­na­dier sou­haite que pro­duise son des­ti­na­taire (c’est-à-dire l’é­ven­tuel client) : Allons boire un verre au Ren­dez-vous des pêcheurs… ».

Nous avons vu, dans l’ar­ticle pré­cé­dent, que chez Zola l’en­seigne Au Bon­heur des Dames, quand elle est inté­grée à la phrase, passe en romain et perd sa pré­po­si­tion d’o­ri­gine : « le Bon­heur des Dames », « du Bon­heur des Dames », « au Bon­heur des Dames ». C’est ain­si qu’on parle natu­rel­le­ment et donc qu’on écrit. (Les gram­mai­riens ajou­te­raient que, dans dîner chez ou aller à, la pré­po­si­tion est régie par le verbe.)

Sur son blog2, le cor­rec­teur Sté­phane Lamek liste trois enseignes : « Le café Chez Jules, le res­tau­rant À la Table ronde, l’Hôtel de la clé d’or », qu’il glisse ensuite dans une phrase, en sui­vant les règles pres­crites : « Nous avons bu un soda chez Jules, nous avons man­gé à la Table-Ronde, nous avons dor­mi à la Clé-d’Or. »

Chez Jules ? Quel Jules ?

Les deux der­niers exemples, équi­va­lents à celui du Bon­heur des Dames, ne pré­sentent aucune dif­fi­cul­té. Mais l’é­non­cé « Nous avons bu un café chez Jules » n’est-il pas (ou ne risque-t-il pas d’être) ambigu ?

Bien sûr, quand l’en­seigne est, comme ici, com­po­sée de la pré­po­si­tion chez sui­vie d’un pré­nom, le contexte per­met, le plus sou­vent, de déci­der de quel lieu il s’a­git : par exemple, si « dîner chez Colette » signi­fie être invi­té à la table de la célèbre écri­vaine ou se rendre au res­tau­rant Chez Colette.

De même, si un Lyon­nais vous pro­pose de « dîner chez Georges », il y a de fortes chances qu’il pense vous emme­ner à la célèbre Bras­se­rie Georges (ou bras­se­rie Georges)3. Mais il pour­rait éga­le­ment son­ger au Petit Bou­chon « Chez Georges »4. L’am­bi­guï­té fait par­tie de la vie quotidienne.

Les noms de famille, sur­tout pres­ti­gieux (dîner chez Ledoyer, chez Las­serre, chez Drouant…), sont moins sus­cep­tibles d’oc­ca­sion­ner un doute.

L’i­déal est, évi­dem­ment, de pré­ci­ser sa pen­sée, comme le fait Georges Per­ec dans La Vie mode d’emploi (ch. VIII) : « […] même son petit déjeu­ner, il pré­fé­rait aller le prendre chez Riri, le tabac du coin de la rue Jadin et de la rue de Cha­zelles5. »

Des cas plus épineux

Mais des confrères m’ont récem­ment sou­mis des cas plus épi­neux, tirés de romans. Dans le pre­mier cas, l’auteur avait choi­si d’é­crire « dîner Chez Papa » (enseigne de res­tau­rants pari­siens de cui­sine du Sud-Ouest6). On ne peut écrire « dîner chez Papa » sans ris­quer l’am­bi­guï­té. (L’op­tion « dîner chez Papa » me paraît à peine plus com­pré­hen­sible.) Donc soit on sug­gère à l’au­teur de refor­mu­ler par « dîner au res­tau­rant Chez Papa » (mais ce n’est sans doute pas son sou­hait), soit on admet la capi­tale à chez.

Le second roman conte­nait nombre d’occurrences d’un bar nom­mé Chez Char­lie. L’auteur écri­vait de ses per­son­nages : « ils vont chez Char­lie », se donnent ren­dez-vous chez Char­lie », « passent der­rière chez Char­lie », etc. On peut l’admettre aisé­ment si Char­lie est le patron du bar où ils ont leurs habi­tudes. Mais ce n’était pas le cas. J’ai donc recom­man­dé d’écrire « Chez Char­lie ». Ain­si, on sup­prime l’ambiguïté7.

Voi­ci un exemple équi­valent dans un roman récent8 :

Phrase tirée d'un roman de 2023 : "Vendredi soir, il avait invité Claire à dîner Chez Vincent (avec une capitale à "chez"), la pizzeria chic du quartier."

Autre exemple, cette fois signé de Michel Houel­le­becq (et en ita­lique) : « […] ils s’ar­rê­tèrent pour boire quelque chose Chez Claude, rue du Châ­teau-des-Ren­tiers, qui devait plus tard deve­nir leur café habi­tuel […]9 »

L’en­seigne est glis­sée sans chi­chi dans la phrase. On com­prend aus­si­tôt de quoi il s’a­git. Nombre d’auteurs aiment ain­si bous­cu­ler la syn­taxe avec un titre d’œuvre ou un nom d’enseigne.

Souci d’exactitude

C’est une pra­tique obser­vable sur­tout dans des textes où le res­pect de l’in­té­gri­té de l’en­seigne est impor­tant : livres d’his­toire, guides tou­ris­tiques, mes­sages publi­ci­taires (ache­ter un bou­quet Au Nom de la Rose10). Ain­si, dans Le Roman de Bruxelles11, on peut lire, à pro­pos de Jacques Brel :

Extrait du "Roman de Bruxelles" de José-Alain Fralon (2008), où il apparaît "il dîne Chez Vincent" (enseigne entièrement en italique) puis "emmener sa tribu Aux Armes de Bruxelles" (enseigne entièrement en italique).

La pré­po­si­tion est inté­grée à l’en­seigne, c’est un fait. Est-ce vrai­ment gênant de l’y lais­ser, quand c’est la meilleure solu­tion ? La capi­tale, asso­ciée ou non à l’i­ta­lique, guide la lec­ture. De même, on dis­tingue sans pro­blème « par­cou­rir le monde » de « par­cou­rir Le Monde » ou « lire sur la route » de « lire Sur la route ». L’enseigne, comme le titre d’œuvre, est à lire d’un bloc.


  1. La Gram­maire du fran­çais, Belin, 1997, p. 345. ↩︎
  2. « Les noms des entre­prises, des admi­nis­tra­tions, etc. », Ortho­ty­po­gra­phie. Règles de typo­gra­phie fran­çaise [en ligne]. Consul­té le 21 février 2025. ↩︎
  3. Ins­ti­tu­tion fon­dée en 1836, située à Per­rache et fami­liè­re­ment appe­lée « la Georges ». Site offi­ciel : Bras­se­rie Georges. ↩︎
  4. « Lyon 1er. Au Petit Bou­chon Chez Georges, un des meilleurs ! », La Tri­bune de Lyon, 30 sep­tembre 2021 [en ligne]. Consul­té le 21 février 2025. ↩︎
  5. Pré­ci­sons tout de même que cet énon­cé laisse dans l’in­cer­ti­tude quant à l’en­seigne réelle : Riri (ou Hen­ri) peut n’être que le pré­nom du patron. ↩︎
  6. Site offi­ciel : Chez Papa. ↩︎
  7. On peut même ima­gi­ner un récit où les per­son­nages iraient tan­tôt chez Char­lie (à son domi­cile), tan­tôt Chez Char­lie (à son bar). ↩︎
  8. Gilles Vincent, Beso de la muerte, Les édi­tions du 38, 2023, ch. 7 [livre numé­rique]. ↩︎
  9. La Carte et le Ter­ri­toire, Flam­ma­rion, 2010, p. 111. Je dois cet exemple et celui de Per­ec à une dis­cus­sion de 2010 sur le forum abclf. ↩︎
  10. Fran­chise de fleu­ristes spé­cia­li­sés dans cette fleur. Site offi­ciel : Au Nom de la Rose. ↩︎
  11. José-Alain Fra­lon, éd. du Rocher, 2008. ↩︎

Anarchie dans la composition des noms d’enseignes

Restaurant Au Rendez-vous des Camionneurs, Paris, carte postale, sans date.
Res­tau­rant Au Ren­dez-vous des Camion­neurs, 30, rue Riquet, Paris. Carte pos­tale, s.d., sous la licence CC-BY-NC-SA 2.0 Crea­tive Com­mons.

Les règles de com­po­si­tion typo­gra­phique des noms d’enseignes com­mer­ciales (maga­sin, hôtel, auberge, res­tau­rant, bar, café, etc.) sont connues des cor­rec­teurs. Wiki­pé­dia1 les résume bien :

L’italique est obli­ga­toi­re­ment uti­li­sé […] pour les noms d’enseignes com­mer­ciales lorsqu’ils sont cités inté­gra­le­ment (abré­gés, ils sont com­po­sés en romain et les mots conser­vés sont reliés par des traits d’union ; de même, dans une phrase, l’italique n’est pas obli­ga­toire quand on repro­duit inté­gra­le­ment l’enseigne et que celle-ci com­porte un nom com­mun dési­gnant le type de commerce).

Exemples : en France, l’Auberge des Tem­pliers est un hôtel-res­tau­rant ; on peut man­ger et dor­mir aux Tem­pliers (sous-enten­du « à l’Auberge des Tem­pliers ») ; le maga­sin Au Bon Mar­ché, le maga­sin du Bon-Mar­ché ; dans le cas des enseignes « Grand Hôtel » et « Auberge des Tem­pliers », il est ain­si pos­sible d’écrire « j’ai dor­mi au Grand Hôtel puis à l’Auberge des Tem­pliers » ou bien « j’ai dor­mi au Grand Hôtel puis à l’auberge des Tem­pliers » (cette seconde option — en romain — est pré­fé­rée car elle est plus simple2).

C’est plus compliqué que cela

Contrai­re­ment à ce que laisse pen­ser ce résu­mé, « les usages ortho­ty­po­gra­phiques flottent beau­coup pour cette caté­go­rie de déno­mi­na­tions » (Coli­gnon, 20193), qu’il s’a­gisse de la place des capi­tales, de l’u­sage de l’i­ta­lique ou de l’emploi du trait d’union.

C’est au caba­ret Au franc buveur (ou : Au Franc Buveur, ou : Au Franc-Buveur, ou : C’est au caba­ret « Au Franc Buveur », ou C’est au caba­ret « Au Franc-Buveur », mais : le caba­ret du Franc[-]Buveur)4.

À la dif­fé­rence des titres d’œuvres (ex. : À la recherche du temps per­du), « [l]es noms des enseignes com­mer­ciales prennent [géné­ra­le­ment] des capi­tales au mot ini­tial, aux noms et aux adjec­tifs impor­tants ». Ex. : « l’au­berge Au Che­val Blanc » (IN, p. 76).

Dans les faits, les variantes sont infi­nies. On trouve aus­si bien Au ren­dez-vous des artistes, Au Ren­dez-vous des artistes, Au Ren­dez-vous des Artistes ou Au Ren­dez-Vous des Artistes.

En ce qui concerne le trait d’u­nion dans les enseignes abré­gées, Coli­gnon5 donne : « Le caba­ret du Piment noir (ou : du Piment-Noir) », « le caba­ret de la Belle Angé­lique (ou : de la Belle-Angé­lique) » ou encore « le caba­ret du Che­val furieux (ou : du Che­val-Furieux) ». Pour ma part, cette règle me semble peu connue et rare­ment appli­quée6.

Dans leurs ouvrages typo­gra­phiques res­pec­tifs, Bros­sard (19347) écrit « l’au­berge du Canon d’Or », tan­dis qu’Au­ger (20038) com­pose « Il est des­cen­du au Bon Accueil ». Ita­lique chez l’un, romain chez l’autre, trait d’u­nion chez personne.

Cette fluc­tua­tion de l’u­sage se retrouve, bien sûr, obser­vée par Gre­visse (§ 88 d) :

La salle du Petit-Passe-Temps […] (DUHAMEL, Deux hommes, V). — La clien­tèle de la Boule d’Or […] (JOUHANDEAU, Cha­mi­na­dour, p. 188). — […] les draps minces du Che­val-Blanc (CAYROL, Froid du soleil, p. 41).
[…] l’hô­tel des Deux Cha­mois (TROYAT, Tendre et vio­lente Eli­sa­beth, p. 10). — À côté du café de Flore (J. DUCHÉ, Elle et lui, I). — […] à l’hô­tel de la Poste (COLETTE, Mai­son de Claud., XVII). — […] à l’hô­tel de la Boule d’Or (BEAUVOIR, Force de l’âge, p. 17).

Chez Zola (Au Bon­heur des Dames, cha­pitre pre­mier9), seule l’en­seigne stric­to sen­su est en ita­lique. Quand Jean la lit, c’est le sens des mots qui compte. Puis l’en­seigne, inté­grée à la phrase, est en romain :

Deux figures allé­go­riques, deux femmes riantes, la gorge nue et ren­ver­sée, dérou­laient l’enseigne : Au Bon­heur des Dames. […]
— Au Bon­heur des Dames, lut Jean avec son rire tendre de bel ado­les­cent, qui avait eu déjà une his­toire de femme à Valognes. […]
Il était là, le sang aux yeux, la bouche contrac­tée, mis hors de lui par les éta­lages du Bon­heur des Dames […]
Sa face bilieuse s’était éclai­rée, il n’avait plus les yeux sai­gnants dont il regar­dait le Bon­heur des Dames. […]
Et, mal­gré son bon cœur, ses yeux retour­naient tou­jours au Bon­heur des Dames […].

Et ce n’est pas tout

Le rôle de mise en évi­dence de l’i­ta­lique est par­fois tenu par les guille­mets, comme l’a déjà mon­tré Coli­gnon plus haut et comme dans d’autres exemples don­nés par Gre­visse (§ 134 b 1°) :

Après avoir déjeu­né au res­tau­rant de la Cité, ou « chez Cha­blin10 » (BEAUVOIR, Mém. d’une jeune fille ran­gée, p. 334). — Il prend un bock au « Ren­dez-vous des Che­mi­nots » (SARTRE, Nau­sée, M. L. F., p. 12).

Étant don­né cette anar­chie, « il ne faut pas hési­ter à tran­cher arbi­trai­re­ment afin d’ap­pli­quer une marche de tra­vail constante », conclut Colignon.

☞ Sur le pro­blème que peut poser une enseigne com­men­çant par une pré­po­si­tion comme le der­nier exemple ci-des­sus (Au Ren­dez-vous des Che­mi­nots), voir l’article sui­vant.


  1. « Conven­tions typo­gra­phiques ». L’ar­ticle se fonde sur les règles don­nées par l’Im­pri­me­rie natio­nale (p. 76-77) et par Louis Gué­ry (Dic­tion­naire des règles typo­gra­phiques, p. 86). Pour les réfé­rences de ces ouvrages clas­siques, voir La biblio­thèque du cor­rec­teur. ↩︎
  2. « Plus simple » mais dis­cu­table : l’Auberge des Tem­pliers n’est pas l’au­berge Aux Tem­pliers, de même que le Café de la Paix n’est pas le café La Paix. ↩︎
  3. Dic­tion­naire ortho­gra­phique moderne, Paris : CFPJ, s.v. caba­rets. ↩︎
  4. Loc. cit. ↩︎
  5. Loc. cit. ↩︎
  6. Mon confrère et ami Raphaël Wat­bled me confirme « ne jamais croi­ser de textes où ce prin­cipe est appli­qué ». ↩︎
  7. L.-E. Bros­sard, Le Cor­rec­teur typo­graphe, t. II : Les règles typo­gra­phiques, Impr. de Châ­te­lau­dren, p. 379. ↩︎
  8. Daniel Auger, Gram­maire typo­gra­phique, t. I, Paris : l’au­teur, p. 196. ↩︎
  9. G. Char­pen­tier et E. Fas­quelle, 1883 — Wiki­source. ↩︎
  10. Je n’ai pas réus­si à véri­fier si « chez Cha­blin » fai­sait effec­ti­ve­ment par­tie de l’en­seigne du res­tau­rant ou s’il s’a­gis­sait là seule­ment d’une manière de le dési­gner par le nom du patron. ↩︎

Que lire pour se libérer des réseaux sociaux ?

Yves Marry, "Numérique", Rue de l'Échiquier

Vous avez pris conscience du temps per­du sur les réseaux sociaux et de leur effet néfaste sur votre moral ? Vous sou­hai­tez les quit­ter ou, du moins, en limi­ter stric­te­ment l’usage — par exemple, pour retrou­ver du temps pour lire ? Sur Inter­net, vous trou­ve­rez aisé­ment des recom­man­da­tions pour amor­cer ce désen­ga­ge­ment1. Mais si vous sou­hai­tez réflé­chir plus pro­fon­dé­ment à votre rap­port au monde, empê­ché ou trou­blé par les réseaux sociaux, je vous pro­pose quelques lec­tures intéressantes. 

BRONNER, Gérald, Apo­ca­lypse cog­ni­tive, PUF, 2021.

CRAWFORD, Mat­thew B., Contact. Pour­quoi nous avons per­du le monde, et com­ment le retrou­ver, trad. de l’an­glais (États-Unis) par Marc Saint-Upé­ry et Chris­tophe Jaquet, La Décou­verte, 2016.

David Le Breton, "La Fin de la conversation ?", Métailié

LE BRETON, David, La Fin de la conver­sa­tion ? La parole dans une socié­té spec­trale, Métai­lié, « Tra­ver­sées », 2024.

MARRY, Yves, et Florent SOUILLOT, La Guerre de l’attention. Com­ment ne pas la perdre, L’Échappée, 2022.

MARRY, Yves, Numé­rique, Rue de l’Échiquier, « On arrête tout et on réflé­chit ! », 2024. 

PATINO, Bru­no, La Civi­li­sa­tion du pois­son rouge. Petit trai­té sur le mar­ché de l’at­ten­tion, Gras­set, 2019 ; Le Livre de poche, 2020. Et sa suite : Tem­pête dans le bocal. La nou­velle civi­li­sa­tion du pois­son rouge, Gras­set, 2022 ; Le Livre de poche, 2023.

Jean-Michel Pire, "L'Otium du peuple", Sciences humaines Éditions

PIRE, Jean-Miguel, L’Otium du peuple. À la recon­quête du temps libre, Sciences Humaines, 2024. 

☞ Voir aus­si Amour des livres et de la lec­ture : une biblio­gra­phie.


  1. Par exemple, sur Wiki­How, CNET France ou La Cli­nique E-San­té. ↩︎

Citation : coupe entre crochets et point final de la phrase

Quand on coupe la fin d’une cita­tion en uti­li­sant des points de sus­pen­sion entre cro­chets, faut-il conser­ver le point final de la phrase, comme ceci : « […]. » ?

La réponse est oui.

Coli­gnon (Un point, c’est tout !, p. 99) donne l’exemple suivant : 

« Thiers est une des grandes figures du xixe siècle et le pre­mier pro­tec­teur qui soit res­té membre de la Com­pa­gnie. […] Fon­da­teur du jour­nal le Natio­nal, il est le véri­table auteur de l’accession au trône de Louis-Phi­lippe. »
(Duc de Cas­tries, la Vieille Dame du quai Conti, Per­rin, Paris, 1978.)

Puis il explique :

Dans le texte qui pré­cède, nous avons retran­ché une phrase entière, se ter­mi­nant par un point. C’est donc très logi­que­ment que nous avons res­pec­té le point après « Com­pa­gnie », et qu’il n’y a pas de point après le cro­chet fermant.

Dans un autre exemple, il écrit : « Si l’on veut cou­per la der­nière remarque […]1, on indi­que­ra comme suit le retran­che­ment du texte : « … reine […]. »

Le point final de la phrase tron­quée est bien respecté.

On trouve confir­ma­tion de la règle chez Drillon (Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, p. 284) : 

« Les cro­chets doivent res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment la ponc­tua­tion ori­gi­nale, et se pla­cer exac­te­ment à l’endroit de la par­tie retran­chée : ni trop tôt ni trop tard. »

Pour les réfé­rences pré­cises des ouvrages cités, voir la Biblio­thèque du cor­rec­teur.


  1. C’est moi qui ai cou­pé la phrase de Coli­gnon. ↩︎

En 1954, Cavanna, jeune journaliste, découvre la correction d’épreuves

La com­mé­mo­ra­tion, dix ans après, de l’atten­tat contre Char­lie Heb­do vient de me rap­pe­ler que Fran­çois Cavan­na (1923-2014), cofon­da­teur du jour­nal (avec Georges Ber­nier, alias le pro­fes­seur Cho­ron), parle de la cor­rec­tion dans un de ses récits auto­bio­gra­phiques. En jan­vier 1954, alors qu’il est venu pro­po­ser des des­sins au maga­zine Zéro, tout juste créé par Jean Novi, il en devient rédac­teur. Le patron lui com­mande un pre­mier article, puis lui pro­pose d’en cor­ri­ger les épreuves lui-même à l’imprimerie. 

Sur place (8, rue Vicq-d’Azir, Paris 10e), « curieux comme un chiot », Cavan­na découvre le fonc­tion­ne­ment d’une lino­type (machine à com­po­ser), dont il voit sor­tir les lignes de plomb repré­sen­tant son article. Une épreuve en pla­card (sur une seule longue colonne) en est tirée. Cavan­na doit affron­ter un exer­cice nou­veau pour lui…

« Pour cor­ri­ger de l’imprimé, une bonne ortho­graphe ne suf­fit pas. Il y faut encore un œil infaillible. Sur­tout quand on cor­rige son propre texte. L’œil dis­trait voit la faute, mais le cer­veau cor­rige avant qu’elle n’arrive à la conscience parce qu’instinctivement nous sup­pri­mons ce qui nous déplaît1. Enfin, moi, ça me fait ça. Je croyais avoir été impla­cable, je m’aperçois à ma honte que j’ai lais­sé pas­ser une foule d’énormités. Mau­rice, le gars de la lino­type, m’explique :

« — Il faut que tu apprennes à oublier la phrase, juste te concen­trer sur le mot. Tu suis de la pointe du crayon, tu t’obliges à ne pen­ser à rien d’autre qu’au mot. Sur­tout, ne t’intéresse pas à ce qui est raconté !

« Pas facile. Je me gar­ga­rise de mes belles phrases, moi. J’en déguste l’enchaînement rigou­reux, l’harmonieuse envo­lée… Se voir impri­mé, ça fait quelque chose, tiens. Tant que j’y suis, je per­fec­tionne. Je m’aperçois que j’ai une ten­dance à for­cer sur l’adjectif, à enfi­ler les épi­thètes à la queue­leu­leu, comme des perles. Je biffe. Et puis, il me vient des expres­sions plus heu­reuses. Je change. Je tends les épreuves à Mau­rice, qui saute en l’air. 

« — Eh ben, dis donc, t’es pas vache avec l’ouvrier, toi. Tu te rends compte : t’as pas lais­sé dix lignes sans retouches ! Autant tout refondre, ça ira plus vite.

« Il regarde de plus près. 

« — Et presque tout en cor­rec­tions d’auteur2 ! Ah, non, là, ça ne va pas, mon petit père ! Faut que j’en parle à Gui­chard [l’un des trois asso­ciés de l’imprimerie]. Je veux bien cor­ri­ger mes coquilles, c’est réglo, rien à dire, mais si tu te mets à récrire entiè­re­ment ton pape­lard, c’est plus pos­sible, la mai­son en serait de sa poche. Et de toute façon, moi, à sept heures, je me tire.

« Tout penaud, je dis : 

« — Bon, je savais pas, moi. Laisse tom­ber les cor­rec­tions d’auteur, comme tu dis.

« — Un peu, que je les laisse tomber ! 

« Il se penche vers moi. 

« — Et ce litron, tu le paies ? 

« J’aurais pu y pen­ser tout seul. Déci­dé­ment, je n’en loupe pas une. »

Cavan­na, Bête et méchant, Bel­fond, 1981, p. 124-125.


  1. C’est pour­quoi il est pré­fé­rable de faire appel à un cor­rec­teur pro­fes­sion­nel. ↩︎
  2. C’est-à-dire des modi­fi­ca­tions par rap­port à la copie d’origine. ↩︎

David Nicholls dans les pas d’une correctrice

Ma consœur Caro­line Abo­li­vier m’a récem­ment infor­mé que le der­nier roman d’un auteur bri­tan­nique à suc­cès met­tait en scène une cor­rec­trice. Je lui ai donc pro­po­sé de rédi­ger elle-même un compte ren­du de sa lec­ture. C’est la pre­mière fois que j’ai une invi­tée et j’en suis ravi.

"You Are Here", roman de David Nicholls

L’auteur bri­tan­nique David Nicholls a séduit des mil­lions de lec­trices et de lec­teurs avec Un jour, adap­té en film, puis en série. Dans son der­nier roman, You Are Here (non tra­duit en fran­çais à ce jour), son héroïne, Mar­nie, est une cor­rec­trice et relec­trice de 38 ans. « Indé­pen­dante, seule », mal­heu­reuse en amour, mais non dénuée d’humour, elle part ran­don­ner dans un décor (et sous un cli­mat) typi­que­ment anglais.

Mar­nie consi­dère que son tra­vail consiste à faire preuve de pré­ci­sion, à « com­bler autant que pos­sible les nids-de-poule sus­cep­tibles de rendre la lec­ture caho­teuse ». Elle se sait « conseillère, effa­cée, mais indis­pen­sable, signa­lant à l’auteur, par un geste dis­cret, le mor­ceau d’épinard coin­cé entre ses dents ». Les pro­jets se suivent et, « de même qu’un den­tiste ne se réveille pas en pleine nuit pour se deman­der si ses patients se sont bien bros­sé les dents, elle véri­fie rare­ment si ses recom­man­da­tions ont été suivies ».

Mar­nie observe que les jeunes auteurs « délaissent les guille­mets » et qu’« il y a des modes dans l’usage des minus­cules ». Elle regrette « le recours exces­sif aux points vir­gules qui trans­forme la lec­ture en une course de saut d’obstacles » et s’interroge : à quand une IA capable de cor­ri­ger un roman à sa place, « en une nano­se­conde » ? Elle repère les « adeptes du terme “épo­nyme” » et les « triples “mais” dans une même phrase ». Sur­tout, elle sait dis­tin­guer une « construc­tion fau­tive » d’un « choix stylistique ».

Mal­gré « un maigre salaire », bien que « la notion même de congé soit extra­va­gante, et la crainte de tom­ber malade bien trop pré­gnante », Mar­nie aime son métier. D’ailleurs, elle y excelle. Pour preuve, édi­teurs et auteurs « la réclament, comme on récla­me­rait une coif­feuse ou un chi­rur­gien en par­ti­cu­lier ». Ils l’implorent comme on sup­plie­rait « un assas­sin d’accepter une ultime mis­sion. Résul­tat, voi­là trois ans qu’elle n’a pas pris de vacances. »  Et, lorsqu’elle se décide enfin à par­tir ran­don­ner, elle pro­fite de son tra­jet en train pour cor­ri­ger un roman par­ti­cu­liè­re­ment sul­fu­reux, « ter­ri­ble­ment sou­la­gée de n’avoir pas de voi­sin ». Un texte aus­si riche en per­son­nages qu’en péri­pé­ties orgiaques. 

L’acte sexuel peut-il avoir un goût d’océan ?

À tel point que la voi­là qui « doit prendre des notes sur sa ser­viette en papier pour com­prendre qui fait quoi, tra­çant un enche­vê­tre­ment de flèches et d’initiales, telle une repré­sen­ta­tion de la bataille d’Austerlitz ». Après avoir véri­fié l’emploi indif­fé­ren­cié (et dou­teux) de « PVC » et « latex », elle prend soin d’effacer son his­to­rique de recherche. Pro­fes­sion­nelle, elle pro­cède « de façon métho­dique, se deman­dant si l’acte sexuel peut vrai­ment avoir un goût d’océan et, dans ce cas, si c’est posi­tif. La réponse dépen­dant peut-être de l’océan dont il est ques­tion. Car qui vou­drait boire l’eau de la Manche ? »

Alors que « sa dead­line » approche, Mar­nie « trouve son tem­po, elle enchaîne les cha­pitres, les scènes de sexe et de meurtre, anti­ci­pant l’identité du cou­pable (l’agent secret), goû­tant une forme de plé­ni­tude dans son rythme, accé­dant au stade de la cor­rec­tion-relec­ture à l’état pur et suprême, comme une gamine face à un jeu d’arcade », dégom­mant les lettres super­flues et tra­quant « les yeux gris deve­nus verts ». 

Au gré d’une plume pince-sans-rire et cise­lée, David Nicholls prend plai­sir à confron­ter la soli­tude de son héroïne à la nature anglaise et aux inter­ac­tions sociales nées de la ran­don­née. Un voyage pro­pice à la décou­verte de soi et de l’autre, loin du refuge de l’appartement qui sert aus­si, bien sûr, de bureau à Marnie. 

David Nicholls, You Are Here, éd. Sceptre, 2024, 368 pages.

☞ Voir aus­si Romans récents avec un per­son­nage de cor­rec­teur.

Amour des livres et de la lecture : une bibliographie

Ayant tou­jours vécu entou­ré de livres, j’aime ali­men­ter ma pas­sion en lisant des éloges de la lec­ture. En voi­ci une sélection.

Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, "N'espérez pas vous débarrasser des livres", Grasset, 2008

CARRIÈRE, Jean-Claude, et Umber­to ECO [entre­tiens menés par Jean-Phi­lippe de Ton­nac], N’espérez pas vous débar­ras­ser des livres, Gras­set, 2009 ; Le Livre de poche, 2010.

DARNTON, Robert, Apo­lo­gie du livre. Demain, aujourd’­hui, hier, trad. de l’an­glais (États-Unis) par Jean-Fran­çois Sené, « NRF Essais », Gal­li­mard, 2011.

FRANÇOIS, Annie, Bou­qui­ner. Auto­bio­bi­blio­gra­phie, Seuil, 2000 ; « Points », 2002.

Alberto Manguel, "Une histoire de la lecture", Actes Sud, 1998

MANGUEL, Alber­to, Une his­toire de la lec­ture, trad. de l’anglais par Chris­tine Le Bœuf, Actes Sud, 1998 ; « Babel », 2024.

MURAT, Laure, Relire. Enquête sur une pas­sion lit­té­raire, Flam­ma­rion, 2015 ; « Champs essais », 2024.

PERNIN, Fré­dé­rique, Petite phi­lo­so­phie du lec­teur, Milan, 2008.

PETIT, Michèle, Éloge de la lec­ture. La construc­tion de soi, Belin, 2002 ; « Alpha », 2016.

—, L’Art de lire ou com­ment résis­ter à l’adversité, Belin, 2008 ; « Alpha », 2016.

Michèle Petit, "Nous sommes des animaux poétiques", Sciences humaines, 2023

—, Nous sommes des ani­maux poé­tiques. L’art, les livres et la beau­té par temps de crise, éd. Sciences humaines, 2023.

WOLF, Maryanne, Lec­teur, reste avec nous ! Un grand plai­doyer pour la lec­ture, Rosie & Wolfe, 2023.

☞ Sur l’his­toire du livre, voir ma Biblio­gra­phie com­men­tée.

Brice Lalonde, correcteur puis journaliste

Je vais pou­voir ajou­ter un nom à mon petit dico des cor­rec­teurs et cor­rec­trices : l’ancien ministre de l’Environnement Brice Lalonde. Il raconte cette expé­rience dans Sur la vague verte, paru en 1981. 

Après Mai 68, il quitte la Sor­bonne, où il a étu­dié les lettres clas­siques, pour entrer dans la vie active. Il est notam­ment embal­leur dans une petite impri­me­rie, puis mon­teur de pare-chocs chez Citroën. Ensuite :

« J’ai aus­si tra­vaillé dans une grande impri­me­rie de la région pari­sienne. J’étais O.S., éga­le­ment à la fin du pro­ces­sus. Il fal­lait empi­ler la mar­chan­dise sur des palettes, la cer­cler de fer, prendre le tire-pal et char­ger des camions sur le quai. Là, on était prêt à m’embaucher défi­ni­ti­ve­ment : “Petit gars, si tu veux res­ter, on t’embauche…” La condi­tion en fait, pour res­ter à l’imprimerie était d’être syn­di­qué. Il y avait presque un mono­pole d’embauche, le syn­di­cat déci­dait. Le délé­gué du per­son­nel arri­vait à l’heure qui lui plai­sait. Le pri­vi­lège, quoi ! Une grande cama­ra­de­rie régnait entre nous, du genre équipe de foot­ball, avec un zeste de chau­vi­nisme. […] » (P. 134-135.)

« Je me sen­tais tel­le­ment bien que je me suis deman­dé com­ment res­ter dans la même branche. J’ai décou­vert un métier que j’allais ensuite exer­cer pen­dant long­temps. Je suis deve­nu cor­rec­teur, membre de la famille du Livre […]. Je suis tou­jours membre du Syn­di­cat des cor­rec­teurs, syn­di­cat d’ailleurs tota­le­ment aty­pique de la C.G.T., puisqu’il est anti­nu­cléaire, plus ou moins liber­taire. C’est le milieu de l’imprimerie, le milieu de la presse. Les ouvriers du Livre aiment la belle ouvrage et ne s’en laissent pas conter. Ils ont le sen­ti­ment que l’on n’est pas là pour se faire emm…, enfin excu­sez-moi. Ils font leur bou­lot pro­fes­sion­nel­le­ment mais sont là aus­si pour… jouir de la vie. Com­ment tout le monde. » (P. 136.)

« […] j’utilisais là mes études lit­té­raires. Je suis d’ailleurs deve­nu très vite révi­seur, celui qui cor­rige en der­nier, ou pré­pa­ra­teur de copie, celui qui cor­rige non seule­ment la forme, mais le fond des manus­crits. J’ai beau­coup tra­vaillé dans les ency­clo­pé­dies et les dic­tion­naires. Et ce tra­vail de cor­rec­teur m’a conduit petit à petit à être jour­na­liste. Lorsque Alain Her­vé, le fon­da­teur des Amis de la terre en France, a lan­cé le jour­nal Le Sau­vage [1973], il a très nor­ma­le­ment fait appel à moi qu’il connais­sait dans l’association pour l’aider à faire de la cor­rec­tion et de la rédac­tion. » (P. 137-138.)

Brice Lalonde, Sur la vague verte, Robert Laf­font, 1981, 268 p.

Points de suspension : pourquoi trois seulement ?

Couverture du roman "Aimez-vous Brahms..", de Françoise Sagan, Julliard, 1959.
Cou­ver­ture du roman Aimez-vous Brahms.., de Fran­çoise Sagan, Jul­liard, 1959.

Aujourd’hui, c’est une évi­dence : les points de sus­pen­sion ne vont que par trois. Il s’agit même d’un signe spé­cial, et non de trois points successifs. 

Mais il n’en a pas tou­jours été ainsi. 

« […] le nombre de points for­mant ce signe ne fut pas fixé d’emblée. En ces temps moins stan­dar­di­sés, il variait selon l’inspiration de l’auteur ou du typo­graphe, pou­vant aller jusqu’à six ou sept d’affilée. Il s’est sta­bi­li­sé à quatre, puis à trois au xxe siècle, dans un éla­gage conti­nu. » — Oli­vier Hou­dart et Syl­vie Prioul1

Dans la Marche typo­gra­phique de Jules Pin­sard (1907, p. 6), que j’ai récem­ment consul­tée à la biblio­thèque For­ney, j’ai encore trouvé : 

« Les Points de sus­pen­sion (…), (.….) ne s’emploient jamais qu’en nombre impair, trois ou cinq. »

À l’inverse, Jacques Drillon rap­pelle qu’en 1959 Fran­çoise Sagan avait deman­dé à son édi­teur, Jacques Jul­liard, deux points à son titre, Aimez-vous Brahms.. (pho­to ci-des­sus). « Mais sa consigne n’a pas été long­temps res­pec­tée : son édi­teur avait dû la trou­ver un peu pué­rile2. »

On trouve ce même double point dans la pre­mière édi­tion des Poèmes de Léon-Paul Fargue (1912). « Tout ça c’est des manies », aurait com­men­té André Gide, selon le récit qu’en donne Fargue dans une lettre à Vale­ry Lar­baud, citée par Drillon (p. 406).

"Poèmes" de Léon-Paul Fargue, éd. de la NRF, 1912, p. 23
Extrait des Poèmes de Léon-Paul Fargue, éd. de la NRF, 1912, p. 23.

  1. L’Art de la ponc­tua­tion, Points, 2016, p. 71. ↩︎
  2. Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise, Gal­li­mard, 1991, p. 137. ↩︎

Qu’est-ce qu’un bon correcteur ?

Plu­tôt que d’écrire les dix com­man­de­ments du cor­rec­teur, j’ai pré­fé­ré bros­ser son por­trait en dix points. Il y a évi­dem­ment une part de sub­jec­ti­vi­té dans l’énoncé de ces cri­tères. Pour la modé­rer, j’ai deman­dé à deux confrères de les relire : ils les ont vali­dés en l’état. L’un d’eux m’a sug­gé­ré le der­nier point.

Un bon cor­rec­teur aime lire. 

Il a tou­jours beau­coup lu et conti­nue à le faire. Tout lui est pro­fi­table : lit­té­ra­ture clas­sique et contem­po­raine, presse écrite, sites Web, etc. Mais il apprend aus­si en écou­tant (l’interview d’un écri­vain sur France Culture comme une conver­sa­tion dans le bus). Une langue se parle avant de s’écrire. 

Un bon cor­rec­teur aime les mots. 

Il dis­pose d’un vaste voca­bu­laire et l’étend sans cesse. Les mots sont pour lui des tré­sors ; il les col­lec­tionne. Les dic­tion­naires sont ses fidèles compagnons.

Un bon cor­rec­teur aime la grammaire. 

Ce que les autres détestent, il adore. La gram­maire, ce sont les règles du jeu qu’il pra­tique chaque jour. Il les connaît — du moins, il sait où les trou­ver — mais il sait aus­si qu’elles ont évo­lué au fil de l’histoire et que nombre de nos meilleurs auteurs les ont trans­gres­sées. L’éditeur doit pou­voir se repo­ser sur sa com­pé­tence en la matière. S’il cor­rige, il peut expli­quer pourquoi. 

Un bon cor­rec­teur aime sa langue et le langage. 

Du fran­çais écrit le plus soi­gné au fran­çais oral le plus actuel, toute pro­duc­tion lin­guis­tique l’intéresse. Même s’il a sa propre vision d’un fran­çais idéal, il ne l’im­pose pas ; il sait que la langue évo­lue­ra, avec ou sans lui. Entre les argu­ments des puristes et ceux des lin­guistes, il règle sa balance. 

Un bon cor­rec­teur a un œil de lynx. 

Il n’a plus, comme autre­fois, à chas­ser les lettres inver­sées ou abî­mées, mais il fait tou­jours la dif­fé­rence entre une apos­trophe droite et une apos­trophe typo­gra­phique, entre trois points suc­ces­sifs et de vrais points de sus­pen­sion (signe unique), etc. Un beau gris typo­gra­phique fait son bonheur. 

Un bon cor­rec­teur est culti­vé et curieux. 

Il en sait déjà beau­coup, mais n’en sau­ra jamais assez. Tout l’intéresse. Actua­li­té, his­toire, sciences, arts… c’est infini. 

Un bon cor­rec­teur sait écrire. 

Il peut rema­nier une phrase ou un para­graphe. Syn­taxe et rhé­to­rique lui sont fami­lières. Il est sen­sible au style. Idéa­le­ment, il écrit lui-même (jour­nal intime, blog, etc.) et connaît donc inti­me­ment l’importance du choix d’un mot ou de la place d’une virgule. 

Un bon cor­rec­teur reste modeste. 

Après son inter­ven­tion, le texte est dis­crè­te­ment amé­lio­ré, mais jamais il n’oublie qu’il n’en est pas l’auteur. Par l’intermédiaire de l’éditeur, il est au ser­vice de l’auteur et de son texte. 

Un bon cor­rec­teur doute beau­coup… mais se soigne.

N’ayant jamais le temps de « tout véri­fier » (sim­pli­fi­ca­tion abu­sive), il pra­tique un doute rai­son­nable. Sa connais­sance de la langue et sa culture géné­rale lui per­mettent de se concen­trer sur ce qu’il ne sait pas. 

Un bon cor­rec­teur connaît la chaîne éditoriale.

Quel que soit son domaine d’in­ter­ven­tion (presse, édi­tion, com­mu­ni­ca­tion), il sait quels métiers sont mis en œuvre avant et après lui, et il peut dia­lo­guer en bonne intel­li­gence avec les autres intervenants.