Marcel Moreau (1933-2020), écrivain et correcteur de presse

Portrait de Marcel Moreau
Mar­cel Moreau. Source : RTBF.

Écri­vain1 fran­çais d’o­ri­gine belge, Mar­cel Moreau (1933-20202) fut cor­rec­teur pen­dant trente-cinq ans3. Orphe­lin de père à 15 ans, il tra­vaille d’abord comme ouvrier dans une robi­net­te­rie, puis est recru­té comme aide-comp­table au jour­nal Le Peuple. En 1955, il répond à une annonce : on cherche un cor­rec­teur. « Je ne savais pas très bien ce que cela vou­lait dire. J’en savais assez cepen­dant pour rêver à un monde déli­vré des nombres, à un royaume de mots4. » Il entre ain­si dans le cas­se­tin5 du Soir, à Bruxelles.

C’est pour lui une pénible expé­rience (poin­tage, contrôle, chef médiocre…), dont il se « puri­fie » par l’écriture : il rentre, le soir, « l’œil brouillé par une somme inhu­maine de lec­ture », « ayant tri­tu­ré toute la jour­née et jusqu’à la nau­sée l’infra-vocabulaire », pour « un salaire ridi­cu­le­ment bas ». 

En 1962 paraît Quintes, son pre­mier roman, qui « met en scène un employé d’imprimerie cher­chant à rompre avec la médio­cri­té de sa vie6 ». Grâce à cette « fic­tion aux réso­nances kaf­kaïennes [… il] fait une entrée remar­quée dans le monde lit­té­raire7 ». 

Couverture du livre "Incandescences" de Marcel Moreau (Bruxelles, Labor, 1984), regroupant "Égobiographie tordue" (ou "L'Ivre livre", 1973) et des extraits de "Quintes" (1962).
Cou­ver­ture du livre Incan­des­cences de Mar­cel Moreau (Bruxelles, Labor, 1984), regrou­pant Égo­bio­gra­phie tor­due (ou L’Ivre livre, 1973) et des extraits de Quintes (1962). Toutes les cita­tions du pré­sent article en sont extraites.

En 1968, il s’installe à Paris avec femme et enfants, et tra­vaille aux édi­tions Alpha (9, rue Chau­chat8), puis au Pari­sien libé­ré et, enfin, au Figa­ro9. Sa vie change alors. Il prend goût au métier de cor­rec­teur — « En dépit des purismes décou­ra­gés et des laxismes enten­dus, ce métier tel que je l’exerce en ce moment reste à mes yeux l’un des plus beaux qui soient » —, tout en conti­nuant à écrire, avant et après sa jour­née de tra­vail10.

“Cette peuplade sans race”

Dans son Égo­bio­gra­phie tor­due (1984, rééd. de L’Ivre livre, 1973), Moreau consacre des pages élo­gieuses aux cor­rec­teurs de presse et aux ouvriers du livre. Comme d’autres avant lui (notam­ment, Bout­my, 1866, et Décembre-Alon­nier, 1864), il rap­pelle que les cor­rec­teurs sont une « peu­plade sans race » et des « être[s] hybride[s], […] mi-ouvrier[s] mi-intellectuel[s] » :

[…] contrai­re­ment aux linos et aux typos qui ont en com­mun d’être pas­sés par la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, les cor­rec­teurs semblent venir de par­tout et de nulle part. Ils me font l’ef­fet d’im­mi­grés ayant aban­don­né une terre appe­lée spé­cia­li­sa­tion pour cher­cher l’a­ven­ture dans une contrée appe­lée cor­rec­tion. On trouve par­mi eux d’an­ciens avo­cats, d’ex-pro­fes­seurs ou artistes, des marins, des avia­teurs, des curés défro­qués, des mar­chands de beurre, des saxo­pho­nistes, des rimailleurs, et je ne jure­rais même pas qu’il n’y ait par­mi nous au moins une pros­ti­tuée en puis­sance ou repen­tie, un ex-voleur de grands che­mins bla­sé par les années de prison. 

Outre la varié­té des par­cours, il s’émerveille aus­si du mélange des posi­tions poli­tiques de ses collègues : 

Poli­ti­que­ment, le registre confine à la pétau­dière. Com­mu­nistes, trots­kistes, maoïstes, anar­chistes [c’est à ces der­niers qu’il s’ac­corde le mieux] dansent un sab­bat théo­rique autour d’une poi­gnée d’o­li­brius dépo­li­ti­sés aux­quels se mêlent les obs­curs effec­tifs du fas­cisme nostalgique.

Les échanges entre eux peuvent être vifs, mais l’hu­mour fait oublier les dissensions :

C’est ici que l’on apprend à blas­phé­mer, à voci­fé­rer, à rire de tout et de rien comme si, fina­le­ment, nous en savions plus long que n’im­porte qui sur la déri­sion qui passe. L’hu­mour se fait alors en toute inno­cence média­teur pour un conflit fugace. Autour d’un calem­bour les éner­gies un ins­tant contra­riées se refont une cohé­sion de quelques heures.

Les cor­rec­teurs de presse, par « leur contact per­ma­nent avec la nou­velle […], savent com­ment cet évé­ne­ment est fabri­qué, modi­fié, fal­si­fié même » :

Je res­pire le mot dans sa fraî­cheur encrée au moment même où j’en décèle toutes les usures. Ses malices jour­na­lis­tiques, les tours de passe-passe aux­quels il se prête n’ont plus de secrets pour nous. À notre manière, nous savons fêter sa promp­ti­tude au mirage, sa plas­ti­ci­té toute per­verse. C’est un clown dont notre rôle consiste à faire chaque jour la toi­lette avant la repré­sen­ta­tion. Mais ce n’est que nous qu’il fait rire.

Un cas­se­tin, en fin de compte, c’est un uni­vers unique et attachant :

Les cor­rec­teurs ne sont pas un remède au scep­ti­cisme phi­lo­so­phique. Sur leurs tré­teaux, ils déroulent l’in­va­riable spec­tacle des tra­vers humains. Mais la diver­si­té de leurs ori­gines, à quoi s’a­joute sinon un cer­tain sens de la liber­té du moins une ten­sion per­ma­nente vers elle, tout cela concourt sou­vent à don­ner à l’en­droit où ils se trouvent une qua­li­té d’at­mo­sphère incon­ce­vable ailleurs. […] C’est une engeance dont je ne suis pas encore lassé […].

“Courte expérience arnachique”

Julie ou la dis­so­lu­tion (1971), roman le plus connu de Mar­cel Moreau, « dépeint l’arrivée d’une nou­velle dac­ty­lo, Julie Mal­chair, dans la rédac­tion d’une revue scien­ti­fique. Elle entre ain­si dans le quo­ti­dien d’un cor­rec­teur et de ses col­lègues et les conduit à se libé­rer des habi­tudes et des règles que la vie sociale leur impose. Le recours au vin et à la drogue conduit à des fes­tins déca­dents dans le bureau […]11 ».

D’après le témoi­gnage de l’au­teur, c’est lui-même qui, semble-t-il, se cache der­rière le per­son­nage de Julie Mal­chair. En effet, dans une mai­son d’édition (Alpha ?), en l’absence du chef de ser­vice, qu’il rem­pla­çait contre son gré, il « introduisi[t] sans ver­gogne les fac­teurs de liba­tions ». Il pen­sait, pré­tend-il, qu’« encourage[r] le rire, l’ivresse, le spec­tacle » ne nui­rait pas à l’exé­cu­tion des tâches. Cette « courte expé­rience anar­chique », quoique « réus­sie sur le plan ludique, tour­na […] à la décon­fi­ture » : « La fête se fit, mais sans le tra­vail. » Il en garde cepen­dant « un sou­ve­nir exquis ».

La vie du cas­se­tin devait être joyeuse avec « ce fou de Mar­cel » à ses côtés.


  1. « Consi­dé­ré comme un écri­vain mar­gi­nal, au style ver­bal fort sin­gu­lier – véhé­ment et orga­nique, tein­té de lyrisme et d’envolées paroxys­tiques, tout à la fois cares­sant et bous­cu­lant –, il est l’auteur d’une œuvre ample et foi­son­nante, fon­ciè­re­ment char­nelle » (Espace Nord, 4e de cou­ver­ture de Julie ou la dis­so­lu­tion, 2021). ↩︎
  2. Vic­time du Covid-19 dans l’Eh­pad de Bobi­gny (Seine-Saint-Denis) où il rési­dait depuis deux ans. ↩︎
  3. Il figure à ce titre dans mon Petit dico des cor­rec­teurs et cor­rec­trices. ↩︎
  4. Toutes les cita­tions de cet article sont tirées du livre de Mar­cel Moreau Incan­des­cences (Bruxelles, Labor, 1984 ; rééd. Espace Nord, 2001). Il regroupe Égo­bio­gra­phie tor­due, réédi­tion de L’Ivre livre (1973), et des extraits de Quintes (1962). Cathe­rine Magnin, pré­si­dente de l’Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie (ARCI), m’en a gen­ti­ment trans­mis les pages per­ti­nentes pour mes tra­vaux (p. 115 à 135). Qu’elle en soit ici remer­ciée. ↩︎
  5. Terme de jar­gon pour le bureau des cor­rec­teurs. ↩︎
  6. Selon Objec­tif plumes, por­tail des lit­té­ra­tures belges. ↩︎
  7. Pau­line Petit, « Mort de Mar­cel Moreau, pos­sé­dé du verbe », France Culture, 5 avril 2020. ↩︎
  8. Témoi­gnage de Fran­çoise Lach­ka­reff, rap­por­té par Langue sauce piquante (« Ce fou de Mar­cel s’en est allé », 12 avril 2020) : « Au pre­mier étage, la rédac­tion et le secré­ta­riat de fabri­ca­tion, et au deuxième, dans une sou­pente, le “petit monde à part des cor­rec­teurs” — dont Mar­cel […]. Le chef cor­rec­teur, c’était Eugène Simon­gio­van­ni, le “très méti­cu­leux”. Mar­cel, Fran­çoise en parle comme de “l’ami de la langue”. Elle se sou­vient comme si c’était avant-hier de ses doigts jau­nis, de sa barbe pleine de brins de tabac, de son “amour très mar­qué pour les dames”, et de ses sor­ties dans l’après-midi pour aller ravi­tailler l’équipe en jaja. Ça non, Mar­cel ne buvait pas en Suisse, il y en avait pour tout le monde, “c’était un pousse-au-crime !”. » ↩︎
  9. Témoi­gnage de Thier­ry Por­ré, recueilli par Langue sauce piquante (ibid.) : « L’atelier se trou­vait ave­nue Mati­gnon, à deux pas de l’hôtel par­ti­cu­lier […] où logeait à l’époque le jour­nal ; à l’étage, les clients venaient pas­ser leurs annonces, et… à la cave, elles étaient cor­ri­gées. […] “Je fus bien sur­pris de voir quelqu’un comme lui s’activer comme un diable pla­cide ! Que fai­sait un écri­vain de son enver­gure dans un cas­se­tin où il était plus impor­tant de véri­fier les numé­ros de télé­phone des petites annonces immo­bi­lières que d’exceller dans les accords de par­ti­cipes ?” se deman­dait Thier­ry. “Mar­cel pré­fé­rait les ser­vices du matin, la fra­ter­ni­té avec les typos, sans oublier les liba­tions !” Et puis les PA, la pub’, les annonces de mariages, de fian­çailles, d’enterrement…, tout cela lais­sait l’esprit “plus tran­quille”. » ↩︎
  10. « L’écriture […] l’engage corps et âme. Il s’y adonne sans relâche, dès cinq heures du matin et sitôt finie sa jour­née de tra­vail. » Macha Séry, « L’écrivain belge Mar­cel Moreau est mort », Le Monde, 6 avril 2020. ↩︎
  11. Résu­mé par la RTBF. Voir aus­si Romans récents avec un per­son­nage de cor­rec­teur (2). ↩︎

Le Zwiebelfisch, une coquille d’un genre particulier

Ma consœur Bri­gitte Meyer m’a signa­lé l’exis­tence d’un terme inté­res­sant du voca­bu­laire typo­gra­phique alle­mand : Zwie­bel­fisch (nom mas­cu­lin). Ce mot, m’a-t-elle expli­qué, a été remis en vedette grâce à une chro­nique du même nom (2003-2012) dans le Spie­gel Online, où Bas­tian Sick, cor­rec­teur, tra­duc­teur et jour­na­liste, trai­tait des dif­fi­cul­tés de la langue alle­mande. Les six recueils de ces articles1 ont été des suc­cès de librai­rie (Sick est donc le Muriel Gil­bert local).

Dans le monde de l’im­pri­me­rie, Zwie­bel­fisch désigne une lettre à l’in­té­rieur d’un mot qui a été com­po­sée dans une autre police de carac­tères (pho­to ci-des­sous) ou un autre style d’é­cri­ture, par exemple un e gras dans un mot com­po­sé en épais­seur nor­male. Il s’a­git donc d’une coquille d’un genre par­ti­cu­lier. (Résul­tat d’une erreur de dis­tri­bu­tion, la coquille est, au sens strict, « une lettre à la place d’une autre, pro­ve­nant d’un cas­se­tin voi­sin, ou la même lettre mais appar­te­nant à une autre fonte ».)

Trois Zwie­bel­fische sou­li­gnés par l’im­pri­meur Mar­tin Z. Schrö­der sur son blog.

À l’é­poque du plomb, en fran­çais, on par­lait aus­si de lettre « d’un autre œil », c’est-à-dire, par rap­port à la fonte uti­li­sée dans l’épreuve, d’une lettre plus grosse ou plus petite, plus grasse ou plus maigre (voir Qu’est-ce que l’œil d’une lettre ?), mais il ne s’a­gis­sait pas spé­ci­fi­que­ment d’une dif­fé­rence de police d’é­cri­ture. Je ne connais pas de mot fran­çais propre à ce cas.

Dans la langue alle­mande cou­rante, Zwie­bel­fisch (« pois­son-oignon ») est un syno­nyme de Uke­lei, l’é­qui­valent de notre ablette, qui se mange en fri­ture. C’est sans doute sa faible valeur (celle de l’oi­gnon) qui lui a valu de ser­vir de nom pour un défaut de typo­gra­phie. On appe­lait même Zwie­bel­fi­sch­bude (« baraque de pois­sons-oignons ») un ate­lier de typo­gra­phie qui com­met­tait beau­coup d’erreurs.

Fri­ture d’a­blettes. © Comu­gne­ro Silvana/Fotolia.

Bien avant la chro­nique du Spie­gel Online, le mot a été employé comme titre d’une revue consa­crée à la typo­gra­phie, à l’art du livre et à la lit­té­ra­ture, qui a paru de 1909 à 1934, puis briè­ve­ment entre 1946 et 1948.

Der Zwie­bel­fisch, revue de typo­gra­phie et d’art du livre, cou­ver­ture de 1909. Source : Wiki­pé­dia.

Aujourd’­hui, le nom Zwie­bel­fisch est celui d’une petite mai­son d’é­di­tion à Ber­lin, d’un maga­zine de la Freie Hoch­schule für Gra­fik-Desi­gn, à Fri­bourg, et d’un bar de Char­lot­ten­burg, à Ber­lin, qui existe depuis plus de trente ans. On le séri­gra­phie même sur des vête­ments pour homme.


  1. Sous le titre géné­ral Der Dativ ist dem Geni­tiv sein Tod. ↩︎

À propos des rats de bibliothèque, les vrais

Publicité de la Compagnie des libraires-experts de France (CLEF), parue dans un magazine en juin 1990. Collection personnelle.
Publi­ci­té de la Com­pa­gnie des libraires-experts de France (CLEF), parue dans un maga­zine en juin 1990. Col­lec­tion personnelle.

Vous connais­sez les rats de biblio­thèque, ces per­sonnes qui passent leur vie dans les livres1. (J’ai l’honneur d’en faire partie.)

« Ce sur­nom [leur] est don­né parce que les rats fré­quentent aus­si les biblio­thèques pour gri­gno­ter les livres » (R. Billoux, 1943). On les compte par­mi les « enne­mis du livre2 », avec la cha­leur, l’hu­mi­di­té, cer­tains insectes (vrillettes, pois­sons d’argent, psoques3…) et l’homme, bien sûr4.

Pour un biblio­phile (F. Fer­tiault, 1877), c’est tout le conte­nu du livre qui pro­fite au rat :

« Tout fier d’a­voir grim­pé sur la tête du livre, / C’est avec un entrain féroce qu’il se livre / À son gri­gno­te­ment, vrai gour­met, vrai glou­ton. // Quel régal ! De la marge et du texte il se gave. »

Jean Chevrier, eau-forte illustrant "Bouquins et rats" de François Fertiault, dans "Les Amoureux du livre. Sonnets d'un bibliophile. Fantaisies d'un bibliomane. Commandements du bibliophile. Bibliophiliana. Notes et anecdotes", Paris, Claudin, 1877, n. p.
Jean Che­vrier, eau-forte illus­trant « Bou­quins et rats » de Fran­çois Fer­tiault, dans Les Amou­reux du livre. Son­nets d’un biblio­phile. Fan­tai­sies d’un biblio­mane. Com­man­de­ments du biblio­phile. Biblio­phi­lia­na. Notes et anec­dotes, Paris, Clau­din, 1877, n. p.

Selon un autre biblio­phile (J. Mar­chand, 1940), les rats ne sont pas les plus dan­ge­reux des para­sites du livre :

« Comme leur taille leur défend de per­cer des gale­ries dans le corps des volumes, ces ron­geurs ne gri­gnotent guère que les cou­ver­tures et les bords ; si les marges sont vastes, ils portent dif­fi­ci­le­ment la dent jusqu’au texte : ne crois donc pas qu’ils s’abstiennent d’y tou­cher par res­pect — ou par mépris — de l’érudition. »

Pré­ci­sons que, si les dégâts pro­vo­qués par leur gri­gno­tage sont bien réels, ils ne sont pas authen­ti­que­ment bibliophages :

Ils « grignote[nt] les livres, dans le but sur­tout de construire leurs nids ; on a pu remar­quer leur pré­fé­rence pour les livres impri­més sur papier tendre. Si des étoffes en laine séjournent dans une biblio­thèque, les rats dévo­re­ront les dites étoffes plu­tôt que les livres » (R. Billoux).

Seul un écri­vain ima­gi­na­tif (Sam Savage, 2009) leur confère un vrai goût pour les livres :

« Dans les pre­miers temps, mon appé­tit était pri­mi­tif, orgiaque, impré­cis, goinfre — une bou­chée de Faulk­ner ou une bou­chée de Flau­bert, je ne fai­sais pas la dif­fé­rence —, mais il ne m’a pas fal­lu long­temps pour dis­cer­ner quelques nuances. J’ai tout d’abord remar­qué que chaque livre avait un goût propre — sucré, aigre, amer, doux, rance, salé, acide. »

Couverture de "Firmin. Autobiographie d’un grignoteur de livres", de Sam Savage, trad. Céline Leroy, Actes Sud, 2009.
Cou­ver­ture de Fir­min. Auto­bio­gra­phie d’un gri­gno­teur de livres, de Sam Savage, trad. Céline Leroy, Actes Sud, 2009.

Sources :

  • René Billoux, Ency­clo­pé­die chro­no­lo­gique des arts gra­phiques, l’auteur, 1943, p. 99.
  • Fran­çois Fer­tiault, « Bou­quins et rats. I. L’assaut », dans Les Amou­reux du livre. Son­nets d’un biblio­phile. Fan­tai­sies d’un biblio­mane. Com­man­de­ments du biblio­phile. Biblio­phi­lia­na. Notes et anec­dotes, Paris, Clau­din, 1877, p. 12.
  • Jean Mar­chand, S’en­suit la tierce épitre fort récréa­tive, assai­son­née à l’huyle et au vinaigre, ou il est traic­té de quelques enne­mis tres cruels des biblio­thèques et des biblio­thé­caires, Impri­me­rie Taf­fard, Bor­deaux, 1940.
  • Sam Savage, Fir­min. Auto­bio­gra­phie d’un gri­gno­teur de livres, trad. Céline Leroy, Actes Sud, 2009.

  1. Voir Expressio.fr et le Wik­tio­naire. ↩︎
  2. Caro­line Laf­font et Raphaële Mou­ren, « Les enne­mis du livre », Bul­le­tin des biblio­thèques de France (BBF), 2005, no 1, p. 54-63. ↩︎
  3. Voir « Para­sites du livre », Wiki­pé­dia. ↩︎
  4. « […] les emprun­teurs, les incons­cients, les manieurs de ciseaux, les col­lec­tion­neurs de vignettes, les achar­nés du gri­bouillage et les… ama­teurs eux-mêmes. » (Ber­trand Gali­mard Fla­vi­gny, Être biblio­phile. Petit guide pra­tique, Séguier, 2004, p. 190.) Sans comp­ter ceux qui brûlent les livres (voir Lucien X. Polas­tron, Livres en feu. His­toire de la des­truc­tion sans fin des biblio­thèques, éd. rev. et augm., « Folio essais », Folio, 2009). ↩︎

Une subtilité typographique : la ponctuation suspendue

Selon cer­tains experts de la typo­gra­phie, comme Fer­nand Bau­din, les lignes d’un texte jus­ti­fié1 se ter­mi­nant par un signe de ponc­tua­tion simple ou une divi­sion (un trait d’union, en lan­gage cou­rant) paraissent légè­re­ment en retrait. D’autres parlent d’« impres­sion de trou2 ». 

Les signes de ponctuation simples et divisions en fin de ligne créent des trous (zones en rose) dans l'alignement d'un texte justifié. Exemple tiré d'un hors-série de "Lire/Magazine littéraire" de 2022.
Les signes de ponc­tua­tion simples et divi­sions en fin de ligne créent des trous (zones en rose) dans l’a­li­gne­ment d’un texte jus­ti­fié. Exemple tiré d’un hors-série de Lire/Magazine lit­té­raire de 2022.

Ce « pro­blème », auquel je n’é­tais pas sen­sible jus­qu’i­ci — comme beau­coup, j’i­ma­gine —, peut aujourd’­hui être réso­lu « tech­ni­que­ment, éco­no­mi­que­ment et esthé­ti­que­ment3 », si l’on uti­lise le logi­ciel de mise en page Adobe InDe­si­gn4. Celui-ci pro­pose, en effet, une option appe­lée « ali­gne­ment optique des marges », dont voi­ci l’explication : 

L’alignement des bor­dures gauche et droite des colonnes conte­nant des signes de ponc­tua­tion et des lettres telles que « W » peut sem­bler alté­ré. L’alignement optique des marges per­met de contrô­ler si les signes de ponc­tua­tion […] et le bord de cer­taines lettres (telles que W ou A) sont en retrait à l’extérieur des marges, de façon à ce que le texte semble ali­gné5.

Elle est accom­pa­gnée de cette illustration :

Illustration extraite du manuel d'InDesign. Avant (à gauche) et après (à droite) application de l’option Alignement optique des marges.
Avant (à gauche) et après (à droite) appli­ca­tion de l’option Ali­gne­ment optique des marges. Manuel en ligne du logi­ciel InDesign.

Cette « tech­nique typo­gra­phique sophis­ti­quée », le site MyFonts l’appelle « ponc­tua­tion sus­pen­due », ou « accro­chée », ou encore « hon­groise » (sans expli­quer ce der­nier terme). Il pré­cise que « les signes de ponc­tua­tion géné­ra­le­ment sus­pen­dus sont les points, les vir­gules, les traits d’u­nion, les tirets, les guille­mets et les asté­risques », c’est-à-dire des « glyphes sans grande masse verticale ».

On active cette option dans InDe­si­gn par le che­min sui­vant : menu Texte > Article > Ali­gne­ment optique des marges.

Deux exemples français récents

Bien qu’elle soit facile d’ac­cès, cette tech­nique est rare­ment mise en œuvre. J’en ai trou­vé un exemple dans un livre édi­té récem­ment par l’Imprimerie natio­nale (Impres­sions, 2021, p. 79) :

Alignement optique des marges dans l'ouvrage "Impressions" (Imprimerie nationale, 2021), p. 79.
Ponc­tua­tion sus­pen­due dans l’ou­vrage Impres­sions (Impri­me­rie natio­nale, 2021, p. 79).

L’heb­do­ma­daire cultu­rel Télé­ra­ma l’emploie également :

Alignement optique des marges dans un numéro de "Télérama" de 2024.
Ponc­tua­tion sus­pen­due dans Télé­ra­ma (no 3865, 7 février 2024).

Le Guide du typo­graphe (suisse romand) explique l’a­li­gne­ment optique (7e éd., 2015, § 1028, p. 264) et l’ap­plique dans ses pages6.

Une pratique ancienne

Mais il s’a­git de la res­tau­ra­tion d’un usage qui remonte aux ori­gines de l’im­pri­me­rie : on peut l’observer dans la Bible de Guten­berg ! Les cou­pures de mots en fin de ligne y sont mar­quées par deux traits obliques7, les­quels viennent dans la marge. (Le nombre de divi­sions suc­ces­sives n’est pas encore limi­té à trois, comme aujourd’hui : c’est la régu­la­ri­té de l’espacement qui prime8.)

Extrait de la Bible à 42 lignes : on note quatre coupures successives, marquées par des doubles traits obliques, placés dans la marge. Détail d'une reproduction dans "L'Effet Gutenberg" de Fernand Baudin (éd. du Cercle de la librairie, 1994), p. 81.
Extrait de la Bible à 42 lignes : on note (sur­li­gnées) quatre cou­pures suc­ces­sives, mar­quées par des doubles traits obliques, pla­cés dans la marge. Détail d’une repro­duc­tion dans L’Ef­fet Guten­berg de Fer­nand Bau­din (éd. du Cercle de la librai­rie, 1994, p. 81).

NB — Je fête avec ce texte mon 300e article.


  1. C’est-à-dire ali­gné à gauche et à droite. ↩︎
  2. Asso­cia­tion GUTen­berg, « Com­ment amé­lio­rer la qua­li­té typo­gra­phique de son docu­ment ? », FAQ LaTeX, 23 novembre 2024. ↩︎
  3. Fer­nand Bau­din, L’Ef­fet Guten­berg, éd. du Cercle de la librai­rie, 1994, p. 81. ↩︎
  4. Selon l’As­so­cia­tion GUTen­berg (page citée), on peut aus­si pro­gram­mer ce dépas­se­ment dans la marge en LaTeX. Il est nom­mé cha­rac­ter pro­tru­sion dans la docu­men­ta­tion en anglais. ↩︎
  5. Adobe InDe­si­gn, manuel en ligne, cha­pitre « Mise en forme des para­graphes », para­graphe « Créa­tion de ponc­tua­tion en retrait ». ↩︎
  6. Je remer­cie Cathe­rine Magnin, pré­si­dente de l’Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie (ARCI), de me l’a­voir rap­pe­lé. ↩︎
  7. Je retrouve ain­si l’un des signes, qui m’é­taient alors incon­nus, dont j’a­vais men­tion­né l’exis­tence dans l’ar­ticle « Sur l’enterrement dis­cret d’un grand modeste, le trait d’union ». ↩︎
  8. Pas­sion­né par la ques­tion de l’es­pa­ce­ment, Fer­nand Bau­din cite volon­tiers le cor­rec­teur typo­graphe Dési­ré Gref­fier : « L’espacement régu­lier des mots est la pre­mière qua­li­té d’une bonne com­po­si­tion typo­gra­phique. […] il vau­drait mieux faire une mau­vaise divi­sion qu’un mau­vais espa­ce­ment. […] la pre­mière règle d’unité en typo­gra­phie, après l’orthographe, est l’interlignage et l’espacement régu­liers. » Les Règles de la com­po­si­tion typo­gra­phique, Arnold Mul­ler, 1897, p. 4-7. ↩︎

Né sous le signe du Coq ? Vous êtes fait pour être correcteur

Si vous êtes né·e en 1957, 1969, 1981, 1993 ou 20051, vous avez peut-être des pré­dis­po­si­tions pour la cor­rec­tion. Du moins si l’on en croit l’astrologie chi­noise. En effet, dans un livre sur le coq, on peut lire, à pro­pos du signe por­tant le nom de cet ani­mal dans le zodiaque chinois :

"Coqs en contes", éd. Philippe Picquier, 2004

« Ce que d’aucuns consi­dèrent ennuyeux ne le rebute nul­le­ment. Il ne rechigne ni à la rou­tine ni aux tâches labo­rieuses telles que la pré­pa­ra­tion des bud­gets, la comp­ta­bi­li­té cou­rante, la cor­rec­tion de textes et d’épreuves d’imprimerie. […] Doté d’une grande intel­li­gence ana­ly­tique, il pos­sède un esprit logique et clair. Les imper­fec­tions, même minimes, l’agacent au plus haut point. Il n’aura de cesse qu’il ne cor­rige cette minus­cule erreur que per­sonne n’avait remar­quée avant lui. Il peut se mon­trer tatillon à l’extrême, sur­tout lorsqu’on bou­le­verse ses habi­tudes ou son emploi du temps. En revanche, il n’est pas impré­vi­sible :
 chaque chose à son heure et pas de rac­cour­cis. Cet excen­trique ne craint jamais de sou­le­ver des contro­verses afin de réta­blir l’ordre. »

Et plus loin :

« Ne sous-esti­mez jamais le talent du Coq : rien n’échappe à sa vigi­lance. Tôt ou tard, il effec­tue­ra un inven­taire et décou­vri­ra une erreur. Les meilleurs comp­tables, les spé­cia­listes de la pro­duc­ti­vi­té, les scien­ti­fiques, les stra­tèges, les cracks de l’informatique et les cor­rec­teurs d’épreuves appar­tiennent sou­vent à ce signe. »

Je dois cette infor­ma­tion à Cathe­rine Magnin, pré­si­dente de l’Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie (ARCI), que je remer­cie chaleureusement.

Source : « Le signe du Coq dans le zodiaque chi­nois », dans Coqs en contes, ouvrage col­lec­tif, éd. Phi­lippe Pic­quier, 2004.


  1. Voir les dates pré­cises sur Wiki­pé­dia. ↩︎

Le 6 mai, fête des typographes et des imprimeurs

Les typographes fêtent la Saint-Jean-Porte-Latine. Gravure de Pierre Eugène Lacoste, dans "Physiologie de l'imprimeur", de Constant Moisand, Paris, Desloges, 1842, p. 72.
Les typo­graphes fêtent la Saint-Jean-Porte-Latine. Gra­vure de Pierre Eugène Lacoste, dans Phy­sio­lo­gie de l’im­pri­meur, de Constant Moi­sand, Paris, Des­loges, 1842, p. 72. Source : Gallica/BnF.

Nous sommes le 6 mai, jour de la Saint-Jean-Porte-Latine. C’est la fête patro­nale des typo­graphes et des impri­meurs (mais aus­si des pape­tiers, des relieurs, des écri­vains, des copistes, des libraires, « enfin de tous ceux par les mains des­quels passe le livre, véhi­cule de la pen­sée1 » — et les cor­rec­teurs ?). Ou plu­tôt c’était une fête célé­brée depuis la fin du xvie siècle2, par une messe sui­vie d’un bal ou d’un ban­quet. « Avant la Révo­lu­tion, les impri­meurs, qui étaient admis à la cour, devaient, ce jour-là, fer­mer bou­tique et ate­liers sous peine d’a­mende3. »

Rappel de l'interdiction de travailler un jour de fête. "Code de la librairie et imprimerie de Paris", 1744.
Rap­pel de l’in­ter­dic­tion de tra­vailler un jour de fête. Code de la librai­rie et impri­me­rie de Paris, ou Confé­rence du régle­ment arrê­té au Conseil d’É­tat du Roy, le 28 février 1723, et ren­du com­mun pour tout le royaume, par arrêt du Conseil d’É­tat du 24 mars 1744. Source : Gallica/BnF.

Ensuite, la tra­di­tion s’est main­te­nue quelque temps dans cer­tains ateliers.

En 1836, par exemple, le Cour­rier du Midi aver­tit ses abon­nés que le ven­dre­di 6 mai, les ate­liers d’im­pri­me­rie seront fer­més, ce qui repous­se­ra la sor­tie du jour­nal daté du same­di au dimanche matin.

Avis de fermeture des ateliers le 6 mai, dans le "Courrier du Midi", 5 mai 1836.
Cour­rier du Midi, jour­nal de l’Hé­rault, 5 mai 1836. Source : Gallica/BnF.

Quand ils ont com­men­cé à fes­toyer, les typo­graphes ont du mal à s’arrêter4. Dans sa Phy­sio­lo­gie de l’imprimeur (1842), Constant Moi­sand raconte avec humour :

Vienne par exemple le six mai, jour de la St-Jean-Porte-Latine, fête des com­po­si­teurs, le singe5 fait ce qu’il appelle ses frais6. Tous les com­pa­gnons du même ate­lier se réunissent pour aller dîner aux Ven­danges de Bour­gogne7, et cet illustre res­tau­rant devient alors le théâtre des débauches les plus désor­don­nées. Cette déli­cieuse noce dure au moins trois jours, jus­qu’à ce qu’en­fin les eaux soient deve­nues tel­le­ment basses, qu’il faille retour­ner à ce mau­dit ate­lier8.

Mais la tra­di­tion est déjà en train de se perdre. Trente ans plus tard, la Saint-Jean-Porte-Latine « n’est plus guère chô­mée9 », selon le cor­rec­teur Eugène Bout­my (Dic­tion­naire de l’argot des typo­graphes, 1878).

Tou­te­fois, le Bul­le­tin folk­lo­rique d’Ile-de-France (1948) rap­porte qu’en 1899 les typo­graphes d’Étampes (Essonne) ont encore digne­ment mar­qué l’évènement. Une seule journée.

LES TYPOGRAPHES et « LA SAINT-JEAN PORTE-LATINE »

La cor­po­ra­tion des typo­graphes d’É­tampes don­nait […] tous les ans une fête en l’hon­neur de son saint patron : [s]aint Jean Porte Latine.
En 1899, les membres de cette impor­tante cor­po­ra­tion, coif­fés du cha­peau haut de forme, vêtus de la grande blouse noire du typo­graphe et por­tant la grosse cra­vate noire nouée ont défi­lé par les rues de la ville, aux accents entra[î]nants de marches exé­cu­tées par une fan­fare de bigo­phones10 et de chants d’une cho­rale dont tous les chan­teurs étaient recru­tés par­mi eux.

Un ensemble de bigophones caricaturé par Léonce Burret, 1913.
Un ensemble de bigo­phones cari­ca­tu­ré par Léonce Bur­ret en 1913. Source : Wiki­pé­dia.


À l’ex­tré­mi­té de la ville ils prirent d’as­saut, au nombre d’une cin­quan­taine,
les breacks11 [sic] qui devaient les emme­ner en excur­sion à Mil­ly en Gâti­nais (deve­nu depuis peu Mil­ly-la-Forêt).
À leur arri­vée à Mil­ly, ils firent grande sen­sa­tion sur les habi­tants qui mani­fes­tèrent leur joie.
Après avoir exé­cu­té plu­sieurs mor­ceaux de musique et des chants sur la grande place, ils se ren­dirent à l’hô­tel où un ban­quet leur avait été pré­pa­ré. Le repas, sablé au cham­pagne, fut fort gai. Les toasts furent sui­vis de chan­sons. Le retour se fit vers 2 heures du matin.

Dans la presse de la pre­mière moi­tié du xxe siècle, on trouve encore l’an­nonce ou le compte ren­du de ban­quets de typo­graphes et d’im­pri­meurs un dimanche proche de la date du 6 mai. Le 5 mai 1935, une messe à la basi­lique du Sacré-Cœur a réuni 250 pro­fes­sion­nels pari­siens du livre12.

En 1942, le gra­veur Jean Chièze a repré­sen­té saint Jean Porte Latine par­mi une série de « Saints patrons des métiers de France ». « Saint Jean est ici repré­sen­té jeune, imberbe, auréo­lé, assis, écri­vant son évan­gile sur un pupitre sou­te­nu par l’aigle, son prin­ci­pal attri­but. Il domine une scène se dérou­lant dans une impri­me­rie : l’un des ouvriers est à la presse. Sur le pre­mier des bois gra­vés se trou­vant au sol, on peut voir la repré­sen­ta­tion du sup­plice de [s]aint Jean (à Rome, il est plon­gé dans un chau­dron d’huile bouillante qui lui fit l’ef­fet d’un bain rafraî­chis­sant)13. »

"Saint Jean Porte Latine, patron des imprimeurs", estampe de Jean Chièze, 1942
Saint Jean Porte Latine, patron des impri­meurs, se fête le 6 mai. Estampe de Jean Chièze, éd. Hen­ri Lefebvre, 1942. Coll. musée Car­na­va­let, Paris.

  1. La Petite Presse, 10 mai 1887. ↩︎
  2. « Une décla­ra­tion du roi, du 10 sep­tembre 1572 […] accor­da [aux com­pa­gnons] […] qu’ils auront congé le jour de la Saint-Jean-Porte-Latine […] ». Louis Morin, Essai sur la police des com­pa­gnons impri­meurs sous l’an­cien régime, impr. de L. Sézanne (Lyon), 1898, p. 24. ↩︎
  3. Loc. cit. ↩︎
  4. « […] fêtes et ban­quets par­fois un peu intem­pes­tifs et pro­lon­gés », écrit Louis Bros­sard (Le Cor­rec­teur typo­graphe, 1924, p. 446). ↩︎
  5. Com­po­si­teur typo­graphe. ↩︎
  6. « Faire ses frais », c’est à la fois « faire des dépenses inha­bi­tuelles » et « être récom­pen­sé de ses peines ». Voir « Il faut que je m’a­muse un peu avant de prendre congé ! Je veux faire mes frais » (Bal­zac, Marâtre, 1848, III, 9, p. 104). — TLF. ↩︎
  7. Situé rue du Fau­bourg-du-Temple, à Paris. ↩︎
  8. Constant Moi­sand, Phy­sio­lo­gie de l’imprimeur, Paris, Des­loges, 1842, p. 72-73. ↩︎
  9. « C’é­tait dimanche la fête de Saint-Jean-Porte-Latine, patron des typo­grapbes. Elle coïn­cide avec l’é­pa­nouis­se­ment du prin­temps et l’ap­pa­ri­tion des feuilles. Ce serait une rai­son pour que le saint soit fêté digne­ment par ceux qu’il pro­tège ; mais il n’en a rien été croyons-nous à Bel­fort », regrette Le Ral­lie­ment (jour­nal répu­bli­cain du Ter­ri­toire de Bel­fort), le 10 mai 1888. ↩︎
  10. « Ins­tru­ment de musique bur­lesque, de formes diverses, dont on joue en chan­tant dans l’embouchure » (TLF). ↩︎
  11. Break : « Voi­ture décou­verte, à quatre roues (TLF). ↩︎
  12. Heb­do­ma­daire Choi­sir : vivre c’est choi­sir, 19 mai 1935. ↩︎
  13. Musée dépar­te­men­tal bre­ton, Quim­per. ↩︎

Le correcteur, “ennemi du journaliste”, pour Delphine de Girardin

Delphine de Girardin caricaturée par "Le Charivari" en 1848.
Del­phine de Girar­din cari­ca­tu­rée par Le Cha­ri­va­ri en 1848.

Au xixe siècle, si l’on vou­lait écrire et sur­tout être publiée, il valait mieux prendre un nom d’homme, fût-on la femme du patron. Pour signer son « Cour­rier de Paris » dans le quo­ti­dien de son mari, « Mme Émile de Girar­din », pré­nom­mée Del­phine, avait choi­si le pseu­do­nyme du vicomte Charles de Lau­nay. Tant qu’à faire !

Mais fal­lait-il que mon­sieur le vicomte soit si dur avec le pauvre cor­rec­teur ? Après Bar­bey d’Aurevilly qui vou­lait l’abattre comme un chien (voir mon pré­cé­dent article), le voi­là dési­gné comme « enne­mi du jour­na­liste ». Lisez plutôt :

« Chaque ani­mal a son enne­mi natu­rel, savoir : un être plus fort que lui, qui vit à ses dépens, qui le guette, qui le pour­suit, qui le tue et qui le mange ; et man­ger son enne­mi, c’est réel­le­ment vivre à ses dépens. La mouche a pour enne­mie l’araignée ; la colombe a pour enne­mi le vau­tour ; la bre­bis, le loup ; la sou­ris, le chat, et le chat, le mar­chand de peaux de lapin ; puis, au moral, la femme a pour enne­mi l’homme, l’homme a pour enne­mi le démon, le peuple a pour enne­mi le phi­lan­thrope, le gou­ver­ne­ment a le publi­ciste, le poëte a le jour­na­liste, et le jour­na­liste a le correcteur. 

« Or, de tous les enne­mis, le cor­rec­teur est le plus dan­ge­reux, car il n’y a aucun recours contre sa négli­gence ; la veille on ne peut pré­voir ses coups, le len­de­main on ne peut gué­rir ses bles­sures. L’errata est per­mis à l’auteur, l’auteur a un droit de car­ton1 qui le console et le jus­ti­fie ; le feuille­to­niste n’a rien pour se défendre : la bêtise qu’on lui fait dire lui reste, l’intelligence du lec­teur est son unique ressource. 

« Mais encore il est des fautes inex­pli­cables que le lec­teur le plus intel­li­gent ne peut devi­ner ; ain­si l’erreur sui­vante s’étalant dans les graves colonnes du Moni­teur : “Le ministre des affaires étran­gères a obte­nu vingt mille francs pour le cho­co­lat à la vanille.” Quel abus ! vingt mille francs de cho­co­lat pour un seul minis­tère ; il y avait de quoi sou­le­ver le pays, ame­ner une révo­lu­tion ; au lieu de cela, il fal­lait lire : “vingt mille francs pour le consu­lat de Manille !” »

L’erreur paraît certes gros­sière, mais on ignore quel gri­bouillis à la plume a tenu lieu de copie pour notre infor­tu­né confrère.

La Presse, 27 juillet 1837.


  1. Feuillet impri­mé après coup des­ti­né à rem­pla­cer, dans un volume, un pas­sage à modi­fier ou à cor­ri­ger (TLF). ↩︎

Un auteur en colère (contre le correcteur) peut être dangereux

Jules Bar­bey d’Au­re­vil­ly pho­to­gra­phié par Nadar.

Les cor­rec­teurs sont rare­ment mena­cés de mort dans l’exercice de leur tra­vail, et c’est heu­reux. Cer­tains auteurs, plus sour­cilleux et colé­riques que les autres, laissent cepen­dant explo­ser leur mécontentement. 

Vous connais­sez peut-être la phrase de Mark Twain : « Hier [mon édi­teur] m’a écrit que le cor­rec­teur de l’imprimerie amé­lio­rait ma ponc­tua­tion, et j’ai télé­gra­phié l’ordre qu’on le des­cende sans lui lais­ser le temps de faire sa prière1. »

Eh bien, nous avons le pen­dant par­mi ses contem­po­rains fran­çais : « Je tue­rais un cor­rec­teur d’épreuves qui fait des fautes, comme un chré­tien tue­rait un chien turc », a écrit Jules Bar­bey d’Aurevilly à son ami Guillaume-Sta­nis­las Trébutien. 

Il faut dire que « […] tout en col­la­bo­rant pen­dant de longues années à des jour­naux, [Bar­bey] a infa­ti­ga­ble­ment ins­truit le pro­cès du jour­na­lisme ». Et « [m]aintes lettres […] témoignent de son irri­ta­tion lorsqu’il découvre qu’une main non­cha­lante ou mal­ha­bile a intro­duit des fautes dans son article, lors de l’impression ».

Ain­si, il écrit à Hec­tor de Saint-Maur, à pro­pos des typo­graphes du Consti­tu­tion­nel : « Je viens de me mettre dans une colère de Duc de Bour­gogne en reli­sant mon article de ce matin, ils m’ont éclo­pé une phrase en oubliant un qui, et man­qué une date. »

On peut com­prendre son aga­ce­ment, sou­la­gés tout de même qu’il ait pré­fé­ré la plume au pistolet.

Source : Bar­bey d’Aurevilly jour­na­liste, articles et chro­niques choi­sis et pré­sen­tés par Pierre Glaudes, GF Flam­ma­rion, 2016.


  1. « Yes­ter­day Mr. Hall wrote that the prin­ter’s proof-rea­der was impro­ving my punc­tua­tion for me, & I tele­gra­phed orders to have him shot without giving him time to pray », 1889 — www.twainquotes.com. ↩︎

Dans un journal, une correction regrettable amuse Jean Yanne

Il arrive que, par mégarde, le cor­rec­teur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savou­reuse, qui l’a fait rire.

couverture du livre "J'me marre" de Jean Yanne, Le Cherche midi, 2003.

« Outre les coquilles, ce que je trouve savou­reux dans la presse, c’est l’erreur qui se pro­duit entre le moment où le jour­na­liste écrit son article et le moment où il est impri­mé. Parce que c’est dans cet inter­valle que sévissent les cor­rec­teurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trou­vée, c’est dans un jour­nal bre­ton. Le jour­na­liste avait écrit SE pour sud-est, en abré­gé. Le début de son article était : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de sud-est.” Pas­sé dans les mains du cor­rec­teur, c’est deve­nu, une fois impri­mé : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de Son Émi­nence.” Je sais bien que la Bre­tagne est un pays catho­lique, mais là, j’me marre ! »

Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [post­hume].

PS — L’exemple est amu­sant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été gla­né, il y avait encore un cor­rec­teur dans ce jour­nal. C’est l’habitude de s’en prendre au cor­rec­teur qui est ancienne.

☞ Voir aus­si « “Dis­trac­tions de cor­rec­teur”, une rubrique des années 1850 ».

“Les gens qui écrivent aux journaux”, article satirique de 1860

Titre du journal "Le Charivari", 23 octobre 1860

Les gens qui prennent la plume, ano­ny­me­ment ou non, pour se plaindre de leur jour­nal, en par­ti­cu­lier de ses man­que­ments à telle ou telle règle de gram­maire, ce n’est pas une nou­veau­té. Le Cha­ri­va­ri (1832-1937), jour­nal sati­rique, s’en amuse le 23 octobre 1860, en ima­gi­nant le coup de sang d’un lec­teur, pré­lude à la rédac­tion de sa lettre.

LES GENS QUI ÉCRIVENT AUX JOURNAUX.

Paris est plein d’originaux ; quand je dis Paris, je ne vois pas pour­quoi j’éliminerais au pro­fit de la capi­tale de notre beau pays la pro­vince, cette terre pri­vi­lé­giée des maniaques et des ridicules.

Donc, repre­nons et disons avec plus de véri­té : Paris et la pro­vince sont bour­rés d’excentriques. Par­mi cette grande famille aus­si nom­breuse que celle d’Ismaël, de biblique mémoire, une varié­té assez curieuse à étu­dier, c’est celle des gens qui écrivent aux journaux.

Ces agréables mono­manes passent leur temps à ana­ly­ser lettre par lettre, phrase par phrase, ali­néa par ali­néa les articles de leur feuille ou des feuilles en général.

Et alors, quand le cor­rec­teur a par négli­gence lais­sé pas­ser une vir­gule en plus ou un point en moins, ils s’emparent de la plume et sur le champ [sic] expé­dient une bonne lettre ano­nyme qui a la pré­ten­tion de tan­cer ver­te­ment le jour­na­liste pris en fla­grant délit d’erreur grammaticale.

Pour l’instruction des masses, voi­ci à peu près de quelle façon se passe cette scène dans le café du cor­res­pon­dant puriste :
— Ah ! s’écrie ledit cor­res­pon­dant avec un cri de joie.
— Qu’est-ce ? fait un domi­no­tier inquiet.
— Encore une faute !
— Aux domi­nos ?
— Non, dans le jour­nal. Ces jour­na­listes, ma parole d’honneur, sont des ânes qu’on devrait ren­voyer tous à l’école pour faire un exemple.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
— Deman­dez-moi ce que celui-ci ne fait pas plu­tôt. On n’a pas idée de sem­blable igno­rance. Mon fils qui a dix ans, Guguste enfin, est bien jeune, n’est-ce pas ?
— Dame ! à dix ans…
— Eh bien, s’il écri­vait l’orthographe de cette façon, je le ferais par­tir pour les colo­nies.
— Vrai­ment.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Un écri­vain, un homme qui est payé des prix fous pour écrire un mau­vais article par jour, un poète man­qué qui s’enrichit à tra­cer des lignes noires sur du papier blanc et ce à nos dépens, ne se donne même pas la peine d’apprendre la gram­maire, c’est révol­tant… et une chose qui m’étonne, c’est que le gou­ver­ne­ment souffre cela.
— Mais qu’a-t-il donc mis ?
— Com­ment écri­vez-vous pain de sucre ?
P, a, i, n, pain.
— Très bien, pain avec un n. Eh bien, regar­dez, il a mis paim.
— Où ça ?
— Ici, à gauche.
— C’est vrai, il a écrit paim.
— Il y a paim, inoui, inoui [sic] !
— Quels ignares que ces journalistes !

Ici le cor­res­pon­dant montre la feuille à tous les habi­tués, et quand tous ces hono­rables mono­manes se sont convain­cus que pain a pris un m sous la plume du mal­heu­reux fol­li­cu­laire, le Chris­tophe Colomb des coquilles demande d’une voix triom­phante une plume et du papier au gar­çon.
— Qu’allez-vous faire ?
— Lui don­ner gra­tis une leçon, il la mérite bien ; au reste il la mérite tous les jours, mais je ne me las­se­rai pas de le lui reprocher.

Auteur, cesse d’errer et je cesse d’écrire.

Le Cha­ri­va­ri, 23 octobre 1860.