Prosper Marchand (1678-1756), ancien libraire devenu correcteur

Portrait présumé de Prosper Marchand. Détail du frontispice des "Lettres juives" du marquis d'Argens, La Haye, Paupie, 1738.
Por­trait pré­su­mé de Pros­per Mar­chand1. Détail du fron­tis­pice des Lettres juives du mar­quis d’Ar­gens, La Haye, Pau­pie, 1738.

J’avais déjà ins­crit le libraire-biblio­graphe Pros­per Mar­chand (1678-1756) dans mon Petit dico des cor­rec­teurs et cor­rec­trices, sur la foi d’un article de Wiki­pé­dia. Quand j’ai appris l’existence des tra­vaux de Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, j’ai pen­sé me les pro­cu­rer. Bien m’en a pris : j’y ai trou­vé une foule d’in­for­ma­tions sup­plé­men­taires, dont je résume ici l’essentiel. 

Né à Saint-Ger­main-en-Laye, Pros­per Mar­chand étu­die les langues anciennes et, à l’âge de 15 ans, opte pour la librai­rie2. Mais il se conver­tit peu à peu à la reli­gion réfor­mée et, en 1709, est contraint de fuir aux Pays-Bas, où il s’installe comme libraire, d’a­bord à La Haye, puis à Amster­dam, enfin à Rotterdam. 

Selon toute vrai­sem­blance, Mar­chand fut atti­ré dans cette ville [Rot­ter­dam] par les libraires Fritsch et [Michel] Böhm. Gas­pard Fritsch […] connais­sait Mar­chand depuis son arri­vée dans les Pro­vinces-Unies et avait ample­ment eu le loi­sir d’apprécier ses qua­li­tés. Fritsch et Böhm prennent Mar­chand à leur ser­vice et lui confient, entre autres, l’édition des Œuvres de Pierre Bayle3.

Les divers tra­vaux pour Fritsch et Böhm, puis pour Böhm et Charles Levier,  l’occupent jusqu’en 17204. Après un séjour en Angle­terre, il s’ins­talle à La Haye. « Il s’y livre à des tra­vaux per­son­nels mais loue éga­le­ment ses ser­vices aux libraires qui lui en font la demande5. »

La plu­part des grands édi­teurs hol­lan­dais publiant en fran­çais n’a­vaient de cette langue qu’une tein­ture plus ou moins pro­non­cée. Il leur fal­lait donc s’en­tou­rer de let­trés fran­çais capables de les secon­der à la fois dans le choix des manus­crits et dans le contrôle de la pure­té de la langue6.

Pour cer­tains auteurs, il se charge aus­si de choi­sir un édi­teur et de négo­cier la ces­sion du manus­crit. Ses com­man­di­taires lui laissent une « entière liber­té7 », y com­pris celle « d’ap­por­ter des modi­fi­ca­tions de forme ou même de fond au texte ini­tial8 ». Son nom « n’ap­pa­raît pour­tant nulle part dans les ouvrages pla­cés par lui et dont il sur­veilla l’é­di­tion9 ». « Mar­chand demande quel­que­fois la per­mis­sion expresse de l’au­teur avant de se déci­der à une cer­taine modi­fi­ca­tion mais il se voit sou­vent for­cé d’in­ter­ve­nir sur le champ [sic] et de son propre chef10. »

[Il] effec­tue les modi­fi­ca­tions qui lui paraissent néces­saires en s’ap­puyant sur le ‘pou­voir abso­lu’ que lui ont lit­té­ra­le­ment confé­ré ses cor­res­pon­dants. Après avoir approu­vé une cer­taine cor­rec­tion, [Mathu­rin Veys­sière de] La Croze pour­suit : ‘Si vous en trou­vez d’autres à faire, je les approuve d’a­vance, et j’a­ban­donne le tout à vôtre pru­dence et vôtre dis­cré­tion11’. […]

« Si la plu­part des auteurs approuvent hau­te­ment les ‘angé­liques cor­rec­tions’ de Mar­chand, il en est cepen­dant qui ne le ménagent pas. […] L’ac­cu­sa­tion de retran­cher à sa fan­tai­sie ou au contraire d’a­jou­ter trop du sien dans les édi­tions dont il s’oc­cupe pour­sui­vra Mar­chand toute sa vie et n’est pas sans revê­tir une cer­taine gra­vi­té12. »

Épreuve corrigée par Prosper Marchand.
Épreuve cor­ri­gée par Pros­per Mar­chand13. Le fonds Mar­chand « en contient plu­sieurs dizaines, dis­sé­mi­nées dans les liasses14 ».

Pour la cor­rec­tion des épreuves, tâche qu’il accom­pli­ra pen­dant « plus de qua­rante ans15 », Mar­chand « applique une méthode de tra­vail soi­gneu­se­ment mise au point et méti­cu­leu­se­ment sui­vie16 ». Méthode sur­pre­nante sur un point pour le cor­rec­teur d’au­jourd’­hui, puis­qu’il ajoute des majus­cules à la plu­part des sub­stan­tifs (à la manière alle­mande), qu’il appelle « les Mots essen­tiels de chaque Phrase17 ». Il s’en explique « dans un brouillon de lettre en date du 23 mars 1724, adres­sée […] à un des­ti­na­taire incon­nu18 » :

Lorsque j’eus réso­lu de me mettre à la Cor­rec­tion, je vou­lus étu­dier les Regles selon les­quelles on doit se conduire dans cette Occu­pa­tion agréable et penible, tant pour la Ponc­tua­tion, que pour la Posi­tion des Accens, et la Dis­tri­bu­tion des Capi­tales. Pour cet effet, j’examinai les Ouvrages de nos Plus habiles Ecri­vains, et les Edi­tions qu’on en regarde commes les meilleurs et les plus éxactes. Mais, bien loin d’en tirer le moindre Secours, je n’acquis que des Doutes et de l’Incertitude. Je les trou­vai tous, non seule­ment très dif­fé­rents les uns des autres, mais même presque tou­jours contraires et oppo­sez à eux-mêmes ; je ne dis pas sim­ple­ment au com­men­ce­ment ou à la fin d’un Volume, mais le plus sou­vent dans la même Feuille, dans le même Feuillet, dans la même Page. […] Pour évi­ter cet Incon­vé­nient, je me suis for­mé un Sis­tème, dans lequel j’ai tâché d’être uni­forme quant aux Capi­tales et clair quant à la Ponc­tua­tion. Ce sont là les deux prin­ci­paux Points, que je me suis pro­po­sé d’y obser­ver ; me gar­dant bien d’y être scru­pu­leux jusqu’à l’Observation de quan­ti­té de Minu­ties fort indif­fé­rentes d’elles-mêmes19.

Liste de corrections à apporter à un ouvrage non identifié.
Liste de cor­rec­tions à appor­ter à un ouvrage non iden­ti­fié20. (Le fichier insé­ré dans l’ar­ticle n’est, hélas, pas lisible.)

Le tra­vail de cor­rec­teur lui paraît « fas­ti­dieux et décou­ra­geant21 », comme il l’é­crit à La Barre de Beau­mar­chais : « Mais en ren­trant chez vous, il y a des épreuves qui vous attendent, épreuves bien nom­mées puisque sou­vent elles servent à éprou­ver notre patience22. »

Il lui est aus­si dif­fi­cile d’en tirer des reve­nus corrects : 

En 1734, Rous­set de Mis­sy demande à Mar­chand d’assurer la cor­rec­tion d’un pério­dique : le libraire [Hen­ri] Scheur­leer le paie­ra tous les trois mois. L’année sui­vante, Rous­set recon­nait que ce tra­vail de cor­rec­tion exige sen­si­ble­ment plus de ‘peine’ qu’il ne rap­porte et pro­met d’améliorer la qua­li­té des épreuves à cor­ri­ger. Le libraire [Pierre] Pau­pie, qui imprime les Amu­se­ments du beau sexe et fait cor­ri­ger les épreuves par Mar­chand, décide uni­la­té­ra­le­ment de réduire le salaire de son cor­rec­teur. Celui-ci s’en plaint à Gas­pard Fritsch et semble même avoir mena­cé de dépo­ser la plume23.

Des auteurs, on ignore même s’il tou­cha « un quel­conque salaire […] pour la cor­rec­tion des manus­crits pla­cés par ses soins24 », la cor­res­pon­dance n’en por­tant aucune mention.

De plus, « entre le sta­tut social du cor­rec­teur d’imprimerie et l’importance qu’auteurs et libraires déclarent accor­der à son tra­vail, la contra­dic­tion est fla­grante25 ». Quand l’un le méprise, l’autre l’es­time « digne d’un meilleur sort et d’une situa­tion plus hono­rable que celle de cor­rec­teur26 ».

Quoi qu’en en soit, ils « sou­haitent vive­ment que Mar­chand se charge de cor­ri­ger leurs édi­tions, pour se féli­ci­ter ensuite du résul­tat27 ». « […] c’est peut-être [Pie­ter] [d]e La Ro[c]que28 qui […] résu­me­ra le mieux l’opinion de beau­coup, trois ans à peine avant le décès de Mar­chand29 » (lequel a alors 75 ans) :

Je vois que vostre des­sin est de quit­ter la cor­rec­tion, mais je crain mon cher ami que vous n’en soyez pas le maître, car on aura tou­jours besoin de vous et jamais on ne fera, pen­dant vostre vie, impri­mer quelque bon livre sans que vous ne l’ayez exa­mi­né de toute manière aupa­ra­vant30.

« La tâche du cor­rec­teur est peu glo­rieuse », conclut Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « [m]ais le but pour­sui­vi, lui, n’a plus besoin de conqué­rir ses titres de noblesse : il s’agit de mettre au jour des livres bien impri­més, avec le moins de fautes et d’inconséquences pos­sibles, en un mot des édi­tions qui ne choquent point la vue31. »


  1. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), Leyde, E. J. Brill, 1987, fig. 1, hors texte. ↩︎
  2. Au sens de l’é­poque, c’est-à-dire l’é­di­tion et le com­merce des livres. ↩︎
  3. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 4-5. ↩︎
  4. Et non 1723, comme le dit l’ar­ticle de Wiki­pé­dia. ↩︎
  5. Ibid., p. 5. ↩︎
  6. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », De Gul­den Pas­ser, 56, 1978, p. 81. ↩︎
  7. Ibid., p. 76. ↩︎
  8. Loc. cit. ↩︎
  9. Loc. cit. ↩︎
  10. Loc. cit. ↩︎
  11. Ibid., p. 77. ↩︎
  12. Ibid., p. 77-78. ↩︎
  13. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., fig. 8, hors texte. ↩︎
  14. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », art. cité, note 94. ↩︎
  15. Ibid., note 14. ↩︎
  16. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 155. ↩︎
  17. Ibid., p. 156. ↩︎
  18. Ibid., p. 155. ↩︎
  19. Cité ibid., p. 155-156. ↩︎
  20. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », art. cité, p. 80. ↩︎
  21. Ibid., p. 156. ↩︎
  22. Cité loc. cit. ↩︎
  23. Loc. cit. ↩︎
  24. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », art. cité, p. 82. ↩︎
  25. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 156. ↩︎
  26. Ibid., p. 157. ↩︎
  27. Loc. cit. ↩︎
  28. Voir article de Wiki­pé­dia en néer­lan­dais. ↩︎
  29. Loc. cit. ↩︎
  30. Cité loc. cit. ↩︎
  31. Loc. cit. ↩︎

Une rareté : le “Code orthographique” d’Albert Hétrel (1862)

Reliure du "Code orthographique, monographique et grammatical", d'Albert Hétrel (Larousse et Boyer, 1862). Exemplaire de la Bibliothèque des arts graphiques (bibliothèque Forney).
Reliure du Code ortho­gra­phique, mono­gra­phique et gram­ma­ti­cal, d’Al­bert Hétrel (Larousse et Boyer, 1862). Exem­plaire de la Biblio­thèque des arts gra­phiques (biblio­thèque Forney).

Que cache cette reliure usée ? Une rare­té, que la Biblio­thèque des arts gra­phiques (dont le fonds est conser­vé par la biblio­thèque For­ney, à Paris) est presque seule à pos­sé­der : le Code ortho­gra­phique, mono­gra­phique et gram­ma­ti­cal d’Albert Hétrel (ou Hetrel, selon l’in­tro­duc­tion de l’au­teur). Publié par Larousse et Boyer en 1862 (c’est l’é­di­tion que j’ai consul­tée), il a été réédi­té en 1867 et une der­nière fois, sans date. Il fait suite aux abré­gés ortho­gra­phiques du xviiie siècle : Res­taut, Wailly, etc. (☞ voir mon article) et de la pre­mière moi­tié du xixe siècle : Boiste et Laveaux.

Page de titre du "Code orthographique" d'Albert Hétrel. Exemplaire de la Bibliothèque des arts graphiques (bibliothèque Forney).
Page de titre du Code ortho­gra­phique d’Al­bert Hétrel. Exem­plaire de la Biblio­thèque des arts gra­phiques (biblio­thèque Forney).

Selon Hétrel, il s’agit là d’une « nou­velle méthode don­nant immé­dia­te­ment la solu­tion de toutes les dif­fi­cul­tés de la langue fran­çaise », « ima­gi­née d’a­bord pour l’u­sage pro­fes­sion­nel de l’au­teur, qu’une longue expé­rience lui a prou­vé être infaillible et répondre à tous les besoins ». En effet, « le cor­rec­teur, […] par pro­fes­sion est obli­gé de connaître imper­tur­ba­ble­ment toutes les espèces de difficultés ».

« […] pen­dant une ving­taine d’an­nées pas­sées à cor­ri­ger des épreuves, M. Hetrel a soi­gneu­se­ment pris note des cas dou­teux, à mesure qu’ils se pré­sen­taient dans ses lec­tures. Étu­diant sans cesse les dic­tion­naires, les gram­maires, etc. etc., cher­chant des exemples dans les écri­vains les plus célèbres et com­pa­rant entre elles les diverses auto­ri­tés en matière d’or­tho­graphe et de lan­gage, il s’est enfin arrê­té aux solu­tions qu’il publie aujourd’­hui. Ses tablettes se sont rem­plies peu à peu, jour par jour ; et depuis long­temps non-seule­ment elles lui suf­fisent pour son tra­vail quo­ti­dien, mais elles rem­placent fort avan­ta­geu­se­ment tout le bagage lexi­co­lo­gique et gram­ma­ti­cal qui encom­brait autre­fois son bureau. »

En publiant ses notes per­son­nelles, son objec­tif est de faire gagner du temps et de l’argent aux col­lé­giens, aux hommes de lettres, aux typo­graphes, aux cor­rec­teurs (aux­quels « la mémoire fait sou­vent défaut »), aux impri­meurs et aux étran­gers qui apprennent notre langue. 

Double page à la lettre B. "Code orthographique" d'Albert Hétrel. Exemplaire de la Bibliothèque des arts graphiques (bibliothèque Forney).
Double page à la lettre B. Code ortho­gra­phique d’Al­bert Hétrel. Exem­plaire de la Biblio­thèque des arts gra­phiques (biblio­thèque Forney).

Je sais peu de chose sur l’auteur. Il publie ce livre après « une longue car­rière de cor­rec­teur d’im­pri­me­rie », notam­ment de La Presse1, quo­ti­dien lan­cé en 1836 par Émile de Girar­din. L’ouvrage est pré­cé­dé d’une lettre de son patron, dans laquelle celui-ci admet : « À peine gagnez-vous quinze cents francs par an en pâlis­sant dix heures par jour sur la cor­rec­tion des épreuves qui vous sont confiées. » Soit cinq francs par jour2.

Girar­din le remer­cie aus­si du « soin [qu’il a] appor­té à la cor­rec­tion des épreuves de la der­nière édi­tion des Œuvres com­plètes de l’au­teur de Made­leine et des Lettres pari­siennes, de Cléo­pâtre et de Lady Tar­tuffe, de Napo­line et de La joie fait peur ». Ce mys­té­rieux « auteur » n’est autre que Del­phine de Girar­din (1804-1855), sa pre­mière femme (il s’est rema­rié en 1856). 

À son tour, en 1867, pour remer­cier son patron d’avoir favo­ri­sé l’im­pres­sion de son Code ortho­gra­phique, réédi­té cette année-là, Albert Hetrel (cette fois, sans accent aigu) publie chez Michel Lévy frères des Pen­sées et maximes extraites des œuvres d’Émile de Girar­din. Leur auteur est « expli­qué par lui-même » dans une longue intro­duc­tion (64 pages).

Émile de Girardin, "Pensées et maximes" extraites des œuvres de M. Émile de Girardin par Albert Hetrel (Michel Lévy frères, 1867).
Émile de Girar­din, Pen­sées et maximes extraites des œuvres de M. Émile de Girar­din par Albert Hetrel (Michel Lévy frères, 1867).

D’après Le Figa­ro du 16 octobre 1864, on doit aus­si à Albert Hétrel un ouvrage inti­tu­lé Les Plumes du paon, dont je ne trouve pas trace. 

Annon­çant la paru­tion du Code ortho­gra­phique, le jour­nal Le Lan­nion­nais (cité par Le Guten­berg, le 1er octobre 1861) a écrit :

« Dans ce nou­veau tra­vail, il a conden­sé, sui­vant un ordre métho­dique et simple, la sub­stance de nos meilleurs dic­tion­naires, et en par­ti­cu­lier de celui de l’Académie. Avec ce livre qui ne coû­te­ra que 3 fr. aux sous­crip­teurs, et 3 fr. 50 c. aux non-sous­crip­teurs, on s’épargnera pour plus de 100 fr. de dic­tion­naires et une perte de temps consi­dé­rable qui sou­vent reste sans résul­tat. Dans cette œuvre toute pra­tique, où la théo­rie ne marche qu’appuyée sur les faits, on trou­ve­ra consi­gnées les recherches minu­tieuses, les obser­va­tions de plus de dix années, non d’un théo­ri­cien gram­ma­ti­cal, mais d’un homme qui a vu pas­ser et repas­ser sous ses yeux les épreuves à cor­ri­ger des tra­vaux de nos plus grands écri­vains dans tous les genres. »

☞ Voir aus­si « Ouvrages écrits par ou pour les cor­rec­teurs ».


  1. D’a­près Le Lan­nion­nais, cité par Le Guten­berg, le 1er octobre 1861. ↩︎
  2. À la même époque, M. Dutri­pon en touche quatre. « Notre salaire quo­ti­dien varie de 5 à 6 francs, et cela depuis de bien longues années, sans aucune amé­lio­ra­tion dans notre sort […] », écrit aus­si Cyrille Pignard en 1867. ↩︎

Pierre Vidal-Naquet, correcteur bénévole du “Monde”

Couverture du livre de François Dosse "Pierre Vidal-Naquet, une vie", La Découverte, 2020

Ma consœur Cathe­rine Magnin, pré­si­dente de l’Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie (ARCI), m’a gen­ti­ment trans­mis un extrait de la bio­gra­phie de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), his­to­rien spé­cia­liste de la Grèce ancienne et intel­lec­tuel enga­gé. Y est men­tion­né un épi­sode peu connu : il fut « cor­rec­teur à titre béné­vole du Monde ». Fran­çois Dosse raconte :

Lorsque le spé­cia­liste de l’histoire antique Mau­rice Sartre fait son entrée en juin 1996 au Monde des livres, il s’entend dire : « On a un cor­rec­teur béné­vole qui nous télé­phone dès qu’il repère une coquille. » Ce cor­rec­teur n’est autre que Pierre Vidal-Naquet, qui télé­phone en effet régu­liè­re­ment au jour­nal pour signa­ler la moindre erreur. Très récep­tif et réac­tif sur les ques­tions d’actualité, Vidal-Naquet est un dévo­reur de presse. Il lit chaque jour Le Monde dans ses deux édi­tions, mais aus­si Le Figa­ro et France-Soir […].

Deve­nus amis en mai 1960 à l’oc­ca­sion d’un pro­cès en dif­fa­ma­tion inten­té par le comi­té Audin (acteur de la lutte anti­co­lo­niale en métro­pole, auquel appar­tient l’his­to­rien) contre La Voix du Nord, Pierre Vidal-Naquet et Robert Gau­thier, rédac­teur en chef adjoint du jour­nal, par­tagent « une même exi­gence tatillonne, un même sou­ci de la per­fec­tion ».

Robert Gau­thier trouve en effet avec Vidal-Naquet son alter ego qui, mal­gré son ensei­gne­ment uni­ver­si­taire, ses recherches éru­dites et sa mili­tance pen­dant la guerre d’Algérie, trouve encore le temps de dévo­rer dès paru­tion la pre­mière édi­tion du Monde en kiosque en début d’après-midi, vers 14 heures. Dès qu’il pointe une erreur, il appelle la rédac­tion pour qu’elle la cor­rige dans la seconde édi­tion de la fin d’après-midi, pre­nant soin de véri­fier si cela a été fait en ache­tant cette édi­tion : « Robert Gau­thier m’en fut recon­nais­sant jusqu’à sa mort1. » […] Robert Gau­thier est sub­mer­gé de lettres de Vidal-Naquet, sans comp­ter les coups de télé­phone, pour signa­ler telle ou telle sco­rie dans le quo­ti­dien du soir : « Quel lec­teur lucide et vigi­lant vous êtes ! Heu­reu­se­ment que tous ne nous portent pas une ami­tié si atten­tive ! Ou mal­heu­reu­se­ment peut-être, car cela nous inci­te­rait à une plus grande rigueur2. » […]
En guise de remer­cie­ment, Robert Gau­thier consi­dère Vidal-Naquet comme un col­la­bo­ra­teur régu­lier du jour­nal et lui ouvre ses colonnes. C’est dans ce cli­mat de confiance qu’il publie son pre­mier article dans Le Monde du 6 mai 1961.

Fran­çois Dosse, Pierre Vidal-Naquet. Une vie, La Décou­verte, 2020, p. 433-435.


  1. Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, t. 2, Le trouble et la lumière (1955‑1998), Seuil/La Décou­verte, Paris, 1998 ; rééd. en poche : Seuil, coll. « Points », Paris, 2007, p. 143. ↩︎
  2. Robert Gau­thier, lettre à Pierre Vidal-Naquet, 26 août 1962 (Archives Vidal-Naquet, EHESS). ↩︎

Henri Bordier fustige la “tyrannie typographique” (1861)

Titre de "La Correspondance littéraire" n° 16 du 25 juin 1861.

Dans La Cor­res­pon­dance lit­té­raire1 no 16 du 25 juin 1861 (p. 371-376), l’historien et biblio­thé­caire Hen­ri Bor­dier (1817-1888) adresse une lettre à son confrère Ludo­vic Lalanne (1815-1898), direc­teur-gérant de la revue. Ils sont amis et ont rédi­gé ensemble, une dizaine d’an­nées plus tôt, le Dic­tion­naire de pièces auto­graphes volées aux biblio­thèques publiques de la France (Paris, librai­rie Pan­ckoucke, 1851-1853, que le Dico­pathe a récem­ment pré­sen­té dans un article). 

Après de longues consi­dé­ra­tions sur Vau­ge­las2, les « caprices » de l’u­sage3 et cer­tains choix de l’A­ca­dé­mie4, que je ne retiens pas ici, Bor­dier s’en prend aux impri­meurs, typo­graphes et cor­rec­teurs, par qui on serait pas­sés, selon lui, de l« anar­chie » à la « tyran­nie ». On com­prend que l’empire exer­cé, à par­tir du xixe siècle, par les typo­graphes sur la copie de l’au­teur n’a pas été admis sans dis­cus­sion. Après Vic­tor Hugo5, George Sand6 ou encore Bau­de­laire7, une autre voix s’é­lève d’outre-tombe. (Comme tou­jours, j’ai res­pec­té l’or­tho­graphe et la ponc­tua­tion d’origine.)

Titre original "De la tyrannie typographie. Lettre à M. Ludovic Lalanne."

Mon cher ami, je te prie de vou­loir bien m’accorder une petite place dans le pro­chain numé­ro de la Cor­res­pon­dance lit­té­raire. Il y a long­temps que je veux for­mu­ler quelques récla­ma­tions contre les noirs per­son­nages qui font cou­ler à flots.… non le sang et les larmes, mais seule­ment l’encre d’imprimerie, et qui me semblent exer­cer leur pou­voir avec une rigi­di­té tant soit peu révol­tante. […]

“La typographie ne souffre pas la contradiction”

[…] si, dans les régions de l’école et du pro­fes­so­rat, l’on doit aux règles éta­blies une obéis­sance pas­sive, dans les vastes champs de la lit­té­ra­ture on peut se mou­voir plus libre­ment et user d’une cer­taine indé­pen­dance. Il y a sans cesse des doutes, il y a même des revi­re­ments, donc la dis­cus­sion est ouverte et per­ma­nente. Et com­ment la rai­son pour­ra-t-elle récla­mer tou­jours et l’emporter quel­que­fois, si ce n’est par les chan­ge­ments que les auteurs feront peu à peu pré­va­loir dans l’usage com­mun par leur propre exemple ? C’est ce que pro­fesse le maître [Vau­ge­las] dont je viens d’invoquer tant de fois le témoi­gnage. Il défi­nit l’usage : « La façon de par­ler de la plus saine par­tie de la Cour, confor­mé­ment à la façon d’écrire de la plus saine par­tie des aut­heurs du temps. » La Cour, si impo­sante en effet au temps de Vau­ge­las, n’existe plus pour nous qu’à l’état de fic­tion poli­tique ; ce n’est qu’au théâtre, au bar­reau, à la tri­bune par­le­men­taire quand il en existe une, que se fait entendre aujourd’hui la langue par­lée ; aus­si l’autorité des auteurs n’en est-elle que plus consi­dé­rable. Or cette auto­ri­té est anni­hi­lée en par­tie par celle des typo­graphes. La typo­gra­phie s’est faite la gar­dienne incor­rup­tible de l’usage, mais avec la dif­fé­rence qu’elle ne souffre pas la contradiction.

“Si les Estiennes eussent eu des correcteurs pour le français…”

Je crois que c’est trop de zèle. L’un des hommes qui s’est cer­tai­ne­ment le plus pré­oc­cu­pé de la beau­té, de la gloire et du per­fec­tion­ne­ment de notre langue, le savant impri­meur Hen­ri Estienne qui publia, en 1579, son trai­té De la pré­cel­lence du lan­gage fran­çois, raconte quelque part qu’il y avait dans l’établissement typo­gra­phique de Robert Estienne, son père, dix cor­rec­teurs qu’on avait fait venir à grands frais des pays les plus loin­tains et qui ne pou­vaient se com­prendre les uns les autres qu’au moyen du latin. Je doute fort qu’il y eût par­mi eux un cor­rec­teur pour le fran­çais, et c’est heu­reux. Si les Estiennes et tous leurs confrères eussent eu des cor­rec­teurs, armés comme on l’est à pré­sent d’un code du style et de l’orthographe, et spé­cia­le­ment char­gés de les pétri­fier dans tous les livres pas­sant par leurs mains, nous devrions écrire et par­ler, en 1861, [à] peu près comme on le fai­sait à la fin du règne de Louis XIV. Quelques admi­ra­teurs pas­sion­nés du grand siècle, comme M. de Sacy8 et M. Cou­sin9, s’en applau­di­raient sans doute, mais notre langue serait deve­nue un ins­tru­ment insuf­fi­sant pour nos idées, en retard sur elles et livrée, par suite, à l’envahissement des formes étrangères.

Portrait d'Henri Bordier, imp. Lemercier & Cie, après 1888.
Por­trait d’Hen­ri Bor­dier, imp. Lemer­cier & Cie, après 1888. Source : biblio­thèque de Genève.

“Faire autrement, c’est déranger les habitudes de l’établissement”

Il n’est pas rare que nos impri­meurs reçoivent des manus­crits rem­plis de beau­tés sans doute, mais rem­plis aus­si de fautes contre les règles les plus élé­men­taires. Au lieu d’en lais­ser la res­pon­sa­bi­li­té à qui de droit, ils se croient par un faux point d’honneur obli­gés à ne rien lais­ser sor­tir de leurs mai­sons qui ne leur paraisse irré­pro­chable. Votre impri­me­rie, ce à quoi les injonc­tions poli­tiques du moment contri­buent pour beau­coup, se regarde comme soli­daire de vos œuvres. Elle a donc des cor­rec­teurs qui dans une pre­mière lec­ture de la copie com­po­sée sou­mettent celle-ci à toutes les lois vul­gaires de la ponc­tua­tion, de l’orthographe, voire même de la gram­maire avant de l’envoyer à l’auteur, et qui revisent encore après le bon à tirer de celui-ci, c’est-à-dire sans lui en faire part : rien de plus com­mode pour les négli­gents, mais rien de plus clair comme abus. Il s’est donc éta­bli dans la typo­gra­phie fran­çaise une sorte de dis­ci­pline tacite qui va si loin, dans ce que j’appelle sa tyran­nie, que l’on est refu­sé tout net si l’on désire seule­ment effa­cer des capi­tales inutiles (par exemple aux mots Apôtre, Évan­gile, Ascen­sion) ou modé­rer le déluge des vir­gules, à la mode depuis quelque temps. Faire autre­ment que tout le monde ? vous dit-on. Mais c’est déran­ger les habi­tudes de notre éta­blis­se­ment, et, de plus, c’est com­pro­mettre sa renom­mée. Une dis­ci­pline tacite, ai-je écrit ! Mais elle n’a pas même le vague et l’élasticité que com­porte ce qui n’est que tacite. La chambre des impri­meurs de Paris déli­bère sur les formes à don­ner par elle aux œuvres lit­té­raires, et prend des déci­sions aux­quelles tous les impri­meurs de France s’empressent d’acquiescer avec d’autant plus de doci­li­té qu’elles sont conçues, l’on peut en être assu­ré d’avance, dans l’intérêt bien enten­du.… de la typo­gra­phie. Je sup­pose que c’est à la suite d’une déci­sion de ce genre qu’ont dis­pa­ru de nos livres ces excel­lentes man­chettes10 qui gar­nis­saient les marges de som­maires, de dates ou d’autres indi­ca­tions pré­cieuses pour le lec­teur, mais qui, à ce qu’il paraît, gênaient beau­coup le met­teur en pages ; ce dont je suis plus sûr, c’est qu’il y a deux ou trois ans, la typo­gra­phie pari­sienne a déci­dé qu’elle ne met­trait plus de ponc­tua­tion sur les titres11. Cela s’exécute main­te­nant par toute la France. Louis Per­rin, de Lyon, va même jusqu’à y sup­pri­mer toute accen­tua­tion, et il imprime : poeme inedit de j. marot publie d’apres un manusc. de la biblio­theque impe­riale. Je ne trouve pas cela mau­vais, et je ne serais même pas fâché qu’on se rap­pro­chât le plus pos­sible de la pure sim­pli­ci­té romaine qui lais­sait le lec­teur accen­tuer et ponc­tuer lui-même ; il était for­cé de faire atten­tion à ce qu’il lisait. Mais je me demande com­ment s’arrangeront de l’arrêt nou­veau dont je parle les auteurs qui, non sans rai­son, aiment à déve­lop­per lon­gue­ment sur le titre le conte­nu de leur livre. Com­ment ferait, par exemple, l’abbé Migne12 qui emploie, pour cha­cun des innom­brables volumes de sa Patro­lo­gie, un titre de 52 lignes conte­nant en moyenne seize à dix-huit phrases, s’il n’avait son impri­me­rie à lui ? « Gar­dez-vous des sys­tèmes, mes chers Welches13. » Toute règle abso­lue est mau­vaise par cela seul qu’elle est absolue.

“Un peu flottantes alors, les règles permettaient au langage de se mouvoir”

Fau­dra-t-il donc pos­sé­der une impri­me­rie pour se per­mettre une opi­nion lit­té­raire contraire à celle des impri­meurs ? Telle est la voie où nous ten­dons. Le zèle, exa­gé­ré selon moi, de la typo­gra­phie, cette hono­rable auxi­liaire des lettres, tend à sub­sti­tuer une classe indus­trielle au sou­ve­rain tri­bu­nal de l’opinion publique que Vau­ge­las avait rai­son d’invoquer avec confiance dans un temps où chaque écri­vain jouis­sait encore d’une cer­taine mesure d’initiative et de liber­té. Les règles, un peu flot­tantes alors, et non point stric­te­ment appli­quées comme elles sont main­te­nant, per­met­taient au lan­gage, par la main du pre­mier venu, de cor­ri­ger, de ten­ter, de hasar­der, de se mou­voir enfin, et d’opérer peu à peu une part des trans­for­ma­tions qui sont la condi­tion vitale de toute chose en ce monde. Et notons bien que l’omnipotence de la typo­gra­phie, tout en ban­nis­sant de ses pro­duits les atteintes décla­rées qu’on pour­rait oser contre l’usage, ne prête aucun appui à la langue contre les plus odieux néo­lo­gismes. La gram­maire ni le dic­tion­naire ne défendent pas qu’un roman­cier fasse deman­der à M. Prud­homme14 com­ment se portent ses demoi­selles15. La typo­gra­phie n’y peut rien, du moins elle n’a pas encore été jusque-là.

“Maîtresse à peu près absolue dans la ponctuation”

Ce grand art typo­gra­phique, cette puis­sance des socié­tés modernes, est essen­tiel­le­ment impropre à aucune direc­tion en matière de lit­té­ra­ture, de langue, de style, de gram­maire, d’orthographe ou même de simple ponc­tua­tion. La rai­son en est simple : c’est qu’en toutes ces matières ou plu­tôt en ces dif­fé­rentes rami­fi­ca­tions d’une matière unique, si l’usage est le plus fort, si la rai­son a qua­li­té pour se pla­cer à côté de lui, il y a aus­si les affaires de nuance, d’oreille, de goût, qui font que telle ou telle irré­gu­la­ri­té paraî­tra bonne par la manière dont elle sera ame­née, par la place qu’elle occu­pe­ra ; qu’on la trou­ve­ra bonne en un endroit et point en un autre ; tan­dis que la typo­gra­phie ne peut pas admettre de dis­tinc­tions ni de nuances, et qu’elle est en pos­ses­sion de la règle comme d’un grand cou­pe­ret avec lequel il faut qu’elle coupe tou­jours. Voyons com­ment elle agit là où elle est maî­tresse à peu près abso­lue, dans la ponctuation. 

Je lui rends d’abord cette jus­tice, que par la mul­ti­pli­ci­té de ses pro­duits, elle a beau­coup contri­bué à faire naître l’idée et le besoin d’une ponc­tua­tion logique et utile. Avant elle les scribes du moyen âge se ser­vaient de points, de traits, de vir­gules et de beau­coup d’autres signes de ponc­tua­tion qu’ils employaient d’une manière cer­tai­ne­ment utile à leurs yeux, mais qui est pour nous un chaos. Comme chaque écri­vain avait son sys­tème, aucun usage géné­ral n’a pu se for­mer jusqu’à ce que la typo­gra­phie popu­la­ri­sât la lec­ture. Long­temps a régné dans les livres autant d’anarchie à cet égard que dans les manus­crits. Ce n’est qu’avec bien du temps qu’on est par­ve­nu à com­prendre la vir­gule et à voir en elle l’alliance du besoin qu’éprouve l’auteur de scin­der, pour le rendre plus clair, cha­cun des membres for­mant le déve­lop­pe­ment logique de son idée et du besoin qu’éprouve le lec­teur de trou­ver indi­qués les moments où il lui est per­mis de reprendre haleine16. Il me semble que vers le milieu du der­nier siècle, après trois cents ans de tâton­ne­ments, la typo­gra­phie était par­ve­nue à faire une appli­ca­tion saine et satis­fai­sante de ces don­nées du bon sens. Ain­si j’ouvre le pre­mier livre venu, de ce temps-là, que j’ai à por­tée de ma main, et j’y lis : « II n’y a plus de pro­grès à espé­rer dans les arts, si tout se borne à imi­ter les choses faites ; la cri­tique si néces­saire à leur per­fec­tion ne peut avoir lieu, qu’autant qu’on aura des règles fon­dées, non sur ce qui est, mais sur ce qui doit être. » L’imprimeur du P. Lau­gier17, à qui je fais cet emprunt (Essai sur l’Archit., 1755), ne lui per­met­trait plus de dis­po­ser ain­si la suite de ses idées et lui enca­dre­rait bon gré mal gré ces mots « dans les arts, » et « si néces­saire à leur per­fec­tion, » entre deux vir­gules comme étant pro­po­si­tions inci­dentes. C’est une sorte de cachet de nos livres actuels d’être far­cis de vir­gules ; il semble que le lec­teur soit recon­nu inca­pable de digé­rer une phrase, si l’aide mater­nelle de la typo­gra­phie ne prend soin de la lui cou­per en tout petits mor­ceaux. Ain­si dans les der­nières pages de Mme Sand impri­mées dans la Revue des Deux-Mondes on trouve des phrases cou­pées ain­si : « … Une leçon de bonne tenue à M. Nils, qui, debout, la ser­viette sous le bras, ne mon­trait pas trop de mau­vaise volon­té. » — « La toux dis­pa­rut ; mais, peu après, je fus alar­mé de nou­veau. » La phrase très-simple en elle-même a pris le hoquet en pas­sant chez M. Buloz18. Cette vir­gule opi­niâtre est encore plus fati­gante, quand la phrase est un peu ondu­leuse comme l’aime M. Sainte-Beuve : « Né le 1er novembre 1636, à Paris, et, comme il est prou­vé aujourd’hui, rue de Jéru­sa­lem, en face de la mai­son qui fut le ber­ceau de Vol­taire, Nico­las Boi­leau était le quin­zième enfant d’un père gref­fier.… » Cette phrase paraî­trait moins entor­tillée, si l’on eût jugé à pro­pos de faire éco­no­mie des pre­mière, troi­sième et cin­quième vir­gules qui l’encombrent inuti­le­ment. La pro­po­si­tion inci­dente est un inépui­sable pré­texte à vir­gules ; toute expres­sion qui peut s’isoler dans le dis­cours, notam­ment les adverbes et expres­sions adver­biales (on vient de le voir pour debout, peu après, en face19), est admise à la digni­té de pro­po­si­tion inci­dente et immé­dia­te­ment flan­quée de ses deux petits poteaux. Le mal­heu­reux pro­nom qui, la petite conjonc­tion et, sont faits tous les deux, par leur signi­fi­ca­tion et par leur forme si rapide, pour ser­vir par eux-mêmes de cou­pures dans la phrase ; cela ne suf­fit pas, ils ne comptent plus ; on leur met vir­gule à droite et vir­gule à gauche, indi­quant du reste très-bien par là qu’il n’en faut pas du tout, et que quand ces petits mots se trouvent iso­lés ain­si c’est qu’ils font eux-mêmes la fonc­tion de séca­teurs. C’est par le même pro­cé­dé que la paren­thèse, qui de sa nature n’est qu’un séca­teur énorme, se ren­force ordi­nai­re­ment d’une vir­gule finale par­fai­te­ment rédon­dante pour ceux qui n’ont pas oublié la force inhé­rente à la parenthèse.

“Lorsque ces broussailles parasites portent atteinte au sens”

Ces petits cro­chets qui hérissent de leurs brous­sailles para­sites les pages de la typo­gra­phie actuelle sont encore sup­por­tables, peut-être, lorsqu’ils ne donnent que de l’ennui. Mais lorsqu’ils portent atteinte au sens ? Lorsqu’ils sont une source de confu­sion ? Com­bien ne ren­contre-t-on pas, en lisant, de ces jalons mis à faux par-des­sus les­quels nous pas­sons, parce que nous en avons contrac­té l’habitude, mais qui altèrent évi­dem­ment le dis­cours. Je regrette aujourd’hui de n’en avoir pas fait col­lec­tion pour appuyer mon dire, mais je ne crains pas d’être démen­ti en disant qu’on trouve par pel­le­tées dans nos livres des phrases ponc­tuées comme celle-ci : « Tan­tôt le navire s’élevait vers le ciel, tan­tôt il s’abaissait entre les vagues, de telle sorte qu’on ne voyait plus que le som­met de ses mâts. » (A. Karr.) L’intervention blâ­mable de la seconde vir­gule ne forme-t-elle pas un sens faux en rap­por­tant éga­le­ment aux deux pre­miers membres de la phrase le troi­sième membre qui ne devrait faire qu’un avec le second ? La typo­gra­phie ne nous per­met plus aujourd’hui d’écrire sim­ple­ment : « Phi­lippe roi de Macé­doine et son fils Alexandre. » Il lui faut quatre vir­gules pour tran­quilli­ser sa conscience et lui per­mettre de croire qu’elle est par­ve­nue à nous rendre ces huit mots intel­li­gibles ; elle nous fait donc mettre for­cé­ment : « Phi­lippe, roi de Macé­doine, et son fils, Alexandre ; » je demande à quoi bon ce fatras ! Et j’ajoute que non-seule­ment il n’aide à rien, mais que dans une phrase énu­mé­ra­tive il pro­duit un amphi­gou­ri com­plet. Si l’on a, par exemple : « Le comte de Com­minges, Alphonse, Robert, l’évêque de Mar­seille, Ber­nard, l’envoyé du roi, et plu­sieurs autres per­son­nages se réunirent pour juger cette affaire, » on pour­ra défier plus d’un lec­teur de savoir s’il y a là trois per­son­nages nom­més ou s’il y en a six.

“Un peu de respect pour l’initiative individuelle”

Tous ces traits défec­tueux qu’on peut appe­ler des vétilles, mais qui papillotent comme autant de taches, lorsqu’une fois aver­tis les yeux ne peuvent plus s’empêcher d’y faire atten­tion, et qui ne sont pas d’ailleurs sans quelque impor­tance pour la langue elle-même, ne sont dus qu’au zèle des cor­rec­teurs. Ce ne sont guère les écri­vains qui sur­chargent ain­si la ponc­tua­tion. La ponc­tua­tion cepen­dant, ce pré­cieux auxi­liaire du style, ne devrait être maniée que par les auteurs eux-mêmes, parce que ses besoins, comme tou­jours en matière d’art et de goût, sont variables, et que les auteurs seuls peuvent juger du degré d’aide et de clar­té qu’exigent leurs phrases. Un style lym­pide [sic], franc, lumi­neux comme celui de M. de Lamar­tine, n’a presque pas besoin d’être ponc­tué ; un style savant, fin, déli­cat, comme celui de M. Sainte-Beuve, a besoin au contraire d’une ponc­tua­tion très-étu­diée ; com­ment leur appli­quer les mêmes pro­cé­dés ? Et cepen­dant la machine gram­ma­ti­cale du typo­graphe fonc­tionne tou­jours de même.

Donc pour la ponc­tua­tion, comme pour le dic­tion­naire, comme pour la gram­maire, comme pour cent autres choses dont je ne par­le­rai pas aujourd’hui, je récla­me­rais un peu de liber­té, un peu de res­pect pour l’initiative indi­vi­duelle. Aus­si j’ai cette confiance, mon cher direc­teur, que ces modestes obser­va­tions aux­quelles j’aurais vou­lu don­ner plus d’étendue et sur­tout joindre de plus nom­breux exemples, pour­ront trou­ver place dans la Cor­res­pon­dance.

HENRI BORDIER.


  1. Publiée à Paris de 1856 à 1865. ↩︎
  2. Gram­mai­rien (1585-1650), et l’un des pre­miers aca­dé­mi­ciens, auquel nous devons la célèbre phrase « L’usage est le maistre et le sou­ve­rain des langues vivantes », « règle adop­tée par l’Académie et sui­vie par les gram­mai­riens modernes », comme le com­mente Bor­dier. ↩︎
  3. Il regrette notam­ment que chère madame ait sup­plan­té ma chère dame et que l’A­ca­dé­mie recom­mande d’é­crire doré­na­vant avec un accent aigu que l’é­ty­mo­lo­gie (d’ore en avant) ne jus­ti­fie nul­le­ment. ↩︎
  4. « […] il y a bien des cas où l’usage adop­té d’abord par le public, puis consa­cré par le Dic­tion­naire et les gram­mai­riens, n’est pas à l’abri de la cri­tique. » ↩︎
  5. « Les cor­rec­teurs ont deux mala­dies, les majus­cules et les vir­gules […]. » Voir « Vic­tor Hugo nous a-t-il qua­li­fiés de “modestes savants” ? ». ↩︎
  6. « Ces nuances ne sont pas du res­sort des protes [chefs d’a­te­lier, sou­vent confon­dus avec les cor­rec­teurs au XIXe siècle]. Un bon prote est un par­fait gram­mai­rien et il sait sou­vent beau­coup mieux son affaire que nous savons la nôtre ; mais aus­si quand nous la savons et que nous y fai­sons inter­ve­nir le rai­son­ne­ment, le prote nous gêne ou nous tra­hit. Il ne doit pas se lais­ser gou­ver­ner par le sen­ti­ment ; il aurait trop à faire pour entrer dans le sen­ti­ment de cha­cun de nous ; mais quand il a à cor­ri­ger nos épreuves après nous, il doit lais­ser à cha­cun de nous la res­pon­sa­bi­li­té de sa ponc­tua­tion comme il lui laisse celle de son style. » Voir Annette Loren­ceau, « La ponc­tua­tion au XIXe siècle. George Sand et les impri­meurs », Langue fran­çaise, no 45, 1980, La ponc­tua­tion, p. 50-59. ↩︎
  7. Voir « Bau­de­laire, infa­ti­gable relec­teur des “Fleurs du mal” ». ↩︎
  8. Sans doute s’a­git-il d’Usta­zade Sil­vestre de Sacy (1801-1879), cri­tique lit­té­raire au Jour­nal des débats, conser­va­teur de la biblio­thèque Maza­rine et aca­dé­mi­cien. ↩︎
  9. Peut-être s’a­git-il de Jules Cou­sin (1830-1899), col­lec­tion­neur de livres et biblio­thé­caire. ↩︎
  10. « Note ou addi­tion com­po­sée en marge d’un texte, sou­vent dans un corps plus petit que celui du texte cou­rant. » (Dic­tion­naire ency­clo­pé­dique du livre, 2005.) ↩︎
  11. Voir « Pas de point à la fin des titres. ». ↩︎
  12. Jacques-Paul Migne (1800-1875), prêtre catho­lique fran­çais, impri­meur, jour­na­liste et édi­teur de livres reli­gieux. ↩︎
  13. Vol­taire, Dic­tion­naire phi­lo­so­phique (1764), s.v. Langues. ↩︎
  14. Per­son­nage cari­ca­tu­ral de bour­geois créé par Hen­ry Mon­nier. Voir Wiki­pé­dia. ↩︎
  15. Dans la pre­mière par­tie, il écrit : « Le petit mar­chand se per­met d’appeler ses pra­tiques des clients [« Clientes, sol­li­ci­teurs, pro­té­gés », NDA], sa bou­tique un maga­sin, et, rou­gis­sant par sot­tise des excel­lents mots de femme et de fille, il ne souffre plus qu’on lui parle que de sa dame et de sa demoi­selle. […] L’usage géné­ral aura-t-il la lâche­té de consa­crer les inven­tions de MM. les petites gens de Paris et d’immoler à leur indis­crète bouf­fis­sure une ving­taine de locu­tions de notre meilleur lan­gage ? Le pro­chain Dic­tion­naire de l’Académie nous le dira, et nous pou­vons, en atten­dant, espé­rer de lui des rigueurs salu­taires. » ↩︎
  16. Voir « Regard d’historien sur la ponc­tua­tion des textes clas­siques ». ↩︎
  17. Marc-Antoine Lau­gier (1713-1769), jésuite deve­nu abbé béné­dic­tin, his­to­rien et théo­ri­cien fran­çais de l’ar­chi­tec­ture du XVIIIe siècle. ↩︎
  18. Fran­çois Buloz (1803-1877) fut prote d’im­pri­me­rie, puis com­po­si­teur d’im­pri­me­rie et cor­rec­teur, avant de deve­nir, en 1831, le direc­teur de la Revue des Deux Mondes. ↩︎
  19. J’a­joute l’i­ta­lique pour plus de lisi­bi­li­té. ↩︎

Souvenirs de Jeanne Humbert, qui fut correctrice après la Seconde Guerre

Couverture du livre "La Mémoire des femmes. Sept témoignages de femmes nées avec le siècle", de Christiane Germain et Christine de Panafieu, éd. Sylvie Messinger, 1982.

Dans La Mémoire des femmes (éd. Syl­vie Mes­sin­ger, 1982), Chris­tiane Ger­main et Chris­tine de Pan­afieu ont don­né la parole à des « femmes nées avec le [xxe] siècle ». Elles « sont pas­sées de la lampe à pétrole à l’informatique, elles ont vécu deux guerres, le déve­lop­pe­ment indus­triel, l’avènement du vote des femmes, l’invention des congés payés et des lois sociales, l’arrivée de la télé­vi­sion et le voyage vers la lune ».

Par­mi ces femmes, Jeanne Hum­bert (née Rigau­din, 1890-1986). Au moment de l’entretien, elle a 91 ans et « occupe avec sa fille » un « petit appar­te­ment en sous-sol » dans le sei­zième arron­dis­se­ment de Paris. Veuve d’Eugène Hum­bert (1870-1944), grande figure du mou­ve­ment néo­mal­thu­sien, elle a publié avec lui des jour­naux mili­tants, Géné­ra­tion consciente (1908-1914) puis La Grande Réforme (1931-19391), ce qui « leur a valu des per­sé­cu­tions et des années pas­sées en pri­son ». Par­mi leurs amis de l’é­poque figure le mili­tant anar­chiste et cor­rec­teur d’im­pri­me­rie Louis Lecoin.

Eugène Humbert entre Eugénie de Bast (à g.) et Jeanne (à dr.), devant le journal "Génération Consciente", 27, rue de la Duée, Paris 20e, 1909. Debout : Eugénie de Bast. Carte postale.
Eugène Hum­bert entre ses deux com­pagnes2, Eugé­nie de Bast (à g.) et Jeanne (à dr.), devant le jour­nal Géné­ra­tion consciente, 27, rue de la Duée, Paris 20e, 1909. Carte pos­tale. Archives Jeanne Hum­bert / Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de l’his­toire sociale d’Amsterdam.

Après la mort de son mari, « elle conti­nue à défendre leurs idées, écri­vant des bio­gra­phies des grands néo­mal­thu­siens et des articles pour les jour­naux liber­taires comme Le Réfrac­taire » (1974-1983, fon­dé et diri­gé par une autre cor­rec­trice célèbre, May Pic­que­ray3). « Je n’ai pas pu en assu­mer la direc­tion, car, à la suite de mes condam­na­tions, je suis pri­vée de mes droits civiques », a-t-elle pré­ci­sé au Monde, en 19804.

Dans le pas­sage repro­duit ci-des­sous, Jeanne Hum­bert évoque son expé­rience de cor­rec­trice d’im­pri­me­rie après guerre, expé­rience que ne men­tionnent ni sa fiche Wiki­pé­dia ni celle du Mai­tron.

« J’ai com­men­cé à tra­vailler à dix-huit ans. Avant, j’a­vais fait des études. D’a­bord à l’é­cole [jus­qu’au cer­ti­fi­cat d’é­tudes pri­maires5], ensuite, j’ai pris des cours par­ti­cu­liers de sté­no et de dac­ty­lo­gra­phie chez un pro­fes­seur, qui était une ancienne ensei­gnante. En plus des cours de sté­no­gra­phie, elle m’en­sei­gnait la phi­lo­so­phie, parce qu’elle sen­tait que je m’in­té­res­sais à ça. […] Si j’ai choi­si la for­ma­tion de secré­taire, c’est parce que je ne voyais pas d’autre embauche. [Elle a aus­si fré­quen­té les uni­ver­si­tés populaires.]

[…]

« Après la mort de mon mari [« tué le 25 juin 1944 dans le bom­bar­de­ment [amé­ri­cain] de l’hô­pi­tal d’A­miens »], j’ai tra­vaillé pen­dant cinq ans comme cor­rec­trice dans une impri­me­rie, rue Laffit[t]e [Paris 9e]. Plus tard, j’ai cor­ri­gé une par­tie de la Pléiade pour Gal­li­mard, et des bre­vets pour l’Im­pri­me­rie Natio­nale. Cela, je le fai­sais à la maison.

Jeanne et Eugène Humbert vers 1934. Photographie.
Jeanne et Eugène Hum­bert vers 1934. « Pen­dant [les] entre­tiens, elle se tient assise à côté du por­trait de son mari qui semble être pré­sent plus de trente-cinq ans après sa mort. » Archives Jeanne Hum­bert / Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de l’his­toire sociale d’Amsterdam.

« À l’im­pri­me­rie, j’é­tais avec de jeunes col­lègues. Ils tra­vaillaient un peu dans le désordre. Je leur disais : « Il faut pro­cé­der de façon régu­lière et ration­nelle. » On cor­ri­geait des copies à très petits carac­tères. Quand ils allaient les cher­cher chez les typo­graphes, ils com­men­çaient par ce qu’il y avait de plus facile. Je leur racon­tais que lorsque j’é­tais petite, ma mère me disait : « Dans le tra­vail, il faut que tu com­mences par le plus dif­fi­cile, après ça ira tout seul. »

Un petit bureau mal aéré près des toilettes

« À l’im­pri­me­rie, je tra­vaillais dans un bureau minus­cule à la lumière élec­trique toute la jour­née. Il y avait une petite fenêtre en hau­teur, qui s’ou­vrait sur le cou­loir qui nous sépa­rait de la grande salle des machines, de la salle où il y avait les typos, le marbre et l’a­te­lier des lino­types. Le cou­loir don­nait sur la rue et, à côté de la porte, il y avait des cabi­nets. J’aime mieux vous dire que la concierge ne les soi­gnait pas par­ti­cu­liè­re­ment, et il fal­lait tou­jours vivre portes et fenêtres fer­mées. J’ai vécu là-dedans pen­dant cinq ans, sans me repo­ser une seule jour­née, sans être malade jamais. Sou­vent, quand il était six heures, on me disait que du tra­vail venait d’ar­ri­ver. Et on me deman­dait si je pou­vais don­ner une ou deux heures de plus. Au lieu de m’en aller à dix-huit heures, je par­tais à vingt heures. On com­men­çait à huit heures. Je me levais à six heures pour faire ma toi­lette ; je par­tais à sept heures. Je pre­nais mon petit déjeu­ner à côté du Temps, sur les bou­le­vards6. À midi, une heure de bat­te­ment, pas le temps de ren­trer. J’al­lais dans une bras­se­rie, prendre un thé avec une tartine.

« L’im­pri­me­rie n’a­vait pas de crèche, il n’y avait pas d’a­van­tages sociaux. J’a­vais des assu­rances sociales, et j’é­tais payée comme un homme. Il y avait un cor­rec­teur de pre­mière, qui fai­sait la « morasse », la der­nière cor­rec­tion. Il tou­chait un peu plus que nous. Quand il par­tait en vacances, c’est moi qui fai­sais son tra­vail et c’est moi qui tou­chais son salaire. Il y avait des typo­graphes, des lino­ty­pistes, beau­coup étaient des femmes. Les hommes se renou­ve­laient sou­vent. On voyait beau­coup d’i­vrognes dans cette cor­po­ra­tion. Avant d’y entrer, je me disais que ce devait être une cor­po­ra­tion tout de même assez évo­luée, parce qu’elle tra­vaille dans ce qui s’im­prime. J’ai été déçue. Et quand je pense aux fautes que fai­saient ces gens dans leurs copies ! »

☞ À com­pa­rer au Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861.


  1. Source des dates : Pas­taud. ↩︎
  2. Pré­ci­sion don­née par Télé­ra­ma : Tho­mas Bécard, « Jeanne Hum­bert, une enra­gée sur le front de la régu­la­tion des nais­sances », publié le 30 avril 2021, mis à jour le 27 février 2023. Consul­té le 22 mars 2025. ↩︎
  3. Voir « Cor­rec­teurs et cor­rec­trices célèbres ». ↩︎
  4. Fran­cis Ron­sin, « Les com­bats anti­na­ta­listes de Jeanne Hum­bert, l’in­sou­mise », Le Monde,  23 juin 1980. Consul­té le 22 mars 2025. ↩︎
  5. Selon Wiki­pé­dia. ↩︎
  6. Il s’a­git déjà du jour­nal Le Monde, puisque Le Temps s’est sabor­dé le 28 novembre 1942. « Après guerre, le jour­nal est visé par l’or­don­nance du 30 sep­tembre 1944 sur les titres ayant paru sous l’oc­cu­pa­tion de la France par l’Al­le­magne, ses locaux situés no 5 de la rue des Ita­liens sont réqui­si­tion­nés et son maté­riel est sai­si. Le Monde, qui com­mence à paraître en 1944, sera le béné­fi­ciaire de cette confis­ca­tion : la typo­gra­phie et le for­mat res­te­ront long­temps héri­tés du Temps. » (Wiki­pé­dia.) ↩︎

Pour l’amour des dictionnaires : bibliographie

Les dic­tion­naires sont les fidèles com­pa­gnons du cor­rec­teur, et les noms de cer­tains de leurs auteurs (Larousse, Robert), il les pro­nonce chaque jour. Quelques livres, des­ti­nés à un public curieux, per­mettent d’en apprendre davan­tage sur l’histoire de ces ouvrages indis­pen­sables et de leurs auteurs. (Je laisse de côté les ouvrages savants de lexi­co­gra­phie.) Cer­tains sont épui­sés et il faut se les pro­cu­rer d’oc­ca­sion ou dans une bibliothèque.

L'équipe rédactionnelle du premier "Grand Robert".
L’é­quipe rédac­tion­nelle du pre­mier Grand Robert. Pho­to de cou­ver­ture du livre Les Dic­tion­naires Le Robert (Presses uni­ver­si­taires de Mont­réal, 2003).

Cor­mier, Monique C., Aline Fran­cœur et Jean-Claude Bou­lan­ger (dir.), Les Dic­tion­naires Le Robert. Genèse et évo­lu­tion, Presses de l’université de Mont­réal, 2003, 302 p. [Épui­sé, lec­ture en ligne gra­tuite.]

Cor­mier, Monique C., et Aline Fran­cœur (dir.), Les Dic­tion­naires Larousse. Genèse et évo­lu­tion, Presse de l’u­ni­ver­si­té de Mont­réal, 2005, 326 p. [Épui­sé, lec­ture en ligne gra­tuite.]

Doto­li, Gio­van­ni, Salah Mej­ri et Mario Sal­vag­gio, Alain Rey : lin­guiste, lexi­co­graphe, écri­vain, L’Har­mat­tan, coll. « L’O­riz­zonte », 2024, 276 p.

Gas­quet-Cyrus, Médé­ric, et Chris­tophe Rey, Va voir dans le dico si j’y suis ! Ce que les dic­tion­naires racontent de nos socié­tés, éd. de l’A­te­lier, 2024, 248 p.

couverture du livre "Salut Alain ! Hommage à Alain Rey", éditions Le Robert, 2021

Gau­din, Fran­çois (éd.), Alain Rey, voca­bu­liste fran­çais, Limoges, Lam­bert-Lucas, 2011, 106 p. [PDF libre d’accès.]

Lavault, Maya (coord.), Salut Alain ! Hom­mage à Alain Rey, éd. Le Robert, 2021, 288 p.

Mol­lier, Jean-Yves, et Bru­no Dubot, His­toire de la librai­rie Larousse (1852-2010), Fayard, 2012, 752 p.

Logo de Larousse dessiné par Eugène Grasset, 1890.
Logo de Larousse des­si­né par Eugène Gras­set, 1890.

Pru­vost, Jean, Le Dico des dic­tion­naires. His­toire et anec­dotes, JC Lat­tès, 2014, 550 p.

— Les Dic­tion­naires fran­çais, outils d’une langue et d’une culture, Ophrys, [1re éd. 2006], nouv. éd. actua­li­sée, 2021, 224 p.

— La Dent-de-lion, la Semeuse et le Petit Larousse, Bio­gra­phie du Petit Larousse, Larousse, 2004, 208 p. [Épui­sé.]

couverture du livre "Littré. L'humaniste et les mots", d'Alain Rey

— Pleins feux sur nos dic­tion­naires en 2 500 cita­tions et 700 auteurs du xviee au xxie siècle, Hono­ré Cham­pion, 2018, 664 p.

Rey, Alain, Lit­tré. L’humaniste et les mots, Gal­li­mard, [1re éd. 1970], nouv. éd. augm., 2008, 352 p.

— Dic­tion­naire amou­reux des dic­tion­naires, Plon, 2011, 998 p.

— Ency­clo­pé­dies et dic­tion­naires, Presses uni­ver­si­taires de France, coll. « Que sais-je ? », 1982, 128 p. [Épui­sé.]

Rey, Chris­tophe, Dic­tion­naire et socié­té, Hono­ré Cham­pion, 2020, 258 p.

couverture du livre "Profession lexicographe" de Marie-Éva de Villiers.

Vil­lers, Marie-Éva (de), Pro­fes­sion lexi­co­graphe, Presses de l’u­ni­ver­si­té de Mont­réal, 2006, 72 p.


Visi­ter aus­si le Musée vir­tuel des dic­tion­naires (du labo­ra­toire Lexiques, Textes, Dis­cours, Dic­tion­naires : Centre Jean Pru­vost) et le site de col­lec­tion­neurs Dico­pathe.

Écou­ter « De Pierre Larousse au Petit Larousse » (2017) et « Nuit du dic­tion­naire » (2020), sur France Culture.

☞ Voir aus­si « Petit Larousse ou Petit Robert ? ».

Visite du marbre de “L’Humanité-Dimanche” en 1954

Couverture du livre "Même si ça dérange", de Roland Passevant, Robert Laffont, 1976

Roland Pas­se­vant (1928-2002) est un jour­na­liste fran­çais, spé­cia­li­sé dans le domaine spor­tif, puis dans l’in­ves­ti­ga­tion poli­tique. […] En 1954, il rejoint L’Hu­ma­ni­té-Dimanche, puis L’Hu­ma­ni­té : il dirige, à par­tir de 1963, le ser­vice des sports de ce quo­ti­dien. (Wiki­pé­dia).

Dans ses Mémoires, inti­tu­lés Même si ça dérange (Paris, Robert Laf­font, 1976, 326 p.), il raconte (p. 28-30) ses débuts à L’Hu­ma­ni­té-Dimanche, où il s’i­ni­tie au secré­ta­riat de rédac­tion sur les pages dépar­te­men­tales : « […] je consacre quelques heures par semaine à mode­ler les pages de la Dor­dogne, de la Drôme et du Gard, mes trois coins de province. »

« Reve­nons au petit jour­na­liste débu­tant. […] Sa pano­plie, hors du sty­lo, com­prend un ligno­mètre et un typo­mètre, d’or­di­naire réser­vés au secré­taire de rédac­tion et au maquet­tiste. Le ligno­mètre per­met d’é­va­luer, sur la maquette, la capa­ci­té de lignage d’un empla­ce­ment, sui­vant les dif­fé­rents calibres de carac­tères. Le typo­mètre, outil pri­vi­lé­gié du typo­graphe, ramène tout au cicé­ro, mesure de base de l’imprimerie.

Détail d'un typomètre en cicéro et en millimètres.
Détail d’un typo­mètre en cicé­ro et en mil­li­mètres. Source : For­nax édi­teur.

Le secrétaire de rédaction crée la page

« Savoir cali­brer un article, com­man­der un titre, un cli­ché, et voi­là le débu­tant presque bon pour le ser­vice. Il connaît le ter­rain, l’u­sage que l’on fait du texte, son trai­te­ment. Le plus dur reste à faire. L’art d’é­crire juste, celui de rédi­ger un titre, de le tra­vailler, d’en extraire l’élé­ment choc, sont des exer­cices de longue haleine.

Titre de "L'Humanité-Dimanche" du 7 novembre 1954.
Titre de L’Hu­ma­ni­té-Dimanche du 7 novembre 1954. Source : librai­rie Gré­goire, Abe­books.

« En 1954, à la rédac­tion de l’Hu­ma­ni­té-Dimanche, ces exer­cices nous sont impo­sés par la fabri­ca­tion, à Paris même, de toutes les pages dépar­te­men­tales qui ont pour mis­sion de régio­na­li­ser le maga­zine, d’y inté­grer la cou­leur locale. Chaque rédac­teur, res­pon­sable de trois à quatre pages dépar­te­men­tales, reçoit la copie de pro­vince, géné­ra­le­ment accom­pa­gnée d’une amorce de maquette. À lui de jouer, d’en­ri­chir le pro­jet de mise en page, d’ins­tal­ler l’é­di­to­rial, d’é­qui­li­brer les élé­ments pho­tos, de choi­sir les carac­tères, de tailler les trop longs articles sans en alté­rer le conte­nu. C’est le tra­vail d’un secré­taire de rédac­tion, pré­cieux pour le jeune jour­na­liste qui s’im­prègne des notions de dis­tance, de pré­sen­ta­tion, qui per­çoit mieux l’as­pect esthé­tique du jour­nal. Son rôle ne se limite pas à manœu­vrer du typo­mètre et du ligno­mètre, mais le conduit à appré­cier textes et titres, à pro­po­ser d’é­ven­tuelles amé­lio­ra­tions à la rédac­tion en chef.

« Le secré­taire de rédac­tion qua­li­fié, faut-il immé­dia­te­ment pré­ci­ser, n’est pas un simple met­teur en page. Il par­ti­cipe, de manière active, la plus ingé­nieuse pos­sible, à la créa­tion de la page. Res­pon­sable de la “vitrine”, il col­la­bore étroi­te­ment avec le chef de service. […]

“L’air manque et la place aussi”

« […] Lors­qu’on découvre le “marbre”, ate­lier de com­po­si­tion de l’im­pri­me­rie, on y voit de tout, sauf du marbre. Les tables de tra­vail sont en fonte et le plomb est roi.

« Dans l’heure pré­cé­dant l’en­voi de la forme vers la presse, secré­taires de rédac­tion et rédac­teurs col­la­borent là à la phase finale de fabrication.

« La mise en forme ne se fait pas en se gon­flant les pou­mons, ni en se mus­clant le jar­ret — l’air manque et la place aus­si. La forme est un cadre de fonte aux dimen­sions réelles de la page. Le typo tra­vaille côté tête de page, le rédac­teur côté bas de page.

« Les articles, com­po­sés par le lino­ty­piste (un typo assis, qui tire les lettres de son cla­vier, comme une dac­ty­lo), pla­cés dans des “galées”, sou­mis à un encrage et à une pre­mière empreinte par le “plom­bier” (un typo-dis­pat­cher, vers lequel converge tout le plomb à net­toyer et clas­ser), arrivent vers les pages, accom­pa­gnés d’é­preuves qu’u­ti­lisent cor­rec­teur, jour­na­liste et typo­graphe pour contrô­ler et rec­ti­fier le texte.

Dernières corrections sur la morasse

« Le tra­vail touche à sa fin lorsque le typo­graphe, par petits coups ryth­més, avec une brosse spé­ciale munie d’un long manche, imprime l’en­semble de la page. Ain­si née [sic] la “morasse” qui donne la pre­mière vue glo­bale de la page et sert aux der­niers contrôles, aux der­nières cor­rec­tions. Ce rou­le­ment des bat­tages de brosse, c’est le sprint du “typo”.

« Le “marbre”, royaume du plomb, c’est pour chaque édi­tion ce tête-à-tête d’une heure ou deux, per­tur­bé par les exi­gences de l’ac­tua­li­té qui com­mande et impose d’in­ces­santes retouches. C’est une curieuse ambiance de tra­vail, mélange de bonne humeur, d’en­gueu­lades brèves mais explo­sives, de coups de gueule et de coups à boire. On y res­pire l’air vicié par les éma­na­tions de plomb fon­du, mais on y sent bien vivre le jour­nal. On y éprouve les émo­tions res­sen­ties près du chauf­feur de la loco­mo­tive, en tête du train. »

☞ Voir aus­si « L’imprimerie d’un jour­nal pari­sien dans les années 1960 ».

Simon Arbellot, jeune journaliste, descend à l’imprimerie (1919)

"Journaliste !", de Simon Arbellot, La Colombe, 1954

Jour­na­liste et écri­vain, Simon Arbel­lot (1897-1965) raconte sa car­rière dans Jour­na­liste ! (Paris, La Colombe, éd. du Vieux Colom­bier, 1954, 111 p.). Après un « court stage, entre amis » au Monde illus­tré, il débute en 1919 au Petit Jour­nal, pour « une année de sévère appren­tis­sage », puis entre au Figa­ro, « qu’il quitte au début des années 1930 pour le jour­nal Le Temps et la revue Docu­ments. […] Sous l’Occupation, il est nom­mé direc­teur de la presse au minis­tère de l’Information à Vichy de 1940 à 1942, puis consul géné­ral de France à Mala­ga de 1943 à 1944. […] Après la guerre, il contri­bue­ra à divers titres de presse, comme Écrits de Paris, Le Cha­ri­va­ri, ou encore La Revue des Deux Mondes » (Wiki­pé­dia).

Dans un pas­sage où il évoque son arri­vée au Petit Jour­nal (cha­pitre pre­mier), il men­tionne le tra­vail auprès des ouvriers de l’im­pri­me­rie, des secré­taires de rédac­tion et des correcteurs.

“Au fait dès la première ligne”

« […] pour un jeune gar­çon ambi­tieux et pres­sé, l’ap­pren­tis­sage est dur. C’est d’a­bord la perte de la liber­té. Il faut renon­cer à toute obli­ga­tion qui ne soit pas professionnelle […].

« Il y a aus­si les per­ma­nences, les inter­mi­nables per­ma­nences pour le cas où il se pas­se­rait quelque chose. Comme elle est triste, à minuit et demi, cette salle de rédac­tion, main­te­nant déserte, qui sent le vieux papier et le culot de pipe ! Face au télé­phone il faut attendre et, dans les feuilles d’a­gence qui s’a­mon­cellent, décou­vrir le fait nou­veau qu’on réécri­ra d’ur­gence et qu’on enver­ra aux machines. […]

« Tra­vail obs­cur et sans gloire du débu­tant, mais néces­saire étape. Il ne s’a­git plus, ici, de dis­ser­ta­tion phi­lo­so­phique, mais d’in­for­ma­tion. Écou­tons les conseils de ce vieux bar­bu déco­ré [le rédac­teur en chef] :
[…]
— Pas de péri­phrases, entrez dans le vif du sujet. Vous n’êtes pas là pour faire de la lit­té­ra­ture, vous écri­vez pour les lec­teurs, pas pour vous, ni pour votre petite amie. Au fait, au fait dès la pre­mière ligne.

« Et le crayon rouge biffe, sans nulle consi­dé­ra­tion, la belle phrase du début. Quant à la for­mule bien balan­cée de la fin, elle est livrée à la seule déci­sion du secré­taire de rédac­tion qui, au marbre, sui­vant la place, la conser­ve­ra ou la fera sauter.

“Devant les pages de plomb”

« J’é­prou­vais une grande joie lorsque, de temps à autre, en fin de jour­née, l’un des secré­taires de rédac­tion, vieux bon­homme bar­bu, lui aus­si, char­gé des édi­tions de pro­vince, me fai­sait deman­der à la com­po­si­tion. Avec quel empres­se­ment je des­cen­dais alors dans ce sous-sol où vrom­bis­saient les célèbres machines de Mari­no­ni et où des ouvriers, les bras nus, s’af­fai­raient au marbre, devant les pages de plomb du jour­nal en ges­ta­tion. Il s’a­gis­sait géné­ra­le­ment d’un repi­quage d’une infor­ma­tion que j’a­vais don­née une heure avant, mais qu’il conve­nait de modi­fier sui­vant une dépêche de der­nière heure lâchée par la prin­ting d’Ha­vas1. Là, dans le cli­que­tis des cla­viers, sur un coin de table, res­pi­rant avec délices l’o­deur de la morasse2 toute fraîche, je rec­ti­fiais au crayon la nou­velle, rem­pla­çant le point d’in­ter­ro­ga­tion du titre par une affir­ma­tion, sup­pri­mant un mot ici et là et je ten­dais fiè­re­ment mon épreuve cor­ri­gée à un jeune ouvrier en sueur qui la por­tait tout droit à la linotype.

"Paris – Rue La Fayette et le Petit Journal". Carte postale, s.d.
Paris – Rue La Fayette et le Petit Jour­nal. Carte pos­tale, s.d. Source : Car­to­rum.

« Cette col­la­bo­ra­tion du jour­na­liste et du machi­niste est l’une de mes décou­vertes les plus agréables dans les sous-sols de la rue La Fayette. Le typo­graphe est, en effet, l’a­mi du jour­na­liste et je n’ai connu, dans les dif­fé­rentes impri­me­ries que j’ai, par la suite fré­quen­tées3, que de braves et hon­nêtes gens, prêts à rendre ser­vice, inté­res­sés comme nous-mêmes à la per­fec­tion du tra­vail ; patients devant notre fièvre, com­pré­hen­sifs à nos scru­pules d’au­teurs. À côté d’eux les cor­rec­teurs, sou­vent éru­dits, tou­jours let­trés, sont nos plus pré­cieux auxi­liaires. Et je ne parle pas des fautes d’or­tho­graphe et des erreurs de ponc­tua­tion, menue mon­naie, qu’ils relèvent avec indul­gence, même dans les articles des aca­dé­mi­ciens ; mais s’a­git-il d’une cita­tion, d’une date, d’un mot étran­ger, d’un chiffre dont l’au­then­ti­ci­té ou l’emploi leur paraît sus­pect, alors c’est avec infi­ni­ment de tact qu’ils abordent le délin­quant : “Ne croyez-vous pas qu’il convien­drait de rectifier ?”

« Com­bien d’au­teurs célèbres doivent au cor­rec­teur de n’a­voir pas eu à rou­gir le len­de­main matin d’une bourde échap­pée à leur plume trop rapide.

“L’heure de la brisure”

« Quand la chance vou­lait que je me trouve au marbre à l’heure de la “bri­sure”, court repos entre deux ser­vices, c’est bien volon­tiers que j’al­lais avec les ouvriers dans le petit café d’à côté — il y a tou­jours un petit café à côté des impri­me­ries — boire avec eux, cette fois sur le zinc, le verre de rouge de la col­la­bo­ra­tion. Ces gens-là vous feraient, à eux seuls, aimer le métier de jour­na­liste, les anciens parce qu’ils ont beau­coup vu et beau­coup obser­vé, les jeunes parce qu’ils ont le goût de leur tra­vail et le res­pect de ses tra­di­tions. Com­bien de fois, bavar­dant avec eux, ai-je sou­hai­té de deve­nir, moi aus­si, un jour un grand jour­na­liste et de remettre dans leurs mains habiles, non plus quelques lignes de banale infor­ma­tion mais une belle chro­nique dont j’é­tais assu­ré qu’elle serait l’ob­jet de tous leurs soins atten­tifs ! On avait tel­le­ment l’im­pres­sion que le met­teur en page et ses aides étaient aus­si fiers que nous d’une pré­sen­ta­tion réus­sie, d’un jour­nal au point ! Et sou­vent l’a­mi­tié d’un ouvrier de l’im­pri­me­rie nous ven­geait des mes­qui­ne­ries de l’ad­ju­dant de quar­tier, fût-il paré du titre de rédac­teur en chef et déco­ré des palmes académiques. »

☞ Voir aus­si « L’imprimerie d’un jour­nal pari­sien dans les années 1960 ».

Le Petit Jour­nal. Ser­vice de la Cli­che­rie de l’Im­pri­me­rie Mari­no­ni. Carte pos­tale, s.d. Dif­fu­sion sous licence CC BY-NC-SA 2.0.

Plus d’i­mages sur un site Web consa­cré au Petit Jour­nal.


  1. Le télé­scrip­teur de l’a­gence Havas, ancêtre de l’AFP. ↩︎
  2. Épreuve gros­sière, le plus sou­vent réa­li­sée à la brosse. On voit le tirage d’une morasse dans le film L’Homme fra­gile (voir mon article illus­tré). ↩︎
  3. J’ai res­pec­té la ponc­tua­tion d’o­ri­gine. ↩︎

Le correcteur dans “Le Petit Retz de l’expression écrite”

"Le Petit Retz de l’expression écrite", de Michèle Zacharia (Paris, éd. Retz, 1987.
Le Petit Retz de l’expression écrite, de Michèle Zacha­ria (Paris, éd. Retz, 1987).

Ma der­nière trou­vaille d’oc­ca­sion est Le Petit Retz de l’expression écrite, de Michèle Zacha­ria (Paris, éd. Retz, 1987 ; la cou­ver­ture porte en sous-titre : « de la rhé­to­rique à la lisibilité »).

En 200 articles clas­sés par ordre alpha­bé­tique, de abré­via­tion à Zipf (lin­guiste, 1902-1950), ce livre de poche facile d’ac­cès ras­semble ce que — du point de vue de l’agrégée de lettres qui a signé l’ou­vrage1 — tout appren­ti auteur doit savoir, en théo­rie comme en pratique.

On y lit notam­ment, à pro­pos du code typo­gra­phique (p. 26), que son « objet […] est d’unifier les conven­tions de[s] mises au point2, afin, notam­ment, de faci­li­ter la tâche des lecteurs ».

Ces révi­sions se révèlent utiles pour cor­ri­ger l’inexpérience — ou l’étourderie3 de l’auteur — mais néfastes lorsque cer­tains cor­rec­teurs pré­tendent impo­ser leurs règles à des auteurs qui — consciem­ment — en appliquent d’autres. Qu’on pense par exemple à Céline, récrit par le code typo­gra­phique !
Face aux ini­tia­tives des cor­rec­teurs, l’auteur doit donc se com­por­ter avec autant d’humilité et de recon­nais­sance que de fermeté.

À l’en­trée cor­rec­tion (p. 32), il est sur­tout ques­tion de celle effec­tuée par l’au­teur (à qui le livre s’adresse) :

[…] plus le manus­crit […] est soi­gné, […] moins « l’épreuve » reçoit de cor­rec­tions de ceux dont le métier est de cor­ri­ger. Quand son manus­crit revient entre les mains de l’auteur sous forme d’épreuve, il lui faut limi­ter les cor­rec­tions au mini­mum indis­pen­sable (fautes d’orthographe, inexac­ti­tudes…). Il est vrai qu’un texte peut être indé­fi­ni­ment rema­nié, « cor­ri­gé ». Mais il faut, à un moment don­né, accep­ter qu’il se détache de soi. Pour cor­ri­ger, il faut être per­fec­tion­niste avant, mais réa­liste après. [Cela s’ap­plique aus­si au cor­rec­teur : dans un cir­cuit clas­sique, sur épreuve, il aura moins de lati­tude pour inter­ve­nir que lors de la pré­pa­ra­tion de la copie.]

On y trouve encore le mot lamar­ti­nisme (p. 74), pour­tant peu cou­rant. L’ar­ticle explique que 

[c]ertaines […] phrases [de ce cher Alphonse] étaient si longues et si com­plexes dans leurs struc­tures que le verbe — en fin de phrase — ne s’accordait pas avec le sujet, au début de la phrase. Et ni l’auteur, qui — on peut le sup­po­ser — se reli­sait4, ni les met­teurs au point et cor­rec­teurs de la pre­mière édi­tion n’ont déce­lé cette faute. D’où le nom de « lamar­ti­nisme » pour ce type d’incorrection grammaticale.

Un « écran lin­guis­tique » entre le sujet et le verbe fai­sait perdre le fil du dis­cours, pro­vo­quant la double étour­de­rie de l’au­teur et du correcteur.

N.B. — Ce der­nier article, comme l’en­trée cor­rec­tion et d’autres, est signé « F.R. ». On y recon­naît les ini­tiales de Fran­çois Richau­deau (1920-2012), fon­da­teur des édi­tions Retz5 et, en leur sein, de la revue Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages. Il mena des recherches sur la lisi­bi­li­té qui lui ins­pi­rèrent des ouvrages sur la lec­ture rapide et la com­mu­ni­ca­tion écrite effi­cace. Sa somme sur La Chose impri­mée (1977) est un clas­sique de l’his­toire tech­nique de l’im­pri­me­rie. J’ai déjà cité sa réédi­tion de 1999 dans « Ce que la PAO a chan­gé au métier de cor­rec­teur ».


  1. Michèle Zacha­ria a ensei­gné l’ex­pres­sion écrite, orale et audio­vi­suelle à l’IUT de Paris, de 1970 à 2003. Voir sa fiche sur le site des édi­tions Retz. ↩︎
  2. Un cor­rec­teur par­le­rait plus cou­ram­ment de pré­pa­ra­tion de la copie. Le terme est men­tion­né dans l’ou­vrage. ↩︎
  3. L’er­reur de pla­ce­ment du tiret fer­mant en consti­tue un bel exemple. ↩︎
  4. N’ou­blions pas Eli­sa de Lamar­tine, qui s’est usé la san­té à cor­ri­ger les épreuves de son mari. Voir mon article. ↩︎
  5. Voir aus­si sa fiche sur le site des édi­tions Retz. ↩︎

“The Chicago Manual of Style”, bible des correcteurs américains

"The Chicago Manual of Style", bible des correcteurs américains
The Chi­ca­go Manual of Style, 15e édi­tion, 2003.

Je me suis pro­cu­ré (pour un prix ridi­cule, 6 € !) la 15e édi­tion (2003) de la bible des cor­rec­teurs amé­ri­cains, The Chi­ca­go Manual of Style. Je n’en ai pas vrai­ment l’u­ti­li­té, mais je suis si curieux… 

Publié par l’université de Chi­ca­go, l’ouvrage, qui se serait écou­lé à 1,75 mil­lion d’exemplaires, fête­ra son cen­te­naire l’an prochain.

Quelle sur­prise en ouvrant l’enveloppe ! C’est un pavé, soli­de­ment relié, de 956 pages (la 18e édi­tion, de 2024, a encore gros­si de 236 pages). Je com­prends mieux son prix éle­vé neuf (il faut débour­ser 75 € pour la der­nière édition).

Tout y est : l’édition de livres et de jour­naux, la pré­pa­ra­tion de la copie, la ges­tion des droits, la gram­maire et le bon usage, l’orthotypographie, la ponc­tua­tion, les cita­tions, les dia­logues, etc.

On peut consul­ter le som­maire com­plet sur le site offi­ciel.

Le conte­nu en ligne, lui, est payant. 

Je pense que nombre de cor­rec­teurs fran­çais seraient heu­reux de pos­sé­der l’équivalent en France.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?