Petit éloge de la typographie au plomb-En 1958, un jeune libraire parisien décide de devenir éditeur. Ne connaissant rien à l’imprimerie, il se rend dans un petit atelier …
David Nicholls dans les pas d’une correctrice-Le dernier roman de David Nicholls, « You Are Here », a pour héroïne une correctrice d’édition. Compte rendu de lecture par Caroline Abolivier …
“Comment écrire”, par Pierre Assouline-Dans un livre regroupant les conseils de nombreux écrivains, Pierre Assouline consacre un chapitre à la révision du point de vue de l’auteur …
Un correcteur-censeur pour Flaubert ?-D’après Catherine Vigourt, « La Revue de Paris » aurait tenté d’imposer à Flaubert un correcteur-censeur pour « Madame Bovary », en 1856 …
Voltaire, piètre correcteur d’épreuves-Il est cocasse que la certification Voltaire ait choisi ce nom, car le célèbre écrivain n’était pas meilleur en orthographe qu’en correction …
“Coquilles” de Léon-Paul Fargue, 1944-Extrait d’un texte de Léon-Paul Fargue où il évoque le correcteur, les coquilles et l’angoisse au moment de signer le bon à tirer …
Auteur-éditeur, “un couple infernal” ?-À quoi ressemble la relation entre un auteur et son éditeur ? Ce dernier est-il un commerçant ou un conseiller littéraire ? …
L’énigme du crayon bleu du correcteur-« Je n’ai même pas de crayon bleu », écrit un correcteur en 1945. Surprenant, non ? C’est l’occasion d’une petite enquête …
Conte du dimanche : “Le Correcteur”, 1911-Le 3 décembre 1911, le quotidien « La Démocratie » publiait un conte édifiant, l’histoire d’un correcteur tiraillé par sa conscience …
“Le Correcteur”, de Marco Lodoli-Après George Steiner, l’Italien Marco Lodoli imagine, lui aussi, un personnage de correcteur infaillible. Ça ne lui portera pas chance …
L’absence de virgule chez Marie-Hélène Lafon-Dans « Histoire du fils », Marie-Hélène Lafon emploie l’absence de virgules pour former des groupes de mots cohérents. Un procédé intéressant …
Mon papa est correcteur-Dans le roman jeunesse « Un troupal de chevals », Mélisande a pour papa un correcteur de dictionnaire. Qu’est-ce donc que ce métier-là ? …
“Une vie française”, de Jean-Paul Dubois-Dans « Une vie française », de Jean-Paul Dubois, la mère du narrateur est correctrice de presse. Une page est consacrée à ce métier obsédant …
André Lemoyne, un correcteur statufié-Le poète André Lemoyne (1822-1907) est l’un des rares correcteurs à avoir son monument public, à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) …
“La Correctrice”, de David Nahmias-Dans ce roman alerte, plein d’humour, la correctrice du titre est obsédée par la coquille restante, ce qui lui sera préjudiciable …
Georges Simenon et ses correcteurs-Simenon avait la réputation de ne pas aimer être corrigé. Pourtant, deux correcteurs ont eu beaucoup d’importance dans son œuvre …
Sainte-Beuve recadre son correcteur-« Soucieux de son style, fait d’impropriété voulue et d’archaïsmes de syntaxe, Sainte-Beuve […] ne souffrait pas qu’on intervînt […] » …
Essais d’écriture phonétique par des poètes-On trouve dans la littérature française plusieurs tentatives d’écriture phonétique, dont celle de Raymond Queneau en 1937 …
“Avant que j’oublie”, d’Anne Pauly-Premier roman d’une secrétaire de rédaction et correctrice, métier qui ne l’empêche pas de prendre des libertés avec la ponctuation et avec la langue …
Coquilles dans “Madame Bovary”-L’édition originale de « Madame Bovary » (Michel Lévy, deux volumes, 1857) souffre de nombreuses coquilles et de plusieurs coupures …
“Par fil spécial” : être SR au début du XXe siècle-Série d’anecdotes mordantes et de portraits acerbes, le livre relate avec cynisme le quotidien d’un journal, où André Baillon a travaillé de 1906 à 1920 …
L’histoire de la première édition, en 1924, du roman Le Bal du comte d’Orgel,de Raymond Radiguet, est révélatrice des limites que doit s’imposer le correcteur professionnel.
« Lorsque Raymond Radiguet meurt, le 12 décembre 1923, quelques mois après le lancement tonitruant du Diable au corps, il a remis à Bernard Grasset, depuis octobre, le manuscrit de son second roman, Le Bal du comte d’Orgel, un texte que l’éditeur juge suffisamment abouti pour en faire faire des épreuves fin octobre. Mais Raymond ne se met pas immédiatement à leur correction, et la fièvre typhoïde l’enlève brutalement. En hommage au jeune disparu, Grasset fait tirer 20 exemplaires numérotés de ces épreuves non corrigées pour les proches amis de Radiguet — dont Joseph Kessel, qui reçoit le numéro 1. Toutefois, le texte qui paraît en juin 1924 est fort différent de celui qui avait fait l’objet de ces “premières”. Non seulement ont été corrigées, légitimement, les “coquilles”, certaines lectures fautives du compositeur et quelques fautes de syntaxe, mais l’ensemble du texte a fait l’objet d’une “révision” qui excède de loin ce que se serait autorisé un bon correcteur. La comparaison des deux textes — épreuves et texte publié — montre que l’équivalent de 16 pages (sur 210) a été coupé, et que près de 600 modifications “stylistiques” ont été faites par Cocteau, Kessel et Pierre de Lacretelle. Car, comme l’écrit Georges Auric : “Avec les meilleures intentions du monde, quelques amis ont entrepris non pas la simple révision souhaitée mais, changeant des mots, modifiant des phrases, ont fini par s’abandonner à une véritable correction du roman, correction contre laquelle il me semble honnête de m’élever.”
Raymond Radiguet.
« De fait, si les corrections opérées ne changent évidemment pas l’intrigue, elles modifient assez nettement la tonalité du Bal, dont elles font un exemple de classicisme là où Radiguet avait voulu un style “aristocratique un brin débraillé”, emblématique du nouveau “monde” qui émerge à la sortie de la guerre 14-18. Établie à partir des épreuves reçues par Kessel, la présente édition redonne le texte authentique : outre les fautes typographiques, n’ont été rectifié[e]s que les “fautes de syntaxe et les impropriétés”, conformément au vœu de Radiguet tel que l’atteste Auric : “Pour en avoir longuement écouté tous les chapitres, je suis convaincu de connaître le Bal aussi complètement qu’il est possible. Et de connaître en même temps ce qu’étaient à son propos, en cet été 1923, les prochaines intentions de son auteur : pourchasser les fautes de syntaxe ou les impropriétés qui pouvaient y subsister.” »
Texte des éditions Grasset accompagnant la parution, en mai 2003, dans la collection « Les Cahiers rouges », de la « version originelle et intégrale, jusqu’alors inacessible au grand public », du Bal du comte d’Orgel, texte encore disponible sur le site de certaines librairies, dont celui de la Librairie Gallimard Montréal. « Un dossier donnant un éclairage sur les différents états du Bal du comte d’Orgel et une chrono-biographie complètent ce volume, édité et préfacé par Monique Nemer, biog[r]aphe de Raymond Radiguet. »
Paul Bodier. Photo trouvée sur Babelio. Je n’en garantis pas l’authenticité.
Paul Bodier (1875-1946), grand défenseur du spiritisme (c’est à peu près tout ce que j’ai trouvé à son sujet), a publié au moins cinq livres, dont ce roman, Sous les cendres du passé (éd. Paul Leymarie, 1936 ; rééd. numérique Ink Book, 2012), où figure la description du métier de correcteur la plus noire qu’il m’ait été donné de lire à ce jour. Une vision romancée, chargée d’effets, mais qui rejoint pour l’essentiel d’autres sources d’information qu’on peut lire sur ce blog1. (Le dernier paragraphe est, lui, représentatif de la misogynie de l’époque, hélas.)
Dans sa préface, René Kopp (auteur d’une Introduction générale à l’étude des sciences occultes, chez le même éditeur, en 1930) résume ainsi le roman : « L’action se déroule autour d’une amitié entre deux hommes différents par la situation, le genre de vie, les épreuves, le travail et les idées, mais unis par la droiture. L’un, celui qui a souffert, le salarié, le damné de la vie, lève progressivement le voile des mystères à l’autre, celui qui n’a pas souffert, l’aristocrate, enfant gâté de la Terre. C’est comme une aurore qui monte, tantôt dorant les somptuosités d’un lieu bourgeois, tantôt éclairant la tranchée meurtrière, tantôt venant illuminer une villa charmante des environs de Paris, jusqu’au zénith de la certitude. »
Le « damné de la vie » est donc le correcteur… Lançons-nous.
« Écœuré de la littérature et de ses pontifes, il [Roger Danis] s’était tourné vers une profession un peu obscure, mais qui lui paraissait cependant supportable. II s’était fait correcteur d’imprimerie.
« Mais il n’avait pas tardé à se rendre compte de l’incompréhension à peu près totale des patrons imprimeurs pour tout ce qui ressortait [sic] à l’intelligence ; de l’ignorance lamentable de la plupart des ouvriers, ne possédant qu’une instruction à peine élémentaire et avec quelques hommes égarés dans ce monde bigarré il subissait chaque jour la promiscuité désolante d’exploiteurs éhontés et la bêtise avilissante du milieu dans lequel il lui fallait vivre pour subsister.
« Il n’est pas, en effet, de métier plus ingrat, plus mal rétribué, plus mal considéré que celui de correcteur d’imprimerie.
« Dans la région parisienne, tout particulièrement, le correcteur d’imprimerie est un paria2. Les directeurs d’imprimerie sont durs, méchants, injustes, malhonnêtes le plus souvent. Ils rançonnent sans pitié le client et l’ouvrier, sans aucun souci d’équité. La sottise dont ils font preuve, en toutes circonstances, n’a d’égale que leur insuffisance en toutes choses, jointe à leur immense orgueil.
« La plupart des imprimeries parisiennes sont des foyers de pestilence où règne la tuberculose et où les rats innombrables trouvent un abri sûr. L’Inspection du Travail ne fait que de rares et courtes apparitions dans ces lieux impurs et presque toujours ses insignifiants représentants se contentent d’une courte visite aux maîtres imprimeurs, en leur serrant la main.
« Ces politesses entretiennent sans doute l’amitié et plus certainement encore une affreuse routine, mais pendant ce temps-là un personnel intéressant s’intoxique et meurt. C’est une effroyable chose. Dans certaines grandes imprimeries où se font des journaux de droit, ô ironie, les ouvriers n’ont pas même de vestiaires suffisants, mais les directeurs ont un château dans quelque riante province et un bureau décent et soigneusement balayé. La vie et la santé des malheureux qui besognent dans ces maisons sinistres ne comptent pas, car il est extrêmement facile de remplacer la main-d’œuvre, perpétuellement alimentée par les forçats de la faim.
« Les correcteurs sont les plus sacrifiés par tout un clan de misérables patrons dont les ateliers sales et pouilleux sont le refuge de toutes les vermines, de toutes les poussières, de toutes les immondices possibles et il est impossible de trouver dans l’industrie, dans n’importe quel métier, des gens aussi peu soucieux de l’hygiène, de la santé et de la vie de leurs ouvriers. Les correcteurs sont toujours placés dans les coins les plus encombrés. Ils travaillent le plus souvent dans le bruit des machines linotypes et près des typos chargés de la mise en pages. Coups de marteau sur les formes, cris sauvages de quelques brutes, plaisanteries lourdes et stupides, les malheureux doivent corriger au milieu de ce vacarme assourdissant, dans une atmosphère lourde, empuantie par les vapeurs de plomb et le gaz qui s’échappent des creusets des linotypes, trop heureux s’ils n’ont pas une copie imbécile à lire et par-dessus le marché à rectifier. Écritures illisibles, fautes de français et d’orthographe, mots impropres, termes baroques, style décousu, ridicule, etc., il leur faut tout supporter. Malheur à eux s’ils laissent passer une coquille, s’ils oublient de signaler une erreur du client toujours prêt à réclamer et que le patron obséquieux écoute avec complaisance.
« Les correcteurs doivent tout subir. Méprisés des patrons qui les considèrent comme des intrus qui viennent augmenter les frais généraux, ils sont en outre le jouet des ouvriers ordinaires qui ne leur pardonnent pas leur érudition. Ils doivent courber l’échine, ne jamais se plaindre, subir les pires avanies, accepter placidement tous les ennuis, toutes les sottises, toutes les méchancetés et lire sans s’arrêter, car il leur faut produire et donner leurs épreuves corrigées le plus rapidement possible, sans avoir une défaillance, sans cesser de travailler, sans aucune trêve. Le métier de correcteur est le plus triste des métiers, le plus fatigant des labeurs. Le cerveau, les yeux s’usent vite à ce travail ingrat et l’on pourrait rappeler l’anecdote suivante : Une jeune fille annonçait à une dame qu’elle était fiancée avec un correcteur. « Ah ! Ma pauvre, moi aussi j’ai épousé un correcteur, mais il est devenu fou, dit la dame en joignant les mains, je vous en prie, ne faites pas comme moi. »
« Toutefois, il faut aussi reconnaître que la corporation des correcteurs d’imprimerie ne brille pas par les qualités qui doivent distinguer les véritables intellectuels.
« Certes, il y a parmi eux des sujets de grande valeur, mais il y a également un ramassis de bohèmes et d’aventuriers venus de toutes les classes de la société3.
« Ajoutons que l’élément féminin, passif, léger et brouillon, est venu, depuis quelques années, surcharger une profession déjà très encombrée et nous aurons le tableau exact d’une corporation odieusement sacrifiée et abominablement exploitée par quelques cyniques malfaiteurs de la pensée. »
Suivent des considérations tout aussi impitoyables sur « l’Imprimerie, avec un grand I » et « l’Édition, avec un grand E », « ces deux puissances [… qui] savent admirablement s’entendre pour empoisonner le monde, aidées dans leur sale et sinistre besogne par la Presse, elle aussi avec un grand P ». « L’Imprimerie, l’Édition, la Presse, sinistre et diabolique Trinité créée par la Finance où les voleurs sont rois, où grouillent comme des vipères hideusement enlacées au temps de leurs amours, toutes les fripouilles de la Terre, où se font et se défont les cyniques individus qui forment la haute et basse pègre et la société moderne en décomposition. »
« À Genevieve, mon amour, ma muse, ma correctrice, ma relectrice, ma dialoguiste, ma claviste, celle qui me supporte dans les bons comme dans les moins bons moments, qui ramasse ce que j’échappe, qui me consacre un temps fou et qui s’oublie trop souvent à mon profit. Ton nom mériterait de figurer sur la couverture de ce livre autant que le mien4. »
Ils ne sont plus rares, aujourd’hui, les auteurs qui remercient (comme Martin Michaud, ci-dessus), dans leurs livres, une parente ou une compagne pour les bons soins qu’elles ont portés à leurs écrits.
Balzac aurait pu faire de même pour sa sœur cadette, Laure, et surtout Lamartine, dont l’épouse dévouée, Elisa, s’est épuisée pour la gloire du poète.
Surtout connue pour avoir protégé la mémoire de son frère en publiant une biographie de ce dernier après sa mort5, Laure Surville (1800-1871) ne s’est pas arrêtée à ce rôle, apprend-on dans La Plume du 1er septembre 19006.
Laure Surville, sœur cadette de Balzac.
« Comment oublier […] cette sœur du poète, qui savait être, selon les heures, enjouée ou sérieuse, que Balzac emmenait un soir au bal de l’Opéra, et qui une autre fois travaillait avec lui à ses livres, la collaboratrice de ses premiers romans, la correctrice des derniers, à qui il recommandait ainsi son Médecin de campagne : « Dis-moi tous les endroits qui te sembleront mauvais, et mets les grands pots dans les petits, c’est-à-dire : si une chose peut être dite en une ligne au lieu de deux, essaie de faire la phrase. »
Édith Marois, docteure ès lettres, chercheuse à l’université François Rabelais de Tours, fournit quelques précisions7 :
« Si Laure Surville n’est pas entrée dans la postérité en tant qu’écrivaine, sa collaboration, même modeste, même simplement consultative, à l’œuvre de son frère est attestée par leur correspondance. En octobre 1833, peu de temps avant la publication du Médecin de campagne, Honoré sollicite ses remarques : “corrige bien le Médecin ou plutôt dis-moi tous les endroits qui te sembleront mauvais et mets les grands pots dans les petits, c’est-à-dire si une chose peut être dite en une ligne au lieu de deux, essaie de faire la phrase8”. L’année suivante, il la remercie de sa lettre sur La Recherche de l’Absolu tout en réfutant les critiques qu’elle exprime : “merci des éloges […] je me suis tout bêtement attendri de ta phrase. Tu as, je crois, tort pour les trois pages que tu trouves de trop, car elles ont des ramifications avec l’histoire. […] Ta lettre est la 1ère félicitation que j’ai reçue de l’Absolu9”, mais là encore, le livre est déjà imprimé et diffusé… »
On trouvera peut-être d’autres informations sur Laure Surville, correctrice de son frère, dans l’ouvrage de Christine Planté, La petite sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur, Presses universitaires de Lyon, 2015.
Elisa de Lamartine par Jean-Léon Gérôme, 1849.
On en sait davantage sur Elisa (ou Marianne) de Lamartine (1790-1863), artiste peintre et sculptrice française d’origine britannique : elle s’est usé la santé à corriger les épreuves de son poète de mari, Alphonse.
« Mme de Lamartine, correctrice d’épreuves. — M. Henri Guillemin, dans le Mercure de France, nous apporte — d’après des documents inédits réunis par M. Camille Latreille mort avant d’avoir pu les utiliser — de précieux renseignements sur la vie conjugale de Lamartine et sa femme, que M. Guillemin appelle “la troisième Elvire”. Mme de Lamartine fut une épouse parfaite, exclusivement dévouée à son mari et aux travaux duquel elle apporta une discrète collaboration généralement peu connue.
« Voici à ce propos ce qu’elle écrit, dans une lettre de 1846, adressée à son beau-frère, M. de Montherol : “M. Furne, l’éditeur, est venu de Paris sur le bruit que les Girondins étaient finis, et il a emporté la permission de mettre trois volumes sous presse en janvier, pour paraître en mars, à peu près. « C’est à Paris que le travail des épreuves va être terrible pour moi. Je vais être en lutte continuelle pour obtenir des corrections, dont je n’obtiendrai pas le quart. Mais chaque mot gagné sera une victoire, dont il n’y aura que moi qui sache la bataille et le péril. Vous savez qu’il n’aime pas à corriger ni le sens, ni les phrases, ni même les mots. Il écrit d’abondance, abondance miraculeuse, mais qui aurait besoin d’être coordonnée. Les épithètes vont au delà de la pensée. Le public les prend au pied de la lettre, en bien et en mal. Une chose qui n’a qu’un bon côté est sublime ; celle qui n’a qu’un côté mauvais est anathématisée. Le public n’y met pas le correctif, et blâme l’auteur. Je passerai un mauvais hiver. (Inédit.)” » — Journal des débats politiques et littéraires, 3 août 1934, p. 2.
Dans des lettres à Charles Alexandre (1821-1890), secrétaire de Lamartine, Elisa évoque notamment « le long travail de correction des épreuves de son mari dont elle revoie [sic] les textes », selon le libraire en autographes et manuscrits Emmanuel Lorient, sur son site, Traces écrites. Extraits.
« M. de L. parle de partir le 25, lundi de la semaine qui vient. J’espère avoir fait les corrections au moins pour l’exemplaire que je garde et j’espère aussi être mieux portante pour écrire plus nettement celles que je donnerai à l’imprimeur. Il me faudra bien quelqu’un à Paris pour revoir les épreuves qui seront très difficiles à tirer. Mais il faudrait quelqu’un aussi poète que vous et aussi minutieux que le grammairien. Je ne pourrais pas confier à lui une épreuve[,] il en ferait de la très mauvaise prose […] » [1862].
« […] Un jour à Monceaux j’ai eu la chance de voir avec lui une épreuve. Je suis tombée sur un mot, un seul, qui était des plus fâcheux. Je le lui ai dit. Il en est convenu et j’ai substitué une épithète exacte et sans inconvénient. Je lui ai fait observer que je lui rendais service ! Mais il continue la même chose, et ce n’est que de loin en loin que je puis entrevoir par hasard, ou par supercherie quelque chose. C’est si fort une volonté de sa part qu’il donne ses épreuves à porter tout de suite à Jean, au lieu de les donner le soir à un commis qui passe devant l’imprimerie. J’en suis désolée. Si je pouvais seulement causer avec lui sur ce qu’il écrit, je le convaincrais souvent de l’inconvénient de mots qui lui sont échappés […] » [sans date].
« Passez sur la terrasse déserte, devant la façade du château paisible, la paix n’y est pas. Un drame intime s’agite dans l’intérieur. Dans cette grande chambre aux murs tapissés de rosiers grimpants, desséchés, une femme est dans la tristesse. Elle a fait sa prière du matin, elle a demandé à Dieu la force des sacrifices. Comme ses rosiers sans fleurs, son âme est sans espérances. Elle travaille, sa plume active corrige des épreuves, écrit des lettres », raconte Charles Alexandre dans Madame de Lamartine (Dentu, 1887, p. 207).
Monté à Paris, un jeune auteur, sans le sou, désespère de trouver du travail. Jusqu’au jour où il est reçu par « le rédacteur en chef de Marie-Marie, le grand hebdomadaire féminin », qui le recommande à un certain Marcel, « directeur littéraire des Éditions Bâché-Fourasson ». En même temps que la nature du travail qu’on attend de lui, il découvre le bureau où il devra s’installer.
« — Louis a eu une bonne idée de vous envoyer. Mais que savez-vous faire ? — J’ai écrit quelques nouvelles, répondit Sébastien. Lapostat leva la main, d’un air blasé : — Normal, à vingt ans, plus une tragédie en vers, plus un traité de philosophie. Et on lit l’Express pour achever d’avoir l’air d’un monsieur très intelligent. Donc, vous ne savez rien faire ? Excellent ! Il vaut mieux apprendre à un pékin à monter à cheval, qu’à le lui désapprendre pour le lui réapprendre. Vous voyez ce que je veux dire ? — Oui, monsieur ! — J’espère que vous n’avez pas de diplômes ? — Je suis licencié ès lettres. — Tâchez de l’oublier. Savez-vous taper à la machine ? — Oui, avec trois doigts, monsieur ! — Que ne le disiez-vous tout de suite ? Deux doigts de plus que nos meilleurs écrivains ! Quand voulez-vous commencer ? — Commencer quoi ? — Louis ne vous a pas dit que je cherchais un correcteur-metteur au point ? — C’est que je ne sais pas exactement en quoi consiste le travail.
« Lapostat tira une grosse bouffée du cigare suisse à trois sous — trois sous suisses, s’entend — qu’il fumait et essaya d’envoyer des ronds vers le plafond. Sans succès. — Voilà ! La maison édite de nombreux récits d’explorateurs que rien ne prédisposait à la littérature. Vous savez, ces types qui louent la salle Pleyel avant de partir imberbes, et qui reviennent y faire des conférences une fois que leur barbe leur a bouffé la figure. Ces gars-là sont bien gentils, et ils écrivent avec leur machette ou avec celle de leur nègre. C’est du pathos amazonien, en général. Remarquez que quelques-uns écrivent fort bien, mais ne confondons pas : ceux-là, ce sont des écrivains qui explorent. Pas la même chose.
« Lapostat cracha des bribes de tabac dans un coin et désigna des rangées de titres sur des étagères : — Nous, notre métier, c’est de vendre leur camelote. Donc, il faut que je revoie tous leurs ours10 avant parution. Je n’y suffis pas. Il me faut quelqu’un qui m’aide, un correcteur, un metteur au point… C’est le mot : metteur au point. Vous allez être le metteur au point. « Il proposa à Sébastien un salaire d’essai, qui lui permettrait de ne pas crever de faim, et de commencer de suite son travail. — Vous avez le pied dans la maison… Pour quelqu’un qui veut devenir auteur, vous commencez bien. Simonin, lui, a débuté par le taxi.
« Il appela la standardiste, qui faisait également fonction d’huissière, et lui ordonna d’installer Sébastien dans ses nouvelles fonctions. La fille l’enferma dans une sorte de réduit sans fenêtre, éclairé au néon en plein jour, qui sentait vaguement le camphre. — C’est le bureau des correcteurs, dit-elle d’un ton extrêmement fatigué. — Nous sommes plusieurs ? demanda le jeune homme en calculant l’exiguïté du réduit. — Non, on n’en a qu’un à la fois ; mais il en passe tellement… « Sur ce bon mot, sans un sourire, sans qu’une lueur d’intérêt se fût allumée dans ses yeux, elle referma la porte. […]
« Sébastien, à l’idée de travailler chaque jour huit heures dans son placard, fut tenté de se jeter par la fenêtre. Sans doute ses employeurs y avaient-ils pensé, puisqu’il n’y en avait pas. Il alla jusqu’à la porte, en fit jouer le bouton. On ne l’avait pas verrouillée. Si un incendie se déclarait, du moins pourrait-il se sauver. L’envie de crier « Au feu », de franchir précipitamment le vestibule et de plonger dans le sein de la rue accueillante, l’effleura.
« Sur une table de bois blanc qui, avec une chaise à cannage, constituait tout le luxe du bureau, il lut : « À rewriter ». Un premier manuscrit l’attendait : Avec les cygnes noirs du Bengale. La curiosité l’emporta sur les désirs de fuite. « Il s’assit. »
Manuel de Cuebbas, Des blondes à pleins paniers, « Série blonde », Éditions de Paris, 1957, p. 42-45.
Le monsieur n’était sans doute pas commode. « Socialiste utopique et disciple de Fourier, [Alphonse Toussenel (1803-1885)] était aussi anglophobe et antisémite. […] Ses études d’histoire naturelle […] lui servaient parfois à exprimer ses pensées philosophiques11. » Son œuvre principale est L’Esprit des bêtes. Vénerie française et zoologie passionnelle12. Dans un Avertissement à la première édition (Librairie sociétaire, 1847), ses éditeurs prennent leurs distances avec ses propos : « […] nous n’endossons point la responsabilité de certaines doctrines dans lesquelles il semble se complaire, notamment ses théories au sujet du capital, et ses sentiments à l’égard du Juif et de l’Anglais. » Suit une page d’errata, volontairement placée en tête d’ouvrage, où Toussenel s’en prend au correcteur. J’avoue que l’éloquence de l’auteur m’a assez amusé.
ERRATA
« La plupart des écrivains ont encore la singulière habitude de placer à la fin de leurs volumes une page de rectifications qu’ils intitulent errata, et dans laquelle ils se complaisent à entasser tous les crimes de la typographie. Cette disposition m’a toujours paru peu logique, parce qu’il est peu logique d’attendre que les gens se soient cogné le nez pour leur crier : casse[-]cou ! Jugeant donc que le meilleur moyen d’empêcher le lecteur de tomber dans un piège était de lui signaler le péril à l’avance, j’ai rompu avec l’usage, et j’ai placé cette page des crève[-]cœurs, cette page des rectifications en tête de l’ouvrage, pour que chacun fût tenu de la lire.
« Un philosophe immense, Gavarni, a écrit : « Chacun sa misère ! Le lièvre a le taf13, le chien les puces, le loup la faim ; l’homme a la soif… et la femme a… l’ivrogne ! »
La Femme et l’Ivrogne, gravure de Gavarni, vers 1845 (colorisation postérieure ?).
« L’Auteur a le Correcteur, dont l’analogie est à faire. Le pire de tous les correcteurs est le correcteur trop savant, l’amant jaloux de la grammaire, l’ennemi de la fantaisie et de la couleur locale. C’est à lui que j’en ai14. C’est contre sa tyrannie que je proteste par les lignes ci-après.
« J’avais écrit, page 32 de l’Introduction : toutes les sciences sontla même, ce qui n’est peut-être pas français, mais ce qui a un sens clair ; le correcteur a imprimé : toutes les sciences sontles mêmes ; ce qui est peut-être français, mais ce qui n’a aucun sens. Le lecteur est prié de lire : sont la même.
« J’avais écrit, page 180, que le domaine du cheval s’étendait des portes de la Chine aux rives du Danube. Le tyran, porté à suspecter d’exagération toute assertion de chasseur, a substitué de son autorité privée les portes de l’Asie, qui commencent tout près de la fin du Danube, à celles de la Chine ; ce qui pourrait bien diminuer de quelque million de lieues carrées l’empire du cheval. Dans l’intérêt du noble quadrupède, je ne saurais accepter une pareille réduction.
« J’avais dit, article rat, page 244, que le perroquet nocturne et le diablotin de la Guadeloupe habitaient des terriers comme le tadorne (canard des Alpes). On a imprimé : des terrains, ce qui ne signifie rien du tout ; ce qui est une erreur d’autant plus déplorable, que la circonstance de la demeure souterraine était indispensable ici pour expliquer la destruction des deux espèces par le rat.
« Si la fantaisie me prend de poster mes chasseurs au crochet15 comme dans l’histoire du professeur de mathématiques à lunettes, le correcteur me fait dire : porté au crochet.
« C’est lui aussi et non pas moi qui attribue à l’ours la passion des olives ; j’avais dit des alises, ce qui est tout différent. Suum cuique16.
« Par exemple, c’est bien moi et non pas lui qui ai prêté aux abeilles cette répartition éminemment vicieuse (grammaticalement parlant) : à chacun suivant leurs besoins. lci le correcteur est innocent, ou du moins il n’a commis d’autre crime que de n’avoir pas corrigé.
« C’est encore moi, moi tout seul qui me suis avisé de raccourcir de cent ans l’âge des jeunes vierges de Jupiter, pour avoir confondu avec une légèreté sans excuse l’année de cette planète avec celle de Mars. Que le mépris de l’astronomie ne retombe que sur moi !
« Je connais un cabiai de la taille d’un énorme porc-épic et qui n’a que fort peu de rapports avec le cochon d’Inde des collèges. Si j’ai bien voulu accepter la dénomination de cabiai pour ce dernier quadrupède, c’est par pure complaisance ; qu’on ne le trouve pas mauvais.
« Ces crimes-là sont les erreurs capitales de ce volume, avec quelques omissions de particule et quelques confusions de genre, quos [sic, quas17]… incuria fudit18, comme dit Horace, et sur lesquelles il serait véritablement puéril de s’arrêter. Que le lecteur nous pardonne donc nos offenses, ainsi que nous les pardonnons au correcteur qui nous a offensé. […] »
J’avais déjà publié un texte du xviie siècle disant que « la plûpart des Correcteurs d’Imprimerie ne sont pas de fort habiles gens, parce que ce métier si necessaire & si utile, n’a rien qui attire les personnes d’esprit ». Toussenel en a, lui, après les correcteurs trop savants.
Portrait de Louis Ganderax, Revue de Paris, 1910.
Le 12 février 1940, dans le quotidien Le Temps, le journaliste et écrivain Émile Henriot rend hommage à son ami Louis Ganderax (1855-1940), ancien directeur de la Revue de Paris et fin correcteur.
Un correcteur
« Un homme vient de mourir, aussi discret qu’il a vécu, qui depuis vingt ans s’était en sage chastement retiré du monde, et dont, par le fait de la guerre, le départ a passé inaperçu, alors qu’en d’autres temps sa nécrologie aurait fait longuement florès dans les gazettes littéraires. Précisément à cause de la guerre, où toutes les valeurs françaises méritent d’être mises en vedette, il nous faut donner le souvenir de l’amitié à cet être rare, très peu connu du grand public, mais à qui les écrivains durent beaucoup, qui s’appelait Louis Ganderax.
« Quand on aura dit, d’abord, qu’il fut l’exécuteur testamentaire d’Henri Meilhac — le Meilhac de la Vie parisienne et de Froufrou, avec lequel il avait même collaboré et fait représenter Pépa sur la scène du Théâtre-Français, — on aura situé dans le temps ce charmant et solide esprit d’un autre âge. Le situer dans la production littéraire de cet âge sera un peu plus difficile, car, bien qu’il ait assez écrit, Ganderax ne faisait guère figure de producteur. D’anciens lecteurs de la Revue des Deux Mondes se souviennent peut-être encore qu’il y tint, une dizaine d’années, la rubrique de la critique dramatique avec autant de goût que d’autorité, et qu’il l’abandonna un jour (en 1888, soyons précis) pour une raison qui paraîtra aujourd’hui extraordinaire. C’est qu’à cette date Ganderax, ayant écrit une ou deux pièces de théâtre, se fit un cas de conscience d’être à la fois auteur et critique, et décida que le fait d’être lui-même appelé à être jugé lui ôtait toute qualité pour juger autrui. On avait de ces scrupules autrefois. Celui-ci suffira pour faire apprécier le galant homme.
« Il aimait les lettres à la passion ; il les servit à sa manière… »
« Son mérite est autre, pourtant. Louis Ganderax était devenu, dans les années 90, directeur de la Revue de Paris. Il n’y écrivit point, que je sache, pas plus que Buloz et Vallette, ces deux autres grands directeurs de revue, n’écrivirent dans leur Revue des Deux Mondes ou dans leur Mercure. Le rôle de directeur d’un important périodique littéraire est ailleurs que dans la production littéraire personnelle. Il consiste à chercher les talents pour les imposer au public, à les exciter, à les conseiller. Et dans ce rôle Louis Ganderax fut incomparable. Il aimait les lettres à la passion ; il les servit à sa manière, et ce qu’il accomplit, dans ses quinze ou vingt ans de direction, à la Revue de Paris, dont il fit la maison de France, de Loti, de Lemaître, de Barrès, d’Abel Hermant, d’Henri de Régnier, de Boylesve, de d’Annunzio, de Gérard d’Houville et de la comtesse de Noailles, sans compter de plus jeunes débutants, porte témoignage de son discernement et de son goût. Mais ce goût ne l’incitait pas seulement à choisir ; il sut en outre le mettre au service de ceux mêmes qu’il avait choisis ; et les plus illustres, et les plus accomplis même dans leur art, il fut pour eux, dans la coulisse, le collaborateur le plus actif, le plus désintéressé, le plus vigilant, en s’instituant leur correcteur. Car aucun de ceux qu’il avait acceptés dans son équipe ne recevait jamais la moindre épreuve d’imprimerie de la Revue, qu’il s’agît d’un roman, d’un conte, d’un article, qui ne fût, dès le premier état (on appelle cela un placard), criblée, constellée, zébrée, rayée en tous sens de soulignures, de points d’interrogation, de renvois et de corrections proposées, toutes fondées sur l’euphonie, la propriété des termes, la justesse du sens, la grammaire, l’horreur des répétitions de mots et de la fréquence des tours, et autres malfaçons d’écriture, qui échappent parfois au plus judicieux écrivain et au plus raffiné styliste…
« Il portait au génie le don qu’il avait de la correction »
« Ganderax était né correcteur. Il y aurait, pour un bibliophile lettré, une jolie collection à former, des épreuves si voluptueusement corrigées de sa main, parfaites leçons de bien dire. Il portait au génie le don qu’il avait de la correction et l’art d’apercevoir, à quatre pages d’intervalle, une consonance douteuse, une redondance, un doublement d’effet, une identité de timbre ou de couleur. Jusque dans l’intérieur d’un mot ou d’un composé, son œil et son oreille sourcilleuse (eût-il admis qu’une oreille pût être sourcilleuse ?) trouvaient un sujet de chagrin ; et je me souviens de la joie lyrique que mettait Mme de Noailles à montrer telle épreuve qu’elle avait reçue du redoutable Ganderax, où il avait souligné plusieurs fois d’une plume indignée ces simples mots Afrique équatoriale dont le « friquequa » lui paraissait intolérable à entendre et seulement à lire. Ganderax aurait, à cet égard, repris le sévère Malherbe lui-même, qui a écrit quelque part « comparable à la flamme », sans s’aviser que « parablalafla » est une horreur pour quiconque a l’oreille délicate et le tympan fin… Il est possible que le scrupuleux Ganderax ait parfois un peu exagéré le sentiment qu’il avait de l’euphonie ; mais si galant homme et si spirituel qu’il était, sans fanatisme d’aucune sorte, il lui suffisait d’avoir signalé à ses auteurs leurs bourdes, pataquès ou cacophonies, et suggéré le synonyme ou l’équivalent ; et il n’obligeait personne à accepter d’autorité les corrections qu’il « proposait ». Il en proposa même un jour, je crois bien, à Anatole France, dont il était l’ami. Et France, qui le tutoyait de longue date, poussa ce jour-là le tutoiement jusqu’à l’énergie militaire, en lui retournant ses épreuves corrigées, avec un deleatur sur les « corrections proposées », accompagnées de cette remarque : « Tu as raison, mais je t’.….. ! » — J’imagine que, pour toute vengeance, Ganderax dut se contenter de mettre un point d’interjection en face de ce verbe incorrect.
Émile Henriot, vers 1930.
« Jeux raffinés, goût délicieux, cas de conscience d’autrefois ! Comme tout cela doit paraître périmé à nos scribouilleurs d’aujourd’hui, qui tiennent l’imparfait du subjonctif pour une pose, et l’accord des temps pour une ridicule convention ! — N’empêche que c’est Louis Ganderax qui avait raison, en mainteneur et juge du meilleur parler de chez nous. Beaucoup de ceux qui ont travaillé avec lui ont gardé un souvenir affectueux et reconnaissant de ses souriantes sévérités. En leur épargnant bien des fautes, il leur a, sinon appris, du moins rappelé ce que c’était que l’art d’écrire : à la fois pour soi-même un choix ; et pour qui vous lit, une politesse.
Le 27 juin 1908, dans son supplément littéraire, Le Figaro publiait une nouvelle inédite de Jacques des Gachons (1868-1945), intitulée La Coquille. J’en reproduis un large extrait.
Récemment installé en banlieue de Paris, le narrateur est intrigué par une des villas de son quartier et par son propriétaire. Le soir, avant de rentrer chez lui, il observe son voisin, et ses curieuses habitudes de lecture, à travers la fenêtre éclairée de son salon.
« […] La Coquille, quel joli nom pour la maison d’un sage ! […] On m’avait dit le nom de l’hôte de la Coquille, Isidore Bonin. Sans doute, s’il avait écrit, l’avait-il fait sous un pseudonyme. Mais qu’importait ce mystère. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas le passé, c’était le présent, c’était la villa la Coquille.
« […] M. Isidore Bonin lit. Il lit gravement, les doigts le long de sa belle barbe blanche. On sent qu’à mesure qu’il avance dans sa lecture, le plaisir, comme un philtre, pénètre en lui ; parfois, il hoche la tête à petits coups approbateurs ; d’autrefois [sic], le visage illuminé, il saisit un crayon, souligne un passage, ajoute une croix en marge, puis il jette les bras en l’air et il rit, il rit. J’entends son rire de l’allée où je marche à petits pas peureux. M. Isidore Bonin, parfois, rit trop fort. Cela me contrarie un peu. Il est peu de livres qui procurent un si gros éclat de rire et M. Bonin rit très souvent.
« M. Bonin est méthodique. À huit heures, il allume sa pipe et se carre un peu plus dans son fauteuil. Sans doute, il rumine la nourriture intellectuelle qu’il vient de mâcher page à page. Il ferme les yeux et remue la tête de gauche à droite et de droite à gauche, vivement, avec une sorte de sourire. Ah ! il ne laisse pas le suc des livres s’échapper de lui à mesure qu’il lui arrive : il le retient, le retourne, le savoure ; il le fait sien.
« La pipe achevée, il reprend son crayon, feuillette le livre terminé et reporte au commencement du tome le numéro des pages annotées. Parfois, il n’y résiste pas et lit, tout haut, à sa femme, qui, d’avance, approuve un des passages particulièrement intéressant. La citation se termine d’ordinaire par une pantomime que je n’ai jamais bien comprise. Il compte avec ses doigts, jusqu’à cinq, parfois jusqu’à neuf, devient grave, hausse les épaules, reste un moment immobile, puis il esquisse un geste d’irresponsabilité et laisse le sourire chassé revenir dans ses yeux.
« C’est cette petite scène finale qui, renouvelée, m’intrigua tellement que je fus bientôt mordu par le désir de faire la connaissance de cet homme qui trouvait tant de plaisir dans les livres. »
N’y tenant plus, le narrateur cherche le moyen de pénétrer chez son voisin. Une question de voirie fait l’affaire.
« […] — Excusez-moi, monsieur, de vous avoir dérangé, lui dis-je. Je n’aurais garde d’abuser de vos précieux moments. Moi aussi je vis parmi les livres et je sais combien l’on aime peu à voir violer leur bonne retraite. II faut plaindre ceux dont le logis n’est pas tapissé de ces chers amis… D’un coup d’œil circulaire, je caressai les six rangées de reliures… — Sans doute, sans doute, murmura le vieillard, un peu confus. — Les livres sont immortels. Ils ne meurent jamais que d’accident… Il nous en vient des temps les plus reculés… Il en est qui vivront peut-être des milliers de siècles après nous… Ce sont les fruits de l’homme et de Dieu… — Sans doute, sans doute… Je continuai mon dithyrambe, pour me mettre à l’unisson des sentiments de cet homme. — Que vous êtes heureux, de baigner votre vieillesse dans leur éternelle jouvence. Pardonnez-moi mon indiscrétion, mais j’ai vu, en passant, le soir, devant votre maison, que vous aimiez les livres… Enfin, je me tais. Le vieux bibliophile put placer un mot : — Ah ! oui, monsieur, j’aime les livres. J’en ai tant fait, pendant quarante années… — Mais qui donc êtes-vous, mon cher maître ? murmurai-je ému soudain à cette déclaration. — Voici ma rangée, dit-il, penché vers le second rayon de sa bibliothèque. Ils ne sont pas tous là. Ma maison serait trop petite pour les contenir tous ! Mais ce sont, en quelque sorte, mes préférés, ceux auxquels j’ai pu apporter tous mes soins. Du doigt, il guida mes regards et je lus sur les dos alignés : « Victor Cherbuliez, Edmond About, Louis Enault, Francis Wey, Ouida… » Le vieillard, sans doute, se moquait de moi. Je me mis à rire. — Tous ne sont pas à votre goût, peut-être, s’empressa-t-il d’ajouter. Moi, j’ai mes raisons… Quelle désillusion ! Mon voisin était fou ! Je crus devoir flatter sa manie. J’avisai quelques ouvrages récents qui formaient une pile sur la table. Il y avait des romans de Bazin, de Loti, de Rod… — Vos dernières œuvres, sans doute ? — Oh ! non, monsieur, répondit-il, j’ai cessé tout travail. Mais on ne quitte pas les livres du jour au lendemain. J’achète les derniers romans pour rester au courant des travaux de mes confrères. Et, soit dit entre nous, tout ce qui paraît ne vaut pas tripette. Ça ne tient pas debout !… — Vous êtes sévère. — Je suis clairvoyant. De mon temps, monsieur, on était consciencieux. Ce n’était pas là le propos d’un insensé. — Combien je suis de votre avis ! dis-je, pris à son accent sincère. — On ne sait plus écrire. Les points, les accents, les virgules, les lettres majuscules, l’orthographe, la syntaxe, on ignore tout. Aujourd’hui, on lit en courant, pourquoi n’écrirait-on pas de même ? Il y a des exceptions, certes. Quelques ouvrages de luxe sont présentables. Il y a des maisons honorables qui restent dans la bonne tradition. Mais ouvrez un peu ceci, et cela. Il me tendit un roman de Paul Adam, un livre de nouvelles de Jean Lorrain. — C’est tellement exécrable, monsieur, que cela en devient délicieux. C’est un régal. Tout ce rayon est consacré à mes trouvailles en ce genre. Jetez un œil sur ce volume de vers. Je pris le livre dans mes mains et l’ouvris, pour ne point désobliger mon hôte. En marge, au crayon, s’alignaient une file ininterrompue de corrections : vers faux, orthographe inhabituelle, lettre transposée, lettre d’un corps différent du reste du poème, pagination erronée, titre courant omis, déléatur, etc.
« Un nuage à l’horizon se déchira, et je vis clair dans la villa de la Coquille. J’étais chez un vieux correcteur en retraite. Il ne lisait pas, le soir, sous la lampe[,] il épelait. Il collectionnait les coquilles[.] […] »
« Après les jours fériés de début mai, où tout du long le temps n’avait pas été fameux, j’ai été soudain très occupée.
« Non seulement j’avais les épreuves d’un ouvrage très épais en deux volumes à relire, mais en plus c’était une préparation de copie. Pendant près de trois semaines, j’ai passé plus de quinze heures par jour à ma table de travail. Et cela n’a pas suffi.
« Plus je me concentrais, plus j’avais l’impression que les mots s’éparpillaient et s’échappaient dans tous les sens. Je les pinçais un par un par le collet et je les remettais en rang sur le papier. Je traquais le moindre sens du moindre mot, je les passais au tamis. Et je les soupçonnais tous a priori, comme toujours, tous systématiquement. Sur le principe, à part la quantité, cela ne différait en rien du travail habituel, mais cette fois, peut-être parce que le texte traitait d’un sujet qui ne m’était pas familier, ça avait dérapé et ça avait fini par me casser la tête. Plus j’essayais de trouver mon rythme, plus tout me glissait des mains. Un vrai cercle vicieux. Mes yeux devenaient de plus en plus lents à traquer les mots. Finalement il ne m’était resté qu’une seule solution : téléphoner à Hijiri pour demander un délai supplémentaire de trois jours. […]
[Deux jours plus tard]
« Finalement, à l’aube, j’ai tourné la dernière page de mon quota du mois.
« J’ai regardé la pile de feuilles entièrement corrigées, j’ai poussé un gros soupir, j’ai posé mes mains dessus, j’ai lissé la pile de papier de la main, et j’ai de nouveau poussé un soupir. Sur la table, des deux côtés, mes dictionnaires encore ouverts, des livres que je n’aurais jamais touchés de ma vie si ça n’avait pas été pour le travail, remplis d’une quantité de marque-pages vert clair, les montagnes de photocopies effectuées en bibliothèque, au bord de l’éboulement.
« Je les ai tous rangés à leur place, j’ai retaillé mes crayons aux pointes complètement usées, je les ai remis dans leur boîte ou dans le pot à crayons, je suis allée à la salle d’eau prendre une douche […]. Mon dos et mes hanches, complètement sclérosés au point que j’avais l’impression que j’allais tomber en mille morceaux au moindre mouvement, ont petit à petit repris de l’élasticité, ma nuque a retrouvé un peu de souplesse et j’ai pensé que l’eau chaude c’était quand même formidable. »
Mieko Kawakami, De toutes les nuits, les amants, trad. du japonais par Patrick Honnoré, Actes Sud, 2014, p. 55-57. Voir la fiche de l’éditeur.
Ce roman a été adapté au cinéma par Yukiko Sode, avec Yukino Kishii et Tadanobu Asano. Le film sera présenté au Festival de Cannes 2026, dans la section Un Certain Regard. La date de sortie est à venir.
Le talentueux et non moins sympathique Jean Teulé vient, hélas, de nous quitter prématurément. Cette triste actualité est venue me rappeler que, peu de temps après sa publication, j’avais ébauché un article inspiré d’un de ses derniers livres, Crénom, Baudelaire ! (2020), où il raconte la vie du plus célèbre de nos dandys. Personnalité insupportable, le poète l’était aussi par ses exigences infinies à l’égard de son éditeur parisien, Auguste Poulet-Malassis, un des grands éditeurs du xixe siècle, dont l’imprimerie se trouvait à Alençon, dans l’Orne.
Poulet-Malassis.
La Bibliothèque nationale a gardé trace des épreuves des Fleurs du mal corrigées par Baudelaire19 – le manuscrit original, lui, n’a jamais été retrouvé. Jean Teulé s’en amuse dans les chapitres 41 à 56 (de la livraison du dernier poème composant le recueil jusqu’à la signature du bon à tirer). Les deux typographes commis à la composition de ses vers, qu’il prénomme Lucienne et Denis, n’en peuvent plus de reprendre indéfiniment leurs formes – et de se faire « engueuler ».
Ainsi, dans « La Fontaine de sang », Baudelaire se plaint qu’on ait composé capiteux au lieu de captieux. Denis reconnaît son erreur, mais admet moins bien le ton employé : « Oui, bon, mais il y a la façon de le dire ! Il raye le mot qui ne convient pas, il écrit le bon dans la marge, et puis ça va, j’ai compris. Il n’est pas obligé de m’en coller une tartine et de saloper le haut de la feuille avec des gribouillis. Lucienne, j’ai l’impression qu’il va nous faire chier, celui-là… » (p. 234-235)
Un des très artistiques deleatur tracés par Baudelaire (BNF).
De plus en plus excédés, voire au bord de l’épuisement, les deux typographes le mentionnent comme « ce gars-là » ou « l’Autre ». Lucienne fulmine : « J’ignore si c’est la berlue qu’il a ou autre chose mais moi, de ce taré, je n’en peux plus, Denis ! Ça fait vingt-trois fois qu’il me renvoie cette page et il y a toujours quelque chose à modifier ! Je vais le faire savoir aux deux éditeurs20. En plus du journal local, la composition et l’impression des formulaires de la préfecture nous suffisaient bien… Pourquoi on s’embête avec ça ?! » (p. 263)
En effet, comme le raconte Claude Pichois21, spécialiste du poète, « De février à juin [1857], ce fut un constant échange de placards, d’épreuves, de lettres, de marges d’épreuves contenant des questions comme des imprécations. Rarement, imprimeur fut plus maltraité par un auteur et il ne fallait pas moins que l’amitié mêlée d’admiration que Malassis portait à Baudelaire pour que n’intervînt pas la rupture. »
“Un Sisyphe de l’écriture”
En 2015, les Éditions des Saints-Pères ont publié un fac-similé des précieuses épreuves annotées, illustré par treize dessins inédits d’Auguste Rodin.
Extrait des épreuves des Fleurs du mal éditées en fac-similé par les Éditions des Saint-Pères.
« Dans ce document manuscrit inédit, annonce le site des Saints-Pères, Baudelaire apparaît comme un Sisyphe de l’écriture, abandonnant douloureusement l’œuvre de sa vie et cherchant, dans les incessants remaniements de son texte, une forme de perfection esthétique. Des notes à l’attention de son éditeur alertent le lecteur sur le type de relations – teintées d’agacement ! – qui unissaient Baudelaire à Poulet-Malassis. Le poète, déçu par le copiste ayant recopié ses brouillons au propre mais avec des erreurs, devait être encore plus vigilant que de coutume…
« Avant de donner son “bon à tirer” définitif, Baudelaire retravaille plusieurs fois son recueil. Il remanie plusieurs fois l’architecture générale – les poèmes ne sont pas dans l’ordre chronologique de leur écriture. Il rectifie, se reprend, rature, sollicite l’avis de son éditeur jusqu’à l’épuisement. Celui-ci finit d’ailleurs par se convaincre que le recueil ne paraîtra jamais, tant Baudelaire peine à terminer ses corrections. »
Sur la page de garde, Poulet-Malassis (que son ami poète appelle « Coco mal perché ») se plaint : « Mon cher Baudelaire, voilà 2 mois que nous sommes sur les Fleurs du mal pour en avoir imprimé cinq feuilles. »
« Je tiens absolument à cette virgule », note de Baudelaire, page 6 des épreuves des Fleurs du mal (BNF).
« On découvre un Baudelaire tatillon, défenseur de la virgule, de l’accent aigu plutôt que de l’accent grave, de l’usage ou non de l’accent circonflexe. Dans la marge de “Bénédiction”, un des premiers poèmes du recueil, Baudelaire s’interroge ainsi sur le mot blasphême tel qu’il est imprimé sur l’épreuve à corriger. “Blasphême ou blasphème ? gare aux orthographes modernes !” met-il en garde » (Livres Hebdo22).
« Blasphêmes ou blasphèmes ? gare aux orthographes modernes ! » ; « poëte / poète ? » ; « on écrit généralement frimas [composé frimats], et hasardeux. Sont-ce des orthographes voulues par vous ? » Trois hésitations graphiques de Baudelaire dans les épreuves des Fleurs du mal (BNF), p. 11, 14 et 147.« Chariot / charriot ? » Autre hésitation graphique de Baudelaire dans les épreuves des Fleurs du mal (BNF), p. 235.
“Les correcteurs qui font défaut”
« Poulet-Malassis avait une chance, explique Claude Pichois : Baudelaire ne pouvait pas se rendre à Alençon, retenu qu’il était à Paris par la publication des Aventures d’Arthur Gordon Pym dans Le Moniteur universel du 25 février jusqu’au 18 avril 1857 ; or ce récit maritime et fantastique de Poe donne beaucoup de “tintouin” au traducteur. Sinon, il ne se serait pas privé d’intervenir à l’imprimerie même dans la composition, liberté ou licence parfois accordée à l’auteur puisque la composition était manuelle. »
« Grande attention pour ces corrections », note de Baudelaire dans les épreuves des Fleurs du mal (BNF), p. 141.
« La seconde édition (1861), raconte aussi Claude Pichois, fut imprimée à Paris chez Simon Raçon, avec qui le poète ne semble pas avoir entretenu de bonnes relations et qui, sans doute, ne lui permettait pas d’accéder fréquemment à ses ateliers. Baudelaire se plaint d’avoir trouvé “de grosses négligences” dans les épreuves :
Dans cette maison-là, c’est les correcteurs qui font défaut. Ainsi, ils ne comprennent pas la ponctuation, au point de vue de la logique ; et bien d’autres choses. – Il y a aussi des lettres cassées, des lettres tombées, des chiffres romains de grosseur et de longueur inégale23.
Cette critique, qu’on trouve dans une lettre à Poulet-Malassis, est un éloge indirect à celui-ci, qui en 1857 avait eu à souffrir des remarques, interventions, corrections du poète. »
« Le déroulement de cette publication nous reste inconnu, précise Andrea Schellino24, puisque ni les échanges épistolaires entre Baudelaire et Poulet-Malassis, ni les épreuves de cette seconde édition des Fleurs du mal n’ont été conservés. Une lettre que Baudelaire envoie le 20 novembre 1860 au correcteur Rigaud laisse entrevoir que le poète-éditeur n’avait pas réduit ses exigences :
Je serai bientôt hors d’état, mon cher Rigaud, de semer des points et des virgules, de retourner des lettres, de rétablir des mots dans les épreuves que vous me retournez. Quand, dans Petites Vieilles, vous me faites dire : sornettes pour Sonnettes, italiens pour citadins, je vous trouve vraiment trop peu zélé pour l’éclosion de nos Fleurs25.
L’œil de Baudelaire porte ses fruits : l’édition des Fleurs du mal de 1861 sera moins fautive que l’édition de 1857.
« Peut-être n’y eut-il à l’époque moderne que Péguy et lui, Baudelaire, pour avoir associé si étroitement la création et, au sens noble du terme, la fabrication des livres », conclut Claude Pichois.
Quatrième écrivain26 invité par les Éditions Le Robert à partager ses « Secrets d’écriture », l’auteur de thrillers Franck Thilliez évoque dans son livre, Le Plaisir de la peur, l’étape de la correction. Après avoir expliqué comment il peaufine son propre travail stylistique, puis comment il répond aux remarques de l’éditeur, en deux temps, d’abord « liées au rythme et à la dynamique du récit », puis concernant « les petites incohérences », il aborde le moment où « le texte part dans le circuit de correction ».
L’écrivain exalte alors « une mécanique de précision », au « microscope », avec « une approche sensible des textes » mais « sans se laisser porter » par eux. Il reproduit deux pages Word de ses romans, annotées à la main par « la préparatrice ». Elles montrent des corrections lexicales (boîte à aux lettres, elle glissaenfonça la clé dans la serrure…), grammaticales (notamment, l’ajout d’une préposition : la personne qui avait souscrit [à] ce service), mais aussi stylistiques (dont elle […] régla les dix euros de[réclamés pour la] clé). Un commentaire dans la marge demande, de plus, si l’on peut parler de « gelées matinales » en avril, moment où, d’après la logique du récit, se situe l’action.
Cependant, « quoi qu’on fasse », l’espoir du zéro faute est toujours déçu, ce que l’auteur excuse volontiers : « Certains lecteurs crient au scandale lorsqu’ils détectent sept coquilles sur l’ensemble d’un gros roman. […] Mais sept coquilles sur 700 000 signes, cela donne 0,001 % d’erreur. Nul n’est parfait […] »
Pour finir, il souligne « le travail remarquable des personnes chargées de rendre nos textes les [sic] plus harmonieux possible ».
Ces personnes talentueuses […] ne se contentent pas de traquer les fautes. Elles sont à la fois des chirurgiennes de la langue française, mais aussi des musiciennes capables de repérer l’usage trop systématique d’un mot, d’une expression et d’apporter des propositions. Si j’écris « un astronaute » alors que je parle d’un Russe, elles me diront que le terme exact est cosmonaute. Si l’un de mes personnages joue au Rubik’s Cube alors que mon histoire se passe en 1973, elles me diront que c’est impossible car le fameux casse-tête a été inventé en 1974. Ces personnes sont capables d’appréhender un récit sous des angles différents, en s’intéressant à la structure des phrases, à la cohérence globale, locale, aux déplacements, au temps. Sans elles, les lecteurs affronteraient nombre de minuscules éléments perturbateurs qui les empêcheraient de profiter à 100 % du voyage. Ce serait dommage.
Un sympathique hommage qui n’est pas sans me rappeler celui de l’écrivain québécois Nicolas Dickner en 2017 : « Les réviseuses » (podcast (aparté), Alto).
On note avec plaisir que la nom de la correctrice du présent livre est mentionné dans le colophon.
Franck Thilliez, Le Plaisir de la peur, Le Robert et Fleuve éditions, 2022, 167 pages.