Quelques observations sur l’orthotypographie au XVIIIe siècle

En feuille­tant des ouvrages du xviiie siècle, il m’est venu l’idée de com­men­ter les usages ortho­ty­po­gra­phiques de l’époque, pour ceux qui ne sont pas fami­liers de l’histoire du livre. Je vous pro­pose, à titre d’exemple, deux pages d’au­teurs fran­çais par­mi les plus célèbres.

Diderot, Pensées philosophiques, 1747, Avis au lecteur

Diderot, "Pensées philosophiques", 1747, Avis au lecteur

1. Point à la fin des titres.
2. Majus­cule aux mots impor­tants1.
3. S long2 (ſ), à ne pas confondre avec un f. Le s long s’emploie en début et en milieu de mot, le s court ou rond (s) en fin de mot. D’autres règles non écrites concer­nant ces deux lettres étaient sui­vies dans la com­po­si­tion typo­gra­phique (voir Wiki­pé­dia).
4. Cou­pure de mot après un seul carac­tère : c’est la régu­la­ri­té de l’es­pa­ce­ment qui prime.
5. Espace devant la vir­gule. Si l’on a besoin de place, on peut la sup­pri­mer (l’espace, bien sûr : lamelle de plomb, donc de genre fémi­nin3).
6. Majus­cule après un deux-points. Usage encore variable.
7. Double s long (ſſ).
8. Conjonc­tion et abré­gée par une esper­luette (&). Cet héri­tage des manus­crits médié­vaux dis­pa­raî­tra à la fin du siècle4.
9. Cadra­tin (ou double espace ?) sépa­rant les phrases5. Usage variable. La chasse du cadra­tin est égale à la force du corps uti­li­sé.
10. Signa­ture : numé­ro d’identification du cahier du livre. Faci­lite l’as­sem­blage des cahiers dans l’ordre de la lec­ture.
11. Réclame : début du pre­mier mot du cahier sui­vant. Plus ancienne que la signa­ture, cette pra­tique dis­pa­raî­tra à la fin du siècle6.

Mis à part le s long, je ne com­mente pas ici la gra­phie des mots. L’or­tho­graphe fran­çaise ne s’est fixée qu’au xixe siècle7. — Pour une expli­ca­tion des gra­phies dif­fé­rens et rai­son­ne­mens, voir tout de même Les “enfans” et les “savans”, une réforme ortho­gra­phique de 1740.

Voltaire, Candide, ou l’Optimisme, 1761-1763 

On y retrouve les mêmes usages que dans l’exemple de Dide­rot, plus ceux-ci :

Voltaire, "Candide, ou l'Optimisme", 1761-1763

1. Ni deux-points ni guille­mets pour mar­quer les dia­logues.
2. Pas de tiret cadra­tin pour mar­quer le chan­ge­ment d’interlocuteur.
3. S long et s rond (c’est la règle à la fin des mots).
4. Points de sus­pen­sion en nombre variable8.
5. Liga­ture du s long avec le i (ſi, lire signe). Il faut un temps d’adaptation pour la dis­tin­guer de la liga­ture du f avec le i (fi, lire esta­fier). C’est la dif­fi­cul­té de dis­tin­guer ſ de f qui fera dis­pa­raître le s long.

Si l’on consulte l’é­di­tion Gar­nier de 1877, on retrouve la pré­sen­ta­tion des dia­logues qui nous est fami­lière. Mais cer­tains usages anciens ont tou­jours cours : point à la fin du titre cou­rant, points de sus­pen­sion au nombre variable.

Voltaire, "Candide, ou l'Optimisme" (dans "Œuvres complètes"), Garnier, 1877
Vol­taire, Can­dide, ou l’Op­ti­misme (dans Œuvres com­plètes, t. 21), Gar­nier, 1877, p. 148. Source : Wiki­source.

  1. Voir « Emphase (typo­gra­phie) », Wiki­pé­dia. ↩︎
  2. Voir « S long », Wiki­pé­dia.  ↩︎
  3. Voir cepen­dant “Une espace”, vrai­ment ? ↩︎
  4. Voir « Esper­luette », Wiki­pé­dia. ↩︎
  5. En 1998, Fran­çois Richau­deau pro­po­se­ra de faire suivre chaque phrase de « deux espaces-mots variables », ce qui, avec un espa­ce­ment moyen, revient à peu près au même (« Pour un nou­veau code typo­gra­phique sim­pli­fié », Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages, no 115, 1er tri­mestre 1998, p. 58-80). ↩︎
  6. Voir « Réclame (impri­me­rie) », Wiki­pé­dia. ↩︎
  7. Voir « Ortho­graphe du fran­çais », Wiki­pé­dia. ↩︎
  8. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎