Cueilli chez lui, au réveil, par deux policiers, Bernard Cotte est conduit dans un lieu secret et ultramoderne, situé sous la préfecture de Police de Paris. Il est interrogé par le commissaire divisionnaire Andruet, équipé d’un ordinateur omniscient, Phébus.
— Vous avez fait de la politique, monsieur Cotte ? — En règle générale, je vote socialiste, mais j’ai beaucoup admiré le général de Gaulle. — Une sorte de socialo-gaullisme ? — Si vous voulez. — Pourtant vous avez milité à la C.G.T. ? — Moi ? Jamais ! — Ce n’est pas beau de mentir. Phébus, s’il vous plaît, envoyez-nous le « Bulletin des correcteurs C.G.T. ». Merci. Qu’y voyons-nous dans le numéro du mois de mai 1967 ? Admissions : Bernard Cotte, parrains Stanislas Didot et Albert Labbé. C’est bien vous ce Bernard Cotte ? — C’est bien moi, en effet. — Alors ? Alors et alors ! Comment lui expliquer que ce syndicat est surtout un bureau de placement et que je m’y étais inscrit sans même savoir qu’il était affilié à la C.G.T. parce qu’il n’est pas possible de travailler comme correcteur de presse, même dans un journal de droite, sans passer par lui. Je me suis un peu embrouillé dans mes explications. Andruet m’observait fixement en hochant la tête. À la fin il est venu à mon secours. — Vous aviez oublié, peut-être ? — Exactement. — Vous oubliez beaucoup de choses, monsieur Cotte. D’abord que vous êtes juif, ensuite que vous avez milité pour les communistes. — Je vous ai expliqué que je n’ai jamais milité. Je payais mes cotisations, c’était tout. […]
Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter de la tournure que prenaient les événements. Côté politique j’étais blanc comme neige et quand je me disais socialiste, c’était plus par tradition familiale que par conviction profonde. Mais, à force de fouiner — je n’en revenais pas qu’il ait ressorti ce « Bulletin des correcteurs » pour le moins confidentiel —, Phébus était en train de me transformer en un redoutable agitateur révolutionnaire.
Walter Lewino [1924-2013], Notre-Dame des ordinateurs, Paris, Balland, « L’Instant romanesque », 1979, p. 61-63.
Après avoir été « chroniqueur théâtral un temps dans un hebdomadaire », le protagoniste de ce roman, Axel Balliceaux, entre dans un journal du soir connu pour son sérieux, Le Médium. — Il ressemble fort au Monde, où Michel Braudeau (né en 1946) a été journaliste littéraire, critique de cinéma et grand reporter1. Le texte raconte, notamment, comment un réseau pneumatique faisait circuler la copie de service en service, cassetin2 compris.
« Le Médium existait depuis l’entre-deux-guerres et occupait un immeuble entier [à Paris]. […] Au fil des années, les collaborateurs s’étaient multipliés et s’entassaient tant bien que mal dans l’espace inextensible, hélas, de l’immeuble et, peu à peu, sans rien perdre de son orgueil, chacun s’était fait plus petit ou plus plat pour tenir à côté des autres, garder son bureau, son étagère. Comme on ne jetait presque rien ni personne, les couloirs étaient étroits comme des galeries de mine, les murs tapissés de livres, de dossiers, d’anciens numéros reliés, jusqu’au plafond3. Certaines pièces n’avaient pas de fenêtre, dans d’autres on était à cinq sur une table de bridge, chacun parlant bas au téléphone à quelque informateur secret, grattant des pattes de mouche sur des feuillets coupés en deux. De temps à autre, un garçon d’étage surgissait entre deux piles de Médium fossilisés, jetait un paquet de dépêches sur la table, s’emparait de nos feuillets, terminés ou non, et courait les placer en rouleau dans une capsule de plastique, comme un gros suppositoire dévissable qu’il fourrait illico dans un tube aspirant.
De haut en bas le Médium était parcouru d’un réseau serré de ces tubes pneumatiques qui distribuaient les nouvelles, les articles, les notes de service, à raison d’un millier de hoquets par jour, sans que l’on soit assuré de la véritable destination du tube. Il devait y avoir un tri quelque part, une poubelle, car certains papiers ne reparaissaient jamais en aucun lieu. “C’est le métier”, disait-on avec philosophie. […] Je ne me plaignais pas, mes pages étaient épargnées, prenaient le bon tube vers le bureau des correcteurs qui époussetaient quelques fautes d’orthographe, brisaient hardiment la syntaxe, dispersaient la ponctuation avant d’envoyer le tout dûment tamponné à l’impression dans les sous-sols où de puissantes rotatives broyaient ma prose noire ; mais certains, des anciens de la maison que l’on avait punis autrefois pour un crime mystérieux, un coup d’État manqué, savaient du fond de leurs remises sans air que pas une ligne d’eux ne serait transmise, restaient impassibles devant leurs pages blanches, penchés, le stylo à la main, sans écrire un mot, comme des blattes, silencieux, indélogeables. Un jour, ce serait mon tour […]. »
Michel Braudeau, L’Objet perdu de l’amour, Paris, Seuil, 1988, p. 221-222.
À propos de L’Interprétation des singes (Stock, 2001), dont le protagoniste, Aliocha, est également journaliste d’un quotidien de référence, Michel Braudeau a déclaré : « Le “journal de la nuit” que je cite dans mon roman peut, de loin, faire penser au Monde, où je travaille mais c’est une illusion, bien sûr. Le Monde est beaucoup plus sérieux que mon journal de fiction. Quant à l’autobiographie, elle est à l’œuvre partout, y compris à travers des personnages de fiction. C’est inévitable autant que volontaire. » — « Débat littéraire avec Michel Braudeau », Le Monde, 19 octobre 2001. ↩︎
Terme de jargon pour le bureau des correcteurs. ↩︎
1982-1986. Philippe Meyer (né en 1947) anime Télescopages sur France Inter, mais il est avant tout journaliste à L’Express, dont il fréquente volontiers les correcteurs, ces bons vivants.
« La presse de l’époque était encore florissante […]. Elle conservait ses traditions et ses corporations, dont une pour laquelle j’avais une affection particulière, celle des correcteurs de presse, chargés de la conformation, voire de la pureté de notre langue. C’était une tribu d’anarchistes, portés, hommes et femmes, sur la bonne chère, les bonnes bouteilles, les cigares — qu’ils arrivaient à faire venir de Cuba — et la chanson. Ces anarchistes ne connaissaient qu’une seule loi : la grammaire. Ils la faisaient respecter sans merci. Je revois encore entrer dans le grand bureau du rédacteur en chef que j’étais devenu l’un d’entre eux, Yves Gibeau, par ailleurs excellent romancier, tenant à la main ma copie avec un air de désolation pareil à celui de mes professeurs de mathématiques. Il me regarde et, posant mon papier sur mon bureau : “La voiture dont tu parles dans ton article, elle est de quelle couleur ?” “Elle est bleue, c’est écrit.” “Alors, elle ne peut pas être rutilante.” Et de repartir, désolé que l’on ait pu confier des responsabilités à un garçon qui ignore que “rutilant” ne saurait qualifier que ce qui est naturellement d’un rouge éclatant, d’un roux flamboyant ou teinté de reflets pourpres. J’allais volontiers traîner dans la grande salle où étaient regroupés ces correcteurs et où l’on était sûr de trouver des flacons et des terrines. Je ne devais pas le privilège d’y être admis sans raison de service à mes galons, mais à mon goût pour la chanson et à ma connaissance du répertoire des refrains anarchistes. »
Dans cet exercice d’admiration, il évoque Bertrand Tavernier, Cyril Collard, Annie Kriegel, Pierre Desproges, Michel Rocard, Frédéric Rossif, René de Obaldia, Charles Aznavour, Jean-Marie Domenach, Jean-François Revel, Claude Sautet, Jean d’Ormesson…
Dans un essai philosophique des années 1940, de l’auteur marxiste Pierre Naville (1904-1993), la première partie prend la forme d’un dialogue entre deux correcteurs de presse, l’auteur et son collègue M. Les quelques phrases d’introduction font percevoir l’ambiance de leur petit bureau, à proximité des machines à composer.
« Nous finissions de corriger des épreuves dans un de ces petits locaux insalubres mis à la disposition des sphinx qui, silencieusement, épouillent des textes tout chauds sortis de la linotype. Le crayon s’abattait de temps en temps sur la grande feuille humide, et nous corrigions tous deux des journaux différents. Nos pensées et nos langues suivaient aussi des cours différents. À côté le cliquetis des linotypes se mêlait au ronflement des machines, dans un vacarme saturnien. Les lèvres de mon voisin remuaient doucement, balbutiaient parfois, suivaient le texte, l’œil sautillant d’un bout à l’autre de la ligne, cassant par le menu un fil insaisissable qu’il ne perdait jamais de vue. J’avais terminé ma propre tâche, ma morasse était partie rejoindre le compositeur, et je suivais avec assez d’attention le murmure indistinct qui trahissait devant moi le travail du correcteur d’imprimerie. Je fumais.
« Il était un collègue de longue date, curieux des écrits qu’il lisait professionnellement. Je le savais banalement joueur de cartes, philosophe par moralité, mal marié, quoi encore ? Actif, remuant, ni démocrate ni ouvrier, un peu l’un et l’autre, inquiet de bien des choses. Il rejetait les livres et les journaux avec autant de vivacité qu’il avait d’appétit à les lire… Il avait été soldat, étudiant autodidacte, et la correction d’imprimerie lui avait enseigné la modestie : tant de bêtise scrutée à la loupe !
Pierre Naville.
« Ses lèvres continuaient imperceptiblement de s’agiter. Notre demi-silence était plein de pensées, comme une éclaircie dans l’orage déferlant des machines. […]
« Il posa bientôt son crayon. La feuille humide s’envola. […]
« M… faisait profession de solitude, et ne s’en cachait pas. Cela ne l’empêchait pas de vivre aussi honnêtement qu’un autre, c’est-à-dire d’attacher autant d’importance qu’il faut aux différences… Mais il n’avait jamais pu prendre complètement son parti de sa singularité (ou de ce qu’il pensait tel) et je crois bien que ce trait était souligné par son état de correcteur d’imprimerie, qui dispose à l’amitié avec l’écriture plutôt qu’avec les hommes. Il n’y a pas de femmes parmi nous. Il avait pris goût à cette familiarité des caractères fraîchement imprimés, cette pensée en combustion qui refroidit lentement au sortir des matrices. […]
• • •
« C’est à ce moment qu’on nous apporta de nouvelles morasses. Nous reprîmes nos crayons, et nos yeux coururent de gauche à droite, par petits sauts, pointant soudain la faute. Les linotypes continuaient […], dans le cliquetis confus des matrices de cuivre et des lames de plomb brûlant. »
Pierre Naville, Les Conditions de la liberté, éd. du Sagittaire, 1947, p. 13-15 et 53.
« […] vous pouvez fort bien, dès la première lecture, corriger les fautes de frappe, d’orthographe, doublons, mais à condition de ne rien changer et surtout de n’ajouter ni supprimer de virgules1 car, correction ou non, dans le sens grammatical ou usage, je suis maniaque sur ce point. Pour les autres corrections, continuez à me faire des bouts de papier. Et quand vous recevez les épreuves, ne vous étonnez pas si je n’ai pas tenu compte de toutes vos observations. Je tiens à ce que vous les fassiez. Mais je ne suis pas toujours d’accord avec vous. Il arrive souvent que vous ayez raison aux yeux de la grammaire. Dans certains cas, je me moque de celle-ci comme des répétitions de mots, de certains rapprochements peu euphoniques de syllabes etc. En cela, André Gide était tout à fait de mon avis. Peu m’importe si les puristes se hérissent. »
Lettre à Doringe [Henriette Blot, sa correctrice attitrée], le 27 mars 1960, citée par Pierre Assouline, dans Autodictionnaire Simenon, Omnibus, 2009, p. 129.
Henry de Montherlant
« Certains correcteurs d’imprimerie vous soulignent d’un coup de crayon doctoral un même mot répété à peu de distance, et quelquefois vont jusqu’à vous suggérer un synonyme, comme si vous aviez dix ans, alors que le mot répété à bon escient apporte souvent une vigueur singulière, de même que l’idée répétée. Quand je répète dans presque tous mes livres, depuis 1922, qu’il n’y a que les sens (la volupté) qui ne trompent pas, comme lorsque Sénèque revient à trois reprises, dans le Lucilius, sur son principe qu’il ne faut pas répondre aux injures, nous rabâchons, bien sûr, mais cela montre à quel point tel jugement est enraciné en nous, et important pour nous. En outre, la plupart des lecteurs oubliant tout, il y a trois fois moins de chances qu’ils oublient ce qu’on a répété trois fois. »
Carnet de 1967, dans Tous feux éteints, Gallimard, 1975, p. 74.
Simenon, toujours : « Je n’ai jamais accepté qu’on change, même une virgule à un de mes romans. Car je suis maniaque pour une chose, je n’ai peut-être pas un style bien distingué, mais je suis maniaque sur les virgules. Parce que le rythme pour moi compte beaucoup plus que la belle phrase ; et pour moi, la virgule ou le point-virgule ont une importance capitale. Quand un correcteur me supprime une virgule qu’il trouve inutile, je me fâche complètement avec mon éditeur […] Pour moi, la virgule, c’est sacré. Cela fait vraiment partie de la base du langage, si je puis dire. C’est comme une pause dans la conversation. » — Entretien avec Maurice Piron et Robert Sacré, 20-21 septembre 1982. Ibid., p. 507-508. ↩︎
Pierre Daninos (date et photographe inconnus) et la jaquette de l’édition originale du Pyjama (Grasset, 1972).
Le journaliste et écrivain Pierre Daninos (1913-2005), surtout connu pour Les Carnets du major Thompson (1955), raconte une anecdote vécue après la Libération, à France-Soir :
Ma tâche consistait alors à présenter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien souvent, à récrire la copie — ce qui, dans le jargon journalistique[,] s’appelle rewriting. Le texte que j’avais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand reporter qui, [de] retour d’Afrique du Sud, écrivait à propos du désert du Kalahari, et pour en souligner la sécheresse : Le peu d’eau qui tombe, les indigènes le conservent dans des œufs de gazelle. Distraction ? Mystérieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître volatile ? Fatigue due au désert ? […] Pour une raison ou pour une autre, je laissai partir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se reproduisirent à l’aube à une cadence vertigineuse. Je dormais encore quand je fus appelé au téléphone par le rédacteur en chef technique : — Bravo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont partis par la départementale ! Mal réveillé, je ne vis pas avec netteté l’énormité de la ponte. En arrivant au journal l’après-midi, j’appris les suites de cette couvée dont la province avait eu la primeur. Furieux, le rédacteur en chef était monté au marbre1 pour engueuler le chef correcteur : — Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez laissé passer ? Il lui tendit la morasse2. Le vieux correcteur ajusta son binocle, relut et dit : — Évidemment… C’est idiot, monsieur Chardigny3. Il fallait un s ! Comme Chardigny, désarmé, le priait de relire une nouvelle fois la phrase, le chef correcteur lui dit après réflexion : — Évidemment, c’est beaucoup trop petit pour pouvoir contenir de l’eau… Ce fut le rédacteur en chef lui-même qui introduisit dans les éditions suivantes l’autruche qui convenait.
Pierre Daninos, Le Pyjama, Grasset, 1972, p. 53-54.
On peut découvrir l’imprimerie de France-Soir (100, rue Réaumur, Paris 2e), en 1963, dans les deux premières minutes de cette archive de l’INA.
Je l’imagine plutôt descendre à l’imprimerie. ↩︎
Il arrive que, par mégarde, le correcteur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savoureuse, qui l’a fait rire.
« Outre les coquilles, ce que je trouve savoureux dans la presse, c’est l’erreur qui se produit entre le moment où le journaliste écrit son article et le moment où il est imprimé. Parce que c’est dans cet intervalle que sévissent les correcteurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trouvée, c’est dans un journal breton. Le journaliste avait écrit SE pour sud-est, en abrégé. Le début de son article était : “Le navire a quitté le port à 14 heures, poussé par un léger vent de sud-est.” Passé dans les mains du correcteur, c’est devenu, une fois imprimé : “Le navire a quitté le port à 14 heures, poussé par un léger vent de Son Éminence.” Je sais bien que la Bretagne est un pays catholique, mais là, j’me marre ! »
Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [posthume].
PS — L’exemple est amusant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été glané, il y avait encore un correcteur dans ce journal. C’est l’habitude de s’en prendre au correcteur qui est ancienne.
Dans un roman édifiant des années 1930, Henri Sergier, fils d’une riche famille de la capitale, doit révéler à sa mère « des choses assez pénibles » à propos de Richard Bellecourt, « un de [s]es meilleurs camarades de collège » (l’établissement privé catholique Stanislas). Pour avoir placé toute sa fortune dans des mines pétrolifères, « [s]on père s’est ruiné et en est mort ». Mais ce n’est pas tout… (NB : Les erreurs de ponctuation dans les dialogues sont d’origine.)
[…] Car le pis, vois-tu maman, n’est pas la détresse matérielle dans laquelle il se trouve, c’est… l’état physique où cette détresse l’a jeté ! — Que veux-tu dire ? — J’ai eu peine à le reconnaître, maman ! Il est en train de gâcher bêtement sa jeunesse et sa santé à une besogne pour laquelle il n’était point fait ! Tu savais, n’est-ce pas, que les Bellecourt possédaient une imprimerie fort bien achalandée, rue Jacob. Cette imprimerie a, naturellement, été vendue par les soins du père quelques mois avant sa mort, pour payer des dettes criardes. Et les propriétaires actuels — d’affreux mercantis, à ce qu’il m’a paru, — ont offert à Richard qui, sans ressources, était allé leur proposer ses compétences, sais-tu quelle sorte d’emploi ? — Je crois me souvenir qu’il secondait son père dans la direction de l’imprimerie… — Oui, bien sûr ! Il aurait pu occuper, après la débâcle, un poste de confiance dans cette maison qui n’était plus la sienne, mais, sous prétexte que les affaires marchaient moins bien, et qu’ils pouvaient tout diriger par eux-mêmes, ils lui ont proposé, ainsi qu’on jette un os à un chien affamé, un vulgaire emploi de correcteur !… — Qu’est-ce au juste que ce métier ? — Celui d’un bon ouvrier typographe qui aurait reçu, à l’école primaire, une instruction passable. Si tu avais vu le pauvre sourire de Richard, quand il m’a expliqué qu’il suffisait, pour être correcteur, « de posséder une bonne ortographe [sic], de connaître les signes conventionnels de l’imprimerie, et, par-dessus tout, d’être très méticuleux, très attentif, afin de ne pas laisser passer de « coquilles »… « Méticuleux ! Lui que j’ai connu si bouillant, cet impétueux, cet indépendant, il est devenu méticuleux !…
“Un Richard absolument méconnaissable”
« Tu ne peux comprendre, maman, quelle impression cela m’a causé[e] de le trouver déguisé en prote, dans un affreux réduit comparable à un cachot, prenant jour sur une cour nauséabonde, par une lucarne haut perchée et plein d’une écœurante puanteur de plomb fondu qui, dès l’entrée, m’a pris à la gorge. Mon ami était penché au-dessus d’une table grossière, maculée de taches, sur laquelle des paperasses s’éparpillaient. Une cent bougies1 répandait sur les épreuves typographiques son aveuglante clarté. Et c’est cette clarté qui m’a tout d’abord montré un Richard absolument méconnaissable. Ses yeux étaient enfoncés dans les orbites, ses joues creusées et cadavériques et, quand, de surprise, en me voyant, il s’est mis debout, ses épaules sont demeurées voûtées. Ce n’était plus, mais plus du tout, le Richard d’autrefois… Je n’ai pu m’empêcher de lui en faire la remarque au risque de le peiner. « — Que veux-tu, m’a-t-il répondu d’un ton résigné. C’est forcé qu’on s’anémie ici, dans le voisinage de la fondeuse2. « — Mais pourquoi ne t’a-t-on pas installé en un bureau un peu moins abject ? lui ai-je demandé. « — Impossible ! Le correcteur doit demeurer à proximité immédiate des ateliers. Cet escalier que tu vois y conduit directement. « — Alors, pourquoi as-tu accepté ça ? « — Parce que je ne trouvais pas autre chose, par ces temps difficiles. « — Comment ? Avec tes diplômes ? Ta licence ? « — Eh oui ! avec tout cela… « — Il souriait avec une amertume qui faisait mal. « — Je t’emmène, lui ai-je crié, outré. Allons poursuivre cette conversation à l’air libre. « — Impossible. Il faut attendre midi. Je suis appointé à la semaine et ne puis disposer de mon temps à ma guise. « Il avait cet air soumis et mélancolique des gens qui travaillent de telle heure à telle heure, cet air que j’ai souvent remarqué sur des visages d’ouvriers et d’employés, le matin, devant les bouches de métro… « J’ai quitté le cachot de Richard et suis allé l’attendre dans un café voisin où il m’a rejoint lorsqu’il a pu se libérer. […]
Bertrande Rouzès3, En route pour la vie, Paris : J. Dupuis, Fils et Cie, 1937, p. 12-13.
Une lampe de cent bougies, la bougie étant une « ancienne unité de mesure d’intensité lumineuse, dont la valeur variait selon les pays » (Le Grand Robert). ↩︎
L’anémie est, en effet, un des symptômes de l’intoxication au plomb ou saturnisme. ↩︎
En 1932, elle a reçu le prix Artigue, de l’Académie, pour Veillées solitaires. ↩︎
Dans La Mémoire des femmes (éd. Sylvie Messinger, 1982), Christiane Germain et Christine de Panafieu ont donné la parole à des « femmes nées avec le [xxe] siècle ». Elles « sont passées de la lampe à pétrole à l’informatique, elles ont vécu deux guerres, le développement industriel, l’avènement du vote des femmes, l’invention des congés payés et des lois sociales, l’arrivée de la télévision et le voyage vers la lune ».
Parmi ces femmes, Jeanne Humbert (née Rigaudin, 1890-1986). Au moment de l’entretien, elle a 91 ans et « occupe avec sa fille » un « petit appartement en sous-sol » dans le seizième arrondissement de Paris. Veuve d’Eugène Humbert (1870-1944), grande figure du mouvement néomalthusien, elle a publié avec lui des journaux militants, Génération consciente (1908-1914) puis La Grande Réforme (1931-19391), ce qui « leur a valu des persécutions et des années passées en prison ». Parmi leurs amis de l’époque figure le militant anarchiste et correcteur d’imprimerie Louis Lecoin.
Eugène Humbert entre ses deux compagnes2, Eugénie de Bast (à g.) et Jeanne (à dr.), devant le journal Génération consciente, 27, rue de la Duée, Paris 20e, 1909. Carte postale. Archives Jeanne Humbert / Institut international de l’histoire sociale d’Amsterdam.
Après la mort de son mari, « elle continue à défendre leurs idées, écrivant des biographies des grands néomalthusiens et des articles pour les journaux libertaires comme Le Réfractaire » (1974-1983, fondé et dirigé par une autre correctrice célèbre, May Picqueray3). « Je n’ai pas pu en assumer la direction, car, à la suite de mes condamnations, je suis privée de mes droits civiques », a-t-elle précisé au Monde, en 19804.
Dans le passage reproduit ci-dessous, Jeanne Humbert évoque son expérience de correctrice d’imprimerie après guerre, expérience que ne mentionnent ni sa fiche Wikipédia ni celle du Maitron.
« J’ai commencé à travailler à dix-huit ans. Avant, j’avais fait des études. D’abord à l’école [jusqu’au certificat d’études primaires5], ensuite, j’ai pris des cours particuliers de sténo et de dactylographie chez un professeur, qui était une ancienne enseignante. En plus des cours de sténographie, elle m’enseignait la philosophie, parce qu’elle sentait que je m’intéressais à ça. […] Si j’ai choisi la formation de secrétaire, c’est parce que je ne voyais pas d’autre embauche. [Elle a aussi fréquenté les universités populaires.]
[…]
« Après la mort de mon mari [« tué le 25 juin 1944 dans le bombardement [américain] de l’hôpital d’Amiens »], j’ai travaillé pendant cinq ans comme correctrice dans une imprimerie, rue Laffit[t]e [Paris 9e]. Plus tard, j’ai corrigé une partie de la Pléiade pour Gallimard, et des brevets pour l’Imprimerie Nationale. Cela, je le faisais à la maison.
Jeanne et Eugène Humbert vers 1934. « Pendant [les] entretiens, elle se tient assise à côté du portrait de son mari qui semble être présent plus de trente-cinq ans après sa mort. » Archives Jeanne Humbert / Institut international de l’histoire sociale d’Amsterdam.
« À l’imprimerie, j’étais avec de jeunes collègues. Ils travaillaient un peu dans le désordre. Je leur disais : « Il faut procéder de façon régulière et rationnelle. » On corrigeait des copies à très petits caractères. Quand ils allaient les chercher chez les typographes, ils commençaient par ce qu’il y avait de plus facile. Je leur racontais que lorsque j’étais petite, ma mère me disait : « Dans le travail, il faut que tu commences par le plus difficile, après ça ira tout seul. »
Un petit bureau mal aéré près des toilettes
« À l’imprimerie, je travaillais dans un bureau minuscule à la lumière électrique toute la journée. Il y avait une petite fenêtre en hauteur, qui s’ouvrait sur le couloir qui nous séparait de la grande salle des machines, de la salle où il y avait les typos, le marbre et l’atelier des linotypes. Le couloir donnait sur la rue et, à côté de la porte, il y avait des cabinets. J’aime mieux vous dire que la concierge ne les soignait pas particulièrement, et il fallait toujours vivre portes et fenêtres fermées. J’ai vécu là-dedans pendant cinq ans, sans me reposer une seule journée, sans être malade jamais. Souvent, quand il était six heures, on me disait que du travail venait d’arriver. Et on me demandait si je pouvais donner une ou deux heures de plus. Au lieu de m’en aller à dix-huit heures, je partais à vingt heures. On commençait à huit heures. Je me levais à six heures pour faire ma toilette ; je partais à sept heures. Je prenais mon petit déjeuner à côté du Temps, sur les boulevards6. À midi, une heure de battement, pas le temps de rentrer. J’allais dans une brasserie, prendre un thé avec une tartine.
« L’imprimerie n’avait pas de crèche, il n’y avait pas d’avantages sociaux. J’avais des assurances sociales, et j’étais payée comme un homme. Il y avait un correcteur de première, qui faisait la « morasse », la dernière correction. Il touchait un peu plus que nous. Quand il partait en vacances, c’est moi qui faisais son travail et c’est moi qui touchais son salaire. Il y avait des typographes, des linotypistes, beaucoup étaient des femmes. Les hommes se renouvelaient souvent. On voyait beaucoup d’ivrognes dans cette corporation. Avant d’y entrer, je me disais que ce devait être une corporation tout de même assez évoluée, parce qu’elle travaille dans ce qui s’imprime. J’ai été déçue. Et quand je pense aux fautes que faisaient ces gens dans leurs copies ! »
Il s’agit déjà du journal Le Monde, puisque Le Temps s’est sabordé le 28 novembre 1942. « Après guerre, le journal est visé par l’ordonnance du 30 septembre 1944 sur les titres ayant paru sous l’occupation de la France par l’Allemagne, ses locaux situés no 5 de la rue des Italiens sont réquisitionnés et son matériel est saisi. Le Monde, qui commence à paraître en 1944, sera le bénéficiaire de cette confiscation : la typographie et le format resteront longtemps hérités du Temps. » (Wikipédia.) ↩︎
Roland Passevant (1928-2002) est un journaliste français, spécialisé dans le domaine sportif, puis dans l’investigation politique. […] En 1954, il rejoint L’Humanité-Dimanche, puis L’Humanité : il dirige, à partir de 1963, le service des sports de ce quotidien. (Wikipédia).
Dans ses Mémoires, intitulés Même si ça dérange (Paris, Robert Laffont, 1976, 326 p.), il raconte (p. 28-30) ses débuts à L’Humanité-Dimanche, où il s’initie au secrétariat de rédaction sur les pages départementales : « […] je consacre quelques heures par semaine à modeler les pages de la Dordogne, de la Drôme et du Gard, mes trois coins de province. »
« Revenons au petit journaliste débutant. […] Sa panoplie, hors du stylo, comprend un lignomètre et un typomètre, d’ordinaire réservés au secrétaire de rédaction et au maquettiste. Le lignomètre permet d’évaluer, sur la maquette, la capacité de lignage d’un emplacement, suivant les différents calibres de caractères. Le typomètre, outil privilégié du typographe, ramène tout au cicéro, mesure de base de l’imprimerie.
Détail d’un typomètre en cicéro et en millimètres. Source : Fornax éditeur.
Le secrétaire de rédaction crée la page
« Savoir calibrer un article, commander un titre, un cliché, et voilà le débutant presque bon pour le service. Il connaît le terrain, l’usage que l’on fait du texte, son traitement. Le plus dur reste à faire. L’art d’écrire juste, celui de rédiger un titre, de le travailler, d’en extraire l’élément choc, sont des exercices de longue haleine.
Titre de L’Humanité-Dimanche du 7 novembre 1954. Source : librairie Grégoire, Abebooks.
« En 1954, à la rédaction de l’Humanité-Dimanche, ces exercices nous sont imposés par la fabrication, à Paris même, de toutes les pages départementales qui ont pour mission de régionaliser le magazine, d’y intégrer la couleur locale. Chaque rédacteur, responsable de trois à quatre pages départementales, reçoit la copie de province, généralement accompagnée d’une amorce de maquette. À lui de jouer, d’enrichir le projet de mise en page, d’installer l’éditorial, d’équilibrer les éléments photos, de choisir les caractères, de tailler les trop longs articles sans en altérer le contenu. C’est le travail d’un secrétaire de rédaction, précieux pour le jeune journaliste qui s’imprègne des notions de distance, de présentation, qui perçoit mieux l’aspect esthétique du journal. Son rôle ne se limite pas à manœuvrer du typomètre et du lignomètre, mais le conduit à apprécier textes et titres, à proposer d’éventuelles améliorations à la rédaction en chef.
« Le secrétaire de rédaction qualifié, faut-il immédiatement préciser, n’est pas un simple metteur en page. Il participe, de manière active, la plus ingénieuse possible, à la création de la page. Responsable de la “vitrine”, il collabore étroitement avec le chef de service. […]
“L’air manque et la place aussi”
« […] Lorsqu’on découvre le “marbre”, atelier de composition de l’imprimerie, on y voit de tout, sauf du marbre. Les tables de travail sont en fonte et le plomb est roi.
« Dans l’heure précédant l’envoi de la forme vers la presse, secrétaires de rédaction et rédacteurs collaborent là à la phase finale de fabrication.
« La mise en forme ne se fait pas en se gonflant les poumons, ni en se musclant le jarret — l’air manque et la place aussi. La forme est un cadre de fonte aux dimensions réelles de la page. Le typo travaille côté tête de page, le rédacteur côté bas de page.
« Les articles, composés par le linotypiste (un typo assis, qui tire les lettres de son clavier, comme une dactylo), placés dans des “galées”, soumis à un encrage et à une première empreinte par le “plombier” (un typo-dispatcher, vers lequel converge tout le plomb à nettoyer et classer), arrivent vers les pages, accompagnés d’épreuves qu’utilisent correcteur, journaliste et typographe pour contrôler et rectifier le texte.
Dernières corrections sur la morasse
« Le travail touche à sa fin lorsque le typographe, par petits coups rythmés, avec une brosse spéciale munie d’un long manche, imprime l’ensemble de la page. Ainsi née [sic] la “morasse” qui donne la première vue globale de la page et sert aux derniers contrôles, aux dernières corrections. Ce roulement des battages de brosse, c’est le sprint du “typo”.
« Le “marbre”, royaume du plomb, c’est pour chaque édition ce tête-à-tête d’une heure ou deux, perturbé par les exigences de l’actualité qui commande et impose d’incessantes retouches. C’est une curieuse ambiance de travail, mélange de bonne humeur, d’engueulades brèves mais explosives, de coups de gueule et de coups à boire. On y respire l’air vicié par les émanations de plomb fondu, mais on y sent bien vivre le journal. On y éprouve les émotions ressenties près du chauffeur de la locomotive, en tête du train. »