Albert Camus vu par des correcteurs de presse

Albert Camus au marbre de "L'Express quotidien", s.d.
Albert Camus au marbre de L’Ex­press quo­ti­dien, s.d. [entre le 13 octobre 1955 et le 1er mars 1956]

Un petit livre (63 pages) de 1962, À Albert Camus, ses amis du Livre, regroupe des témoi­gnages de typo­graphes et de cor­rec­teurs ayant côtoyé l’é­cri­vain dans ses acti­vi­tés de jour­na­lisme, le compte ren­du de sa par­ti­ci­pa­tion, à la fin de l’année 1957, à un groupe d’étude créé par le Syn­di­cat des cor­rec­teurs, ain­si que les impres­sions qu’a gar­dées de cette ren­contre Nico­las Laza­ré­vitch. Extraits.

couverture du livre "À Albert Camus, ses amis du Livre"

Lemoine, ex-typo à Paris-Soir, cor­rec­teur au Figa­ro au moment de son témoignage : 

J’ai connu Albert Camus en 1940, au mois d’août, à Lyon. Avec Paris-Soir [dont Camus était secré­taire de rédac­tion], nous étions d’abord pas­sés par Cler­mont-Fer­rand, puis nous nous sommes trans­por­tés à Lyon. C’est là que j’ai tra­vaillé avec Camus. J’étais de ser­vice de nuit et Camus se trou­vait au marbre aux mêmes heures que moi. Quel gar­çon char­mant et agréable ! Pas fier pour deux sous, on pou­vait lui faire toutes les réflexions pos­sibles à pro­pos de la mise en page, lui faire obser­ver que, pour des rai­sons tech­niques, ce qu’il deman­dait était impos­sible, il était tout de suite d’accord, avec la plus extrême gen­tillesse, et tout allait pour le mieux.

Rirette Maî­tre­jean (1887-1968), « cor­rec­trice retrai­tée » (anar­chiste, ancienne com­pagne de Vic­tor Serge et cor­rec­trice à Paris-Soir pen­dant la guerre) :

Il s’attardait volon­tiers au marbre, au milieu des typos qui l’aimaient bien. Il était à la fois cor­dial et un peu iro­nique, tou­jours un char­mant cama­rade. Nous ne savions pas encore qu’il était déjà un auteur impor­tant, cepen­dant nous com­pre­nions qu’il dépas­sait tout à fait sa condi­tion du moment.

Georges Roy, typo­graphe à France-Soir :

J’ai connu Albert Camus à la libé­ra­tion, à Com­bat, au mois d’août 1944, quand Com­bat est sor­ti au grand jour. […] c’était vrai­ment un gars du marbre, on pou­vait le consi­dé­rer comme un ouvrier du livre. Il avait adop­té nos méthodes par­ti­cu­lières, notre voca­bu­laire, nos qua­li­tés et nos défauts. Il était au marbre comme chez lui, plein d’animation et de gaie­té, bla­gueur et « dans le coup », bref en plein dans la tradition.

Compte ren­du de l’entretien de 1957 :

À une pre­mière ques­tion qui lui est posée à pro­pos des rela­tions entre l’écrivain et les cor­rec­teurs, Camus nous assure qu’en ce qui le concerne, il tient compte avec la plus cor­diale atten­tion des sug­ges­tions qui lui sont pré­sen­tées par le cor­rec­teur en matière de sens et de syn­taxe, et il pré­cise que, huit fois sur dix, il donne rai­son au cor­rec­teur. Leurs rap­ports sont donc par­fai­te­ment courtois.

Regard de Nico­las Laza­ré­vitch (1895-1975), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, ouvrier, puis cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, sur ce moment de l’entrevue : 

Nous, deve­nant petits, méti­cu­leux, tatillons, à force de chas­ser le détail dans les textes ; il nous disait que pour­tant il en avait connu quelques-uns, d’entre nous, chez qui la gran­deur humaine n’avait pas été tout à fait étouf­fée par la peti­tesse du tra­vail ; que cer­tains d’entre nous lui avaient évi­té des lai­deurs et qu’il les remer­ciait du fond de son âme, qu’avec d’autres il avait dis­cu­té comme avec des égaux ; qu’il s’était sépa­ré d’eux res­tant dans le désac­cord, mais recon­nais­sant de lui avoir fait entre­voir com­bien les domaines les plus sûrs ont encore de coins inex­plo­rés ; et puis aus­si, il avait sen­ti, dou­lou­reu­se­ment, comme nous-mêmes, ce qu’il y a encore de cuistre en nous, de petite et mes­quine fier­té à chas­ser l’erreur ; un autre homme a même par­lé de « cuistres anar­chistes », pen­sant au panache de « rous­pé­tance » (et non de révolte) qui sévit, car­na­va­lesque, dans notre métier.
Camus n’a pas dit, et n’aurait pas dit cela.

« Je crois qu’en fin de compte l’imprimerie était un des endroits où il se sen­tait heu­reux », com­mente Roger Grenier.

À Albert Camus, ses amis du Livre, Gal­li­mard, 1962, p. 11-12, 14, 17-18, 42, 60-61. Avant-pro­pos de Roger Grenier.

Conseils aux imprimeurs pour le recrutement d’un correcteur, 1909

En 1905, Gabriel Del­mas (1861-1942), impri­meur bor­de­lais, pré­sident de l’U­nion syn­di­cale des maîtres impri­meurs de France, lance un concours1 por­tant son nom. L’ob­jec­tif de cette entre­prise est la publi­ca­tion d’un ouvrage, L’Im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant, visant à assu­rer l’é­du­ca­tion pra­tique de l’im­pri­meur2 et à lut­ter contre les prix bas. La Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs des impri­me­ries de pro­vince se porte volon­taire pour en rédi­ger les textes3. Les protes remettent leur copie. Del­mas clôt le concours le 1er juin 19084, attri­bue mille francs5 à la Socié­té et lui laisse le futur béné­fice des ventes de l’ou­vrage6. Une pre­mière épreuve7 est tirée chez Del­mas. L’é­di­tion défi­ni­tive, dont je pré­lève le cha­pitre VII ci-des­sous8, est impri­mée l’an­née sui­vante, à Nan­cy, chez Ber­ger-Levrault. Les nom­breux points com­muns de ce texte avec le para­graphe « Recru­te­ment » du Cor­rec­teur typo­graphe (1924), de Louis Bros­sard, montrent qu’il s’a­git du même auteur. Ancien cor­rec­teur, il était alors prote de l’im­pri­me­rie Des­lis, à Tours, et serait bien­tôt impri­meur lui-même9. (J’ai lais­sé les quin­tuples points de sus­pen­sion d’o­ri­gine10. Les sept pre­miers inter­titres sont de mon fait.)

Chapitre VII
LE CORRECTEUR
 

Depuis quelque vingt ans, nombre d’imprimeurs ont com­pris les avan­tages qu’ils pou­vaient reti­rer du bien-être de leur per­son­nel ; ils ont appor­té dans l’aménagement de leurs dif­fé­rents ser­vices des amé­lio­ra­tions appré­ciables. Il importe de les géné­ra­li­ser, car plus d’une fois l’oubli en est regret­table. C’est le cas pour le ser­vice de la correction.

La cor­rec­tion, sans doute, se rat­tache étroi­te­ment à la com­po­si­tion, mais elle n’en consti­tue pas moins un ser­vice spé­cial, et ceux qui l’assurent méritent autant d’égards que tous autres.

Le cor­rec­teur ?…..

Ce mot11 ne trouve qu’une défi­ni­tion vague dans l’esprit du pro­fane en matière d’imprimerie.

“Il doit être tout à tous, malgré que tout soit contre lui”

Chez le maître impri­meur il évoque le plus sou­vent le sou­ve­nir d’un « grève-bud­get » dont il faut se pré­oc­cu­per le moins pos­sible.…., pas au point cepen­dant de lui cacher ses erreurs et les récla­ma­tions des clients.

Le per­son­nel de l’imprimerie, au contraire, le connaît très bien.

Jeune ou vieux, le cor­rec­teur doit tout connaître, être tout à tous, mal­gré
que tout soit contre lui.

Il lui est facile de se convaincre qu’il forme un sujet de cri­tique inépui­sable. Même à ses côtés, on dis­cute sur son ori­gine, sur son savoir ; on conteste ses cor­rec­tions….. par­fois on les néglige. Mais on ne fait pas fi de ses ser­vices. Quant à s’inquiéter de son sort, per­sonne n’y pense.

Au moment où l’imprimerie, pour inten­si­fier sa pro­duc­tion, subit des trans­for­ma­tions conti­nues et exige en même temps plus de célé­ri­té et de connais­sances, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur ce col­la­bo­ra­teur dont le concours n’en reste pas moins indis­pen­sable, si contes­té, si mal appré­cié soit-il.

Pour­vu que le cor­rec­teur assure un tra­vail irré­pro­chable, cela suf­fit. Un jour cepen­dant peut arri­ver où, mécon­nu, il change sa place pour une autre qui lui paraît meilleure.

Le recruter parmi les typographes ou embaucher un lettré ?

Le recru­te­ment des cor­rec­teurs devient alors d’actualité pour le patron. Et si ce der­nier a jamais accor­dé de l’importance aux dis­cus­sions aveugles qu’il n’a pas man­qué d’entendre maintes fois à ce sujet, il ris­que­ra fort de res­ter perplexe.

Les uns disent : « Les cor­rec­teurs pris en dehors de la typo­gra­phie sont trop sou­vent des déclas­sés, pré­ten­tieux, mécon­tents, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pra­tique de la com­po­si­tion. Ils négligent les cor­rec­tions tech­niques, les coquilles, etc., et, par contre, ils veulent cor­ri­ger les auteurs dans leur style, voire même dans leur doc­trine12. » Et, pour don­ner plus de force à ce juge­ment, ils opposent le cor­rec­teur typo­graphe dont ils tracent un por­trait des plus flat­teurs. Ils en vantent la modes­tie, le dévoue­ment, le soin méti­cu­leux, qui sup­pléent au défaut de connais­sances lit­té­raires, scien­ti­fiques ou linguistiques.

Mais leurs contra­dic­teurs se lèvent aus­si­tôt, et c’est à qui défen­dra sa thèse avec le plus d’énergie ; trop sou­vent le par­ti pris ne fait qu’embrouiller la question.

Ignorent-ils donc que « le véri­table cor­rec­teur est à la fois éru­dit et typo­graphe » ? Cette défi­ni­tion, qui est celle d’une auto­ri­té en la matière13, devrait mettre d’accord les deux camps adverses.

Quant au patron qui a besoin d’un cor­rec­teur, il sait que le double qua­li­fi­ca­tif d’érudit et de typo­graphe a sa rai­son d’être et qu’à défaut de cette per­fec­tion, dif­fi­cile à réa­li­ser, il n’est pas impos­sible de trou­ver le cor­rec­teur dési­ré, pour­vu qu’il tienne compte de ses besoins.

Son choix, tou­te­fois, reste limi­té entre le « déclas­sé » et le typo­graphe qui est par­ve­nu par le tra­vail et la per­sé­vé­rance à déve­lop­per ce que lui a ensei­gné l’école primaire.

Ce der­nier a pu acqué­rir des connais­sances suf­fi­santes en lit­té­ra­ture fran­çaise et dans quelques autres branches, mais rare­ment ses loi­sirs et sa patience lui auront per­mis de s’initier aux langues vivantes et sur­tout aux langues mortes. Le jour où, rem­plis­sant les fonc­tions de cor­rec­teur iso­lé, il se trou­ve­ra en pré­sence de manus­crits mal écrits et bour­rés de cita­tions latines ou autres, sa seule res­source sera de lais­ser en blanc ce que ni lui ni le com­po­si­teur n’ont pu déchif­frer. Car dans ces cir­cons­tances le dic­tion­naire n’est d’aucun secours, si l’on ne pos­sède quelques notions sur la langue. Qua­li­fié pour cor­ri­ger des tra­vaux admi­nis­tra­tifs, ou pour être tier­ceur, sa place ne sera donc pas dans les mai­sons de labeurs.

Il existe un remède cepen­dant. Les par­ti­sans des cor­rec­teurs pris exclu­si­ve­ment dans l’imprimerie l’indiquent.

Un “remède” peu applicable

« On peut recom­man­der au client de bien écrire les langues étran­gères, lui dire que la mai­son ne prend aucune res­pon­sa­bi­li­té à cet égard….. On peut encore recou­rir à une per­sonne de la loca­li­té, connais­sant la langue….. »

À moins d’avoir un faible pour la cal­li­gra­phie, ou d’appartenir à une admi­nis­tra­tion qui leur donne les loi­sirs d’envoyer des copies irré­pro­chables, les auteurs écrivent plu­tôt avec ner­vo­si­té. Une écri­ture hâtive, des mots inache­vés, rendent leurs manus­crits presque illi­sibles, par­fois pour eux-mêmes14. Et c’est un mal dont ils ne gué­ri­ront jamais.

D’autre part, com­bien d’imprimeurs sont dans l’impos­si­bi­li­té maté­rielle de recou­rir à des per­sonnes étran­gères, de mettre en pra­tique une façon de pro­cé­der qui com­pli­que­rait sin­gu­liè­re­ment le tra­vail et ne don­ne­rait guère de noto­rié­té à la mai­son. L’obligation de trou­ver un poly­glotte dis­tin­gué ou de s’adjoindre un éru­dit consom­mé n’est pas telle qu’elle jette l’imprimeur dans un cruel embarras.

Si les cor­rec­teurs qui pos­sèdent par­fai­te­ment une langue étran­gère sont peu nom­breux, il convient d’ajouter que les impri­me­ries qui ont les moyens et le tra­vail néces­saire pour les occu­per sont plu­tôt rares.

De bonnes études secon­daires, pour­sui­vies assi­dû­ment dans l’exercice de sa pro­fes­sion, per­mettent à qui­conque a du goût pour la typo­gra­phie de réa­li­ser un jour la défi­ni­tion du véri­table cor­rec­teur, et, en atten­dant, de don­ner pleine et entière satisfaction.

“Une éducation à refaire”

Le patron avi­sé n’oublie jamais de pré­ci­ser la nature de l’emploi offert par lui. S’il accepte les ser­vices d’un pro­fes­sion­nel, de quoi a-t-il à se pré­oc­cu­per, sinon de résul­tats posi­tifs ? Un employé se juge à l’œuvre….. dans le monde de l’industrie tout au moins. Des dis­cus­sions sur l’origine des cor­rec­teurs l’imprimeur n’a donc pas à tenir compte. Il écoute les asser­tions des pos­tu­lants ; il n’est pas obli­gé de les prendre à la lettre.

Mais lorsqu’il porte son choix sur une per­sonne qui n’a jamais rem­pli les fonc­tions de cor­rec­teur, son rôle est tout autre : il a des devoirs à remplir.

Les pos­tu­lants sont en effet enclins à tom­ber dans une exa­gé­ra­tion ridicule.

Les uns s’imaginent que, parce que, durant de longues années, ils ont coté et anno­té des feuillets de copie, manié des réglettes, des gar­ni­tures et des biseaux, ils ont acquis les connais­sances lit­té­raires suffisantes.

Les autres, pour avoir, dès le pre­mier jour, mar­qué un delea­tur, indi­qué la sup­pres­sion d’un dou­blon, signa­lé une coquille, se croient typographes.

Dans les deux cas il y a une édu­ca­tion à refaire : cette tâche incombe à l’imprimeur qui, semble-t-il, s’en est fort peu pré­oc­cu­pé jusqu’à ce jour.

On consacre cor­rec­teur un typo­graphe quel­conque, parce que l’on a remar­qué qu’il com­po­sait pro­pre­ment ; on ne s’inquiète pas de son bagage lit­té­raire, scien­ti­fique et même gram­ma­ti­cal : est-il nul, cela paraît sans importance !

Ou bien encore on s’adresse à une per­sonne qui ins­pire confiance par son savoir, mais qui ne connaît rien de l’imprimerie. Sans expli­ca­tion aucune, on lui confie un emploi pour lequel elle n’a pas été pré­pa­rée, des fonc­tions qui ne manquent pas d’être com­pli­quées et pleines de graves responsabilités.

C’est ain­si que les choses se passent, et depuis long­temps. Aus­si en est-il résul­té que toute une cor­po­ra­tion se trouve mal rétri­buée et ne jouit pas de la consi­dé­ra­tion à laquelle elle aurait droit.

“Mauvais débuts, mauvaise situation”

Bien que, après plu­sieurs années de pra­tique et un labeur constant, un cor­rec­teur ait réus­si, sans trop d’accrocs, à acqué­rir les connais­sances tech­niques et lit­té­raires suf­fi­santes pour méri­ter son titre, pour en impo­ser à tous ceux qui, dès l’origine, le trai­taient sur le pied d’égalité et se croyaient même supé­rieurs à lui, son sort risque beau­coup de ne pas s’améliorer. Si on le remarque dans l’imprimerie, s’il se signale à l’attention du per­son­nel, ce ne sera jamais par le mon­tant de ses appointements.

Mau­vais débuts, mau­vaise situa­tion : telles sont les réflexions que peuvent faire la grande majo­ri­té des cor­rec­teurs. La cause en est dans ce fait que l’imprimeur, à son propre détri­ment, com­mence par négli­ger la for­ma­tion de son col­la­bo­ra­teur, et finit par oublier ensuite d’apprécier et de récom­pen­ser, comme ils le méritent, les connais­sances et les ser­vices de ce même collaborateur.

Quelques esprits éclai­rés, sou­cieux de sau­ve­gar­der la bonne répu­ta­tion de leurs mai­sons, ont com­pris que la pro­fes­sion de cor­rec­teur ne fai­sait pas excep­tion à la règle : le novice doit débu­ter par un appren­tis­sage, tout comme le typo­graphe ou le conducteur.

L’étude des manuels de typo­gra­phie est très utile, mais sou­vent insuf­fi­sante.
Et ceux-là sont dans la véri­té qui jugent indis­pen­sable, pour un bon cor­rec­teur, de tra­vailler quelque temps à la casse, si l’on veut qu’il connaisse toutes les règles typo­gra­phiques, qu’il appré­cie les dif­fi­cul­tés du métier, et par consé­quent qu’il fasse une cor­rec­tion des plus judi­cieuses et des plus sérieuses.

Le devoir de l’imprimeur qui prend un non-pro­fes­sion­nel consiste donc à se ren­sei­gner exac­te­ment sur son degré d’instruction et, s’il est étran­ger à l’imprimerie, à lui impo­ser un appren­tis­sage comme com­po­si­teur. Au dire de quelques-uns, la durée de cet appren­tis­sage pour­rait être fixée à deux ans ; mais peut-être vaut-il mieux la pro­lon­ger et faire en sorte que le nou­veau venu consacre une par­tie de son temps à la com­po­si­tion et l’autre à la cor­rec­tion. Pen­dant cette période, l’imprimeur accor­de­rait un salaire de cir­cons­tance qui per­met­trait au débu­tant de vivre et de tra­vailler avec toute l’ardeur et toute l’attention dési­rables, en vue d’atteindre par la suite les prix rému­né­ra­teurs aux­quels, en rai­son de ses connais­sances et de son expé­rience, il pour­rait prétendre.

Cet exemple ser­vi­rait de leçon à l’aspirant cor­rec­teur typo­graphe et lui don­ne­rait une plus juste idée de la situa­tion. Le fait de voir à la casse quelqu’un qui, depuis son enfance, n’a jamais ces­sé de se consa­crer à l’étude lui ferait com­prendre sans doute l’inanité de ses pré­ten­tions, s’il n’étudie pas lui-même.

“Jamais satisfait de son savoir”

L’imprimeur qui n’accorde pas à la cor­rec­tion l’importance qu’elle mérite se sou­cie fort peu du bon renom typo­gra­phique de sa mai­son ou mécon­naît l’une des condi­tions essen­tielles de la bonne exé­cu­tion de ses tra­vaux. Le cor­rec­teur n’est pas un para­site que le com­po­si­teur doit traî­ner à sa remorque, c’est un guide.

C’est un guide qui n’a pas à se leur­rer sur les exi­gences et la déli­ca­tesse de son emploi. D’où qu’il sorte, qu’il soit iso­lé ou non, il est dans l’obligation de déve­lop­per sans trêve ses connais­sances tech­niques et scien­ti­fiques, sa situa­tion de demain pou­vant dif­fé­rer de celle d’aujourd’hui. Celui qui a la sotte pré­ten­tion de tout connaître, d’être infaillible, est sim­ple­ment ridi­cule aux yeux des per­sonnes de bon sens : en géné­ral on le tient pour sus­pect, on se méfie de lui.

Le cor­rec­teur conscient de lui-même et de sa tâche ne s’enorgueillit ni de ses titres ni de ses capa­ci­tés ; il ne se montre jamais satis­fait de son savoir : toutes les branches de la science lui servent de sujets d’étude ; il s’intéresse vive­ment aux choses de l’imprimerie. Avoir des pré­ten­tions, un cer­tain ver­nis même, et connaître les signes usuels de la cor­rec­tion ne suf­fisent point pour méri­ter le titre de cor­rec­teur : il le sait.

Il n’oublie pas non plus que, mal­gré une éru­di­tion incon­tes­table, des erreurs gros­sières peuvent lui échap­per. Lire en ama­teur ne fut jamais sa spé­cia­li­té.
Sur chaque ligne, sur chaque mot il porte une atten­tion sou­te­nue ; tous ses efforts tendent à réa­li­ser la per­fec­tion….. sans l’atteindre toujours.

L’infaillibilité n’est pas son apa­nage ; s’il en eût jamais dou­té, quelques années d’expérience l’auraient détrom­pé. Mais cette consta­ta­tion, loin de le décou­ra­ger, ne fait que déve­lop­per sa vigi­lance et sa saga­ci­té et lui démon­trer qu’il ne doit dédai­gner aucun des moyens sus­cep­tibles de le pré­ser­ver de toute erreur….. acci­dents du tra­vail contre les­quels n’existe pas d’assurance et qui peuvent entraî­ner pour lui de sérieux désagréments.

Ses bonnes rela­tions avec le per­son­nel contri­buent à éclai­rer sa voie, à lui conser­ver cette net­te­té de vue, cette sûre­té et cette célé­ri­té dans le tra­vail que le patron doit non seule­ment récom­pen­ser à sa juste valeur, mais encore, pour son plus grand pro­fit, favoriser.

C’est dire que le ser­vice de la cor­rec­tion a besoin d’être orga­ni­sé comme tout autre, mieux que tout autre, sur­tout lorsqu’il est impor­tant et assu­ré par une plus grande collectivité.

“Un bureau où il puisse travailler avec la plénitude de ses facultés”

Dans cer­taines mai­sons, le cor­rec­teur a l’air d’un nomade pour qui toutes les places sont bonnes : un tabou­ret pour s’asseoir, un car­ton appo­sé sur une casse, et voi­là un « bureau » d’une ins­tal­la­tion peu coû­teuse mais digne d’un autre âge.

Le plus sou­vent, cepen­dant, il est doté d’un vrai bureau….. expo­sé aux rigueurs des sai­sons ou situé dans la par­tie la plus mal­saine de l’atelier. Toutes les mau­vaises odeurs semblent s’y don­ner ren­dez-vous15. À l’époque des grandes cha­leurs, en par­ti­cu­lier, la situa­tion est déplo­rable ; une atmo­sphère empes­tée et suf­fo­cante décuple la fatigue du cor­rec­teur et lui fait cou­rir à chaque ins­tant le risque de lais­ser pas­ser une coquille ou un bour­don qui sera la cause d’un « lais­sé pour compte ».

Que faut-il donc au cor­rec­teur ? Un bureau où il puisse tra­vailler conti­nuel­le­ment avec la plé­ni­tude de ses facul­tés ; où, sans jouir du calme de la soli­tude la plus abso­lue, il ne soit pas expo­sé à des déran­ge­ments et à des ennuis conti­nuels ; où l’hygiène soit tenue en hon­neur ; un bureau, enfin, muni d’une petite biblio­thèque qui ren­ferme tous les dic­tion­naires et autres ouvrages utiles au ser­vice de la cor­rec­tion : per­sonne ne pos­sède la science infuse, les plus ins­truits sont expo­sés à dou­ter même des choses les plus simples. Quelques manuels de typo­gra­phie ne dépa­re­ront point une biblio­thèque de correcteur.

Amé­na­gé comme tout autre, le ser­vice de la cor­rec­tion ne sau­rait être pri­vé de direc­tion, une col­lec­ti­vi­té quelle qu’elle soit ayant besoin d’un chef. Si le prote tient à conser­ver ce ser­vice sous son auto­ri­té, qu’il y fasse régner l’ordre et la méthode. Une dis­tri­bu­tion équi­table de la lec­ture est aus­si impor­tante que sa répar­ti­tion selon les apti­tudes et les connais­sances de chacun.

S’il n’est pas tou­jours pos­sible d’éviter les moments de sur­me­nage aux­quels sont expo­sés les cor­rec­teurs, sur­tout le cor­rec­teur en pre­mière et le tier­ceur, il n’est pas chi­mé­rique d’essayer de régu­la­ri­ser leur tra­vail pour obte­nir une cor­rec­tion moins fati­gante et plus soi­gnée.

Le cor­rec­teur iso­lé a plus par­ti­cu­liè­re­ment besoin d’échapper au sur­me­nage, car il est obli­gé de cumu­ler les titres qui suivent et il risque fort de lais­ser pas­ser même en troi­sième lec­ture la faute non signa­lée en première.

Correcteur en première typographique

Le cor­rec­teur en pre­mière typo­gra­phique col­la­tionne soi­gneu­se­ment avec la copie l’épreuve à lire en pre­mière. Il indique les cor­rec­tions au moyen de signes conven­tion­nels : lettres à retour­ner et coquilles ; mots tron­qués et mots oubliés (bour­dons) ; doubles emplois (dou­blons) ; mau­vaises divi­sions ; espa­ce­ment défec­tueux, c’est-à-dire irré­gu­lier, ou trop large ou trop ser­ré ; carac­tères mélan­gés, et toutes autres irré­gu­la­ri­tés typo­gra­phiques concer­nant les acco­lades, filets, etc. Cette besogne est gran­de­ment sim­pli­fiée par la pré­pa­ra­tion du manus­crit.

Il signale aus­si les phrases dou­teuses ou incom­plètes, afin que l’auteur puisse répa­rer ses propres erreurs sur les pre­mières épreuves. Il veille à ce que la « marche » de la mai­son soit res­pec­tée, afin qu’il y ait uni­té et régu­la­ri­té dans chaque travail.

En somme, le cor­rec­teur doit s’attacher à ce que, une fois l’épreuve en pre­mière cor­ri­gée, la com­po­si­tion soit aus­si cor­recte que possible.

Lorsque la copie ou le tra­vail le per­mettent, il est tou­jours pru­dent, pour les labeurs prin­ci­pa­le­ment, de lire les épreuves en pre­mière avec un teneur de copie ; le cor­rec­teur s’assure alors, soit en sau­tant un membre de phrase, soit en chan­geant un mot, que le teneur de copie suit avec attention.

Quand une épreuve est trop char­gée, le cor­rec­teur ne doit pas hési­ter, quelque sur­croît de besogne qui en résulte pour lui, à deman­der une revi­sion afin de s’assurer que les cor­rec­tions indi­quées ont été exécutées.

Par mesure d’ordre, il appose sa signa­ture au-des­sous du nom du com­po­si­teur, sur la pre­mière épreuve de chaque cote com­plè­te­ment lue. Avec cette pré­cau­tion on est sûr que la lec­ture a été ou n’a pas été faite ; la res­pon­sa­bi­li­té de cha­cun est ain­si déterminée.

Correcteur en seconde ou reviseur

Le cor­rec­teur char­gé de revi­ser, c’est-à-dire de revoir les feuilles avant leur envoi à l’auteur, col­la­tionne les cor­rec­tions indi­quées sur l’épreuve en pla­card et reporte celles qui ont été omises. Il véri­fie la mise en pages, la concor­dance des folios avec le numé­ro des feuilles, les réclames : il s’assure qu’il n’y a ni omis­sion ni trans­po­si­tion de lignes. Pour les mêmes rai­sons que le cor­rec­teur en pre­mière, il appose sur la pre­mière page de chaque feuille sa signa­ture et la men­tion : Revi­sé.

Correcteur en bon

Le cor­rec­teur en bon est tenu de faire une lec­ture com­plète et sérieuse des bons à tirer. Lorsqu’une épreuve est trop char­gée, on la cor­rige tout d’abord et on en fait une autre dénom­mée « bon typo­gra­phique », qui est revi­sée et lue ensuite en bon à tirer.

Le cor­rec­teur en bon signale les fautes qui ont pu échap­per aux épreuves pré­cé­dentes. Il veille à ce que tout soit cor­rect et conforme aux bonnes tra­di­tions typo­gra­phiques. Il solu­tionne, dans la mesure du pos­sible, les points dou­teux, afin de ne recou­rir à l’auteur qu’à la der­nière extré­mi­té et dans les cas où les maté­riaux néces­saires à la véri­fi­ca­tion des points liti­gieux lui font abso­lu­ment défaut. Il doit évi­ter de tom­ber dans un tra­vers assez sérieux : concen­trer toute son atten­tion sur des minu­ties, au risque de mar­quer des cor­rec­tions insi­gni­fiantes et d’en omettre d’autres très impor­tantes. Il appose au bas de la pre­mière page de chaque feuille (dans le coin de gauche) sa signa­ture et la date. La façon de signer varie donc pour chaque genre de lec­ture, mais elle abou­tit aux mêmes résultats.

Correcteur en troisième ou tierceur

Le tier­ceur reçoit de l’imprimeur une pre­mière feuille lisible, mais sans mise en train. Il véri­fie sans retard l’imposition et les blancs16. S’il découvre une trans­po­si­tion de pages ou une mau­vaise répar­ti­tion des blancs, il en informe immé­dia­te­ment l’imprimeur, afin que la mise en train ne soit pas à refaire. Il pour­suit la véri­fi­ca­tion de cette même feuille et contrôle si toutes les cor­rec­tions indi­quées sur le bon à tirer (ou la revi­sion de bon à tirer) ont été exé­cu­tées ; il jette un coup d’œil rapide sur les lignes de titre et les bords de pages.

Toutes les cor­rec­tions qui n’entraînent aucun dépla­ce­ment de texte peuvent être exé­cu­tées pen­dant que le conduc­teur fait sa mise en train. Celle-ci ter­mi­née, l’imprimeur envoie au tier­ceur la feuille revi­sée et une autre feuille qui ne doit rien lais­ser à dési­rer au point de vue de l’impression. Le tier­ceur contrôle l’exactitude du registre et l’égalisation des marges, il n’oublie pas, le cas échéant, de véri­fier la dis­po­si­tion des gra­vures et la cou­leur du papier.

Lorsque le tra­vail lui semble irré­pro­chable ou les cor­rec­tions de peu d’importance, il ins­crit, sur la par­tie infé­rieure droite de la feuille, les indi­ca­tions rela­tives au tirage (papier, nombre, etc.) men­tion­nées sur le bon à tirer et la che­mise de com­mande ; il ajoute le nom du conduc­teur, la date, et appose sa signa­ture : en un mot, il donne le bon à tirer. L’imprimeur a le devoir de tenir compte des obser­va­tions du tier­ceur, mais ce der­nier, de son côté, n’oubliera pas que la machine doit rou­ler le plus promp­te­ment pos­sible pour four­nir son ren­de­ment normal.

Correcteur de journaux

Bien que le cor­rec­teur de jour­naux ne soit astreint qu’à une lec­ture en pre­mière, il mérite une men­tion spé­ciale. Si la typo­gra­phie n’a pas pour lui des règles aus­si mul­tiples et aus­si strictes que pour le cor­rec­teur de labeurs par exemple, les exi­gences de son emploi l’obligent par contre à tra­vailler dans des condi­tions beau­coup plus défa­vo­rables : la nuit ou le jour, c’est le sur­me­nage conti­nuel ; il faut lire vite, très vite, sans avoir le temps de revoir les épreuves.

Le cor­rec­teur de jour­naux doit non seule­ment déchif­frer rapi­de­ment tous les manus­crits qui passent sous ses yeux, il doit encore avoir une mémoire infaillible des noms et des faits, le temps lui fai­sant défaut pour se livrer à des recherches réité­rées ou longues dans les dictionnaires.

S’ingénier à trou­ver un moyen pra­tique pour lever tous les doutes aux­quels on peut être expo­sé est une mesure de pru­dence qui s’impose d’elle-même : les noms propres les moins connus, les expres­sions dif­fi­ciles à rete­nir seront consi­gnés sur un mémo­ran­dum tou­jours à la por­tée de ceux qui auront besoin de le consulter.

Si l’importance du jour­nal exige le concours de plu­sieurs cor­rec­teurs, il est indis­pen­sable de fixer d’un com­mun accord une « marche » sur laquelle on n’oubliera pas de men­tion­ner les noms dont l’orthographe n’est pas net­te­ment déter­mi­née. Qu’un cor­rec­teur ren­contre des mots — des noms propres sur­tout — ortho­gra­phiés dif­fé­rem­ment par plu­sieurs rédac­teurs, cela n’a rien d’étonnant ; mais qu’il ne laisse jamais sub­sis­ter de telles ano­ma­lies dans un jour­nal et, a for­tio­ri, dans un article. Si, cepen­dant, des pré­cau­tions n’étaient prises, ces irré­gu­la­ri­tés pas­se­raient fata­le­ment, d’autant plus que la copie est très par­ta­gée pour faci­li­ter une exé­cu­tion rapide du tra­vail.


  1. Au sens de « coopé­ra­tion à une action com­mune ». ↩︎
  2. Le sou­ci péda­go­gique de Del­mas s’é­tait déjà expri­mé pré­cé­dem­ment : il s’é­tait char­gé de l’im­pres­sion de l’« étude-cau­se­rie » Le Prote, de Charles Ifan (pseu­do­nyme de M. Lafran­chise), en 1904, d’a­bord parue sous forme d’ar­ticles dans Le Cour­rier du livre, de 1901 à 1904. ↩︎
  3. Jules Lemoine en a assu­ré la coor­di­na­tion (« Rap­port de M. Bor­da », Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 81) ; M. Bor­da, la mise en pages (Vic­tor Bre­ton, « L’im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant », Cir­cu­laire des protes, no 164, octobre 1909, p. 122). ↩︎
  4. Lettre de G. Del­mas, dans la Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 82. ↩︎
  5. « […] comme prix dont vous pour­rez dis­po­ser soit pour rem­bour­ser les auteurs, soit pour payer les frais de publi­ca­tion de ce tra­vail » (loc. cit.) ↩︎
  6. Il fera de même en 1928 avec la pre­mière édi­tion du Code typo­gra­phique. ↩︎
  7. Sur papier qua­drillé avec de grandes marges. En vente à la libraire Le Ser­pent qui pense, en juin 2026. ↩︎
  8. Extrait de la pre­mière par­tie, « L’im­pri­meur et ses col­la­bo­ra­teurs ». IIe par­tie : Amé­na­ge­ment et maté­riel. IIIe par­tie : Orga­ni­sa­tion — Achats — Légis­la­tion. IVe par­tie : Prix de revient et prix de vente. ↩︎
  9. Voir Il y a un siècle parais­sait Le Cor­rec­teur Typo­graphe. ↩︎
  10. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎
  11. Pour réduire à leur extrême limite les frais inévi­tables de cor­rec­tion, cer­tains impri­meurs ont l’habitude d’employer des cor­rec­trices, au lieu et place de cor­rec­teurs. La cor­rec­trice a été l’objet d’articles peu encou­ra­geants pour ceux qui, ayant sou­ci du bon renom typo­gra­phique de leur mai­son, auraient ten­dance à déve­lop­per un mode de recru­te­ment qui ne se recom­mande ni par les motifs qui le dictent, ni par les résul­tats qu’il pro­cure. (NdA.) ↩︎
  12. Je recon­nais les mots de Léon Richard, dont j’ai publié le texte dans Un typo­graphe décon­seille les cor­rec­teurs “let­trés”, 1904. On retrouve cette cita­tion chez Bros­sard, p. 132. ↩︎
  13. Il s’agit d’Auguste Ber­nard, en 1868, dans une lettre à Ambroise Fir­min-Didot. Bros­sard la cite p. 116. ↩︎
  14. Voir Un cor­rec­teur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
  15. Voir Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861. ↩︎
  16. Pour véri­fier les blancs, les uns se servent de barèmes, les autres de méthodes diverses : les résul­tats varient peu. Une de ces méthodes qui sim­pli­fie beau­coup les cal­culs et évite les tâton­ne­ments consiste à dis­po­ser d’un tableau où sont consi­gnées en cicé­ros et points les dimen­sions exactes des pages de chaque for­mat. En retran­chant du total la par­tie impri­mée on obtient les blancs en hau­teur et en lar­geur. On réserve pour les têtes et fonds 2/5, pour les pieds et marges exté­rieures (grands fonds) 3/5. Le pro­duit est mul­ti­plié par 2 pour les fonds, la dis­po­si­tion des pages étant tou­jours la même. Il est encore mul­ti­plié par 2 pour les têtes et pieds, sauf tou­te­fois dans cer­taines impo­si­tions in-12 et in-18 où il faut addi­tion­ner blanc de tête et blanc de pied. La varia­tion des feuilles d’un même for­mat dis­pa­raît dans la fausse marge. (NdA.) ↩︎

Le Syndicat, incontournable pour être correcteur de presse (1979)

couverture du roman "Notre-Dame des ordinateurs" de Walter Lewino, Balland, 1979

Cueilli chez lui, au réveil, par deux poli­ciers, Ber­nard Cotte est conduit dans un lieu secret et ultra­mo­derne, situé sous la pré­fec­ture de Police de Paris. Il est inter­ro­gé par le com­mis­saire divi­sion­naire Andruet, équi­pé d’un ordi­na­teur omni­scient, Phébus.

— Vous avez fait de la poli­tique, mon­sieur Cotte ?
— En règle géné­rale, je vote socia­liste, mais j’ai beau­coup admi­ré le géné­ral de Gaulle.
— Une sorte de socia­lo-gaul­lisme ?
— Si vous vou­lez.
— Pour­tant vous avez mili­té à la C.G.T. ?
— Moi ? Jamais !
— Ce n’est pas beau de men­tir. Phé­bus, s’il vous plaît, envoyez-nous le « Bul­le­tin des cor­rec­teurs C.G.T. ». Mer­ci. Qu’y voyons-nous dans le numé­ro du mois de mai 1967 ? Admis­sions : Ber­nard Cotte, par­rains Sta­nis­las Didot et Albert Lab­bé. C’est bien vous ce Ber­nard Cotte ?
— C’est bien moi, en effet.
— Alors ?
Alors et alors ! Com­ment lui expli­quer que ce syn­di­cat est sur­tout un bureau de pla­ce­ment et que je m’y étais ins­crit sans même savoir qu’il était affi­lié à la C.G.T. parce qu’il n’est pas pos­sible de tra­vailler comme cor­rec­teur de presse, même dans un jour­nal de droite, sans pas­ser par lui. Je me suis un peu embrouillé dans mes expli­ca­tions. Andruet m’observait fixe­ment en hochant la tête. À la fin il est venu à mon secours.
— Vous aviez oublié, peut-être ?
— Exac­te­ment.
— Vous oubliez beau­coup de choses, mon­sieur Cotte. D’abord que vous êtes juif, ensuite que vous avez mili­té pour les com­mu­nistes.
— Je vous ai expli­qué que je n’ai jamais mili­té. Je payais mes coti­sa­tions, c’était tout. […]


Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter de la tour­nure que pre­naient les évé­ne­ments. Côté poli­tique j’étais blanc comme neige et quand je me disais socia­liste, c’était plus par tra­di­tion fami­liale que par convic­tion pro­fonde. Mais, à force de foui­ner — je n’en reve­nais pas qu’il ait res­sor­ti ce « Bul­le­tin des cor­rec­teurs » pour le moins confi­den­tiel —, Phé­bus était en train de me trans­for­mer en un redou­table agi­ta­teur révolutionnaire. 

Wal­ter Lewi­no [1924-2013], Notre-Dame des ordi­na­teurs, Paris, Bal­land, « L’Ins­tant roma­nesque », 1979, p. 61-63.

Réseau pneumatique et correcteurs de presse (années 1980)

Après avoir été « chro­ni­queur théâ­tral un temps dans un heb­do­ma­daire », le pro­ta­go­niste de ce roman, Axel Bal­li­ceaux, entre dans un jour­nal du soir connu pour son sérieux, Le Médium. — Il res­semble fort au Monde, où Michel Brau­deau (né en 1946) a été jour­na­liste lit­té­raire, cri­tique de ciné­ma et grand repor­ter1. Le texte raconte, notam­ment, com­ment un réseau pneu­ma­tique fai­sait cir­cu­ler la copie de ser­vice en ser­vice, cas­se­tin2 compris.

Couverture du roman "L'Objet perdu de l'amour", de Michel Braudeau, Seuil, 1988.

« Le Médium exis­tait depuis l’entre-deux-guerres et occu­pait un immeuble entier [à Paris]. […] Au fil des années, les col­la­bo­ra­teurs s’étaient mul­ti­pliés et s’entassaient tant bien que mal dans l’espace inex­ten­sible, hélas, de l’immeuble et, peu à peu, sans rien perdre de son orgueil, cha­cun s’était fait plus petit ou plus plat pour tenir à côté des autres, gar­der son bureau, son éta­gère. Comme on ne jetait presque rien ni per­sonne, les cou­loirs étaient étroits comme des gale­ries de mine, les murs tapis­sés de livres, de dos­siers, d’anciens numé­ros reliés, jusqu’au pla­fond3. Cer­taines pièces n’avaient pas de fenêtre, dans d’autres on était à cinq sur une table de bridge, cha­cun par­lant bas au télé­phone à quelque infor­ma­teur secret, grat­tant des pattes de mouche sur des feuillets cou­pés en deux. De temps à autre, un gar­çon d’étage sur­gis­sait entre deux piles de Médium fos­si­li­sés, jetait un paquet de dépêches sur la table, s’emparait de nos feuillets, ter­mi­nés ou non, et cou­rait les pla­cer en rou­leau dans une cap­sule de plas­tique, comme un gros sup­po­si­toire dévis­sable qu’il four­rait illi­co dans un tube aspirant.

Réseau pneumatique du journal "France-Soir", 1963. Archive INA.
Arri­vée de la copie, par le réseau pneu­ma­tique, à l’a­te­lier de com­po­si­tion de France-Soir (image tirée d’une archive de l’I­NA, 1963 : Les impri­meurs de la rue Réau­mur à Paris).

De haut en bas le Médium était par­cou­ru d’un réseau ser­ré de ces tubes pneu­ma­tiques qui dis­tri­buaient les nou­velles, les articles, les notes de ser­vice, à rai­son d’un mil­lier de hoquets par jour, sans que l’on soit assu­ré de la véri­table des­ti­na­tion du tube. Il devait y avoir un tri quelque part, une pou­belle, car cer­tains papiers ne repa­rais­saient jamais en aucun lieu. “C’est le métier”, disait-on avec phi­lo­so­phie. […] Je ne me plai­gnais pas, mes pages étaient épar­gnées, pre­naient le bon tube vers le bureau des cor­rec­teurs qui épous­se­taient quelques fautes d’orthographe, bri­saient har­di­ment la syn­taxe, dis­per­saient la ponc­tua­tion avant d’envoyer le tout dûment tam­pon­né à l’impression dans les sous-sols où de puis­santes rota­tives broyaient ma prose noire ; mais cer­tains, des anciens de la mai­son que l’on avait punis autre­fois pour un crime mys­té­rieux, un coup d’État man­qué, savaient du fond de leurs remises sans air que pas une ligne d’eux ne serait trans­mise, res­taient impas­sibles devant leurs pages blanches, pen­chés, le sty­lo à la main, sans écrire un mot, comme des blattes, silen­cieux, indé­lo­geables. Un jour, ce serait mon tour […]. »

Michel Brau­deau, L’Objet per­du de l’amour, Paris, Seuil, 1988, p. 221-222.

Lire la cri­tique du roman dans Le Monde, le 9 sep­tembre 1988.


  1. À pro­pos de L’Interprétation des singes (Stock, 2001), dont le pro­ta­go­niste, Alio­cha, est éga­le­ment jour­na­liste d’un quo­ti­dien de réfé­rence, Michel Brau­deau a décla­ré : « Le “jour­nal de la nuit” que je cite dans mon roman peut, de loin, faire pen­ser au Monde, où je tra­vaille mais c’est une illu­sion, bien sûr. Le Monde est beau­coup plus sérieux que mon jour­nal de fic­tion. Quant à l’au­to­bio­gra­phie, elle est à l’œuvre par­tout, y com­pris à tra­vers des per­son­nages de fic­tion. C’est inévi­table autant que volon­taire. » — « Débat lit­té­raire avec Michel Brau­deau », Le Monde, 19 octobre 2001. ↩︎
  2. Terme de jar­gon pour le bureau des cor­rec­teurs. ↩︎
  3. Voir aus­si Le bureau des cor­rec­teurs du Monde, un des­sin de 1990. ↩︎

Flacons et chansons : les correcteurs de “L’Express” (1982-1986)

1982-1986. Phi­lippe Meyer (né en 1947) anime Téles­co­pages sur France Inter, mais il est avant tout jour­na­liste à L’Express, dont il fré­quente volon­tiers les cor­rec­teurs, ces bons vivants.

« La presse de l’époque était encore flo­ris­sante […]. Elle conser­vait ses tra­di­tions et ses cor­po­ra­tions, dont une pour laquelle j’avais une affec­tion par­ti­cu­lière, celle des cor­rec­teurs de presse, char­gés de la confor­ma­tion, voire de la pure­té de notre langue. C’était une tri­bu d’anarchistes, por­tés, hommes et femmes, sur la bonne chère, les bonnes bou­teilles, les cigares — qu’ils arri­vaient à faire venir de Cuba — et la chan­son. Ces anar­chistes ne connais­saient qu’une seule loi : la gram­maire. Ils la fai­saient res­pec­ter sans mer­ci. Je revois encore entrer dans le grand bureau du rédac­teur en chef que j’étais deve­nu l’un d’entre eux, Yves Gibeau, par ailleurs excellent roman­cier, tenant à la main ma copie avec un air de déso­la­tion pareil à celui de mes pro­fes­seurs de mathé­ma­tiques. Il me regarde et, posant mon papier sur mon bureau : “La voi­ture dont tu parles dans ton article, elle est de quelle cou­leur ?” “Elle est bleue, c’est écrit.” “Alors, elle ne peut pas être ruti­lante.” Et de repar­tir, déso­lé que l’on ait pu confier des res­pon­sa­bi­li­tés à un gar­çon qui ignore que “ruti­lant” ne sau­rait qua­li­fier que ce qui est natu­rel­le­ment d’un rouge écla­tant, d’un roux flam­boyant ou tein­té de reflets pourpres. J’allais volon­tiers traî­ner dans la grande salle où étaient regrou­pés ces cor­rec­teurs et où l’on était sûr de trou­ver des fla­cons et des ter­rines. Je ne devais pas le pri­vi­lège d’y être admis sans rai­son de ser­vice à mes galons, mais à mon goût pour la chan­son et à ma connais­sance du réper­toire des refrains anarchistes. »

Phi­lippe Meyer, La pro­chaine fois, je vous l’écrirai…, Paris, Les Arènes, 2024, p. 37-38. 

Dans cet exer­cice d’ad­mi­ra­tion, il évoque Ber­trand Taver­nier, Cyril Col­lard, Annie Krie­gel, Pierre Des­proges, Michel Rocard, Fré­dé­ric Ros­sif, René de Obal­dia, Charles Azna­vour, Jean-Marie Dome­nach, Jean-Fran­çois Revel, Claude Sau­tet, Jean d’Ormesson…

Ambiance d’un petit cassetin de presse, 1947

Dans un essai phi­lo­so­phique des années 1940, de l’auteur mar­xiste Pierre Naville (1904-1993), la pre­mière par­tie prend la forme d’un dia­logue entre deux cor­rec­teurs de presse, l’auteur et son col­lègue M. Les quelques phrases d’introduction font per­ce­voir l’ambiance de leur petit bureau, à proxi­mi­té des machines à composer. 

Couverture du livre "Les Conditions de la liberté" de Pierre Naville, 1947

« Nous finis­sions de cor­ri­ger des épreuves dans un de ces petits locaux insa­lubres mis à la dis­po­si­tion des sphinx qui, silen­cieu­se­ment, épouillent des textes tout chauds sor­tis de la lino­type. Le crayon s’abattait de temps en temps sur la grande feuille humide, et nous cor­ri­gions tous deux des jour­naux dif­fé­rents. Nos pen­sées et nos langues sui­vaient aus­si des cours dif­fé­rents. À côté le cli­que­tis des lino­types se mêlait au ron­fle­ment des machines, dans un vacarme satur­nien. Les lèvres de mon voi­sin remuaient dou­ce­ment, bal­bu­tiaient par­fois, sui­vaient le texte, l’œil sau­tillant d’un bout à l’autre de la ligne, cas­sant par le menu un fil insai­sis­sable qu’il ne per­dait jamais de vue. J’avais ter­mi­né ma propre tâche, ma morasse était par­tie rejoindre le com­po­si­teur, et je sui­vais avec assez d’attention le mur­mure indis­tinct qui tra­his­sait devant moi le tra­vail du cor­rec­teur d’imprimerie. Je fumais.

« Il était un col­lègue de longue date, curieux des écrits qu’il lisait pro­fes­sion­nel­le­ment. Je le savais bana­le­ment joueur de cartes, phi­lo­sophe par mora­li­té, mal marié, quoi encore ? Actif, remuant, ni démo­crate ni ouvrier, un peu l’un et l’autre, inquiet de bien des choses. Il reje­tait les livres et les jour­naux avec autant de viva­ci­té qu’il avait d’appétit à les lire… Il avait été sol­dat, étu­diant auto­di­dacte, et la cor­rec­tion d’imprimerie lui avait ensei­gné la modes­tie : tant de bêtise scru­tée à la loupe !

Pierre Naville
Pierre Naville.

« Ses lèvres conti­nuaient imper­cep­ti­ble­ment de s’agiter. Notre demi-silence était plein de pen­sées, comme une éclair­cie dans l’orage défer­lant des machines. […]

« Il posa bien­tôt son crayon. La feuille humide s’envola. […]

« M… fai­sait pro­fes­sion de soli­tude, et ne s’en cachait pas. Cela ne l’empêchait pas de vivre aus­si hon­nê­te­ment qu’un autre, c’est-à-dire d’attacher autant d’importance qu’il faut aux dif­fé­rences… Mais il n’avait jamais pu prendre com­plè­te­ment son par­ti de sa sin­gu­la­ri­té (ou de ce qu’il pen­sait tel) et je crois bien que ce trait était sou­li­gné par son état de cor­rec­teur d’imprimerie, qui dis­pose à l’amitié avec l’écriture plu­tôt qu’avec les hommes. Il n’y a pas de femmes par­mi nous. Il avait pris goût à cette fami­lia­ri­té des carac­tères fraî­che­ment impri­més, cette pen­sée en com­bus­tion qui refroi­dit len­te­ment au sor­tir des matrices. […]

•     •     •

« C’est à ce moment qu’on nous appor­ta de nou­velles morasses. Nous reprîmes nos crayons, et nos yeux cou­rurent de gauche à droite, par petits sauts, poin­tant sou­dain la faute. Les lino­types conti­nuaient […], dans le cli­que­tis confus des matrices de cuivre et des lames de plomb brûlant. »

Pierre Naville, Les Condi­tions de la liber­té, éd. du Sagit­taire, 1947, p. 13-15 et 53.

Deux écrivains, leurs répétitions et le correcteur

Georges Simenon

« […] vous pou­vez fort bien, dès la pre­mière lec­ture, cor­ri­ger les fautes de frappe, d’orthographe, dou­blons, mais à condi­tion de ne rien chan­ger et sur­tout de n’ajouter ni sup­pri­mer de vir­gules1 car, cor­rec­tion ou non, dans le sens gram­ma­ti­cal ou usage, je suis maniaque sur ce point. Pour les autres cor­rec­tions, conti­nuez à me faire des bouts de papier. Et quand vous rece­vez les épreuves, ne vous éton­nez pas si je n’ai pas tenu compte de toutes vos obser­va­tions. Je tiens à ce que vous les fas­siez. Mais je ne suis pas tou­jours d’accord avec vous. Il arrive sou­vent que vous ayez rai­son aux yeux de la gram­maire. Dans cer­tains cas, je me moque de celle-ci comme des répé­ti­tions de mots, de cer­tains rap­pro­che­ments peu eupho­niques de syl­labes etc. En cela, André Gide était tout à fait de mon avis. Peu m’importe si les puristes se hérissent. »

Lettre à Doringe [Hen­riette Blot, sa cor­rec­trice atti­trée], le 27 mars 1960, citée par Pierre Assou­line, dans Auto­dic­tion­naire Sime­non, Omni­bus, 2009, p. 129.

Henry de Montherlant

« Cer­tains cor­rec­teurs d’imprimerie vous sou­lignent d’un coup de crayon doc­to­ral un même mot répé­té à peu de dis­tance, et quel­que­fois vont jusqu’à vous sug­gé­rer un syno­nyme, comme si vous aviez dix ans, alors que le mot répé­té à bon escient apporte sou­vent une vigueur sin­gu­lière, de même que l’idée répé­tée. Quand je répète dans presque tous mes livres, depuis 1922, qu’il n’y a que les sens (la volup­té) qui ne trompent pas, comme lorsque Sénèque revient à trois reprises, dans le Luci­lius, sur son prin­cipe qu’il ne faut pas répondre aux injures, nous rabâ­chons, bien sûr, mais cela montre à quel point tel juge­ment est enra­ci­né en nous, et impor­tant pour nous. En outre, la plu­part des lec­teurs oubliant tout, il y a trois fois moins de chances qu’ils oublient ce qu’on a répé­té trois fois. »

Car­net de 1967, dans Tous feux éteints, Gal­li­mard, 1975, p. 74.

Voir aus­si :


  1. Sime­non, tou­jours : « Je n’ai jamais accep­té qu’on change, même une vir­gule à un de mes romans. Car je suis maniaque pour une chose, je n’ai peut-être pas un style bien dis­tin­gué, mais je suis maniaque sur les vir­gules. Parce que le rythme pour moi compte beau­coup plus que la belle phrase ; et pour moi, la vir­gule ou le point-vir­gule ont une impor­tance capi­tale. Quand un cor­rec­teur me sup­prime une vir­gule qu’il trouve inutile, je me fâche com­plè­te­ment avec mon édi­teur […] Pour moi, la vir­gule, c’est sacré. Cela fait vrai­ment par­tie de la base du lan­gage, si je puis dire. C’est comme une pause dans la conver­sa­tion. » — Entre­tien avec Mau­rice Piron et Robert Sacré, 20-21 sep­tembre 1982. Ibid., p. 507-508. ↩︎

Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Un correcteur défend la profession, 1938

Perle relevée dans un journal de Lille. "Le Professionnel du livre", mai 1938. Source : Gallica/BnF.
Le Pro­fes­sion­nel du livre, mai 1938. Source : Gallica/BnF.

Une perle est rele­vée dans les colonnes d’un jour­nal et, comme tou­jours, on en blâme le cor­rec­teur (pho­to ci-des­sus). C’est une fois de trop pour Letel­lier, lui-même cor­rec­teur expé­ri­men­té, en labeur et en presse. Adhé­rent de la fédé­ra­tion qui publie Le Pro­fes­sion­nel du livre, il prend la plume pour rap­pe­ler qu’une cor­rec­tion deman­dée peut être oubliée, mal inter­pré­tée, mal exé­cu­tée, voire refu­sée pour diverses raisons.

Titre "Le correcteur se défend !", dans "Le Professionnel du livre", juillet 1938. Source : Gallica/BnF.

Injus­te­ment tenue pour res­pon­sable des coquilles, bour­dons1 et autres acci­dents qui rendent très sou­vent les meilleurs articles incom­pré­hen­sibles, la cor­po­ra­tion des cor­rec­teurs, par la plume de notre cama­rade Letel­lier, se défend éner­gi­que­ment. À la lec­ture de cette plai­doi­rie, nos cama­rades pour­ront recon­naître au pas­sage cer­taines véri­tés — sévères mais justes — qui dénotent un abais­se­ment du niveau de la conscience pro­fes­sion­nelle chez ceux qui pra­tiquent ou tolèrent, ou encou­ragent des pro­cé­dés tels que ceux qui nous sont signa­lés par notre adhé­rent.
Puissent un jour, nos col­la­bo­ra­teurs — dont plus d’un igno­rant conteste l’érudition par­fois très éten­due — jouir d’une influence suf­fi­sante et… bien­fai­sante, afin de rendre à la cor­po­ra­tion du Livre un lustre qui est bien près de dis­pa­raître.
M. B.2

Dans le der­nier numé­ro du Pro­fes­sion­nel du Livre, je vois un conseil don­né aux cor­rec­teurs : ne pas lais­ser pas­ser de bour­dons comme celui qui s’est pro­duit dans un jour­nal de Lille. Voi­là une excel­lente occa­sion de mon­trer aux dis­ciples de Guten­berg (j’étends le mot dis­ciple à tous les membres de la cor­po­ra­tion de l’imprimerie), l’erreur de ceux qui attri­buent aux cor­rec­teurs toutes les fautes du journal.

Si je prends ici la défense des cor­rec­teurs, c’est parce que moi-même j’en suis un (trente ans de métier dont quatre ans et quelques mois de jour­nal). Je crois être l’interprète de tous mes col­lègues : d’où l’emploi du mot nous et autres formes de la pre­mière per­sonne du plu­riel pour dési­gner l’ensemble des membres de la spécialité.

Des fautes “restées malgré nous”

Il n’entre nul­le­ment dans ma pen­sée de faire déchar­ger les cor­rec­teurs de toute res­pon­sa­bi­li­té en matière de coquilles, mas­tics3, etc., et de nous dire infaillibles : la pra­tique du métier nous a ins­truits et nous ins­truit encore, pour si anciens que nous soyons, et elle fait médi­ter aux orgueilleux — s’il y en a par­mi nous — la mésa­ven­ture de saint Pierre : « Avant que le coq chante… » Il se peut même qu’une mau­vaise écri­ture fasse mal lire nos cor­rec­tions. C’est à cha­cun de cher­cher à écrire lisi­ble­ment (sans tou­te­fois aller jusqu’à faire de l’épreuve une page d’écriture), de pra­ti­quer la retouche, si une infir­mi­té (névrite, goutte, rhu­ma­tisme…) s’oppose à une écri­ture lisible au pre­mier jet et de mettre les noms propres en lettres bâtons (c’est peut-être l’absence de cette pré­cau­tion, soit chez un rédac­teur, soit chez un cor­rec­teur, qui a ame­né un lino4 à com­po­ser MÉTRONG au lieu de MÉ-KONG5. Si, maigre ces pré­cau­tions, il arrive encore quelque mécompte, nous le met­trons dans le domaine de l’imprévisible.

Non moins loin de moi la pen­sée de nous recon­naître cou­pables de toutes les fautes qui passent dans les jour­naux. Il se peut que nous n’y soyons pour rien et même que ces fautes soient res­tées mal­gré nous. Je vais, à l’appui de mon dire, don­ner des exemples ; ne pou­vant pas en emprun­ter à des col­lègues et ne vou­lant pas en inven­ter, je cite­rai des cas per­son­nels, bien que, dit-on, ce soit malséant.

Je serai bref en ce qui tient à la failli­bi­li­té humaine, comme l’in-octavo raison6 (cor­rec­tion non exé­cu­tée) ou les bourses du tra­vail affolées à la C.G.T. (cor­rec­tion à moi­tié mar­quée, d’où affilées, mais non pas affiliées) ; c’était au temps où les jour­naux se com­po­saient encore en mobile7 (1907).

Bien plus récent (de la semaine der­nière) et aus­si en mobile (labeur8) : sur le bon à tirer, les hommes du Palais ; sur la tierce9 : les hommmes du palais. Com­ment s’est fait ce chan­ge­ment ? M’étant infor­mé, j’ai appris qu’entre le tirage des épreuves d’auteur et la mise des paquets dans le rang, il y avait eu une ligne mise en pâte10, l’auteur du dom­mage avait répa­ré celui-ci, d’où le double chan­ge­ment constaté.

Jusqu’ici je n’ai cité que des cas où la volon­té n’a eu aucune part ; elle a eu le prin­ci­pal rôle dans les exemples qui vont suivre.

Mauvaise volonté des typos

Si, à cause des fameuses « néces­si­tés de la mise en pages » ou pour d’autres rai­sons d’ordre maté­riel, il ne pou­vait être rete­nu qu’un seul des exemples ci-après, en voi­ci un auquel je tiens essen­tiel­le­ment, en rai­son du carac­tère odieux qu’il pré­sente ; il est typique et vaut, mora­le­ment, son pesant d’or, que dis-je, son pesant de radium.

Un cor­res­pon­dant de jour­nal raconte l’histoire d’un indi­vi­du qui a volé une jument à sa patronne qu’il mène à la foire. Cor­rec­tion : volé à sa patronne une jument… Le lino se plaint au prote11. Celui-ci dit de ne pas faire la cor­rec­tion, « parce qu’on n’a pas le temps de s’arrêter à des bêtises pareilles ». J’ignore si j’ai eu les hon­neurs du « parc aux huîtres » de Fan­ta­sio12, pour­tant, une « bêtise pareille » en aurait été bien digne.

Manchette (1930) de "Fantasio", périodique satirique (1906-1937, 1948). Son "Parc aux huîtres" recensait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.
Man­chette (1930) de Fan­ta­sio, pério­dique sati­rique (1906-1937, 1948). Son « Parc aux huîtres » recen­sait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.

Connais­sez-vous le Lion de Bel­fort ? Si oui, vous com­pren­drez que j’aie pro­tes­té quand j’ai eu sous les yeux, comme copie, une cou­ver­ture de cahier où il était dit que le Lion est taillé dans le rocher qui porte le Châ­teau. Réponse : « Si le Lion est rouge, c’est qu’il n’a pas subi la patine du temps, au contraire du rocher qui est à décou­vert depuis des mil­liers d’années13. » J’apprécie l’humour, mais pas dans des cas sem­blables ; j’en dis autant de ce qu’on appelle la « sou­plesse com­mer­ciale14 » laquelle, me semble-t-il, se cache der­rière la réponse rap­por­tée ci-dessus.

Par­lons main­te­nant un peu de la marine.

« Mou­ve­ment de la flotte. — Ker­saint, par­ti de Nou­méa pour les Hébrides. » Réflé­chis­sez un peu et, comme moi, vous trou­ve­rez invrai­sem­blable que le gou­ver­ne­ment fran­çais fasse venir des anti­podes un navire de guerre pour l’envoyer au nord de l’Écosse, alors qu’il y avait à Brest, par exemple, ce qu’il fal­lait pour cela. Cor­rec­tion : les Nou­velles-Hébrides15. Quelle fatigue, pour le lino, d’avoir à refaire quatre ou cinq lignes ! Et aus­si quelle ruine pour la mai­son ! C’est pour­quoi le Ker­saint conti­nua… dans le jour­nal, d’exécuter cet ordre fantastique.

À qui le tour ? À un autre navire, qui allait sur l’estl — apos­trophe — est — de Bor­deaux au Séné­gal. Cor­rec­tion : non plus l’est, mais lest, les quatre lettres d’un seul tenant. Cette fois, le lino fit ce que n’avaient pas fait ceux dont il a été ques­tion pré­cé­dem­ment. Il me deman­da une expli­ca­tion que je lui don­nai immédiatement.

1o Défi­ni­tion du lest16 (un marin y aurait pro­ba­ble­ment trou­vé à redire) ;

2o Impro­prié­té du terme navi­guer sur tel point du com­pas ;

3o Erreur géo­gra­phique : même si l’expression était marine, elle ne pou­vait pas s’appliquer au navire en ques­tion, qui, une fois sor­ti de la Gironde, avait pris comme point de direc­tion le sud-ouest, jusqu’au tour­nant de la côte d’Espagne (cap Finis­terre), puis le sud.

Mon expli­ca­tion ne ser­vit à rien : la cor­rec­tion me fut refu­sée obs­ti­né­ment. Elle a été faite, mais ce fut par un autre lino.

Reve­nons à ce que, pour la faci­li­té de mon élo­cu­tion17, j’appellerai le cas de Lille. Je suis d’autant plus à mon aise pour en par­ler que je n’ai jamais mis les pieds dans le dépar­te­ment du Nord.

De deux choses l’une : ou Le Pro­fes­sion­nel a repro­duit le texte tron­qué avec sa jus­ti­fi­ca­tion et, sinon dans le même carac­tère, du moins avec la même force de corps, et alors je ne peux rien dire ; ou le texte du jour­nal et celui du Pro­fes­sion­nel ne vont pas ligne pour ligne, alors on peut envi­sa­ger la dis­po­si­tion sui­vante : le mot invi­ta­tion se serait trou­vé à la marge de droite, une ou plu­sieurs des lignes auraient dis­pa­ru et le texte aurait repris avec et aux dra­peaux à la marge de gauche. « Coïn­ci­dence fâcheuse et bien étrange », dira-t-on peut-être. Étrange, soit, mais invrai­sem­blable, non.

“Mettre en pages sans lecture”

Cette expli­ca­tion m’a été ins­pi­rée par le sou­ve­nir de la pre­mière fois où j’ai cor­ri­gé dans un jour­nal de nuit (rem­pla­ce­ment).

L’homme de bois18 m’a enle­vé plus d’une fois des épreuves non encore lues entiè­re­ment et même il en a pris sur la table d’autres qui n’ont ser­vi abso­lu­ment à rien, comme les pre­mières, d’ailleurs. Lui-même m’a don­né, quelques années plus tard l’explication de cette sin­gu­lière manière de tra­vailler : l’équipe des lino­ty­pistes avait, cette nuit-là, comme d’ordinaire, six hommes, mais l’un d’eux était hors d’état de tra­vailler ; pour comble de mal­heur, il sem­blait que tout fût détra­qué à la rédac­tion, la copie n’était pas envoyée dans l’ordre habi­tuel, d’où la néces­si­té de mettre en pages sans lec­ture. Rien ne me per­met de dire qu’il en a été de même dans le cas de Lille, mais le sou­ve­nir énon­cé ci-des­sus m’incite à ne pas juger le col­lègue lillois.

Deuxième hypo­thèse : il y avait un bour­don dans l’alinéa en ques­tion ; ce bour­don pou­vait être long ; pour ne pas gâcher son blanc (enten­dez par là sa marge), blanc qui pou­vait lui être fort utile par la suite pour d’autres cor­rec­tions, le cor­rec­teur aura sui­vi le conseil de la pru­dence : « Remet­tez à plus tard ce dont l’exécution immé­diate pré­sente des incon­vé­nients, des risques », autre­ment dit, il comp­tait copier plus tard sur l’épreuve le texte man­quant ; celle-ci lui a été enle­vée plus tôt qu’il ne l’avait pré­vu et le bour­don a été oublié.

“S’interdire tout jugement”

Je recon­nais bien volon­tiers com­bien est légi­time le mécon­ten­te­ment d’un auteur ou d’un client lorsqu’il voit un nom estro­pié, un faire-part de décès sans la date de l’enterrement ou… une invi­ta­tion muti­lée, comme dans le cas de Lille, mais je n’en tire­rai pas moins ma conclu­sion que voici :

Avant d’accuser qui que ce soit — cor­rec­teur ou non — d’un mas­tic, d’une coquille, d’une omis­sion ou, en géné­ral, d’un acci­dent typo­gra­phique quel­conque, il fau­drait avoir fait une enquête, avoir vu les preuves, c’est-à-dire l’épreuve et même les épreuves, et la copie, avoir inter­ro­gé ceux qui peuvent être mis en cause. Encore faut-il pou­voir le faire. Tant que cela n’a pas été fait, consta­ter, réta­blir le texte, si l’on peut, mais s’interdire tout juge­ment ; en ces matières on risque trop en pareilles cir­cons­tances de com­mettre un juge­ment téméraire.

Je m’excuse d’avoir été si long ; peut-être n’ai-je rien appris à mes col­lègues, puis­sé-je avoir ins­truit et fait réflé­chir ceux qui, ne connais­sant pas les choses de la cor­rec­tion, trouvent tout natu­rel de nous attri­buer toutes les fautes.

Si nos accu­sa­teurs fai­saient l’enquête dont j’ai par­lé, ils auraient peut-être de l’indulgence pour ceux qui ont sui­vi leur copie comme une machine de chair et d’os qui conduit une machine de métal (ceux-ci peuvent être des gens de bonne volon­té), mais ils [les accu­sa­teurs19], après avoir regret­té la « sou­plesse com­mer­ciale » (Lion de Bel­fort), tire­raient, comme je le fais, de sévères conclu­sions contre ceux qui ont fait montre de leur incom­pré­hen­sion (cas des Nou­velles-Hébrides) ou de leur mau­vaise foi (navi­ga­tion sur l’est) ou, comme le prote dans l’histoire de la jument, par­don, de la patronne menée à la foire, nous ont refu­sé l’appui d’une auto­ri­té qu’ils ont fait ser­vir à un acte de sabo­tage, pour une mépri­sable ques­tion d’argent ou de temps.

Letel­lier.

Le Pro­fes­sion­nel du livre (publié par la Fédé­ra­tion des syn­di­cats pro­fes­sion­nels des tra­vailleurs du livre-papier et des indus­tries poly­gra­phiques, CFTC), 11e année, no 65, juillet 1938, p. 4.


  1. Erreur de com­po­si­tion qui se tra­duit par l’o­mis­sion d’un mot ou d’un membre de phrase (TLF). ↩︎
  2. Mau­rice Bou­la­doux, syn­di­ca­liste fran­çais, secré­taire géné­ral de 1948 à 1953, puis pré­sident de 1953 à 1961 de la CFTC (Wiki­pé­dia). ↩︎
  3. Inver­sion de lignes, de mots ou de carac­tères dans une com­po­si­tion typo­gra­phique (TLF). ↩︎
  4. Apo­cope de lino­ty­piste, ouvrier typo­graphe opé­rant sur une machine à com­po­ser Lino­type. ↩︎
  5. Aujourd’­hui, Mékong, fleuve d’A­sie du Sud-Est. ↩︎
  6. Il fal­lait lire l’in-octa­vo rai­sin, deux termes pré­ci­sant le for­mat d’im­pres­sion. ↩︎
  7. En carac­tères mobiles, avant l’ar­ri­vée des machines à com­po­ser. ↩︎
  8. L’im­pri­me­rie de labeur pro­duit des ouvrages (livres, annuaires, etc.) néces­si­tant des moyens de pro­duc­tion impor­tants et s’op­pose à l’im­pri­me­rie de presse. ↩︎
  9. Der­nière épreuve, ser­vant à véri­fier que les der­nières cor­rec­tions deman­dées (sur le bon à tirer) ont bien été appli­quées, sans pro­vo­quer d’er­reur nou­velle. ↩︎
  10. Les carac­tères for­mant la ligne sont tom­bés ; il a fal­lu la com­po­ser de nou­veau. ↩︎
  11. Chef d’a­te­lier. ↩︎
  12. Fan­ta­sio, sous-titré « Maga­zine gai », est un pério­dique sati­rique illus­tré bimen­suel fran­çais publié par Félix Juven, de 1906 à 1937, puis en 1948, en lien avec le jour­nal Le Rire (Wiki­pé­dia). « Parc aux huîtres » était une rubrique rele­vant des perles dans la presse.  ↩︎
  13. Cette sculp­ture « est consti­tuée de blocs de grès rose de Pérouse (type de grès rouge des Vosges […]), sculp­tés indi­vi­duel­le­ment, puis dépla­cés sur une ter­rasse ver­doyante et ados­sée à la paroi cal­caire grise de la falaise sous le châ­teau de Bel­fort, cita­delle édi­fiée par Vau­ban puis rema­niée par le géné­ral Haxo, pour y être assem­blés » (Wiki­pé­dia). ↩︎
  14. Peut-être une allu­sion au fait que, pour l’im­pri­meur, le client est roi. ↩︎
  15. Aujourd’­hui, le Vanua­tu, archi­pel au nord-nord-est de la Nou­velle-Calé­do­nie. ↩︎
  16. Corps pesant char­gé dans la par­tie basse de la cale, ou fixé au plus bas de la quille d’un bâti­ment pour en assu­rer la sta­bi­li­té. Et donc aller sur lest, sans char­ge­ment, à vide (TLF).  ↩︎
  17. Au sens de la rhé­to­rique (elo­cu­tio) : art de trou­ver des mots qui mettent en valeur les argu­ments. ↩︎
  18. Dési­gna­tion iro­nique d’un ouvrier char­gé des fonc­tions (dis­tri­bu­tion, cor­ri­geage) auprès d’un met­teur en pages (d’a­près Bout­my). ↩︎
  19. Inter­ven­tion d’o­ri­gine. ↩︎

Dans un journal, une correction regrettable amuse Jean Yanne

Il arrive que, par mégarde, le cor­rec­teur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savou­reuse, qui l’a fait rire.

couverture du livre "J'me marre" de Jean Yanne, Le Cherche midi, 2003.

« Outre les coquilles, ce que je trouve savou­reux dans la presse, c’est l’erreur qui se pro­duit entre le moment où le jour­na­liste écrit son article et le moment où il est impri­mé. Parce que c’est dans cet inter­valle que sévissent les cor­rec­teurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trou­vée, c’est dans un jour­nal bre­ton. Le jour­na­liste avait écrit SE pour sud-est, en abré­gé. Le début de son article était : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de sud-est.” Pas­sé dans les mains du cor­rec­teur, c’est deve­nu, une fois impri­mé : “Le navire a quit­té le port à 14 heures, pous­sé par un léger vent de Son Émi­nence.” Je sais bien que la Bre­tagne est un pays catho­lique, mais là, j’me marre ! »

Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [post­hume].

PS — L’exemple est amu­sant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été gla­né, il y avait encore un cor­rec­teur dans ce jour­nal. C’est l’habitude de s’en prendre au cor­rec­teur qui est ancienne.

☞ Voir aus­si « “Dis­trac­tions de cor­rec­teur”, une rubrique des années 1850 ».