Albert Camus vu par des correcteurs de presse-Dans un petit livre publié en 1962, des correcteurs témoignent de la présence d’Albert Camus à leurs côtés, à l’imprimerie du journal …
Ambiance d’un petit cassetin de presse, 1947-Dans un essai philosophique de 1947, une scène se déroule dans un petit bureau de correcteurs de presse, près des machines à composer …
Un chef correcteur imperturbable-Après guerre, le rédacteur en chef de « France-Soir » découvre des « œufs de gazelle » dans ses colonnes. Il s’en prend au chef correcteur …
Un correcteur défend la profession, 1938-Il rappelle qu’une correction demandée peut être oubliée, mal interprétée, mal exécutée, voire refusée pour diverses raisons …
De quand date le premier “Code typographique” ?-À quand remonte le “Code typographique”, outil du correcteur ? Différentes dates ont été données au fil du temps. Je suis remonté aux sources …
L’énigme du crayon bleu du correcteur-« Je n’ai même pas de crayon bleu », écrit un correcteur en 1945. Surprenant, non ? C’est l’occasion d’une petite enquête …
Ce que la PAO a changé au métier de correcteur-L’arrivée de la PAO a provoqué un changement d’époque pour le métier de correcteur. L’« Encyclopédie de la chose imprimée » explique pourquoi …
Georges Brassens, correcteur du “Libertaire”-Militant anarchiste, Georges Brassens est, en 1946, correcteur et secrétaire de rédaction au journal « Le Libertaire ». Qu’en sait-on ? …
Une femme parmi les typographes-Témoignage d’Annick Béjean, correctrice de 1973 à 1994, dans « “Touche pas au plomb !” Mémoire des derniers typographes de la presse parisienne », 2008 …
Albert Camus au marbre de L’Express quotidien, s.d. [entre le 13 octobre 1955 et le 1er mars 1956]
Un petit livre (63 pages) de 1962, À Albert Camus, ses amis du Livre, regroupe des témoignages de typographes et de correcteurs ayant côtoyé l’écrivain dans ses activités de journalisme, le compte rendu de sa participation, à la fin de l’année 1957, à un groupe d’étude créé par le Syndicat des correcteurs, ainsi que les impressions qu’a gardées de cette rencontre Nicolas Lazarévitch. Extraits.
Lemoine, ex-typo à Paris-Soir, correcteur au Figaro au moment de son témoignage :
J’ai connu Albert Camus en 1940, au mois d’août, à Lyon. Avec Paris-Soir [dont Camus était secrétaire de rédaction], nous étions d’abord passés par Clermont-Ferrand, puis nous nous sommes transportés à Lyon. C’est là que j’ai travaillé avec Camus. J’étais de service de nuit et Camus se trouvait au marbre aux mêmes heures que moi. Quel garçon charmant et agréable ! Pas fier pour deux sous, on pouvait lui faire toutes les réflexions possibles à propos de la mise en page, lui faire observer que, pour des raisons techniques, ce qu’il demandait était impossible, il était tout de suite d’accord, avec la plus extrême gentillesse, et tout allait pour le mieux.
Rirette Maîtrejean (1887-1968), « correctrice retraitée » (anarchiste, ancienne compagne de Victor Serge et correctrice à Paris-Soir pendant la guerre) :
Il s’attardait volontiers au marbre, au milieu des typos qui l’aimaient bien. Il était à la fois cordial et un peu ironique, toujours un charmant camarade. Nous ne savions pas encore qu’il était déjà un auteur important, cependant nous comprenions qu’il dépassait tout à fait sa condition du moment.
Georges Roy, typographe à France-Soir :
J’ai connu Albert Camus à la libération, à Combat, au mois d’août 1944, quand Combat est sorti au grand jour. […] c’était vraiment un gars du marbre, on pouvait le considérer comme un ouvrier du livre. Il avait adopté nos méthodes particulières, notre vocabulaire, nos qualités et nos défauts. Il était au marbre comme chez lui, plein d’animation et de gaieté, blagueur et « dans le coup », bref en plein dans la tradition.
Compte rendu de l’entretien de 1957 :
À une première question qui lui est posée à propos des relations entre l’écrivain et les correcteurs, Camus nous assure qu’en ce qui le concerne, il tient compte avec la plus cordiale attention des suggestions qui lui sont présentées par le correcteur en matière de sens et de syntaxe, et il précise que, huit fois sur dix, il donne raison au correcteur. Leurs rapports sont donc parfaitement courtois.
Regard de Nicolas Lazarévitch (1895-1975), militant anarcho-syndicaliste, ouvrier, puis correcteur d’imprimerie, sur ce moment de l’entrevue :
Nous, devenant petits, méticuleux, tatillons, à force de chasser le détail dans les textes ; il nous disait que pourtant il en avait connu quelques-uns, d’entre nous, chez qui la grandeur humaine n’avait pas été tout à fait étouffée par la petitesse du travail ; que certains d’entre nous lui avaient évité des laideurs et qu’il les remerciait du fond de son âme, qu’avec d’autres il avait discuté comme avec des égaux ; qu’il s’était séparé d’eux restant dans le désaccord, mais reconnaissant de lui avoir fait entrevoir combien les domaines les plus sûrs ont encore de coins inexplorés ; et puis aussi, il avait senti, douloureusement, comme nous-mêmes, ce qu’il y a encore de cuistre en nous, de petite et mesquine fierté à chasser l’erreur ; un autre homme a même parlé de « cuistres anarchistes », pensant au panache de « rouspétance » (et non de révolte) qui sévit, carnavalesque, dans notre métier. Camus n’a pas dit, et n’aurait pas dit cela.
« Je crois qu’en fin de compte l’imprimerie était un des endroits où il se sentait heureux », commente Roger Grenier.
À Albert Camus, ses amis du Livre, Gallimard, 1962, p. 11-12, 14, 17-18, 42, 60-61. Avant-propos de Roger Grenier.
Gabriel Delmas (1861-1942), président de l’Union syndicale des maîtres imprimeurs de France, promoteur du concours portant son nom (photo Jean Malvaux), en frontispice de L’Imprimeur, chef d’industrie et commerçant, Nancy, Berger-Levrault, 1909.
En 1905, Gabriel Delmas (1861-1942), imprimeur bordelais, président de l’Union syndicale des maîtres imprimeurs de France, lance un concours1 portant son nom. L’objectif de cette entreprise est la publication d’un ouvrage, L’Imprimeur, chef d’industrie et commerçant, visant à assurer l’éducation pratique de l’imprimeur2 et à lutter contre les prix bas. La Société amicale des protes et correcteurs des imprimeries de province se porte volontaire pour en rédiger les textes3. Les protes remettent leur copie. Delmas clôt le concours le 1er juin 19084, attribue mille francs5 à la Société et lui laisse le futur bénéfice des ventes de l’ouvrage6. Une première épreuve7 est tirée chez Delmas. L’édition définitive, dont je prélève le chapitre VII ci-dessous8, est imprimée l’année suivante,à Nancy, chez Berger-Levrault. Les nombreux points communs de ce texte avec le paragraphe « Recrutement » du Correcteur typographe (1924), de Louis Brossard, montrent qu’il s’agit du même auteur. Ancien correcteur, il était alors prote de l’imprimerie Deslis, à Tours, et serait bientôt imprimeur lui-même9. (J’ai laissé les quintuples points de suspension d’origine10. Les sept premiers intertitres sont de mon fait.)
Depuis quelque vingt ans, nombre d’imprimeurs ont compris les avantages qu’ils pouvaient retirer du bien-être de leur personnel ; ils ont apporté dans l’aménagement de leurs différents services des améliorations appréciables. Il importe de les généraliser, car plus d’une fois l’oubli en est regrettable. C’est le cas pour le service de la correction.
La correction, sans doute, se rattache étroitement à la composition, mais elle n’en constitue pas moins un service spécial, et ceux qui l’assurent méritent autant d’égards que tous autres.
Le correcteur ?…..
Ce mot11 ne trouve qu’une définition vague dans l’esprit du profane en matière d’imprimerie.
“Il doit être tout à tous, malgré que tout soit contre lui”
Chez le maître imprimeur il évoque le plus souvent le souvenir d’un « grève-budget » dont il faut se préoccuper le moins possible.…., pas au point cependant de lui cacher ses erreurs et les réclamations des clients.
Le personnel de l’imprimerie, au contraire, le connaît très bien.
Jeune ou vieux, le correcteur doit tout connaître, être tout à tous, malgré que tout soit contre lui.
Il lui est facile de se convaincre qu’il forme un sujet de critique inépuisable. Même à ses côtés, on discute sur son origine, sur son savoir ; on conteste ses corrections….. parfois on les néglige. Mais on ne fait pas fi de ses services. Quant à s’inquiéter de son sort, personne n’y pense.
Au moment où l’imprimerie, pour intensifier sa production, subit des transformations continues et exige en même temps plus de célérité et de connaissances, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur ce collaborateur dont le concours n’en reste pas moins indispensable, si contesté, si mal apprécié soit-il.
Pourvu que le correcteur assure un travail irréprochable, cela suffit. Un jour cependant peut arriver où, méconnu, il change sa place pour une autre qui lui paraît meilleure.
Le recruter parmi les typographes ou embaucher un lettré ?
Le recrutement des correcteurs devient alors d’actualité pour le patron. Et si ce dernier a jamais accordé de l’importance aux discussions aveugles qu’il n’a pas manqué d’entendre maintes fois à ce sujet, il risquera fort de rester perplexe.
Les uns disent : « Les correcteurs pris en dehors de la typographie sont trop souvent des déclassés, prétentieux, mécontents, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pratique de la composition. Ils négligent les corrections techniques, les coquilles, etc., et, par contre, ils veulent corriger les auteurs dans leur style, voire même dans leur doctrine12. » Et, pour donner plus de force à ce jugement, ils opposent le correcteur typographe dont ils tracent un portrait des plus flatteurs. Ils en vantent la modestie, le dévouement, le soin méticuleux, qui suppléent au défaut de connaissances littéraires, scientifiques ou linguistiques.
Mais leurs contradicteurs se lèvent aussitôt, et c’est à qui défendra sa thèse avec le plus d’énergie ; trop souvent le parti pris ne fait qu’embrouiller la question.
Ignorent-ils donc que « le véritable correcteur est à la fois érudit et typographe » ? Cette définition, qui est celle d’une autorité en la matière13, devrait mettre d’accord les deux camps adverses.
Quant au patron qui a besoin d’un correcteur, il sait que le double qualificatif d’érudit et de typographe a sa raison d’être et qu’à défaut de cette perfection, difficile à réaliser, il n’est pas impossible de trouver le correcteur désiré, pourvu qu’il tienne compte de ses besoins.
Son choix, toutefois, reste limité entre le « déclassé » et le typographe qui est parvenu par le travail et la persévérance à développer ce que lui a enseigné l’école primaire.
Ce dernier a pu acquérir des connaissances suffisantes en littérature française et dans quelques autres branches, mais rarement ses loisirs et sa patience lui auront permis de s’initier aux langues vivantes et surtout aux langues mortes. Le jour où, remplissant les fonctions de correcteur isolé, il se trouvera en présence de manuscrits mal écrits et bourrés de citations latines ou autres, sa seule ressource sera de laisser en blanc ce que ni lui ni le compositeur n’ont pu déchiffrer. Car dans ces circonstances le dictionnaire n’est d’aucun secours, si l’on ne possède quelques notions sur la langue. Qualifié pour corriger des travaux administratifs, ou pour être tierceur, sa place ne sera donc pas dans les maisons de labeurs.
Il existe un remède cependant. Les partisans des correcteurs pris exclusivement dans l’imprimerie l’indiquent.
Un “remède” peu applicable
« On peut recommander au client de bien écrire les langues étrangères, lui dire que la maison ne prend aucune responsabilité à cet égard….. On peut encore recourir à une personne de la localité, connaissant la langue….. »
À moins d’avoir un faible pour la calligraphie, ou d’appartenir à une administration qui leur donne les loisirs d’envoyer des copies irréprochables, les auteurs écrivent plutôt avec nervosité. Une écriture hâtive, des mots inachevés, rendent leurs manuscrits presque illisibles, parfois pour eux-mêmes14. Et c’est un mal dont ils ne guériront jamais.
D’autre part, combien d’imprimeurs sont dans l’impossibilité matérielle de recourir à des personnes étrangères, de mettre en pratique une façon de procéder qui compliquerait singulièrement le travail et ne donnerait guère de notoriété à la maison. L’obligation de trouver un polyglotte distingué ou de s’adjoindre un érudit consommé n’est pas telle qu’elle jette l’imprimeur dans un cruel embarras.
Si les correcteurs qui possèdent parfaitement une langue étrangère sont peu nombreux, il convient d’ajouter que les imprimeries qui ont les moyens et le travail nécessaire pour les occuper sont plutôt rares.
De bonnes études secondaires, poursuivies assidûment dans l’exercice de sa profession, permettent à quiconque a du goût pour la typographie de réaliser un jour la définition du véritable correcteur, et, en attendant, de donner pleine et entière satisfaction.
“Une éducation à refaire”
Le patron avisé n’oublie jamais de préciser la nature de l’emploi offert par lui. S’il accepte les services d’un professionnel, de quoi a-t-il à se préoccuper, sinon de résultats positifs ? Un employé se juge à l’œuvre….. dans le monde de l’industrie tout au moins. Des discussions sur l’origine des correcteurs l’imprimeur n’a donc pas à tenir compte. Il écoute les assertions des postulants ; il n’est pas obligé de les prendre à la lettre.
Mais lorsqu’il porte son choix sur une personne qui n’a jamais rempli les fonctions de correcteur, son rôle est tout autre : il a des devoirs à remplir.
Les postulants sont en effet enclins à tomber dans une exagération ridicule.
Les uns s’imaginent que, parce que, durant de longues années, ils ont coté et annoté des feuillets de copie, manié des réglettes, des garnitures et des biseaux, ils ont acquis les connaissances littéraires suffisantes.
Les autres, pour avoir, dès le premier jour, marqué un deleatur, indiqué la suppression d’un doublon, signalé une coquille, se croient typographes.
Dans les deux cas il y a une éducation à refaire : cette tâche incombe à l’imprimeur qui, semble-t-il, s’en est fort peu préoccupé jusqu’à ce jour.
On consacre correcteur un typographe quelconque, parce que l’on a remarqué qu’il composait proprement ; on ne s’inquiète pas de son bagage littéraire, scientifique et même grammatical : est-il nul, cela paraît sans importance !
Ou bien encore on s’adresse à une personne qui inspire confiance par son savoir, mais qui ne connaît rien de l’imprimerie. Sans explication aucune, on lui confie un emploi pour lequel elle n’a pas été préparée, des fonctions qui ne manquent pas d’être compliquées et pleines de graves responsabilités.
C’est ainsi que les choses se passent, et depuis longtemps. Aussi en est-il résulté que toute une corporation se trouve mal rétribuée et ne jouit pas de la considération à laquelle elle aurait droit.
“Mauvais débuts, mauvaise situation”
Bien que, après plusieurs années de pratique et un labeur constant, un correcteur ait réussi, sans trop d’accrocs, à acquérir les connaissances techniques et littéraires suffisantes pour mériter son titre, pour en imposer à tous ceux qui, dès l’origine, le traitaient sur le pied d’égalité et se croyaient même supérieurs à lui, son sort risque beaucoup de ne pas s’améliorer. Si on le remarque dans l’imprimerie, s’il se signale à l’attention du personnel, ce ne sera jamais par le montant de ses appointements.
Mauvais débuts, mauvaise situation : telles sont les réflexions que peuvent faire la grande majorité des correcteurs. La cause en est dans ce fait que l’imprimeur, à son propre détriment, commence par négliger la formation de son collaborateur, et finit par oublier ensuite d’apprécier et de récompenser, comme ils le méritent, les connaissances et les services de ce même collaborateur.
Quelques esprits éclairés, soucieux de sauvegarder la bonne réputation de leurs maisons, ont compris que la profession de correcteur ne faisait pas exception à la règle : le novice doit débuter par un apprentissage, tout comme le typographe ou le conducteur.
L’étude des manuels de typographie est très utile, mais souvent insuffisante. Et ceux-là sont dans la vérité qui jugent indispensable, pour un bon correcteur, de travailler quelque temps à la casse, si l’on veut qu’il connaisse toutes les règles typographiques, qu’il apprécie les difficultés du métier, et par conséquent qu’il fasse une correction des plus judicieuses et des plus sérieuses.
Le devoir de l’imprimeur qui prend un non-professionnel consiste donc à se renseigner exactement sur son degré d’instruction et, s’il est étranger à l’imprimerie, à lui imposer un apprentissage comme compositeur. Au dire de quelques-uns, la durée de cet apprentissage pourrait être fixée à deux ans ; mais peut-être vaut-il mieux la prolonger et faire en sorte que le nouveau venu consacre une partie de son temps à la composition et l’autre à la correction. Pendant cette période, l’imprimeur accorderait un salaire de circonstance qui permettrait au débutant de vivre et de travailler avec toute l’ardeur et toute l’attention désirables, en vue d’atteindre par la suite les prix rémunérateurs auxquels, en raison de ses connaissances et de son expérience, il pourrait prétendre.
Cet exemple servirait de leçon à l’aspirant correcteur typographe et lui donnerait une plus juste idée de la situation. Le fait de voir à la casse quelqu’un qui, depuis son enfance, n’a jamais cessé de se consacrer à l’étude lui ferait comprendre sans doute l’inanité de ses prétentions, s’il n’étudie pas lui-même.
“Jamais satisfait de son savoir”
L’imprimeur qui n’accorde pas à la correction l’importance qu’elle mérite se soucie fort peu du bon renom typographique de sa maison ou méconnaît l’une des conditions essentielles de la bonne exécution de ses travaux. Le correcteur n’est pas un parasite que le compositeur doit traîner à sa remorque, c’est un guide.
C’est un guide qui n’a pas à se leurrer sur les exigences et la délicatesse de son emploi. D’où qu’il sorte, qu’il soit isolé ou non, il est dans l’obligation de développer sans trêve ses connaissances techniques et scientifiques, sa situation de demain pouvant différer de celle d’aujourd’hui. Celui qui a la sotte prétention de tout connaître, d’être infaillible, est simplement ridicule aux yeux des personnes de bon sens : en général on le tient pour suspect, on se méfie de lui.
Le correcteur conscient de lui-même et de sa tâche ne s’enorgueillit ni de ses titres ni de ses capacités ; il ne se montre jamais satisfait de son savoir : toutes les branches de la science lui servent de sujets d’étude ; il s’intéresse vivement aux choses de l’imprimerie. Avoir des prétentions, un certain vernis même, et connaître les signes usuels de la correction ne suffisent point pour mériter le titre de correcteur : il le sait.
Il n’oublie pas non plus que, malgré une érudition incontestable, des erreurs grossières peuvent lui échapper. Lire en amateur ne fut jamais sa spécialité. Sur chaque ligne, sur chaque mot il porte une attention soutenue ; tous ses efforts tendent à réaliser la perfection….. sans l’atteindre toujours.
L’infaillibilité n’est pas son apanage ; s’il en eût jamais douté, quelques années d’expérience l’auraient détrompé. Mais cette constatation, loin de le décourager, ne fait que développer sa vigilance et sa sagacité et lui démontrer qu’il ne doit dédaigner aucun des moyens susceptibles de le préserver de toute erreur….. accidents du travail contre lesquels n’existe pas d’assurance et qui peuvent entraîner pour lui de sérieux désagréments.
Ses bonnes relations avec le personnel contribuent à éclairer sa voie, à lui conserver cette netteté de vue, cette sûreté et cette célérité dans le travail que le patron doit non seulement récompenser à sa juste valeur, mais encore, pour son plus grand profit, favoriser.
C’est dire que le service de la correction a besoin d’être organisé comme tout autre, mieux que tout autre, surtout lorsqu’il est important et assuré par une plus grande collectivité.
“Un bureau où il puisse travailler avec la plénitude de ses facultés”
Dans certaines maisons, le correcteur a l’air d’un nomade pour qui toutes les places sont bonnes : un tabouret pour s’asseoir, un carton apposé sur une casse, et voilà un « bureau » d’une installation peu coûteuse mais digne d’un autre âge.
Le plus souvent, cependant, il est doté d’un vrai bureau….. exposé aux rigueurs des saisons ou situé dans la partie la plus malsaine de l’atelier. Toutes les mauvaises odeurs semblent s’y donner rendez-vous15. À l’époque des grandes chaleurs, en particulier, la situation est déplorable ; une atmosphère empestée et suffocante décuple la fatigue du correcteur et lui fait courir à chaque instant le risque de laisser passer une coquille ou un bourdon qui sera la cause d’un « laissé pour compte ».
Que faut-il donc au correcteur ? Un bureau où il puisse travailler continuellement avec la plénitude de ses facultés ; où, sans jouir du calme de la solitude la plus absolue, il ne soit pas exposé à des dérangements et à des ennuis continuels ; où l’hygiène soit tenue en honneur ; un bureau, enfin, muni d’une petite bibliothèque qui renferme tous les dictionnaires et autres ouvrages utiles au service de la correction : personne ne possède la science infuse, les plus instruits sont exposés à douter même des choses les plus simples. Quelques manuels de typographie ne dépareront point une bibliothèque de correcteur.
Aménagé comme tout autre, le service de la correction ne saurait être privé de direction, une collectivité quelle qu’elle soit ayant besoin d’un chef. Si le prote tient à conserver ce service sous son autorité, qu’il y fasse régner l’ordre et la méthode. Une distribution équitable de la lecture est aussi importante que sa répartition selon les aptitudes et les connaissances de chacun.
S’il n’est pas toujours possible d’éviter les moments de surmenage auxquels sont exposés les correcteurs, surtout le correcteur en première et le tierceur, il n’est pas chimérique d’essayer de régulariser leur travail pour obtenir une correction moins fatigante et plus soignée.
Le correcteur isolé a plus particulièrement besoin d’échapper au surmenage, car il est obligé de cumuler les titres qui suivent et il risque fort de laisser passer même en troisième lecture la faute non signalée en première.
Correcteur en première typographique
Le correcteur en première typographique collationne soigneusement avec la copie l’épreuve à lire en première. Il indique les corrections au moyen de signes conventionnels : lettres à retourner et coquilles ; mots tronqués et mots oubliés (bourdons) ; doubles emplois (doublons) ; mauvaises divisions ; espacement défectueux, c’est-à-dire irrégulier, ou trop large ou trop serré ; caractères mélangés, et toutes autres irrégularités typographiques concernant les accolades, filets, etc. Cette besogne est grandement simplifiée par la préparation du manuscrit.
Il signale aussi les phrases douteuses ou incomplètes, afin que l’auteur puisse réparer ses propres erreurs sur les premières épreuves. Il veille à ce que la « marche » de la maison soit respectée, afin qu’il y ait unité et régularité dans chaque travail.
En somme, le correcteur doit s’attacher à ce que, une fois l’épreuve en première corrigée, la composition soit aussi correcte que possible.
Lorsque la copie ou le travail le permettent, il est toujours prudent, pour les labeurs principalement, de lire les épreuves en première avec un teneur de copie ; le correcteur s’assure alors, soit en sautant un membre de phrase, soit en changeant un mot, que le teneur de copie suit avec attention.
Quand une épreuve est trop chargée, le correcteur ne doit pas hésiter, quelque surcroît de besogne qui en résulte pour lui, à demander une revision afin de s’assurer que les corrections indiquées ont été exécutées.
Par mesure d’ordre, il appose sa signature au-dessous du nom du compositeur, sur la première épreuve de chaque cote complètement lue. Avec cette précaution on est sûr que la lecture a été ou n’a pas été faite ; la responsabilité de chacun est ainsi déterminée.
Correcteur en seconde ou reviseur
Le correcteur chargé de reviser, c’est-à-dire de revoir les feuilles avant leur envoi à l’auteur, collationne les corrections indiquées sur l’épreuve en placard et reporte celles qui ont été omises. Il vérifie la mise en pages, la concordance des folios avec le numéro des feuilles, les réclames : il s’assure qu’il n’y a ni omission ni transposition de lignes. Pour les mêmes raisons que le correcteur en première, il appose sur la première page de chaque feuille sa signature et la mention : Revisé.
Correcteur en bon
Le correcteur en bon est tenu de faire une lecture complète et sérieuse des bons à tirer. Lorsqu’une épreuve est trop chargée, on la corrige tout d’abord et on en fait une autre dénommée « bon typographique », qui est revisée et lue ensuite en bon à tirer.
Le correcteur en bon signale les fautes qui ont pu échapper aux épreuves précédentes. Il veille à ce que tout soit correct et conforme aux bonnes traditions typographiques. Il solutionne, dans la mesure du possible, les points douteux, afin de ne recourir à l’auteur qu’à la dernière extrémité et dans les cas où les matériaux nécessaires à la vérification des points litigieux lui font absolument défaut. Il doit éviter de tomber dans un travers assez sérieux : concentrer toute son attention sur des minuties, au risque de marquer des corrections insignifiantes et d’en omettre d’autres très importantes. Il appose au bas de la première page de chaque feuille (dans le coin de gauche) sa signature et la date. La façon de signer varie donc pour chaque genre de lecture, mais elle aboutit aux mêmes résultats.
Correcteur en troisième ou tierceur
Le tierceur reçoit de l’imprimeur une première feuille lisible, mais sans mise en train. Il vérifie sans retard l’imposition et les blancs16. S’il découvre une transposition de pages ou une mauvaise répartition des blancs, il en informe immédiatement l’imprimeur, afin que la mise en train ne soit pas à refaire. Il poursuit la vérification de cette même feuille et contrôle si toutes les corrections indiquées sur le bon à tirer (ou la revision de bon à tirer) ont été exécutées ; il jette un coup d’œil rapide sur les lignes de titre et les bords de pages.
Toutes les corrections qui n’entraînent aucun déplacement de texte peuvent être exécutées pendant que le conducteur fait sa mise en train. Celle-ci terminée, l’imprimeur envoie au tierceur la feuille revisée et une autre feuille qui ne doit rien laisser à désirer au point de vue de l’impression. Le tierceur contrôle l’exactitude du registre et l’égalisation des marges, il n’oublie pas, le cas échéant, de vérifier la disposition des gravures et la couleur du papier.
Lorsque le travail lui semble irréprochable ou les corrections de peu d’importance, il inscrit, sur la partie inférieure droite de la feuille, les indications relatives au tirage (papier, nombre, etc.) mentionnées sur le bon à tirer et la chemise de commande ; il ajoute le nom du conducteur, la date, et appose sa signature : en un mot, il donne le bon à tirer. L’imprimeur a le devoir de tenir compte des observations du tierceur, mais ce dernier, de son côté, n’oubliera pas que la machine doit rouler le plus promptement possible pour fournir son rendement normal.
Correcteur de journaux
Bien que le correcteur de journaux ne soit astreint qu’à une lecture en première, il mérite une mention spéciale. Si la typographie n’a pas pour lui des règles aussi multiples et aussi strictes que pour le correcteur de labeurs par exemple, les exigences de son emploi l’obligent par contre à travailler dans des conditions beaucoup plus défavorables : la nuit ou le jour, c’est le surmenage continuel ; il faut lire vite, très vite, sans avoir le temps de revoir les épreuves.
Le correcteur de journaux doit non seulement déchiffrer rapidement tous les manuscrits qui passent sous ses yeux, il doit encore avoir une mémoire infaillible des noms et des faits, le temps lui faisant défaut pour se livrer à des recherches réitérées ou longues dans les dictionnaires.
S’ingénier à trouver un moyen pratique pour lever tous les doutes auxquels on peut être exposé est une mesure de prudence qui s’impose d’elle-même : les noms propres les moins connus, les expressions difficiles à retenir seront consignés sur un mémorandum toujours à la portée de ceux qui auront besoin de le consulter.
Si l’importance du journal exige le concours de plusieurs correcteurs, il est indispensable de fixer d’un commun accord une « marche » sur laquelle on n’oubliera pas de mentionner les noms dont l’orthographe n’est pas nettement déterminée. Qu’un correcteur rencontre des mots — des noms propres surtout — orthographiés différemment par plusieurs rédacteurs, cela n’a rien d’étonnant ; mais qu’il ne laisse jamais subsister de telles anomalies dans un journal et, a fortiori, dans un article. Si, cependant, des précautions n’étaient prises, ces irrégularités passeraient fatalement, d’autant plus que la copie est très partagée pour faciliter une exécution rapide du travail.
Au sens de « coopération à une action commune ». ↩︎
Le souci pédagogique de Delmas s’était déjà exprimé précédemment : il s’était chargé de l’impression de l’« étude-causerie » Le Prote, de Charles Ifan (pseudonyme de M. Lafranchise), en 1904, d’abord parue sous forme d’articles dans Le Courrier du livre, de 1901 à 1904. ↩︎
Jules Lemoine en a assuré la coordination (« Rapport de M. Borda », Circulaire des protes, no 147, juillet 1908, p. 81) ; M. Borda, la mise en pages (Victor Breton, « L’imprimeur, chef d’industrie et commerçant », Circulaire des protes, no 164, octobre 1909, p. 122). ↩︎
Lettre de G. Delmas, dans la Circulaire des protes, no 147, juillet 1908, p. 82. ↩︎
« […] comme prix dont vous pourrez disposer soit pour rembourser les auteurs, soit pour payer les frais de publication de ce travail » (loc. cit.) ↩︎
Il fera de même en 1928 avec la première édition du Code typographique. ↩︎
Sur papier quadrillé avec de grandes marges. En vente à la libraire Le Serpent qui pense, en juin 2026. ↩︎
Extrait de la première partie, « L’imprimeur et ses collaborateurs ». IIe partie : Aménagement et matériel. IIIe partie : Organisation — Achats — Législation. IVe partie : Prix de revient et prix de vente. ↩︎
Pour réduire à leur extrême limite les frais inévitables de correction, certains imprimeurs ont l’habitude d’employer des correctrices, au lieu et place de correcteurs. La correctrice a été l’objet d’articles peu encourageants pour ceux qui, ayant souci du bon renom typographique de leur maison, auraient tendance à développer un mode de recrutement qui ne se recommande ni par les motifs qui le dictent, ni par les résultats qu’il procure. (NdA.) ↩︎
Pour vérifier les blancs, les uns se servent de barèmes, les autres de méthodes diverses : les résultats varient peu. Une de ces méthodes qui simplifie beaucoup les calculs et évite les tâtonnements consiste à disposer d’un tableau où sont consignées en cicéros et points les dimensions exactes des pages de chaque format. En retranchant du total la partie imprimée on obtient les blancs en hauteur et en largeur. On réserve pour les têtes et fonds 2/5, pour les pieds et marges extérieures (grands fonds) 3/5. Le produit est multiplié par 2 pour les fonds, la disposition des pages étant toujours la même. Il est encore multiplié par 2 pour les têtes et pieds, sauf toutefois dans certaines impositions in-12 et in-18 où il faut additionner blanc de tête et blanc de pied. La variation des feuilles d’un même format disparaît dans la fausse marge. (NdA.) ↩︎
Cueilli chez lui, au réveil, par deux policiers, Bernard Cotte est conduit dans un lieu secret et ultramoderne, situé sous la préfecture de Police de Paris. Il est interrogé par le commissaire divisionnaire Andruet, équipé d’un ordinateur omniscient, Phébus.
— Vous avez fait de la politique, monsieur Cotte ? — En règle générale, je vote socialiste, mais j’ai beaucoup admiré le général de Gaulle. — Une sorte de socialo-gaullisme ? — Si vous voulez. — Pourtant vous avez milité à la C.G.T. ? — Moi ? Jamais ! — Ce n’est pas beau de mentir. Phébus, s’il vous plaît, envoyez-nous le « Bulletin des correcteurs C.G.T. ». Merci. Qu’y voyons-nous dans le numéro du mois de mai 1967 ? Admissions : Bernard Cotte, parrains Stanislas Didot et Albert Labbé. C’est bien vous ce Bernard Cotte ? — C’est bien moi, en effet. — Alors ? Alors et alors ! Comment lui expliquer que ce syndicat est surtout un bureau de placement et que je m’y étais inscrit sans même savoir qu’il était affilié à la C.G.T. parce qu’il n’est pas possible de travailler comme correcteur de presse, même dans un journal de droite, sans passer par lui. Je me suis un peu embrouillé dans mes explications. Andruet m’observait fixement en hochant la tête. À la fin il est venu à mon secours. — Vous aviez oublié, peut-être ? — Exactement. — Vous oubliez beaucoup de choses, monsieur Cotte. D’abord que vous êtes juif, ensuite que vous avez milité pour les communistes. — Je vous ai expliqué que je n’ai jamais milité. Je payais mes cotisations, c’était tout. […]
Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter de la tournure que prenaient les événements. Côté politique j’étais blanc comme neige et quand je me disais socialiste, c’était plus par tradition familiale que par conviction profonde. Mais, à force de fouiner — je n’en revenais pas qu’il ait ressorti ce « Bulletin des correcteurs » pour le moins confidentiel —, Phébus était en train de me transformer en un redoutable agitateur révolutionnaire.
Walter Lewino [1924-2013], Notre-Dame des ordinateurs, Paris, Balland, « L’Instant romanesque », 1979, p. 61-63.
Après avoir été « chroniqueur théâtral un temps dans un hebdomadaire », le protagoniste de ce roman, Axel Balliceaux, entre dans un journal du soir connu pour son sérieux, Le Médium. — Il ressemble fort au Monde, où Michel Braudeau (né en 1946) a été journaliste littéraire, critique de cinéma et grand reporter1. Le texte raconte, notamment, comment un réseau pneumatique faisait circuler la copie de service en service, cassetin2 compris.
« Le Médium existait depuis l’entre-deux-guerres et occupait un immeuble entier [à Paris]. […] Au fil des années, les collaborateurs s’étaient multipliés et s’entassaient tant bien que mal dans l’espace inextensible, hélas, de l’immeuble et, peu à peu, sans rien perdre de son orgueil, chacun s’était fait plus petit ou plus plat pour tenir à côté des autres, garder son bureau, son étagère. Comme on ne jetait presque rien ni personne, les couloirs étaient étroits comme des galeries de mine, les murs tapissés de livres, de dossiers, d’anciens numéros reliés, jusqu’au plafond3. Certaines pièces n’avaient pas de fenêtre, dans d’autres on était à cinq sur une table de bridge, chacun parlant bas au téléphone à quelque informateur secret, grattant des pattes de mouche sur des feuillets coupés en deux. De temps à autre, un garçon d’étage surgissait entre deux piles de Médium fossilisés, jetait un paquet de dépêches sur la table, s’emparait de nos feuillets, terminés ou non, et courait les placer en rouleau dans une capsule de plastique, comme un gros suppositoire dévissable qu’il fourrait illico dans un tube aspirant.
De haut en bas le Médium était parcouru d’un réseau serré de ces tubes pneumatiques qui distribuaient les nouvelles, les articles, les notes de service, à raison d’un millier de hoquets par jour, sans que l’on soit assuré de la véritable destination du tube. Il devait y avoir un tri quelque part, une poubelle, car certains papiers ne reparaissaient jamais en aucun lieu. “C’est le métier”, disait-on avec philosophie. […] Je ne me plaignais pas, mes pages étaient épargnées, prenaient le bon tube vers le bureau des correcteurs qui époussetaient quelques fautes d’orthographe, brisaient hardiment la syntaxe, dispersaient la ponctuation avant d’envoyer le tout dûment tamponné à l’impression dans les sous-sols où de puissantes rotatives broyaient ma prose noire ; mais certains, des anciens de la maison que l’on avait punis autrefois pour un crime mystérieux, un coup d’État manqué, savaient du fond de leurs remises sans air que pas une ligne d’eux ne serait transmise, restaient impassibles devant leurs pages blanches, penchés, le stylo à la main, sans écrire un mot, comme des blattes, silencieux, indélogeables. Un jour, ce serait mon tour […]. »
Michel Braudeau, L’Objet perdu de l’amour, Paris, Seuil, 1988, p. 221-222.
À propos de L’Interprétation des singes (Stock, 2001), dont le protagoniste, Aliocha, est également journaliste d’un quotidien de référence, Michel Braudeau a déclaré : « Le “journal de la nuit” que je cite dans mon roman peut, de loin, faire penser au Monde, où je travaille mais c’est une illusion, bien sûr. Le Monde est beaucoup plus sérieux que mon journal de fiction. Quant à l’autobiographie, elle est à l’œuvre partout, y compris à travers des personnages de fiction. C’est inévitable autant que volontaire. » — « Débat littéraire avec Michel Braudeau », Le Monde, 19 octobre 2001. ↩︎
Terme de jargon pour le bureau des correcteurs. ↩︎
1982-1986. Philippe Meyer (né en 1947) anime Télescopages sur France Inter, mais il est avant tout journaliste à L’Express, dont il fréquente volontiers les correcteurs, ces bons vivants.
« La presse de l’époque était encore florissante […]. Elle conservait ses traditions et ses corporations, dont une pour laquelle j’avais une affection particulière, celle des correcteurs de presse, chargés de la conformation, voire de la pureté de notre langue. C’était une tribu d’anarchistes, portés, hommes et femmes, sur la bonne chère, les bonnes bouteilles, les cigares — qu’ils arrivaient à faire venir de Cuba — et la chanson. Ces anarchistes ne connaissaient qu’une seule loi : la grammaire. Ils la faisaient respecter sans merci. Je revois encore entrer dans le grand bureau du rédacteur en chef que j’étais devenu l’un d’entre eux, Yves Gibeau, par ailleurs excellent romancier, tenant à la main ma copie avec un air de désolation pareil à celui de mes professeurs de mathématiques. Il me regarde et, posant mon papier sur mon bureau : “La voiture dont tu parles dans ton article, elle est de quelle couleur ?” “Elle est bleue, c’est écrit.” “Alors, elle ne peut pas être rutilante.” Et de repartir, désolé que l’on ait pu confier des responsabilités à un garçon qui ignore que “rutilant” ne saurait qualifier que ce qui est naturellement d’un rouge éclatant, d’un roux flamboyant ou teinté de reflets pourpres. J’allais volontiers traîner dans la grande salle où étaient regroupés ces correcteurs et où l’on était sûr de trouver des flacons et des terrines. Je ne devais pas le privilège d’y être admis sans raison de service à mes galons, mais à mon goût pour la chanson et à ma connaissance du répertoire des refrains anarchistes. »
Dans cet exercice d’admiration, il évoque Bertrand Tavernier, Cyril Collard, Annie Kriegel, Pierre Desproges, Michel Rocard, Frédéric Rossif, René de Obaldia, Charles Aznavour, Jean-Marie Domenach, Jean-François Revel, Claude Sautet, Jean d’Ormesson…
Dans un essai philosophique des années 1940, de l’auteur marxiste Pierre Naville (1904-1993), la première partie prend la forme d’un dialogue entre deux correcteurs de presse, l’auteur et son collègue M. Les quelques phrases d’introduction font percevoir l’ambiance de leur petit bureau, à proximité des machines à composer.
« Nous finissions de corriger des épreuves dans un de ces petits locaux insalubres mis à la disposition des sphinx qui, silencieusement, épouillent des textes tout chauds sortis de la linotype. Le crayon s’abattait de temps en temps sur la grande feuille humide, et nous corrigions tous deux des journaux différents. Nos pensées et nos langues suivaient aussi des cours différents. À côté le cliquetis des linotypes se mêlait au ronflement des machines, dans un vacarme saturnien. Les lèvres de mon voisin remuaient doucement, balbutiaient parfois, suivaient le texte, l’œil sautillant d’un bout à l’autre de la ligne, cassant par le menu un fil insaisissable qu’il ne perdait jamais de vue. J’avais terminé ma propre tâche, ma morasse était partie rejoindre le compositeur, et je suivais avec assez d’attention le murmure indistinct qui trahissait devant moi le travail du correcteur d’imprimerie. Je fumais.
« Il était un collègue de longue date, curieux des écrits qu’il lisait professionnellement. Je le savais banalement joueur de cartes, philosophe par moralité, mal marié, quoi encore ? Actif, remuant, ni démocrate ni ouvrier, un peu l’un et l’autre, inquiet de bien des choses. Il rejetait les livres et les journaux avec autant de vivacité qu’il avait d’appétit à les lire… Il avait été soldat, étudiant autodidacte, et la correction d’imprimerie lui avait enseigné la modestie : tant de bêtise scrutée à la loupe !
Pierre Naville.
« Ses lèvres continuaient imperceptiblement de s’agiter. Notre demi-silence était plein de pensées, comme une éclaircie dans l’orage déferlant des machines. […]
« Il posa bientôt son crayon. La feuille humide s’envola. […]
« M… faisait profession de solitude, et ne s’en cachait pas. Cela ne l’empêchait pas de vivre aussi honnêtement qu’un autre, c’est-à-dire d’attacher autant d’importance qu’il faut aux différences… Mais il n’avait jamais pu prendre complètement son parti de sa singularité (ou de ce qu’il pensait tel) et je crois bien que ce trait était souligné par son état de correcteur d’imprimerie, qui dispose à l’amitié avec l’écriture plutôt qu’avec les hommes. Il n’y a pas de femmes parmi nous. Il avait pris goût à cette familiarité des caractères fraîchement imprimés, cette pensée en combustion qui refroidit lentement au sortir des matrices. […]
• • •
« C’est à ce moment qu’on nous apporta de nouvelles morasses. Nous reprîmes nos crayons, et nos yeux coururent de gauche à droite, par petits sauts, pointant soudain la faute. Les linotypes continuaient […], dans le cliquetis confus des matrices de cuivre et des lames de plomb brûlant. »
Pierre Naville, Les Conditions de la liberté, éd. du Sagittaire, 1947, p. 13-15 et 53.
« […] vous pouvez fort bien, dès la première lecture, corriger les fautes de frappe, d’orthographe, doublons, mais à condition de ne rien changer et surtout de n’ajouter ni supprimer de virgules1 car, correction ou non, dans le sens grammatical ou usage, je suis maniaque sur ce point. Pour les autres corrections, continuez à me faire des bouts de papier. Et quand vous recevez les épreuves, ne vous étonnez pas si je n’ai pas tenu compte de toutes vos observations. Je tiens à ce que vous les fassiez. Mais je ne suis pas toujours d’accord avec vous. Il arrive souvent que vous ayez raison aux yeux de la grammaire. Dans certains cas, je me moque de celle-ci comme des répétitions de mots, de certains rapprochements peu euphoniques de syllabes etc. En cela, André Gide était tout à fait de mon avis. Peu m’importe si les puristes se hérissent. »
Lettre à Doringe [Henriette Blot, sa correctrice attitrée], le 27 mars 1960, citée par Pierre Assouline, dans Autodictionnaire Simenon, Omnibus, 2009, p. 129.
Henry de Montherlant
« Certains correcteurs d’imprimerie vous soulignent d’un coup de crayon doctoral un même mot répété à peu de distance, et quelquefois vont jusqu’à vous suggérer un synonyme, comme si vous aviez dix ans, alors que le mot répété à bon escient apporte souvent une vigueur singulière, de même que l’idée répétée. Quand je répète dans presque tous mes livres, depuis 1922, qu’il n’y a que les sens (la volupté) qui ne trompent pas, comme lorsque Sénèque revient à trois reprises, dans le Lucilius, sur son principe qu’il ne faut pas répondre aux injures, nous rabâchons, bien sûr, mais cela montre à quel point tel jugement est enraciné en nous, et important pour nous. En outre, la plupart des lecteurs oubliant tout, il y a trois fois moins de chances qu’ils oublient ce qu’on a répété trois fois. »
Carnet de 1967, dans Tous feux éteints, Gallimard, 1975, p. 74.
Simenon, toujours : « Je n’ai jamais accepté qu’on change, même une virgule à un de mes romans. Car je suis maniaque pour une chose, je n’ai peut-être pas un style bien distingué, mais je suis maniaque sur les virgules. Parce que le rythme pour moi compte beaucoup plus que la belle phrase ; et pour moi, la virgule ou le point-virgule ont une importance capitale. Quand un correcteur me supprime une virgule qu’il trouve inutile, je me fâche complètement avec mon éditeur […] Pour moi, la virgule, c’est sacré. Cela fait vraiment partie de la base du langage, si je puis dire. C’est comme une pause dans la conversation. » — Entretien avec Maurice Piron et Robert Sacré, 20-21 septembre 1982. Ibid., p. 507-508. ↩︎
Pierre Daninos (date et photographe inconnus) et la jaquette de l’édition originale du Pyjama (Grasset, 1972).
Le journaliste et écrivain Pierre Daninos (1913-2005), surtout connu pour Les Carnets du major Thompson (1955), raconte une anecdote vécue après la Libération, à France-Soir :
Ma tâche consistait alors à présenter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien souvent, à récrire la copie — ce qui, dans le jargon journalistique[,] s’appelle rewriting. Le texte que j’avais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand reporter qui, [de] retour d’Afrique du Sud, écrivait à propos du désert du Kalahari, et pour en souligner la sécheresse : Le peu d’eau qui tombe, les indigènes le conservent dans des œufs de gazelle. Distraction ? Mystérieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître volatile ? Fatigue due au désert ? […] Pour une raison ou pour une autre, je laissai partir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se reproduisirent à l’aube à une cadence vertigineuse. Je dormais encore quand je fus appelé au téléphone par le rédacteur en chef technique : — Bravo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont partis par la départementale ! Mal réveillé, je ne vis pas avec netteté l’énormité de la ponte. En arrivant au journal l’après-midi, j’appris les suites de cette couvée dont la province avait eu la primeur. Furieux, le rédacteur en chef était monté au marbre1 pour engueuler le chef correcteur : — Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez laissé passer ? Il lui tendit la morasse2. Le vieux correcteur ajusta son binocle, relut et dit : — Évidemment… C’est idiot, monsieur Chardigny3. Il fallait un s ! Comme Chardigny, désarmé, le priait de relire une nouvelle fois la phrase, le chef correcteur lui dit après réflexion : — Évidemment, c’est beaucoup trop petit pour pouvoir contenir de l’eau… Ce fut le rédacteur en chef lui-même qui introduisit dans les éditions suivantes l’autruche qui convenait.
Pierre Daninos, Le Pyjama, Grasset, 1972, p. 53-54.
On peut découvrir l’imprimerie de France-Soir (100, rue Réaumur, Paris 2e), en 1963, dans les deux premières minutes de cette archive de l’INA.
Je l’imagine plutôt descendre à l’imprimerie. ↩︎
Le Professionnel du livre, mai 1938. Source : Gallica/BnF.
Une perle est relevée dans les colonnes d’un journal et, comme toujours, on en blâme le correcteur (photo ci-dessus). C’est une fois de trop pour Letellier, lui-même correcteur expérimenté, en labeur et en presse. Adhérent de la fédération qui publie Le Professionnel du livre, il prend la plume pour rappeler qu’une correction demandée peut être oubliée, mal interprétée, mal exécutée, voire refusée pour diverses raisons.
Injustement tenue pour responsable des coquilles, bourdons1 et autres accidents qui rendent très souvent les meilleurs articles incompréhensibles, la corporation des correcteurs, par la plume de notre camarade Letellier, se défend énergiquement. À la lecture de cette plaidoirie, nos camarades pourront reconnaître au passage certaines vérités — sévères mais justes — qui dénotent un abaissement du niveau de la conscience professionnelle chez ceux qui pratiquent ou tolèrent, ou encouragent des procédés tels que ceux qui nous sont signalés par notre adhérent. Puissent un jour, nos collaborateurs — dont plus d’un ignorant conteste l’érudition parfois très étendue — jouir d’une influence suffisante et… bienfaisante, afin de rendre à la corporation du Livre un lustre qui est bien près de disparaître. M. B.2
Dans le dernier numéro du Professionnel du Livre, je vois un conseil donné aux correcteurs : ne pas laisser passer de bourdons comme celui qui s’est produit dans un journal de Lille. Voilà une excellente occasion de montrer aux disciples de Gutenberg (j’étends le mot disciple à tous les membres de la corporation de l’imprimerie), l’erreur de ceux qui attribuent aux correcteurs toutes les fautes du journal.
Si je prends ici la défense des correcteurs, c’est parce que moi-même j’en suis un (trente ans de métier dont quatre ans et quelques mois de journal). Je crois être l’interprète de tous mes collègues : d’où l’emploi du mot nous et autres formes de la première personne du pluriel pour désigner l’ensemble des membres de la spécialité.
Des fautes “restées malgré nous”
Il n’entre nullement dans ma pensée de faire décharger les correcteurs de toute responsabilité en matière de coquilles, mastics3, etc., et de nous dire infaillibles : la pratique du métier nous a instruits et nous instruit encore, pour si anciens que nous soyons, et elle fait méditer aux orgueilleux — s’il y en a parmi nous — la mésaventure de saint Pierre : « Avant que le coq chante… » Il se peut même qu’une mauvaise écriture fasse mal lire nos corrections. C’est à chacun de chercher à écrire lisiblement (sans toutefois aller jusqu’à faire de l’épreuve une page d’écriture), de pratiquer la retouche, si une infirmité (névrite, goutte, rhumatisme…) s’oppose à une écriture lisible au premier jet et de mettre les noms propres en lettres bâtons (c’est peut-être l’absence de cette précaution, soit chez un rédacteur, soit chez un correcteur, qui a amené un lino4 à composer MÉTRONG au lieu de MÉ-KONG5. Si, maigre ces précautions, il arrive encore quelque mécompte, nous le mettrons dans le domaine de l’imprévisible.
Non moins loin de moi la pensée de nous reconnaître coupables de toutes les fautes qui passent dans les journaux. Il se peut que nous n’y soyons pour rien et même que ces fautes soient restées malgré nous. Je vais, à l’appui de mon dire, donner des exemples ; ne pouvant pas en emprunter à des collègues et ne voulant pas en inventer, je citerai des cas personnels, bien que, dit-on, ce soit malséant.
Je serai bref en ce qui tient à la faillibilité humaine, comme l’in-octavo raison6 (correction non exécutée) ou les bourses du travail affolées à la C.G.T. (correction à moitié marquée, d’où affilées, mais non pas affiliées) ; c’était au temps où les journaux se composaient encore en mobile7 (1907).
Bien plus récent (de la semaine dernière) et aussi en mobile (labeur8) : sur le bon à tirer, les hommes du Palais ; sur la tierce9 : les hommmes du palais. Comment s’est fait ce changement ? M’étant informé, j’ai appris qu’entre le tirage des épreuves d’auteur et la mise des paquets dans le rang, il y avait eu une ligne mise en pâte10, l’auteur du dommage avait réparé celui-ci, d’où le double changement constaté.
Jusqu’ici je n’ai cité que des cas où la volonté n’a eu aucune part ; elle a eu le principal rôle dans les exemples qui vont suivre.
Mauvaise volonté des typos
Si, à cause des fameuses « nécessités de la mise en pages » ou pour d’autres raisons d’ordre matériel, il ne pouvait être retenu qu’un seul des exemples ci-après, en voici un auquel je tiens essentiellement, en raison du caractère odieux qu’il présente ; il est typique et vaut, moralement, son pesant d’or, que dis-je, son pesant de radium.
Un correspondant de journal raconte l’histoire d’un individu qui a volé une jument à sa patronne qu’il mène à la foire. Correction : volé à sa patronne une jument… Le lino se plaint au prote11. Celui-ci dit de ne pas faire la correction, « parce qu’on n’a pas le temps de s’arrêter à des bêtises pareilles ». J’ignore si j’ai eu les honneurs du « parc aux huîtres » de Fantasio12, pourtant, une « bêtise pareille » en aurait été bien digne.
Manchette (1930) de Fantasio, périodique satirique (1906-1937, 1948). Son « Parc aux huîtres » recensait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.
Connaissez-vous le Lion de Belfort ? Si oui, vous comprendrez que j’aie protesté quand j’ai eu sous les yeux, comme copie, une couverture de cahier où il était dit que le Lion est taillé dans le rocher qui porte le Château. Réponse : « Si le Lion est rouge, c’est qu’il n’a pas subi la patine du temps, au contraire du rocher qui est à découvert depuis des milliers d’années13. » J’apprécie l’humour, mais pas dans des cas semblables ; j’en dis autant de ce qu’on appelle la « souplesse commerciale14 » laquelle, me semble-t-il, se cache derrière la réponse rapportée ci-dessus.
Parlons maintenant un peu de la marine.
« Mouvement de la flotte. — Kersaint, parti de Nouméa pour les Hébrides. » Réfléchissez un peu et, comme moi, vous trouverez invraisemblable que le gouvernement français fasse venir des antipodes un navire de guerre pour l’envoyer au nord de l’Écosse, alors qu’il y avait à Brest, par exemple, ce qu’il fallait pour cela. Correction : les Nouvelles-Hébrides15. Quelle fatigue, pour le lino, d’avoir à refaire quatre ou cinq lignes ! Et aussi quelle ruine pour la maison ! C’est pourquoi le Kersaint continua… dans le journal, d’exécuter cet ordre fantastique.
À qui le tour ? À un autre navire, qui allait sur l’est — l — apostrophe — e — s — t — de Bordeaux au Sénégal. Correction : non plus l’est, mais lest, les quatre lettres d’un seul tenant. Cette fois, le lino fit ce que n’avaient pas fait ceux dont il a été question précédemment. Il me demanda une explication que je lui donnai immédiatement.
1o Définition du lest16 (un marin y aurait probablement trouvé à redire) ;
2o Impropriété du terme naviguer sur tel point du compas ;
3o Erreur géographique : même si l’expression était marine, elle ne pouvait pas s’appliquer au navire en question, qui, une fois sorti de la Gironde, avait pris comme point de direction le sud-ouest, jusqu’au tournant de la côte d’Espagne (cap Finisterre), puis le sud.
Mon explication ne servit à rien : la correction me fut refusée obstinément. Elle a été faite, mais ce fut par un autre lino.
Revenons à ce que, pour la facilité de mon élocution17, j’appellerai le cas de Lille. Je suis d’autant plus à mon aise pour en parler que je n’ai jamais mis les pieds dans le département du Nord.
De deux choses l’une : ou Le Professionnel a reproduit le texte tronqué avec sa justification et, sinon dans le même caractère, du moins avec la même force de corps, et alors je ne peux rien dire ; ou le texte du journal et celui du Professionnel ne vont pas ligne pour ligne, alors on peut envisager la disposition suivante : le mot invitation se serait trouvé à la marge de droite, une ou plusieurs des lignes auraient disparu et le texte aurait repris avec etaux drapeaux à la marge de gauche. « Coïncidence fâcheuse et bien étrange », dira-t-on peut-être. Étrange, soit, mais invraisemblable, non.
“Mettre en pages sans lecture”
Cette explication m’a été inspirée par le souvenir de la première fois où j’ai corrigé dans un journal de nuit (remplacement).
L’homme de bois18m’a enlevé plus d’une fois des épreuves non encore lues entièrement et même il en a pris sur la table d’autres qui n’ont servi absolument à rien, comme les premières, d’ailleurs. Lui-même m’a donné, quelques années plus tard l’explication de cette singulière manière de travailler : l’équipe des linotypistes avait, cette nuit-là, comme d’ordinaire, six hommes, mais l’un d’eux était hors d’état de travailler ; pour comble de malheur, il semblait que tout fût détraqué à la rédaction, la copie n’était pas envoyée dans l’ordre habituel, d’où la nécessité de mettre en pages sans lecture. Rien ne me permet de dire qu’il en a été de même dans le cas de Lille, mais le souvenir énoncé ci-dessus m’incite à ne pas juger le collègue lillois.
Deuxième hypothèse : il y avait un bourdon dans l’alinéa en question ; ce bourdon pouvait être long ; pour ne pas gâcher son blanc (entendez par là sa marge), blanc qui pouvait lui être fort utile par la suite pour d’autres corrections, le correcteur aura suivi le conseil de la prudence : « Remettez à plus tard ce dont l’exécution immédiate présente des inconvénients, des risques », autrement dit, il comptait copier plus tard sur l’épreuve le texte manquant ; celle-ci lui a été enlevée plus tôt qu’il ne l’avait prévu et le bourdon a été oublié.
“S’interdire tout jugement”
Je reconnais bien volontiers combien est légitime le mécontentement d’un auteur ou d’un client lorsqu’il voit un nom estropié, un faire-part de décès sans la date de l’enterrement ou… une invitation mutilée, comme dans le cas de Lille, mais je n’en tirerai pas moins ma conclusion que voici :
Avant d’accuser qui que ce soit — correcteur ou non — d’un mastic, d’une coquille, d’une omission ou, en général, d’un accident typographique quelconque, il faudrait avoir fait une enquête, avoir vu les preuves, c’est-à-dire l’épreuve et même les épreuves, et la copie, avoir interrogé ceux qui peuvent être mis en cause. Encore faut-il pouvoir le faire. Tant que cela n’a pas été fait, constater, rétablir le texte, si l’on peut, mais s’interdire tout jugement ; en ces matières on risque trop en pareilles circonstances de commettre un jugement téméraire.
Je m’excuse d’avoir été si long ; peut-être n’ai-je rien appris à mes collègues, puissé-je avoir instruit et fait réfléchir ceux qui, ne connaissant pas les choses de la correction, trouvent tout naturel de nous attribuer toutes les fautes.
Si nos accusateurs faisaient l’enquête dont j’ai parlé, ils auraient peut-être de l’indulgence pour ceux qui ont suivi leur copie comme une machine de chair et d’os qui conduit une machine de métal (ceux-ci peuvent être des gens de bonne volonté), mais ils [les accusateurs19], après avoir regretté la « souplesse commerciale » (Lion de Belfort), tireraient, comme je le fais, de sévères conclusions contre ceux qui ont fait montre de leur incompréhension (cas des Nouvelles-Hébrides) ou de leur mauvaise foi (navigation sur l’est) ou, comme le prote dans l’histoire de la jument, pardon, de la patronne menée à la foire, nous ont refusé l’appui d’une autorité qu’ils ont fait servir à un acte de sabotage, pour une méprisable question d’argent ou de temps.
Letellier.
Le Professionnel du livre (publié par la Fédération des syndicats professionnels des travailleurs du livre-papier et des industries polygraphiques, CFTC), 11e année, no 65, juillet 1938, p. 4.
Erreur de composition qui se traduit par l’omission d’un mot ou d’un membre de phrase (TLF). ↩︎
Maurice Bouladoux, syndicaliste français, secrétaire général de 1948 à 1953, puis président de 1953 à 1961 de la CFTC (Wikipédia). ↩︎
Inversion de lignes, de mots ou de caractères dans une composition typographique (TLF). ↩︎
Apocope de linotypiste, ouvrier typographe opérant sur une machine à composer Linotype. ↩︎
Aujourd’hui, Mékong, fleuve d’Asie du Sud-Est. ↩︎
Il fallait lire l’in-octavoraisin, deux termes précisant le format d’impression. ↩︎
En caractères mobiles, avant l’arrivée des machines à composer. ↩︎
L’imprimerie de labeur produit des ouvrages (livres, annuaires, etc.) nécessitant des moyens de production importants et s’oppose à l’imprimerie de presse. ↩︎
Dernière épreuve, servant à vérifier que les dernières corrections demandées (sur le bon à tirer) ont bien été appliquées, sans provoquer d’erreur nouvelle. ↩︎
Les caractères formant la ligne sont tombés ; il a fallu la composer de nouveau. ↩︎
Fantasio, sous-titré « Magazine gai », est un périodique satirique illustré bimensuel français publié par Félix Juven, de 1906 à 1937, puis en 1948, en lien avec le journal Le Rire (Wikipédia). « Parc aux huîtres » était une rubrique relevant des perles dans la presse. ↩︎
Cette sculpture « est constituée de blocs de grès rose de Pérouse (type de grès rouge des Vosges […]), sculptés individuellement, puis déplacés sur une terrasse verdoyante et adossée à la paroi calcaire grise de la falaise sous le château de Belfort, citadelle édifiée par Vauban puis remaniée par le général Haxo, pour y être assemblés » (Wikipédia). ↩︎
Peut-être une allusion au fait que, pour l’imprimeur, le client est roi. ↩︎
Aujourd’hui, le Vanuatu, archipel au nord-nord-est de la Nouvelle-Calédonie. ↩︎
Corps pesant chargé dans la partie basse de la cale, ou fixé au plus bas de la quille d’un bâtiment pour en assurer la stabilité. Et donc aller sur lest, sans chargement, à vide (TLF). ↩︎
Au sens de la rhétorique (elocutio) : art de trouver des mots qui mettent en valeur les arguments. ↩︎
Désignation ironique d’un ouvrier chargé des fonctions (distribution, corrigeage) auprès d’un metteur en pages (d’après Boutmy). ↩︎
Il arrive que, par mégarde, le correcteur ajoute une erreur, ce qui est fâcheux mais humain. Jean Yanne nous en raconte une savoureuse, qui l’a fait rire.
« Outre les coquilles, ce que je trouve savoureux dans la presse, c’est l’erreur qui se produit entre le moment où le journaliste écrit son article et le moment où il est imprimé. Parce que c’est dans cet intervalle que sévissent les correcteurs qui, quelque fois [sic], aggravent les choses. La plus belle que j’ai trouvée, c’est dans un journal breton. Le journaliste avait écrit SE pour sud-est, en abrégé. Le début de son article était : “Le navire a quitté le port à 14 heures, poussé par un léger vent de sud-est.” Passé dans les mains du correcteur, c’est devenu, une fois imprimé : “Le navire a quitté le port à 14 heures, poussé par un léger vent de Son Éminence.” Je sais bien que la Bretagne est un pays catholique, mais là, j’me marre ! »
Jean Yanne, J’me marre, Le Cherche midi, 2003 [posthume].
PS — L’exemple est amusant, en effet, mais rien ne dit qu’au moment où ce « fond de tiroir » (non daté) a été glané, il y avait encore un correcteur dans ce journal. C’est l’habitude de s’en prendre au correcteur qui est ancienne.