Rare (et cher) pamphlet d’un correcteur excentrique

Frontispice du pamphlet "L'Œil typographique" (1839), de Nicolas Cirier
Fron­tis­pice de L’Œil typo­gra­phique (1839), de Nico­las Cirier, avec texte en fran­çais, latin, grec et arabe.

4 000 euros pour 34 pages. C’est l’offre que vient de publier la Librai­rie du Sca­laire, à Lyon. La biblio­phi­lie est un monde qui ne cesse de me sur­prendre. Pour­quoi une telle somme ? Il s’agit de l’édition ori­gi­nale (1839) de L’Œil typo­gra­phique1, un pam­phlet signé d’un ancien cor­rec­teur de l’Imprimerie royale, Nico­las Cirier (1792-1869), reliée « à la Bra­del » avec un fas­ci­cule de quatre pages pré­ten­dant en don­ner la clé2.

Tour à tour com­po­si­teur, cor­rec­teur puis prote (chef d’atelier) dans dif­fé­rentes villes pen­dant treize années, Nico­las Cirier réus­sit, en 1828, l’é­pi­neux concours d’entrée, comme cor­rec­teur de seconde classe, à l’Imprimerie royale (alors sise rue Vieille-du-Temple, à l’hôtel de Rohan). Sa connais­sance de diverses langues lui vaut notam­ment de cor­ri­ger les épreuves du Jour­nal asia­tique.

En 1831, le direc­teur de l’Imprimerie royale, l’académicien Pierre-Antoine Lebrun, sup­prime l’admission par concours et nomme un cer­tain Audi­guier cor­rec­teur de pre­mière classe. Deux ans plus tard, ce poste est sup­pri­mé et Audi­guier est pro­mu cor­rec­teur en chef. Se sen­tant vic­time d’un “éton­nant, un étrange, un risible, un infâme passe-droit”, Cirier com­prend que toute pro­mo­tion lui est désor­mais impos­sible et pré­sente sa démis­sion en 1836, qui est accep­tée.
Refu­sant de se rési­gner, il entame une cam­pagne pour obte­nir sa réin­té­gra­tion. En 1839, il adresse à Lebrun une lettre impri­mée en cent exem­plaires, récla­mant jus­tice. Il publie éga­le­ment deux pam­phlets […]3

L’Œil typo­gra­phique est le pre­mier d’entre eux.

Le libraire précise : 

Selon l’habitude de l’auteur, l’exemplaire est enri­chi de pape­rolles. Une, col­lée sur la cou­ver­ture, porte cette cita­tion, écrite de la main de Cirier : « Ne ren­voyez pas à la Pro­vi­dence les pauvres que la Pro­vi­dence vous envoie. » L’autre, typo­gra­phiée et impri­mée, en onglet en marge de la pre­mière page de la Clé du Pam­phlet, exprime avec emphase la confu­sion de l’auteur devant la décou­verte d’une coquille enta­chant son texte. Deux cor­rec­tions manus­crites de l’auteur. Ensemble en bon état (cela est rare, en rai­son de la médiocre qua­li­té du papier), bien com­plet de la planche litho­gra­phique en frontispice.

À défaut de pou­voir vous mon­trer cet objet « de super­la­tive rare­té », j’illustre mon billet du fron­tis­pice, avec texte en fran­çais, latin, grec et arabe. « Cette éton­nante planche ne figure que dans une mino­ri­té d’exem­plaires », selon le libraire.

Couverture du livre de Didier Barrière, "Nicolas Cirier, un correcteur fou à l'Imprimerie royale (1792-1869)", éd. des Cendres, 1987.
Cou­ver­ture du livre de Didier Bar­rière, Nico­las Cirier, un cor­rec­teur fou à l’Im­pri­me­rie royale (1792-1869) (éd. des Cendres, 1987).

Redé­cou­vert par Ray­mond Que­neau4, ce sin­gu­lier per­son­nage a été por­trai­tu­ré par Didier Bar­rière (lui-même cor­rec­teur à l’Imprimerie natio­nale5) dans Un cor­rec­teur fou à l’imprimerie royale : Nico­las Cirier (1792-1869) (éd. des Cendres, 1987, 75 p.6). On y trouve notam­ment le détail de ses huit années dans la grande maison.

Lire aus­si les articles « Nico­las CIRIER, typo­graphe et pam­phlé­taire excen­trique », du Dico­pathe, et « Tenir la lettre », de Sophie Aouillé (Essaim, 7/1, 2001, p. 145-159).


  1. Consul­table sur Gal­li­ca. ↩︎
  2. Selon Didier Bar­rière, Nico­las Cirier a « la manie abu­sive de […] four­nir des clefs qui n’ouvrent rien mais intro­duisent au contraire des obs­cu­ri­tés nou­velles ». ↩︎
  3. « Nico­las Cirier », Wiki­pé­dia. ↩︎
  4. Voir « Délire typo­gra­phique », dans Bâtons, chiffres et lettres, Gal­li­mard, « Folio essais », 1965, p. 261-267. ↩︎
  5. Voir L’Atelier du livre d’art de l’Imprimerie natio­nale. ↩︎
  6.  Unique tirage à 750 exem­plaires, épui­sé. ↩︎