Ce l’est ou ça l’est ?

© Daniel Maghen.

Dans une bande des­si­née que je cor­ri­geais1, j’ai blo­qué sur cette réponse : Je crois que ce l’est. Dans mon esprit, Je crois que ça l’est s’im­po­sait aus­si­tôt. Non que la pre­mière for­mu­la­tion soit fau­tive, mais elle me parais­sait ne pas conve­nir dans la bouche de ce com­mis­saire envoyé au Congo belge.

J’en ai trou­vé confir­ma­tion chez Gre­visse (§ 663) : les formes conjointes (ou faibles) à la 3e per­sonne [du pré­sent de l’in­di­ca­tif] relèvent de la « langue écrite recher­chée ». Défi­ni­tion d’une forme faible : « Forme qui ne peut pas consti­tuer un énon­cé à elle seule, ni être coor­don­née ou modi­fiée (par exemple, les pro­noms ce ou je), à la dif­fé­rence d’une forme forte (par exemple, les pro­noms ceci ou moi).» — Glos­saire de la Grande Gram­maire du fran­çais, s.v. faible

Ce est une forme faible ; cela (ou ça, sa forme réduite) est une forme forte.

On le disait encore chez Molière :

Lucile. N’est-il pas vray, Cleonte, que c’est là le sujet de vostre dépit ? / Cleonte. Oüy, per­fide, ce l’est (Bourg., III, 10).

Ou chez Boi­leau, plus étrange encore pour nous : 

Bru­tus. […] Ne les [= les tablettes] sont ce pas là ? […] / Plu­ton. Ce les sont là elles mesmes (Héros de roman, p. 33). 

Soit, en fran­çais contem­po­rain, ce sont bien elles.

Tou­jours chez Gre­visse (§ 673), j’ai trou­vé, au pas­sage, une autre forme datée, mal­gré l’emploi de ça :

Ça serait-il les cornes du diable que tu as sur tes bâtons, Pat ? / – Je n’en sais trop rien, répon­dit Pat, mais si ça les est, alors c’est le lait du diable que vous avez bu (P. Ley­ris, trad. de J. M. Synge, Îles Aran, p. 148).

Aujourd’hui, on dirait plu­tôt c’est le cas.

Puis j’ai trou­vé confir­ma­tion – et com­plé­ment d’ex­pli­ca­tion – dans une autre source, le Guide de gram­maire fran­çaise pour étu­diants fin­no­phones (en ligne) :

Au pré­sent de l’in­di­ca­tif, la for­me cela est inusi­tée devant le pro­nom le : on évite de dire cela l’est (pour des rai­sons d’euphonie). On uti­li­se donc uni­que­ment ça lest, mê­me dans le code écrit cou­rant (aux au­tres temps, on peut em­ploy­er cela) : La voile, c’est pas­sion­nant. – Oh, oui, ça l’est vrai­ment. — Cela peut être évident pour des spé­cia­listes en mathé­ma­tiques, mais ça l’est moins si l’on cherche à décou­vrir et à comprendre. 

Dans ce cas, dans la langue sou­te­nue, à la place de ça l’est, on peut uti­li­ser le pro­nom ce devant tous les temps simples d’être : Savoir gérer sa res­pi­ra­tion, c’est capi­tal pour la voix chan­tée, ce l’est moins pour la voix par­lée, qui n’exige pas le mê­me gen­re de tenue. — Ce fut, certes, tou­jours dif­fi­ci­le, mais ce l’est cer­tai­nement plus en­co­re aujourd’hui avec la concentra­tion de l’édition. — Était-il indis­pen­sable de démis­sion­ner ? Oui, ce l’était.

Il ne faut tou­tefois pas abu­ser de ce dans cet em­ploi, qui est net­te­ment du style sou­te­nu et peut sem­bler sur­pre­nant dans un style écrit cou­rant, ni mêler la for­me ce et la for­me ça, com­me on le constate assez sou­vent : Le bio­die­sel ? Si ça n’est pas utile pour vous, ce l’est for­cé­ment pour quel­qu’un autour de vous. [Il aurait été pré­fé­rable d’uti­li­ser deux fois ce ou deux fois ça.]

  1. Fleurs d’é­bène, d’É­ric War­nauts et Raines, Cas­ter­man, 2007, à repa­raître chez Daniel Maghen.