La non-répétition de la préposition : quand est-ce un problème ?

Tu ne dis­po­se­ras que d’une pen­de­rie, une com­mode et un casier métallique. 

Cela fai­sait un moment que je sou­hai­tais me pen­cher sur la ques­tion de la répé­ti­tion des pré­po­si­tions. En effet, je suis régu­liè­re­ment confron­té à des phrases qui, à force de sim­pli­fi­ca­tion, en deviennent dif­fi­ciles à déchif­frer, voire gram­ma­ti­ca­le­ment incorrectes. 

Les règles étant connues de tout bon cor­rec­teur, je me conten­te­rai de ren­voyer vers l’article de la Vitrine lin­guis­tique et vers Gre­visse, aux para­graphes « Répé­ti­tion des pré­po­si­tions dans la coor­di­na­tion » (1043 ) et  « hors de la coor­di­na­tion » (1044). — Sur un sujet appro­chant, lire aus­si le para­graphe 576 « Répé­ti­tion du déter­mi­nant dans la coor­di­na­tion » (ex. : Les offi­ciers, sous-offi­ciers et sol­dats). 

Mon but ici n’est pas d’être exhaus­tif, mais de sen­si­bi­li­ser aux cas où il fau­drait mon­trer le plus de vigilance. 

Je rap­pelle la règle prin­ci­pale : « En géné­ral, les pré­po­si­tions à, de et en se répètent devant chaque mot d’une énumération. »

Cela n’a pas tou­jours été le cas. « […] cette règle n’existait pas au xvie siècle, et l’écrivain n’avait alors qu’à consul­ter là-des­sus son goût et son oreille. Une por­tion de cette liber­té durait encore dans le xviie siècle », écrit Lit­tré, s.v. de.

Ain­si, dans le théâtre clas­sique, on trouve notam­ment : Reduit à te déplaire ou souf­frir un affront (Cor­neille, Cid, III, 4). 

Inver­se­ment, on répé­tait par­fois la pré­po­si­tion là où elle serait aujourd’hui consi­dé­rée comme fau­tive ou maladroite : 

  • Je ne seray point à d’autre qu’à Valere (Mol. Tart., II, 4).
  • Ce n’est pas de ces sortes de res­pects dont je vous parle, Molière, G. D., II, 3. – cri­ti­qué aujourd’­hui, au motif que dont « en quelque sorte inclut de ». 

Une règle à l’origine incertaine

Pour ten­ter de retrou­ver l’origine de la règle prin­ci­pale, Mau­rice Rou­leau, auteur du blog La Langue fran­çaise et ses caprices, a exa­mi­né cinq gram­maires du xixe siècle. Il en est sor­ti frus­tré : « […] les sources aux­quelles Lit­tré pou­vait s’alimenter sont loin d’être una­nimes sur le sujet. Chaque gram­mai­rien semble y être allé de son ins­pi­ra­tion, de son goût, de son oreille, pour décla­rer qu’il faut faire ceci ou cela. »

Favo­rable à une cer­taine marge de liber­té (il admet, par exemple, Tout dépend de sa volon­té, sa résis­tance phy­sique, son désir de gagner), il en conclut : « Autre­ment dit, on peut faire ce qu’on veut, en autant que1 le texte ne prête pas à confusion. »

Et, en effet, nous le savons, « les pré­po­si­tions autres que à, de, en peuvent ou non se répé­ter. Elle se répètent notam­ment quand on veut don­ner à cha­cun des termes un relief par­ti­cu­lier ou quand ils s’opposent. » 

Un enfant sans cou­leur, sans regard et sans voix (Hugo, F. d’aut., I). 

Un autre blo­gueur, Fora­tor, consi­dère, pour sa part, que la non-répé­ti­tion des pré­po­si­tions conduit à une « prose inver­té­brée », à un « fran­çais de che­wing-gum ». Com­mettre une telle « négli­gence sty­lis­tique » (dont relève, pour lui, le cas que j’ai mis en exergue) est « source de més­in­ter­pré­ta­tions et de contresens ». 

Le phé­no­mène serait récent, pos­té­rieur aux années 1980 en tout cas. « Il s’observe par­tout » ; ce serait même, croit-il, « la faute de fran­çais la plus répandue ».

Comment s’y retrouver ? 

Alors, pour tran­cher entre liber­té du style et rigueur de la gram­maire, quels sont les prin­cipes qui peuvent nous guider ?

Com­men­çons par les cas où la pré­po­si­tion serait obli­ga­toire. (Pour plus de faci­li­té, je syn­thé­tise les para­graphes du Bon Usage sans y mettre de guillemets.)

  • Devant cha­cun des élé­ments d’une com­pa­rai­son : Il est évident qu’elle aime mieux tra­vailler pour nous que pour nos concurrents. 
  • Bien sûr, quand il y a deux com­pa­rai­sons : les dis­putes entre les hommes et entre les femmes / les dis­putes entre les hommes et les femmes. 
  • Pour dis­tin­guer une œuvre com­mune de deux œuvres sépa­rées : les pho­tos de Pierre et Gilles contre les poèmes de Boi­leau et de Mal­herbe
  • Dans une coor­di­na­tion sans conjonc­tion ou avec c’est-à-dire : En vous écri­vant, je m’adresse au confrère, à l’ami. 

La pré­po­si­tion se répète ordi­nai­re­ment : 

  • Avec ni l’un ni l’autre et l’un ou l’autre : avoir affaire à l’un ou à l’autre.
  • Lorsque le der­nier élé­ment d’une locu­tion pré­po­si­tive est à ou de : Cani­veau conseillait tou­jours de mêler de l’eau de vie à l’eau, afin de gri­ser et d’endor­mir la bête, de la tuer peut-être (Mau­pas­sant, C., Bête à Maît’ Bel­homme).

Enfin, après les expres­sions hors, hor­mis et y com­pris, la répé­ti­tion de la pré­po­si­tion est facul­ta­tive, mais elle est assez fré­quente : Vous enver­rez un accu­sé de récep­tion à tous les can­di­dats, y com­pris à ceux qui ne sont pas admis au concours. 

Inver­se­ment, la pré­po­si­tion ne se répète géné­ra­le­ment pas […] devant des com­plé­ments qui repré­sentent un ensemble ou qui sont unis par le sens : Ce docu­ment est divi­sé en livres, cha­pitres et paragraphes.

C’est un cas qu’on ren­contre fré­quem­ment. Peut-être y a-t-il une marge d’interprétation dans « unis par le sens », ce qui condui­rait aux cas comme celui en exergue. 

Des cas plus problématiques 

Dans les deux longs articles qu’il a consa­crés à cette ques­tion2, Fora­tor donne une foule d’exemples récents (je fais l’é­co­no­mie d’en citer les réfé­rences, car elles sont four­nies sur son blog), détaillant à chaque fois en quoi ils sont pro­blé­ma­tiques, sur le plan séman­tique ou grammatical.

  • Ain­si, il don­na l’accolade à Tim et Tony. L’accolade fut-elle vrai­ment don­née aux deux gang­sters en même temps ? Ce serait curieux. 
  • Une bière ten­due à Anna et moi. Une bière pour deux ou une pour chacun ? 
  • Il était le fils d’un cri­mi­nel. Un tueur. Un tueur vient-il confir­mer un cri­mi­nel ou qua­li­fie-t-il cette fois le fils, qui aurait pris la suite de son père ? 

Plus grave, « cette par­ci­mo­nie ver­bale peut conduire à des cas de pure agram­ma­ti­ca­li­té » : Que faire suite à la perte ou le vol de votre télé­phone mobile ?

Il peut aus­si sem­bler étrange, à tout le moins laxiste, d’abandonner la pré­po­si­tion en cours de route pour la retrou­ver à la fin : […] à sa mine chif­fon­née, son accent bri­tan­nique et aux cou­pures sur ses mains. 

Même un sty­liste recon­nu comme Michel Houel­le­becq s’a­ban­donne à ce genre d’approximation : […] dans Île on a plu­tôt affaire à la médi­ta­tion, les drogues psy­ché­dé­liques, quelques élé­ments de médi­ta­tion hin­doue […]

Ou bien Phi­lippe Sol­lers : De son pré­nom, Lucie sait seule­ment qu’il a un rap­port avec la vue, et une sainte qu’on a invo­qué beau­coup […]

On pour­rait mul­ti­plier les exemples (lire déjà ceux don­nés par Fora­tor) et ten­ter d’en tirer d’autres ensei­gne­ments, mais je me can­tonne à mon rôle de cor­rec­teur qui réflé­chit à sa pratique. 

On le voit, phrase après phrase, il nous faut nous inter­ro­ger sur leur lisi­bi­li­té. La non-répé­ti­tion de la pré­po­si­tion est-elle ici admis­sible, contri­buant à un style plus léger ? Est-elle là, au contraire, indis­pen­sable à la clar­té du dis­cours ? C’est dans cet espace que nous intervenons. 

  1. Variante qué­bé­coise de pour autant que.
  2. La non-répé­ti­tion de la pré­po­si­tion devant un ou plu­sieurs termes coor­don­nés et Repar­lons des pré­po­si­tions.